L’AUBE CANDIDE
Dans la Vie d’un Artiste, j’ai longuement raconté mes premières années.
Plus d’un lecteur m’a dit s’être reconnu luimême à plus d’un endroit de mes récits.
C’est qu’à toutes les enfances heureuses il y a un point commun : la virginité de la joie dans une parfaite sécurité d’âme.
C’est là l’incomparable lot de l’enfance et j’ajouterai que cela lui est du et que rien n’est plus triste, plus déconcertant au point de vue de la justice, qu’une enfance malheureuse.
Je voudrais remonter encore le cours du temps vers cet âge d’or où des organes, nouvellement éclos, sont sans cesse tenus en éveil par un délicieux étonnement; où tout est si clair pour les yeux, si mystérieux cependant.
C’est peut-être aux clartés premières de cette
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aube confuse qu’il laut chercher le secret de soimême, les embryons des pensées et des passions qui ont influencé et déterminé les actes de la vie.
L’enfant ignore le sens des choses (hélas ! le savons-nous plus tard?), mais les impressions primordiales qu il en perçoit laisseront a son cerveau des empreintes ineffaçables.
Leur persistance est un des grands bienfaits de la Nature qui veille à garder, toujours vivant et vibrant, au milieu des désastres de l’âme, un rayon de cette pure et blanche candeur dont la lueur attendrie, de plus en plus pénétrante, plus sûrement même que le savoir et l’étude, éclaire l’âme humaine jusqu’à la dernière limite de
âge.
Les souvenirs d'enfance arrivent par la sécheresse des jours, comme des bouffées d’ arômes rafraîchissants, ou comme des reflets d’aurore qui viendraient consoler la tristesse des soirs.
Les peintres et les poètes aiment surtout à s’abreuver à celte source d’inspiration pure.
Hélas ! pourquoi faut-il que nous touchions tous à l’arbre de la science, et que le sentiment y laisse la poussière d’or de ses ailes?
Pourquoi faut-il qu’apprendre ce soit perdre? Pourquoi Dieu n’a-t-il pas donné à l’enfant la puissance de créer, et, à l’artiste qui crée, la virginité de l’âme?
Heureusement lorsque le souvenir de 1 âge
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béni rafraîchit et colore la pensée, il lui montre la Nature empreinte encore de la poésie première d’abord ressentie.
Lorsqu’on suit les balbutiements des enfants, on ne tarde pas à y découvrir des mots d’une profondeur troublante ; de même, si l’on regarde le griffonnage des premiers dessins de ces petits êtres, de ceux qui ont le don des arts d’imitation, on s’étonne d’y trouver tant d’expression. Que de candeur dans ces croquis informes! Ils ne ressemblent guère à ceux de certains artistes qui, de parti pris ou par paresse d’apprendre, sous prétexte de naïveté, singent les maladresses enfantines. Je n’étonnerai pas ces peintres en affirmant que les dessins des petits enfants sont aussi défectueux que les leurs; mais on sent je ne sais quelle pureté dans leur ignorance et l’on trouve prodigieux que des traits de crayon aussi rudimentaires et sans proportion aucune, puissent réaliser une mystérieuse impression de beauté morale.
G est que, là-dessous, il y a des visions d anges ; il y a la candeur, la divine candeur que la science la plus profonde a tant de peine à retrouver. J’ai parfois remarqué cette candeur chez des hommes ayant vécu hors de tout centre de culture intellectuelle. Je connais un petit rentier, simple d’esprit à ne pas avoir à s’inquiéter du royaume des cieux, qui, n’ayant
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jamais rien vu ni appris, s amuse a tailler des figurines en bois pour orner son jardin.
La première fois que, passant en voiture, j aperçus ces grotesques, je poussai un éclat de rire. Puis, sollicité par une sorte d’inexplicable attraction, je ne résistai pas au désir d’aller exprès revoir ces frustes produits d’un homme d’ailleurs sans prétention et qui ne parle jamais sculpture. Arrivé devant le jardinet, je les regardai attentivement, à travers la grille, et je n’eus plus envie de rire.
Oli ! ce n’était guère plus correct ni plus perlé que les fétiches des Peaux-Rouges ; cependant je me sentis ému d’un vague plaisir, comme de quelque chose autrefois ressenti au temps de l’innocence première.
Ainsi m’apparaissaient les personnages des contes, aux récits qui amusèrent mon berceau. Puis, si mauvaises qu’elles fussent, les têtes des personnages marquaient une individualité. Ce n’était pas inexpressif. Sur un piédestal encadré d’un cordon de buis, un petit bonhomme tout nu, au nombril naïf, jouait d’une sorte de flageolet, mais avec tant d’ingénuité... 11 y avait la tant de candeur ; candeur, il est vrai, dépensée en pure perte, et qu’un peu de science eût pu mettre en valeur.
Mais une froide et sèche science aurait peutêtre aussi tout gâté, car dans les arts, la science
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n’est féconde qu’associée aux célestes tressaillements que ranime le souvenir de l’âge d’or où fleurit notre éden .
Cette lumière qui nous arrive des profondeurs inconnues, cette lueur d’ignorance confondant le savoir, d’où nous vient-elle, si ce n’est du
grand Etre qui veille toujours au-dessus de nous . de cette puissance infinie contre laquelle viendra toujours se briser l’orgueil humain, et qui, de siècle en siècle, réédifie, sur les bases éternelles de la justice et du vrai, toutes les ruines éparses par l’ambition, la rapacité égoïste et la folie.