L’ÉCOLE FRANÇAISE
Ami lecteur, je vais bientôt te quitter, très à regret, je te l’assure.
Lorsque j'ai commencé ce livre, je m’effrayais de la longueur qu’il me laissait entrevoir en perspective; maintenant il me semble court. Il en est de même de la vie. L’enfance n’en voit pas la fin et le vieillard est surpris de l’avoir si vite traversée. A peine a-t-il eu le temps de s’y reconnaître, qu’il entend le signal du départ.
Il me semble que j ’ai si peu exprimé de ce que j’avais à dire! Si je m’écoutais, je prolongerais ces confidences; mais je m’arrête. Ce chapitre doit être le dernier et je désire y résumer mes pensées sur l’art que j’ai cultivé toute ma vie et en particulier sur notre école française.
Sa marche actuelle est l’objet de beaucoup de
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controverses. Que d’encre usée à ce sujet ! Gela prouve son importance.
Comme membre du jury des expositions internationales, j’ai eu l’ineffable joie d’assister à ses éclatants succès qui ont été de vrais triomphes. J’entends encore les plus illustres étrangers proclamer bien haut son incontestable supériorité.
Oui, c’est un fait aujourd'hui indiscuté.
La France possède cette suprématie de l’art qui a appartenu, dans le cours des âges, à la Grèce, à l’Italie et aux Pays-Bas. Elle y était depuis longtemps préparée et il dépend d’elle de la garder par son travail et sa vigilance.
Exposant depuis 1849, ^ y a près d’un demisiècle que je suis témoin de son mouvement et que je m’y suis trouvé mêlé.
J’y arrivai en même temps que Courbet, que Baudry et que Millet, au grand moment des Corot et des E. Delacroix, des Ingres, des Th. Rousseau, des Daubigny, des Dupré, des Troyon, des Meissonier, des Robert-Fleury, des Scheffer, des Charlet et des Raffet et de bien d’autres grands talents, sans parler de ceux qui sont encore dans la lutte.
Jamais notre école n’avait donné autant de preuves de vigueur et d’élévation.
Comment y était-elle arrivée? Depuis a-t-elle continué sa marche ascendante? C’est ce que je
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voudrais reclierchér sommairement dans ces dernières pages.
Grâce à sa puissante et féconde unité associant dans un commun effort une grande diversité de recherches, grâce à un enseignement souvent critiqué, mais mieux organisé que dans les autres pays ; grâce à d’importants encouragements, l’école française, depuis environ deux siècles, a pu développer brillamment les qualités de son génie.
Même lorsqu’elle a subi des influences étrangères, en gardant son originalité toute de goût et de clarté, elle a transformé ses emprunts ; elle a rendu plus qu elle n’a reçu. Dans tous les cas, elle a poussé plus loin que ses rivales ce sens de la proportion et cette pondération dans l’ensemble des qualités qui, lorsqu’elles ne refroidissent pas l’inspiration , lorsque au contraire elles la servent en augmentant son intensité, font les chefs-d’œuvre.
L’art français a toujours été jaloux de garder ses dons de race.
Le Poussin, par exemple, qui s’est si longtemps inspiré de l’Italie, est pourtant resté bien français. Sa sève natale a résisté à son séjour si prolongé dans ce pays, et c’est à la fin de sa vie qu’il a le plus affirmé ses qualités personnelles, c’est-à-dire françaises, lorsque s’appuyant sur ses fortes études, se dégageant d’une pression pédagogique d’abord trop subie, il s’abandonna
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à son extraordinaire sentiment de la nature, surtout dans ses derniers tableaux où son inspiration rafraîchie par des souvenirs d’enfance et sa main que l’âge a rendue tremblante, ajoutent, à une science profonde, je ne sais quelle ingénuité touchante.
Le Poussin peut marcher avec les plus forts. Nul plus que lui n’eut le sens de la proportion.
Les autres grands peintres de notre pays ont aussi gardé leur caractère national.
J’ai tenu à citer tout d’abord le Poussin, mais je pourrais les nommer tous, ces grands artistes, depuis les gothiques dont les cathédrales laissent loin d’elles celles des autres pays, depuis les miniaturistes dont le merveilleux Jean Fouquet, qui, au point de vue de certaines recherches de forme et de couleur, semble avoir pressenti les aspirations modernes.
J’aurais pu nommer les portraitistes du xvie siècle, François Glouet et bien d’autres dont le goût est si délicat, si charmant d’élégance exquise, et je pourrais prolonger jusqu’à nos jours la liste de mes témoignages; car notre originalité nationale ne s’est pas perdue sous les diverses influences étrangères; David et Prud’hon ont vu les Grecs, Eug. Delacroix s’est parfois pénétré de Rubens, Th. Rousseau prend conseil des Hollandais, Ingres poursuit Raphaël et consulte les médailles et
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les camées antiques, mais tous valent surtout parleur originalité géniale et restent, parle caractère général, attachés à la grande unité française.
Nous avons même des maîtres, comme Gros et Géricault, qui ne semblent procéder que d’eux-mêmes, le dernier surtout.
Cette fidélité de la France à suivre les inspirations de son propre génie est un des secrets de sa puissance. Cette puissance est le produit de longs efforts tendant au développement de ses qualités natives. Elle s’appuie sur le passé pour préparer l’avenir.
La grandeur de ce résultat doit l’encourager à persister et à ne jamais faire la folie de rejeter au loin ce sens du goût que tous lui envient et qu’elle sut toujours associer aux exigences des temps et aux conquêtes nouvelles.
Depuis quelques années il est de mode, dans un certain monde, de s’éprendre de tout ce qui est étranger au détriment de notre mère patrie.
Les Grecs avaient aussi la manie de frapper sur leurs gloires, mais ils n’avaient pas celle d’exaller les barbares.
Je n’ai pas besoin de dire que j’entends ici ce mot dans le sens grec. Je reconnais à chaque peuple son génie particulier.
Celui de la France est clair comme le cristal de roche. Ou’elle se garde des brouillards où s’éteindraient ses étoiles.
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Les étrangers peuvent lui être supérieurs sur certains points; ce n’est pas une raison pour perdre le sentiment des avantages que d’autre part nous avons sur eux ; ce n’est pas une raison pour les imiter.
Certains maîtres que l’on pourrait citer sont d’ailleurs des génies si originalement créateurs qu’ils semblent ne tenir d’aucune école, parce qu’ils dominent toutes les écoles. Soleils solitaires, ils nous envoient de si haut leur lumière qu’ils en inondent le monde entier et l’éclairent.
Ces maîtres, étrangers ou non, ont tous cette qualité géniale qui brille dans l’école française : la Clarté; cette clarté suggestive et inimitable aussi qui fait saillir une pensée simple et rayonnante, du fond de l’infini; car rien ne réveille plus de divins mystères que la clarté d’un chefd’œuvre.
Les esprits obscurs, au contraire, n’ont le plus souvent qu’un semblant de profondeur.
Bien qu’un certain courant cherche à l’y pousser, la France se gardera bien d’abandonner cette suprême qualité et de lâcher cette proie incomparable pour l’ombre d’exotiques fantômes.
Elle continuera à être hospitalière à l’étranger, à faire appel à ses lumières, à lui ouvrir ses arènes; à ne pas lui mesurer les couronnes méritées; l’étranger continuera à lui apporter son goût de terroir dont elle est friande ; mais elle
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commence à comprendre qu’elle commet une lourde faute en étendant au delà de ses frontières la direction de son art.
Elle ne tardera pas à reconnaître le tort qu’elle fait à sa suprématie, en encourageant l’introduction de l’étranger, avec toutes les prérogatives françaises, même celle de membre du jury, dans le sein d’une société dite Nationale, et qui reste strictement fermée à la très grande majorité des artistes français les plus méritants à moins qu’ils ne s’engagent à ne plus exposer aux Champs-Elysées, engagement également exigé des artistes étrangers.
Quelle est sa raison d’exclure ainsi, hostilement, la société mère, celle-ci de beaucoup la plus nombreuse et vraiment nationale P Les auteurs du règlement qui la repousse ont-ils eu à se plaindre d’elle? Non seulement elle a contribué avec empressement à les mettre en lumière ; mais elle leur ouvre toutes grandes les portes de ses salons et elle les garde encore inscrits sur la liste de ses membres, ce qui nous permet de nous revoir à nos banquets toujours cordiaux et même aux votes de nos médailles d’honneur oii ils doivent retrouver les échos d’applaudissements qui autrefois ont été pour eux.
J’ai entendu, un soir de fête, une voix officielle affirmer que « la division, mauvaise en politique, est excellente en art comme stimulant ».
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Oui, mais à condition que nos débats se passeront entre Français, à condition qu’un des partis ne mettra pas l’étranger dans son jeu pour se ménager, comme privilège, aux diverses expositions du monde, une influence qui doit rester tout entière à notre pays.
Voilà ce que la France ne tardera pas à voir.
Je suis d’ailleurs convaincu que la plupart de nos confrères, inconsciemment égarés, n’avaient pas prévu les conséquences de la scission. Ils reviendront de leur erreur. Ils effaceront au moins de leur règlement ces deux articles si nuisibles aux intérêts nationaux.
Oui, toute la France des arts restera française !
La grande Société des Artistes français, consciente de sa force et de la valeur de ses titres, est restée fidèle à son rôle fraternel et conciliateur. Qu’elle y persiste fermement.
Le pays est avec elle, comme elle est avec le pays. En vain une certaine presse l’attaque avec une incompréhensible violence, elle n’a rien à craindre de l’avenir. Elle est soutenue par le grand public etl’élite des autorités intellectuelles .
Elle n’est pas exclusive, elle n’a pas de partipris et toutes les originalités peuvent s’y faire jour.
On a blâmé ses récompenses dont on a été bien heureux autrefois, mais qu’on ne veut
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plus pour les autres ; comme si ces récompenses n’étaient pas, au milieu de tous les cris de Babel, le seul moyen pour les artistes d’apporter leur part à la direction de l’opinion. D’ailleurs, ceux qui crient contre ses exempts et ses hors concours, n’ont-ils pas leurs associés et leurs sociétaires ? Ils distribuent leurs diplômes comme nous distribuons les nôtres. On joue sur les mots.
Qu’on me pardonne une digression que j’ai crue utile ; je rentre dans le cœur de mon sujet.
Il est aussi un point sur lequel notre école doit veiller. Beaucoup de ses membres, même les mieux doués, négligent les études premières, dans leur hâte d’arriver plus vite au résultat.
Je me souviens avec quel respect nos maîtres nous parlaient de ces travaux préliminaires qui consistent surtout en une fervente recherche de la forme.
La banale table à modèle devenait un autel lorsqu’elle portait le chef-d’œuvre de la création. Avec quel amour ils nous parlaient de l’admirable structure du corps humain.
Certes bien des maîtres aujourd’hui continuent cet enseignement. Sont-ils aussi religieusement écoutés ?
Combien de jeunes peintres négligent le dessin et le modelé dont j’ai taché de démontrer l’importance !
MMH
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Oh! je ne suis pas de ces vieillards chagrins qui n’aiment que l’époque de leur jeunesse ; je sais tout ce qui nous manquait.
Je sais aussi qu’elle est nombreuse et vaillante la phalange des vrais artistes qui soutiendra longtemps encore l’honneur de l’école française.
Je crois d’autre part avoir prouvé que je ne suis pas partisan de l’immobilisme en art, j’aime les tentatives nouvelles et j’admire l’héroïsme des sentinelles perdues; mais je ne puis m’empêcher de me rappeler avec regret ces ateliers où la forme était si respectueusement cherchée par des jeunes gens pour qui le Louvre était un temple ; je ne puis m’empêcher de jeter un cri d’alarme, en voyant les préoccupations d’une partie de la jeunesse abandonner l’étude des qualités solides et préférer l’éclat plus ou moins juste des ébauches hâtives, et dans sa prétention à créer un art absolument nouveau (chose absolument impossible), affecter une inexcusable indifférence pour les maîtres du passé.
Surtout que la partie saine de notre école ne se laisse pas envahir par la névrose décadente qui menace toutes les formes de l’esprit. Car trop souvent, de nos jours, la pensée, celle du moins qui se dit renovatrice, lorsqu’elle veut reconstruire sur les ruines par elles détruites, et sitôt qu’elle sort des sciences exactes, semble se remuer dans le vide, ne produisant pour jus-
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tifier son irrespect absolu de la tradition que des subtilités paradoxales, des anomalies étranges ou parfois des toxiques aux saveurs mortelles, caprices dévergondés affolant les cerveaux blasés sur lesquels les vertus simples, les émotions naturelles n’ont plus de prise.
Dans ce monde déséquilibré le sens commun n’est plus que banalité. Les harmonies pures et profondes sont sans effet sur les rétines énervées. C’est trop vulgaire de regarder les étoiles au ciel même, on préfère chercher leurs troubles reflets dans les miroirs grimaçants ou dans les mares fétides.
Et le mal vient de loin. 11 remonte au premier homme qui a ébranlé la croyance aux vertus divines.
Devant cette désorientation si fréquente des esprits, j’entends tous les jours crier et je crie moi-même à la décadence ! Mais nous n’y croyons guère.
Nous vivons au milieu d’une étrange complication de sentiments et d’idées qui nous font perdre la grande notion du simple.
Ce simple, les anciens le rencontraient tout naturellement, et nous en sommes distraits par beaucoup de préoccupations nouvelles ignorées d’eux.
Ils étaient simples sans s’en douter, tandis que nous ne le devenons qu’à grands efforts et
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que, symptôme inquiétant, nous admirons nousmêmes notre simplicité.
Que de vieux maîtres se sont considérés comme de braves ouvriers, ont fait consciencieusement leur tâche, donné tout ce qu ils pouvaient tirer d’eux-mêmes, ne cherchant pas au delà, sans vain orgueil, et qui pourtant ont rencontré la divine inspiration !
Ils ne se tourmentaient pas d’idéal, mais ils croyaient au Paradis, à son Dieu, à ses vierges et à ses saints.
Humains et mystiques tout ensemble, ils ne raffinaient pas leur sentiment, mais ils avaient cette foi qui pousse à bout les oeuvres, sans mesurer le temps, pour l’amour de Dieu.
Beaucoup oubliaient de les signer.
Ils avaient la ferveur et la candeur, cette vertu des enfants.
Oh! comme toute l’habileté et le brillant étalage des triomphateurs touche moins que l’honnête ingénuité des Primitifs !
Leurs laideurs, leurs sécheresses, leurs défauts sont expressifs. Ils ont vraiment souffert de la passion de leurs Christs ; la douleur de leurs Vierges mères a pleuré dans leur âme.
Que nos mystiques d’aujourd’hui en sont loin !
Ce n’est pas en imitant la naïveté des gothiques qu’on la fera revivre.
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Imprégnons-nous de leur âme, mais ne perdons pas notre temps à nous approprier leur procédé plein d’adorables barbarismes dont nous sommes absolument incapables.
Ils étaient simples de cœur.
Donc, remontons à leur source pour nous rafraîchir et poursuivons notre route.
Nous sommes tous des chercheurs, en avant !
Nous devons cependant reconnaître que les conquêtes de l'art contemporain n’ont pas encore toute l’importance que certains esprits veulent bien leur accorder. Elles ne sortent guère de ce que nous appelons Y effet. L’effet est une des choses les plus nécessaires à l’art: mais les quelques découvertes qui ont agrandi son domaine se sont trop souvent exprimées au détriment des grandes qualités de fond que les anciens se gardaient bien de négliger.
Tels, de nos jours, ont inondé de soleil des figures qui ne sont même pas construites; d’autres noient dans la magie crépusculaire des arbres, des animaux, des personnages dont les formes ont perdu tout accent.
Il semblerait que le soleil, le ciel et l’air ont pris l’importance que les anciens accordaient a la figure humaine.
Certes, le souci des effets délicats et imprévus doit être encouragé; il caractérise d’une façon charmante notre école et donne à ses
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produits une très intéressante variété. Il peut ajouter singulièrement à l’expression du sentiment et je le crois appelé à donner à l’art futur une très profonde physionomie; mais il ne produit que des résultats incomplets lorsqu’il n’a pas pour base la science du grand et du vivant dessin.
La figure humaine a beaucoup à gagner à se trouver enveloppée d’une lumière poétique et vraie, mais à condition de conserver sa prééminence. Même dans un paysage, elle est trop noble pour être introduite comme un élément purement pittoresque et ne servir de prétexte qu’à un effet de soleil ou de crépuscule.
D’autre part j’ajouterai que la peinture peut aborder les effets les plus mystérieux tant qu’elle conservera un corps solide, même sous la brume , et qu’elle ne se dissoudra pas dans d’insaisissables rébus.
Quand viendra le grand peintre qui, s’appuyant sur la tradition, saura s’emparer des nouveaux éléments épars pour les coordonner sous la domination d’un puissant génie?
Un des torts aussi trop fréquents à notre époque, c’est de rechercher la personnalité à outrance, sans se donner la peine du dur travail qui, seul, peut tirer parti d’une individualité.
Les impatients veulent marcher trop vite.
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Tout marche vite. Il leur faut du talent tout de suite, ou mieux encore du génie qui puisse se passer de talent. Ils n’ont pas le temps d’aller au Louvre. D’ailleurs, pour eux, il retarde.
Et ils commencent par où ils devraient finir.
Ils bâtissent sur le sable.
Ils cherchent les effets fugitifs de la nature et ils ne s’appuient pas sur cette hase solide qui consiste à connaître d’ abord ses effets absolus et permanents, thème éternel sur lequel elle brode l’adorable caprice de ses variations.
Que de gens, aujourd’hui, jettent leur boussole et s’élancent, au petit bonheur, sur leur Arélocipède .
Mais on me répondra : « Pourquoi s’en inquiéter? Est-ce que la moyenne de notre école est en baisse? » Nullement. Cette moyenne n’a jamais été plus soutenue, quoiqu’en disent de graves connaisseurs qui, à peine entrés au Salon, déclarent à priori que tout y est mauvais. Et rien de plus comique que d’entendre certaines nullités profondes prononcer ce jugement sur un ton que n’eût pas pressenti le bourgeois de i84o célébré par Henry Monnier, qui nous a tant fait rire, mais dont la majesté imbécile était naïve et admirative au fond.
Non : la moyenne de l’école n’a jamais été aussi forte que maintenant.
Une exposition comme celles de i84o à 1 8 4 8 ,
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quoique les chefs s’y affirmassent avec plus d’éclat, semblerait faible aujourd’hui.
Le malheur, c’est que le progrès ne monte pas, il s’étend.
Je demandais un jour à un paysan comment étaient ses betteraves. Il me répondit : « Elles sont fort belles, je n’en ai jamais vu d’aussi belles ; seulement la plupart manquent de poids en sucre. »
On fait trop de peintures belles d’apparence superficielle; la médiocrité devient océan et inonde tout.
L’adresse du procédé prend le dessus. Des moyens aussi vains que ces engrais chimiques produisant plus de pulpe que de sucre, des facilités nouvelles, la photographie instantanée par exemple, et autres escamotages, viennent en aide à cette médiocrité qui jadis se décourageait devant la production de travaux moins aisés.
Cependant à notre époque égalitaire tout le monde veut avoir droit au talent et à sa rémunération tant en gloire qu’en fortune.
On prétend aussi faire acte d’originalité; on la cherche avant tout.
Or chercher l’originalité, c’est perdre celle qu’on a naturellement et dont l’élément constitutif reste inconscient comme partie intégrante de l’être. Celui qui la possède est le dernier à y
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être sensible, ce qui fait que l’originalité cherchée se trouve être celle des autres.
Puis nous avons les Indépendants .
Entre nous, la plupart des Indépendants prétendent se révolter contre un enseignement tyrannique qui n’existe plus depuis longtemps, tandis que, en réalité, ils s’insurgent contre les lois éternelles que tous les maîtres ont respectées, surtout ceux qu’ils prennent à témoin pour justifier leurs impatientes rébellions.
En vérité je vous le dis, les intolérants de nos jours ne sont plus à l’Institut, vous les trouverez parmi ceux qui crient le plus fort : (( A l’oppression ! »
Toute mesure raisonnable semble à leurs yeux une entrave à la liberté, toute extravagance, une preuve de génie.
L’un veut blanc, l’autre bleu ou noir. C’est de l’indépendance qui patauge dans le désarroi.
La critique d’art, d’un autre côté, détruit elle-même son ancienne autorité par sa précipitation ou sa légèreté.
Il faut être prêt pour l’ouverture du Salon, et des jugements sans appel sont souvent formulés en enjambant, encore à terre et couverts de poussière et d’embus, des tableaux dont quelques-uns ont coûté tant de veilles et d’efforts.
Dieu sait les éreinlements qu’amène la mau-
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vaise humeur qui accompagne fatalement une telle corvée.
On n’a que le temps de voir les excentricités à la mode dont s’entretient le boulevard, les nouveaux jeux, ce qu’on appelle la modernité.
Ou’entend-on par nouveaux jeux?
Hier tout était à la peinture blanche sous prétexte de lumière, comme si cette pâle anémie du ton n’était pas le contraire de la lumière qui ne s’exprime que par des relations et des oppositions de colorations et de valeurs.
Nous ne pouvons arriver à la lumière que par une transposition. Nos couleurs les plus claires sont de l’ombre à côté du soleil, et il faut qu’avec cette ombre nous fassions du soleil. Nous y arrivons, non par le ton absolu, mais par de justes rapports de tons, et il s’ensuit que notre gamme, pour être vraie et lumineuse, doit être plus foncée que la nature.
Le contraire a lieu lorsque nous voulons peindre la nuit auprès de laquelle notre noir est presque du jour.
L’espace me manque pour parler de tous les nouveaux jeux qui se succèdent depuis quelques années.
Il y a le genre haché et pointillé, qui a la prétention de remplacer l’admirable et généreuse exécution des maîtres dont l’abondante coulée