SOUVENU! S
que l’on absorbe pour son bonheur ou son malheur.
En art aussi des nuances presque inappréciables peuvent avoir une importance majeure. Ce sont des nuances qui, parfois, séparent les vrais chefs-d’œuvre des œuvres folles.
Ce rien, c’est tout l’art.
C’est pourquoi il est si difficile d’expliquer aux profanes la raison de l’excellence ou de l’absurdité d’une œuvre d’art.
C’est pourquoi les artistes semblent extravagants dans leurs jugements.
J’ai rencontré certains tableaux franchement mauvais, laids et difformes pour lesquels je n’avais pas de répugnance, d’autres douceâtres, agréables à beaucoup de gens, qui m’ont irrité les nerfs jusqu’au malaise physique.
Je me souviens qu’à une exposition de Bruxelles, vers i85o, je regardais un tableau représentant des dames dans un salon.
Elles avaient de jolies têtes de poupées. Les ombres de leurs chairs s’ambraient de celte transparence de gelée de framboise alors à la mode, aggravée ici par une sorte de rancissure purulente d’une fadeur si écœurante, que je ne pouvais en distraire mes regards fascinés par cette jolie horreur.
Et je regardai longtemps cette peinture sans pouvoir me rendre compte de mon émotion.
Était-ce indignation ou dégoût?
Je ne pourrais le dire. C’était moins et plus que cela. Je subissais cette chose sans consciente révolte ; mais un incompréhensible malaise me prit, comme si cette chose immonde et douceâtre pénétrait en moi, déconcertant l’énergie vitale. Une sueur glacée se répandit sur mes vertèbres refroidies ; les petites dames se mirent à danser, le plancher de la salle se souleva e tj e n’ eus que le temps de me jeter sur un canapé qui, heureusement, se trouvait derrière moi, auprès de cette peinture placée avec honneur au milieu d’un panneau, car elle était d’un maître anversois.
Un monsieur compatissant vint m'offrir son bras et me soutint, tant bien que mal, jusque dans la rue où le grand air me rendit l’usage de mes sens.
Ce même malaise me reprit souvent devant certaines pages d’une mièvrerie prétentieuse et il m’est arrivé de jeter subitement le livre que je lisais, sous une oppression d’autant plus stupéfiante que la cause en semblait tout à fait anodine .
Il ne s’agit donc pas, dans le fait que je viens de raconter, d’un vertige de hasard.
Dieu ! quelles étonnantes cervelles que celles de beaucoup d’artistes! Quelle mobilité dans leurs impressions, surtout à propos de leurs œuvres en train d’exécution !
Que de chefs-d’œuvre ont été détruits dans
SOUVENIRS
un orgueilleux délire, par la soifdu chef-d’œuvre absolu !
Aujourd’hui ces artistes se croient des hommes de génie, demain ils se considéreront comme de simples crétins.
Toujours du grenier à la cave!
Il suffit pour cela d’un nuage blanc qui passe et fait resplendir les tons du tableau ou d’un décolorant reflet d’azur.
Oh! si nous pouvions ne plus obéir aux chimères !
Je retrouve dans mon enfance le germe de cette susceptibilité maladive.
J’avais cinq ou six ans. Il y avait une jeune couturière qui venait parfois travailler chez nous, et, comme on avait pour elle certains égards, on l’invitait à dîner à notre table.
Elle était servie la dernière des grandes personnes, et moi, en ma qualité d’aîné, je l’étais le premier des enfants, ce qui faisait que l’on me passait l’assiette qu’elle avait eue devant elle et touchée de ses doigts.
Or, cette jeune fille, ni déplaisante ni laide, plutôt agréable, avait un visage d’une grande douceur et qui eût dû, sinon me charmer, du moins ne m’inspirer aucun dégoût. Elle portait sur la joue gauche un de ces grains de beauté que, dans notre jargon d’enfants, nous appelions pain d’épice.
SOUVENIRS
En général je n’avais pas d’aversion pour ces petits signes si fréquents. Mais, ô horreur! chez elle, ce grain de beauté était bleu. Elle avait un pain d’épice bleu !
Et lorsque je voyais préparer le linge à raccommoder, je me disais : a Bon! nous aurons encore aujourd’hui le pain d’épice bleu! »
Et j’en éprouvais un tel dégoût, que je préférais, ayant faim, me passer de dîner que de manger dans l’assiette que cette jeune personne avait touchée. N’était-ce pas étrange?
Je me dis, pour m’excuser, que beaucoup de gens doivent avoir dans leur passé quelque anomalie pareille et j’ajouterai, sous lorme d’épilogue, que souvent dans ce monde où les cerveaux sont si fragiles, on a vu pareille cause de répulsion tourner en attraction, et ce cpii avait d’abord provoqué le dégoût, attiser 1 amour.
Il n’y a d’immuable que l’indifférence.
MONSIEUR RICQ
Mon père était un homme d’affaires ; mais j’ai remarqué plus tard qu’il avait naturellement le goût des arts. Je me rappelle qu’au retour de
ses voyages, il me parlait des tableaux qu’il avait vus dans les musées ou ailleurs. Il avait pour les dépeindre des expressions très pittoresques. Un jour qu’il voulait exprimer la laideur d’une peinture il dit : « C’est à faire rebrousser chemin à une procession! » Figurez-vous une procession (on sait de quels dilettanti les processions sont généralement composées) qui rencontre une telle horreur qu’elle s’en retourne.
C’est pour vous dire que mon père était un excellent conteur, plein de naturel.
Rien de drôle comme de lui entendre raconter l’histoire de M. Ricq.
On’était-ce que M. RicqP
Ah! un personnage bien singulier et dont l’équivalent ne se rencontrerait pas aujourd’hui , tant nos mœurs diffèrent de celles d’alors.
Les paysans rappelaient familièrement le gros Ricq. C’était un ancien curé de Courrières, celui qui m’a baptisé. Il fut aussi le premier humain qui m’a vu marcher seul. Ma nourrice m’a raconté qu’à cette occasion, courant à l’escalier et appelant ma mère occupée à l’étage, il s’écria : « Julie, viens vir tin fieu, i va tout seul » Il tutoyait tout le monde et toujours parlait patois.
On m’a même assuré qu'il ne savait guère le français et encore moins le latin, car c’était un ancien capucin illettré, improvisé et sacré prêtre
à un moment où la pénurie des candidats était cause qu’on acceptait presque tous ceux qui se présentaient.
11 portait chez lui et même dans son voisinage une robe de chambre taillée dans une étoffe à fi gures représentant un mariage.
Il aimait la bonne chère.
Un jour, il arriva chez mon père et lui dit : « Louis, demain j’ai du monde à dîner, prends ton fusil et viens me tuer quelques perdrix. »
Le gibier n’était pas rare alors.
Mon père lui répond : « Mais la chasse n’est pas ouverte. »
Et lui : « Va toudi (toujours), va toudi! n’aie pas peur ! — Mais je n’ai j>as de chien en ce moment. » Alors le curé : « Qu’est-ce que ça fait! va toudi! je ferai le chien. »
Ils partent. Et voici M. le curé à travers champs, relevant sa soutane, arpentant les plants de colza et de choux, allant de-ci, de-là, et poussant des prr... prr... pour faire levecle gibier.
Mon père lui tue deux ou trois perdreaux et parle du retour.
« Va toudi! » continue le curé.
Une caille part : « Est-ce la peine de la poursuivre? — Va toudi ! une caille! une caille c’est si bon ! »
En revenant, ils rencontrent un paysan qui met la main à son bonnet : « Bonjour, monsieur
le curé. — - Tin curé, tin curé, répond gros Ricq, en continuant de marcher, tin curé ! tu as tué ton cochon, lui as-tu porté à tripes, à tin curé ! » Il était déjà loin qu’il criait encore : « Tin curé, tin curé ! »
Une autre fois, il revint chez mon père qui s’excusa de ne pouvoir, comme d’habitude, lui offrir un verre de vin, ma mère étant sortie en emportant la clef de la cave.
« Il n’y a que ça qui te gêne ! » riposte gros Ricq, avisant la petite ouverture percée à hauteur d’appui et qui servait de communication de la salle à manger à l’escalier de cave dont la porte ouvrait sur la cour. « II n’y a que ça qui gêne P je vais passer par là, rien de plus simple ; je sais où prendre, je connais tes caveaux ! »
La descente fut facile, mais impossible de remonter à cause de la différence des niveaux.
Le curé, après de vains efforts, finit par dire : « Après tout, nous avons le principal! » Et mon père et lui se mirent à boire, trinquant, l’un de la salle à manger, l’autre de l’escalier de cave, jusqu’à ce que ma mère, revenant, eût délivré le curé.
PAYSAGES ET PAYSANS