‹ Un peintre paysanChapitre 9 sur 70 · LA PLAINE · texte numérisé non relu

LA PLAINE

lîien de plus simple que la Plaine de Courrières.

Unie comme un lac tranquille, elle soulève néanmoins quelques ondulations, insensibles d’abord et, là-bas, un peu plus accentuées vers les collines qui, à trois ou quatre lieues, ferment l’horizon de leur ligne légère.

Ce cercle d’horizon, par delà le vaste espace de cultures que traversent deux rivières, la Deule et la Souciiez, au nord, à moitié cachée par les bois du marais, enferme la ville de Carvin-Epinoy, à l’est, les forêts de Phalempin, d’Oignies et d’Ostriourt; au sud-est et au sud, les coteaux de Monts-en-Pewèle, célèbre par sa grande bataille, et les grêles silhouettes des villages d’Evin, de Dourges, de Courcelles, de Noyelles, avec leurs flèches, pareillement aiguës:

PAYSAGES ET PAYSANS

au sud-ouest, Henin-Liétard qui groupe pittoresquement ses lointaines maisons ; enfin a l’ouest, liâmes, perdu derrière les arbres d ou émerge sa grosse tour carrée, reste d’une abbaye; et tout au loin, comme faisant partie du ciel, les contours bleus des monts de \ imy et de Saint-Nazaire.

Les arbres alignés des routes , quelques groupes de saules, d’ormes et de trembles, des briqueteries, masses carrées et, de loin, rappelant les temples égyptiens; des moulins, les bras en croix, puis, selon les saisons, des seigles soyeux, des blés hauts et souples, des luzernes fleuries, des lins bleus, des colzas jaunes, des œillettes virginales aux fleurs blanches qui portent au cœur une croix lilas et qui, de loin, balancées dans le vent, ondulent, près des moissons mui es, comme la blanclie ecume d un océan fauve , enfin, des betteraves au vert savoureux; tout ce qui donne 1 idee de 1 abondance et de la vei deui , tel l’aspect général de la plaine de Courneres.

Au printemps, les blés en lierbe en font comme une vaste prairie hollandaise où passent des mâts et des voiles de bateaux ; l’été, c’est une houle d’or dans les infinies vibrations de l’air.

Par les jours chauds, dans le profond silence, le long des sentiers, ce sont des frôlements soyeux de seigles et de blés, des frémissements touffus, mouches errantes, cris-cris de saute-

PAYSAGES ET PAYSANS

relies et parfois des murmures de ramiers, des refrains d’alouettes, des rappels de perdrix et cette seule note trois fois répétée en coup de marteau, ce chant des cailles qui vous arrive mystérieusement on ne sait d’où.

Pendant la moisson, cette plaine est émouvante et superbe.

Nulle part je ne me sens plus pénétré d’amour pour la terre nourricière, pour le soleil, le grand fécondateur, nulle part plus gravement , plus magnifiquement splendide, ni entouré d’une atmosphère aux teintes plus délicieusement irisées; et (en ce moment où l’on jette le ridicule sur les choses autrefois les plus vénérées) j’ajouterai que nulle part je ne me sens plus reconnaissant pour la divine Providence ! Et l’on voit s’aligner les javelles, s’élever les monts de blés, s’édifier les carrefours des meules ; aller et venir les chars balançant leurs dômes d’épis et, le soir, s’acheminer, regagnant le foyer, tous ces moissonneurs au haie puissant, tandis que le soleil referme insensiblement ses rayons vermeils et, tout rouge, tombe et s’endort dans la pourpre du crépuscule.

Ils rentrent au village brumeux dont chaque toit fume; ils s’enfoncent et disparaissent dans les obscures ardeurs et les ombres violâtres de la nuit naissante.

A ces heures graves, d'une volupté si pro-

PAYSAGES ET PAYSANS

fonde, au son des cloches lointaines, suivi par le bruissant nuage des moucherons, je m’attardais jusqu’au moment mystérieux où déjà, sous le sombre azur, je voyais confusément errer mon ombre aux blanches lueurs de la lune.

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