AVANT-PROPOS
que le mérite de leurs ouvrages ne me dégoûtât du mien? Aujourd’hui je n’ai plus cette peur, et mon plaisir sera sans mélange. Je m’attends à trouver chez eux plus de compétence technique ; mais jo leur pardonne d'avance leur supériorité. Je ne marche pas sur leurs traces. Jo suis une autre voie. Je ne songe nullement à faire œuvre d’érudit ; je fais œuvre de voyageur, et peut-être aussi de peintre, si le mot n’est pas trop ambitieux. Bayreuth, la Mecque musicale, avec son aspect pieux, sa population llottante de curieux et de dévots, ses marchands de reliques, ses promeneurs recueillis, son temple harmonieux et les mystères ineffables que le dieu nous y révèle : tel est mon unique objet. On trouvera dans ces pages une analyse assez complète de la symphonie et du poème dont l’ensemble se nomme Parsifal. Mais ils n’ont pas été pour moi une matière isolée; je ne les envisage pas d’une façon abstraite ; ils ne constituent, à vrai dire, qu’un élément de mon voyage auquel ils ont procuré ses plus grandioses visions. La blessure d’Amfortas, la blanche épopée du cygne, l’ascension des Pyré-
avant-propos
nées dans la nmi du Théâtre de Fêtes, le rayonnement du Gral, la Magie, les Filles-Fleurs, la défaite de Klingsor, l'extase du Yendredi- Saint, apparaissent dans ma mémoire comme les tableaux sublimes d’une étonnante galerie qui ont pour cadre naturel, sur la verdoyante colline, tantôt l’or pâle des champs d’orge allumés par les feux du jour, tantôt la sombreur des bois endormis sous le crépuscule...
Le cadre et la peinture s’harmonisent si bien que c’est pur vandalisme que de vouloir les séparer. Autant vaudrait briser les précieuses ciselures, les architectures dorées et l’azur des clochetons qui servent de tabernacle à certains Primitifs italiens. J’ai tenté d’exprimer un tout indivisible. Une fois loin du sanctuaire, un désir m’est venu de réveiller l’écho de 1 enchantement symphonique où le son, la couleur, la parole et la nature s’épanchent en des lyrismes jusqu’alors inouïs. Heureux si j’ai fait passer a travers cés modestes lignes un souffle de la poésie très neuve et très pénétrante dont le parfum subtil ni a. enivré.••
VIEUX SOUVENIRS
SL j’aime Wagner aujourd’hui, ce n’est vraiment pas ma faute; j’ai fait tout mon possible pour ne pas l’aimer; j’y ai tâché de toute mon ardeur, de toutes mes forces; et je puis même me rendre ce témoignage cjue mes efforts ' furent jadis couronnés d un plein succès.
Je nourrissais à son égard une antipathie solide, d’autant plus imperturbable quelle étaitvierge detout raisonnement, antipathie d’un enfant qui ne raisonne ni ses amours ni ses haines, et prend, sans discuter, les unes et les autres comme elles se présentent à ses inclinations naissantes en sortant des mains de 1 ins-
tinct.
Elles ne sont pas faciles à mettre au pli, ces impressions du premier âge. Elles tiennent à vivre et se défendent avec vigueur. Elles ont pour avocat ce singulier attrait d’un souvenir qui s’éloigne et que son
UN PÈLERINAGE A BAYREÜÎH
éloignement rend plus vivace et plus cher; elles le savent et en abusent; si elles ne trouvent à qui parler, elles s installent dans le cœur à perpétuelle demeure. Combien en ai-je connu qui, après avoir cessé d’être des convictions, s en consolaient en devenant des habitudes et prenaient une retraite des plus honorables dans la classe des préjugés !
Ma haine puisait son origine dans des sentiments fort respectables, si respectables que, bien loin de les combattre, je considérais comme un devoir de les encourager, les mettant au nombre de ceux qui constituent le patrimoine moral de tout homme bien pensant et font partie intégrante de sa bonne éducation.
• D abord, Wagner était un affreux Prussien — il n était qu Allemand, mais je l’avançais d’un grade — qui avait insulté la France de la façon la plus odieuse, et je n’étais pas encore assez fort sur la méthode analytique pour distinguer les dettes nationales des obligations de l’art.
* Ensuite, Wagner avait un renom déplorable, celui d une très mauvaise nature, hargneuse, vindicative, jalouse, d'un voisin dur à vivre, auquel on attribuait les plus vilains propos et les plus noirs méfaits; et comme, alors, 1 art ne me paraissait guère plus indépendant de la morale que du patriotisme, je n’imaginais pas qu’un si détestable coucheur pût être un musicien de talent.
On voit, d’après cet exposé des motifs de mon aver-
VIEUX SOUVENIRS
sion, que la musique y restait parfaitement étrangère; et il aurait été difficile qu’il en fût autrement, car je ne connaissais pas une double-croche de celle de Wagner.
Je n’ignorais point le titre de certains ouvrages qui s’appelaient Lohengrin, Les Maîtres Chanteurs, Tristan; je l’avais lu dans mon livre des « Compositeurs illustres », un bien beau livre, ma foi, qu’on m'avait donné pour mes étrennes — car je recevais des étrennes à cette époque, époque lointaine, hélas! et qui, malgré que je ne sois pas encor^.d’un âge extrêmement avancé, m’apparaît déjà, quand je me retourne, avec les contours doux et tristes d un
horizon qui fuit. VJ
Ah !■ mon vieux livre des « Compositeurs illustres ». Grand partisan du passé, comme tous les vieux, mais tout de même un bon et brave livre, et qui a trop fait mes délices pour que je me permette jamais la moindre irrévérence à son égard ! A 1 heure où j écris ces pages, il est là, en face de moi, très cossu dans sa reliure rouge, doré sur tranches comme tous ses pareils, fièrement campé sur le rayon d’honneur de ma bibliothèque où il parade au milieu des Ségur et v des Mayne-Reid aux couvertures multicolores, ‘alignes dans cet ordre solennel et grave des choses qu on ne dérange plus. Il me regarde, et je crois 1 entendre qui me dit : « Ya, tu as beau faire, tu ne parviendras pas à m’oublier ; à force de me lire et de me relire,
UN PÈLERINAGE A BAYREUTII
tes yeux de quinze ans m’ont définitivement fourré dans la gibecière de ta mémoire, comme disait mesure Rabelais ; tu ne m’en délogeras pas; j’y suis, j’y reste; c’est le privilège dès souvenirs d’enfance mieux favorisés sous ce rapport que les chefs de gouvernement; n’essaie donc pas de le débarrasser de moi et prends ton parti de ma présence, quitte à penser tout bas que je radote, car je suppose que tu as trop bon cœur pour le dire tout haut. »
Il a raison, l’excellent livre; de ma vie je ne l’oublierai; et surtout sa méthode équitable ne sortira jamais de mon cerveau ; je la confie aux méditations
desprofondspolitiques dont lascrupuleuse justice s’indigne de toute faveur. Elle consiste à traiter sur le pied de l’égalité la plus parfaite tous Jes musiciens sans exception, quels que soient le nom qu’ils portent et la gloire attachée à ce nom. Rossini et Sacchini ont droit au même nombre de lignes, et ileyerbeer ne possédé pas une syllabe de plus que Carafa ou Berton. Leurs œuvres se trouvent soumises à un régime invariable. C’est ainsi que la Noce au village, opéra-comique en un acte dont le personnel se compose d’une servante, d’un notaire et d’un Anglais, occupe juste autant de place que Guillaume Tell, le Freyschulz et les Huguenots.
N y aurait-il point là l’idée d’une grande loi organique qui s’étendrait à l’universalité des productions de l’esprit, loi aux termes de laquelle tous les *
VIEUX SOUVENIRS
écrits qui paraissent devraient être de la même longueur? Une pareille loi offrirait, à mon sens, un double avantage : car, outre qu’elle fournirait une précieuse occasion d’affirmer les vrais principes et de rogner ce qui dépasse dans un pays où la culture du pavot n'est pas assez répandue pour permettre l’exercice cher à l’honnête Denys, elle serait très utile à la littérature en atteignant les mauvais écrivains qui, généralement beaucoup plus longs que les bons, auraient davantage à souffrir d’une commune mesure. %
Hélas! Personne n’est parfait et les égalitaires les plus purs ont de regrettables faiblesses. Mon livre des « Compositeurs illustres » en donne un exemple frappant. S'il eût été logique jusqu'au bout, il n’eùt pas traité Wagner autrement que Berton et j’aurais connu Tristan aussi bien que la Noce au village . Mais, comme si l’auteur eût jugé que Wagner ne devait son titrp de musicien qu’à un abusée langage et que, par suite, il était impossible de l’assimiler sérieusement à ses confrères, il se bornait à l’indiquer sans détails, pour mémoire, — pareil à ces dignes savants qui, rencontrant sur leur chemin des êtres dont l’organisme déroute leurs prévisions, ne peuvc3nt se résoudre à leur concéder l’existence et. les signalent à la fin, d’un mot, dans un appendice, tout juste pour rendre hommage à la réalité.
Voilà comment, au temps heureux de ma première
jeunesse, je possédais mon Berton en ignorant mon Wagner, et comment Tristan et Yseult étaient à mes yeux des gens fort problématiques, tandis que la Noce au village n’avail plus pour moi de secrets.
Cette situation, qui à présent me semblerait pénible, mais qu’alors je trouvais toute naturelle, dura jusqu’au jour où un incident mémorable vint troubler, ma sérénité.
Je recevais un journal de musique hebdomadaire dont chaque numéro contenait, outre un article de fond , une mélodie choisie avec le portrait de l'auteur. Je n’avais pas eu lieu jusqu’àlors d’adresser l’ombre d’un reproche aux mélodies ni aux articles dont les sentiments me semblaient aussi purs et le style aussi conservateur que ceux de mon livre lui-même. Mais voilà qu’un matin, en faisant sauter la bande, j'aperçois — horribile visu! — l’image du monstre qui se , prélassait sur la première page et que suivait une de ses coupables conceptions. Celle-ci se présentait perfidement, avec un air doucereux et câlin pour abuser son monde, sous le titre de « Romance du printemps » — dans Wagner ! une romance ! — et se disait tirée de la Walküre , un des drames de la Trilogie qu’on venait de jouer à Bayreuth. \Jarticle de fond , dont elle fournissait naturellement la matière, plaidait les circonstances atténuantes, déclarant bien haut qu’en principe il réprouvait le Wagnérisme, mais qu’il est en toute chose une mesure à garder, que trop d’in-
VIEUX SOUVENIRS
transigeance compromet les meilleures causes, qu’il faut faire la part du feu, qu’il est sage de suivre son temps, que tout n’est pas bon dans les doctrines nouvelles, mais que, non plus, tout n’y est pas mauvais, que, certes, on doit en laisser, mais qu’on doit aussi en prendre, et autres propositions empreintes de la meme hardiesse et de la même originalité.
Plusdedoute, mon journal devenait centre gauche; à ce titre, il faisait les concessions nécessaires, ce qui, dans la langue du centre gauche, signifie toutes les concessions.
Je pensai prendre la plume pour résilier mon abonnement. Mais je m’avisai qu’il valait mieux lire d’abord le corps du délit afin de puiser dans cette lecture des expressions plus fortes et plus indignées. Je me mis donc au piano...
Quand j’eus fini, j’étais complètement démonté.
Il y avait donc des phrases mélodiques, d’une mélodie claire et pénétrante, chez cet homme qu’on m’avait toujours dépeint comme le vivant emblème de la cacophonie 1 Car rien de plus clair et de plus pénétrant que cet hymne suave, tout imprégné de senteurs d’aubépine, dans lequel un héros doux et fort rassure la bien-aimée tremblante et lui montre, à travers la porte qu’un souffle voluptueux a poussée, un grand ciel plein d’étoiles chantant leur épithalame !...
Ma seconde rencontre avec Wagner eut lieu, quel-
UN PÈLERINAGE A BAYREUTII
que temps après, dans des circonstances infiniment plus dramatiques.
C’était moi qui, cette fois, répondais à son appel. En homme bien élevé, je lui rendais sa visite. Le lieu de réception était la vaste enceinte du cirque populaire où, l’après-midi de chaque dimanche, les virtuoses de M. Pasdeloup remplaçaient, durant quelques heures, ceux de M. Loyal.
Jamais cirque ne mérita mieux son qualificatif de populaire. L’assistance était houleuse; on sentait l’orage dans l’air. Grand ami de Wagner à une époque où cette amitié n’était pas encore devenue une passion classique et paraissait presque au public un sentiment hors nature, le courageux chef d’orchestre allait éprouver, qu’en dépit du vers de Virgile, la Fortune ne sourit pas de parti pris à l’audace.
11 avait inscrit sur le programme ‘cette marche funèbre du Crépuscule des Dieux, qu’à l’heure actuelle le vulgaire écoute sans plus d’efforts ni de peine que la marche funèbre de YHéroïque de Beethoven. Elle semblait alors une chose inouïe.
Je vois encore la scène. Si j’ai bonne piémoire, on venait de terminer une page de Mozart. C’était le tour du Crépuscule — l’avant-dernier morceau du concert; les traditionnels trombones, couronnement ordinaire de l’édifice orchestral, descendent d’un gradin et, du couloir qui mène aux écuries trans-
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formées, les jours de concert, en coulisses, débouchent, pour prendre leur place, des espèces de monstres en cuivre reluisant, aux proportions bizarres, à la taille antédiluvienne, sorte de pachydermes de métal pas encore classés sur les listes de la science, et prêts à mêler leurs rugissements inconnus aux accents de la ménagerie officielle.
J’ignore si cette image tirée de l’histoire naturelle frappa l’esprit de la foule. Toujours est-il qu’en un clin d’œil, l’amphithéâtre prit l’aspect du Jardin des plantes. Les bruits les plus disparates, les sons les plus variés, depuis les terribles points d’orgue des basses de la galerie des fauves jusqu’aux trilles suraigus des ténors de la grande volière, se croisant, se heurtant, se mêlant, se battant, commencèrent un charivari affolé, un cauchemar symphonique, comme pour célébrer les fiançailles de la musique et du chaos. Les clefs stridentes, hurlantes, rageuses, hystériques, sifflaient à toute volée un infçrnal carillon. Si M. Zola avait enténdu ce vacarme, il aurait sûrement écrit, au sortir de celte audition, un roman intitulé : « Le gosier de Paris. » En vain les mastodontes de cuivre' entonnèrent-ils leur gigantesque oraison. Le récit des exploits de Siegfried se perdit dans la bagarre. Ni l’étincelante fanfare qui réveilla la Walküre de son sommeil enchanté, ni le cri éperdu, suprême, que, terrassé par le destin, le tils de Yelse pousse encore pour saluer son amante
divine, ne parvint à couvrir le leitmotive de la fureur populaire. La race des Welsüng semblait morte à jamais...
La musique se trouvant faible pour dominer le tumulte, le malheureux Pasdeloup eut recours à l’éloquence. Il se tourna vers l’Assemblée et prononça quelques paroles auxquelles il n’a manqué sûrement, pour rester mémorables, que d’avoir été entendues. Inutiles efforts ! La foule délirante, surchauffée, grisée par son propre tapage, lancée à fond de train, pareille à un attelage qui, emporté sur une pente très raide, est impuissant à s’arrêter, ne s’aperçut même pas que le chef d’orchestre changeait la partition appuyée sur son pupitre et que les gros géants de cuivre, auteurs de tout ce scandale, avaient restitué leur place aux trombone%effilés.
. Que jouait-on à présent? Il m’eût été difficile de le dire. Je me produisais l’effet d’un sourd regardant le jeu des archets.
Enfin, une intuition soudaine illumine l’esprit des cabaleurs. Ils comprennent que ce qu’ils huent n’est plus l’œuvre ennemie, que leur colère se trompe, et penauds, vexés de leur méprise, ils se raidissent tout-à coup dans un silence glacial !
L’orchestre terminait alors le premier développement de Yallegro rnolto vivace de l’ouverture du Freyschiilz , lequel, parmi les clameurs, n’avait pas
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fait plus de bruit qu'un bourdonnement d’insecte au milieu d’une avalanche. Maintenant, la clarinette, émue d’une telle secousse, craintive, retenant son haleine, comme si elle redoutait encore la concurrence des clefs, esquissait tant bien que mal la belle phrase de Max ; et sa sonorité tremblotante, peureuse, semblait aux tympans brisés, aux oreilles abruties, la timide cantilène d’un oiseau qui, trempé par la pluie et enrhumé par la brise, se hasarde à mettre le bec hors du nid, pour dire bonjour à l’arcen-ciel après les effrois de l’orage...
.Pauvre Pasdeloup ! Pour lui aussi cette séance fut le commencement du crépuscule. Ce public, jadis si fidèle et si enthousiaste, oublia peu à peu son adresse et visita des concurrents plus jeunes et plus heureux. Il s’éteignit insensiblement dans cette pénombre qui doit paraîlre bien cruelle aux hommes accoutumés aux rayons de la pleine lumière. Et pourtant, c’çst lui qui l’a révélée, cette musique symphonique dont jl retraça, pendant vingt ans, les évolutions successives et dont on n’a pas voulu qu’il montrât le plein épanouissement. C’est lui qui, d’un monceau de partitions italiennes, retira ce monde oublié dont nous avions perdu la trace, comme on exhuma Pompeï des cendres qui l’étoulfaient. Maintenant, d’autres exploitent avec bonheur l’objet de sa découverte et lui dérobent chaque jour une parcelle de sa gloire d’explorateur. Encore un Christophe Colomb
qui ne donnera pas son nom à l’Amérique !... O justice du sort !...
J'eus, plus tard, l’occasion d’entendre, sérieusement cette fois, la fameuse marche funèbre. J’entendis aussi la chevauchée de la Walküre qui me parut grande comme un combat de l'Iliade. Et puis, ce furent les préludes de Lohengrin , de Parsifal , et tant d autres chefs-d'œuvre que des vulgarisateurs habiles nous ont rendu familiers. Chaque audition portait à mes rancunes un coup qui les aplatissait, jusqu’au jour où je dus m’avouer que j’étais vaincu dans la r lutte, sentant que, dans le domaine intellectuel, une opinion n’a de valeur qu’appuyée sur la franchise, et que la bonne foi, cette unique raison d’être de nos affections et de nos haines, excuse et justifie tout, même les capitulations,
C est 'ainsi que j’allai à Bayreuth. J’en retournai Wagnérien.
Ai-je le droit de me Je dire ? Car, pour l’être en un certain sens, très étroit mais encore usité, il me manque quelque chose : Wagner n’est à mes yeux qu un homme incomparable ; il me manque d!en faire un dieu. La nuance est assez sensible. Je ne vois en lui qu’un prodigieux cerveau, un esprit d’une taille immense, comme Beethoven et Shakespeare dont il cumule les génies dans le cumul le plus extraordinaire que nous offre l’histoire de l’art. Mais j ai 1 aplomb de penser, sans me croire un hérétique,
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qu’il n’est pas absolument l'inventeur de la musique, laquelle ne date pas plus de Tristan que la France de quatre-vingt-neuf ; j'estime qu’avant' sa naissance un a écrit de magnifiques œuvres et un assez grand nombre d’autres qui ne sont pas à dédaigner ; je soutiens que dans ses drames, tout n'est pas uniformément colossal et sublime ; quand je préfère ceci à cela, je ne crains pas de l'affirmer ; et, v lorsque je m’ennuie, ce qui ne m’arrive guère, j’ai l’audace d’en convenir. Pour ces motifs, et quelques autres, si je compte parmi les admirateurs de Wagner, je n’ose me mettre au rang des xvagnériens officiels.
Gardez-vous de confondre les premiers avec les seconds. Faute de les distinguer, d’aucuns les ont englobés dans une antipathie commune. Ce sont des êtres très distincts : les uns sont des dilettanti, les autres sont des dévots ; les uns vont au théâtre, les autres vont à l’église ; les uns écoutent, les autres officient'; enfin, différence essentielle, les uns gardent parfois un caractère supportable, tandis que les autres s’imposent comme un devoir de prouver jusqu’à l’évidence que la musique n’adoucit pas leurs mœurs.
' Quelques-uns de ces incroyables gommeux du wagnérisme poussent leur manie jusqu’à vouloir empêcher qu’on applaudisse le premier acte de Parsifal. Cela leur semble une impiété! On voit que je n’exagère pas en les qualifiant de dévots; c’est bigots qu’il faudrait dire.
N’est d’ailleurs pas qui veut un Avagnérien officiel. Les Avagnériens de cette espèce exercent une profession. Ils croient jouir d’un monopole. Gomme les académiciens, ils forment un corps d'élite qui se recrute lui-même. Petit nombre d’élus qui se sont élus tout seuls, ils ne veulent admetlre personne autre dans leur ciel. Hors leur église, point de salut ; et leur église est si étroite qu’elle n’est guère, à parler net, qu’une chapelle réservée. Le maître aura oublié de leur dire : « Allez, enseignez les nations. » Nul moins qu’eux n’a reçu la faculté de convertir. Ils craignent les néophytes, ils écartent les postulants. Ne pensez pas comme eux : ils penseraient le contraire pour ne pas penser comme vous. Ils aiment moins leurs amours quand elles deviennent les vôtres. L’admiration des autres leur semble une profanation. Inclinez-A’ous vers tel passage : ils s’en éloignent aussitôt, et d’instinct, les voilà qui se réfugient dans un autre, moins accessible, ils l’espèrent, et s ( à font une citadelle d’où ils bombardent l’asr filant. Quand ils parlent, ils n’ont qu’une peur,
c est que le public les comprenne ; et, pour éviter ce
malheur, afin de bien marquer qu’ils ne s’adressent qu’à eux-mêmes, ils s’expriment en un langage qui n est pas toujours de l’allemand, mais n’est pas souvent du français. Dans leur bouche, les choses les plus nettes, les plus simples, les plus limpides,, prennent un air méchant et rébarbatif. Ces disciples
VIEUX SOUVENIRS
singuliers sont la contre-partie du maître : la clarté du maître illumine jusqu’à la nuit ; le jargon des disciples enténèbre jusqu’au soleil.
Si, du moins, c’étaient des sincères ! Certes, il en est de très instruits, très convaincus, chez qui la pose est naturelle, et dont les chinoiseries dé style recouvrent un fond sérieux. Mais pour combien ce fanatisme est-il une momerie, un pur genre, où la musique n’a rien à voir? Combien sont-ils qui la savent, la musique, parmi ces gommeux de concert qui, l’après-midi du dimanche, arrivent dans l'enceinte à la mode, leur partition sous le bras? Glissezvous derrière eux, tandis qu’ils sont en extase... Plus d’un, je parie, tient sa partition à l’envers.
Ah ! qu’ils ont fait du mal à Wagner, les prétendus wagnéristes I Que leur cabale a éveillé de légitimes préventions 1 Que de pavés elle a*jetés à celui quelle croit servir 1 Aucun ours, fût-il l’ours de Siegfried, n’aurait eu, je crois,* la force d’en lancer un pareil nombre. Si l’artiste de Bayreuth n’est pas encore lapidé, c’est qu’il appartient à l’espèce de ceux qui ont la vie dure et que le nombre croissant de sesvrais admirateurs finit par l’emporter sur la bande de ses sV jUires.
Pour v6%î qui l’ignorez encore, phalange d’amateurs qu’on nomme le public, qui jugez en dernier ressort le mérite des ouvrages, et pouvez, à votre gré, les arrêter à la douane ou leur donner droit de
UN PELERINAGE A BAYREüTll
cité, arbitres équitables, mais parfois mal renseignés, si vous désirez être justes et comprendre cet art nouveau qui, tout autour de nous, exproprie le vieux théâtre et y installe sa maison, prêt à franchir nos frontières quand l’interdit sera levé, n’écoutez pa 3 trop les disciples; allez-vous-en tout droit au maître et demandez-lui son secret ; ne restez pas sur le parvis, pénétrez dans le temple ; le temple ri’est pas bien loin; il s’élève au fond de la Bavière, sur une verte colline ceinte de bois ombreux ; on y assiste à de belles fêtes; on y entend et on y voit des choses vraiment très grandes, si grandes qu’elles justifieraient jusqu’à l’exclusivisme, pourvu qu’il parlât mieux sa langue et demeurât de bonne humeur!...
LA VILLE SAINTE
Il n’y a pas que le wagnérien officiel qui exerce une profession. Il y a aussi le sceptique. Je vais vous en dire un mot, avant d’arriver à Bayreuth.
Tandis que la vapeur m’emportait vers la cité mélodieuse, j’eus l’occasion de faire sa connaissance. Ce n’est pas le sceptique tranquille qui doute paisiblement chez lui; c’est le sceptique militant qui se dérange et entreprend deux cents lieues afin de douter sur place. Il n’est pas tout à fait l’ennemi ; il ne se met pas en colère ; il affecte, au contraire, la plus grande sérénité. Il n’est pas non plus l’ignorant ; il sait quelque chose de l’œuvre de Wagner ; il la comprendrait, s’il voulait; seulement, il ne veut pas, presque aussi têtu dans son genre que l’ennemi ou le dévot.
J’observais, depuis quelques minutes, un monsieur à qui, sans doute, le silence pesait, car ses regards
UN K LERINAGE A BAYREUTfl
me confessaient son vif désir de le rompre. Je ne bronchais pas et demeurais imperturbable, n’étant pas édifié sur sa nationalité. Il n’avait pas l’air d’être Allemand ; mais s'il l’était tout de même ! Je savais par expérience avec quelle facilité les compatriotes de Goethe lient conversation. Très expansifs, nos voisins. Ils n’entrent pas dans un lieu public sans pousser à tout le moins un petit grognement expressif, un petit Tag bien senti, sonorité qui, en France, désigne un nom de chien, et qui chez eux représente la formule abrégée de Guten Tag, lequel signifie bonjour. Mais ce n’est là qu’un minimum. Pour un rien, ils vont plus loin et, partis, ne s’arrêtent plus. Au café, à la promenade, en omnibus, dans le train, le plus frivole motif leur fournit une entrée en matière; tandis qu’un Français vous fera aisément vis-à-vis vingt-quatre heures sans vous honorer d’un mot.
Qui le croirait! Le calme, le placide Teuton, si bonasse quand il n’entre pas dans sès rages de boucher ivre, que devrait incliner vers la vie contemplative la digestion laborieuse de tant de cascades de bière tombant à tout propos dans le réservoir de son estomac, plus entreprenant, plus prolixe que l'alerte et mobile Gaulois, jadis qualifié par Gcsar de Causi dicus , ce que notre amour-propre traduit par l’adjec* tif éloquent, mais ce que la malice des autres traduit par l’adjectif bavard !
C’est pourtant la vérité pure.
LA VILLE SAINTE
Je m’apprêtais à fermer l’œil pour éviter l’assaut, lorsqu’une phrase échappée à mon homme me révéla un compatriote.
— Vous allez à Bayreuth ?
Ma réserve devint de l’empressement.
— Mon Dieu oui ; comme vous ?
— Naturellement.
— Etes-vous musicien?
— On m’a dit que j’aimais la musique.
— Et vous venez entendre Wagner?
Que voulez-vous? J'ai visité l’Egypte, 1 Arabie,
la Syrie, l’Inde, l’Amérique, et je ne connais pas encore Bayreuth. C’est dans mon éducation une lacune qu’un homme qui se pique tant soit peu de modernisme doit se hâter de combler. Je ne sais trop si l’on s’y amuse, à Bayreuth. Les actrices y ont-elles du chic ?
(Appliqué à Bayreuth, le mot chic devient immense.)
— Pas mieux renseigné que vous ; c'est mon premier pèlerinage. Avez-vous lu Parsifal ?
— J’ai feuilleté le poème.
— Votre impression ?
—Peuh! /
C'est maigre comme admiration. Quoi de plus
exquis cependant que l'épisode du Cygne...
— Bah-Î Vous aimez le cygne?
— J’en raffole.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTU
— Moi, je ne le digère pas très bien.
Et cette merveilleuse scène du deuxième acte, où le chaste fou, le Reine Thor , comme Wagner l’appelle, résiste aux caresses d’une magicienne embaumée, afin d’accomplir la mission divine que lui enseigne la pitié?
C’est justement là ce qui me gène. Un homme car on a beau être chaste, on n’en est pas moins un homme; on est même généralement d’autant plus homme qu on est resté chaste plus longtemps — un homme, auquel une jolie fille fait les propositions les plus alléchantes, et qui refuse, pour guérir ht colique d un roi, lequel, après tout, ne Ta pas volée !... Non, voyez-vous, il y a des couleuvres qu’un Français n’absorbe pas !
Surtout quand il se pique tant soit peu de ??zodernisme ?...
— Est-ce une insulte?
—- Dieu m’en garde !
Iln est d ailleurs plus temps de nous battre : regardez le panorama qui se déroule sous vos yeux ; voici la ville sainte ; contemplez-la avec respect avant d en fouler le sol sacré. Au sommet du coteau qui se dresse à votre droite s’accomplissent les mystères ; là s’élève l’église où consacre Parsifal.
— Le théâtre, cette bâtisse en rase campagne, qqi brille dans l’ombre verte de sa ceinture de bosquets?
' Lui-même... Voyez mon plan... Et vis-à-vis,
LA VILLE SAINTE
cette maison, qui lui sourit d un air de vieille connaissance, vous représente 1 hôpital de fous que le feu roi de Bavière fit construire dans sa sollicitude pour servir de lieu de retraite aux invalides de 1 art nouveau...
Le train ralentit, il s’arrête.
Très curieux, l’aspect de la gare encombrée de gens qui attendent ou se promènent, s’agitant, se pressant, secouant des mouchoirs, pareils à la multitude en tassée sur le port pour l’arrivée d’un paquebot.
Je saute à terre...
— Komrri , mein Herr ! (Venez, monsieur !)
Quel est le soprano qui m’a flûté ça à l’oreille?
Je me retourne...
Une petite main nerveuse m’empoigne par le bras.
La donzelle est-elle chargée du service de la douane? Je ne suis pas en contravention, que je sache, pour me secouer ainsi.
— Komiri!... Es ist billig ! (Venez, ça ne coûte pas cher.)
Alors, ce n’est pas la douane... Mais j’ai lu quelque chose d’analogue dans Parsifal , avec cette variante que, pour décider le Reine Thor , on lui promet que ça ne lui coûtera rien du tout !
Serait-ce, par hasard, sur le trottoir de la gare que se jouerait la scène des Filles-Fleurs i
La mienne n’a pourtant guère lair d’une rose,
UN PÈLERINAGE A BAYREUTII
avec sa figure maigrelette et ses petits bandeaux aplatis contre ses tempes en peau de baudruche.
— Komm ! Es ist billig!
Bon ! Une autre !
— Komm !
Une troisième?
— Komm\ mein Herr! gémit tout à coup une basse profonde.
Pour le coup, voilà Klingsor !
Tout s’explique : on nous offre des chambres. Ce n’est pas le concours des Fleurs ; c’est le concours des aubergistes. Il vient beaucoup plus à propos. Puisqu’il s’agit de nous loger, et non pas de nous séduire, choisissons. Klingsor me plaît; je lui donne la préférence ; il s’empare de ma valise et m’entraîne vers mon nouveau logis.
M’y voici.
J’habite rue Richard- Wagner . Le comble de la couleur locale. Je suis à l’hôtel du Cheval Blanc . Propreté relative. Composilion un peu mêlée. Table d’hôte à soixante centimes!... Maison peut manger à la carte... Et puis, on peut manger ailleurs. C’est un hôtel de... second ordre. Mais la patronne est un poème ! Un bon gros gras poème d’une chair fraîche et souriante qui défie les plus plautureuses visions des tableaux flamands ! Il me semble l’avoir déjà vue. Où donc ? Je me souviens : dans la Kermesse de Rubens, cette grosse réjouie, qui si gaillardement
LA VILLE SAINTE
s’étale avec son cavalier ! Elle a quitté la Hollande pour s’établir, à Bayreuth ; elle y boit et sert de la bière à l'hôtel du Cheval Blanc, assistée de son chien, je veux dire de sa chienne, Amie pour les étrangers, qui forme avec sa maîtresse un ensemble harmonieux. Amie est le type accompli de cette espèce courte et trappue, au regard expressif, à la figure plate, aux jambes minuscules rentrées dans 1 ampleur du ' entre qui semble toujours près de mettre bas une légion, et dont la faïence se plaît à immortaliser les traits. Tout, ici, est dodu, rebondi ; tout donne une impression de santé, de plénitude, jusqu’à ce jeu de quilles dont les bois majestueux doivent être, j’imagine, les dignes pendants des mollets de notre hôtesse, et dont la boule a le volume d’un boulet de gros canon.
Un escalier primitif me conduit à nia chambre.
Le beau lit ! Un lit pour quatre ! Un de ces lits tudesques, compliqués, ivagnériens, dont les diverses parties se combinent, se pénètrent de façon à former un tout dont ii est parfois malaisé de distinguer par l’analyse les éléments constitutifs. Il arrive au voyageur d’être réduit à se coucher dessus, faute de trouver l’ouverture pour se glisser au dedans. Tel fut mon sort à Fribourg. A BayreuAh, je réussis mieux. Mais pourtant je n’obtins qu’une demi-satisfaction. On pouvait bien séparer les drap - des matelas. Seulement les draps — au mois d'août ! — étaient cousus aux couvertures, de sorte qu’il fallait, ou garder les cou-
-rtrtitÉtrrnâi iî mr rti VT * * ' '‘mm '‘ * ’ *
vertures, ou se passer de draps ! Le premier soir, je parvins à faire sauler la couture ; mais, le second, l’hôtesse avait pris ses précautions, et le fil était si solide qu’il triompha de mes efforts
N importe ! J ai bien dormi, et j’ai doucement médité, dans ma chambre si pittoresque, avec son papier bleu à grands ramages, et ses deux vénérables gravures, les portraits de Guillaume et de Napoléon J”, qui se regardent le plus pacifiquement du monde, comme il convient aux gravures d’une cité cosmopolite, laquelle, vivant de tous les peuples, ne doit en fi oisser aucun, et en donne pour tous les goûts.
Bien cosmopolite, en eflet, la bonne ville, vraie' La .Mecque du wagnérisme ! Aucune distinction de peuples ni de races. L’alliance universelle y remplace la triple alliance. Français, Russes, Américains, Anglais, Allemands — les Allemands, paraît-il, ne sont pas la majorité — s’y mêlent, s’y confondent, y forment un état nouveau avec ses mœurs et ses lois propres, que les géographes négligent de marquer sur la carte, sans doute parce que son existence éphémère dure moins que leurs éditions, et que le mois qui l'a vu naître le voit aussi s’évanouir. Quelle que soit son origine, le wagnérien y est chez lui.
Et ici, par wagnérien, je n’entends plus l’être à part que je désignais tout à l’heure, mais tout pèlerin convaincu qui vient habituellement rendre hommage à Wagner. Il y règne en souverain maître; il y
LA VILLE SAINTE
respire en liberté, loin des miasmes délétères qu’exhalenfîe Conservatoire et le foyer de l’Opéra. Quel air pur, s’écrie-t-il. Quelle atmosphère saine et limpide ! Et il hume, comme un sorbet, les souffles de cette brise qui dilate sa poitrine et vivifie ses poumons. Il suit ici un traitement, il y fait une cure. Le théâtre est 1 établissement où, chaque après-midi, à quatre heures, lorsque la digestion est faite, il va prendre son bain d’harmonie. Gomme il.se plonge avec délices dans ces ondes sonores ! Comme il en boit avidement jusqu’à la dernière goutte ! Et lorsque, pendant l’entr’acle, appuyé sur le bras d’un ami, il s égare dans les chemins qui serpentent sur la colline, à son allure traînante et rêveuse on dirait un convalescent qui, au sortir de la douche, fait un tour de promenade— pour opérer laréaction. La représentation Unie, il participe à des agapes fraternelles où l’on porte la santé de tous les saints du wagnérisme et où l’on mange avec vigueur pour réparer ses forces. — Il faut se soutenir quand on est au régime. Et quand sonne - l’heure du repos, las d’une lassitude si douce quelle est' encore un plaisir, il se couche et s endort pour continuer son rêve.
Le lendemain, frais et dispos, il recommence ses flâneries matinales à travers les rues de la ville — sa v iH e dont chaque pierre lui est une vieille connaissance, où chaque détail lui adresse un sourire familier. 11 en sait les moindres recoins. Elle a pour cet
UN PÈLERINAGE A BAYREUTII
amoureux des complaisances dont le commun des» mortels ne se doute même pas; elle lève pour lui tous ses voiles, elle étale des charmes secrets que les regards vulgaires n’ont jamais entrevus.
Quelques jours après l’avoir quittée, je rencontrai un mien ami, lequel a choisi la carrière de jeune compositeur — carrière qui, par parenthèse, doit conférer un brevet de longue vie à ceux qui l’embrassent, car j’en connais qui la suivent encore à un âge des plus avancés :
— Ah ! mon cher, s’exclama-t-il en me serrant la main, quelle ville!
— Nuremberg ?
Non. Bayreulh ! Avec ses maisons moyenâgeuses dont chacune évoque un passé ! Et sa rivière de féerie si fantastique au clair de lune!
Mais cette ville, c’est Nuremberg, et cette rivière, c’est la Pegnilz.
Du tout. Cette ville, c’est Bayreuth, et cette rivière, c’est le Mein ltouge. Avez-vous visité le théâtre?
Le Théâtre de Fêtes ? Et pourquoi serais-je venu? «.
— Mais non ! Pas celui-là. L’autre?
— Quel autre ?
Celui de la ville !... Ah ! vous avez perdu... Un bijou 1 !... Et le Musée!
un' nat'i 1 , 6 ,!. e ^ héâtr ? 116 Fôtes ’ '* exis,e - 0,1 effet, à Bavreuth, peut théâtre charmant. Mais je fai su trop tard. Je le
LA VILLE SAINTE
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— Le Musée ?
— Un des plus curieux pour les Primitifs Bavarois ! Et l’église ?
— La cathédrale !...
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•*.. Heureux visionnaire qui, dans une plantureuse vallée où le conduit en quelques heures un chemin de fer confortable, après une bonne nuit, entre deux excellents repas, au sein de 1 abondance, trouve ainsi Je moyen de s’ofTrir, à des prix modérés, de permanents mirages, loin des périls et des fatigues dont il faut que la caravane paie ses fugitives illusions!...
Si le cœur lui en dit, il prolonge sa promenade, dépasse l’enceinte de la ville, prend la grande route blanche qui continue la rue Richard- Wagner et pousse jusqu’à la maison où le maître cherchait un peu de répit pour son cerveau accablé de conceptions titaniques et que, dans un quart d heure de calme, sa pensée reconnaissante nomma Vanfned, apaisement de mes illusions, ce qu’on pourrait encore traduire par Repos de l'esprit. Il s’engage dans l’avenue sablée qui conduit au perron entre deux pelouses semées d’arbres et de parterres dont les fleurs ne doivent jamais se flétrir. Au-dessus de la porte d'entrée, il
regrette et lui en fais mes très humbles excuses, me promettant bien de réparer le plus tôt possible cette omission involontaire.
36 UN PÈLERINAGE A BAYREUTU
regarde l’image à fresque de Yotan, le Père des Dieux de la Trilogie, Yotan qui, au premier abord, n’en est qu’un personnage relativement secondaire, mais qui, lorsqu’on réfléchit, avec ses allernatives de gigantesque affaissement et de surhumaine colère, en apparaît au penseur comme la philosophie, l’âme et le sens profond. S’il n’est pas un étranger, il frappe et reçoit une hospitalité précieuse. Ou bien il prend à gauche un chemin ombragé qui le conduit derrière la maison. Là, un beau parc est assez vaste pour lui procurer, à lui aussi, avec la solitude et le silence, le « repos de l’esprit ». Il s’assied au bord d’un bassin quelque peu croupissant dont les eaux, immobiles sous leur chapeau de nénuphars, entourent une île en miniature où mène un pont vermoulu, il gagne ensuite un mystérieux bosquet, écarte un épais ri deau de branches et de feuillages et pénètre dans le vert sanctuaire où, mieux encore que dans sa maison peinte à fresque, repose le grand ouvrier.
Pas réussi, le tombeau. Une large pierre carrée, plate, massive, très nue et très vaste, à mon avis beaucoup trop vaste et beaucoup trop nue — une affectation de simplicité lourde et d’austère mauvais goût. Mais elle est si poétique et si pénétrante, l’oraison funèbre que, par un beau matin d’été, les oiseaux chantent tout autour en égrenant des roulades — les seules que Wagner ait respectées dans la nature — dont les initiés comprennent le sens fatidique, sans
LA VILLE SATNTE
qu’il leur soit, comme à Siegfried? nécessaire de goûter au sang du Dragon !..
L’horloge marche. Elle sonne le déjeuner. Le promeneur, lame épanouie, le cœur dilaté, repu de sensations pieuses, rentre au logis boire à longs traits une forte bière brune, très épaisse, très sérieuse, très germanique, le nectar de ce paradis, capable partout ailleurs d’abrutir, mais qui, ici, ouvre l’intelligence, joue son rôle, modeste mais indispensable, dans cet ensemble harmonieux, et que le wagnérien absorbe dévotement — songeant qu’elle a désaltéré le maître! — avec un air de béatitude à rendre jaloux les convives de l’Olympe.
Quelle maladie résisterait à un pareil traitement ? 11 délivre de tous les maux; il ferme toutes les plaies; il consolide pour deux ans les constitutions les plus ébranlées. Plût au ciel qu'il guérît aussi cette terrible fièvre jaune qui est la fièvre de l’envie ! Bayreuth deviendrait alors le rendez-vous obligé des artistes ; les gens de tous les métiers pourraient y faire une saison; on le déclarerait sans retard d’utilité publique et les gouvernements unis élèveraient une statue plus colossale que « Germania » ou « la Liberté éclairant le monde » à cet homme extraordinaire dont la gloire musicale viendrait s’absorber et se fondre dans sa gloire plus grande encore de bienfaiteur de l’humanité.
En attendant que l’on consacre cette image à Wa-
38 UN PÈLERINAGE A BAYREÜTIl
gner dont, à ce point de vue spécial, l’aclion hygiénique est encore mal établie, son buste se dresse partout, en marbre, en bronze, en pierre, en plâtre, en bois, en terre cuite, — grandeur nature, grandeur réduite — toujours avec un bout de manteau rejeté sur l’épaule, et la toque, la fameuse toque, qui est au wagnérisme ce que le bonnet phrygien est à la liberté.
La peinture le dispute à la sculpture. Son portrait, de toutes les tailles,.à tous les prix, dans toutes les attitudes —debout, assis, lisant, écrivant, travaillant, méditant, causant, se reposant — s'étale derrière les vitrines et dit bonjour aux disciples qui passent. Pour ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir un tableau, des flots de photographies, de dessins, de gravures reproduisent avec plus ou moins de bonheur les traits du souverain.
Il est sur les affiches, les prospectus, les programmes; il est sur le papier à lettres, il est sur les enveloppes ; en un mot, il est partout, il est dans tout, il est sur tout, ltien qui ne le copie, rien qui ne le rappelle, ne le célèbre et ne le déifie. .
Les magasins de Bayreuth donnent la sensation intense de ces boutiques qu’une spéculation dévote élève à foison aux approches des saints lieux et qui vendent aux visiteurs le souvenir de l’émotion présente.
C’est le même fétichisme à la fois naïf et touchant.
LA VaLE SAINTE
Des rideaux représentent Lohengrin et son Cygne. Des leitmolives sont brodés sur la toile de plastrons de chemises, sur la batiste de mouchoirs. Voici le Thème de la Cène en fil de soie rouge et or sur le fond bleu d’une robe de chambre. On dirait un verset inscrit sur un scapulaire.
Quelle amoureuse intimité !
Chez un facteur de pianos, au-dessous du buste du maître, une lettre de sa main dans un cadre précieux.
A droite, une photographie : Une soirée à Vanfried; Wagner joue du piano ; M m * Materna le regarde ; Hans Richter, le chef d’orchestre, se rend compte des mouvements; Rubinstein, debout, dans un coin de la pièce, se plonge-dans la partition ; au premier plan, M me Lehmann, mélancolique ; Betz, l’interprète de Votan, avec son crâne chauve et ses lunettes de géant; dans un fauteuil confortable, Brandt, le machiniste..
Est-ilassez wagnérien, ce machiniste qui assiste àla soirée avec Richter et Materna ? H a son importance, il symbolise la peinture, il est un des compagnons d'art.
Passons à la devanture voisiné. Un vrai déluge de gravures! Variations a l’infini sur la Trilogie. Rien qu’aies parcourir, l’œil reconstitue l’histoire des malheurs du Walhall et des rages du Nibelung.
Votan etFricka — Jupiter et Junon — ontcommandé aux géants Fafner et Fasolt une demeure magnifique pour y passer, avec leur Cour, le reste de 1 éternité.
Ce n’est pas le même mobile qui poussa les célestes époux à faire cette commande. Votai), — si l’on en croit sa femme, qui le lui reproche avec acrimonie — ne songeait qu’à satisfaire sa vanité divine. Fricka, ainsi qu’elle l’explique, espérait, par les charmes d’un fastueux logement, retenir au foyer conjugal son mari, le moins fidèle et le plus paillard des maris, toujours prêt aux parties fines, aux escapades sur la Terre où il s’amuse, paraît-il, beaucoup plus que dans le Ciel et où il s'offre une foule de distractions pour le moins aussi croustillantes que ces fredaines des dieux grecs que, dans nos pensionnats, on fait pieusement apprendre aux élèves, sous prétexte que l’antiquité ^ forme l’esprit des enfants.
Cette bonne Fricka, — comme on émule Junon, providence des maris trompés et patronne du mariage qu’elle ne contribue guère, par parenthèse, à rendre sympathique, — ne semble-t-elle pas le type de la petite bourgeoise qui s’ingénie à trouver des plats doux pour séduire son conjoint et l'empêcher d’aller au cercle ? Cet anthropomorphisme est bien le caractère commun de toutes les mythologies qui outrent nos vices et nos ridicules pour en gratifier les Immortels et font de leur divine essence la caricature de l’humanité.
Quoi qu’il en soit, les géants se sont mis à l’œuvre ; ils ont accompli leur tâche, et le Walhall — c’est le nom du château — grandit sa masse colossale avec
LA VILLE SAINTE
ses énormes remparts dont les flancs défient la tempête et ses vertigineuses tourelles dont la pointe
perce la nue.
Mais ce n’est pas le tout de commander un château; il faut ensuite le payer; et le prologue de la Trilogie nous montre que l’horloge céleste marque le quart d’heure de Rabelais ni plus ni moins que nos modestes pendules, ce qu: est de nature à nous consoler, nous autres, misérables humains! Fafner et Fasolt n’ont pas travaillé gratis et, comme ils n ont aucune raison — au contraire — de faire crédit à leur divine clientèle, ils gardent les clefs de la porte jusqu’au paiement de leurs honoraires d’architectes. Et quels honoraires! Les gaillards n’y vont pas de main morte; ils se traitent en artistes di primo cartels dont on ne rémunère jamais assez le mérite professionnel. Croiriez-vous qu’ils ont stipulé la blonde
Freïa, laquelle cumule les attributs de Vénus et d'Hébé, la déesse de la vie, de la jeunesse, de l’amour et de la beauté? Volan a signé le marché. Mais son exécution le chagrine. Car, outre que c’est un procédé bien discourtois à l’égard d’une aussi jolie compagne que de la livrer aux caprices de deux maçons mal élevés, l’avenir de l’espèce divine tout enliere est intéressé dans la question. Freïa est la source du plaisir et de l’existence; elle garde le jardin où croissent les pommiers magiques dont les fruits d’or soutiennent les dieux. A ces fruits nutritifs, que nos pau-
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vres vergers ignoreront longtemps encore, ils doivent une constitution robuste à l’abri de la dent des siècles et qui en défie la durée. Freïa partie, le jardin reste en friche, les arbres se dessèchent, et alors qiîe deviendra l'estomac des Immortels? Yotan tient à sa santé autant qu’à sa parole; et c’est pourquoi il hésite, assis sur une pierre, très ennuyé et très penaud, l’œil fixé sur la resplendissante demeure dont l’entrée lui est interdite, l’oreille assourdie par les criailleries incessantes de son aimable moitié dont la perspective de coucher en plein air n’adoucit pas l’humeur atroce d’épouse honnête qui a le droit de parler...
Par bonheur, il y a dans son entourage un certain Loge qui arrive fort à propos pour le tirer d’embarras.
Un ingénieux fripon que ce Loge, malin comme un singe, curieux comme une femme, toujours en quête de nouvelles, la gazette des dieux auprès desquels il tient l’emploi de Yulcain, mais un Yulcain madré, retors, farceur, le clown de la bande, subtil comme la flamme dont il est le patron et dont il a les pétillements, Mercure en personne devenu forgeron et auquel Mars, à coup sûr, n’aurait point fait porter les cornes, malgré le charme irrésistible de son brillant uniforme !
Il s’est laissé conter en route une drôle d’histoire : le Rhin vient d’être victime d’un vol étrange et auda-
LA VILLE SAINTE
deux. Un vilain gnome, Albéric, s’est introduit dans sa demeure liquide, beaucoup moins, parait-il, pour le plaisir de se livrer à la natation que pour, celui de courtiser ses trois charmantes filles, Woglinde, Wellgunde et Flosshilde, préposées à la garde du trésor paternel. Ce trésor consistait en un superbe lingot d’or dontles fauves reflets, illuminante fleuve, le faisaient scintiller comme un torrent d etoi es. Mais le gnome n’est pas séduisant et les naïades son rieuses; mises en verve par les chaudes suppliques du galant avorton, elles l’ont victime de la belle manière, s’amusant à le leurrer par des promesses alléchantes, l’attirant jusque sur leur sem, le gn.a de leur fraîche haleine et puis, tout a coup, au moment psychologique, glissant, comme de simples anguilles, entre ses grosses mains poilues lar malheur, les folles ne se sont pas contentées de s esbau dir à ses dépens et de faire assaut d'esprit sur son pauvre dos tortu. Femmes et, par suite, bavardes, elles ont éprouvé le besoin de chanter, de cette voix claire et perçante qui est le ton habituel des confidences de jeunes filles, la vertu magique ce lequel octroiera l’omnipotence à qui saura le pren re pour s’en fabriquer un anneau. Le prendre, voila le difficile; on le peut cependant, a une con iLon, un seule, mais fort dure : renoncer pour jamais aux délices de l’amour. Le nain a tout entendu; affole par l’ambition et le désir de la vengeance, il a forme
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vœu fatal, a gravi le rocher où étincelait le lingot, 1 a arraché de la pierre dans laquelle il était enchâssé et, fuyant avec son butin, a regagné les profondes cavernes, obscur séjour de sa race, le peuple des Nibelungen. Là, il a forgé le merveilleux talisman qui lui confère sur les siens un tyrannique empire et lui permet d'élever ses rêves de conquête jusqu’aux Elfes radieux qui habitent l’Empyrée. Esclave de sa volonté souveraine, son frère Mime a du lui confectionner le « Tarnhem », coiffure magique grâce à laquelle il revêt à l’instant la forme qui lui plaît. Enfin le précieux métal a fourni, outre l’anneau, de merveilleuses richesses qui de l’avorton ridicule ont fait le plus puissant des rois !
L or et 1 ambition disputent à l’amour le cœur de 1 homme; et, sous ce rapport, les géants ne sont que des hommes, plus grands et plus gros que les autres, qui grandissent et grossissent, pour les proportionner à leur taille, les appétits humains. Certes, Freïa est désirable. Mais la fortune et le pouvoir ne le sont-ils pas encore plus’.Fafner et Fasolt sacrifieraient la joie d’aimer à l’ivresse de commander. Loge, fin psychologue comme tous les fripons intelligents, avait ' pievu ce résultat, en débitant son histoire. La transaction plaît à Votan: Mais il faut voler le voleur; et cest là que le dieu s’embarrasse. Le voleur habite loin, très loin du Walhall, tout au fond d’abîmes immenses illuminés par le feu et remplis du fracas de
LA VILLE SAINTE
ses forges. La descente sera dure; sans compter qu’une fois là-bas il sera assez malaisé d’expliquer le but de la visite au maître de.céant!
Loge en fait son affaire : que Yotan consente à le suivre et, avant le coucher du soleil, l’or et l’anneau seront à lui.
Pour le s^alut des dieux, les célestes compères entreprennent, au centre de notre globe, le voyage ’ fantastique que Jules Yerne, encore plus dévoué qu’eux, a recommencé de nos jours pour le simple bonheur des enfants. D’abord reçus avec froideur par le Nibelung à qui leur amabilité ne dit rien qui vaille, ils s’insinuent auprès de lui, aiguisent son amourpropre, si bien qu’Albéric, dont la bosse ratatinée cache une âme aussi humaine que celle qui habite le grand corps des géants, ne résiste pas à la tentation de parader sous leurs yeux pour satisfaire sa vanité et jouir de leur stupeur.
— Est-il vrai, lui demande d’un ton sceptique Loge' l’insidieux, que tu peux revêtir la forme de n importe quel animal ?
— Si c’est vrai ! répond le nain ; je vais t’en donner la preuve.
Et voilà qu’à sa place apparaît un dragon hideux, dont la gueule flamboie comme une fournaise et dont la queue est agitée par d’horribles frétillements!...
C’est la première fois qu’un dragon entre en scene ;
mais ce n’est pas la dernière. Wagner adore les animaux en général et les dragons en particulier. Les chevaux viennent ensuite : ils ont sur les dragons le désavantage d exister. Le dragon, c’est l’idéal ; car l'idéal, c’est le mythe, et le mythe, c’est Wagner. Les oiseaux non plus n’ont pas trop à se plaindre ; ils arrivent bons troisièmes au second acte de Siegfried Le dragon, le cheval, l’oiseau : tels sont les trois giands symboles de la Trilogie. Le dragon en est la fable, le cheval en est l’héroïsme, l’oiseau en est la mélodie. Et, de fait, quelle est cette œuvre étonnante sinon un drame colossal, fabuleux comme l’horrible monstre de Ilaine-Antre, héroïque comme Tardent coursier de la Walkiire, mélodieux comme le guide aérien de Siegfried?...
Sous son enveloppe d’emprunt, Albéric épouvante Loge :
— Ta métamorphose est curieuse, dit négligemment le rusé ; mais tiendrais-tu de même dans le corps d’un petit animal?
Aussi petit que tu voudras, riposte la dupe piquée
au jeu.
— D un crapaud, par exemple?
D un crapaud ? rien de plus facile...
Et voilà le nain transformé en un minuscule crapaud qui saute, ou plutôt est censé sauter à la mode de ses pareils, car celte fois on laisse à l’imagination le soin d’apercevoir la bêle, vu sans doute la
LA VILLE SAINTE
difficulté extrême de loger un machiniste dans ses flancs.
Avec les crapauds, Loge, plus leste que brave, se sent mieux à l’aise qu’avec les dragons. Il met le pied sur la bestiole, saisit le Tarnhem et, quand Albénc reprend sa vilaine figure de nain, c’en est fini de sa
puissance. * *
Captif, dépouillé de tout, de l’or, de l’anneau, du Tarnhem, leNibelung ne garde, avec la haine, que la force de la malédiction. Il use largement de cette faculté suprême, il maudit le talisman qui lui est arraché, vouant à la détresse et à la mort tous ceux qui le posséderont, et puis s’enfuit dans sa retraite souterraine pour caresser son espoir de vengeance...
Tout maudit qu’il est, l’anneau paraît bon à Votan. Mais, aux termes du nouveau traité, les géants ont droit à un monceau d’or de la hauteur de Freïa, et l’entassement de tout le métal réuni laisse encore un léger #ide que l'anneau seul peut combler. Yotan r<«iste, on s’anime, Fafner etFasolt se fâchent et tout va être rompu, lorsque, au seuil d’une grotte, apparaît, enveloppée d’un voile, la pâle et sombre Erda, déesse du Sort et de la Terre, Cybèle et la Destinée, « éternelle songeuse » dont le songe sans trêve est chanté par ses filles, les Nornés — les Parques de celte Théogonie. Elle esfvenue tout exprès des régions mystérieuses où elle dort son étrange sommeil pour ouvrir à Votan le livre de la fatalité.
Rends cet or, lui commande-t-elle, n’en garde pas un atome, car la malédiction du nain le frappe et le rendra funeste à la race des dieux.
Votan s incline, les géants satisfaits emportent leur salaire, et les Immortels, pour gagner leur demeure dont la porte s’ouvre enfin, étendent, comme un pont lumineux, symbole de paix après l’orage, un arc-enciel sur la vallée qui les sépare de la cime où le Walhall se dresse, tandis que des profondeurs du Rhin, les trois naïades en pleurs, Woglinde, WeUgunde et Flosshilde, jettent à tous les échos le nom de l’Or bienaimé que leur vigilance a trahi et qui n’éclaire plus le fleuve de son fauve rayonnement...
Symbole décevant ! Trompeuse espérance ! L'orage n est pas fini : la paix divine a fui pour toujours. La malédiction du nain porte ses fruits; elle s’acharne après ses victimes. Du fond des gouffres ténébreux, le Nibelung entreprend une œuvre de destruction lente, mais sûre, qui mine peu à peu l’édifice céleste, pareille au travail souterrain de la taupe qui ronge insensiblement les racines du chêne séculaire. Tous les possesseurs de l’anneau tomberont à l’heure dite. Il ne fait grâce à aucun. Et aucun n'évitera l’effet de
sa vengeance, car il a pour auxiliaire l’inévitable destinée.
Fafner ouvre la liste des malheurs et des crimes. Il tue son frère Fasolt qui, au moment du partage, l’accuse de fraude dans la distribution des lots. Demeuré
LA VILLE SAINTE
seul propriétaire du métal souillé de sang, il va le cacher dans la nuit d’un antre sauvage perdu dans l’ombre de la forêt voisine ; et là, transformé en dragon par la vertu du talisman, accroupi sur le trésor, il veille et garde sa proie.
Nul n’ose approcher du sinistre repaire jusqu’au jour où Siegfried, le Welsung, qui ne connaît pas la p’eur, tue le monstre à son tour en lui enfonçant dans le liane Nolhün , l’épée paternelle, autrefois brisée dans la lutte, mais que sa vaillance a reforgée.
Siegfried dédaigne un trésor inutile; il ne prend que l’anneau et le met, comme alliance, au doigt de la Walküre, vierge immortelle bannie des cieux, que son baiser d’amour, dont rien n’arrête l’élan, va, jusque sur le roc en flammes, tirer du sommeil léthargique dans lequel la colère divine l’avait ensevelie.
Union sublime d’un homme dont le courage fait un dieu avec une déesse dont la pitié fit une femme !
Hélas! L’anneau continue la série de ses malheurs. La trahison, les sortilèges sont plus forts que Siegfried. Tout chancelle, tout s’écroule, le Walhall n’est plus qu’une ruine; c’est la fin des héros, c’est le crépuscule des dieux, c’est la nuit éternelle qui s’étend sur le monde, éclairée seulement par le reflet sinistre des dernières lueurs du ciel incendié!...
On devine combien de centaines de tableaux la
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50 UN PÈLERINAGE A BÀYREUTU
fécondité des peintres a pu tirer de tout cela! Dieu merci, à Bayreuth, on ne voit que les gravures; du moins, la couleur n’y est pasl Jadis, le doux Angelico, le primitif exquis, peignait, dit-on, à l’œuf; depuis, on a peint à l’huile; les modernes Allemands, eux, doivent peindre au beurre... En ont-ils fait, les malheureux, des nains et des naïades, des dieux et des déesses poncifs et pommadés!...
Laissons cet Olympe ranci pour ce magasin de musique.
Miséricorde! Une fantaisie élégante,sur\c Rhlngold! Une marche héroïque sur le thème de Siegfried! Une, deux transcriptions sur le duo d’amour de la Walküre! Tout à l’heure, c’était la Trilogie peinte au beurre; la voilà, maintenant, qui défile devant nos yeux, déguisée en paraphrases, dérangée pour toutes les forces qui s’escriment sur le piano.
Il y a donc des airs dans les drames wagnériens, puisque le piano s’en mêle!
Vous verrez qu'un beau soir, au train dont nous marchons, quand la mode aura dit son dernier mot et que ces nouveautés seront d’anciennes choses, les filles à marier y dénicheront des romances que leurs voix grêles bêleront avec sentiment pour les plus grandes délices de leurs mamans extasiées; les Maîtres Chanteurs remplaceront alors Haydée et la Dame Blanche , et les jeunes d’à présent, devenus à leur tour des perruques, écouteront Brunehilde et Sieglinde
LA. VILLE SAINTE
comme aujourd’hui les abonnés écoutent la Favorite , opposant le Wagner révélé, déchiffré, aux énigmes audacieuses des nouveaux novateurs où il semblera aux oreilles qu’il n’y a point d z mélodie...
Et les musiques militaires! Leurs trombones et leurs pistons en souffleront-ils, des leitmotives!
Infortuné Wagner! Il croyait défier Je destin. Amoureux du lointain, du fuyant, de l’insaisissable, chromatisant toujours, chromatisant sans cesse pour idéaliser les sons, pour diminuer leur carrure, capable de multiplier les divisions de la gamme, d'inventer des quarts, des huitièmes de tons, afin d'imiter dans leur vague l’harmonie des ^voix de l’espace, il comparait son œuvre aux murmures de la forêt qui n’en quittent point les ramures et qu'on ne peut entendre encore qu’en retournant à la forêt!
Il comptait sans le commerce, les fanfares, le piano . et les jeunes filles. Que dirait-il si, par hasard, de retour en ce monde, ses regards s’arrêtaient sur notre éditeur de musique?
Jadis, sans doute, il eût mal pris la chose, fronçant le sourcil, accentuant celte mine rechignée et rébarbative dont ses portraitistes se plaisent à le gratifier. Mais on apprend à sourire dans les Champs-Elysées où la lumière est si blonde et si douce que les bienheureux qu’çlle éclaire oublient la mauvaise humeur. Il sourirait donc aujourd'hui; il tendrait l’oreille au leitrno u tive de Parsifalqu’une trompette de l’orchestre, logée
dans cette petite chambre juste au-dessus de la mienne sonne joyeusement, pour faire répétition, à travers la fenêtre ouverte; il écouterait ce Walther de douze ans dont les poumons entonnent un morceau de concours si juvénile et si chaud qu’il étoufferait les glapissements de tous les Beckmesser de la terre; et, au spectacle de cette ville qui ne [vit que de lui, qui ne songe qu’à lui, qui ne chante que lui, dont il est le génie, le fondateur, le roi, son âme s’épanouirait, cédant à la griserie de l’apothéose sonore qui célèbre cet art nouveau, sa création, son art, art étrange, parfois, à force de grandeur, injuste pour le passé, cruel pour les dogmes finis comme, tous les dogmes qui commencent, mais si viril, si robuste, si passionné et si passionnant dans sa conviction inébranlable qu’il est la vérité et la beauté, si plein de foi en lui-même, en sa mission, en l’avenir!
Trois heures. Le spectacle est à quatre. Je vais enfin voir cette chose qu’on m’a si souvent décrite, dont le rêve me hante et que j’ai soif de saisir dans sa réalité !
Ou’est-ce qui m’attend là-haut?
Me voici de nouveau sur la grande voie plantée d’arbres qu’en arrivant j’ai parcourue pour me rendre à mon hôtel ; elle me ramène au chemin de fer et de là me conduit au théâtre par l’avenue qui la prolonge et gravit doucement les pentes de la colline.
En face de moi, tout auréolé de soleil, l’édifice me
LA VILLE SAINTE
rappelle l'Arc de Triomphe contemplant, par une chaude après-midi, les Champs-Elysées qui se hâtent vers lui.
Ici, c’est moins tourmenté, moins fébrile, moins énorme ; mais c'est bien la meme allure, le même élan entraînant tout, piétons et véhicules, vers l’aimant d’un but unique.
Quelques équipages distingués. Beaucoup de voitures de louage, bizarres avec leur flèche unique attelée d’un seul cheval. Elles ont l’air d’étre cassées et, clopin-clopant, de se rendre à la réparation.
Jolies toilettes féminines. De cocasses aussi, très variées, très diverses, exposition ambulante de modes et de costumes, musée international de coiffures, depuis les incroyables couvre-chefs des voyageuses britanniques jusqu’à l'affreuse petite toque des pures, des wagnériennes sans peur, sans reproche et sans concessions.
On se montre du doigt une notabilité, un artiste — il y en a de tous genres à Bayreuth — qui passe au milieu d’un groupe de personnes empressées à son entour, flattées de lui faire cortège, de voler une miette de l’attention qui lui revient.
Voici M. Vincent d’Indy pour qui la cloche de la Renommée sonna récemment l’heure de la notoriété. Car, maintenant que l’habit de novateur est à la mode et que tout le monde s’empresse de dépouiller ses vieilles nippes afin de le revêtir, la Renommée n’a
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54 UN PÈLERINAGE A BAYREUTU
pas voulu se faire traiter de réactionnaire et a suivi l’exemple universel. Elle a lâché son antique trompette qui, à force ’d’y souffler un peu à tort et à travers, avait fini par ne plus rendre des sons parfaitement justes, et l’a remplacée par une cloche, une belle cloche dorée, descriptive, pittoresque, assez sonore et assez forte pour réveiller, quelque jour, l’Institut.
M. d’Indy écoute le monologue d’un superbe Monsieur coiffé d’un chapeau ineffable, vrai poème de feutre mou.
* On le voit partout, ce Monsieur. Il a le don d'ubiquité. C’est, paraît-il, un juge qui consacre à Wagner tous ceux de ses loisirs que n’absorbe pas la justice. Erudit de première classe, il ne veut rien ignorer de ce qui touche à son idole. U en collectionne avec soin les autographes disponibles.. A-t-il vent de quelque lettre qui se cache? Aussitôt, il ouvre une instruction, met en mouvement sa police, découvre la fugitive et l’incarcère dans ses dossiers.
Derrière le groupe orthodoxe, mais à une certaine distance, comme il convient à des ennemis mortels, s’avance d’un pas dédaigneux et sceptique un baryton majestueux, l’émule des ténors dont sa mine dodue imite la santé florissante, et pour la magnifique voix duquel — car sa voix est magnifique — le musicien Landry a écrit tant de choses exquises qui arrachent à la salle un murmure demi-pâmé. Comme esprit et
LA VILLE SAINTE
comme idéal, il est digne de son imprésario , le plus gaillard des imprésarios, gardien fidèle de l’ancien rite, conservateur sans reproche d'un répertoire, composé de quatre opéras et d’au moins cinq ballets, auquel, tous les deux ans, il ajoute quelques actes dont l’incontestable fiasco a pour but de confondre les amateurs de changement*. — C’est une fumisterie ! opine d’une voix bien timbrée notre excellent baryton. C’est de Parsifal qu’il parle... Et pourtant il va l’entendre pour tuer l’après-midi, avant de reprendre le train qui le ramènera bien vite vers les saines régions de la claque, du point d’orgue et de l'entrechat.
Pénétrons dans le sanctuaire. C’est facile : ni contrôle, ni ouvreuses. Des ouvertures latérales font, pour ainsi dire, communiquer directement la salle avec les champs. Entre la Nature et Wagner il n’existe aucune barrière. Point de décorations, point d’ornements, point de statues, point de loges. Cette clarté du gaz, qui tout à l’heure va s’éteindre et qui déjà paraît bien pâle à côté des scintillements du soleil voisin, ne laisse entrevoir que des rangées de fauteuils dont chacune domine assez la rangée précé-
1 Quand l’auteur a écrit ces lignes, la fameuse première in extremis de Lohengrin n’avait pas encore eu lieu. Gomme tout s’idéalise aux approches de la mort ! La direction finissante a chanté le chant du cygne. Qui donc aurait pu lu* prédire une fin si poétique ?...
dente pour que le spectateur aperçoive aulre chose que le crâne placé devant lui. Les dames favorisent encore cette heureuse innovation. Par un geste plein d’à-propos auquel les convie le règlement affiché à la porte, elles font descendre leurs chapeaux de leurs têtes sur leurs genoux — à l’exception de trois vieilles Anglaises derrière lesquelles mon destin m’a placé et qui, non contentes d’une épine dorsale plus haute qu’un obélisque, conservent, comme un défi à la politesse internationale, des manières de monuments dont la structure pointue, exotique, donne à leur chef l’aspect lointain d’un museau de girafe posé sur un cou de cigogne qui aurait le torticolis î
Encore cinq minutes — le temps d’explorer l’harmonieux souterrain d’où va s’échapper tout à l’heure cette extase sonore, la musique de Parsifal , et dont l’orifice, en partie dissimulé par un vaste rebord, tranche comme une tache noire sur la grisaille de l’ensemble.
L’habit et la cravate blanches sont inutiles dans ce trou au fond duquel ne plongent pas les regards du public. En bras de chemises, leurs vestons roulés à terre en paquets ou accrochés aux dossiers de leurs chaises, les instrumentistes, pour combattre une odeur chaude d’enfermé qui vous prend à la gorge, installent à portée de leurs mains des chopes, hautes comme des litres, dont le brun fauve, scintillant sous la clarté des bougies, prend des reflets de métal qui
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se confondent avec les cuivres couchés près d’elles dans l’intimité familière de choses qui se comprennent et concourent au même but.
Quatre heures. Le gaz s'éteint...