‹ Un peintre paysanChapitre 45 sur 70 · LECONTE DE LISLE · texte numérisé non relu

LECONTE DE LISLE

Je viens d’écrire le nom d’un des plus grands génies poétiques de la France et du siècle, je voudrais rendre à la mémoire de cet homme si regretté, mon humble et fervent hommage.

J’ai connu Leconte de Lisle au printemps de 1872 et il y avait à peine six mois que j’avais lu ses œuvres.

Jusque-là, de temps en temps, son nom m’arrivait comme celui d’un astre mystérieux.

J’ai raconté ailleurs comment l’Anthologie de Lemerre achetée à une gare, en voyage, m’avait tout d’abord initié à quelques-uns de ses poèmes.

Étant à Douarnenez, Heredia, à qui j’avais confié mon admiration pour le Maître, fit venir et m’offrit gracieusement les Poèmes barbares.

Cet admirable livre me jeta dans l’enthousiasme.

De retour à Paris, Heredia montra à Leconte de Lisle mon sonnet de Y Aube que je venais de composer.

Le Maître voulut bien s’y intéresser, et le

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poète des Trophées nous invita, ensemble, à l’un de ses dîners du mercredi.

J’allai donc voir l’astre que j’entrevoyais dans un ciel inaccessible.

Eh bien ! la présentation fut absolument cordiale.

Le grand poète comprit de suite toute la sincérité de la profonde admiration que je lui exprimai, plus par mes regards que par mes paroles, et, malgré son air imposant, il fut au fond si plein de bienveillance, que j’éprouvai subitement pour lui une réelle affection dégagée de toute timidité.

Je crois d’ailleurs à l’indulgence des forts.

Jamais je n’ai ressenti la moindre gêne, alors ni depuis, dans le commerce de cet homme d’un superbe génie, moi qui suis souvent timide au milieu des gens ordinaires.

Leconte de Lisle avait le front large et haut, admirablement pur de plans; les sourcils, suide profondes arcades, s’inclinaient pensivement, légèrement froncés dans une observation lucide, vers la racine du nez au contour simple et noble, nez d’ancien évêque. Sa bouche, un peu rentrante, mais bien arquée, les coins abaissés, se retroussait souvent dans une expression de fine ironie.

Il avait 1 œil absolument beau, bon pour ses amis; extraordinairement expressif, voilé par-

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fois aux moments de repos, puis s’animant, jetant par éclairs les joies ou les colères de son cœur et de son génie, au contact des beautés et des laideurs de ce monde.

Adorateur du Beau, il avait de violentes indignations, et c’est ce qui a fait croire parfois à un manque de cœur : or, rien de plus faux que cette interprétation.

Manquer de cœur! toi, ô Maître! Nous protestons, nous qui ne pouvons nous rappeler sans que des larmes nous viennent aux yeux, ta généreuse chaleur communicative!

Il n’était nullement jaloux; il avait un très grand plaisir à pouvoir admirer, et aimait à se sentir gagné par la tendresse.

Un sentiment de pudeur exagéré l’a toujours empêché de fondre sa personnalité sensitive dans ses œuvres trop désintéressées de lui-même.

Regrettable réserve! Quelles pages nous aurions eues de divines émotions! Il suffît, pour en deviner les douceurs, déliré quelques échappées de confidences comme le Manchy et le Bernica.

Mais s’il la fuyait trop souvent pour lui-même, il m’a affirmé plusieurs fois qu’il aimait beaucoup la tendresse chez les autres.

J’ai dit quelle bienveillance il m’a témoignée dès les premiers instants de notre connaissance, je dois ajouter que sa bonté ne s’est jamais dé-

notre amitié, c’est-à-dire jusqu’à sa mort.

Il continua aussi à s’intéresser à mes productions ; il m’en parlait lorsque j’allais le voir, et me priait de lui lire mes vers nouvellement écrits .

Or, pourquoi ne le dirais-je pas P Un jour que je lui lisais le passage de Jeanne, la douleur d’Angèle à la mort d’Etienne, arrivé à ce vers :

Et la première fleur qu’à deux on respirait,

je fus étonné de voir que le Maître avait les yeux pleins de larmes :

« Oui! vous me faites pleurer, me dit-il, moi

sous les poèmes de Leconte de Lisle, en appa-

avait le sang chaud et la vigueur de la vie.

retenait dans une pudeur excessive et empêchait les confidences de son cœur.

Mais sa forme volontairement impersonnelle laisse deviner l’émotion secrète.

On a reproché à cette forme d’être parfois trop tendue. Il est vrai qu’il ne joue jamais avec

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des belles pensées qu’il ne croyait jamais assez bien vêtir.

Que voulez-vous? l’art pour lui était un sacerdoce. Il avait l’air d’un prêtre. Cependant, il voulait avant tout le feu créateur.

Il appliquait cela à tous les arts, notamment à la peinture.

« J’admire, disait-il, les grandes pages qui ornent les monuments publics ; mais en appliquant les procédés de l’art décoratif à l’art de la vie, à la peinture ordinaire, on ôte à cette peinture l’âme, les muscles, les os et le sang, pour ne lui laisser que des convenances et des conventions. »

Il adorait le sublime, et rien ne lui semblait plus ridicule que la pompe d’une vaine emphase .

Il était naturellement doux, et il cherchait les violences tragiques.

C’est qu’il avait l'indignation féconde.

Il était aigri par la férocité et la stupidité des hommes, il était aigri par l’indifférence publique pour son idole, le Beau. Il en souffrait dans les plus chers et les plus nobles intérêts de sa vie.

Il eût été modeste, mais comme il avait le juste sentiment de sa valeur, il s’irritait facilement de cette indifférence, surtout devant le triomphe des habiles ou des excentriques déséquilibrés.

Il avait les goûts simples, mais rien ne lui

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était plus à charge que de se voir dans la nécessité de gagner sa vie à des travaux de traductions, et de ne pouvoir se livrer librement à l’inspiration de son génie.

Car il était pauvre. Ses chefs-d’œuvre ne rapportaient guère, ne s’adressant qu’aux lecteurs d’élite, et ils sont rares.

Bien cruels, ceux qui, dans ces conditions, lui reprochent d’avoir accepté la modique pension que des amis dévoués avaient obtenue pour lui du gouvernement impérial.

Ces reproches l’ont blessé au plus lier de son cœur.

Oui! pour toutes ces raisons, il fut parfois un révolté; un révolté qui n’avait pas la haine des gens, mais des choses.

Parfois aussi il eut le dégoût de la terre et de ses bas-fonds aux halliers vénéneux, et alors le vol de ses imprécations sublimes l’élevait vers les cimes désertes comme celle que hante le Condor, si bien dépeint par le Maître :

Donnant dans l'air glacé, les ailes toutes grandes;

et l’on peut dire alors de ce grand poète, dont le regard avait été créé pour rayonner d’une joie céleste :

Et le sombre soleil se meurt dans ses yeux froids.

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Ah oui ! il a par instants la joie amère du dédain hautain ; parfois aussi on sent chez lui des mouvements de rébellion, lorsqu’il semble jeter à Dieu ce reproche par la bouche de Caïn :

Ai-je dit à l’argile inerte : « Souffre et pleure? »

Mais dans l’ensemble de sa vie, il dut avant tout goûter les immenses joies de la création de ses chefs-d’œuvre et de la certitude de leur gloire durable. Car le poète reste toujours à la hauteur de lui-même et si, par certaines heures, son esprit s’attriste et s’égare, son sens créateur trouve une heureuse compensation dans la volupté de ne jamais quitter un instant l’admirable poésie.

La muse est toujours à ses côtés, adorablement belle.

Aussi ses dernières années eussent été parfaitement heureuses, s’il n’avait toujours persisté à souffrir de l’abaissement moral et de la déchéance du goût public, trop évidents à ses yeux.

Et si on lui disait : « Mais cela n’aura qu’un temps, uneréaction estinévitable, » il répondait : « Oui, mais en attendant on vit et on meurt! »

Oui ! on meurt !

Les derniers vers qu’il a donnés à la Revue des Deux-Mondes, quelques semaines avant sa mort, ont été pour lui un dernier succès, una-

nime celui-ci, et qui a dû lui montrer qu’il était enfin définitivement consacré.

« C’est drôle, me dit-il à cette occasion, beaucoup de gens, à l’ Académie comme ailleurs, qui ne m’avaient jamais rien dit de mes autres vers, me parlent de ceux-ci avec enthousiasme !

— C’est peut-être, lui répondis-je, parce que, dans ces vers, notamment dans cet Enlèvement cl’ Europe, ils trouvent une tendresse amoureuse qu’ils ne vous soupçonnaient pas. Nous la sentions bien, nous autres, vos adeptes, au fond de vos vers, mais vous ne l’aviez jamais si bien exprimée à la surface.

— C’est vrai, ajouta-t-il; c’est que, voyezvous, en vieillissant, je m’attendris de plus en plus. Je revis mes émotions premières. Lorsqu’on dit que les vieillards retournent en enfance, c’est vrai, je le sens, et c’est bon! »

Hélas ! il ne devait plus vivre longtemps !

La dernière fois que nous le vîmes, ma femme et moi, il nous fit une bien triste impression.

Sa grande intelligence était toujours visible dans ses beaux yeux déjà à moitié éteints, mais le corps était irrémédiablement condamné.

Il sentait présente la mort tant de fois invoquée dans ses découragements de poète et il en ressentait une grande horreur, comme le bûcheron de son vieil ami de cœur, La Fontaine «

Nous lui dîmes : « Au revoir! »

Il nous répondit : « Adieu ! adieu ! mes amis! »

« Adieu ! » répétâmes-nous du fond de notre âme lourde d’une profonde tristesse, lorsqu’il eut pour la dernière fois sur nous refermé sa porte amie.

Et cet escalier que j’avais tant de fois monté, recueilli dans une émotion sacrée, comme si je gravissais les marches d’un autel, nous le descendîmes en nous disant, le cœur serré :

« Nous ne reverrons plus Leconte de Lisle ; notre cher poète a fini sur la terre ! »

La mort pour lui, c’est le repos dans l’immortalité, mais elle laisse dans la douleur la fidèle compagne de sa vie qui présidait si gracieusement aux inoubliables réunions intimes du boulevard Saint-Michel.

PEINTURE

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