ACTE I
Je vous fais compliment.
JACQU ES.
J’en suis ravi! — De quoi?
Des leçons que mon fils reçoit de vous.
JACQUES
De moi ?
De vous!
MERCIER
JACQUES
Me prenez-vous pour un oncle fossile.
Un Cassandre idiot, un Géronte imbécile,
Barbouillé de tabac, portant un habit bleu.
Et disant en grondant : Mon coquin de neveu?
Mon coquin de neveu, je le dis à sa gloire,
Est un charmant garçon, aimant à rire, à boire.
Je n’y vois pas grand mal et je ris avec lui,
Lui s’amuse avec moi : c’est la mode aujourd’hui.
MERCIER
Voilà certainement une vie exemplaire.
' JACQUES
Sans aucun doute! — En quoi peut-elle vous déplaire?
MERCIER
En rien, certe!
Entre nous, vous avez de l’argent,
— Oh ! beaucoup ! — Votre üls, en homme intelligent , Le croque, eh bien ?
MERCIER
Eh bien ! souffrez que je vous dise Que j’entends que mon üls se gouverne à ma guise! ,
JACQUES
Erreur !
MERCIER
Comment?
JACQUES
Albert a trop de nobles goûts Pour devenir jamais un bourgeois comme vous!
MERCIER
Eh ! Le bourgeois, c’est vous, dont les grâces bouffonnes Prêtent sujet de rire à toutes les personnes!
Au lieu de promener au boulevard de Gand,
Du matin jusqu’au soir, vos grands airs d’élégant.
Vos faux cols assassins, vos burlesques toilettes Et vos favoris teints, taillés en côtelettes,
Vous feriez beaucoup mieux de prendre sagement...
JACQUES
Bon ! je vous vois venir, un établissement?
MERCIER
Je vous l’ai dit cent fois...
JACQUES
Je le sais.
MERCIER
Je vous offre.
Pour cela, tout l’argent qu’il faut; ouvrez mon coffre! Je connais une usine...
JACQUES
Oh ! non pas, s’il vous plaît !
Tirez-moi dans le crâne un coup de pistolet,
Sucrez mon café noir avec... de la strychnine.
Mais ne me mettez pas en tête d’une usine !
MERCIER
Peut-on à cinquante ans être assez fou...
JACQU ES.
- D’honneur,
Une usine n’a rien qui fasse mon bonheur!
Je ne méprise pas les usines, mais comme Ce ne fut jamais là mon rêve de jeune homme,
Je me trouve très-riche avec le rien que j’ai;
Vous avez un hôtel où je suis bien logé ?
J’y reste! — Des vins tins? je les déguste à l’aise 1 Et des chevaux pur sang? je les monte à l’anglaise I Je ne suis pas content de votre vieux tailleur;
Je vous le changerai, j’en connais un meilleur.
Vous avez quelquefois une humeur de mégère,
Mais j’aime à discuter, surtout quand je digère,
Ça fouette le sang! — Ainsi, vous voyez bien Que le sage, c’est moi, qui n’ai besoin de rien !
MERCIER
Mais si...
JACQUES
Vous réduisiez mon modeste ordinaire?