‹ Un peintre paysanChapitre 67 sur 70 · DE LA SUPRÉMATIE DE L’ÉCOLE FRANÇAISE 3 1 I · texte numérisé non relu

DE LA SUPRÉMATIE DE L’ÉCOLE FRANÇAISE 3 1 I

se plie à tous les tressaillements de l’inspiration et à tous les caprices de la fantaisie, de la remplacer, dis-je, par un procédé trembloté, moyen mécanique de rendre le sentiment en peinture de la même façon qu’en musique le trémolo continu attendrit un orgue de barbarie.

Il y a, sous prétexte qu’il ne faut pas composer, il y a la composition à rebours, qui ne veut rien au centre du tableau, dont le sujet se passe généralement tout en haut d’un grand terrain perpendiculaire, près du cadre d’où sort une partie seulement du personnage principal; composition aussi arbitraire et plus absurde encore que celle qui étalait jadis toutes les têtes des' groupes en grappe de raisin.

Il y a la décomposition des mouvements, d’après la photographie instantanée, au lieu de donner, de ces mouvements, les temps seuls que l’œil perçoit.

Il y a enfin les irisations prismatiques, comme si notre œil était un bouchon de carafe.

Et l’on fait cela au nom de la science et pour exprimer extérieurement des effets cachés, perceptibles seulement à l’aide d’instruments spéciaux.

C’était aussi au nom de la science que, dans certains tableaux militaires du commencement de notre siècle, de trop classiques peintres détaillaient tout l’appareil anatomique à travers

les uniformes rembourrés de hussards aux profils et aux favoris d’Apollon.

Mais la science n’est pas responsable des abus qu’elle entraîne. Elle semble avoir tué beaucoup de bonnes choses, parce qu’elle n’a pas dit son dernier mot. Laissons-la éclairer de nouveaux mystères. Il faut espérer que, loin d’être athéisme et pessimisme, ses affirmations suprêmes seront amour et foi.

Il est naturel de croire que l’art aura tout avantage à s’en fortifier en y cherchant une plus grande certitude.

Le sentiment créateur de l’art allié à l’évidence absolue de la science, peut faire entrevoir dans l’avenir des artistes dont le génie trouvera l’occasion de produire des œuvres plus complètes que celles des maîtres du passé, parce qu’ils seront plus universels et qu’ayant à leur service des moyens plus nombreux et plus puissants, connaissant plus à fond la nature visible étalée dans l’univers et celle invisible agitée dans nos âmes, ils auront le pouvoir d’en résumer avec plus d’intensité les forces et les tendresses ; parce qu’ayant une plus profonde notion des rapports qui unissent les règnes de la création, de l’air et de la lumière qui les enveloppent, leur donnant à chacun son importance relative, son sens secret, les illuminant, les animant sous le prisme magique d’un cer-

DE LA SUPRÉMATIE DE l’ÉCOLE FRANÇAISE 3 1 3

veau plus vibrant, ils arriveront à réaliser triomphalement les divines épopées du monde et leurs suprêmes symphonies.

Non, je ne désespère pas de notre art, malgré les menaces de décadence que je viens d’indiquer et qui n’atteignent que partiellement l’école française.

D’ailleurs tout n’a pas été mauvais dans les tentatives nouvelles ; quelques problèmes intéressants ont été soulevés et parfois presque résolus,

Les avortements mêmes ne sont-ils pas souvent les avant-coureurs de nouvelles créations?

Le public s’habitue aux audaces. Les chercheurs bien équilibrés, parfois trop modestes et timides, en profitent pour oser davantage.

Est-ce que tout n’est pas sorti du chaos?

Cependant, il est temps de veiller sur nous ; car nous avons fait du chemin sans nous en rendre compte sur un terrain où les soi-disant pionniers de l’Avenir nous ont habitués à bien des extravagances.

Je suis impressionniste dans le sens que j’ai tâché de démontrer.

Je trouve que Y Impression est l’âme de l’art. Je ne suis donc pas suspect d’aimer la routine rétrograde.

Il l’était bien moins encore cet artiste d’un génie si candide qui, comme l’alouette, les yeux

3 1 4 JJ E LA SUPRÉMATIE UE i/liCOLE FRANÇAISE

ravis, se levait en chantant dès quatre heures du matin, pour aller, selon son expression charmante, « courtiser la dame », c’est-à-dire surprendre les plus intimes secrets de la nature baignée d’aurore à son petit lever; il était encore moins suspect de soutenir l’art caduc, lorsqu’un jour Corot disait devant moi à Daubigny et à Daumier : « Nous devons nous intéresser même aux écarts de la jeunesse, mais ne plaisantons pas avec les grands principes ; un peu de folie vaut mieux que la mort, mais gare aux fous dangereux ! »

Tous ceux qui ont connu son admiration profonde pour le Poussin, savent ce qu’il entendait par ces principes. Aussi comme dans ses esquisses les plus hâtives il tient compte de la proportion des lignes et de l’effet !

Non! ce ne fut pas un étroit parti pris qui nous ht écarquiller les yeux aux débuts des expositions prétendues impressionnistes. 11 y eut alors un seul, un immense éclat de rire. Artistes et public se tenaient les côtes.

Je suis loin d’approuver cette irrévérence, mais je suis disposé à l’excuser lorsque je songe au caprice surprenant des choses qui, pour la première fois, déconcertèrent notre raison et nos yeux : formes, couleurs entraînées au hasard d une générale danse de Saint-Guy, ou réduites à une simplicité embryonnaire, comme

DE LA SUPRÉMATIE DE l’ÉCOLE FRANÇAISE 3l5

certaine vache chimérique, avec son museau allongé en trompe cl’éléphant, qui faisait ses ablutions dans le bleu à lessive d’un torrent, avec cette stupeur farouche des monstres préhistoriques.

Non, c’était trop drôle!

Ce fut d’abord le rire des gens qui ne virent là qu’une plaisanterie un peu laborieuse.

Eh bien! c’était le commencement d’une école de peinture.

Les névrosés d’une civilisation trop raffinée, les blasés adoptèrent cet art de sauvage et, par la verve paradoxale de leur prosélytisme, lui gagnèrent des adeptes dans cette partie flottante du public qui se met toujours à la remorque des plus ahurissants audacieux, et ils firent de plus ce miracle d’amener les gens raisonnables à une attitude sérieuse. Adieu gaieté!

Les quelques rieurs qui persistèrent rencontrèrent des regards irrités d’apôtres dont les chevelures romantiques et les barbes blanches nous désabusèrent de l’idée que nous concevions de la jeunesse des novateurs, car il fallut bien reconnaître que certains de leurs chefs étaient des ratés d’un âge respectable.

Le mouvement s’étendit. On cria victoire! On avait enfin débarbouillé l’art de son cirage séculaire. On faisait clair! Les adeptes renchérirent sur l’admiration des éducateurs, en-

3 1 6 DE LA SUPRÉMATIE DE l’ÉCOLE FRANÇAISE

courages par des personnages aujourd’hui rentrés dans l’ombre, mais puissants alors, qui aidèrent la soi-disant nouvelle école, soutinrent les incompris, s’en firent une sorte de cour.

Peu s’en fallut que la République, toujours tendre aux opprimés et aux disgraciés, ne marquât de son sceau officiel cet art apocalyptique, ce qui eût fait passer pour réactionnaire tout artiste peignant et dessinant.

On imprima, sur ces choses informes, de dithyrambiques éloges qui eussent blessé la modestie de Michel- Ange et de Raphaël.

On évoqua tout le martyrologe des incompris.

On cita l’exemple des Delacroix, des Rousseau, qui, hélas! ne purent point protester.

Certains jeunes gens s’en émurent, négligèrent les études sérieuses pour se lancer au hasard de leur caprice, croyant trouver dans cette voie une source de gloire et de fortune facile à exploiter.

Je ne veux pas attacher trop d’importance à ce mouvement impressionniste même outré; c’est un ruisseau qui a débordé mais qui va rentrer dans son lit. Ses hommes de talent reprendront leur équilibre; des autres, il ne sera plus question.

Cependant il est fâcheux de constater qu’il a

DE LA SUPRÉMATIE DE l’ÉCOLE FRANÇAISE 817

fait irruption jusque dans nos écoles, malgré les professeurs, et que nous avons eu ce spectacle étrange de voir au-dessus du Vatican, de Michel-Ange, de l’admirable campagne de Rome, à travers la barrière des Alpes, la villa Médicis elle-même, en dépit de ses éminents directeurs, jeter parfois vers la parisienne Notre- Dame-de-Lorette des regards inquiets des nouveautés étalées alentour.

Et ce n’est pas tout : devant la faiblesse de certains envois de Rome, les auteurs de ce désordre, les coupables d’une indiscipline funeste, se débarrassent de toute responsabilité en accusant les écoles et les professeurs, temples et gardiens de la saine tradition.

Ceci n’est pas sans gravité. Nous espérons que l’État soutiendra les professeurs en veillant à ce que des encouragements trop peu réfléchis ne viennent contrarier leur mission.

Oui! tout est sorti du chaos, mais veillons sur nous.

Travaillons et ne nous payons pas de vains mots.

S’ils revenaient, Rembrandt et Léonard de Vinci seraient fort étonnés d’entendre parler de réalisme, symbolisme, tachisme, intentionnisme et de tout le gâchisme dont on s’occupe aux tables de marbre, en buvant l’absinthe.

J’ai dit tout à l’heure que le public s’habitue

3 1 8 DE LA S U P R É M A ï I E D E L 'ÉCOLE F R A N Ç A 1 S E

aux audaces, ce qui est un bien, mais il ne se laisse pas longtemps prendre à l’absurde, heureusement aussi.

Il a conscience de son ignorance, il est plein de bonne volonté pour apprendre ; c’est un élève docile aux démonstrations. Mais sous prétexte qu’il n’a pas compris de suite les Rousseau, les E. Delacroix, les Millet, on lui a fait avaler tant de couleuvres qu’il en est devenu rêveur.

En somme, il comprendrait le génie si celuici se comprenait toujours soi-même et ne perdait jamais son chemin.

Nous avons vu jusque chez E. Delacroix lui-même des erreurs qui excusent la longue résistance d’une partie du public à ses brillants débuts.

C’est un grand point pour un artiste de ne pas s’égarer hors delà mesure de ses aptitudes, d’en sonder la profondeur, d’en explorer les limites et de s’y fortifier.

Il faut aussi se rendre compte de ce que doit être l’art lui-même, pour ne pas perdre trop de temps en recherches inutiles. La vie est courte.

Je crois sur ce sujet avoir dit mon sentiment à plus d’un endroit de mes livres.

Je ne puis que me résumer en finissant celui-ci.

DK LA SUPRÉMATIE DE i/ÉCOLE FRANÇAISE 3ig

Je ne m’adresse naturellement, pour cette dernière démonstration, qu’aux personnes nées artistes, c’est-à-dire amoureuses de la nature; assez ardentes, assez nerveuses pour ne pas rester impassibles devant aucune de ses manifestations; qui, frappées par tous ses aspects, vibrent à tous ses cbocs; pour qui il n’est pas indifférent qu’un ciel soit opaque ou limpide, qu’un muscle ait ou n’ait pas sa souplesse, un œil sa fluidité, un os sa solidité; aux personnes, enfin, que transporte l’admirable harmonie de l’univers.

C’est cette harmonie qui tient le monde en équilibre ; ce sont aussi des harmonies qui donnent et conservent la vie à ces autres mondes que l’on appelle des œuvres d’art.

D’abord, pourquoi sont-elles des mondes?

Parce que leurs créateurs assemblent et édifient leur œuvre autour d’un centre d’attraction et d’action, autour d’une idée mère qui préside à tous les éléments dont ils se servent, en commande les ressorts, en surveille les rapports et peut les modifier à l’infini, selon sa féconde passion, pour les faire concourir à l’expression harmonique qui en émane, riante ou triste, calme ou poignante.

Cette idée mère c’est le sujet.

J’attends ici ceux des prétendus novateurs qui se moquent de tout sujet en peinture.

Oui! c’est le sujet, non pas comme l’entendent le bourgeois et ces novateurs, non pas une anecdote quelconque superficiellement sentimentale ou bouffonne ou même un grave sujet d’histoire; non! ce sujet sera une impression d’âme, un sentiment d’ivresse, de douleur, de puissance ou de fraîcheur, de sérénité, de candeur, de gaieté même, enfin, toute émotion capable d’inspirer un peintre, provoquée par le spectacle de la vie ou d’un simple paysage, et qui laissera son empreinte à l’imitation de ce spectacle ou de ce paysage.

C’est ce que j’appelle le sujet esthétique.

L autre, le sujet accidentel qui vient s’y adapter, n’est qu’un prétexte.

L artiste conçoit d’abord une impression, c’est la vraie création, il cherche ensuite quel titre il lui donnera. Parfois le sujet accidentel se présente d’abord à son esprit, mais il n’existe, en tant que valeur d’art, que lorsqu’il entraîne avec lui l’idée esthétique qui seule lui donne son prix.

Ici, on le voit, c’est l’âme immortelle s’emparant de la création de Dieu pour produire sa création à elle.

Il y a des tableaux auxquels on peut, sans inconvénient, enlever ou ajouter un ou plusieurs personnages ou accessoires ; ce ne sont pas des œuvres d art. A celles-ci il est défendu de tou-

DE LA SUPRÉMATIE DE l’ÉCOLE FRANÇAISE 3a I

cher, non plus qu’aux rouages d’une montre. Un rien détruit l’équilibre de leurs lois.

Un chef-d’œuvre d’art est si bien un monde, qu’on n’y peut pas plus supprimer un caillou, qu’une étoile au ciel.

C’est pourquoi les arts, comme les vertus dans l’ordre purement moral, sont les agents les plus sublimes de l’esprit humain.

Tel est le but.

Ce n’est pas celui des copistes et des habiles faiseurs de morceaux.

Il peut néanmoins, dans une mesure relative, être atteint par tous les genres, même par une nature morte, puisque alors l’objet qu’elle représente, que modifie la pensée, a moins d’importance jiar lui-même que par la sensation qui lui a donné son caractère et qu’il transmet au spectateur.

On le voit, l’art comme je le comprends est absolument libéral et laisse carrière à l’expansion de tout tempérament, ne réservant que l’inviolabilité des lois éternelles inscrites au fond de la conscience et du bon sens.

Maintenant quel es t le moyen d’arriver à ce but ?

Par l’observation constante et la méditation des lois de la nature ; par la contemplation des chefs-d’œuvre; par le travail!

Il est entendu que j’admets d’abord le don, la vocation .

322 DE LA SUPRÉMATIE DE l’ÉCOLE FRANÇAISE

Cela n’a pas l’air très compliqué.

Cependant il existe, depuis l’antiquité grecque et surtout depuis la Renaissance, bon nombre de bouquins qui raisonnent doctement ou divaguent subtilement sur cette matière.

Ils n’ont pas beaucoup avancé la question, sauf deux ou trois traités écrits par des auteurs qui, comme Léonard de Vinci, avaient tenu le pinceau ou l’ébauchoir.

Faute d’avoir pratiqué l’art dont ils parlent, d’avoir tressailli à ses tressaillements, d’avoir vécu ses phases diverses, d’avoir senti s’agiter dans leur cœur les joies de ses triomphes, les désespoirs de ses défaites ; la plupart des théoriciens, dans leurs longs, consciencieux et ingénieux travaux, n’aboutissent souvent qu’à des rébus dogmatiques, à des aphorismes sans vie : or la vie seule est féconde !

Ils restent dans les abstractions didactiques absolument fermées au public.

Les artistes n’y mordent pas et quelques savants, seuls, les digèrent inutilement dans un platonique et stérile dilettantisme, incapables eux-mêmes de les expliquer clairement.

J’ai essayé autrefois quelques-uns de ces bouquins vénérables et j’avoue que malgré le respect qu’ils m’inspiraient, respect plein de trouble et de mystère, ils m’ont parfois servi d’oreiller.

DE LA SUPRÉMATIE DE i/ÉCOLE FRANÇAISE 323

Et je me croyais stupide et me désespérais d’y voir si peu de jour.

Il y avait surtout les profonds critiques allemands qui, à grands frais d’érudition, de fortes lunettes et de patience, fouillent toutes les poussières, entassent des montagnes d’arguments, Pélion sur Ossa, pour prouver que tout bien pesé et considéré, le brouillard c’est de la brume.

Ces travaux vertueux méritent à coup sûr tous les honneurs et les ont obtenus, mais d’après les fragments de traduction que j’en ai lus. je suis bien forcé de dire que je les trouve suffisamment ennuyeux.

Je dois à mon pays la justice de reconnaître que les donneurs de recettes sont plus amusants à Paris.

Comment n’y avoir pas d’esprit après Diderot ? Hélas ! il faut avouer qu’il n’y aurait pas grand mal à ce que beaucoup d’entre eux en eussent moins et apprissent autre chose qu’une fine et aimable bienveillance.

Ceux-ci du moins ne blessent personne.

Nous avons aussi de brillants critiques d’art, Taine, par exemple, que la France vient de perdre, et bien d’autres esprits de haute distinction que l’opinion désigne et parmi lesquels plus d’un de mes lecteurs se reconnaîtra.

Je vise seulement nos Zoïles improvisés qui, pour ne rien savoir de notre art, n’en foudroient

324 DE LA SUPRÉMATIE DE l’ÉCOLE FRANÇAISE

pas moins nos expositions de peinture de leurs jérémiesques imprécations, ne parlant que de 1’abaissement de notre école de France sur les doigts de laquelle ils frappent en se servant de la férule étrangère et en lui proposant pour modèle, à elle si pleine de sève, quelque frêle et anémique produit d’Albion et d’outre-Rhin.

Paris en a été un instant troublé, maintenant il s’en amuse et ne tardera pas à leur dire :

« Assez ! assez de votre prose aux néologismes prétentieux que je ne comprends pas et que vous pourriez bien ne pas comprendre vous- ' mêmes, incohérentes fusées d’artifice pédantesque pour dérouter le bon sens du public ahuri » .

Et à ceux qui se servent d’un talent réel quoique étrange, pour pousser les artistes à toutes les licences, il commence aussi à crier :

« Assez d’insultes aux grands travailleurs du passé qui ont longuement médité leurs éternels chefs-d’œuvre, aux Phidias, Michel-Ange, Léonard, Rembrandt, le Poussin et tant d’autres vaillants maîtres ; assez ! n’insinuez plus que le génie a le droit de tout faire sans étude, par son seul caprice pour loi et moralité. Vous avez assez détourné de leur voie les peintres les mieux doués, dont les débuts avaient été remarquables, par vos éloges outrés ou aveugles, leur persuadant qu’il est beau, qu’il suffit de dissoudre,

DE LA SUPRÉMATIE DE l’ÉCOLE FRANÇAISE 3a5

dans les limbes, de pâles fantômes ingénieusement mouvementés, molles nébuleuses d’un rêve et dont, avec plus de précision, on pourrait faire vivre la crépusculaire poésie ; vous avez assez exalté, comme des marques de génie, les bizarres tentatives de peintres qui firent jadis de beaux tableaux, qui pourraient encore les retrouver et que vous poussez de plus en plus vers je ne sais quel pays de Cocagne où les paysages en sucre s’agrémentent de tous les prestigieux secrets accessibles à la confiserie, depuis les fondants neigeux, les violettes, les angéliques printanières, jusqu’aux gélatines les plus vermeilles ; pays enchantés, qu’ils disent jfieins de frissons nouveaux, pays de rêves informes, dont les ciels ont pour constellations des cristallisations et baignent des monuments d’une architecture née sous le moule des pâtissiers. »

Artistes, amis confrères, n’écoutons plus ces prophètes de malheur et surtout ces critiques au dangereux enthousiasme dont je ne nie pas la maladive éloquence, mais qui parlent, avec une passion aveugle, de choses qu’ils ignorent, ni les pauvres ratés de la littérature, à qui on donne à faire la critique d’art, parce qu’ils ne savent rien de rien.

Non! n’écoutons plus ceux qui prêchent un art trop facile d’où l’on a supprimé la forme, le modelé, les plans, la perspective, tout ce qui

gênait! Et c’est à Paris que l’on préconise cet art, à Paris si plein de merveilles, où les palais, les bibliothèques et les musées accumulent tout le génie humain ; à Paris où la nature prodigue ses grâces enchanteresses à travers d’innombrables rameaux, parmi les jardins bordés de nobles terrasses, fleuris de fleurs et d’enfants; à Paris si grand et qui laisse venir à lui les petits oiseaux dont les chants ingénus se mêlent aux profondes symphonies de l’art!

Hier, je sortais du concert Colonne. Je suivais le quai, ivre encore des célestes harmonies de Beethoven.

Tout à coup, mes regards perdus dans le rêve s’éveillèrent comme en sursaut, frappés par le plus admirable poème de l’art et de la nature. A travers la fauve dentelle des larges peupliers éclaircis par l’automne, sous un ciel resplendissant d’or et de pourpre, le crépuscule, de sa pénombre violâtre, voilant tout détail, laissait, seule, saillir la silhouette transfigurée des palais agrandis. A leur pied, la Seine roulait en vagues remous miroitants ses flots d’or vert en fusion.

Dans l’extraordinaire fluidité de l’air rose et de l’eau diaprée d’iris, erraient de brumeux bateaux à peine visibles à leurs feux de rubis.

Mille étoiles, émeraudes, topazes et diamants, marquaient la ligne des quais et des ponts dont

DE LA SUPRÉMATIE DE l’ÉCOLE FRANÇAISE 327

les arches dormaient dans le mystère d’une diffuse transparence bleue, à demi cachées sous les arbres immobiles. Autour de cette paix, la grande ville bruissait et remuait.

C’était attendrissant et prodigieux! Un nom était cl’abord sorti de ma bouche : « Corot ! » Puis je me dis que les Paradis du maître sont plus gris, moins intenses, moins solennels, moins féeriques aussi.

Et devant la majesté de tes lignes, l’exquise tendresse de tes teintes, leur richesse sobre et vibrante, ô divin poème de silence et de bruit, de magie éclatante et recueillie, je saluai la vraie, celle que j’adore, l’éternelle Impression.

Je crois avoir dit toutes mes raisons de craindre et d’espérer, et finalement, c’est vers l’espoir que je penche. J’ai confiance aux vertus françaises, la bonne foi, l’ardeur, le désintéressement et l’amour des nobles passions.

Le public parisien a l’horreur du banal. Il a trop écouté ceux qui le poussaient vers les étrangetés de mauvais aloi ; il se retourne de plus en plus vers le beau et le vrai.

N’oublions pas, artistes, que c’est à nous de faire le goût. Quelque audacieuses que soient nos tentatives, suivons le conseil de Corot, respectons les lois éternelles.

N’imitons pas ceux qui délaissent le Louvre.

Il est bon, après une campagne dans la na-

328 DE LA SUPRÉMATIE DE l’ÉCOLE FRANÇAISE

lure, d’aller comparer nos observations à celles des vieux maîtres. Ils nous parlent du fond des siècles et leurs conseils n’en ont que plus d’autorité. Ce qui a duré si longtemps a de fortes chances d’être vrai. On veut nous démontrer qu’ils radotent. N’en croyons rien. Évidemment ils ne doivent pas comprendre grand’chose aux étincelants paradoxes. Ils se contentaient de connaître leur art.

Et surtout travaillons !

Sans prétendre, comme Buffon, que la patience est le génie, je pense que l’étude approfondie des grandes branches de l’art est indispensable à la création des chefs-d’œuvre.

Construisons d’abord ! Pas d’édifice sans base ni charpente ! C’est banal de le dire.

Commençons par être maçons et charpentiers.

Le puissant sculpteur Fremiet m’a raconté que le grand Rude mettait d’abord entre les mains de ses élèves la règle et le compas.

D’ailleurs la nature ne livre son mystère et sa volupté secrète qu’à ceux qui l’étreignent avec amour et persistance dans un incessant combat. Elle ne cède qu’aux forts et infatigables.

C’est de plus une maîtresse singulièrement compliquée et qu’il faut simplifier dans les images que nous ferons d’elle. Pour cela nous

devons la connaître bien à fond, pour éviter le piège de ses fuyantes coquetteries. Notez que simplifier la nature, c’est en extraire l’essence, la suprême expression dégagée des vulgaires banalités.

Rien de plus délicat, de plus dangereux et qui demande une main plus sûre.

Car enfin, ce n’est pas simplifier une prairie, par exemple, que de tendre un drap de billard sur lequel on aligne une rangée de balais simulant les arbres, entre des moutons japonais et des bergers calqués sur les vases étrusques. A ce compte, les jouets d’enfants simplifieraient aussi la nature !

Travaillons à y arriver plus sûrement, en revenant à cette lumière primordiale dont les anges ont un instant illuminé notre berceau ; travaillons, afin qu’à force de creuser, nous puissions retrouver, près de sa sœur la vérité, au fond de quelque puits idéal, cette vertu que j’ai entrevue au commencement de ce livre et que je salue en le terminant, la divine candeur!

Travaillons sans trop nous occuper des critiques éphémères. Entretenons parmi nous la noble émulation, mais resserrons les liens de notre grande unité d’efforts. Nous lui devons, en grande partie, nos AÛctoires.

Prenons garde que nos discordes ne profitent qu’à l’étranger qui, je l’ai dit, s’est jeté dans la

330 DE LA SUPRÉMATIE DE i/ÉCOLE FRANÇAISE

lutte avec toutes les prérogatives françaises et même avec des avantages que, par un discret sentiment d’équitable répartition, nous croyons juste de nous refuser à nous-mêmes, dans les salles des Champs-Elysées.

Mais, me dira-t-on, l’art n’a pas de frontières ; il doit être universel.

Je ne crois pas, dans aucun de mes écrits, être en contradiction avec cette vérité.

Que cela ne m’empêche pas d’affirmer, avec la conviction la plus profonde que, en France, l’intérêt de l’art ne sera jamais en désaccord avec celui du pays, mais que si cela était possible, la patrie devrait passer d’abord! Car si l’art n’a pas de patrie, les artistes en ont une.

D’autres disent : « Est-ce que Paris n’est pas la capitale de l’esprit humain ? » Il l’était, il l’est encore, comme cœur de la France! Le vaisseau qui porte son génie a lutté victorieusement contre bien des tempêtes, il ne craint ni nos fureurs ni nos folies, mais le jour où tous les courants étrangers viendraient s’agiter dans la Seine, le Fluctuai uec mergitur pourrait bien n’être plus une vérité.

Mais je ne crains pas cela.

Je suis convaincu que nos frères égarés sont animés comme nous de patriotisme; ils n’ont pas vu où les menait cette lutte déplorable; ils ne prévoyaient pas cette critique si juste de

UE LA SUPRÉMATIE DE l’ÉCOLE FRANÇAISE 33 l

notre ami Gérôme qui a si bien démontré, par un mot très expressif que je ne donnerai pas, bien qu’il m’y ait autorisé, qu’une association artistique ne peut être nationale ni même internationale tant qu’elle repoussera la grande Société des artistes français, si vaillante et si fraternelle pour tous. C’est une situation qui ne peut pas, qui ne doit pas durer : tout Français comme tout étranger le comprendra.

Aussi j’entrevois, dans un avenir très prochain, la grande réconciliation que j’appelle de mes vœux les plus ardents. Non! nous ne tarderons pas à nous embrasser et le jeune et éminent ministre auquel j’ai fait allusion, pourra bientôt préconiser d’autres moyens d’émulation que cette triste division qui ne sera plus qu’un souvenir, et il sera heureux de boire à nos banquets redevenus vraiment fraternels. Et l’art français rentrera dans son grand lit et reprendra son cours pacifique et civilisateur. Le jour où cessera cette division funeste sera un des meilleurs de mon existence d’artiste, et l’idée d’avoir pu contribuer à hâter le moment de cette réconciliation sera pour moi une des joies les plus pures de ma longue carrière. Mais j’ai hâte de conclure.

Travaillons! et changeons moins nos directions toujours inquiètes d’essais nouveaux ; nous aurons beau faire, nous ne trouverons jamais

333 DE LA SUPRÉMATIE DE l’ÉCOLE FRANÇAISE

un terrain où nous serions tous des grands hommes et où chacun serait le plus grand de tous.

Travaillons pour l’art, ce sera travailler pour notre bonheur. Car le succès même ne le donne pas.

Ayons plus de conscience que d’ambition.

Les grandes angoisses attendent les grands orgueils.

Ne nous décourageons pas à voir s’évanouir nos rêves. Les illusions sont les fleurs de la vie ; rien de plus fragile ! Elles tombent aux secousses de 1’ âme comme les fleurs aux remous du vent. Mais elles laissent après elles un fruit.

Au lieu de gémir sur leur chute, faisons comme l’arbre, tâchons d’en nourrir les fruits.

Travaillons, et ne nous inquiétons pas de la modernité. Celle qui restera ne s’affiche pas seulement aux kiosques des boulevards, elle est dans notre cœur et nous ne pouvons y échapper.

Quant à la gloire, nous ne sommes jamais sûrs de l’avoir saisie. Comment jouir d’une chose aussi incertaine, et qui pourrait n’être qu un mirage? Et quand parfois un artiste, au milieu du succès, se laisse aller à la douceur des éloges et, un instant, se croit un grand homme, comme à la première énigme que lui posera la nature, lorsque, dans l’isolement, il sentira de nouveau son impuissance de-

Page 1