LA PRÉFACE D’UN MYSTÈRE
Point de signal convenu, de sonnette, de trois coups, llien qui rappelle les planches, les coulisses, le machiniste. Au milieu de l’obscurité, une légère buée d’or : c’est la vapeur lumineuse qui s’échappe du trou de l’orchestre. Du fond des ténèbres monte une mélodie mystique qui donne une sensation d’extase. Le rêve commence. On se croit seul, une nuit de Vendredi-Saint, dans la nef de Notre-Dame, écoulant le cantique attristé de l’orgue invisible. Ceci n’est pas un opéra qu’on va jouer sur un théâtre ; c’est un mystère sacré fait pour les cathédrales. Et comment un mystère débuterait-il mieux? Le premier motif de.son harmonieuse préface 1 n’est autre
' Il existe deux transcriptions de Parsifal pour le piano : la première est la grande partition allemande ; la seconde donne la traduction anglaise sous le texte allemand. Nous renverrons
chacune de ces deux transcriptions, bientôt en paraîtra une troisième, la version française de il. Wilder.
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que la traduction musicale du testament par lequel Jésus se lègue à ses Apôtres et au Monde :
«Durant le souper, JéSusprit le pain; et, l’ayant béni, il le rompit et le distribua à ses disciples en prononçant ces mots :
— Recevez et mangez : Ceci est mon corps.
« Tenant ensuite le calice dans sa main, il rendit grâces, le leur donna et dit :
— De ceci buvez tous I Car Ceci est mon sang, le • sang de l’Alliance nouvelle, le sang qui sera répandu en faveur des multitudes, pour la rémission des péchés. Et désormais, je vous l’annonce, je ne vais plus goûter de ce fruit de la vigne, jusques *en ce jour où je lehoirai avec vous, sous une forme nouvelle, dans le Royaume de mon Père. 1 »
Phrase étonnante, inouïe, que l’Univers ne soupçonnait pas, qu’aucune bouche humaine n’aurait imaginée, phrase resplendissante de divinité, folle caresse de l’Amour infini, miracle de Charité, pour nommer de son nom cet amour céleste ressenti par le cœur du Père et incarné dans le Verbe, son Fils !
La charité, invention du Christ qui transforme en joie le dévouement et le sacrifice, qui anime la petite Sœur des pauvres et le Missionnaire, qui crée les pêcheurs d’âmes,les Martyrs, les Sauveurs, elle est, à elle seule, tout le catholicisme. A elle seule aussi,
1 Saints Evangiles. Traduction par Henri Lasserre, p. 144.
LA PRÉFACE î/üN MYSTÈRE
elle esl tout Parsifal , géniale inspiration où, comme en un cristal d’une essence très rare, se reflète le catholicisme avec ses ineffables pénombres et ses radieuses profondeurs.
Et tout Parsifal lui-même se reflète dans cette mélodie primordiale qui lui imprime son allure et son caractère, qui le pénètre et le domine, qui en est la raison et la fin
Jamais langage ne rendra mieux l’accent intraduisible de la parole de Jésus. Ainsi dut résonner à l’oreille des Disciples la voix du divin Maître. On l’entend vibrer, cette voix, parmi les choses muettes de surprise et d’adoration. Et, quand elle a fini de révéler le sacrement de tendresse, un peuple mystérieux de créatures invisibles répète sa formule d’amour. L’écho du Monde s’éteint peu à peu et tout rentre dans le silence. Alors Jésus reprend la parole ; mais, cette fois, la mélodie, écrite dans le mode mineur, a je ne sais quoi d angoissé, de poignant, de'lamentable qui lui donne l’accent de l’inquiétude humaine et altère son auguste et calme sérénité : c’est que le Fils de Dieu est aussi le Fils de l’Homme ; c’est que le mystère de grâce est un mystère de douleur; et, d après les desseins du Père, il faut le baiser de Judas pour conférer sa vertu rédemptrice à la caresse du Fils... Et la vaste sym-
* Part. ail. p. I ; part, ang.-all., id.
UN PÈLERINAGE A BaYREUTII
phonie des choses redit la mélodie en deuil...
Non, jamais pensée musicale ne s’enfoncera plus loin dans les abîmes et ne montera plus haut vers l’azur I
Avec ses détails terribles ou touchants, ses douceurs et ses épouvantes, ses images de paix céleste et ses spectres de trahison, la Cène, épisode unique dans Thistoire de l’Univers, se dresse au milieu de la nuit du Théâtre de Fêtes : Jésus tient en mains le Gral de la Nouvelle Alliance où viendront s’abreuver tant de soifs mystiques, où tant de martyl^l et de vierges puiseront l’héroïsme et la vie ; sa bouche bénit et consacre ; les convives sont étonnés ; quelques-uns hésitent et doutent ; car pour ces esprits sans culture que n’a pas encore illuminés la flamme de l’Esprit, un tel discours est incroyable... durus est hic sermo ... Seul, Jean incline sa tête sur la poitrine, du Bien-aimé; il se passe d'explications, lui, car son amour a compris tout ce que peut l’amour... Judas se lève, et sort pour avertir les Princes des Prêtres...
A mesure que l’orchestre dessine les contours de sa fresque sonore, le souvenir s’envole vers une fresque différente, peinte, celle-là, par Léonard de Yinci, un autre visionnaire, et vers une seconde encore que le pinceau de Luini, l’artiste lumineux et doux comme son nom, fixa sur les murs rustiques de Sainte-Marie des Roses au bord de l’azur liquide qui se nomme le lac Lugano...