‹ Un peintre alsacien de transition; Clément Faller;Chapitre 2 sur 8 · FRANTZ JOURDAIN · texte numérisé non relu

FRANTZ JOURDAIN

Avant de parler d'un artiste du XIX^ siècle, d'un artiste doublement français puisqu'il naquit en Alsace, dégageons le caractère essentiel de la race du héros de ce livre. Comme ses congénères, fruit de l'union des génies latin et germanique, Faller pouvait choisir, entre les deux, celui qui, au détriment de l'autre, réglerait sa personnalité intellectuelle. Il opta pour le génie français. Il le fit durant une époque où les conducteurs de la jeunesse écrivaient, par la plume de Jules Michelet: « Quelle fut l'émotion commune quand, à la fête du 4 mars « 1848, nous vîmes devant la Madeleine, parmi les drapeaux « des nations qu'apportaient les députations d'exilés de chaque « pays, le grand drapeau de l'Allemagne, si noble (noir, rouge « et or), le saint drapeau de Luther, de Kant et de Fichte, « de Schiller et de Beethoven ! Dieu nous donne, disions- « nous, de voir une grande Allemagne ! » ^ Faller fut sourd à ces trop généreuses rhétoriques. Il se donna au génie français sans arrière-pensée, avec enthousiasme. Quelque versatile que ce génie ait été pour lui — et il le fut dans la plus large mesure — Faller lui resta fidèle.

Parlons maintenant de l'Art en Alsace qui réclame Faller, l'un de ses enfants les plus originaux. Ici encore, une propulsion irrésistible vers le génie latin, — le génie français de préférence, — fruit des gages qu'il en reçut et qu'il lui offrit à travers les siècles, caractérisent l'art de la race alsacienne. Ce n'est plus un sentiment patriotique qui parle : c'est

1 La France devant VEurope (Février 1871). p. 15.

la science démographique, ^ pour laquelle l'artiste, considéré dans l'ensemble d'une race, n'est qu'un produit de sélection, un prototype cérébral sans doute inutile, mais merveilleusement expressif.

Ayant défini le rôle de l'artiste alsacien au point de vue social, essayons encore de spécifier sa propre personnalité. Bon gré mal gré, cet artiste subit l'influence de deux génies adverses. Première des conquêtes du génie latin, il est aussi la première des représailles du génie germanique. Ainsi le veut la logique des choses humaines. Petit à petit, après des siècles de cet échange d'influences, l'artiste d'Alsace a pris l'habitude de flotter entre notre idéalisme absolu et le réalisme relatif de nos voisins d'Allemagne. Tels furent les maîtres gothiques qui travaillèrent à Strasbourg, à Colmar ou à Thann durant les XIII® et XIV® siècles, tels ont été le morbide Martin Schongauer du XV® siècle, le fantasque Hans Baldung du XVI® siècle, le robuste Frédéric Brentel et son élève Guillaume Baur qui, au XVII® siècle, firent revivre les traditions du bilatéralisme alsacien.

Quand on examine attentivement tous ces maîtres sans les enlever du milieu dans lequel ils vécurent, l'art d'Alsace prend consistance. Mais on admire qu'il ait pu vivre et se propager au loin avec un tel esprit de transition, sans cesse à mi-côte de deux styles, toujours partagé entre la réaction et l'action, toujours hésitant.

Ces traits, communs à tous les artistes de l'Alsace depuis les débuts jusqu'au XIX® siècle, devinrent, en ce dernier siècle,

^ Werner Wittich, Le génie national des races française et allemande en Alsace.

l'apanage quasi exclusif des maîtres d'une des régions du pays connue sous le nom ancien de Sundgati. Tandis que la Basse-Alsace enlaçait étroitement les formes extérieures de Tesprit français et produisait les peintres strasbourgeois si joyeux, si diserts, les peintres de V École d'Alsace du second Empire, la Haute-Alsace, le Sundgau ne voulurent respirer que le parfum de cet esprit. Plus graves, plus pondérés, plus désireux de synthèse, ils recherchèrent, dans la nature, des images qui fussent l'aliment de l'âme en même temps que celui des yeux. L'avenir a démontré qu'ils avaient eu raison. Ils n'ont point oublié que la supériorité du génie latin réside dans un choix d'idées abstraites harmonieusement associées, qui permettent à l'artiste de dominer son sujet, de le rendre émouvant quand il n'est que naturel, de l'imposer ainsi à l'admiration des foules. Jean-Jacques Henner fut le type de l'artiste alsacien sundgovien, lent à se mouvoir, rebelle au lieu commun, essentiellement traditionniste, percevant la couleur des formes plus que leurs lignes. Après lui, parler d'un de ses disciples — aussi grand fût-il — nous eût semblé inutile. Ce n'est donc pas dans la gloire d'Henner ou de son influence que notre livre veut chercher l'excuse d'avoir été écrit. D'ailleurs, l'admirable clair-obscuriste ne suffit pas au Sundgau alsacien. Déjà, le peintre-écrivain Jules Breton observa justement qu'un autre Sundgovien, Eugène Gluck, devait être qualifié le « père du plein air » ^. Qu'il nous soit permis d'y ajouter l'harmoniste Louis-Clément Faller.

^ Eugène Gluck, qui mourut obscur, mais qui mérite d'être cité ici, car, comme je l'ai dit dans la Vie d'un artiste, « il fut le père du plein air *. (Nos Peintres du Siècle^ p. 182.^

Le 1®' juin 1819, Louis-Clément Faller naquit à Habsheim, chef-lieu d'un des cantons de l'ancien département du Haut- Rhin. Quand on va de Mulhouse à Baie, la fin de la plaine d'Alsace et la grande forêt de la Harth sont les deux curiosités du canton de Habsheim. Quelques collines y mêlent la douceur des Vosges à la sévérité du Jura. L'Ill y promène ses eaux tranquilles. C'est une région dont parlent les textes depuis le VHP siècle, une des plus honorables du Sundgau. Habsheim eut jadis sa cour colongère datant des Mérovingiens, ses murailles que les Suisses détruisirent en 1468, tout ce qui constitue le passé de la plupart des petites villes d'Alsace, tout ce qui les ferait aimer de leurs habitants à défaut de la beauté du site et de la richesse du sol. La famille Faller est aussi vieille, en Alsace, que celle des Henner, des Zuber et autres Sundgoviens illustres dans l'art français du X[X® siècle. Un aïeul du peintre avait été maire de Colmar. A Habsheim, son père fut receveur de l'Enregistrement. Des liens de parenté unissaient ce bourgeois d'Alsace aux familles Freppei, Mossmann et Wachenheim. Il fit souche de mystiques. Frère d'un séminariste mort sans atteindre la prêtrise, issu du milieu foncièrement catholique d'où sortit le chanoine Faller, de Mars-la-Tour, et le jésuite Clément Faller — pour ne parler que de ceux-là — notre peintre n'est point une exception à la règle, bien qu'il semble, à première vue, rebelle à tout idéalisme. Destiné lui aussi à la prêtrise, Clément Faller fréquenta d'abord le collège de La Chapelle-sous-Rougemont, puis celui des Jésuites de Fribourg. Quelles y furent ses impressions?

Sans doute peu agréables, si l'on en croit la direction et les opinions de sa vie. En effet, il s'évade une première fois du collège de Fribourg et rentre à Ribeauvillé où sa famille s'était fixée. On le reconduit à Fribourg. Bientôt, il en est chassé pour avoir chargé, d'un crayon trop caustique, maîtres et condisciples. Il fait alors un stage dans les Ponts et Chaussées. Enfin, ayant réussi à quitter l'Alsace, il vient à Paris vers 1 838.

Tels sont les premiers actes de cette nature volontaire et fantasque dont nous allons suivre l'évolution.

A Paris, Faller avait promis de continuer les études philosophiques abandonnées depuis le départ de Fribourg. Mais, irrésistiblement attiré vers le rêve de ses premières années déjà mûri, en Alsace, à Habsheim et surtout dans le site enchanteur de Ribeauvillé, Faller ne veut bientôt plus entendre parler que de peinture :

« Je vous ai marqué, dans ma dernière lettre, écrit-il à « ses parents ^, mon intention d'entrer dans l'atelier de « M. Delaroche. J'y travaille depuis dix jours, sinon pour « entreprendre la peinture, du moins pour acquérir ce qui « me manque dans le dessin. Cette démarche m'a occa- « sionné des frais que je vous ai déjà indiqués, ce me « semble. On paie de mois en mois et d'avance 23 francs. « On donne de plus, à son entrée, une fois pour toutes, « 15 francs pour les chaises, modèles en plâtre, etc., et « 10 francs qui sont versés à la masse. J'ai en outre payé « 6 francs pour les dix jours du dernier mois. Vous

1 Lettre du 2 septembre 1841.

« pouvez juger, par ces dépenses et par celles que de- « mandent mon entretien et mon logement, de la lacune « qui s'est faite dans mes fonds. Je vous prie donc, « chers parents, de vouloir bien les renouveler, car il ne « me reste plus que 45 francs. »

A l'appel de fonds, Faller annexe la nomenclature de ses espoirs : •

« M. Challamel, éditeur très connu par ses publications « artistiques, m'a proposé de m'acheter mes gravures à « Teau-forte, si elles réussissent. J'en fais une en ce mo- « ment... Il est possible que, dans peu, je fasse paraître « quelques productions dans un ouvrage intitulé : Histoire- « Musée de la République^,» Ce ne fut qu'un projet.

Le plus curieux de ce document est l'annotation du vieux fonctionnaire affligé d'un fils artiste:

Au 11 août restait 164 fr.

Nourriture de 20 jours à 1 fr. 25 par jour. . . 25 fr.

Logement pour le mois d'août 16 »

Payé pour 10 jours de leçons au 31 août ... 6 » V 95 »

Avancé au maître pour septembre = 23 »

Payé pour l'entrée 15 fr. pour modèles {

10 » a la masse \

Il lui restait en septembre 69 fr.

Ainsi pour autres dépenses. 45 »

24 fr.

* Histoire-Musée de la République depuis l'Assemblée des Notables jusqu'à l'Empire, avec les estampes, costumes^ médailles, caricatures, portraits historiques et autographes les plus remarquables du temps, par Augustin Challamel (Paris, 1842).

Que faire? Après réflexion, il règle l'avenir de la façon suivante :

Budget du mois :

Logement 16 francs

Nourriture 40 »

Au maître ^ . . 23 »

79 francs

Blanchissage, etc 3 »

82 francs

Pour 3 mois 246 »

L'ascétisme fut toujours de règle dans la vie des débutants. D'un écu seront tirés les lapins bicéphales que Faller offrira, dans les gloriettes voisines de la barrière d'Enfer, à la Mimi Pinson qui lui blanchira son linge. Ainsi le veut l'austérité paternelle. Faller en fut satisfait. Il fréquenta l'atelier Delaroche, oii vraisemblablement il connut J.-F. Millet. En outre, diverses relations vinrent affermir ses espoirs :

« Un jour, on frappa à ma porte, écrit-il à Xavier « Mossmann^, et je vis entrer un jeune homme d'un air « distingué qui vint m'offrir de la part du duc de Vicence, « fils du feu premier aide de camp de Napoléon P^, cent « écus par mois, sa table, un logement, un cheval à ma « disposition, etc. Je tombai des nues. Tout cela pour « que je donnasse des leçons de dessin à une jeune « demoiselle. » La proposition n'aboutit pas, mais il est curieux d'en connaître les origines : « Un jeune homme de « ma connaissance, ajoute Faller, qui venait souvent me « voir, s'était permis de me dérober un chiffon où j'avais

Lettre du 2 septembre 1842.

« dessiné à la plume une tête de jeune fille. Ce chiffon, « après avoir passé entre les mains de M. de Villeneuve, « député, parvint au duc. Il le trouva bien, demanda mon « adresse et m'envoya le jeune homme dont j'ai parlé « plus haut. M. de Villeneuve, gendre du duc, m'a depuis « ce jour témoigné beaucoup d'intérêt. Je donne en ce « moment des leçons de dessin à sa fille ...» C'était la future comtesse de Montebello , dame d'honneur de rimpératrice. Dans une autre lettre, l'artiste dit:

« L'éditeur Delloye, qui a eu vent de mes dessins à « la plume, vient de me proposer d'illustrer le Voyage « autour de ma chambre de Xavier de Maistre. » ^ Ce résultat justifie les confidences faites au même ami :

« J'ai visité dernièrement les salons de l'éditeur « Curmer. J'y ai vu des dessins faits à la plume que plu- « sieurs artistes ont dit être de beaucoup inférieurs aux miens. « Ils sortaient pourtant de la main de Gavarni et de Meis- « sonier. Peut-être ces artistes n'y avaient-ils pas mis tout « le soin qu'ils auraient pu. Cela m'a rendu courage » ^.

Est-il besoin de dire que nul, à Ribeauvillé, ne croyait au succès des efforts de Faller, comme le fait penser une lettre de l'artiste à ses parents, datée du 18 juin 1843? Il y parle de Mme l'Espée, sa protectrice, qui l'engage à aller passer deux mois en Alsace. Ainsi évitera-t-ii de rester inactif et « sans rien gagner > pendant les vacances de ses élèves.

« J'ai été de son avis, ajoute le peintre, mais, je vous

« prierai, si vous en êtes aussi, de me permettre de re-

î Lettre du 13 avril 1843.

2 Lettre du 16 décembre 1842.

« tourner ici après ces deux mois, car il est sûr et certain « que je ne gagnerai pas moins de 1800 francs l'année « prochaine. »

La réponse que le peintre Eugène Arbeit^ apporta de Ribeauvillé semble n'avoir pas été favorable, quant à la question du retour à Paris. Tout fait croire même que le natif de Wegscheid avait eu quelque peine à gagner le relai de Sainte-Marie-aux-Mines. A notre avis, tel est le sens d'une lettre datée du 3 juillet 1843:

« J'ai reçu, par M. Arbeit, la lettre de ma sœur qui dit « que vous m'attendez à l'époque à laquelle je devais venir « à Ribeauvillé; mais des circonstances m'engagent à quitter « mon premier projet et à rester à Paris. Je viens de « faire un portrait qui m'a été assez bien payé et je vais « en faire deux autres dont l'un me rapportera cent francs. «M^^ de l'Espée m'a proposé de me prêter cent francs « si je ne voulais pas quitter Paris. Toutes ces circonstances « me forcent pour ainsi dire de rester ici. Je quitterai mon « logement le 20 de ce mois, pour aller demeurer au pas- « sage du Dragon, n° 3. Je vais acheter quelques meubles, «car, de cette manière, mon loyer me reviendra moins « cher. J'ai arrêté un appartement de 400 francs par an, « dont la moitié est à ma charge et l'autre moitié à celle « de M. Arbeit. Il est presque sûr que je vais entrer dans «un atelier. Ce sera, je pense, dans celui de Delacroix «ou de Drolling, car je veux travailler beaucoup plus «sérieusement que je n'ai fait jusqu'ici.

^ Eugène Arbeit, né à Wegscheid en 1825, fut élève de Delacroix et de Corot. Les musées de Colmar et de Mulhouse conservent quelques-une§ de ses œuvres.

Peut-être exagérait-il ses accès de paresse. A les bien étudier, ils nous montrent un artiste d'esprit cultivé, aimant la musique et les lettres, capable de quitter la petite sphère de l'École des Beaux-Arts pour se mêler aux incidents du Paris romantique. C'est ainsi qu'il savoure le Stabat, de Rossini, au Théâtre des Italiens, bien que « tout n'y soit pas à la même hauteur et que la fugue de la fin produise un effet désagréable, malgré sa science ». Bien volontiers, il écrirait en latin à son ami Xavier Mossmann, s'il n'avait pris la résolution de se taire «sur tous les points qui exigent cette langue». Par contre, il confie au même ami :

«Je te prie de m'excuser si je ne te fais pas l'analyse « des But graves, ils ne méritent guère un pareil travail. «On ne dit plus ici : vous m'ennuyez! mais : vous « m'emburgravez 1 Pièce absurde, qui n'a échappé à une « chute complète que par un renfort de deux à trois cents « claqueurs que le grand Victor a payés de sa bourse. « En effet, les claqueurs étaient en si grand nombre que «j'entendis crier un plaisant dans la salle: «Messieurs « du lustre, songez-y bien, Victor compte sur vous. » Vers octobre 1843, Faller entra dans l'atelier d'Eugène Delacroix. Bientôt après, le maître écrivait:

« Je certifie que M. Faller, mon élève, est en état « de concourir pour les places, et je prie Monsieur le « Secrétaire de l'Académie de l'inscrire sur les registres « de l'École.

« Ce 5 février 1844.

« Eug. Delacroix. » ^

ï Lettre du 12 avril 1843.

^ M. Marcheix, le dévoué conservateur de la Bibliothèque, des Archives et du Musée de l'École des Beaux-Arts, nous écrivit, en octobre 1906:

Vers une date très voisine il faut placer le fragment d'une lettre par laquelle l'artiste demande que son budget annuel de 984 francs soit porté à 1800 francs pour trois années. Selon l'usage, il en établit le décompte détaillé — que le vieux receveur annota — oii tout est « taxé au minimum » et ramené de 1848 francs à un chiffre rond. On a dû reprocher mille méfaits aux deux artistes, car Faller devient éloquent. Tout d'abord, Arbeit et Faller prient leurs parents « de ne pas porter à tout le monde » leurs études et peintures, « car il n'y a personne à Ribeauvillé capable de les comprendre ». Ensuite, Faller ajoute :

« Vous me reprocherez sans doute d'avoir perdu mon «temps jusqu'à présent, en ne fréquentant point d'atelier, «mais vous savez que j'étais si mal tombé en entrant dans «celui de M. Delaroche que je m'étais dégoûté de ces « établissemicnts. Celui de M. Delacroix est très comme « il faut et M. Delacroix paraît être un homme charmant. «Au reste, il n'y a rien de perdu. D'autres ont pris leur « essor plus tard que moi et sont néanmoins arrivés au but. » L'opinion de Faller sur l'atelier de Paul Delaroche était celle de J.-F. Millet, de Daubigny, de tous les jeunes artistes qui ont constitué le groupe de l'École de Fontainebleau.

« Les élèves qui désirent y entrer se font ordinaire- « ment présenter par quelqu'un capable de les protéger « contre les mauvais traitements des anciens, raconte Faller

«Nous n'avons trouvé sur les registres de l'École aucune mention de Clément Faller et, dans les archives, aucune trace de son passage. Le certificat de Delacroix laisserait croire qu'il n'a pas participé au concours d'admission, car, dans ce cas, il ne l'aurait pas gardé en sa possession, 5

« à son ami X. Mossmann. ^ Pour moi, j'y entrai seul, « sans connaissance. Dans un instant, je me trouvai en « face d'un tas de figures qui me rirent au nez et se « moquèrent de moi. On me brûla les cheveux, on me « barbouilla la figure de vermillon, on me versa un cuvier « d'eau sur la tête. Voilà quelle fut ma réception, et ce « manège dura trois jours. L'atelier se compose d'une « centaine d'élèves tous plus insolents et plus canailles « les uns que les autres. Souviens-toi des truands de « Notre-Dame de Paris, et tu auras presque une idée « parfaite de cette détestable société. Ma santé était faible « comme elle l'est encore et ne me permettait guère « d'adopter le genre de vie en usage chez eux. En un « mot, je me décourageai, et quoique j'y tins pendant « huit mois, je ne travaillai presque pas, faute de santé et « de goût. Cela ne m'empêcha pas de faire des progrès, et « Paul Delaroche paraissait de jour en jour plus satisfait « de mes études, lorsque je le quittai pour ne rien faire « du tout».

Dans une autre lettre, Faller ajoute :

«Un jeune homme qui était entré dans leur atelier « est mort, il y a six jours, à la suite des mauvais « traitements qu'ils lui ont fait éprouver. On dit que, entre « autres choses, cette canaille lui a jeté une masse de « poivre dans un verre de vin. La justice s'en occupe en « ce moment». ^

1 LeUre du 2 septembre 1842.

2 Lettre du 16 décembre 1842,

Mieux accueilli chez Eugène Delacroix, Faller y multiplia les études, dans lesquelles il se montra élève enthousiaste, un peu trop docile, soucieux d'un dessin correct, que viennent réchauffer le «jour élyséen» dont parle Fromentin, les «tons violacés et étranges», les «chairs frémissantes et sensitives » que Taine célébra plus tard, durant sa liaison avec Faller.

En 1847, le peintre réside rue du Mont-Parnasse, n^ l^'^. 11 revient d'Alsace tout imprégné des idées de liberté qui agitent la jeune Bourgeoisie, les Lettres et les Arts. Comme les autres disciples de Delacroix, Faller prit donc part à la Révolution de 1848. Au paisible retraité de Ribeauvillé il écrivit:

« Mes chers parents,

«Depuis le 23 au matin, nous avons à combattre une « insurrection terrible. Le général Cavaignac a été nommé «chef absolu du pouvoir exécutif. Il serait affreusement «triste de vous dire l'acharnement et le désespoir avec «lesquels on se tue. Paris est en état de siège. « Adieu, je vous embrasse.

« C. Faller.

«Paris, 11 heures du matin, 26 juin 1848.»

Nous devons à M. Léonce Bénédite une judicieuse définition de l'influence des événements de 1848 sur l'Art français du XIX® siècle. Dans son Rapport des Beaux-Arts à l' Exposition universelle de 1900, l'historien s'est plu à montrer combien l'exaltation républicaine et le mysticisme social avaient remué les artistes de l'Est résidant à Paris. Aux Vosgiens et aux Comtois que cite M. Bénédite, ajoutons les Alsaciens Arbeit et Faller. 11 va de soi que l'Alsace, la Lorraine et la

Franche-Comté devaient subir les mêmes impulsions. Mais, chez Faller, le mj^sticisme social datait de loin. Il l'avait salué, en termes enthousiastes, au Salon de 1843, devant le Rêve de bonheur, de ce Dominique Papety dont M. Bénédite a si bien indiqué le rôle de peintre du Phalanstère. Il s'y était abandonné au contact de son ami Xavier Mossmann, l'un des instigateurs du mouvement qui, dans la Haute-Alsace, en posant la candidature de Victor Considérant à la députation du Haut-Rhin, avait rallié tous les adeptes du Saint-Simonisme.

Vers 1851, nous trouvons le peintre aux États-Unis d'Amérique. Il a suivi le courant d'émigration qui, durant la première moitié du XIX^ siècle, entraîna tant d'Alsaciens. Le 4 avril 1851, Faller réside chez M. Émile Karst, à Saint-Louis (Missouri) et il confie à M. Antoine Schiffenstein « qui retourne en France ce soir » une lettre destinée à ses parents. Professeur de dessin et de peinture, il a de nombreux élèves. M. Yatmann, possesseur d'une belle galerie d'objets d'art, lui achète les tableaux qu'il peint d'après les sites d'Amérique. En outre, il devient un des portraitistes les plus goûtés de la Nouvelle-Orléans ^. A la façon dont il déclare que « la conduite individuelle de tout homme qui vit en Amérique est admirable d'indépendance, car il y a ici pleine liberté politique^»,

^ Eugène Mûntz, Les Artistes alsaciens contemporains. (Revue d'Alsace), 1869, p. 276 et suiv.

2 Lettre du 13 mars 1852.

on devine les raisons qui conduisirent Faller aux Etats-Unis. Plusieurs de ses lettres nous apprennent que Xavier Mossmann, chassé des Archives de Colmar par le régime du Deux- Décembre et devenu simple comptable à la fabrique des produits chimiques Charles Kestner, de Thann, songe à rejoindre Faller en Amérique. C'est dire qu'une colonie alsacienne de fouriéristes existait à Saint-Louis, dont Faller, nouveau Dominique Papety, était le peintre. «Monsieur, écrit J. Kunemann, l'un d'eux, à Xavier Mossmann \ je conçois et je comprends que beaucoup d'hommes aux sentiments nobles et élevés comme vous aient le désir de s'expatrier. Je suis content d'avoir quitté notre bon mais malheureux pays ». Il ajoute quelques conseils «au titre d'ami et de frère en Fourier». Pour lui aussi, F Amérique «est le pays de la grande liberté», 011, s'il existe des « cosaques comme en F>ance, représentés par les jésuites, prêtres, etc. », en raison de la « liberté de la presse», ils sont «forcés de manœuvrer plus habilement». La note dominante du groupe fouriériste alsatico-américain est donnée par un passage de la lettre qui prie Xavier Mossmann de prévenir « M. Scheurer, de Thann, qui, à son tour, devra prévenir M. H. Schlumberger, de Mulhouse, que si les lettres ne sont pas signées, ce n'est pas par oubli ». Fort heureusement pour l'Alsace, l'érudit Xavier Mossmann n'alla point rejoindre son ami Faller.

Il l'aurait trouvé à la veille d'épouser une jeune fille fort intelligente, un petit bas-bleu âgé de dix-sept ans: Maria- Amélie-Pauline Longuemare. En 1849, M. Longuemare, ruiné par la Révolution de 1848 et devenu veuf durant l'épidémie de

1 Lettre du 29 août 1852,

l'année suivante, avait quitté Paris pour Saint-Louis avec ses deux enfants. C'était un brave homme de spéculateur que le métier de créancier ennuyait. Fort épris des officiers et des hommes de lettres, il a laissé un état de leurs dettes sur lequel figure Paul de Saint- Victor :

« De Saint-Victor, rue de Grenelle-Saint-Germain, 49,

« auteur, éditeur D'après une visite que je fis à ce

« M. Saint- Victor en septembre 1849, il a promis de faire « une offre quelconque vers octobre 1849. Le lui rappeler « à cette époque et accepter ce qu'il offrira : meubles, « livres, tableaux, etc. »

Quand Faller, avec la brusquerie qui lui était coutumière, vint lui demander la main de sa fille, M. Longuemare délivra l'originale autorisation qui suit:

«En cette ville de Saint-Louis, où les lois, les « mœurs, les usages et coutumes privent le père de famille « de son libre arbitre et de toute défense pour lui et sa «fille mineure, je me trouve, ce jour, sollicité et sommé «verbalement de donner mon autorisation au mariage «de ma fille avec un jeune homme que je ne connais «nullement. Je donne donc mon autorisation à cette «union, toutefois valable seulement pour un délai de «cinq jours à dater d'aujourd'hui, soit jusqu'au vingt « courant, sauf à m'en réclamer une autre.

« Saint-Louis (Missouri), États-Unis, le 15 du mois « de mai 1852.

« Emile Longuemare. »

Le même jour, un abbé A. J. Heim, prêtre catholique, sans doute émigré d'Alsace, certifie qu'il a uni « in the holy

hands of Matrimony», dans la Cathédrale de Saint-Louis, le peintre et sa jeune muse. La chose réglée, les époux quittèrent Saint-Louis pour diverses villes des États-Unis dont la dernière fut New- York. Faller y ouvrit un « Drawing and Painting » à son domicile qui, le 1^^ juillet 1854, est dans Seventh-Street n^ 96^/2 et, en novembre 1856, d'après une lettre d'Eugène Arbeit, Sixth-Avenue n» 341. En 1854, l'artiste avait lancé un prospectus ainsi rédigé :

« Monsieur Clément Faller, recently from Paris, « a pupil of the celehrated Paul Delaroche ^ and a gra- « duate of the French governmental School of fine arts, « has the honor of announcing to the public, and princi- «pally to the Schools of New- York, that he will give «instruction in the various branches of art such as: « Figure, Landscape and Florvers, Ornamental and « Architectural Drawing, Perspective, Ink Sketches, Pain- «ting in OU, Pastel and Water Colors, Drawing from « Nature, the Antique, etc. »

En un mot, Faller connaît toutes les ressources de son métier, ainsi que l'attestent les références de MM. Williams, Stevens and Williams, Greene, Edward Dechaux et Goupil et Ci® qui le patronnent.

Chose singulière, nul n'a marqué le rôle du peintre alsacien acclimatant, en Amérique, le Paysagisme et Delacroix. Tout récemment, le Bulletin of the metropolitan Muséum of art

^ Il brûle son dieu, pour la circonstance, mais n'en conserve le culte que plus fervemment.

(septembre 1906), publiant une liste chronologique de peintres de l'Amérique dont les oeuvres figurent déjà ou seront placées ultérieurement dans les salies du Musée de New-York, oublia Faller. L'artiste n'en conserve pas moins son rang parmi les initiateurs de l'art autochtone des États-Unis. Aussi oublieuses sont les pages du rapport de M. S. Bing : La Culture artistique en Amérique, consacrées à l'influence de l'art français de 1830. Il leur échappe que, bien avant le contact des étudiants américains avec les maîtres de Paris, Faller, disciple de Delacroix, adepte des idées et de la technique des Rousseau, des Diaz, des Corot, des Daubigny et des Millet, ses contemporains, fut, à New- York et autres villes oii il enseigna, l'intermédiaire entre «l'art de la période des tâtonnements» (1800 à 1840) et «l'art de la période contemporaine» (1840 à 1880). Le premier de ces arts avait eu pour conducteur le peintre allemand Emmanuel Leutze, élève de la primitive école de Diisseldorf, qui se spécialisa dans les sujets patriotiques renouvelés de John Trumbull l'Américain. Quant à l'art de la période contemporaine que M. Bing dit « vouée surtout à l'art français régénéré par Delacroix et l'École du paysage», si nous en examinons les principaux représentants: William Morris Hunt, R.-H, Fuller ou même Georges Fuller, dit le «Millet d'Amérique», il oppose aux théories de Leutze l'enseignement de l'artiste alsacien. Enlevons donc à Faller ses défauts bien français d'insouciance et de mobilité d'humeur, faisons-le vivre, riche et honoré, dans les États-Unis de la deuxième moitié du XIX® siècle : le voilà chef d'École, avec le titre que l'un de ses disciples usurpa.

Vers 1858, la mort de son père ramena Faller en Alsace. Il laissait la proie pour l'ombre. Toutefois, dans sa biographie d'artiste français, ce retour au pays natal est l'incident qui domine les autres. A Rlbeauvillé, Faller prit place au centre d'un des plus beaux sites des Vosges. Quelques dessins et diverses peintures nous montrent les joies du peintre devant le paysage des vallées d'Alsace. Magnifique, entre toutes, celle dont Ribeauvillé commande l'entrée et que dominent les ruines des trois châteaux des seigneurs de Ribeaupierre : le Haut- Ribeaupierre, le Saint-Ulric et le Girsberg.

D'Italie envolés, les sires Ribeaupierre, Accrochant à ces rocs leur formidable serre, Planant sur les sommets, choisirent ces hauteurs Pour y placer leurs nids d'aigles dominateurs ^.

Pays d'élection pour un romantique, plein de légendes émouvanteS;, de chasses nocturnes que mène la meute des chiens du seigneur maudit, de souvenirs des temps où les ménétriers d'Alsace y venaient lutter, pour une royauté éphémère, en des fêtes que le vin du Rhin faisait sonores: le Pfeiffertag. Les fantômes des siècles de gloire rôdent sur le rugueux pavé de Ribeauvillé, entre les maisons aux toits moussus, logis des vignerons. Au crépuscule des jours d'été, quand le ciel rougeoie derrière les ruines, il semble que va retentir à nouveau le cor des dynastes du Haut-Ribeaupierre dans leurs châteaux aux tours massives, dans leurs salles d'honneur dominant l'abîme, sur

Georges Spetz, Légendes d'Alsace.

la crête de leurs murailles toujours arrogantes. Peu de spectacles sont plus dignes de donner à l'homme l'ivresse de la force qu'il porte en lui. Peu de ruines ravivent avec plus de vérité l'antique fable des Titans secouant le trône des Dieux. On connaît, d'après Baudelaire, la définition de l'esthétique de Delacroix : « Tout l'univers visible n'est qu'un magasin d'images et de signes auxquels l'imagination donnera une place et une valeur relative; c'est une espèce de pâture que l'imagination doit digérer et transformer. Les facultés de l'âme humaine doivent être subordonnées à l'imagination qui les met en réquisition toutes à la fois » ^. Affirmer que Faller avait trouvé, dans la vallée de Ribeauvillé, le décor adéquat à son âme de romantique, c'est donc évaluer la justesse de l'esthétique de Delacroix. C'est montrer encore combien fructueux est un décor où les images et les signes qui sollicitent l'imagination ont simultanément une beauté effective comparés à d'autres décors et une beauté familière née de l'habitude: la beauté du pays natal. Un des maîtres modernes les plus difficiles sur le choix de ses sujets, l'Américain Whistler, n'a-t-il pas consacré quelques-unes des eaux-fortes de sa première suite au pittoresque et au type alsaciens?^

L'Alsace possède aujourd'hui un certain nombre d'artistes qui, par l'attachement au pays des ancêtres, démontrent que l'union de ces deux beautés suffit à leur idéal. L'École d'Alsace moderne localisée entre Vosges et Rhin, à Strasbourg, à Colmar ou à Mulhouse, est composée de peintres, de graveurs, de sculpteurs, d'architectes, de décorateurs que l'éloi-

1 Charles Baudelaire, L'Art romantique, p. 13 et 14.

2 Théodore Duret, Histoire de J. Me N. Whistler et de son œuvre, p. 10 et suivantes.

gnement des capitales liè'gêne nullement. Devant les portraits de Léon Hornecker, devaîit les essais d'une foule de paysagistes: Théodore Haas, Georges Ritleng, Émile Schneider, Gustave Stoskopf, etc. etc.; devant les gravures de Maurice Achener ou d'Albert Koerttgé; devant les sculptures d'Alfred Marzolff; devant les essais architecturaux de divers artistes qui, guidés par le décorateur Charles Spindler, rénovent les procédés de la vieille Alsace, devant les vitraux de Paul Braunagel et d'Auguste Cammissar, les céramiques des Elchinger, devant combien d'autres survivances du génie local alsacien, on convient sans peine que la beauté effective d'un pays et sa beauté familière sont d'excellents générateurs de l'œuvre d'art. Si l'on ajoute à cette École d'Alsace moderne la glorieuse École d'Alsace du second Empire: les Théophile Schuler, les Gustave Brion, tous les maîtres que séduisirent^ suivant l'expression de l'un de nos écrivains d'art français, «les mœurs accueillantes, l'aspect plantureux et les costumes si récréatifs de l'Alsace » ^ il est facile de définir le mouvement régional auquel Faller rêvait de se mêler, quand il vint s'installer dans l'admirable site de Ribeauvillé.

Le meilleur argument en faveur de l'efficacité du décor alsacien, pour un artiste de la nature de Faller, nous est fourni par la biographie du peintre J. F. Millet. On sait comment, vers 1849, après l'exode, à Barbizon, de Charles Jacques, de Théodore Rousseau, de J. F. Millet et d'un certain nombre d'autres peintres, naquit VÉcole — presque le phalanstère — de Fontainebleau. Attaché à la mélancolie du petit pays de Bière ou aux beautés — si fréquentes en toutes les régions

Henry Marcel, La peinture française au XIX^ siècle, p. 219.

du pays de France — de la forêt de Fontainebleau, le génie de ces quelques artistes fit miracle. En effet, quand on examine la pauvreté relative des sites qu'ils ressassèrent à l'envi, il est permis de se demander si tels ou tels autres sites plus complets n'eussent pas été mieux choisis. Tout bien considéré, dans le Paysagisme du second Empire, l'éclectisme d'un Corot ou d'un Français doit avoir le pas sur les ratiocinations de certains maîtres de l'École de Fontainebleau. Nul ne démontrera qu'une série de toiles représentant, par exemple, la Mare aux grenouilles peinte, sous le même angle, par Rousseau, Dupré, Diaz ou autres valent une égale série de paysages vosgiens de Français ou de paysages comtois de Courbet. Qui dira le rôle néfaste de ces perpétuelles redites! J.-F. Millet, que l'on a l'habitude d'associer étroitement à l'âpreté du pays de Bière, supposé sa principale source d'inspiration, semble n'y avoir séjourné jusqu'à la fin de sa vie que par suite des circonstances imprévues. En effet, aucun des nombreux biographes de l'artiste n'a précisé exactement les raisons du voyage de J. F. Millet en Alsace, durant l'automne de 1868. Grande etàt été leur surprise, en découvrant que ces raisons étaient le choix d'un emplacement dans la vallée de Munster, où allait s'édifier une villa que l'industriel alsacien Fritz Hartmann offrait à J.-F. Millet afin d'y passer le reste de ses jours. Sans les événements de 1870 et leurs tristes conséquences, le Millet de Barbizon eût donc ratifié le choix du paysage alsacien par Faller.

Disons-le sans crainte, quel que soit le génie de J.-F. Millet, il aurait pénétré moins intimement que Faller le paysage et le type alsacien. Mais son attitude eût été la même en Alsace. Tous deux ayant la nature des hommes de 1848, brusque,

cassante, une identique horreur des exigences mondaines, des intrigues et des louanges, à Ribeauvillé, comme Millet à Barbizon, Faller vécut solitaire, entre sa femme et ses enfants. «Je suis dans l'attente de meilleures dispositions, écrit l'artiste^, et j'espère qu'elles reviendront en m'isolant davantage». Pour l'empêcher de détruire les toiles qu'il vient de peindre, Xavier Mossmann les lui soustrait amicalement. Le Paysage des environs de Thann est le résultat de l'un de ces sauvetages ^. Satisfait du décor héroïque de Ribeauvillé, Faller goûte avec amour le décor champêtre de l'Alsace:

« Je vois les troupeaux paître tranquillement sur les montagnes où glissent les ombres bleues des nuages comme de grandes draperies vaporeuses.... A l'entrée du village les poules gloussent, tandis que des oies pesantes se traînent près du ruisseau où

barbotent les canards Voici les porcs tout roses qui

fouillent la boue de leur groin charnu J'aperçois les

ménagères étendant leur linge au soleil sur les haies d'aubépines parsemées de perles de corail. J'en vois d'autres qui suspendent des bouquets d'herbes aromatiques au-dessus de la fenêtre basse de leurs chaumières, parmi des chapelets d'oignons. D'autres encore, assises sur le seuil, allaitent des enfants vermeils, pendant qu'à leurs pieds des chats se vautrent dans la poussière...... Je sens les âcres odeurs du foin

et le parfum de la cuisson du pain Toutes les portes

sont ouvertes. Dans la chambre enfumée, le coucou accompagne de son tic - tac le sourd bouillonnement que laisse

1 Lettre du 9 mars 1858.

2 A Thann, il fit encore les portraits de M. et Xavier Mossmann que nous reproduisons, ceux de Mlles Schlumberger, etc.

échapper une marmite suspendue à la crémaillère au milieu de l'âtre.... . Je devine, dans les bois voisins, des profusions de fraises, de framboises, de myrtilles. Je poursuis les truites aux reflets de nacre remontant le cours des torrents, bondissant

de rocher en rocher dans une nappe d'eau argentée A l'heure

du crépuscule, quand les vaches aux flancs gonflés de nourriture rentrent seules, chacune à son étable, j'entends, dans tous les sentiers, le tintement des cloches mêlé à des mugissements C'est la nuit, c'est l'œil roux d'une lanterne sous

le pur regard des étoiles » ^ Autant de phrases, autant

d'esquisses d'un tableau que Faller eût peint, dans l'oasis de Ribeauvillé, si, imitant le Strasbourgeois Théophile Schuler, son camarade de l'atelier Delaroche, il s'était donné pour unique idéal le pittoresque d'Alsace. Oublier les luttes souvent stériles de Paris, leurs triomphes pleins d'amertumes, de favoritismes, de compromis et de lâchetés, fixer à Ribeauvillé le terme de ses vœux, comme Théophile Schuler l'avait fixé à Strasbourg après la Révolution de 1848, comme les artistes de l'Alsace moderne le font depuis une dizaine d'années : tel devait être le but du peintre Faller. Y fut-il encouragé? C'est peu probable. Combien distincte l'Alsace d'aujourd'hui, fière de ses artistes qui expriment la survivance du goût français après tant d'années d'annexion, en dépit des exigences de la culture germanique, et l'Alsace trop heureuse de vivre, la bourgeoise Alsace du second Empire, le Haut-Rhin, maître des marchés de l'Est français, tout à des labeurs que l'une de ses gloires industrielles et artistiques, M. Engel-Dollfus, qualifiait spirituellement en 1879 : V atrophie de Vàme et la

1 Harmonie des couleurs, p. 163 et suivantes.

migraine de l'esprit ^ ! Que pouvait, au centre de ce monde d'hommes positifs, un rêveur de la trempe de Faller? Rien ou peu de chose. L'artiste essaya du métier de vigneron. Dans une ville où se voient encore les grandes coupes de vermeil que les seigneurs de Ribeaupierre emplissaient à pleins bords d'un vin généreux, on conçoit aisément que l'exploitation des vignobles ait eu, pour Faller, l'attirance de la pierre philosophale. Il envoya donc du vin en Amérique. Essai malheureux, «vu que le vin avait été trouvé trouble, car nous ne l'avions pas collé, écrit M"^^ Faller^, et que, du reste, par les soins de mon époux, il était emballé dans des caisses couvertes d'hiéroglyphes, de chiffres, de lettres, de dessins figurant des bouteilles qui firent demander aux acheteurs si cela ne venait pas de chez les Indiens».

Tous comptes faits, l'isolement de Faller ne fut pas inactif. Pour les éditeurs d'art mulhousiens G. Engelmann père et fils, il fit une des plus belles lithographies d'Alsace : La Laveuse, représentant M"^*^ Faller et son fils Armand. Après cette œuvre justement louée par V Industriel de Mulhouse, quelques amateurs le distinguèrent, M. Jean Dollfus en particulier ^.

^ Discours à la Société des Arts de Mulhouse (Xavier Mossmann, Vie de F. Engel-Dollfus, p. 208).

2 Lettre du 5 février 1859.

^ L'Industriel de Mulhouse, d\x 14 octobre 1860, disait: «Un artiste distingué, peintre et dessinateur, M. C. Faller, dont nous admirions, il y a quelques jours, aux Villes de France, un délicieux paysage à l'huile, vient de publier une composition nouvelle, sous forme de lithographie, que les connaisseurs tiendront en haute estime. C'est une laveuse et un enfant, tableau d'intérieur plein de lumière et de vie, de grâce et d'expression. Les amis de l'art s'empresseront d'en enrichir leurs collections». A cette pièce très rare ajoutons : Un Philosophe, singe costumé en savetier, édité par Goupil et dont Faller fit une belle eau-forte (Collection René de Chaudesaigues de Tarrieux).

Cette dernière liaison mérite d'être étudiée, car il s'agit d'un des membres des familles Dollfus et Engel auxquelles Mulhouse et l'Alsace doivent tant : l'initiative du Musée de peintures et de sculptures de Mulhouse tout particulièrement. Le 18 janvier 1864, M. Jean Dollfus fils écrit à Faller une lettre qui définit, on ne saurait mieux, le rôle que l'artiste aurait pu jouer en Alsace :

« Mon cher Monsieur Faller,

« Vos cartes du jour de l'an m'ont prouvé que vous « ne m'aviez pas oublié. Je vous en remercie. Quant à « moi, votre souvenir m'est bien souvent présent. Ayant « abandonné les affaires depuis quelques mois, je me « suis remis à la peinture depuis octobre dernier, sans

« autre guide que la nature Vous m'avez appris à

« voir la nature, à l'apprécier, et il en résulte des jouisse sances dont je vous serai toujours reconnaissant

« Vos indications me sont précieuses; je ne les ai pas « oubliées et cherche à les appliquer de mon mieux; vos « leçons, vos conseils étaient excellents et d'un véritable

« artiste Aussi, vous ne sauriez croire combien je

« regrette que vous ne soyez plus là pour les com- « pléter et me diriger. Je ne voudrais pas m'abandonner « à d'autres, craignant qu'ils ne m'entraînent dans une

« fausse voie Je serais bien aise de savoir ce que

« vous devenez, si vous travaillez beaucoup, si vous êtes « satisfait. Paris est une ville où il est bien difficile de « se faire connaître, et c'est souvent la chance, le hasard « qui vous y font un nom. Mais, de toute manière, un « talent comme le vôtre, qui a en lui le vrai sentiment

« d'artiste, ne peut, je crois, que gagner au séjour de « Paris. . . Ici, la vie continue à être aussi uniforme que « par le passé, et les arts n'y sont guère compris, la « peinture surtout, ainsi que vous avez pu vous en con- « vaincre. On est absorbé par l'industrie qui développe, « il est vrai, la prospérité matérielle, mais n'est point « faite pour donner le sentiment de l'art ^.

«Votre bien dévoué élève « Jean Dollfus fils. »

A cette flatteuse lettre, il est utile d'en ajouter une autre, en raison de ses élans d'enthousiasme pour Eugène Delacroix :

«Dornach, 2 novembre 1868.

«Mon cher Monsieur,

« Je vous renvoie l'ouvrage de Delacroix, que vous « avez eu l'obligeance de me prêter. ^ Je l'ai lu d'un bout « à l'autre avec le plus grand intérêt. On y sent le grand « artiste, et ses réflexions sur l'art et la peinture en « particulier sont marquées au bon coin. Quelle existence « que celle d'un homme pareil, combien on y devine la « passion, les jouissances mêlées de souffrances aussi « vives ! Quelle différence avec ces gens superficiels se

^ Comparer avec le discours d'Engel-Dollfus à l'Assemblée générale de la Société des Arts du 24 mai 1879, dans X. Mossmann, ouvrage cité, p. 205 à 223. Quelques mois après la lettre de Jean Dollfus fils, le 31 décembre, Engel-Dollfus, son associé, posait les bases du Musée de Mulhouse.

Eugène Delacroix, sa vie et son œuvre, qui avait été publié pour les intimes du maître,

« laissant aller au courant de la vie, qui ne cherchent « qu'à satisfaire leurs besoins physiques et laissent leur « âme endormie, sans souci de la réveiller et de la faire; « agir! Sans doute, ils ont un bonheur relatif, tranquille « et sans agitation. Mais ce n'est point là vivre et mieuj^ « vaut mille fois abréger l'existence, la laisser ravager par « les grandes jouissances, les grandes souffrances, que « de durer quelques années de plus, doucement, terre à « terre, sans songer que, dans l'homme, il y a autre chose « que la matière animale et que nous ne sommes pas ici- « bas seulement pour manger, boire et dormir. Combien: « un grand artiste est enviable et au-dessus du reste d& « l'humanité! Ce sont là les vrais rois du monde, et leur « trône est plus haut placé que ceux de tous les potentats « de la terre. Pardonnez-moi toutes ces réflexions, mais « je sais que je m'adresse à qui peut les comprendre, »

La lettre se termine par une autre confidence relative au portrait de Jean Dollfus père qui est «partie remise pour le moment». L'amateur a été heureux d'empêcher qu'il soit fait par un de ces peintres qui « ne reproduisent que les traits physiques, sans s'inquiéter d'y mettre l'âme et le sentiment ». Faller lui a recommandé Jean-Pierre Andrieu. «Je vois que Delacroix en faisait grand cas, et cela seul parle beaucoup en faveur de cet artiste».^

^ Andrieu (1821-1892) a été l'élève, le collaborateur et l'ami de Delacroix. Ajoutons que, vers cette date, un autre industriel du Haut- Rhin, M. Fritz Hartmann, de Munster, commanda à Delacroix la décoration de son salon : quatre panneaux restés à l'état d'esquisses, dont «Orphée et Eurydice » est au musée de Montpellier. Le même amateur s'adressa plus tard à J.-F. Millet pour une autre décoration : « Les Saisons », dont sa veuve légua le « Printemps » au musée du Louvre.

Vers 1863, Faller hérita d'une maison située à Orsay^ dans la vallée de Chevreuse. Il s'y installa avec sa famille. En ce logis commença l'existence de recherches et d'essais que la mort seule devait interrompre. «Je n'ai pas besoin de vous dire que nous n'avons pas exposé : cela va de soi, écrit M^® Faller. ^ Clément a bien 60 à 80 esquisses inachevées, et tous les jours il en commence d'autres.» Enfin, en 1865, l'artiste exposa la Lecture et prière chez les trappistes pendant le carême. Il s'agissait d'une scène observée par l'artiste, durant son séjour en Alsace, à l'antique abbaye du Mont-des-Oliviers (Œhlenherg), dans le village de Reiningen (Haut-Rhin). M. Nsegely, de Mulhouse, séduit par le dessin qui servait d'esquisse à cette œuvre, la commanda à Faller, sans se douter de l'importance qu'il y attachait. Après plusieurs visites à l'abbaye, en compagnie de M. Jean Dollfus fils, Faller fit un premier tableau en 1862. Il lui fut payé 300 francs.^ Quelques années après, l'idée lui revint et il conçut tout autrement cette Lecture :

« J'ai repris mes Moines d'Oehlenberg, écrit-il à Xavier « Mossmann. ^ Je m'attache beaucoup en ce moment à la «localité qui, à mon avis, est une des choses les plus « délicates dans la couleur, surtout quand on veut observer «de la correction dans toutes les localités subdivises «du tableau»

1 Lettre du 13 juillet 1864.

2 Aujourd'hui dans la collection Paul Bernard, de Montbéliard. ^ Lettre du 4 janvier 1865.

Une lettre de M^® Faller commente cette opinion, juste mais subtile, et nous montre les affres de l'artiste essayant de réaliser son œuvre :

« Faller veut tout simplement rendre des vêtements «blancs en plein soleil. Or, si vous prenez la peine de «cligner des yeux, vous verrez que du blanc au soleil «lance des rayons lumineux presque aussi intenses que «le ferait une vraie lumière et que, par contre, tout ce « qui n'est pas au soleil paraît relativement très foncé. Or, « en faisant les ombres très foncées, le vêtement cesse « d'avoir l'air blanc. Ensuite, la difficulté est encore « augmentée de ce que les vêtements, au lieu de se « détacher sur un fond obscur, qui les aurait fait valoir «par opposition, se découpent au contraire sur une salle « dont les murs sont de couleur claire et qui est éclairée «elle-même par les reflets des rayons de soleil la traver- «sant et ceux de tous les objets éclairées à la lumière « dudit soleil. De plus, vous concevez qu'une vingtaine de «personnages tous habillés de blanc sur un fond assez « clair, cela doit être bien fade et monotone. Eh bien, je « vous garantis que l'effet en est surprenant, varié, piquant « amusant, d'une couleur recherchée et savante. » Poursuivant plus avant son analyse, M"^'^ Faller nous apprend comment l'artiste, ainsi que le fit parfois son maître Eugène Delacroix, essaie de «substituer au mélange de la palette le mélange optique».^ Faller «a adopté pour son fond «un gris roux et ses moines sont d'un blanc gris vert. Or, « l'opposition du vert sur les roux fait déjà un effet, quoique

^ Félix Féneon, Les Impressionnistes (1886).

«les deux tons soient assez clairs. Les grandes lumières ont «été tenues froides, les ombres et reflets chauds, le plancher «vert sur le devant et allant insensiblement au violet en se « rapprochant du fond. De plus, une bordure très large en or «verdâtre, qui fait reculer le fond et, par cela même qu'elle « se rapproche de la couleur des moines, les maintient en avant. » A ces recherches de technique correspondent, il va de soi, les angoisses de l'incertitude qui agitent tout artiste évadé des lisières académiques : « Vous n'avez pas idée de ce que la Lecture « et prière chez tes trappistes a coûté de paroles, de réflexions, «de combinaisons et de tracas de toutes espèces. C'était l'hiver: « pas de soleil ! Lorsqu'il se montrait bien timidement, on tâchait « d'en accrocher un peu. Puis, il aurait fallu un plancher vert, les «nôtres étaient rouges et donnaient des reflets rouges. Après s'être « acharné un ou deux mois, tous les jours, du matin au soir, « dans cette lutte avec l'énigme, tout à coup voilà un de ces «grands découragements qui arrivent. On ne sait plus où on « en est, on ne lutte plus corps à corps, on se débat, on patauge « dans la fange, la main est lasse, la tête est lourde, tout est « ténèbres, pas une lueur d'espoir. Et, dans une de ces heures «néfastes, voilà le tableau remanié de fond en comble. On « mettait la tête en bas et les pieds en l'air. Ce qui était rouge «devenait vert et vice versa. Et puis, on n'essayait même «plus pendant huit jours, et on se promenait au jardin comme « un tigre en cage, sans pensée. »

Observons que cette œuvre date d'une époque décisive de l'art français moderne : le Salon qui l'admit fut celui de V Olympia de Manet. C'est expliquer le sens, c'est dégager les origines de la Lecture de Faller. Elle doit faire époque dans l'histoire de l'art alsacien moderne, puisqu'elle se rattache

aux efforts des premiers réalistes, dérivés de Delacroix et de Rembrandt commue Fantin-Latour.

De 1867 à 1869, l'artiste, épris du pittoresque de la vallée de Chevreuse, n'exposa plus que des paysages. Ce furent le Coup de vent, la Mare de Fretay (1866), le Coin de V ancien parc d^ Orsay (1867), un autre paysage (1868) et la Colline de la vallée de Chevreuse (1869); après quoi Faller n'exposa plus. ^ Ici encore, l'artiste évolue vers les tendances modernes, quittant Delacroix pour Courbet qu'il abandonna aussitôt. Tour à tour brutal, précis, fantastique jusqu'à ne plus voir dans la nature qu'une broussaille lumineuse dessinée au pinceau, basée sur des gris et des verts, indéfinissable, il se rapproche de Whistler, de Fantin-Latour, du groupe des harmonistes français, de ceux pour qui le paysage est plus qu'un effet à rendre dans sa justesse, mais le choc en retour d'impressions vivement ressenties par la personnalité intellectuelle d'un artiste essayant de dominer le sujet qui l'affecte.

« C'est un paysage, écrit M^^^ Faller ^, à propos du « Coup de vent, représentant, au premier plan, une mare «toute frissonnante sous le souffle d'une rafale de vent. «A droite, les nuages sont lourds, plombés, amoncelés au- « dessus de Teau qui reflète les tons d'ardoise du ciel. Au «loin, une chaumière et des peupliers éclairés par un dernier «rayon du soleil. Au milieu et au bord de la mare, un très «grand arbre et quelques saules rabougris, tout échevelés par «le vent, éclairés aussi par le même dernier rayon de soleil.

1 A l'occasion de ce dernier Salon, notre regretté niaître Eugène Miintz consacra à l'artiste, dans la Revue d'Alsace, l'étude que nous avons citée.

2 Lettre du 24 mars 1866.

«L'orage approche. A gauche, le ciel laisse voir encore « quelques éclaircies, de petits nuages moutonnés, blancs, gris, «rouges et un peu d'azur au fond. On distingue une plaine «et des montagnes très éloignées. Et encore de ce côté, la «mare rend les tons argentés des nuages avec, par places, «le bleu d'azur du fond du ciel. Un berger suivi de son « troupeau rentre vers les chaumières. » Ce grand paysage, traduisant un effet qu'il est diificile de copier d'après nature, 011 l'imagination du peintre jouait le rôle principal, fut des plus remarqués en ce Salon de 1866, que vint attrister le suicide du jeune artiste strasbourgeois Holtzapffel, brutalement refusé par le jury qui voulut bien faire grâce à Faller et à son ami Arbeit. « Je crois avoir découvert un peu la vraie voie», écrit l'artiste ^. Inutile de dire que le refus d'achat habituel, signé de M. de Nieuwekerke, fit rentrer le Coup de vent à l'atelier de Faller. Il y resta jusqu'au jour où des amis organisèrent une loterie pour l'acquérir contre la somme de 800 francs. Ce n'est pas d'aujourd'hui que datent les griefs contre l'amateur qui « cherche les bonnes occasions, si mauvaises pour les malheureux artistes ». ^ Pas plus que ne datent d'aujourd'hui « les tripotages d'admission et de ventes soit au gouvernement, soit à des particuliers. » ^ Est-elle bien spéciale à l'artiste alsacien, cette opinion brutalement exprimée — comme il convient : « Je n'envoie plus au Salon. Il y a là, comme ailleurs, une clique dont il faut faire partie. Je ne le veux pas. » *

1 Lettre du 10 avril 1866.

2 Lettre du 23 mai 1866.

8 Lettre du 14 février 1867.

4 Lettre du 27 avril 1878,

Avant les événements de 1870, Orsay fut le rendez- vous d'un certain nombre d'artistes et d'hommes de lettres, hôtes des Faller ou leurs voisins. Citons les sculpteurs Bartholdi, Delaplanche et Cordier, les deux Breton, Eugène Arbeit, Gustave Jundt, etc. Comment expliquer l'oubli de Faller par Jules Breton, dans son étude Nos Peintres du siècle, où figurent cependant la plupart des adeptes de V École d'Alsace du second Empire : les Benner, Brion, Gluck, Jundt, etc. ? Aux yeux du peintre-écrivain, Faller échappait-il à cette définition si juste qu'il a donnée de Feyen-Perrin : « il avait la vision diffuse comme tous les harmonistes», ou, pour mieux dire, le considérait-il déjà comme du groupe de l'Impressionnisme, dont les audaces lui ont toujours déplu ? Sans doute, il faut songer plutôt à cette dernière cause. Elle honore l'harmoniste Faller. Par contre, le bon strasbourgeois Gustave Jundt .fut un des soutiens du peintre. Il aimait son art. Les inquiétudes et l'intransigeance de Faller, son horreur de la banalité, ses recherches de technique, l'idéal si difficile qu'il s'était fait, tout séduisait l'âme poétique de Jundt. Cédant à ses conseils, Faller prit part à l'Exposition de la Société des Amis des Arts de Strasbourg : « Son petit tableau représente une espèce de « jolie maritorne, servante de ferme plumant un coq, sous le « titre : Plumeuse de coq. Elle est assise sur une marche de « pierre, toute entière à son ouvrage, le coq étendu sur ses « genoux. Un panier devant elle contient les plumes qu'elle « arrache. Au fond, une porte ouverte laisse voir un bout de

« route et la campagne au delà. » ^ Cette œuvre charmante revint à Orsay sans avoir trouvé grâce devant les Strasbourgeois, malgré le prix infime — 200 francs — que Jundt essaya vainement d'augmenter. Aussi indifférents furent les Mulhousiens, en 1879, quand Faller exposa sa Forêt de Compiègne et ses Vaches au pâturage (Normandie). Il en fut de même à Colmar, et peu s'en fallut qu'un autre des amis d'Orsay, le peintre colmarien Camille Pabst, ne parvînt pas à faire acquérir, en 1883, — pour la somme de 200 francs — le Troupeau de moutons, que l'on voit aujourd'hui au Musée de Colmar.

A côté des artistes visiteurs d'Orsay, il est facile de placer l'abbé Freppel, parent de Faller et son compatriote. Le futur évêque d'Angers n'était alors que le familier des Tuileries, doyen de l'église Sainte-Geneviève et professeur d'éloquence sacrée à la Faculté de théologie de Paris. Plus inexplicable est l'amitié des Taine pour ce ménage d'artistes bohèmes où le sens de la vie pratique semble n'avoir pas existé. Quand on connaît le testament ébauché par le philosophe en 1879 et l'hommage qu'il y rend à sa mère qui « pendant quarante ans a été mon unique amie», on apprécie à sa valeur le séjour de M^^ Taine mère à Orsay, dans la maison des Faller. A diverses reprises, Taine intervient pour de petits détails : payement de contributions, curage d'un puits, entretien du jardin, etc., toutes choses dont il allège tendrement « l'unique amie ». M^® Letorsay, sa sœur, peintre de talent, résidait à Orsay oii son mari était docteur-médecin. Elle estimait l'originalité de Faller. Chez elle, l'artiste apprit, du

1 Lettre de Mme Faller, du 23 mai 1866.

philosophe, les théories de Chevreul sur le Contraste simultané des couleurs dont il sera question plus loin^ à propos d'un ouvrage que M^® Faller semble avoir écrit à l'aide de souvenirs auxquels Taine ne fut pas étranger. « Je vois quelquefois « M. Taine, écrit l'artiste. ^ Il est venu me visiter dernière- « ment. Il a beaucoup aimé mon genre de voir et de repro- « duire la nature. Il m'a prié de persister dans ce sens et il « m'a promis de me faire faire des illustrations dans les « journaux, particulièrement pour la Vie parisienne. Mais j'ai « vu que ce n'était pas mon fait. On demande des actualités « plus ou moins piquantes ou bêtes. Moi, j'aime l'humour, « mais l'humour universel comme l'a compris Rembrandt. « Les illustrations parisiennes sont, il est vrai, quelquefois « spirituelles, mais elles sont aussi surtout locales. Je n'habite « et ne connais pas Paris localement. » Tout fait croire que de semblables opinions, bien placées dans la bouche d'un fouriériste impénitent, devaient plaire à Taine. Quoi qu'il en soit, notons que l'admirable page, écrite en 1867, sur l'art de Delacroix qui « dit une chose neuve et la seule dont nous ayons besoin » correspond aux séjours de Taine à Orsay, chez le peintre Faller, dans une atmosphère romantique si vibrante que les profanes eux-mêmes en étaient enivrés. Aux personnages que Fantin-Latour groupa dans son Hommage à Delacroix^ il convient donc d'ajouter le peintre Faller que nul n'a dépassé dans la religion du grand romantique.

Le 26 mars 1871, Taine nous apprend la fin des réunions d'Orsay et les actes de vandalisme des assiégeants. Sur papier à l' en-tête : H. Letorsay, docteur -médecin, à Orsay (Seine-et'Oise), il écrit à Faller :

^ Lettre à X. Mossmann, du 4 janvier 1866.

« Monsieur,

« D'après nos conventions, mon bail avec vous finit « le 13 avril 1871. Je vous prie de vouloir bien venir à « Orsay pour recevoir la maison de mes mains et des « mains de mon sous-locataire M. Meunier qui a l'inten- « tion de partir le 7 ou 8 avril. Il faudrait donc que » vous fussiez là dans les premiers jours d'avril. A mon « défaut, mon beau-frère M. Letorsay ou ma sœur pro- « céderont avec vous et avec M. Meunier au récolement « des lieux, d'après l'état dressé d'avance entre nous.

« Votre fils, que vous avez envoyé, et M. Guillemin, « votre ami, ont dû vous informer des dégâts commis par « les Prussiens. J'en ai souffert moi-même. Ce que ma « mère avait laissé dans le grenier a été brûlé ou brisé, « sauf une malle vide. Naturellement, le locataire est « exempt de responsabilités dans ces cas de force majeure. « S'il y a un recours, c'est contre la commune ou l'État.

« Veuillez agréer, etc.

« H. Taine. »

C'est le récit du spectacle sèchement analysé par Taine qui sert de préambule à l'ouvrage manuscrit que nous a laissé Mme Faller:

«Orsay, 21 avril 1871.

« Nous sommes arrivés hier. Je n'ai trouvé

« que des débris de ce qui fut mon ménage. Il fallait s'y « attendre!... Je contemplai machinalement le tableau de « destruction que j'avais sous les yeux, désastre cruel « pour ceux qui s'attachent aux souvenirs du passé.

« Meubles, cahiers de musique, tableaux, jouets des « enfants, ustensiles de toutes sortes, tout cela gisait en « lambeaux, en miettes, déchiqueté, lacéré, tordu, brisé « comme à plaisir. Les talons des bottes prussiennes « avaient passé là. L'homme qui « enferme les ruches et « lapide les hirondelles » avait fait du feu avec le berceau ; « les portraits de famille lui avaient servi de cible; tout « ce qui n'avait pu lui être d'aucun usage était anéanti. « Tous mes livres ont été dispersés : j'en retrouve dans « le jardin, dans les buissons, dans l'herbe, moisis, pourris « par l'humidité. Sur le banc du bosquet, on a oublié un « volume. Je l'ouvre. A la première page, l'un d'eux a « tracé cette sanglante ironie: Vergiss mein nichti» ^

Faller aimait discuter les raisons de l'art du peintre. Il fut une force doctrinale qui séduisit tous ceux qui l'approchèrent. Nous avons déjà vu comment cette force, que le contact de Delacroix avait décuplée, agit sur des érudits comme Xavier Mossmann, sur des philosophes comme H. Taine, sur des collectionneurs comme Jean Dollfus fils, sur des artistes comme Arbeit ou Jundt. « A mon avis, disait Faller « à l'un de ces derniers ^, il est impossible de faire de la « peinture sensée, conséquente, sans analyser le système de la « nature. Car la nature a un système, elle procède méthodi-

1 Harmonie des couleurs, p. 28 et suiv.

2 Lettre du 5 avril 1866.

« quement. Il faut donc être méthodique comme elle pour être « naturel et pour former un ensemble dont toutes les parties « se lient harmonieusement au centre principal. » Avant de donner le sens de cette théorie, signalons les causes qui, du Faller peintre dont le public ne comprit pas l'évolution, détournèrent les organisateurs de l'enseignement du dessin. Elles sont toujours d'actualité. Certes, l'ambition de l'artiste fut modeste. Il souhaitait apprendre le goût et le choix des couleurs aux élèves de quelque lycée, à Paris ou en province : rien de plus. Hélas ! pour qui connaît l'incroyable médiocrité où se recrute encore ce professorat, les aptitudes en dehors de toute question artistique exigées des candidats, les ruses que déploie l'Administration pour capter une sinécure en faveur de ses amis, les échecs successifs de Faller s'expliquent. «Clément est très découragé, écrit Faller.^ «Il paraît que la place de professeur dans un lycée impérial « est un emploi extrêmement difficile à obtenir. Il fait un «dessin pour le soumettre à l'examen du Ministère de «l'Instruction publique. Il adressa à cet effet une pétition « au dit Ministère. Il a été voir Eugène Delacroix qui lui a «affirmé qu'un de ses cousins, qui est décoré, postule depuis «trois ans.» Malgré l'intervention de M^^ la comtesse de Montebello, ancienne élève de Faller, l'affaire en resta là. Plus tard, Faller souhaite aller à Chartres dont la place était mise au concours. « On a nommé le professeur sans concours : « c'est un homme âgé, sans fortune et père de cinq enfants.» ^ On n'en finirait plus de raconter les mécomptes du malheu-

1 Lettre du 5 février 1859.

2 Lettre du 23 mai 1866.

reux artiste, le drame de Tépouse qui s'indigne, des enfants que l'on néglige, du rêveur que la réalité vient heurter sans cesse brutalement, qui se révolte, qui brise tout autour de lui pour retomber aussitôt dans une indifférence aussi déprimante que la colère. Il est impossible d'étudier l'existence des incompris sans évoquer les effarants chapitres de V Œuvre d'Émile Zola.

Merveilleux effets de l'illusion qui dort au cœur de l'artiste! En ces années oh Faller était réduit à ne peindre que sur des feuilles de papier, voici que fut écrit, dans ce ménage de bohèmes, un des plus curieux ouvrages didactiques sur la Peinture que le XIX^ siècle ait produit. Il est intitulé : Harmonie des couleurs^ titre principal auquel fut ajouté, pour lui donner une allure sympathique aux profanes : Conseils sur le goût dans la. toilette. Nous avons péniblement extrait d'une foule de brouillons entassés pêle-mêle les 300 pages in- 16 d'environ 45 lignes chacune, écrites de la main de M'"^ Faller, que l'artiste, outre les dessins qu'il fit pour le texte de l'ouvrage, fit «profiter de ses observations y>. Ainsi fut-il communiqué au Ministre de l'Instruction publique qui, le 27 février 1872, le retourna avec une flatteuse mais décourageante lettre d'Eugène Manuel, chef du cabinet. M"^^ Faller demandait à enseigner, dans les écoles professionnelles, « la connaissance des « couleurs généralement si peu étudiée, et je ne dirai pas «utile, mais indispensable dans la plupart des professions « féminines qui réclament du goût. » Diverses lettres de Paul de Saint-Victor et de Louis Enault attestent qu'ils aidèrent M™^ Faller à trouver un éditeur. En 1876, elle est en relations avec Alfred Mame et fils. A une date probablement antérieure, Louis Enault lui promet une préface réclamée par l'éditeur

Rothschild. L'affaire en resta là. Il faut le regretter, car l'ouvrage est curieux et de beaucoup supérieur à ceux qui ont été publiés depuis sur le même sujet. Pour l'histoire de la personnalité artistique du peintre Faller, ce document est inestimable. Il fut écrit, en partie, sous sa dictée, pendant qu'il évoluait de Delacroix à l'Impressionnisme.

Veut-il expliquer le principe des « formes, limitations des couleurs » ? ^ Il dit : « Aujourd'hui, en me mettant à la fenêtre, «j'ai aperçu quelque chose s'agitant au milieu de la prairie. Je « ne distinguais pas ce que cela pouvait être. J'appelai un enfant « dont la vue plus perçante que la mienne devait me ren- «seigner: — Que vois-tu là-bas dans la prairie? — Je vois «quelque chose de rouge. — C'est cela, en effet, mais qu'est-ce? « — Du rouge î Avant tout, c'est rouge : homme ou femme, « oiseau ou fleur, peu importe. La couleur frappe donc la vue « avant la forme. La couleur est donc l'ensemble, la forme, « le détail puisqu'ils disparaissent à distance » Suit le principe des sept couleurs du spectre : « Tu sais que « nous connaissons sept notes ou sons de la gamme musicale. «Il y a aussi sept couleurs que tu vois dans l'arc-en-ciel « lorsque les gouttes de pluie, faisant l'effet du prisme, décom- « posent la lumière. Nous les nommons, suivant l'ordre observé «dans l'arc-en-ciel: rouge, orangé, jaune, vert, bleu, indigo, «violet. Il n'existe en fait que trois couleurs mères primitives; «les quatre autres sont composées. Les couleurs primitives « sont le rouge, le jaune et le bleu. Les couleurs dérivées sont «l'orangé, le vert, l'indigo et le violet Heine nommait le

1 Camille Mauclair, L' Impressionnisme, p. 28. ^ De la couleur en général, p. 45 et suiv.

«rouge «la fanfare de l'œil». C'est le mode majeur par

« excellence dans l'harmonie du coloris Le jaune, l'orangé,

«le rouge et le vert sont les couleurs les plus lumineuses,

«c'est-à-dire qu'elles réfléchissent le mieux la lumière Le

«violet, l'indigo et le bleu sont les couleurs sombres Le

« violet contenant du rouge est moins sombre que le bleu

«Les deux extrêmes sont donc le jaune qui est la couleur la

« plus lumineuse et le bleu qui est la couleur la plus sombre

« En termes d'artistes, les couleurs lumineuses : le jaune, «l'orangé, le rouge et le vert sont désignées sous le nom de «<vtons chauds», tandis que les couleurs sombres: le bleu et le

«violet, sous le nom de «tons froids» Après avoir spécifié

que le « noir et le blanc ne sont pas des couleurs » et que le terme « couleurs » désigne des substances « supposées pures de tout mélange, dans leurs nuances franches et prises à leur maximum d'intensité», il explique «l'influence du coloris sur l'aspect des proportions » : les valeurs. Puis, il passe à l'étude des couleurs complémentaires : « Tu sais que l'on nomme notes « harmoniques certaines vibrations qui accompagnent le son « principal rendu par une corde vibrante. Ainsi, lorsque tu « frappes la note d'ut sur ton piano, si tu prêtes l'oreille, tu «perçois, faiblement il est vrai, mais d'une manière assez «distincte, plusieurs sons différents, semblables à un lointain « écho, qui succèdent immédiatement au son principal. Ces «sons devront être ceux de l'octave, de la double quinte, du « double octave, et enfin de la dix-septième . ce qui constitue « un accord parfait. On pourrait comparer les couleurs complé-

« mentaires à ces vibrations La complémentaire est comme

« une sorte de vaporeuse émanation de la couleur » Enfin,

l'étude de l'atmosphère lui suggère une page où son lyrisme

de coloriste s'exprime magnifiquement: «Je prends des leçons « sur la couleur ; mon professeur, c'est la Nature. Les papillons, «les oiseaux, surtout les fleurs et leur feuillage, voilà les « modèles à étudier. Sous mes fenêtres, je ne vois que panaches «blancs et roses, falbalas neigeux et parfumés se balançant «mollement au moindre souffle comme autant d'encensoirs dont «les exhalaisons enivrent.

«Voici les grappes de lilas blancs et violetés, le sorbier « des oiseaux, les marronniers d'Inde dont la fleur en pyramide «se tient droite comme un plumet, la glycine aux luxuriantes « franges, les avalanches de boules de neige, les viornes, l'arbre «de Judée, les rhododendrons, les arbres fruitiers de toutes « sortes. Sur les parterres, l'élégant narcisse, les jolies hépa- « tiques roses et bleues, les renoncules, les giroflées rouges et « blanches, les primevères, les pivoines et les iris, les jacinthes « et les silènes, les pervenches pensives, les cyclamens pareils «à des feux follets, les gentilles pâquerettes, les tulipes aux «riches couleurs, les violettes si suaves.

« N'as-tu pas fait la remarque suivante : combien sont rares «les fleurs jaunes et surtout les bleues, en comparaison de la «profusion de celles de couleurs, roses, rouges, violettes ou «blanches? Ainsi, en ce moment, nous sommes au milieu du «printemps; ce ne sont partout que bouquets, et cependant, «parmi les arbres fleuris, je ne vois que le faux-ébénier dont «les fleurs soient jaunes. Les plantes vivaces ne présentent «dans les jardins qu'un petit nombre de fleurs jaunes: des «giroflées, des jonquilles et quelques tulipes. Parmi les fleurs « sauvages, je n'aperçois que des boutons d'or dans les prés, « des coucous dans les bois^ des genêts sur les ravins. En «poussant plus loin les observations, tu remarqueras qu'un

«grand nombre de fleurs jaunes ont leur feuillage couvert d'un « léger duvet velouté et blanchâtre, comme poudré, qui atténue « la crudité du vert des feuilles en lui communiquant une légère «teinte bleuacée, très harmonieuse avec la couleur jaune des «fleurs. Telles sont le tournesol, le souci, le bouillon blanc, «l'immortelle, le faux-ébénier, etc.

«Ne suppose pas que ce soient là des effets purement « accidentels. J'y vois la science de l'artiste créateur qui sait « que le contraste du rouge et de ses dérivés est plus agréable « avec les couleurs générales des végétaux, herbes ou feuillages «que celui du bleu et du jaune. Le contraste du jaune avec «le vert est fade, à moins que le vert ne soit bleuâtre, l'orangé « serait plus harmonieux ; puis, le bleu ne se détache guère « sur un fond vert à moins que celui-ci ne soit jaunâtre comme « le feuillage des belles de jour, des némophiles, de la buglosse, « etc. Aussi, dans le velours violet des pensées au cœur jaune « d'or comme devant l'écorce satinée du bouleau dont le feuil- « lage a la légèreté d'une dentelle ; dans la scabieuse grenat « sombre ponctuée de blanc d'argent comme dans l'exquise « délicatesse du diclytia avec ses pendeloques roses effilées ; « dans le velouté brun du souci et du coréopsis entourés d'un «disque de rayons orangés; l'élégance de l'iris; le bleuet «n'ouvrant ses yeux bleus, parmi les blés, que lorsque «ceux-ci sont dorés; les coquelicots écarlates plus précoces «fleurissant dans l'herbe verte comme l'émeraude; dans le feu « d'artifice étincelant de la queue du paon ; dans la richesse du «plumage des faisans dorés, la pourpre splendide de l'ibis, le « contraste magnifique qu'offre la tunique orange et bleu céleste «de Tara, le perroquet gris cendré diapré de quelques plumes «vermillon, la perruche vert gai au collier ponceau; dans le

« perroquet rosat vêtu de gris pâle et de rose tendre, les papillons «d'azur et d'or, tels que l'argus, le charmant papillon lilacé, «fleur vivante qui butine sur les luzernes, les coléoptères aux « élytres de nacre, bronzés, mordorés : dans toutes ces choses «si variées, ces couleurs si habilement assorties, ces formes «si diverses, j'admire l'œuvre du Peintre par excellence. «Consulte donc souvent ce guide de la couleur: le livre de «la Nature. Heureux qui l'a sous les yeux et surtout qui «sait l'épeler!»

Plus loin, ayant examiné les circonstances atténuantes de l'association de deux couleurs non complémentaires l'une de l'autre, l'artiste alsacien observe que ... « dans le drapeau « prussien, par exemple, deux forces brutales sont en présence. «Les deux tons froids par excellence, les deux extrêmes, le «ton le plus foncé et le ton le plus clair sont opposés l'un à « l'autre, en égale proportion. Il en résulte que l'effet de ce « drapeau est lourd et déplaisant, au point de vue de la beauté, « du goût, dans l'harmonie des couleurs. » ^

Par contre, passant à l'examen de l'association de plus de deux de ces couleurs, il ajoute: «Parmi les associations de « couleurs qui se rapprochent le plus des couleurs primaires,

^ Pour accentuer la barbarie de cet emblème, Faller montre que, depuis la plus haute antiquité, il fut toujours de tradition de ne considérer dans le blanc et le noir que « des neutres complaisants qui s'interposent entre les couleurs à caractère violent». Toutes les fois que le décorateur oriental et son héritier, le décorateur occidental, ont essayé de fixer la nature, ils lui empruntèrent d'abord « des combinaisons de couleurs vives à teintes plates rouges, bleues ou jaunes » que soudaient du noir ou du blanc dans une «proportion subordonnée à l'autre». Même sur les vases grecs à figures ou à fond noir et blanc, le jaune clair, le rouge, la potychromie « mitigent l'antagonisme du contraste » entre les deux tons froids par excellence.

«quoique ne formant pas un assemblage complémentaire, je « citerai l'admirable effet que produit le drapeau français dont «la composition est conforme aux lois de la couleur. Il y a « bien longtemps que je m'aperçus de la beauté des trois « couleurs pour la première fois. Cette impression ne s'est «point effacée. Nous allions entrer dans le golfe du Mexique, «en doublant la pointe de la Floride, non loin des îles de « Bahama. Ce jour-là, nous nous trouvions dans une mer unie « comme un lac, et l'éther qui s'y reflétait lui donnait l'aspect « de ces eaux toutes bleues que l'on voit dans les décors de « féeries. Un navire à vapeur arborant le pavillon national « français parut à quelque distance. A cette vue, le ciel sembla « s'illuminer pour nous, comme dans une apothéose. L'Océan, le « vaisseau même qui portait le drapeau tricolore, tout disparut «pour nous. Seul, ce dernier devint le but de nos regards, « comme si un invincible aimant les eût retenus et que c'eût «été là le résumé de l'Univers. Pareil à une étoile dans la «nuit, à mesure qu'il s'approchait, le drapeau devenait rayon- « nant, et, dans l'éblouissement que nous causait sa vue, nous « distinguions tout à la fois l'image des amis regrettés, de la « patrie absente, les souvenirs de l'enfance éveillés en foule, « la maison tranquille, le coin d'ombre oii dormaient des êtres «chéris, en même temps que^ dans ses plis, se cachaient les « espérances du retour. Nous le regardâmes jusqu'à ce qu'il «disparût à l'horizon. Puis, lorsque nous le perdîmes de «vue, l'immensité redevint un désert, et il nous sembla que « ce cher lambeau d'étoffe venait d'être arraché à notre « cœur. »

U Harmonie des couleurs fut écrite à Paris, 29, rue Bayen, dans le quartier des Ternes, où résidaient les Faller. Vers 1877, ils habitaient avenue de Wagram, 29. M™® Faller y fonda une publication anglo-française : Information Journal, qu'elle dirigea, sous le pseudonyme M. Marelong. Hélas! ni les Lettres, ni la Peinture — telles que les comprenaient les deux artistes - ne les enrichirent. A la longue, une sourde hostilité, conséquence des utopies qu'ils poursuivaient obstinément, sépara ces deux êtres pour toujours. Ce fut lamentable. M""^ Faller mourut le 28 décembre 1889, rue Washington, 28, après avoir écrit un véhément Éloge de la Mort: « Tu es « bienfaisante, dit-elle, tu protèges, comme un rempart invul- « nérable, tous ceux qui, las de la vie, te demandent asile, et « ta main étendue fait reculer la horde des cannibales. »

Resté seul, Faller flotta à la dérive. Il continuait à travailler, sans espoir sinon dans la justice de l'avenir. La vie est pleine de ces épaves, toutes plus tristes les unes que les autres. Combien d'ombres faut-il écarter quand on descend les cercles de l'Enfer parisien, quand on essaie d'évoquer les soldats obscurs de l'Art français du XIX^ siècle I Ils sont trop ! Ils donnent à l'historien qui essaie de les tirer du néant, avec la nostalgie des âges où l'artiste n'était qu'un artisan oublieux de lui-même, l'orgueil de notre race française si féconde, si vigoureuse, si riche en esprits créateurs qu'elle peut en remplir le monde sans tarir les sources qui jaillissent d'elle, par milliers, à chaque génération. C'est l'honneur de notre siècle d'essayer un dénombrement des atomes constitu-

tifs d'une gloire dont les privilégiés ne lui suffisent pas. De même qu'il convient de dégager la personnalité de nos Primitifs, de même convient-il d'analyser les efforts de nos Modernes, leurs joies et leurs tristesses inséparables des œuvres qu'ils édifièrent. Puissions-nous avoir gain de cause pour Faller !

Qu'elle est poignante l'agonie de cet artiste devenu octogénaire et refusant de vivre chez ses enfants d'une existence qu'il croyait peu conforme à ses goûts de liberté! Seul survivant de sa génération, dégoûté de tout, il eut alors de violents accès de misanthropie : « Faut-il l'avouer, écrit-il à son « ami X. Mossmann, je fais 130 francs par mois dans la « meilleure saison de mon année. » Encore s'agit-il — disons-le à leur honneur — de leçons procurées ou d'œuvres achetées à l'artiste par quelques collectionneurs d'Alsace, dont le plus fidèle fut M. Jean DoUfus fils. « Quant à la réputation, à « la soi-disant célébrité, je m'assieds dessus, je les domine, « écrit Faller au même ami. Il y a tant d'illustrations creuses « que cela m'en dégoûte. Je passe devant leurs tableaux

« comme devant une m Que m'importe cet art de ma-

« çons. ! . . . Mais, malgré mon insouciance pour la réputation, « j'ai quelques petits tableaux dans la galerie de M. Dollfus, « qui est peut-être la plus belle des collections particulières de « Paris ^. Ils sont placés à côté des petits tableaux de grands « maîtres comme Corot, Rousseau, Courbet, Daubigny, etc., et « ils se tiennent bien. J'en reçois souvent des compliments de « la part des artistes qui les voient. Cela devrait me consoler

1 On a pu s'en convaincre officiellement, en 1883, à l'Exposition au profit des Orphelins d'Alsace-Lorraine, où les envois de M. Dolifus de'passèrent, en nombre et choix, ceux des autres collectionneurs.

« un peu, mais je n'y fais pas attention. D'ailleurs, ce qui « plaît à l'un déplaît à l'autre. Mon Berger figure, dans la « galerie de M. Dollfus, à côté dés maîtres que je viens de « citer et dont les œuvres se vendent 15000 à 20000 francs. « Le mien, qui est dans leur société et obligé de soutenir « son rang, se vend quelques centaines de francs. Il y a « quinze jours, M. Dollfus a acheté, en plein Paris, au milieu « des amateurs les plus distingués, à une vente très publique, « à la vente Mouchot, un très beau petit tableau de l'un de « nos premiers paysagistes actuels — Guillemet - pour « 170 francs : un peu plus que le prix du cadre! Ce n'est donc « pas qu'en province qu'on a affaire à des sauvages! Il faut « être mort, mort depuis longtemps, comme le grand Michel, « pour être apprécié.^» En janvier 1884, après une visite de l'Exposition Manet, organisée à l'École des Beaux-Arts, il écrit : « Encore un incompris : toute la bourgeoisie se tenait « les côtes de rire. » Plus tard, il ajoute : « La grande pein- « ture se perd en France. Depuis Delacroix, qui n'a pas été « apprécié de son vivant, tout dégénère, excepté le Paysage, « qui possède une nouvelle école, à la tête de laquelle sont « Claude Monet, Renoir, Sisley, etc. . , » Enfin, à la suite des dernières avanies qu'il reçut, Faller, comme beaucoup de peintres de cette nouvelle École, déclare énergiquement : « Mes « tableaux sont ce qu'ils sont, mais me plaisent ainsi. Il y a « si peu de bons juges dans la peinture, dont tout le monde « veut parler sans l'avoir jamais étudiée. Rubens, Rembrandt « Géricault, Delacroix et d'autres sont encore contestés par

^ Ces opinions et les suivantes sont extraites de diverses lettres postérieures à 1878.

« bien des ignorants et même par de certains peintres. Cela « fait pitié. Ne donnez ma nouvelle adresse à personne, sous « n'importe quel prétexte, pas même si l'on vous disait que « c'est pour acheter des tableaux ou pour prendre des « leçons. »

Faller mit fin à ses jours, le 27 février 1901, dans l'appartement qu'il occupait rue Jouffroy, 17. Il fut inhumé au cimetière d'Orsay, dans sa chère vallée de Chevreuse. Un an après cette mort tragique, on fit, à l'Hôtel Drouot, le 7 mai 1902, une des ventes qui, à l'effet de liquider la succession d'un peintre de l'École française de 1830, mélangent Corot, Jacques, les Dupré, Troyon, Diaz, Rousseau, Daubigny à l'œuvre du défunt. Une suite de paysages, marines, figures, dessins et pastels quittèrent leur auteur pour augmenter l'œuvre de noms plus illustres, après avoir été maquillés par les truqueurs de l'industrie de la curiosité. Ainsi disparurent pêle-mêle certaines des œuvres originales du peintre et celles qui n'étaient que le déchet de la personnalité de Faller, les essais que multiplia, dans tous les genres connus, durant sa longue et pénible carrière, sans y attacher aucune importance, ce curieux artiste de transition.

Artiste de transition : tel est donc le titre que nous revendiquons pour Faller. Si le peu que nous avons dévoilé de ce maître complexe suffit à déterminer un mouvement justicier en sa faveur; si, de la connaissance de son œuvre et de sa vie, naît l'habitude de le classer dans l'art français du

XIX® siècle, il ne sera pas autre chose, il n'y peut rester qu'un artiste de transition. Bénissons égoïstement les circonstances qui l'ont maintenu dans l'attitude d'un combattif, d'un analyste, sans pavillon bien défini, sans la clientèle qui réclame du peintre des produits aussi uniformes que ceux des autres corporations. Certes, Faller a connu l'amertume de l'isolement, mais il y a trouvé aussi, par compensation, la discipline qui fait que les artistes restent toujours jeunes en raison du renouvellement perpétuel des sources auxquelles ils s'abreuvent. L'excuse de l'Art est son évolution. A toutes les époques, la gloire de l'Art français fut de posséder à un degré supérieur le besoin de cette évolution, de la vouloir rapide, quasi quotidienne, roulant comme un torrent, sans laisser de limon, entraînant tout dans ses eaux tourbillonnantes. Au XIX® siècle, née de la réaction de David en faveur des lignes du passé, la peinture française aboutit à Delacroix, qui, instinctivement, par probité d'artiste créateur de situations neuves, la dirigea vers un idéal scientifique oii la beauté de la Nature n'est plus une fiction, oii Chevreul marche de pair avec les Impressionnistes, où les lois du spectre solaire restent les bases de l'imagination de l'artiste, où l'idéal devient un ensemble de principes difficiles à manier, mais magnifiquement expressifs. Faller a été l'homme des positions successives de ce problème aujourd'hui résolu. Il n'est pas un « grand » artiste au sens académique du mot: ce fut, plus utilement, un ouvrier de l'art moderne. Suivant l'expression de Taine, il voulut rendre « dominateur le caractère notoire » de la Nature, il rechercha sa beauté harmonieuse à force de méthode, d'éléments exactement juxtaposés dans un but qui n'est que la lumière. Fatalité

des lois du progrès : l'heure de ce fils de Delacroix, après avoir avancé sur son époque, retardait sur le temps où la mort vint le délivrer. Elle marquait un art très voisin de l'Impressionnisme à ses débuts, pour lequel Turner et Corot avaient été simultanément consultés, avec des alternances de finesses et d'empâtements, le culte du plein air, le pressentiment du rôle prépondérant de la lumière. Vraiment, de tous les enfants perdus de l'École de Fontainebleau, Faller restera le plus inexplicable, le plus secoué par la transition de Delacroix à Manet ou, mieux encore, de Corot à Monet. Vers la fin de sa longue existence, quand il arrive à cette notation synthétique des plans et des valeurs qui constitue la dernière manière de Faller, l'artiste a perdu l'ingénuité de Corot sans pouvoir formuler la théorie de Monet. Tantôt, c'est une sorte de Monticelli septentrional hanté par la féerie des lumières, la gravité toute m^usicale d'un vert dont il pimente ses toiles et auquel il veut faire exprimer le charme de ces étranges « royaumes de la Quintessence » que nous enseigne Whistler. Tantôt, c'est une façon de Turner français qui poursuit les fantaisies atmosphériques et que subjuguent, lui aussi, les jeux de la couleur pure, le grand, l'admirable camaïeu de la forêt, de la prairie, de la nature.

Pour comprendre les détails de l'évolution de ce peintre, pour faire le départ entre l'artiste influencé par ses contemporains et le Faller véritablement original, on étudiera l'ensemble de ses Chaumières. Dans l'œuvre du maître alsacien, elles jouent le même rôle que, dans l'œuvre de Rembrandt, les portraits qu'il peignit d'après lui-même aux diverses époques de sa vie, ou, dans celle de Monet, les Meules, les Peupliers, la Cathédrale, etc. Faller l'avait découverte à

Sainte - Adresse ^, cette maison rurale au toit de chaume tombant presque jusqu'au sol, troué d'une lucarne, couvrant la porte du logis qui laisse sortir la fermière au milieu d'un champ sans autre végétation qu'un arbre trapu. Il en tira une suite de pièces qu'il suffit d'examiner les unes après les autres, dans un ordre qui correspond approximativement à l'existence du peintre, à ses affinités avec l'entourage de Corot, à ses accointances anglaises, à ses rages de bitumes empâtés que suivirent des gris fluides, à ses maçonneries au couteau qui firent oublier un frottis si léger, si subtil, à ses épaisseurs qui aboutirent enfin à du dessin au pinceau exigeant la collaboration des grains de la toile, notant des valeurs, célébrant à l'envi le rôle de l'atmosphère, sa magie astreinte à des lois qui furent toujours impérieuses.

Telle a été l'œuvre de l'Alsacien Clément Faller, œuvre d'artisan tenace et probe, œuvre de précurseur. Elle comprend, en plus des peintures, des eaux-fortes et des lithographies déjà décrites, une multitude de dessins où la sûreté des lignes le dispute à l'entente des masses, à la compréhension des arabesques de la nature, au sens de la sympathie que les paysages offrent à nos regards. A ces dessins s'ajoutent des pastels plus précieux encore pour les confidences qu'ils ont reçues de l'artiste sur le rôle de la couleur et de la lumière dans la discipline générale de son œuvre. Qu'elle reste donc à mi-côte de l'art des Romantico-réalistes du XIX^ siècle et de l'art des Impressionnistes qui triomphent aujourd'hui! Que cette œuvre soit inscrite au livre d'or des derniers disciples de Delacroix et qu'elle figure, en outre, parmi les ancêtres de

1 Villégiature de M. Jean Dollfus fils, où Faller résida plusieurs fois chez son protecteur.

l'Impressionnisme! Ayant démontré, une fois de plus, le principe évolutif de l'Art, que ces fruits d'un obscur, d'un opiniâtre labeur démontrent également, et par-dessus tout, combien la supériorité de l'Art français réside dans l'autonomie, dans l'harmonieuse continuité de son évolution!

Il nous reste à parler des hommages posthumes rendus à l'artiste alsacien. En première ligne, plaçons le respect de ses enfants : M"^® Delaherche, née Faller, et M. Armand Faller, fille et fils de l'artiste, ainsi que sa belle-fille, M^^ Edmond Faller, veuve d'un autre fils du peintre, amateur d'art éclairé qui recueillit précieusement les moindres parcelles du génie de son père et qui les classait encore pendant les derniers mois de sa trop courte existence. Aux enfants de Faller ajoutons M. P. Mossmann, l'un des fils de son ami Xavier Mossmann, aujourd'hui professeur au lycée de Vesoul, qui conserve les lettres et les œuvres de l'artiste recueillies dans la succession du regretté archiviste de Colmar,

Ces hommages, que commandait le sentiment du devoir filial, quelques amateurs d'art parisiens les ont généreusement transformés en un culte artistique oii s'affirmèrent leur goût, leur connaissance du véritable talent, leur entente des origines et du but de l'art moderne, tout ce qui caractérise si bien le collectionneur français. Ce sont MM. René de Chaudesaigues de Tarrieux, Christian Cherfils, Meynis de Paulin, Mouquet et Pacton. Saluons leurs efforts pour susciter le rayon de lumière que tout artiste méconnu réclame au lit de mort.

Combien d'autres eussent abandonné Faller à la fatalité, qui, après l'avoir poussé au suicide, s'acharnait encore sur les épaves de sa personnalité d'artiste.

Tandis qu'ils enlevaient aux trafiquants de la curiosité parisienne — ces « sauvages » dont Faller eut tant à souffrir ! — les œuvres conservées aujourd'hui dans leurs collections, M. Julius Meier-Graefe , le compréhensif critique d'art allemand, publia son Entwicklungsgesckichte der modernen Kunst. En cet ouvrage, dans lequel Fauteur étudie le mouvement de renaissance de la couleur qui commence à Delacroix et s'épanouit avec l'Impressionnisme, un hommage fut rendu à l'œuvre de Faller : « Louis-Clément Faller, Alsacien «(1819-1901), dit M. Meier-Grsefe, l'un des premiers qui « essaya de faire passer dans le paysage le rythme des « images aériennes de Turner, s'apparentait à Corot et pré- « sageait Fantin-Latour, sans parvenir lui-même à des études « décisives. » ^

Au moment où M. Meier-Grsefe formulait cette opinion limitée aux seules pièces de la collection de M. Christian Cherfils, les amateurs que nous avons cités organisèrent, en décembre 1905, une exposition d' œuvres de Faller ^\ Disons-le franchement, cette exposition fut trop improvisée, trop hâtive, d'ailleurs faite durant une époque de l'année où l'éclairage défectueux, la reprise des futilités parisiennes, mille circonstances imprévues laissent indifférents les amateurs. En outre, Faller n'y fut présenté que fragmenté, sans harmonie, sans

1 Tome 1er, page 339, note 2.

2 Première Exposition de quelques études et tableaux laissés par le peintre alsacien C. Faller (1819-1901), qui aura lieu dans les Galerie? Vollard, 6, rue Laffitte, du 7 au 17 décembre 1905,

aucune des explications préalables que nécessitent les œuvres d'un peintre aussi complexe. Elle ne justifia que l'opinion du critique d'art allemand : « Le timide romantisme des peintres de moindre valeur, tels que Faller, comparés à Corot, à Diaz et à Monticelli, fut payé d'un amer abandon. » Nos aînés de la critique formulèrent donc un jugement quasi défavorable. On doit l'excuser en bien des points. Qu'il nous soit permis de citer deux des opinions, sinon les plus exactes, du moins les plus raisonnées :

« Aujourd'hui, le peintre alsacien C. Faller est à l'ordre du jour. M. Dujardin-Beaumetz est venu en personne à l'Exposition qui vient de s'ouvrir chez Vollard, 6, rue Laffîtte. Il loue en Faller un précurseur, un indépendant qui, dédaigneux à l'excès de la notoriété, peignit de 1840 à 1890 avec le seul souci de son art et fut impressionniste avant l'Impressionnisme, imita Turner sans l'avoir cherché, fit du Whistler et du Carrière avant Carrière et Whistler. Nous abandonnons que certaines ébauches rappellent un peu Corot, mais considérez cette petite Écosseuse de haricots^ voyez l' Orée du bois, le Guichet près Orsay, V Étang de Ville-d' Avray, toutes toiles sobrement traitées, d'un dessin vigoureux, un peu sec peutêtre, d'un style qui nous paraît la manière définitive du peintre. Quelques portraits sont charmants de vivacité et de vérité. Faller, dans sa longue existence, a beaucoup travaillé, beaucoup cherché et tâtonné, son œuvre n'en est que plus intéressante, lorsque, enfin affranchi des influences passagères, il trouva la note juste et sincère de ses paysages de la vallée de Chevreuse. » ^

Antoine Ivan, dans la Revue d'Europe^ de janvier 1906.

« Chez VoUard, 6, rue Laffîtte, une exposition de Faller, peintre alsacien, a, durant quelques jours, révélé un artiste, sinon de grande envergure, du moins d'un mérite délicat et distingué. Un manque de plastique frappe l'art de l'Est, il se perd dans les brumes, amoureux de rêverie. Trop sensible au vrai objectif pour créer absolument, l'homme de ces contrées idéalise en oblitérant la concision des formes, en la diluant dans les effets de la lumière et de l'atmosphère. Faller était un peintre : en témoignent quelques figures travaillant modestement à de la couture dans des intérieurs rendus vagues par l'ombre et les rayonnements. On pouvait surtout apprécier, en cette exposition brève et un peu obscure, ses qualités de poète.

Sans doute, on aurait pu réclamer de l'artiste plus de plastique, et sans doute aussi il eût pu y satisfaire ; mais il se laissa aller à son esprit plus qu'à son art. Le paysage de Faller n'est pas réaliste et n'est pas idéaliste : il tient des deux; il se placerait même avantageusement entre ces deux pôles, s'il se solidifiait davantage du côté de la nature et s'il empruntait plus à l'imagination; mais il est dans ce milieu flottant qui n'est pas l'équilibre et qui pourrait bien être l'indécision. Ce qu'il s'applique à rendre, c'est l'esprit d'un effet lumineux à travers les branches, à l'aurore ou le soir; ce sont les contrastes, qu'il spiritualise à sa manière, laquelle, pour être incomplète, ne cesse d'impressionner l'âme plus que les sens et la dote d'un souvenir. Faller semble avoir peuplé ses toiles des esprits invisibles de son pays : Sylphes, Follets, Willis, Elfes, Sylphides dansant dans les rayons déchirés des bois. » ^

Rénovation esthétique, janvier 1906,

Quant à nous, modeste analyste de l'art alsacien, notre rôle se réduit à peu de chose. En visitant l'Exposition, nous acquîmes la certitude que Faller devait marquer sa personnalité dans l'art français du XIX^ siècle. Il n'y avait aucun mérite à faire cette constatation. Nous voulûmes ensuite reviser le procès de son existence, connaître les archives de l'homme dont un peu de couleur sur quelques toiles faisait pressentir le drame obscur, la lutte sans victoire, Tanéantissement. Peutêtre avons-nous ajouté un fait nouveau à l'actif du caractère alsacien français. Cela suffît.

Portrait de M'"« Kaller

(appartient à Mme I^dmoiid Fallei

La soupe

(appartient à M. Meynis de Paulin)

Étude pour \- Prudhon et Mademoiselle Mayi

(appartient à M . INIouquot )

Jeune femme

(appartient à M, Meyiiis de Paulin)

Fin d'été à Orsay

(appartient à M. René de Cliaudesaiarues de Tarrieux)

l'.claircie de iorct

(appartient à M. Eené de Chaudesaigues de Tarrieux)

(appartient à M.

Les peupliers

René de Chaudesaie ues de Tarrieux )

Le sentier dans la forêt

(appartient à M. René de Ctiaudesaigues de Tarrieux)

Maison dans les bois

(appartient à M. René <le ChaudesaiL;ues de Tarrieux)

Madame Xavier Mossmann

(crayon )

(appartient à M. Pierre Mossmannj

Le petit dormeur

( dessin )

(appartient à M. Christian Chertils)

Paysage de Californie

(dessin)

(appartient à iM. Cliristian Cherfils)

Coin de Levallois, près Paris

(dessin)

(appartient à M. Christian Cherfilsj

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