CLAUDE GUI NET
DE LA FIN DU XV^= SIÈCLE
AU Xir ET AU XV"^ SIÈCLE
On n'observe dans l'histoire de la ville de Lyon aucune période où les arts du dessin se présentent avec un caractère qui soit absolument original, qui soit élevé et saisissant. Lyon n'a jamais eu la réputation d'avoir été un foyer où ces arts aient eu leur plein épanouissement et aient eu un vif éclat, mais on a exercé dans cette ville, non sans quelque succès et surtout avec une ardeur singulière, toutes les branches de l'art, et il n'y a pas eu de manufacture confinant à l'art à laquelle on ne se soit pas appliqué. Gela s'explique, suivant nous, et cette explication nous l'avons donnée plusieurs fois'.
' Les Peintres de Lyon du xiV au xviii' siècle, 1888, p. 3 à 28. — L'Ancien Régime du travail à Lyon, du xiV au xvW sièçle, 1897, p. 68 à 80.
Le nombre a été grand, très grand même, dans le peuple de Lyon, de maîtres et d'ouvriers unissant les qualités de l'artiste à celles de l'artisan. Ces maîtres ont eu le bénéfice du dur apprentissage du travail habituel dans notre milieu, et leur esprit avait acquis une indépendance et une fermeté partout ailleurs assez rares. Gela a été dans tous les temps. On peut citer, du xiv" à la fin du xvin' siècle, dans toutes les branches du travail, plus de 5.500 noms (nous disons plus de 5.500) de travailleurs de cet ordre, artistes et gens de métier ; c'est un nombre relativement considérable. Parmi eux plus de 1.100 peintres et enlumineurs*, et 750 de ceux-ci, si nous nous en tenons à la période du xiV siècle à la fin du xvi«^.
Presque tous ces peintres n'ont pas acquis la hardiesse que donne une haute direction ; ils sont restés ignorés, parce que Lyon a été en dehors de l'action personnelle du souverain comme des influences de la Cour et de la noblesse. Quand on aura dissipé les obscurités de l'histoire de notre art, on verra que notre ville, à laquelle on n'accorde quelque puissance que par le commerce et l'industrie de la soie, par les ouvrages de l'imprimerie, par le commerce surtout, au xv" et au xvi" siècle', n'a été en même temps étrangère à aucune des entreprises de
' Peintres et enlumineurs de toute sorte, et il en a été parmi eux qui étaient étrangers aux choses de l'art proprement dit.
2 On serait porté à ne pas croire à de tels nombres si nous n'avions pas relevé, dans les documents contemporains et originaux, les noms de tous ces travailleurs.
^ Commerce énorme par rapport au temps et à la population.
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l'art et s'est même élevée assez haut dans l'art de la médaille et dans celui de la gravure.
La rareté des anciens monuments ne permet pas d'apporter des preuves nombreuses de la valeur artistique des maîtres lyonnais, et l'on a vu précédemment avec quelle réserve nous avons parlé de cette valeur. Valeur certainement limitée, mais ce n'est pas à dire pour cela qu'il n'y ait pas eu parfois, dans notre milieu, des initiatives hardies et de hautes inspirations. Ces marques d'un génie personnel, il faut les chercher déjà dans cette période du xiif siècle au miheu du xiv% pendant laquelle, sous le gouvernement ecclésiastique, se produisit dans les arts un mouvement qui ne fut pas sans puissance. C'est le temps des grands travaux de pierre et de verre peint à la cathédrale ; on y observe la liberté du plan et même celle de la forme. Bien des arts ne sont nés que pour l'Église et par l'Église. L'archevêque Renaud de Forez, esprit supérieur et dont on sait le noble caractère, fut à Lyon le principal auteur de cet entraînement qui dura peu^ Avec la Commune, ou plutôt la république lyonnaise qui prit un caractère tout particulier, les choses changèrent. Lyon devint encore plus un centre d'échanges, et l'on y vit, avec les premières foires, la réalisation complète de la liberté dans le commerce, dans le travail et les relations internationales.
Notre bourgeoisie et notre société de commerçants et
* Renaud de Forez a été élu archevêque de Lyon vers 1193 et est décédé en 1226.
de banquiers avaient de larges besoins, mais l'esprit de ce monde fort appliqué aux affaires ne se tenait pas à un niveau assez élevé pour rechercher l'aide de maîtres de fière allure et d'habileté supérieure. Lyon était surtout un vaste marché au rapide enrichissement de son personnel de marchands, amplement pourvu par le commerce étranger, plus amplement pourvu par les fabriques locales, et celles-ci, quels qu'en aient été les artisans, les conseillers de la cité ne les favorisèrent d'aucune façon. Ces fabriques ne prirent naissance, ne se développèrent que sous le régime de la liberté. La concurrence fut leur stimulant, et l'exemple donné au loin par les étrangers fut leur principal enseignement ; nos ouvriers souples, alertes et tenaces, s'approprièrent, modifièrent, selon nos intérêts et nos goûts, les procédés qu'ils surprirent, et cela explique qu'avec tant d'emprunts faits à l'art et au travail étrangers, si peu d'étrangers n'aient pas trouvé, pour la manufacture, profit à s'établir chez nous^ A cette excitation^ à tant de contacts avec les étrangers, les étrangers trafiquant et les étrangers de passage attirés par l'art en Italie ou en Orient, nos gens de métier, livrés à eux-mêmes, indépendants, pressés par toutes sortes de. rivalités et de difficultés, ont acquis certaines qualités, entre autres la ténacité, le soin et l'économie dans le labeur, la finesse du goîît. C'est en quelque sorte proprio tnotu que s'est formé chez les
' Nous disons, pour la manufacture, pour les métiers : les nombreux étrangers auxquels Lyon a dû une partie de sa fortune. Italiens, Allemands, Flamands, Espagnols, Suisses, etc., y exercèrent surtout le commerce et la banque.
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ouvriers lyonnais un esprit libre, ferme, inventif, pratique, ardent à la recherche des applications de l'art. Car vraiment on n'observe pas, aux anciens temps de l'histoire de Lyon, l'effort des gouvernants tendant à donner aux métiers plus de force et plus de distinction. Il est étrange d'avoir à faire la remarque que, dans ces xiv^, XV'' et xvf siècles dont nous nous occupons ici, c'est, dans la généralité des cas, à la seule volonté et au seul effort des gens de métier que la cité a dû ses industries. Il n'est pas moins singulier de voir qu'en ces temps-là nos artisans ont eu le sentiment que l'art devait être associé au métier ' .
Les anciens historiens de Lyon sont assez durs pour nos gens de métier dont nous venons de dire la valeur ; ils les tiennent pour « communément turbulens et séditieux ». Turbulents, ils l'ont été. Il y a eu, nous disons encore au xiv% au xv^ et au xvi* siècle, toutes sortes de fermentations sociales autant que poHtiques. C'est que notre peuple avait la pensée en éveil et l'humeur indépendante; c'est que le régime tel que la cité se l'était donné et qui avait d'ailleurs sa raison d'être, n'admettait pas un partage d'autorité et ce partage d'autorité n'était pas non plus dans l'esprit du temps Avec des finances souvent
' Certes, au xv'^ et au xv!*" siècle, la part de l'art a été grande à Lyon dans l'orfèvrerie, la dinanderie, l'imprimerie et la gravure sur bois, la broderie, la fabrication des meubles, des montres, des faïences peintes, des velours et des étoiles de soie. On a attribué cette action singulière à des influences italiennes.
* L'Ancien Régime du travail à Lyon du xiv au xvii" siècle, 1897.
obérées, la vie était rendue difficile à Lyon, et nos artisans, affinés par le travail, « taillés et molestés », aigris, ont cédé plus d'une fois à leurs impatiences j il faut reconnaître qu'ils avaient sujet de protester*.
On a observé à Lyon un double courant. L'intendant d'Herbigny a écrit, en 1698, que, « Lyon étant une ville toute marchande, l'esprit du commerce y règne ^)). Cet esprit nous avait été inspiré au xv^ siècle par le mouvement si bien ordonné des foires, et les idées suivirent le même cours. Dans l'intérêt supérieur de la cité suivant les vues du Consulat, et conformément à la volonté du roi qui ne voulait fonder la prospérité de Lyon que sur le commerce, on n'a négligé aucun moyen de faire prévaloir cette politique, mais il fallut compter avec cette partie de la population qu'on appelait « le petit peuple ». L' « esprit de marchand » régnait sans doute. En même temps, les initiatives des maîtres de métier, gens d'énergie, se produisaient sans qu'il fût besoin de privilèges ; elles s'imposaient. A côté des marchands, les ouvriers qui avaient, on l'a reconnu, « de l'industrie, de l'invention, de la souplesse », suf-
Ce n'est pas seulement au xvi» siècle que des mouvements populaires se sont produits. On sait ce que fut la révolte de 1330. Les « rebellions et assemblées » qu'on a appelées Ribon ribaine ont eu lieu, sous Charles VII, en 1436, le peuple exigeant le maintien de la taille, de l'impôt « sur le vaillant ». Le peuple apporta dans cette reheine de 1436 un esprit de modération qui surprend.
* Mémoire sur le Gouvernement de Lion dressé par M. d'Herbigny en Vannée 1G98 (Bibliothèque nationale, mss., fonds français, n° 14325 et n'^ 22201).
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fîsaient à d'autres tâches non moins fécondes*. Cet « esprit de marchand » n'a pas empêché l'agitation intellectuelle de se produire à certaines époques ; nous rappellerons comme à Lyon fut active, un peu avant le milieu du xvi'' siècle, la vie littéraire et artistique, comme y fut vif alors l'esprit de curiosité, d'examen et d'entreprise, nous sommes tenté de dire l'esprit d'invention.
Revenons à nos peintres. De tous les artistes et les artisans, les peintres, les tailleurs d'images et les orfèvres furent, à Lyon, les plus entreprenants comme les plus occupés.
Pour ne parler que du xiv* et du xv° siècle, nous avons relevé à Lyon :
Dans la seconde moitié du xiv* siècle, les noms de 53 peintres et enlumineurs, de 28 verriers, de 22 sculpteurs et graveurs^ et de 35 orfèvres;
Dans le xv* siècle, les noms de 178 peintres et enlumineurs, de 50 verriers, de 60 sculpteurs et graveurs et de 166 orfèvres.
231 peintres, 82 sculpteurs et graveurs, 217 orfèvres, en un siècle et demi ! Il est vrai que, en ce temps-là,
* L'auteur d'une très remarquable étude sur l'ouvrier en soie, publiée en 1899, M. Justin Godart, s'est arrêté sur ce sujet. Il n'a pas accepté les idées étroites que les historiens se sont faites du milieu lyonnais, mais il ne paraît pas avoir tenu suffisamment compte de l'importance et de la diversité des fabriques autres que le tissage de la soie, de leur incessant renouvellement et de leur état d'indépendance.
- Graveurs de sceaux et de monnaies.
la différence que nous établissons aujourd'hui entre l'artiste, l'artisan et l'ouvrier n'existait pas et que tel maître qui peignait des sujets religieux ou historiques était aussi chargé des plus humbles besognes décoratives.
L'emploi de tant de mains trouve sa justification. Le peintre n'avait pas alors un rôle aussi borné qu'on incline à le penser ; le même, artiste ou ouvrier, avait à accomplir des tâches très diverses. Il décorait l'intérieur des églises et des chapelles, des monastères et des châteaux; il peignait les tableaux portatifs qui complétaient ces décors ; il peignait aussi les statues, les basreliefs et les écussons armoriés', même les étoffes unies pour imiter les brocarts et les broderies; il enluminait les missels et les livres d'église (la miniature était alors^ l'art français par excellence). Le peintre prenait une large part aux travaux pour les entrées des souverains et des princes, pour les mystères et tant de fêtes diverses ; il dessinait toutes sortes de modèles, et, dans bien des métiers, pour si peu que l'art dût les relever, le peintre apportait son aide "^. Nous ne disons rien de l'œuvre commune de la peinture*.
' On avait encore à Lyon, au xv^ siècle, l'intelligence de la peinture des reliefs.
* Au xiv^ et au xv^ siècle.
^ Dans un temps où la division du travail était très limitée, le dessin, dans les métiers où il était nécessaire, était familier à chaque artisan. Quand il fallait recourir à une aide étrangère, on s'adressait au peintre, et nous ferons cette remarque que, au xvi® siècle, bien des peintres n'étaient en réalité que des dessinateurs ou des pourlrayeurs.
* La peinture à l'intérieur des maisons privées. Il est évident
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Les comptes du temps permettent, sur ces 231 peintres, d'en signaler une trentaine dont les ouvrages seraient dignes d'attention, mais on ne connaît aucun de ces ouvrages.
Onze sur cent de ces maîtres (du milieu du xiv^ siècle à la fin du xv") étaient étrangers, tous obscurs : trois au xiv^ siècle et vingt-trois au xv*" ; huit Flamands, six Italiens, cinq Allemands, trois Hollandais, trois Espagnols et un Écossais.
qu'un nombre assez grand de peintres ne faisaient que les travaux les plus ordinaires.