ACTE I
Qu’on mène par le nez !
(De sa voix mielleuse.)
Mais, mon cher père, non !
(Reprenant la voix de son père.)
Taisez-vous ! A votre âge, au lieu de ne rien faire. Je travaillais. Monsieur!
(üc sa voix naturelle.)
Nul ne dit le contraire.
Cependant...
(Reprenant la voix de son père.)
Taisez-vous ! vos cris sont superflus, Voilà vos cent louis, mais n'y revenez plus !
(D’un ton leste.)
Merci, papa !
(a Laurence.)
Voilà tout bonnement l’histoire,
Et si vous refusiez vous auriez l’âme noire !
LAURENCE
Et je refuserais d’autant sévèrement Que vous ne dites pas l’emploi...
ALBERT
L’emploi!... comment!
Mais vous voudriez donc, cousine, que je dise A mon père : C’est pour...
(A part.)
J’avais une sollise
Au flu bout de la langue!
LAURENCE
Eh bien?
ALBERT
'Non, je me tais.
Car vous me comprenez...
LAURENCE
Je ne comprends jamais.
ALBERT
Voyons, petite sœur, n’est-il pas légitime D’être jeune à mon âge; et fais-je un si grand crime, Lorsque je me permets, moi riche, de laisser Tomber d’entre mes doigts l’argent sans me baisser? — Quoi! j’en serais réduit à ces nobles orgies Qui se font aux lueurs de quatre ou cinq bougies,
UN PARYENU.
Et d’où les calembours, fine fleur de gaîté,
S’échappent d’un vin bleu que l’on a frelaté!
Lovelace râpé, don Juan de gouttières.
J’irais conter fleurette auxjilles des portières.
Comblant mon ûjéal, tant l’amour vous rend fou,
De bouteilles de bière et de bouquets d’un sou!
Et mon père serait richissime! — Mon père Aurait cinq millions ! — Ah ! cousine ! — J’espère De meilleure façon placer ses capitaux,
Nous verrons à fonder, plus tard, des hôpitaux Où nous abriterons le malheur. Rien ne presse.
Attendons l’âge mûr! Mais tant que la jeunesse M’offrira ses fruits verts, à tous buissons pendants,
J’y mordrai sans remords de mes trente-deux dents!
LAURENCE
Vous venez de parler, Albert, à la légère.
— A de certains sujets je suis fort étrangère.
Mais avant de quitter un entretien pareil,
Je voudrais simplement vous donner un conseil.
Croyez-en là-dessus les avis d’une femme;
Persuadez-vous bien que, pour toucher une âme.
Il n’est point tant besoin de bouquets orgueilleux,
De camélias blancs ou de dahlias... bleus!
L’amour se passe bien de splendides toilettes :
Car un petit bouquet de simples violettes.
Alors qu’il est offert avec sincérité.
Peut embaumer le cœur un éternel été!
ALBERT, vivement.
J’entends, mon père, — Adieu! — Sa grosse voix m’annonce Quelque belle fureur! — A demain la réponse.
Je ne tiens à le voir qu’au dîner; là, du moins,
11 ne peut me gronder que par-devant témoins !
\ (il sort.)
LAURENCE, rêveuse, en rentrant chez elle.
L’oublieux ne m’a pas seulemeut embrassée!
(Elle sort.)