‹ Un peintre paysanChapitre 5 sur 70 · SANS PITIÉ · texte numérisé non relu

SANS PITIÉ

Le bon La Fontaine, beaucoup trop distrait, les yeux aux nuages, tout absorbé par ses rêveries de poète perdu dans ses fictions, attentif aux animaux plus qu’aux hommes, devait ressentir peu de pitié pour des maux qu’il ne voyait

SOUVENIRS

qu’à travers ses fables ; c’est pourquoi jugeant les autres d’après lui-même, en grand enfant qu’il était, il est excusable d’avoir écrit de l’enfance : « Cet âge est sans pitié! » Mais nous aurions tort d’être de cet avis.

ÎNousle savons tous, l’enfant n’est pas exempt de mauvais instincts que parfois l’éducation peut changer en qualités, et les anges sans défaut sont une rare exception.

Il lui est naturel de chercher à établir sa domination et, pour se donner à lui-même des preuves de puissance, il persécute et détruit ce qui le gêne : il détruit même parfois pour le seul plaisir de détruire.

Cependant, très souvent il est accessible à la pitié.

D’abord, il a le remords, ce qui suppose, à côté de ces mauvais instincts, une conscience précoce delà justice et une sorte de compassion repentante pour les êtres que sa mauvaise action a pu léser.

L’enfant dont parle La Fontaine ne fit qu’estropier le pauvre pigeon ; mais s’il avait assisté à la sanglante agonie de sa petite victime, il eût eu probablement des remords et la pitié lui fût venue. C’est ce qui m’arriva dans une circonstance pareille où je fus, moi aussi, un instant, cruel et sans pitié ; mais à la suite de laquelle je revois, dans mon enfance, plus d’une nuit agh téc de remords,

i5 SOUVENIRS

Dans quels transports de joie il chantait, le petit oiseau, un jour de printemps, perché sur un frêle rameau de la charmille qui entourait notre carpene ! Tout au blanc soleil, ébloui, tout à l’ivresse de 1 amour, comme il gazouillait, le gosier gonflé et remué par les saccades des trilles et des folles cadences !

Dans la clémence d’un si beau jour, dans le tendre éclat de la verdure parfumée, entre l’étang et le ciel, il chantait, il chantait et ne voyait pas venir le petit bourreau. J’avais pris un caillou, et, retenant mon souffle, le cœur étreint par un spasme d’ardeur méchante, à pas de loup, lâchement, je m’avançai tout près, tout près de lui, et, sans que j’eusse pour excuse l’adresse et la difficulté à vaincre, à bout portant je le frappai !

Au milieu de son confiant triomphe, le pauvre oiseau tomba foudroyé. Je le ramassai. Sa tête grise, si mignonne, les yeux clos, le bec entr’ouvert et rouge de sang, retomba tristement sur son ventre clair, et ses pattes se crispèrent.

J’avais tué. . . et le reste du jour j’errai sombre comme Caïn; et la nuit j en rêvai. Épouvantable rêve ! Un ramier s’était perché sur la cime d’un faux ébénier fleuri, tout flambant d’or, et j’avais le fusil de mon père et je le visai.

11 tomba dans l’herbe; et comme je fus pour le ramasser, ô juste ciel! je me trouvai en pré-

sence du cadavre de mon petit ami François Llnver, le fils du barbier de mon père !...

J etais homicide !

Et bien souvent depuis, ce remords et ce rêve sont venus troubler, de leur persistant souvenir, le cruel plaisir de mes parties de chasse.

Oui! l’enfant est sensible à la pitié. Si quelqu’un en doute encore après cet exemple, qu’il lise l’Enfance d’une Parisienne de Mme Alphonse Daudet, livie exquis, vibrant d une si douce et si pénétrante lumière où tremble, à demi voilée, 1 évidence de la naissante tendresse, de l’amour ingénu qui animent confusément le cœur de nos petits anges terrestres dont elle fut l’un des plus bénis.

Qu’il lise « ses grands attendrissements pour les poupées mal peintes qui perdent leurs couleurs à la moindre goutte d’eau. Quels désespoirs! la poupée lavée, déteinte, et ses doigts rouges de ses fraîches couleurs. Et dix fois par jour, la fillette allait voir la petite victime appuyée soigneusement à une chaise, fixant dans le vide un regard résigné. Une tache blanche, qui ressemblait à une larme, la défigurait d’un côté ; l’enfantine maman avait le cœur gros pour longtemps! » Qu’il lise le chapitre adorable intitulé Départ : jamais souvenir d’enfance a-t-il rien exprimé de plus tendre, de plus pur? C’est, tout imprégné d’aube matinale qui en

voile l’horreur, le récit d’un deuil de pauvres gens ; la mort d’un petit compagnon de jeux, au hasard du voisinage, sur la route, en face de la villa.

La trouvaille si naturelle des circonstances qui enveloppent l’humble drame, l’art admirable avec lequel elles se groupent et se déroulent, leur infinie justesse de nuances, leur vive clarté bien que discrète et mystérieuse, pénètrent peu a peu le lecteur avec une intensité a laquelle n’atteindrait point la recherche des mots et des procédés mélodramatiques. G est l’attendrissement d’une fraîche fleur au calice a peine ouvert, égrenant des pleurs embaumés, secouée au premier souffle de 1 aurore.

Cent fois j’ai relu ce petit chef-d’œuvre ou 1 ano-oisse même revêt un charme céleste. Son art est fait d’âme et de cœur et il remue des fibres si profondes que, si parfait qu’il soit, il vous laisse à peine le temps de l’admirer, tant on 1 aime !

Comme la petite Julia Allard qui est devenue Mme Alphonse Daudet, de même que ma fille lorsqu’elle était enfant, j’ai remarqué que mes petites-filles ont une préférence pour leur poupée la plus disgraciée, déteinte et estropiée, et comme je demandais a 1 une d elles . (( Comment peux-tu aimer une si laide poupée? » elle me répondit : « Mais, papa Breton, on joue quelle est belle! a

S O r VEKIRS

On joue qu’elle est belle! Est-ce que ce mot ne résume pas le pressentiment des illusions, de la pitié et de l’indulgence humaines P

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