AVANT-PROPOS
nr e civil qui vient de passer deux heures dans ^ les tranchées ne me paraît pas avoir suffisante ment mérité l'honneur de décrire un champ de bataille ; ou du moins, s'il le fait, doit-il s'en excuser. Ceux-là seuls qui ont pris part à ces terribles fêtes devraient avoir le droit de les raconter. — La parole est à eux comme au canon. — A côté des combattants, dont nous lisons pieusèment les lettres et les récits, le pékin qui a obtenu la rare faveur d'approcher les armées en campagne ne peut prétendre à être autre chose qu'un tris modeste tourneur de cinéma.
Certaines de ces notations remontent à deux ans et plus. Aujourd'hui peut-être parattront-elles déjà surannées.' — On trouvera qu'elles ^datentw — tant cette guerre renouveUe vertigineusement les aspects de son décor sans cesse amplifié. Telles quelles je les publie cependant^ car elles fixent des émotions et des images qui sont comme les points de repère de notre souvenir.
Avril igxs
JE quitte l'avenue du Bois, animée d'une vie élégante sous un ciel de printemps. Le soir, je suis à Châlons et, le lendemain matinje pars ! en automobile, avec quelques camarades, pour
' le front.
I N'était la carabine fixée au côté du soldat
1 chauffeur, on nous prendrait pour de simples
touristes en excursion. Sur le bord de la route,
' dans les champs cultivés, des femmes ramassait
des herbes, un laboureuir trace son sillon ; de-
; vant les fermes, les poules picorent : tout est
paisible, ordonné.
Rien ne fait deviner que derrière cet horizon tranquille il y a l'épouvantable guerre.
Nous nous regardons étonnés et un peu déçus de ce calme.
Tout à coup, sur une hauteur, j'aperçois im moulin aux ailes brisées, qui fait, avec ses moignons, des gestes de détresse. Que voit-il donc, là-bas, au loin, de si terrible que nous ne pouvons encore apercevoir ?
Peu à peu, l'aspect du paysage se modifie ; il perd son sourire, devient plus grave. Voici des sapins tordus, déchiquetés, une maison incendiée, occupée par des soldats aux mines rudes, à la barbe inculte. Çà et là, sur des tertres, s'élèvent des croix de bois auxquelles sont accrochés de pauvres petits képis rouges, pareils à des coquelicots fanés, oubliés dans les champs.
Il plane sur la campagne, maintenant déserte, une sorte d'épouvante vague. Les arbres ont cet aspect eSaré, ces attitudes de fuite qu'ils prennent, sous l'effort du vent, aux abords des grèves. Comme l'océan le champ de bataille s'annonce par ime zone d'effroi. Mon cœur se serre.
Des autos militaires, des motocyclettes boueuses passent eu trombe et nous éclaboussent brutalement. Nous croisons, sur la route défoncée, d'intenninables aies de voitures de ravitaillement, chariots de nomades couverts de bâches maculées et déjetées, aux roues embourbées, tralnés';'par des chevaux de bohémiens, des centaines d'autobus parisiens défigurés, méconnaissables, retournés, si j'ose dire, à l'état sauvage ; tout cela, équipages, bêtes et gens, fangeux, rendu farouche par une fauve patine de guerre, déjà terrible. Des soldats, qui ont l'aspect de brigands, arrêtent rudement notre auto, pointant des baioimettes décidées aux portières. On montre des papiers, on passe. Nous approchons du front, nous entrons dans le drame.
Près d'un enclos, où p la bouse des milliers de meuglent lamentablemen dressent des espèces de g d'où pendent des corps sanglants d'animaux que des soldats étripent
de leurs bras rouges : Slontiaucon sinistre qui évoque des images de carnage. La route n'est plus qu'un ravin de boue, cette boue de Champagne blanchâtre et visqueuse, un mastic huileux qui gicle sous les pneus.
Dans cette description que je tente, le mot boue reviendra à cliaque instant; il faut en prendre son parti. C'est le leitmotiv imposé, c'est la matière même du tableau. Mais qu'importe I A la guerre comme à la guerre I
Nous n'avançons plus qu'avec la plus grande peine au milieu d'un encombrement inintaginable de chariots, de camions, de caissons retentissants, qui se heurtent, cahotant, glissent, patinent au milieu du ronflement furieux des moteurs et du piétjnemen des chevaux. Cela devient formidable
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me sens pris de vertige. Au loin grondent, comme mi bruit d'orage, les coups sourds, espacés, solennels du canon. U me semble que je viens d'avaler d'une gorgée, tm verre de vodka ; je me sens ivre. Nous pénétrons sur un terrain trépané, scalpé par les obus. Le sol
a été tdlement bouleversé, ravagé, criblé de trous par les marmites allemandes que cette fondrière ressemble à une cuve de chaux vive encore-bouillonnante : on dirait que ça fume. Il y avait là, par^t-il, un village. li n'en reste plus
que quelques chicots de murs calcinés. Il a fait place à un effroyable cloaque purulent ,blême, d 'où émergent partout des moignonsd'arbres amputés par les soldats du génie ou déchiquetés par les projectiles, pareils au bois de réglisse que les M../ ./A
enfants efi&lochent avec leurs dents. Dans cet immense entonnoir de tourbe, les soldats au repos sont cantonnés. Ils sont abrités dans les caves des maisons rasées, dans des baraquements en planches, des gourbis en branchages
des espèces d'isbas en troncs d'arbres, des tanières, de simples trous remplis de paille. Les épanlements de terre qui s'élèvent sur les côtés sont,3du ba^îusqu'au3f'^crêtes,ntaraudési2[per-'
forés de mille manières, comme un pain de gruyère. Ce ne sont partout, étages sur les pentes, que clapiers, terriers, galeries creusées dans la tourbe, dont on aperçoit les ouvertures en-
fumées. Nous voyons de loin grouiller, patauger là-dedans toute une population bizarre d'êtres couleur de boue, qui s'activent, sortent des trous, y rentrent, vont et viennent parmi les huttes et les gourbis, devant lesqueb fument des cuisines de sauvages.
Des chevaux hirsutes, incroyablement crottés, se baignent dans des mares jaunâtres d'où ils sortent tous uniformément alezans de la tête aux sabots, entièrement badigeonnés de boue. Cela ressemble à la fois à un campement de bohémi^s ou de Lapons, à une sorte de Tombouctou fangeuse, à une cité lacustre ou une ville de troglodytes. Certes, j'avais vu cela reproduit dans les photographies des illustrés, mais je n'en avais pas la moindre idée. On croit rêver. La vie civilisée est brusquement reculée, abolie. Le tableau que je contemple, absolument sidéré, n'est d'aucun temps, d'aucun pays, Suis-je en Perse, au désert, en Sibérie, dans la lune ? Je me sens reporté aux époques primitives du monde, à l'époque tertiaire, à l'âge de
boue. Cette guerre a créé des décors nouTcaux. Cela n'a pas encore de nom.
Pour achever de me dépayser, de mettre mon imagination en déroute, défilent devant moi des caravanes de Marocains, coifiés de chéchias
jaunes, drapés dans des gandouras rayées qui flottent au vent du matin, toutes espèces de figures d'Afrique, bronzées et sauvages, sil~ houettes superbes dressées sur des petits chevaux qui se cabrent et enfoncent dans la boue jusqu'au poitrail.
Baoum |... Baoural...
Encore, au lointain, la voix pathétique du canon....
Nous avançons toujours très lentement dans cette tourbe craj^use, barattée par les roues de notre auto, élégante limousine devenue une sorte de drague, une marie-salope, comme disent les marins. Je griffonne à la hâ.te, fiévreusement.^entre deux cahots, les notes de couleur, les images qui se bousculent dans mon imagination surexcitée.
Des brancardiers s'effacent pour nous laisser passer. Deux corps aux figures sanglantes sont étendus sur des civières, sous des couvertures brunes d'où sortent de pauvres pieds boueux.
Nous détournons la tète en enlevant nos casquettes. Brrr I J'avale une gorgée de cognac à ma gourde. Tout près de nous, des territoriaux enterrent quatre cadavres de chevaux gonflés, aux jambes raidies dans une ruade
crêtes, ou leurs oras se silhouettent sur le ciel.
Mais voilà que du fond du ravin surgit, dévale vers nous une cohorte de spectres blafards, d'êtres fabuleux, impossibles à définir. A cette distance,je ne puis encore distinguer ce qu'est en réalité cette livide apparition. On dirait une procession de pénitents, de trappistes revêtus de frocs de bure blanchâtre. Cela approche et se précise. Est-ce xme équipe de puisatiers qui émergent de ce cratère de fange où se répercutent les détonations étouffées des canons ?
Tout à Coup, je reste muet d'étonnement.
Je me sens glacé par une horreur héroïque, car je commence à deviner. Ils avancent en une longue file qui ondule dans les ornières profondes. Ils sont plus de trois mille. La horde roule com-
me un torrent de limon, agité de remous ; bientôt son flot submerge notre auto, calée par ce flux de boue qui marche. Je suis pris d'une émotion indicible, la plus forte émotion de ma vie. Les voilà 1 Les voilà 1 C'est la relève des tranchées 1 Ce sont les soldats qui viennent de passer dix jours et dix nuits dans les tranchées de Beauséjour. Ah 1 quel spectacle 1 Rien, vous m'entendez bien, rien, ni les dessins, ni les photos, ni les descriptions, ne peut donner ime idée de cette terrifiante et sublime réalité. Quelle épopée ! Les sanglots me suffoquent ; je voudrais les acclamer, ces braves gens, mais les mots s'étranglent dans ma gorge.
Comment vous les dépeindre ? Vous vous rappelez les objets recouverts d'ime couche pierreuse que nos parents rapportaient autrefois d'ime visite aux sources pétrifiantes d'Allyre ? Eh bien, c'est exactement cela.
Leurs képis sont des mottes de terre, leurs passe-montagnes en tricot des cottes de mailles, leurs fusils des pioches de terrassiers, leurs sacs des blocs de mortier comme en portent sur leurs épaules les maçons. Les couvertures rou-
lées en bandouli^e font penser aux vieux pneus terreux abandonnés le long des routes.
Toutes les saillies de leur équipement: épaulettes, boutons, ceinturons» bidons, musettes, cartouchières, sont mastiquées de glaise. De leurs barbes, de leurs moustaches pendent des stalactites, et, sous leur cagoule de boue, luisent des regards de loup. Un pieu dans leur main gantée de fange, à la façon des hommes primitifs, ils marchent héroïquement tout d'une pièce dans leur carapace, faisant jaillir dédaigneusement sur ces civils qui les regardent passer la boue gâchée par leurs pieds lourdement bottés de terre, et des écailles tombent de leurs capotes à chaque enjambée.
Sous leur enduit, ils ont tous le nouvel uniforme bleu horizon, mais verdi par l'usure.
Cette temte verdâtre, qui apparaît par place sur leur poitrine, à travers les craquelures de la tourbe, me donne l'illusion qu'ils portent ces cuirasses oxydées, rongées de vert-de-gris, dont sont revêtus les chefs gaulois que les archéologues exhument des sépulcres sous les murs de l'antique Alésia.
32 UN\J>ÈKIN SURILE; FRONT
Ah I si ces soldats, tels qu'ils sortent desjtranchées de Champagne, revêtus de cette terre'de France qu'ils défendent héroïquement, pouvaient défiler, un glorieux jour de printemps, sur les Champs-Elysées, quel délire I On baiserait la trace de leurs pieds boueux. On croirait voir passer, descendus de l'Arc de Triomphe^ les régiments de pierre de la Grande Armée, et voler au-dessus de ces légions de statues en marche l'immortelle Marseillaise de Rude. '
LE SAC DE GERBÉVILtER
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