‹ Un peintre paysanChapitre 44 sur 70 · MES PREMIERS VERS · texte numérisé non relu

MES PREMIERS VERS

J ai toujours aime la poesie, mais le goût des vers m est surtout venu vers ma quinzième année.

G est alors que j ai entendu murmurer à mon oreille quelques accords que je me suis plu à noter.

Dans sa première jeunesse, mon frère Louis, dont l’ame était si tendre, s’était aussi mis à chanter des strophes d’une inexpérience émue.

Il y était question d’hirondelles, de printemps d’alouettes et des petites demoiselles qui nous avaient charmés pendant les vacances et que :

Au collège enfermé, Von ne pouvait revoir!

Le premier poète que le hasard m’a fait ren-

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contrer, fut un peintre décorateur appelé Sureau.

Je le connus à Paris vers 1 848 .

11 rimait avec entrain, rêvant la gloire et sacrifiant une partie de ses nuits à cette noble ambition.

Le brave garçon est mort tout jeune, mort à la peine... Je l’ai beaucoup regretté et je crois que ses essais n’étaient pas sans promesse de talent.

Il recevait des conseils de Mme Desbordes- Valmore.

Nous nous faisions nos confidences, car nous étions de bons camarades et c’était à moi qu’il montrait d’abord ses vers fraîchement éclos.

Si je les trouvais bons, il me disait :

« Mme Desbordes-Valmore va probablement être plus sévère et les trouver mauvais ; nous ne nous figurons pas combien c’est difficile! »

Et je compris qu’il ne fallait pas en faire légèrement.

Je me mis donc à juger avec plus de sévérité mon penchant à rimer et, assez longtemps, je m’abstins de m’y livrer, étant d’ailleurs absorbé par mes études de peinture.

Lorsque je fis le sonnet de Couturières*, j’avais

* Ce doit être vers i864, car je me rappelle l’avoir montré, en 1 865 , à notre charmant poète André Lemoyne, qui était alors, en même temps que moi, à Cernay.

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lu des vers de Victor Hugo, de Lamartine et de Th. Gautier, et j’étais moins ignorant.

Je travaillais sans conseil, mais je commençais à comprendre la valeur du rythme et des mots.

De plus, mes études de peinture m’initiaient peu à peu aux choses de la nature et aux lois de l’art plastique, et me montraient quelle analogie il y a entre celles-ci et celles de la poésie : proportion, rythme, coloration, gradation, unité, variété et bien d’autres.

Je compris le rapport qu’il y a entre les vibrations des mots et celles des couleurs, entre leur allure et celle du dessin.

Les mouvements et les nuances des mots correspondent aux mouvements et aux nuances de la peinture.

Les mots sont sonores ou étouffés, raj3ides ou lents, tendres ou énergiques, on pourrait presque dire clairs ou sombres.

Leur association peut imiter les ombres, les demi-teintes, les lumières, les attitudes, les mouvements, les couleurs et même les contours, comme les combinaisons des lignes et des tons.

Leur effet, bien conçu en quelques phrases, évoque les images avec une clarté que n’ont pas souvent les longues et minutieuses descriptions dont beaucoup fatiguent sans rien montrer.

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On peut rendre les gris neutres par des consonances muettes et pareilles, réservant, pour les éclats et les splendeurs, les contrastes et les sonorités.

On peut dire un tableau sonore et une poésie lumineuse.

Il y a plus, les mêmes consonances éveillent parfois, selon la place qu’elles occupent, comme des échos étrangers à leur sens propre et qui apportent un mystérieux complément 'a l’idée harmonique.

On peut dire que les mots, comme les couleurs, n’ont pas de sens ni de valeur rigoureusement absolus, puisque ce sens, cette valeur, se modifient par l’influence de ce qui les précède et de ce qui les suit.

C’est l’éternelle loi des reflets, des antithèses, des complémentaires, loi commune à tous les arts.

On voit que la peinture peut exprimer les impressions de l’âme et la poésie celles de la vision.

Pas de peinture sans effets de couleurs; pas de poésie sans effets de mots.

Le mouvement du rythme dessine l’allure des formes, tandis que les sonorités donnent presque l’illusion des couleurs.

Mais, me dira-t-on, si tout cela constitue la poésie, que faites-vous de l’idée ? Est-ce qu’elle

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ne doit pas être la chose principale en art comme ailleurs P Mais tout cela c’est son vêtement, ou plutôt c’est sa forme. Peut-on concevoir une idée sans forme?

J’ajouterai que plus elle sera élevée, plus sublime sera la forme qu elle revêlira.

On peut donc juger une idée par sa forme, si incorrecte même que soit cette forme, la beauté n’étant pas nécessairement la correction.

Or, la forme merveilleuse par excellence, la j>lus tendre, la plus énergique, la plus splendide que l’idée puisse revêtir, c’est celle des arts.

Une partie de la nouvelle école cherche des effets de style souvent bizarres et maladifs, de subtiles raretés de nuances, et fait bon marché du sens et des règles les plus nécessaires.

Elle a gravement tort et un peu raison.

Elle a tort parce que l’absurde, sous n’importe quelle forme fatalement absurde aussi, est toujours l’absurde, et elle a raison en ce sens que la poésie est un vêtement d’une réelle valeur.

Les idées appartiennent aussi bien à la prose, mais le vêtement de l’art les transfigure.

Quant aux règles de la prosodie, dont on fait si bon marché, comme elles ont été établies d après les œuvres des hommes de génie, le génie seul a le droit d’y toucher.

Je les suis donc scrupuleusement; mais je

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crois aussi qu’il ne faut pas trop discuter avec soi-même pendant la production, cela refoulerait l’intuition inspiratrice.

Aucun calcul, aucun raisonnement ne peut remplacer la vision, seule condition féconde. Car toute pensée a son image et il faut regarder dans son cerveau comme dans la nature.

Les mots peignent les idées comme le pinceau peint un paysage.

Donc, sans inutiles efforts, il suffit de surveiller chaque mot ; d’avoir en soi une balance imaginaire; de mettre l’idée dans un des plateaux, son expression dans l’autre, et de peser consciencieusement. Il est nécessaire que les deux aient juste le même poids. Mais il faut, avant tout, le don.

J’ajouterai que ce n’est pas au moment où l’on compose ses vers sous l’émotion directe, qu’il faut les juger. On peut être très impressionné, se croire inspiré et ne rencontrer que des expressions faibles ou outrées.

C’est surtout le souvenir d’une impression qui en amène l’expression intense et vraie.

Sans la possession de soi-même on ne peut pas juger la propriété des termes et il faut 1 éloignement pour embrasser les ensembles.

L’inspiration n’est autre que l’impression d’abord ressentie, ramenée à l’âme par le souvenir sous forme de vision.

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Cette vision n’est plus du plaisir, de l’amour, de la douleur ou de l’horreur à l’état de secousse paralysante; c’est tout cela ramené dans une surnaturelle extase où toutes les passions se fondent dans la joie créatrice.

Sous cette vision l’âme s’échauffe, s’éclaire, et resplendit. L’idée en rayonne dans la forme qu’elle a élue.

Quant au jugement qui surveille le travail, il est alors si rapide qu’il en est inconscient.

Ce ne fut qu’après avoir écrit mon sonnet de Courrières que je vis qu’il valait mieux que mes précédents essais, et c’est bien plus tard que je me suis rendu compte des moyens dont je m’étais servi.

Les qualités imitatives sont dans les mots eux-mêmes, dans le génie de la langue; de ces qualités le poète fait des harmonies par une juste association.

Il y aurait d’ailleurs puérilité à rechercher de parti pris ces harmonies imitatives ; l’impression qui émeut le poète et l’éclaire lorsqu’il compose doit les amener naturellement.

Elles se présentent alors à son esprit et il semble qu’un être invisible lui souffle à l’oreille les mots magiques dans l’ordre où ils doivent produire l’effet rêvé.

Le travail de l’ouvrier vient ensuite; mais, quoique nécessaire, ce travail, sans l’inspira-

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lion, serait celui d’un joaillier qui n’aurait à sertir que de grossières verroteries.

Quelles admirables ressources offre notre langue française pour toutes sortes d’effets! Je tremble lorsque je songe que même des académiciens parlent de la remanier. Comme je comprends que cela ait provoqué une des dernières indignations du grand poète que pleure la France, Leconte de Lisle.

Quoi de plus mystérieux que la création des vers ?

Il y a l’inspiration, la fécondation, la conception, l’incubation, l’éclosion, travail obscur.

Une idée naît tout à coup, dont souvent on ignore l’origine. C’est comme un choc d’où jaillit un trait de lumière ; quelque chose d’ineffable, l’absorption d’un germe dans une féconde ivresse.

Cette idée est vague pourtant, et parfois si insaisissable, si subtile, qu’il semble qu’aucune expression ne pourra la fixer. Vous vous y essayez vainement : non ! elle n’est pas réalisable.

Et, à regret, vous renoncez à la poursuivre. Mais c’est elle qui vous obsède maintenant, et elle ne vous lâchera pas.

Et, de loin en loin, de mystérieux tressaillements vous rappellent que votre cerveau a conçu. Et, forcément, vous rattachez à cet em-

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bryon d’idée les observations de votre âme et de vos yeux.

La semence a germé, elle pousse confusément mais sûrement.

Pour la nourrir vous allez, comme l’abeille, butiner sur votre route, sans autre guide qu’un mystérieux instinct, les atomes nécessaires à son développement.

Et lorsqu’ils se seront assimilés, agglomérés, cristallisés, voici qu’un jour, au moment où vous y pensez le moins, l’idée réapparaît, vivante, précise, apportant son expression, sa forme et sa fleur.

Et cette expression tombe alors de votre plume, facilement, sans le moindre effort et, je le répète, comme si un invisible collaborateur vous la soufflait à l’oreille.

N’est-il pas vraiment divin, ce travail créateur qui absorbe tout l’être et dont on a à peine conscience, tant ses moyens se rencontrent partout et tant ses outils sont légers?

Que de fois je me suis dit : « Quelle adorable paresse que celle de faire des vers ! »

Rien de plus délicieusement enivrant.

Le poète est véritablement alors le roi de la nature.

Il est le maître de sa pensée, il est le maître du monde qu’il s’est créé.

Il en possède tous les ressorts qu’il fait

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jouer à sa fantaisie ; il anime tout du souffle de la vie.

Rien ne lui est fermé, ni la terre, ni le ciel, ni l’enfer. Il a conscience de l’immortalité, il entrevoit l’infini ; comme le prophète il s’entretient avec Dieu.

11 se plonge dans les plus merveilleuses délices; il traverse, en vibrant de plaisir, les plus tragiques horreurs ; qu’il chante ou qu’il pleure, sa joie est la même, c’est le divin frémissement de la création.

Toutes les misères de la terre disparaissent à cette hauteur.

Mais, hélas! l’organisme humain n’est pas fait pour soutenir longtemps cet état de surexcitation.

Bientôt les forces s’épuisent, les désordres nerveux, les horribles souffrances, les dégoûts profonds rappellent au poète qui s’y livrerait immodérément, qu’il n’est qu’un homme fragile et toujours finalement vaincu dans la lutte à outrance avec l’Idéal.

La poésie est divine, mais le poète n’est pas un dieu.

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