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Un peintre alsacien de transition; Clément Faller;

S'il n'était pas couché sous la dalle de marbre noir du cimetière Montmartre, c'est à Edmond de Concourt que M. André Girodie aurait dû demander de présenter aux lecteurs son étude sur Clément Faller. Nul plus que l'impeccable critique méconnu de son vivant et presque oublié depuis sa mort n'aurait sympathisé au très généreux effort tenté aujourd'hui en faveur d'un peintre méconnu de son vivant et presque oublié depuis sa mort.

L'auteur de UArt au XVIIP siècle aurait été séduit non seulement par la noblesse de la tâche à remplir, non seulement par la pensée de rendre enfin justice à un talent devant lequel la foule était passée incompréhensive et indifférente, non seulement par le désir d'obtenir la cassation d'un arrêt inique et révoltant, mais encore par la forme si vivante donnée au récit, par la sincérité de la méthode employée pour mettre en pleine lumière la vérité, par la minutie con- ^sciencieuse des documents si patiemment réunis et si intelli- - gemment choisis. Oui, l'œuvre de M. André Cirodie aurait passionné le probe écrivain et l'admirable historien qui, avant Taine, a su reconstituer une époque en réunissant ces mille •/"riens qui composent une existence humaine et marquent êtres et choses d'un caractère définitif, et je me sens un peu gêné pour jouer un rôle dont, malgré sa brièveté, l'immortel disparu aurait tiré des effets douloureusement émouvants.

Je connais peu de drames aussi poignants que la biographie de cet artiste pauvre, incompris et atrocement martyrisé par la fatalité, qui finit par sombrer dans le suicide, sans,

avant de mourir, avoir aperçu la plus pâle lueur d'espérance. Le seul tort, l'unique crime de Clément Faller est d'avoir possédé une âme hautaine, de s'être refusé au joug dégradant de l'éducation officielle et d'être venu trop tôt, à un moment 011 le Romantisme vieillissant perdait sa fougue passionnée et où l'Impressionnisme, s'ignorant, commençait ses premiers tâtonnements.

Artiste de transition, écrit avec beaucoup de raison M. André Girodie; oui, artiste de transition qui, inconsciemment, s'éloignait des révolutionnaires de Fontainebleau et de Barbizon, dont la formule ne satisfaisait plus son cœur inquiet, et qui ne voulait pourtant pas s'enrôler dans les rangs de l'école des BatignoUes, dont les violences effaraient sa vision charmée par les brouillards nacrés du divin Corot.

Qui connaîtra jamais les tempêtes bouleversant cet honnête et malheureux artiste? Tempêtes qui n'effleurèrent guère ces industriels de la palette gorgés d'honneurs et de commandes, dont l'égoïste placidité et l'arrogante suffisance ignorent le trouble que toute évolution artistique apporte aux tempéraments assoiffés de vérité.

Certains passages d'un livre inédit de ce peintre, qui était doublé d'un poète délicieux, résument les théories si saines et si justes proclamées aujourd'hui très nettement et acceptées avec enthousiasme par la pléiade qui marche à l'avant-garde de l'art moderne. « Je prends des leçons sur la couleur, dit entre autres Faller, mon professeur, c'est la Nature. »

Tous les maîtres, les vrais maîtres contemporains, ne pourraient-ils pas signer cette phrase qui précise laconiquement la loi de l'esthétique indépendante et libre ? Claude

Monet comme Van Gogh, Degas comme Carrière, Cézanne comme Toulouse-Lautrec, Renoir comme Sisley, Manet comme Vuillard, tous ceux qui sont l'orgueil de TÉcole moderne ont victorieusement prouvé la justesse d'un principe qui paraissait autrefois comme le plus odieux des sacrilèges.

Mais, hélas ! il ne suffit pas d'avoir raison, il faut vivre, il faut que le temps apporte la preuve que l'utopie d'hier est la vérité de demain. Si Victor Hugo était mort après la première d'Hernani, Puvis de Chavannes après l'envoi du Pauvre Pêcheur, Wagner après la chute humiliante de Tannhàuser, et tant d'autres précurseurs dont le génie audacieux n'a pas craint de briser les vieux moules et de jeter au vent les anciennes formules, il est certain que ces noms, acclamés avec tant d'enthousiasme actuellement, seraient perdus dans le néant et l'oubli.

Quand M. André Girodie distribue à un méconnu la justice tardive qui lui est due, il fait non seulement une bonne action, mais il rend encore un signalé service à l'Art. L'avouerai-je ? Des études de ce genre qui prennent la forme d'une véritable revendication cérébrale me paraissent plus nécessaires, plus utiles, plus réconfortantes, plus dignes de louanges que les volumineux ouvrages qu'il est de mode de consacrer à des sommités admirées de l'humanité entière, à des artistes hors pair dont la silhouette se dessine, dans le passé, nimbée des fulgurances de l'apothéose. Et c'est avec une reconnaissance attendrie que je remercie l'homme de goût et le lettré avisé qui est venu déposer quelques feuilles de laurier sur la tombe ignorée d'un vaincu de la vie.

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