JUSTIFICATION DU TIRAGE
Il a été tiré de cet ouvragé »5
exemplaires sur papi^ Impérial du
Japon numérotés de i à 85 et 900
exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de è6 à ««5.
Les exemplaires sur Japon portent une remarque originale de PauUur et sa signature et Us exemplaires sur
HoUandé la signature de fauteur.
Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réterTèa pour tout pays.
POUR un peifUre c'est toujours un saut périlleux que de passer des pinceaux à la plume.
S'U s'en tire mal, il ne recueillera que l'humiliant petit bravo à l'amateur. S'U s'en tire bien, on lui jette à la tête Fromentin. Je conçois que plus d'un y regarde.
Sem, il est vrai, se trouvait, d'emblée, à l'abri de ces deux risques professionnels. Car, bien avant mime d'écrire, c'était déjà un écrivain-né.
Pour s'en convaincre, du reste, il n'y avait qu'à l'entendre causer.
Non pas que Sem soit un de ces « brillants causeurs » dont les mots se colportent sur le boulevard comme une monnaie d'échange ; ou l'un de ces redotUables péroreurs de salles à manger, qui gagnent leur dîner à la sueur de leur faconde. Sem, au contraire, ne recherche jamais h mat.
et à l'occasion — autrement dit, le plus souvent — U sait se taire.
Mais quand un sujet le prend et qu'il se livre, je ne connais pas de conversation plus savoureuse que la sienne.
Cest celle d'un homme qui, malgré sa tournure d'adolescent, a beaucoup vécu, beaucoup regardé, beaucoup retenu. De l'àpreié, de la malice, de la belle humeur, cela va sans dire, mais aussi de l'expérience, de la patine, des points de repire tout ce qui permet de garder, dans les jugements sur les choses et les gens, le sens des proportions et le sens des valeurs.
Je ne me souviens plus qui disait d'un de nos hommes d'Etat : « // n'a pas été assez chez Maxim' s, » Sem, lui, y a été assidu et bien aileurs encore : dans sa vieille province périgourdine qu'il ne quitta que sur le tard, dans tous les coins mondains, sportifs, politiques de notre Paris qu'il possède comme personne, aux fêtes de Nice, de Monte-Carlo , de Deauville,ces Babels oi^ se pavanent et peuvent s'étudier tous les types de l'étranger.
Alluvion inépuisable, dont les bouffées mon-
tent constamment dans les propos de Sem, et, presque à chaque mot, les parfument de viriti.
Ajouiez-y la caractéristique de Fespril du jour : l'image, la comparaison soudaine et inattendue qui va plus loin, pénètre plus avant qu'une répartie heureuse ou qu'une formule bien balancée. Ajoutez tout un jeu d'images variées, tantôt cocasses, tantôt profondes, d'un trait toujours précis, d'une nuance toujours juste — et vous aviez déjà en Sem un littérateur complet. Il ne lui manquait plus que la plume.
Il la prit un jour, en tremblant, j'imagine, parce qu'il est modeste et se défie de lui-même plus encore que des autres, ce qui n'est pas peu dire. Il la prit et publia au Journal sa première chronique. Ce fut tout de suite, pour le public, un enchantement et, pour le monde des lettres, une révélation. Des confrères me disaient, non sans anxiété : « Mais il a beaucoup de talent! Es^ce qu'il va continuer ? i^ Je répondais évasivement. Pourquoi les affliger par des certitudes ?
Car j'étais bien sûr, j'aurais payé dix que Sem continuerait. Outre ses dons naturels, n'y était-il pas inéluctablement poussé par la fator
un de métier qui veut que tout caricaturiste écrive ? Ni Daumier, ni Gavarni, ni Forain, ni Faivre n'y avaient échappé : au-4essous de leurs personnages toujours leur pensée écrite — ces légendes fameuses dont quelquesHines sont devenues classiques. Et Sem eût été le seul à nous donner ses dessins tout nus, tout crus, sans une ligne de commentaire I Défi trop grave à la tradition pour se prolonger impunément I En réalité, cette première chronique, c'était vingt ans de légendes rentrées qui crevaient, prenaient leur premier essor — toute une avalanche d'arriéré qui se déclenchait.
Sem, cependant, sut l'endiguer. Malgré le suuès grandissant, il y allait doucement, ne publiait d'articles que de loin en loin, selon la circonstance propice ou Tevent digne d'attention.
1914 lui en fournit un et de taille I La guerre l Cette gîierre I Voir cela l Quelle tentation, quel rêve, quel besoin, pour une nature aussi avide d'impressions, de spectacles nouveaux, d'émotions partagées avec la foule l Et queUe tunique de Nessus, que ce veston de dvil qui lui fermait la zone des armées /
Dès la première tournée officielle qui en ouvrit l* accès à la presse, Sem s' élança dans le train et scruta de tous ses yeux ce que nos sages gouvernants autorisaient alors à voir. Pas assez, probablement, pour son goût, car U y retourna, seul cette fois, casque en tête, poussant aussi avant dans les lignes que le permettait la consigne, courant la Champagne, la Somme, Verdun, contemplant, s'imprégtMnt, croquant, griffonnant, arraché sans cesse de Paris par la nostalgie du front qui V attirail comme un aimant.
Tout le long de la route, le peintre et V écrivain, chacun de son côté, avaient travaillé ferme. Au retour, il fallut démêler les papiers. Ceux du premier constituèrent un album admirable que tous les amateurs se disputent. Les papiers du second formèrent des articles, et les articles ce volume.
Lorsqu'ils parurent dans le Journal, je ne crois pas exagérer en disant qu'à V arrière comme à l'avant, ils firent sensation.
Le premier, notamment, les Statues de boue, frappa d'une sorte de surprise.
C'était la première fois qu'on offrait à la zone
6 SËM ÉCRIVAIN
de Fintirieur, en regard des instantanés joviaux et des films de complaisance, une aussi rude peinture de la misère du soldat ; la première fois qu'on rèoUaU le sublime stoïcisme de nos troupes devant cet ennemi sournois, muet^ mais implacable : la Boue — la Boue dont le nom lugubre revenait sans trêve sous la plume de l'auteur comme celui d'une divinité obsédante et maudite.
Mais à l'étonnement causé par cette tragique vision couleur d'ocre succédant à tant de roses lithos, s'ajoutait une stupeur non moindre : Ifre au bas de cette fresque poignante la signature de Sem I
Un des torts de l'humanité, c'est de ne pas prendre le rire au sérieux. Le respect ne va qu'à la gravité. Qu'un homme ait de l'esprit, badine, cache sous l'ironie ou la caricature ses émois, ses colères, ses mépris, le voilà du coup exclu de la poésie, de la sensibilité, de la grandeur.
Le premier article de Sem déconcertait ce préjugé. Les suivants en arhevhent la déroute.
Sans doute l'humouriste n'avait pas renoncé.
Dans les moments les plus pathétiques le ridicule garde ses droits, souvent en abuse. Et Sem avait un instinct de sincérité trop vif pour ne pas se
divertir de certaines petites faiblesses, fût-ce les siennes — et pour les taire. Mais en plus de cette franchise d'un piment si rare, ce qui surhaussait toujours davantage ces chroniques, ce qui les élevait graduellement de plusieurs crans au-de^us d'un reportage quelconque ou d'une vulgaire chose vue, c'était chez Sem une extra* ordinaire faculté de communier avec les héros et les décors de l'immense tragédie encours — un don exceptiontUl de s'attendrir, de vibrer, de s'emballer à fond, que n'eussent guère soupçonné jadis, sous ses ricanements, les camarades du bar ou les jolies amies de Longchamp.
Aussi quelle hésitation à choisir parmi tant de pages d'une diversité si grande et d'une si égale perfection I
Les ufis préféreront la Route qui marche, cette fantastique procession des mastodontes de nos convois ; d'autres les éblcuissements du Champ de bataille la nuit où la plume flamboyante de l'artiste réalise les prodiges d'un Ruggieri ; d'autres encore, tel bref épisode, d'une délicatesse accomplie, où l'auteur se signe et fait sa prière dans un humble cimetière bossue de
nos morts ; d'autres enfin, retrouvant leur Sem coutumier, donneront peut-ilre la palme à l'irrésistible drôlerie de son entrée à Verdun....
Qu'importent vos préférences! Ce qui partout, selon le cas, vous captivera ou vous efnpoignera, c'est ta largeur de l'exécution, le déferlement d'images neuves, de mots fringants, de tonalités vivaces, l'emportement de cette prose fougueuse et disciplinée comme une chargea la baïonnette — et tout ce qui s'en dégage, à jet continu, de mouvement, de puissance, de vie.
La guerre avait déjà produit trois œuvres remarquables : rÉtude sur l'attaque, du capitaine Laff argue, la Guerre Madame, de Géraldy, le Feu, de Barbusse. A côté du militaire et des deux écrivains, Sem, avec son volume, vien^ se ranger en très belle place.
Toutefois l'impartialité me commande de signaler qu'il a obtenu une consécration ignorée de ses devanciers et dont, pour finir, je vais rapidement vous conter l'histoire.
Vous trouverez dans le volume un chapitre désormais célèbre : Les Chasseurs acclamés par les Russes, au camp de MaiUy, C'est un
tncrceau que je ne saurais qualifier mieux que d* étonnant. Il y a là un miracle de rendu dont je ne me rappelle presque pas d'exemple. On se sent assourdi par les vivats des Russes, aveuglé par les étinceUements des clairons, soulevé, comme Sem lui-même, par l'ivresse qu'il nous décrit Je défie le boulevardier le plus coriace de n'être pas saisi d'un frisson patriotique en parcourant ces lignes frémissantes.
Le jour ofi elles parurent, tout Paris ne parla que de cela. Mais au front, une plus glorieuse fortune encore les attendait.
Le général X..., un de nos chefs les plus illustres, enthousiasmé par cet article de maître, donna tordre de le lire publiquement, dis le lendemain, dans tous les cantonnements de ses divisions. Et ainsi fut fait.
Connaissez-vous beaucoup d'écrivains à qui soit échu ce double bonheur : écrire une page d'anthologie et la voir lire, devant les troupes, comme un Bulletin de la Grande Armée I
Femand VandéREm.
^'ytdques amis trop indulgents m'ont engagé \^ à réunir en volume ces impressions qus j'ai notées pour Le Journal à des dates diverses de la guerre. J'ai suivi leur conseil, heureux si je puis faire passer dans le cceur de ceux qui me liront un peu de l'émotion que j'ai éprouvée.