LE SOULIER
nu COUSIN CH VULES- AMBUOTSE
C’était au cœur de l’été, par une de ces périodes de grande chaleur et de longue sécheresse où le ciel lourd baigne les ombres de reflets plombés, où le soleil devient terne à force d’aveugler ; jours de spleen même pour les enfants.
Y ers deux heures de l’après-midi, nous étions, comme d’habitude, mes frères et moi, étendus sur la pelouse du jardin, au milieu du bruissement de mille insectes.
Une sorte de torpeur pesait sur mes paupières mi-closes dont la transparence sanguine faisait paraître la lumière du jour brûlant plus livide encore.
Tout à coup, des cris de détresse nous arrivent de la rue. Nous courons à la grand’porte.
Des gens passaient précipitamment.
En face, le cousin Charles-Ambroise a fait comme nous; il regarde, appuyé sur sa porte.
SOUVENIRS
Nous allons nous ranger près de lui, le dos au mur.
Et il y avait là, sur le sol, de l’argile éboulée d’un monticule préparé pour des maçons.
Et le cousin Charles-Ambroise, du talon de sa grosse chaussure, se mit à racler cette argile, machinalement.
Et les hommes couraient silencieux et, près de nous, les femmes commençaient à se grouper, bavardes, dans le simple état où les avait laissées un travail soudainement interrompu.
Que se passait-il?
Tout cela m’apparaît dans sa confusion, sans détail précis, sauf ce gros soulier du cousin, au mouvement inconscient et régulier, toujours présent à ma mémoire dans une grande acuité de vision, chose infime qu’en toute autre occasion je n’aurais pas remarquée et qui, ce jour-là, me frappa comme si elle avait été le centre d’intérêt, et comme un balancier mesurant l’épouvante. Car nous assistions à une épouvantable catastrophe.
Les passants fuyaient, agités, échangeant à peine quelques mots entrecoupés, tous, les regards tendus vers Oignies qui ardait.
La moitié du village était en feu.
A trois kilomètres de chez nous, Oignies se dissimule derrière son bois touffu que nous connaissions bien à cause de ses noisettes.
SOUVENIRS
Au-dessus des arbres, sur la base du ciel, s’étendait, couleur de soufre, horrible, un large rideau de fumée. Et cela semblait marcher, s’élargissant toujours, élevant de nom^eaux panaches lugubres.
Et comme nous étions au bout du village, des vieillards, des infirmes se groupaient près des femmes, ne pouvant se porter au secours des incendiés. Et les exclamations ne cessaient point.
Il y avait des gens qui connaissaient bien le lieu du désastre et qui, au juger, expliquaient les progrès du feu : — «Il a gagné telle rue, telle ferme; voilà la fumée qui, tout à coup, monte très haut dans le ciel où se tord une colonne de flamme; ce doit être le toit de la grande grange du gros fermier X... qui s’est effondré, le tas de paille qui brûle. . . »
Et la fumée changeait de couleur, noire, blanche ou jaune, et marchait toujours, gagnant à droite.
Des gamins revenaient de là-bas, apportant des nouvelles : — « Cent maisons, cent cinquante, deux cents sans compter les granges ! » Et cela était vrai.
Et nous restions immobiles, plus ahuris qu’émus, au milieu de cette épouvante éparse autour de nous. Et cela dura longtemps.
Et tout le temps, tout le temps, le cousin
SOUVENIRS
Charles-Ambroise ne cessa de labourer effroyablement l’argile de son gros talon.
Le dimanche suivant, comme nous allions à la ducasse de Garguételles, hameau voisin d’Oignies, nous traversâmes le malheureux village.
Je vois encore l’étrange et lamentable effet de toutes ces maisons détruites dressant leurs culs de four et leurs pans de pignons qui, bâtis en brique dure, n’avaient pu etre entames par la flamme. Cela à perte de vue. Près des haies recroquevillées, de hauts arbres étendaient leurs rameaux calcinés et des débris de charognes gisaient ça et là, têtes grimaçantes de bestiaux, squelettes de volailles. Des fumées jaunâtres s’élevaient des décombres, et l’odeur inconnue de ces mille choses brûlées empuantissait l’air.
Mais ce que je revois tout d’abord, lorsque j’évoque ce tragique souvenir, c’est celte chose que je n’aurais pas dû remarquer, cette petite ornière tracée dans l’argile par le gros soulier du cousin Charles-Ambroise.
Que de petits objets indifférents, intimes, se sont ainsi, par le monde, sous le verre grossissant des circonstances, se sont tout à coup imposés aux cerveaux et y ont pris droit de cité pour toujours ! L’insignifiance de leur caractère s’est subitement transformée dans une expression d’allégresse ou d’horreur.
Tantôt c’est un objet, parfois c’est un mot.
SOUVENIRS
Je l’ai dit dans la Vie d’un Artiste, le mot le plus doux, à mon cœur, qui m’a fait pleurer d’amour, c’est le plus ordinaire, mais textuel, tombé des lèvres sacrées de ma mère : « Voici tes habits ! » et que j’ai retenu sans doute parce qu’il a été prononcé au moment solennel où j’allais mettre mon premier pantalon.
Et comment trouvez-vous cette autre phrase : « C’est l’ habitude P » Sachez que rien ne chante plus délicieusement à mon oreille.
C’est que cette phrase si banale pour les autres, digne pour moi d’être encadrée d’or et de pierreries, a été murmurée par l’inconnue qui réalisa à mes yeux d’enfant (j’avais six ou sept ans) la première apparition de l’idéale beauté.
C’était une nouvelle mariée (mes parents rendaient un dîner de noces): je ne sais plus rien d’elle et je ne l’ai jamais revue.
Elle éclatait de fraîcheur, elle resplendissait de charme... Oh! l’adorable apparition!
Je la contemplai tout le dîner.
Le soir, à la lueur des lampes, elle s’effaçait à demi sous la pénombre de l’abat-jour. Et ses yeux brillaient comme des étoiles dans la transparence rose de son teint. Oh! c était véritablement une déesse; alors qu’à une question banale sans doute, elle répondit d’une voix plus douce que la flûte et qui, depuis plus de soixante
SOU VEKIHS
ans, résonne en moi avec la même douceur, cette phrase céleste : « C’est l’habitude ! »
Et ce jour où Msr de la Tour d’Auvergne, vers i838, nouvellement nommé cardinal, revenait de Rome où il avait reçu le chapeau rouge et que, rouge lui-même des pieds à la tête (tête admirable), faisant sa tournée pastorale, il triomphait dans sa bonne ville de Saint- Omer; lorsque toute la ville le saluait pieusement, que toutes les rues étaient jonchées de fleurs et de feuillages, pavoisées et ondoyantes de bannières multicolores ; que, dans de joyeuses vibrations de soleil, l’auguste cathédrale exultait, ouvrant, tout grand, ardemment, son maître jDortail ; que carillon et gros bourdon faisaient rage de joie assourdissante; dominant 1 allégresse des saints cantiques, quel mot est venu frapper mon oreille et domine encore dans mon souvenir, la jmmpe et les hosannas de l’Eglise triomphante?
Un mot très rabelaisien,
La rue était bondée de monde et, jirès du groupe où je me trouvais, un soldat de faction (je vois encore sa tête ronde trouée de deux petits yeux ronds, j’entends encore son accent méridional), un soldat à l’occasion d’un malencontreux incident queje laisse deviner, exclama :
(( Il est bien n’naturell, qu’à p’pareille fête, on d délivre les p’prisonniers ! »
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Voilà qui résume pour moi d’une façon peu poétique la célèbre entrée de monseigneur à Saint-Omer.
Encore un fait pour finir ce sujet. Il remonte à ma première enfance puisque je ne marchais pas encore seul.
Lorsque je regarde au fond de ma vie, je m’aperçois dans une chaumière, chez la sœur de ma nourrice. J y essaie mes pas chancelants, le corps passé dans une de ces manières de paniers d osier en forme de cloche à roulettes que tous les paysans connaissent. On venait de m’y consolider et, pour la première fois, je me trouvais maître de ma direction, délivré de la tyrannie des bras qui me portaient. Cela a dû être un grand moment, une victoire que cette nouvelle possession de la liberté. Je ne me rappelle plus les transports de joie dont j ’ai du bien certainement être animé ; mais, en ce moment, mes regards tombèrent sur une chose que, sans cela, je n’aurais pas remarquée et qui, associant indissolublement son image à l’exaltation inoubliable dont je tressaillais, est restée ineffaçable à la naissance de ma mémoire.
Cependant que je me traînais et me balançais triomphalement dans le simple et passif appareil, il y avait une botte de paille d’œillettes près du foyer, appuyée au pilier gauche de la grande cheminée. Et cette chose inexpressive par elle-
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même, mais transfigurée par la force de l’impression qui exaltait mon âme et mes yeux, m’apparaît encore, à soixante-six ans de distance, comme un emblème de victoire.