‹ Un pèlerinage à BayreuthChapitre 7 sur 7 · L’ERMITAGE · texte numérisé non relu

L’ERMITAGE

Aujourd’hui, relâche. Parsifal ne consacre plus; et les Maîtres-Chanteurs n’officient pas encore. La coupole du Gral est retombée dans un large silence que les chantres de la paroisse Sainte-Catherine ne troubleront pas avant demain. Le Drame se repose et la Comédie se prépare. L’harmonieux souterrain ne vibre pas. Le pèlerin a congé — si l’on ose qualifier d’un mot qui éveille une idée agréable le retour pâle aux choses réelles, l’interruption du rêve extatique et vivifiant qui chante et brille à la fois dans la nuit du Théâtre de Fêtes.

Que faire de ce loisir forcé ? Voir les environs. C’est l’emploi classique d’un relâche à Bayreuth.

Et c’est un emploi intelligent, bien que classique. Ils sont jolis, les environs. On n’a que l’embarras du choix. Lisez plutôt Bœdeker. Bœdeker est le grand maître de la situation. Ouvrez-le à la page 246 :

UN PÈLERINAGE A BAYREUTIf

« A une heure, à l’est de la ville, l'Ermitage, château de plaisance, avec un parc, des jets d’eau, des ruines artificielles, etc. — A une heure, à l’ouest, la Fantaisie, autre château de plaisance du xvm e siècle, fort bien décoré, et dans un site charmant. »

On peut aussi faire une excursion dans le Fichtel gebirge (Monts aux pins), c chaîne de montagnes remarquable par ses rochers et ses points de vue », toujours si l’on en croit le véridique Bœdeker qui, pareil à Kundry, sait beaucoup et ne ment jamais.

Mais le Fichtelgebirge est trop loin ; il faut deux jours pour y aller et en revenir. Et, demain, les Maîtres-Chanteurs qui nous attendent ! Si nous manquions la messe que, pour bénir leurs travaux, célébrera, à quatre heures précises, le digne curé de la paroisse Sainte-Catherine, sans doute, commensal du notable Pogner et confesseur d’Eva, sa blonde fille!...

Notre droit d’option se limite à la Fantaisie et à

Y Ermitage.

La Fantaisie a pour elle, d’abord son nom qui est exquis, et puis son site qui est « charmant ». Mais

Y Ermitage tire l’œil avec son parc , ses jets d'eau, ses ruines artificielles , sans compter ce mystérieux etc. gros d’alléchantes promesses.

Comme l’âne de Buridan entre ses deux bottes, nous balançons quelques minutes entre nos deux châteaux.

l’ermitage

Si l’on prenait pour arbitre le goût de l’hôtesse, le

bon gros frétillant poème de chair fraîche et dodue,

la matrone de Rubens ! Je dépêche vers elle mon ami, tandis que, moi, je vaquerai dans nos chambres aux préparatifs du départ pour notre destination encore 0 inconnue. ,

Là-bas, au rez-de-chaussée, un colloque s’engage. On pèse les mérites respectifs des deux sites. Cela se passe en allemand, un allemand joyeux de cette joie lourde, imbibée de bière brune, propre à l’idiome de nos voisins. Notre hôtesse a la consultation gaillarde, comme toute sa personne, et il m’en arrive des bribes fort appétissantes sous forme d’exclamations réjouies, lardées de gras éclats de rire et de So à bouche que veux-tu.

So l En voilà un term f e qui signifie des choses ! Philaminte la Docte n’entendait qu’un million de mots sous le Quoi qu'on die de Trissotin. Mais c’est plusieurs milliards qu’on en pourrait entendre sous la courte sonorité du vocable teuton. Ce que So, d’un seul jet, est capable de rendre, toutes les épithètes

coalisées de notre Marquise à perruque se trouve¬

raient faibles pour le dire. Le Mane Tecel Phares biblique, que nos hébraïsants ne peuvent traduire à itioins d’une page et demie de bon français, est d’une prolixité désolante, comparé à ces deux lettres qu^ contiennent virtuellement de quoi remplir une bibliothèque. Elles reflètent, dans leur infinie variété, dans

UN PÈLERINAGE A BAYREUTÏI

la riche multiplicité de leurs jeux de lumière, toutes les mobiles nuances de l’âme humaine, du moins de l’âme germanique. Pas une idée, un désir, un sentiment d’Outre-Rhin dont elles ne soient le sourire, le soupir ou l’écho.

— Si nous allions faire un tour de promenade î

— So!

— Dieu ! Quelle chaleur !

— So !

— Kant est un grand philosophe.

— So!

— Garçon, un bock !

— So!

— Je t’adore î

— So !

Un compatriote de Gœthe vous adresse-t-il une question que vous ne saisissez pas très bien? Croyezmoi, gardez-vous de répondre ia ou nein ; vous répondriez peut-être une sottise. Dites carrément, franchement, de tout votre cœur : So ! Ce sera toujours le mot propre, et vous pourrez, sans orgueil, vous rendre ce témoignage de vous être conduit tout ensemble en homme prudent et profond.

Le colloque est fini. Mon ami remonte. La consultation a tourné en faveur de Y Ermitage. Va pour YErmitaqe.

— So!...

Nous voici dans la rue Richard - Wagner, puis sur

l’ermitage

le chemin qui mène au Théâtre. On y revient toujours, fatalement, au Théâtre; il est sur tous les chemins de Bayreuth.

Midi. Chaleur d’août. Pas un nuage. Etincellement universel. A cette heure, sous ces rayons, la clarté crayeuse du sol me rappelle les longues blancheurs ensoleillées de mes routes provençales. Mon esprit quitte la Bavière; une minute, je me crois à Villeneuve-les-Avignon. Mais la lourdeur ambiante, le calme plat de l’atmosphère, me rendent la notion du lieu. Yilleneuve-les-Avignon est moins tranquille, et l’air n’y connaît point ces profondes extases tudesques où aucun souffle n’interrompt le rêve lourd de la nature. Notre nature, à nous, ne reste jamais au repos ; nos routes ont des agitations perpétuelles, et l’inquiétude de la brise ne cesse* de tourmenter notre lumineuse poussière, quand la folle caresse du Mistral ne la fait pas bondir furieusement en des élans de passion magnifique...

Nous gravissons de nouveau les pentes de la colline entre les verdures des prés et les ors pâles des champs d’orge. La ceinture sombre des bois ferme là-haut l’horizon. Sous le zénith en feu, le Théâtre s’est endormi. On dirait l'énigmatique sommeil d’un sanctuaire. Très intense, en ce moment, la sensation mystique que donne ce Théâtre de Fêtes — le temple du nouvel art sur le Parnasse de l’avenir !

Aujourd’hui que le Paganisme a vécu, que Jupiter

UN PÈLERINAGE A BAYREUTU

et sa cour se trouvent presque à la porte des lycées, leur dernier asile, que la lyre d’Apollon tourne à l’état de guitare, que ses neuf sœurs, les Muses, sont devenues de vieilles filles dont les bouches édentées n'ont même plus la fyrce de rimer convenablement un madrigal à Hermaphrodite, que l'Olympe, en un mot, est une maison vacante attendant de nouveaux locataires, et que, pourtant, moins que jamais, nous pouvons nous passer de ciel, et que, chaque jour • davantage, un courant de religiosité, encore vague, mais irrésistible, nous arrache aux plates rives où le Naturalisme croyait nous enchaîner, et nous éloigne de nos plaines pour nous faire escalader les cimes qui montent vers l’au-delà, ne faut-il pas remplacer le pic désert de la Phocide ? Le coteau de Bayreuth remplit pour nous cet office; le tuba gigantesque, symbole de la révélation wagnérienne, a étouffé les maigres sons de la cithare désaccordée ; et le leitmotive de la Gène enveloppe d’une mélodique nuée le nouveau dogme, formule mystérieuse de la future inspiration.

Prenons à droite.

Par des pentes toujours gazonnées, puis encore des » champs d’orge, et de douces prairies encore, nous dévalons jusqu’au Mein Rôuge , le fleuve saint, le Gange de l’endroit ! Son cours gracieux s’allonge entre des épaisseurs d’herbages piquées de petites fleurs. Le soleil de midi respecte cette fraîche verdure

l’ermitage

dont les humidités parfumées attirent, donnent envie de se coucher, de s’étendre.

Il a un charme spécial, ce paysage ; il ressemble à la ville ; il sourit et il rêve... Peut-être se rappellet-il... Il a de quoi se rappeler ; il vit germer une pensée puissante ; il garde le prestigieux attrait des coins de terre où reposent de vastes souvenirs. S’il faisait ses confidences ! Par moments il les fait, ce me semble, et mon imagination les entend. Hélas! Plus encore que la musique lorsque le verbe ne la définit pas, les choses ont un langage vague, tout composé des impressions qu’il cause, de sorte qu’en l’écoutant, toujours nous doutons qui parle, d’elles ou bien de nous...

Voici un naturel en train de pêcher à la ligne, accroupi au milieu d’une grosse toufTe d où son chapeau jaune à bords larges émerge comme un tournesol, immobile, de cette immobilité professionnelle que rien n’émeut, les yeux fixés sur le bouchon — également immobile. C’est le seul être vivant, hormis nous, dans le tableau. Tant pis pour lui : il sera la victime de mon besoin d’expansion. Je vais lui dire bonjour dans sa langue maternelle *, et pour le conquérir, je m’applique, je soigne ma prononciation :

— Guten Alorgen.

— Scusi, signore, non capisco.

Bon ! un Italien !...

Nous suivons le Mein Rouge ,en quête d'un pont. L ’Er-

mitage est sur l’autre bord, Bœdeker nous l’a affirmé.

Le pont se fait attendre...

Enfin, le Mein Rouge est franchi. Droit au but maintenant! Je gage que nous brûlons : que peut être ce parc, sinon l'avant-coureur du château ?

Point banal, le parc. Une jonchée de feuilles mortes couvre le sol d’un tapis d’or que la voûte estivale teinte d une ombre verte. Et c’est très wagnérien, cette superposition de leitmotives — le leitmotive de 1 automne et celui de l’été— s’unissant, se fondant en une mélodie nouvelle faite du charme de chacun...

Bientôt le décor se transforme. A l’agreste parure des bois succèdent des lieux plus factices. Caprices de jardinier. Arbres taillés. Pelouses. Bassin d’aspect versaillais avec sa face endormie et la morne tranquillité de son eau où se mirent les bouffissures de Tritons ennuyés de souffler dans leurs conques, et de nymphes lasses d’être à cheval sur des dauphins. Un escalier de marbre qui sort du bassin conduit à une terrasse close de l’autre côté par un demi-cercle de portiques bizarres. On les dirait inachevés ou frustes à dessein. Et leur rudimentaire facture est bien le * fruit de 1 art. Ce sont les ruines, les fameuses ruines artificielles, la renommée de Y Ermitage.

Les ruines artificielles sont le joujou favori des Allemands. Ils en fabriquent de toutes les tailles et pour toutes les bourses, pour les empereurs, pour les princes, pour les nobles, pour les bourgeois. Pas un

lieu réputé de plaisance qui n en offre un échantillon. Mais, quels qu’en soient le prix et le volume, elles se ressemblent toutes, toutes bâties sur un patron uniforme qui révèle chez l’architecte moins de fantaisie personnelle que d’obéissance passive à un idéal convenu. Elles n’ont cure d’imiter les mille caprices charmants de leurs sœurs, les ruines véritables, maisonnettes affaissées sous le poids des forêts de lierre, pans de mur qui chancellent et penchent avec des grâces de gladiateur vaincu. Elles sont moins sentimentales et plus positives. Elles visent au durable, au solide. Bien campées sur des bases robustes, elles délient le temps plutôt qu’elles n’en pleurent la victoire, et, pareilles à ces Grelchen impayables dont les petits corps grassouillets poussent des soupirs de poitrinaires, leur air de santé béate jure d’une façon comique avec la mourante image qu’elles essaient d’évoquer.

Un écriteau ’ Grandes Eaux a trois heures , enttee t deux francs.

L'entrée! Oâ est-elle? On entre de partout, il me semble. Ni guichet, ni barrière, ni gardien.

Soudain, bruit de piston ; et, à deux pas,de nous, un gros triton stupide envoie par l’ouverture de sa conque une douche énorme sur le ventre d une des nymphes rebondies.

*Ce sont les Grandes Eaux qui jouent... Personne ne nous réclame deux francs... Alors, nous n avons plus qu'à partir...

UN PÈLERINAGE A BAVREUT1I

Enfin, voici la partie mondaine du parc, le Tout- Baijreuth des dimanches.

Large terrasse plantée de beaux arbres. Sur de petites tables rustiques on consomme des bocks et de drôles d’omelettes, plates, minces comme une feuille de papier, circonstance notable dans ce rondelet pays de Bavière où, d’habitude, les omelettes sont joufflues comme les patronnes d’auberges, et dans leurs vastes flancs recèlent, sous forme de confitures, des multitudes d'embûches tendues contre l’étranger. Des marchands débitent des photographiés de Wagner, des bustes minuscules, et autres amulettes. Une longue femme maigre en remplit sa poche ; un monsieur paie.

Déjà vu, ce couple...

Ah! oui.

Le monsieur est celui qui, hier, se promenait en habit noir sur la verte colline durant les entr’actes de Parsifal . Un ténor, bien sûr, mais pas un ténor wagnérien, un ténor vieux modèle, le type de l’espèce — bouche en cœur, bouche à roulades, à points d’orgue pâmés, gras, frisé, souriant, conscient de sa gloire le Gapoul de sa ville, Gapoul de cinquième ordre... mais, du moins, un Gapoul en activité de service.

La dame est quelque cabotine qui, par hasard, il y a trois jours, se trouva sur mon passage, à Nuremberg. Je dînais à table d hôte. Elle entra ridiculement,

l’ermitage

comme on finissait presque, au milieu d’un groupe courtisant où exultait l’heureux ténor, drapée dans la blancheur flottante d’un péplum dont les vastes manches hou(Tantes déshabillaient les nudités osseuses de ses longs bras enfarinés. C’était un bizarre mélange, une macédoine impayable de mélancolie, de toquade, de phthisie et de poudre de riz. On eût dit une imitation de Sarah Bernhard. Et cette imitation, aujourd’hui, sur cette terrasse, la cabotine l'accentue, l’exagère, étranglée dans son fourreau qui lui monte jusqu’aux oreilles. Ainsi, vraiment, elle ressemble à la célèbre tragédienne, elle en est un mauvais pastiche, une contre-façon d’outre-Rhin, une copie provinciale et chargée.

Assez regardé, ce couple. Je me retourne...

Parsifal!.. En personne!... M. Van Dick s’avance, un cigare à la bouche, vêtu d’un complet gris et coiffé d’un chapeau melpn. Et ça me produit un effet drôle, Parsifal en melon et en complet gris !

Très peuplée en ce moment, la terrasse. Mais, tout de même, pas bruyante. C’est toujours ce recueillement, cette religiosité, ce mystère qui pénètre chaque chose et chaque gens de ce pays. On y reste méditatif, même en buvant des bocks, môme en mangeant des omelettes. On pense. Et le temps fuit, et déjà les ombres grandissent, et celte après-midi d’août, si vivante, si rayonnante, s’engourdit dans un repos qui annonce le crépuscule.

UN PÈLERINAGE A BAYREUTII

Les promeneurs se retirent. Moi aussi, je me lève; à regret; je me trouvais bien dans ce parc.

Je refais en sens inverse le trajet déjà parcouru. Je revois les ruines artificielles, beau du bassin encore plus attristée sous la mélancolie du soir, et les tritons, et les nymphes.

Sur un banc, un couple flirte... Ah! l'actrice et son ténor! Décidément, ils me poursuivent, cela devient un abus. Elle, plus vieille que lui, très intentionnée et très chaude, lui murmure à l'oreille son dernier couplet de jeunesse. La cantilène touche au terme; bientôt il faudra finir. Demain, se gonfleront les rides qui déjà sur les joues apparaissent, les rides fardées, lamentables, de la cabotine au rancart...

Me voici sur la grande route, seul avec mon ami. Nous croisons des paysans qui, très polis, se découvrent. Dans un champ,on brûle un tas d’herbes; et, songeurs, nous nous arrêtons, et longtemps nous regardons, comme on regarde les vagues, l'idéale fumée bleue qui monte dans le soleil couchant. La nuit vient, il faut rentrer.

Sans dire un mot, nous marchons, absorbés dans un rêve intense. Ce superbe assoupissement de la nature ambiante nous abstrait du monde réel. L'imagination nous saisit. Nous retournons au pays des mélodieuses chimères. Notre mémoire émue revit tous les enchantements de la fête mystique, la montagne sacrée, le lac d’azur, la cathédrale, les

l’ermitage

Filles-Fleurs, la sainte lance, le Vendredi-Saint— Par sifal !Ils nous bercent, les leitmotives, ils nous grisent, nous ensorcellent. Ces vibrantes apothéoses de héros ou de sentiments résonnent dans notre cœur avec leur superbe insistance; leur voix grossit, grossit sans cesse; elle étouffe tout autre bruit, et les échos d’hier chantent si fort en nous que bientôt ils en débordent, et que nos lèvres entr’ouvertes fredonnent inconsciemment le trop-plein de nos souvenirs. Cette pléthore musicale nous fatigue suavement; à la fin, elle halluciné, provoque des mirages; les visions symphoniques planent sur tous les alentours, chaque verdure qui frissonne module les harmonies de la forêt du Gral, et ces êtres sonores semblent des êtres vrais, empruntent à l’énergie de réminiscences fébriles je ne sais quelle étrange et féerique objectivité. Cela obsède...

L’obsession! Wagner en est le dieu. Il la manie au gré de sa fantaisie colossale. Il a su la pousser à sa plus extrême puissance, à un degré d’intensité qu’elle n’avait jamais atteint. Elle est la clef de son système, son moyen d’action sur les âmes. Elle est le prestige de cet étonnant magicien, la loi de ses enchantements.

Certes, je l’ai souvent sentie, la voluptueuse torture qu’inflige une idée fixe, harmonieuse ou cadencée. Quand la rime ou la mélodie s’emparent de mon cerveau, elles l’occupent en maîtresses, et, aussi long-

UN PÈLERINAGE A BAYREUTU

temps qu’il leur plaît, je demeure leur esclave. Que de fois mon humble rêve a revécu les grands rêves enfantés par le génie! Mais jamais, je crois, non, jamais, mon esprit ne fut envoûté par le triomphant sortilège d’une formule souveraine comme à cette heure unique où, sous les ombres d’un beau soir, je cheminais, oublieux des réalités ambiantes, plongé dans l’extase sonore qui chantait au dedans de moi...

LE RIRE WAGNERIEN

On peut avoir de l'esprit sans avoir du génie; mais il est rare que le génie ne donne pas de l’esprit. On peut être Voltaire sans être Pascal : mais, quand on est Pascal, on est au besoin Voltaire. On peut écrire les Essais tout en étant parfaitement incapable de concevoir les Pensées; mais lorsqu’on a eu la vigueur de concevoir les Pensées , on a aussi la verve qui dicte les Provinciales . Dans le monde intellectuel, comme dans tous les mondes , l’immense majorité se compose de prolétaires; il existe ensuite un certain nombre de millionnaires, fortunés possesseurs des trésors de l’esprit; et enfin pour quelques nababs ces trésors sont - un superflu qui, par-dessus le marché, s'ajoute aux perles du génie.

UN PÈLERINAGE A BAYREUT1I

grands tragiques deviennent, quand il leur plaît, des comiques incomparables. Ils possèdent le don d’émouvoir; ils l’ont reçu sans conditions; ils en font tel usage qui convient à leur fantaisie; ils manient, à leur gré, le sanglot ou l’éclat de rire; la joie leur appartient aussi bien que la tristesse; ils savent dilater la rate comme le cœur. Cette vue profonde, inouïe, en quelque sorte magnétique, grâce à laquelle, sans le secours du magique lorgnon dont un romancier gratifie son héros, ils percent l’enveloppe charnelle qui cache la pensée humaine, leur permet d’embrasser d’un regard nos beautés et nos ridicules. Sous de grandes passions frémissantes se tapissent sournoisement de petits appétits mesquins. Le grotesque côtoie l’efTroyable. Des géants comme Fafner marchent de compagnie avec des nains comme Albéric. Cette masse heurtée, bigarrée, cette ronde tourbillonnante, où des Quasimodo rampent derrière des Siegfried, étale ses splendeurs et ses difformités sous l’œil puissant du dramaturge qui choisit à son gré dans la foule, qui tantôt commande aux géants de venir chausser le cothurne, tantôt prend les nains par l’oreille, les force à déguerpir et les jette en pâture aux risées populaires.

Voilà pourquoi Shakespeare nous laisse autant de géniales comédies que de drames immortels. Racine, fauteur de Phèdre , nous a légué les Plaideurs. Le Wagner de Parsifal nous lègue les Maîtres-Chanteurs .

LE RÎRE WAGNÉRIEN

Les Maîtres-Chanteurs, c’est le rire wagnérien, c’est le rire du leitmotive.

Nous l’avons vu, le leitmotive, s’enfoncer comme un trait de feu dans la splendide obscurité des abîmes insondables. Maintenant, observateur comme un vers de Molière, il va parcourir la gamme des bourgeoises réalités.

Adieu, cathédrale mystique. Au lieu de vos crvples funèbres, de vos lointains vertigineux, de vos inquiétantes lueurs, voici la nef ensoleillée'd’une église très positive où l’on dit notre messe à nous, la bonne messe du dimanche, si pleine des distractions et des souvenirs du dehors. La Plainte du Sauveur s’est tue, et des voix, qui ne viennent point d’un dôme surnaturel, que l’on sent derrière l'autel groupées autour de l’organiste, entonnent en l’honneur de saint Jean une invocation rassurante où l’ardeur de la pénitence n’offre plus rien d'angoissé.

Adieu, sainte forêt! Vos harmonieuses verdures, dont les fraîcheurs sonores calmaient la fièvre d’Amfortas, font place aux senteurs murmurantes de ce jasmin fleuri qui enguirlande les fenêtres de Sachs, le cordonnier-poète, et du tilleul dont le feuillage abrite le perron de l'orfèvre Pogner.

Adieu, chevaliers du Gral ! Jetez un regard, s’il vous plaît, dans la coquette chapelle qui remplace votre Burg. Vous voyez cet élégant appuyé contre une colonne? C’est l’héritier de vos prouesses, c’est le

UN PÈLERINAGE A RAYREUTU

moderne chevalier. On l’appelle un gentilhomme. Son costume diffère du vôtre. Les modes ont changé depuis vous. Songez que nous voicien plein xvi°siècle! — Et vous, de quel siècleétiez-vous?— A larobeet au manteau rouge coupé d’une croix blanche succèdent les culottes courtes et le riche habit de soie contre les basques duquel folâtre une épée de parade. Cette épée, vous la trouveriez faible pour vos gigantesques combats ; elle n’a point la vigueur de Nothün, encore moins de votre lance ; mais elle est assez bien trempée pour guerroyer avec l’amour, et c’est la seule guerre que soutienne votre héritier. Souffrez que je vous le présente : Walther de Stolzing, originaire de Franconie. Ce qui l’attire à Nuremberg, ce n’est pas, vous pouvez m’en croire, Ië plaisir d’assister à l’office que ce digne homme de curé va finir dans une minute. Nenni. Sa dévotion a un autre objectif. L’objectif est là, à gauche, assis sur le dernier balric ; il a les cheveux blonds ; ses yeux n’ont pas l’air en extase — du moins devant le Gral ; ses blanches petites mains tiennent un livre de messe; mais, le malheureux livre ! Les yeux l’oublient-ils souvent 1 Et pourquoi ? Voilez-vous la fice, mystiques chevaliers ! Pour contempler votre héritier, le sémillant gentilhomme en habit et culottes de sëie ! Ah ! quel échange d’œillades î On parle du jeu des prunelles espagnoles ; il faut voir à Bayreuth le jeu des prunelles nurembergeoises pour comprendre la vir-

LE RIRE WAGNÉRIEN

1 Sachs entre en scène paré pour le concours; son motif se marie aussitôt à celui des bourgeois en fête : c’est Sachs endimanché!... Page 331 (les trois déni, mes.) de bipartition française, chant et piano. C’est toujours à cette partition que renverront mes notes.

* V. infra, p. 294.

tuosité dont ce jeu-là est susceptible. Eva, du premier coup, y est passée maîtresse. Eva est le nom de l'objectif.

Adieu, vous tous, héros de la sublime et resplendissante légende, visions du mythe surhumain ; le leitmotive vous quitte ; il oublie vos grondements d’enfer et vos célestes résonnances pour les échos de nos demeures et les tumultes de nos rues ; il élit domicile chez nous ; il habite nos maisons ; il fréquente nos places publiques ; il flirte sous nos tilleuls ; il courtise nos jeunes*filles — et nos vieilles filles aussi, quand il y trouve son compte ; il abonde en notes d'esprit; il s’esbaudit, il se gausse; il gamine, il polissonne ; il rit, il sourit, il ricane ; il fait la moue, il boude, il rage ; il s’endimanche 1 ; il s’émeut ; il réfléchit ; il donne des coups de bâton 2 ; il est espiègle comme un page, gracieux comme un damoiseau, solennel comme un père noble, pédant comme un imbécile ; il est trivial, poétique ; il est bon, il est malfaisant ; il est stupide, il est malin ; en un mot, il est la vie, il est tout ce que nous sommes, et, notre portrait réaliste, il nous le crayonne à l’oreille avec

V! Il;

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il:

la verve éblouissante de son harmonieux entrain.

Dans ce nouveau tableau il garde son allure, son humeur et ses procédés. Il apporte les mômes ressources. La gaîté le met à Taise autant que le pathétique. Ce sont les mêmes finesses, les mômes agilités. Ecoutez-le courir sous le mot : comme il cingle en s’amusant ! Gomme il trouve l’accord juste I Que d'intuition, d’à-propos ! Que de saillies! Que d’allusions! Que de rythmes narquois, de plaisanteries symphoniques, de drôleries musicales, de jeux de notes imprévus 1 ! Ces bosses de notre cœur, ces loupes de notre esprit qu’on appelle nos travers et nos ridicules, et aussi nos instincts, nos désirs, nos vanités, nos appétits, en un mot, le bagage comique où puisent nos grands rieurs, piquent si vivement l’invention pittoresque, ouvrent un champ si vaste à l’ingénieuse analyse de ce mélodieux observateur! Rien n’échappe à sa souplesse et à sa virtuosité. Pareil à ces bêtes des songes qui s’amincissent, qui s’étirent en allongements fantastiques pour aller saisir l’invisible au fond de l’impénétrable, il revêt des formes subtiles qui se glissent, qui se faufilent jusqu’au tréfonds de la pensée et prestement la surprennent dans ce

1 Si l’on veut se faire une idée de Vesprit du leitmotive, il faut lire et surtout voir jouer l’inoubliable scène muette du troisième acte dans laquelle Beckmesser, après la rossée de la veille, s’introduit dans l’atelier désert de Sachs et vole les vers de Walther. Un pareil effet obtenu par la seule musique n’est possible qu’avec le système wagnérien. Part., p. 328.

LE RIRE WAGNÉRIEN

qu’elle a de plus lointain, de plus ténu, de plus vague, de plus fuyant.

Il s'attache à une idée ou à un sentiment ; il le prend au berceau ; il le suit dans sa croissance ; il en raconte la genèse, les luttes et les triomphes ; avec lui, il éclot, fleurit et s’épanouit. Il murmure l'ardeur naissante de l’amour, il en fait frissonner l’impatience, il en entonne la victoire ; il fait grincer la sottise abattue; il déploie la bonté rayonnante. C’est la rage impayable d’un vieux greffier en chaleur ; c’est la virilité sereine d’un être généreux et fort ; c’est la délicieuse inquiétude d’une naïve enfant dont la chair virginale s’éveille sous la caresse printanière ; c’est la belle passion d’un amant poétique dont la tendresse et l’idéal chantent le même épithalame et chez qui les fougues de jeunesse se confondent avec les fièvres du génie.

Quel psychologue merveilleux, le leitmotive ! Et quel étonnant portraitiste ! Quel que soit son modèle, comme il le comprend et le rend ! Quel art incomparable d’attraper les ressemblances, toutes les ressemblances, les physionomies de bourgeois aperçues au coin des rues comme les types de héros, de sorciers et de demi-dieux entrevus à travers le prisme du rêve î Eva, ce frais médaillon, David, ce dessin endiablé, Sachs, Walther, Beckmesser, ces larges peintures, sont en leur genre des créations aussi complètes, aussi définitives que Klingsor, Gurnemanz et Kundry.

UN FÈLERINAGE A BAYREÜTÜ

Gomme eux, ils tiennent leur place dans l'immortelle galerie ; ils vivent de la môme vie intense et saisissante ; ils vibrent en d'inoubliables formules où résonnent leur spécial accent, leurs gestes caractéristiques, leur attitude originale, leurs distinctions, leurs élégances, leurs grimaces et leurs tics.

A travers leurs figures sonores transparaît la passion dominante, vice ou vertu, qui les anime? dont ils sont le symbole chantant. Car, ne l’oublions pas, comiques ou tragiques, les leitmotives sont des portraits de sentiments plutôt* que des portraits d’hommes ; et, lorsqu’ils peignent un homme, c’est que cet homme est à leurs yeux rincarnatîon d’un sentiment. Ainsi, le motif de la bonté devient un des motifs de Sachs parce que Sachs et là bonté se confondent, Sachs n’étant autre chose que la bonté mise au théâtre, comme Harpagon est l'avarice et Tartuffe l’hypocrisie. Ainsi encore, le motif de David sera celui de l'espièglerie, partant, de tous les espiègles dont David est le roi.

Le leitmotive est collectif ou individuel. Gomme les termes l'indiquent, tantôt il exprime une collectivité — groupe, classe, ville ou peuple— tantôt une personne, une individualité. D’abord il décrit le milieu dans lequel se déroule l’action, et sa formule universelle englobe toutes les figures dont le type n’ajoute rien aux traits généraux de l’espèce. Puis, il distingue de la masse, pour les mettre en relief, les

LE RIPE WAGNÉR1EN

vitalités plus intenses qui se caractérisent par des signes particuliers et dont l’énergie spéciale imprime à la physionomie commune un cachet original. De même qu’il a défini le chevalier, la fille-fleur, en nous marquant parmi la foule telle fleur, tel chevalier, de même il nbus montre ici le bourgeois, le Maître- Chanteur, et fait sortir du rang tel Maître, tel bourgeois.

Le bourgeois, n’est-ce pas lui qui s’avance endimanché sur l’herbe grasse des environs de Nuremberg, ce rythme carré, bien portant, dont l’allure un peu lourde imite le pas d’une race plus solide que déliée 1 ?

Et ces robustes accords, titre sonore de l’ouvrage, que l’orchestre, dès le début, martèle avec conviction 1 C’est l’illustre confrérie des Maîtres de Nuremberg. N’est pas Maître qui veut. Avant d'en oser briguer l’honneur et la fonction, on se soumet à un long stage et à de durs travaux. Il faut des candidats musiciens et poètes. Car l’épreuve porte à la fois sur le chant et la poésie. « Celui qui, par son propre effort, après avoir trouvé des paroles et des rimes, parvient à leur ajuster une mélodie nouvelle, celui-là

1 On trouvera le texte des principaux leitmotives ou leur indication avec renvoi à la partition française dans l’étude de M. Camille Benoît sur « les Motits typiques des Maîtres Chanteurs ». C’est un livre de quelques pages, substantiel et clair, comme il en faudrait beaucoup et comme il y en a si peu.

UN PÈLERINAGE A BAYREUTII

est reconnu pour un Maître-Chanteur. » Telle est la définition que David, l'apprenti, donne à Walther, le chevalier.

Ecoutez ces harmonies puissantes et touffues, ces vigoureuses périodes, ces répétitions solennelles : n’indiquent-elles pas l’humeur, les procédés et les tendances du célèbre orphéon ? Des gens ainsi dépeints ne sont pas des gens ordinaires. Ils se prennent euxmêmes et on les prend fort au sérieux. On les respecte, on les vénère. Ils s’imposent au public. Leurs jugements^sont des oracles. Gardiens de la tradition, ils veillent avec un soin jaloux sur le dépôt des vieilles règles, comme les antiques Vestales veillaient sur le feu sacré. Mais les médailles ont un revers ; et ils ont, eux aussi, les défauts de leurs vertus. Ils confondent parfois la lourdeur et la force ; leur religion du passé dégénère en superstition ; leur science orgueilleuse confine à la pédanterie. Sans doute, ils sont gardiens, mais aussi prisonniers de leurs règles. Au lieu de mettre en liberté la Muse et de la traiter en maîtresse aux ardeurs de laquelle on doit s’abandonner, ils la traitent en écolière, la régentent, la torturent, la figent en des attitudes correctes mais convenues. Leurs chants sentent la férule; ils ont je ne sais quoi de scholastique, de contraint, d’assujetti à des entraves puériles, de pas assez vivant, onduleux et flottant ; on y trouve de l’ampleur, de la majesté et du style ; mais il y manque l’aisance, la lumière et

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la fantaisie. Rien de laissé au caprice ; tout est méthodique, réglé ; l'inspiration n’est permise que coulée dans de certains moules ; les modes, les tons et les rythmes se trouvent étiquetés, bizarrement classés, parqués en catégories dont le nombre est limitatif. David en déroule à Walther l’étrange liste :

« Le ton court, le long, le traînant, le papier-écolier, la couleur encre, le rouge, le bleu, le vert, l’églantier, la couleur paille, le délicat, le suave, le rose, le court amour, l’oubli, le romarin, l’arc-en-ciel, le rossignol, l’étain d’Angleterre, la couleur de cannelle, l’orange fraîche, la fleur verte du tilleul, la mélodie de la grenouille et celle des veaux, l’alouette, l’escargot, l’aboiement, la fleur de mélisse, la gueule du lion, le pélican fidèle... »

Et malheur au concurrent qui se perd dans ce labyrinthe, qui mêle par exemple la grenouille avec le veau, ou la fleur de mélisse avec la couleur de cannelle . Eùt-il mis au jour un chef-d’œuvre, on ne lui en sait aucun gré.

Et pourtant ce sont de vrais artistes, les Maîtres — quoique de simples amateurs, des artisans, des boutiquiers qui, tout le jour, vendent au poids, à l’aune, ou peinent sur l’établi : Hans Sachs est cordonnier, Yeit Pogner orfèvre, Yogelsang fourreur, Nachtigal ferblantier, Kothner boulanger, Zorn étameur, Eislinger épicier, Moser tailleur, Ortel savonnier, Schwarz chaussetier, Foltz chaudronnier. Il n’y a

qu’un homme de robe, un greffier : Sixtus Beckmesser; et l'exception n’est pas heureuse.

De nos jours, dès qu’un fils de boutique ou une fille de concierge témoignent du moindre goût littéraire ou musical, ils ne s’abaissent plus à de telles occupations; et bien vite on les expédie, soit au lycée, soit au Conservatoire, pour doter l’univers d’une étoile ou d’un journaliste de plus.

Mais, ne l’oubliez pas, nous sommes à Nuremberg, au début du xvi e siècle, dans la ville-poème, la ville d ’Unbckant, où chaque ouvrier est un rêveur qui module et cisèle son rêve, où les marchands, le soir venu, appliquent au mur leur échelle pour s’en aller sculpter les fenêtres et les balcons. Alors, à ce qu’il paraît, les orfèvres restaient orfèvres et les cordonniers cordonniers. Iis n’allaient pas à l’art ; c’est l'art qui venait à eux, qui leur faisait des avances, qui s’installait dans leur échoppe et l’éclairait de «es rayons. Les mains travaillaient pour vivre et les âmes chantaient pour s’épanouir. Le chant n’était pas un métier, il était une allégresse ; et le bruit du marteau, qui frappait le métal ou enfonçait des clous dans les semelles, scandait aussi parfois des rythmes mélodiques que le peuple en passant retenait.

Comme Y a ir de la Couronne que tout Nuremberg sait par cœur. Il fut composé par Hans Sachs ; c’est Beckmesser qui nous l’apprend : « Vos chansons courent les rues », dit-il au cordonnier; et, pour

souligner ce reproche qui peint l’homme, court gaîment à travers l'orchestre le jeune et joli refrain 1 .

Jeune et joli, en vérité ; digne de son auteur dont il reflète la franchise, si joyeuse et si avenante quand le spectacle de nos folies et de nos haines ne vient pas l’assombrir par de pénibles réflexions. Hans Sachs est une des figures les plus nobles et les plus belles que le Théâtre ait jamais dessinées. Il est dur au travail, le cordonnier ! Et son rude motif professionnel nous dit qu’à l’établi il ne ménage pas sa peine. Mais, sous l’écorce rugueuse de l'artisan laborieux, quelle âme fine et poétique, déjà souvent visitée par Ja Muse, pas encore affranchie pleinement de cette lourdeur magistrale qui est la marque de la corporation, parfois embarrassée par des formes archaïques qui çà et là laissent percer leur tour vieillot, mais prête à secouer l’enveloppe qui lui pèse, prête à se dilater, à refleurir, à reverdir, quand passeront sur elle les souffles du génie rédempteur ! Ce n’est pas lui que la fortune a désigné pour être le dieu, mais c’est lui qui sera le prophète; il n’est pas le prédestiné qui cueillera la grande palme, mais c’est grâce à sa bonté que l’élu pourra la cueillir.

•Cette bonté est le nerf de la piece ; elle pourrait lui servir de sous-titre; elle en est le fil conducteur,

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le deus ex machina qui mène toute Faction, qui la déroule et la dénoue. La comédie n’est que l’histoire de ses riches métamorphoses. Elle revêt toutes les formes, depuis ces formes familières qui s’appellent la bonhomie et la rondeur, jusqu’à ces formes divines qu’on nomme le dévouement et le sacrifice. Bonté clairvoyante qui prévoit, bonté ferme qui avertit, bonté amusante qui raille, bonté narquoise qui fustige, bonté savante qui enseigne, bonté robuste qui soutient, bonté profonde qui médite, bonté puissante qui gouverne, bonté sublime qui s’immole, bonté sereine qui conclut.

En face de la bonté, et pour qu’elle rayonne mieux, Wagner met en scène la méchanceté futile homme. Cette incarnation de la bassesse et de l’aigreur a nom Sixlus Beckmesser; elle exerce l’état de greffier. Beckmesser est l’ombre, comme Sachs est la lumière. On cherche comment il s’y prit pour forcer la porte des Maîtres. Il est l'image du ralè dont la vaniteuse assurance arrive à donner le change et conquiert presque les honneurs. 11 est la noirceur de la pièce ; il insulte à la beauté, à l’amour, à la jeunesse ; mais sa vilaine frimousse, à la fin, s’évanouira sous les rayons de la jeunesse, de l'amour et de la beauté.

Beckmesser est le traître... Mais un traître amusant, comme il convient à une comédie, surtout à une comédie bien faite. S’il n’y a pas de figure plus noble que celle du bon cordonnier, je n’en sais

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pas de plus cocasse que celle du mauvais greffier. Perpétuelle drôlerie qui vous tient constamment en haleine. Type accompli de l’imbécile pittoresque et réjouissant. Il est tout fiel et bile ; mais sa bile déride, et son fiel divertit. C’est un cuistre, mais non un cuistre ordinaire; c’est un cuistre monumental. Chacune de ses phrases fait la moue ou tire la langue ; son esprit n’a que des bosses; il rechigne toujours. C’est un sot de la grande école ; il serait impossible à imiter ; car, pour parler comme Gautier à propos d’un de ses Grotesques, son détestable n’est jamais commun ni facile, et il faut une véritable force d’inspiration pour le guinder à cette hauteur de ridicule. Il est dans la nature le contre-poids de Walther; aussi complet, aussi absolu dans son genre que l’autre dans le sien. Et c’est pourquoi il amuse ; autrement, il ennuierait; la plate et fade nullité, sans odeur ni saveur, n’est qu’assommante ; mais une bêtise épicée, ingénieuse, savoureuse, fouette la verve comique et devient un objet d’art.

Après Sachs et Beckmesser, mentionnons J’orfèvre Pogner. 11 n’a point de leitmotive, car, pour un leitmotive, il faut un tempérament, et celui de Yeit Pogner consiste à n’en point avoir. Son leitmotive, si l’on veut, c’est le thème de la Saint-Jean — son Thème de la Foi , à lui. Pas assez personnel pour inspirer au musicien une formule originale, il emprunte sa mélodie à la pensée qui le domine, à ridée

fixe qui l’obsède et le conduit. Pogner, c'est l'académicien qui n'a jamais rien écrit ; c’est le type accompli du secrétaire perpétuel ; propre, correct, décoratif ; soliveau, mais soliveau qui a des majestés de chêne; nul comme lui ne représente; un de ces hommes neutres, que leur solennelle insignifiance entoure d'une auréole de sagesse et de comme il faut. Et puis, il possède un trésor qui vaut bien un leitmotive : sa blonde fille Eva qui suit si mal sa messe et à la piété de laquelle les œillades assassines du beau chevalier Walther donnent tant de distractions. Eva suffit à faire de son père un des plus vénérés personnages et l'orfèvre le plus courtisé.

Les autres Maîtres n’offrent rien de saillant; ils forment le fond du tableau.

Voilà le célèbre orphéon qui, lorsque la toile se lève, mérite la confiance du public nurembergeois. Tout orphéon qui se respecte a sa bannière. La sienne est digne de lui, ample et un peu massive, avec une superbe tête barbue du roi David, telle que le saint monarque, du haut du Paradis, doit souhaiter d’en voir sur toutes les bannières. Elle a son leitmotive, et ses plis harmonieux se déroulent et flottent sur la comédie symphonique, de même que la lance plane sur Parsifal et que l’épée Nothiin flamboie dans la Trilogie.

La gravité des Maîtres paraît encore plus grave dans l’éto>urdiss&nte atmosphère de leurs jeunes

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apprentis, à double face comme eux, comme eux chanteurs et manouvriers, à la fois leurs commis et leurs élèves, héritiers présomptifs de leur boutique et de leur art. David, l’apprenti de Sachs, règne sur ses compagnons ; il est le héros de la bande.

Plaisant évaporé que ce David, qui n’a rien de commun avec le roi de la bannière. Imaginez un gamin métamorphosé en scherzo; ses rythmes ont le diable au corps; et, quand il vient bourdonnerautour des réflexions de Sachs, son motif semble un pinson qui voltige sur des abîmes. David n'en est pas moins un garçon pratique : c’est l'amoureux de Madeleine.

Quel âge au juste a Madeleine? Il est malaisé de le savoir. L’auteur nous la présente comme la nourrice d’Eva. Nourrice des plus honoraires, la chose va sans dire, car il a coulé des flots d’eau sous les arches gothiques des ponts de Nuremberg depuis le jour où Eva fut sevrée. Eva se marie demain. Madeleine friserait donc la quarantaine ; certainement elle la dépasse sous les traits de l’actrice qui compose le rôle àBavreuth ; il semble voir une duègne. Telle est la chaude amoureuse qui court après ce fripon de David, ou le fait courir après elle en l’alléchant par les odeurs appétissantes qui s’échappent de son panier. La conception dramatique n’est pas des plus délicates ; elle rappelle — de très loin — mais enfin elle rappelle certaines toiles du bon Kranack.

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Connaissez-vous Kranack ? C’est le plus fécond des peintres, sinon pour la variété, du moins pour la quantité. Grâce à lui, il n’y a pas de place vide dans les musées d’Allemagne ; toiles petites, grandes, longues, rondes, carrées, il en a peint de quoi boucher tous les trous. A vrai dire, il n'a que deux notes ; encore la seconde ressemble-t-elle fort à la première ; seulement elle est plus corsée. En général, un vieux monsieur, dans un but facile à comprendre, présente une bourse d’or à une jeune dame ; quelquefois, pour changer, c’est la dame qui est vieille et tend la bourse à un jeune monsieur. Madeleine appartiendrait aux Kranack seconde manière. Mais elle est un Kranack tellement adouci, tellement transfiguré par l’atmosphère symphonique ! On peut être choqué lorsqu’on y pense ; quand on l’écoute, on n’est que diverti. Il convient d’ajouter, pour être exact, qu’elle rajeunit au fur et à mesure que l’action se déroule, et que la protectrice de David est devenue sa fiancée lorsque avec lui, au troisième acte, elle sert de témoin au délicieux nouveau-né, le rythme prophétique, tenu par la blonde Eva sur les fonts baptismaux du temple de l’art.

Voilà le monde, le milieu, où pénètre Walther de Stolzing, jeune fils d’excellente famille et compositeur génial. Vous qui ignorez la pièce, vous prend-it 1 envie de vous faire dès à présent une idée de ce noble et artistique gentilhomme ? Ouvrez la partition

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à la page 90 1 ; piquez d’une main légère ces quelques noies élégantes : le charmant dessin mélodique ! La jolie silhouette sonore ! Quel galbe aristocratique î Quelle démarche aisée ! Un tel physique est digne de l'esprit dont l’harmonieuse richesse vibrera dans les lieds de l’amour et du printemps.

Maintenant, tournez sept feuillets et jouez la page 104 : c’est la mine de Beckmesser notée sur le vif tandis qu’il considère la figure de son rival. Les deux croquis n’ofTrent-ils pas une curieuse affinité? L’un est exquis, l’autre vilain ; et pourtant ils se ressemblent ! Pourquoi ces analogies, au premier abord surprenantes, entre deux êtres si divers, que séparent l'un de l’autre la lumière du soleil et l’immensité de l’azur? Il faut y voir le résultat d’une observation profonde. Elles sont dignes du leitmotive et de sa perspicacité. Walther est le sourire, Beckmesser est la grimace ; mais qu’est la grimace sinon la déformation du sourire? Le hibou et le colibri sont tousdeux desoiseaux; tous deux ont unbec, des plumes et des ailes; cependant l’un est un monstre et l’autre est un bijou; le hibou est la grimace, le colibri est le sourire. Maintes fois, dans la nature, les bosses ne sont que des beautés manquées. D’où ce lien singulier qui unit le sublime au grotesque; l’un est le type divin qui habite le ciel de Platon, l’autre est l’ombre grossière qui rampe dans la caverne; l’un est le joyau

1 Dernière ligne.

sans prix, l’autre le caillou du chemin ; mais qui ne relève entre eux un certain air de famille, Pair de famille qui existe entre la caricature et le beau? L’art, la passion de Beckmesser, contrefont l’art, la passion de Walther : donc il est juste que les motifs du premier singent les motifs du second. Voilà pourquoi les rides et les verrues de l’avorton imitent les élégances et les grâces du poète ; voilà pourquoi les contorsions de la sérénade voudraient par moments rappeler les caresses de l’amour ; des spectres de fleurs lamentables s’égarent tristement dans la nudité de l’hiver, si bien qu’on doute, en écoutant les mesures finales du deuxième acte, si c’est Walther ou Beckmesser, le sourire ou la grimace, que le maître a évoqué.

L’action va être un duel entre le vilain et le beau. Le prix de la lutte est Eva. Qui sera juge ?

Une première fois, ici, intervient Sachs le clairvoyant. Ecoutez-le discourir dans la nef de Sainte- Catherine transformée pour les Maîtres en chambre du conseil. Pogner vient d’exposer un important projet. Pogner est un bourgeois convaincu qui enrage de voir qu’on ne prend pas son espèce au sérieux. 11 a résolu de frapper un grand coup et de river leur clou aux railleurs. Or, voici l’imagination de cet homme de bien, Léon X de la boutique, Mécène de l’orfèvrerie : demain,jour de la Saint-Jean — ondevine si le motif lui en trotte par la tête — sur les vertes pelouses qui bordent la Pegnilz, en présence du

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peuple assemblé, doit s’ouvrir un grand concours musical et poétique ; les Maîtres seuls en seront juges la main d’Eva et sa fortune appartiendront au vainqueur. Songez aux convoitises qu’allume cette perspective. Quel plat tendre et savoureux qu’une fillette à peine éclose pour des convives sur le déclin ! Les célibataires exultent ; leurs collègues mariés pensent au veuvage en soupirant. Beckmesser, qui est garçon, se montre le plus enflammé; d’abord parce qu’il est le plus sot ; et puis parce qu’il est le plus vieux; L maturité sent encore la distance qui la sépare de la jeunesse, la vieillesse ne la sent plus. Beckmesser appartient à l’école de ces Arnolphe qui croient faire le bonheur d’une Agnès en l’honorant, comme ils disent, de leur corps. Tout fat qu’il est, une clause pourtant le gêne : Eva, déclare Pogner, n’épousera que le vainqueur; c’est bien ; mais il ajoute quelle n’y sera pas contrainte ; Beckmesser voudrait rayer cet adoucissement ; de la sorte il serait sûr de conquérir la femme, car il est trop vain pour douter de la victoire.

Le bon sens du cordonnier Sachs rit de cette folie. Eva prendre un époux dans la confrérie des Maîtres î Voilà une idée qu’il repousse comme une mauvaise pensée. Et cependant plus qu’un autre il aurait le droit d’y prétendre, à la main de la blonde Eva. Car nul ne l’aime comme il l’aime. Depuis longtemps il l’enveloppe de sa pure et robuste affection. Elle a

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grandi près de lui ; pour lui, jadis, elle sentit ce premier battement du cœur, douce amourette enfantine sans désirs et sans rêves. Il a été son grand mari; elle a juré de lui rester fidèle. Mais le cœur de la jeune fille se souvient-il des serments de l’enfant? Et serait-il sage de les lui rappeler? « D’Yseult et de Tristan on m’a conté l’histoire — dit Sachs au troisième acte — et celle du roi Mark aussi. » Il sait ce qu’on gagne à vouloir voler la jeunesse et comment elle se venge. On peut être un illustre monarque, voire un Maître Chanteur, et se trouver un mari insuffisant. La tablature et l’amour sont des choses si différentes î Sur le tendre chapitre, Sachs se défie de ses confrères; il suspecte leur science ; des jugps moins rassis lui sembleraient plus compétents :

« tJn cœur dejeune fille et l'art des Maîtres ne brûlent pas toujours du même feu. L’esprit des femmes, n’ayant pas reçu de savante culture, me paraît juste au niveau de l’esprit du peuple. Voulez-vous montrer au peuple combien vous honorez l’art ? Voulez-vous laisser à l’enfant la liberté de son choix et qu’elle ne s’élève point contre votre sentence ? Faites le peuple juge ; pour sûr, il jugera comme l’enfant. »

Faire le peuple juge 1 Une telle motion scandalise les Maîtres. Us lèvent les bras au ciel. Et les règles, Seigneur Dieu f Que deviendront les règles? Il faut alors commencer par les apprendre au peuple !.. c Entendez-moi, continue Sachs qui ne se démonte

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pas; les règles, avouez que je les connais assez bien et que depuis longtemps je veille à les conserver pures dans la corporation. Mais je voudrais qu’une fois l’an, on soumît à l’épreuve les règles elles-mêmes et qu’on examinât si, à force de s’abandonner au cours de l’habitude, elles n’ont pas p£rdu la vigueur et la vie. Marchez-vous bien toujours dans la vraie voie de la nature? Seul, celui-là peut vousle dire, qui ignore la tablature. »

Les apprentis bondissent et se frottent les mains. Beckmesser accentue sa grimace.

« C’est pourquoi, poursuit l’orateur s’animant, je ne serais pas fâché que, chaque année, à la Saint-Jean, au lieu d’appeler le peuple du haut des nues où vous trônez, Maîtres, vous-mêmes vous alliez au peuple. Souhaitez-vous de lui faire plaisir? A mon avis, vous tenez l’occasion sous la main; laissez-le vous dire luimême si vous l’avez ennuyé. De la sorte, le peuple et l’art croîtront et fleuriront ensemble ; c’est moi, Hans Sachs, qui vous le dis. *

Dans une assemblée quelconque, un sage qui combat la routine ou la passion, ne parle guère que pour l’acquit de sa conscience ; le nombre emboîte* presque toujours le pas à la sottise ou à l’égoïsme ; la noblesse et l’esprit n’ont rien de contagieux. En dépit de son éloquence, Sachs reste seul de son avis et la péroraison n'a pas plus de succès que l’exorde. Le concours sera fermé, les Maîtres en seront seuls juges.

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Cette loi s’impose à Walther. Qu’il plaise donc aux Maîtres, s’il veut caresser son espoir. Qu'il devienne un des leurs, qu’il conquière aujourd’hui la Maîtrise, pour, demain, conquérir Eva.

Le voilà sur l’estrade, assis dans le fauteuil des candidats. On l’écoute. Il hésite. Cet appareil le glace. Il croit voir s’agiter devant lui le monstre de la tablature. Elles l’attendent menaçantes, ces règles immuables, dont sa course primesautière d’oiseau échappé du nid ne pourra jamais suivre l’ennuyeuse ligne droite ; ils le guettent d’un air sournois, embusqués à chaque détour du chemin de la fantaisie, ces pré ceptes baroques, ténébreux cauchemar qui étouffe des vérités certaines sous le fétichisme d’anciennes superstitions. Chaque désobéissance aux prescrits de cette abusive technique que la routine érige en postulats est une faute impardonnable. Et il n’a que sept fautes à commettre ! On lui a lu le règlement. Une de plus, il est perdu. Un coup de craie impitoyable notera chaque hérésie. Et qui manie cette craie orthodoxe?SixtusBeckmesser, le greffier! C'est lui le marqueur en titre ! Yoici la loge où il exerce. Le gentilhomme a raison de trembler. Pourtant il se ressaisit ; l’amour est plus fort que la crainte ; et le chant de Walther prend son essor.

Wallher chante parce qu’il aime ; sa mélodie est son amour ; elle se confond avec lui ; avec lui elle naît, grandit et se développe ; au début, tumultueuse,

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inconsciente d’elle-même, elle s’exhale follement, pareille aux senteurs capiteuses qu’un vent d’orage printanier fait jaillir du calice des fleurs. Plus tard, guidée, façonnée par les conseils de la sagesse qui en concentre les forces et discipline les ardeurs, elle gardera sa verve, mais acquerra la science qui monte à la sérénité,, cette forme suprême de l’art. L’apothéosè finale fera vibrer son plein épanouissement. Mais ici elle vient d’éclore ; encore indécise, incertaine, éblouie par lés clartés du jour, écoutez-la; qui salue la lumière. Son ardeur impatiente s’abandonne aux mille contours, aux ondulations capricieuses d’un motif sinueux — deux simples croches suivies d’un triolet — qui éclate partout, qui partout fermente et bouillonne, qui remplit toute l’œuvre de ses fièvres, de ses désirs, qui en est l’aspiration, le Sehnen et l’élan, l’irrésistible élan de la jeune formule en train de s’élaborer, de s'efforcer, de devenir.

On croit ouïr l’enfantement de la symphonie wagnérienne. Ainsi le maître devait espérer et chercher. Ainsi devait-il improviser son rêve avant de le ciseler. Ainsi, aux premières visions d’un avenir confus en core, sa lyre frissonnante balbutiait les chants futurs...

Où Walther a-t-il pris ces accents ? Il n’est point allé à l’école ; il n’a pas courbé son échine sous la férule des pédants ; il n’a pas demandé leurs recettes à des bouquins prétentieux ; il ignore les procédés; il n’a pas eu de professeur — pas d’autre qu’un vieux,

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très vieux livre, tel qu’on en trouve parfois relégués dans l’ombre d’un coin et dont les pages jaunies conservent dans leur poussière un parfum pénétrant et naïf qui vous embaume la pensée. Le vieux livre lui a dit: «Tu veux être un artiste? Ecoute mon conseil; va-t’en causer avec les bois, mêle ta vie à leur vie, imprègne tes vingt ans de leurs douces senteurs d’aubépine ; tu auras vite appris à aimer et à chanter ; l’amour, léchant, voilà la poésie. » Walther a suivi le conseil ; il s’en est allé dans les bois ; il s’est perdu dans la forêt, la puissante et magique forêt dont le souffle matinal berce même la douleur et arrache au cœur du poète des accents de harpe éolienne ; la forêt l’a regardé ; les ramures lui ont parlé ; les feuillages lui ont souri ; au-dessus, au-dessous, partout aux alentours, les bourgeons craquaient joyeusement sous la poussée de la vie débordante ; alors un océan d'harmonies et de rimes a inondé la profondeur des bois; lui, s’est plongé dans cette onde sonore, il s’est grisé de sa saveur, un ferment capiteux comme la sève des grands arbres a gonflé sa poitrine, et le glorieux miracle de la nature printanière a versé dans son âme un flot éblouissant de chansons ensoleillées.

Elles le hantent, ces chansons, elles l’obsèdent ; elles lui dictent son œuvre; il faut qu’il les répète, c’est la forêt qui l’ordonne, qui lui crie de commencer.

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Il obéit, il commence, il s’abandonne à l'ivresse chantante de ses sens...

Quel attrait a ce premier éveil de la mélodie novatrice ! Quelle fougue irrésistible dans son premier jet ! Elle acquerra plus tard lestrésors de l’expérience, mais elle n’aura plus ces richesses naïves du pays vierge encore inexploré ; elle sera plus ciselée, plus parfaite, elle deviendra l’expression souveraine, définitive, mais elle perdra le charme inimitable de ces choses inattendues qui s’échappent des lèvres, toutes chaudes des fièvres du cœur, de ces choses qui frémissent, qui palpitent et qui bruissent comme le frôlement des feuilles caressées parle vent, comme le gazouillis des sources sous les mousses.

Les Maîtres n’en reviennent pas. Les plus sanguins se fâchent, les plus calmes restent abasourdis. Entendit-on jamais rien de pareil? Quelle est cette débauche de sons et de paroles? De la musique ? Allons donc ! De la pure folie 1 Ni rythme, ni mesure ; pas un air qu’on retienne. Il n’y a point de mélodie!,.. Voilà le grand mot lâché. Et les colères s’allument. Beckmesser est furieux. Elle semble un soufflet sur sa joue de vieux cuistre, la jeune et virile chanson. Le grincement de sa craie en a scandé chaque défi. Il veut mettre fauteur à la porte ; il invoque la tablature. Pogner hésite, intimidé.

Seul, Hans Sachs s’interpose; seul, il comprend que cet hymne qui brise toutes les chaînes et qui éclate

insoucieux des dogmes d’autrefois, c’est, comme le printemps, l’assaut de la vie renaissante après le sommeil de rhiver ; il comprend que ce langage inconnu, qui d’abord étonne l’oreille, auquel il faut qu’on l'accoutume, descend du pays des merveilles, qu’une nouvelle rosée va rafraîchir les formules flétries, et qu’enfin une idée immortelle a germé dans la terre de l’art. Et le motif de sa bonté essaie d’apaiser les Martres ; il prêche un peu de patience à leur aveugle emportement :

« Holà! Maîtres, pas si vite 1 Tout le monde n’est pas de votre avis. Le chevalier s’écarte de votre route, j’en conviens; mais il marche droit et ferme. Si vous voulez juger avec des règles ce qui s'est fait sous l’empire d’autres règles que les vôtres, cherchez d’abord cés autres règles. »

Conseil profond et sage. Pour mesurer une chose, il faut toujours se mettre au point de vue qu’elle a choisi. L’avenir récuse le passé, il décline sa compétence, ibobéit à d’autres lois; que le passé s’abstienne donc de juger l’avenir, ou, s’il veut juger l’avenir, qu’H cesse d'être le passé. Condamner une nouveauté par 1 unique motif qu'elle est nouvelle, c’est dire une vérité de M. de la Palisse, et non pas rendre un jugement.

Mais Beckmesser manque d’esprit critique. Et puis il est partie au procès. Les Maîtres, dévoyés, partagent son entêtement. Walther n’a plus qu'à partir. Il veut

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auparavant chanter un dernier couplet ; il le dédie à la femme, à l’amour. Mais alors éclate la bourrasque. Beckmesser devient enragé. Il trépigne. Ses mains désespérément agitent, comme une preuve irrécusable, son ardoise toute blanchie. Sachs, debout au pied de l’estrade, anime du geste le chevalier; le jeune homme lient bon; il entonne son couplet. C’est toujours la forêt printanière avec ses cris, ses spasmes, ses ardeurs, ses soupirs, et ses courses folles d’oiseaux qui se cherchent dans les branches. Au-dessus de la tempête des interruptions passionnées, au-dessus des criailleries, des glapissements de Beckmesser, la mélodie enflammée, pâmée d’amour, gonflée de sève, frissonne, tressaille, exulte, résonne, vibre éperdument, et toutes ces pensées d’azur, tous ces rêves de lumière, comme un large torrent qui bondit et scintille, coulent à flots dans la nef de la bonne petite paroisse qu’ils inondent de leur chaud et fébrile rayonnement...

Walther a fini. Il descend de l’estrade. 11 sort. Les Maîtres indignés gesticulent. Les apprentis émoustillés prennent d’assaut la loge du marqueur. On dirait la joie de vivre démolissant cette bastille où l’on vient d’essayer d’étouffer l’inspiration. Sachs demeure immobile ; ses yeux semblent fixés sur l’avenir. Puis il regarde le fauteuil où s’est assis le maître que les Maîtres ont méconnu, et son visage expressif esquisse un profond sourire...

Quel vaste sujet de méditation pour l’excellent cordonnier! Le deuxième acte nous le montre assis devant son établi, sous les parfums de son jasmin, plus occupé de ce qu’il vient d’entendre que des souliers qu’on lui a commandés. C’est le soir de ce jour décisif où un monde nouveau a frappé son oreille. Des images sonores l’assaillent de toutes parts. Sa mémoire chante sans, cesse. Des rythmes impressionnants, des formules inoubliables tourbillonnent dans sa pensée. Il est comme le spectateur, au lendemain de Parsifal , revenant de l’Ermitage sur la route de Bayreuth. Il est en proie à l’obsession fatigante et délicieuse. Vainement il s’efforce de la bannir, Vainement son marteau essaie (^étourdir son rêve. — Travaille, pauvre cordonnier, lui crie son motif professionnel. — Songe, poète,, réplique le chant de Walther ; et les harmonies pénétrantes dominent le bruit du marteau.

Comme une suite naturelle aux souilles du printemps, voici le contour virginal d’une suave apparition. C’est la mélodieuse Eva. Son père habite juste en face la maison confortable qu’abrite ce tilleul. On juge si elle en profite pour voisiner avec Sachs. Ce qui l’amène aujourd’hui, c’est le désir de surprendre le secret de la délibération des Maîtres sans trahir Iç sien. Elle y emploie ses ruses enfantines, et la fraîcheur de ses leitmotives enveloppe candidement ses exquises câlineries. Son amour pour le beau gentil-

LE RIHE WAGNÉRIEN

homme se dissimule avec grâce sous les couleurs de l’amitié qu’elle témoigne à Sachs. Mais Sachs n’est pas facile à duper; la petite hypocrite ne lui en fait pas-accroire ; il voit bien de quoi il retourne; il prend vite l’avantage ; il se venge, il s’amuse, il taquine l’enfant, affecte du mépris pour l’objet de sa passion, se çéjouit de l’échec de Walther, en parle comme le greffier lui-même, et sa bonhomie narquoise imite le ton aigre de l’aimable Sixtus *. Eva, prise à son piège, maudit le cordonnier et s’en va fort en colère.

Voilà Sachs édifié. S’il n’a pas ouvert son cœur, il alu dans celui d’Eva. Il ne s’abusait point : l’amour sourit à la jeunesse. Eh bien ! sa bonté aidera la jeunesse et l’amour. Ils ont besoin de son office ; dès celte nuit, elle aura maintes fois l’occasion de les protéger. Cachée derrière ce vantail à demi clos aux approches du soir, sans être observée elle observe et suit d’un œil attentif les jeux capricieux du destin. Comme la fée des légendes, elle veille, elle intervient au moment du péril et sa main, délicate ou ferme, arrange au mieux tous les hasards.

Le premier amène le tendre gentilhomme devant la maison de Pogner. Eva, qui précisément rentre au logis a'ccompagnée de Madeleine, l’aperçoit. Adieu, prudence ! La jeune fille échappe à sa nourrice ; elle bondit d’un bond jusqu’à Wallher. Enfin, les voilà

réunis ! Leurs âmes étincellent dans leurs yeux et volent sur leurs lèvres. Elles volent aussi dans l’orchestre. Leurs mélodies typiques, hors d’ellesmémes, frissonnent, tressaillent, palpitent, s’irritent d’un injuste échec, s’emportent contre la sottise, maudissent la pédanterie, toujours esclaves de la pensée du drame, partout fidèles à leur rôle, soucieuses de remplacer le lieu commun banal, la fioriture vague, par la note précise, par le détail exact; et, grâce à l'impeccable logiqu.e de leur analyse enflammée, ce n est pas à un duo vulgaire, mais à un vrai dialogue musical, qu’aboutit l’expansion de cette juvénile ivresse 1 .

Ce dialogue est le point de départ d’une scène dont la riche fantaisie remplira la fin de l’acte. Scène étonnante par sa variété, tableau multicolore, poétique et comique, burlesque et sentimental, qui tantôt dessine le contour des plus délicates chimères, tantôt fait grimacer les silhouettes de la rue, et où les songes exquis des belles soirées de tendresse, pareils à des papillons d’or, flottent dans la limpidité de l’harmonieuse atmosphère pêle-mêle avec des visions qu’on pourrait croire imaginées par la verve d’un Callot.

Cela débute par un ravissant nocturne. La vie se tait, le monde s’engourdit, Nuremberg s’endort peu

LE RIRE WAGNLRIEN

à peu dans la tiédeur du crépuscule; au premier plan, nos amoureux ; sur leurs têtes le tilleul verse à flots ses effluves; chaque corolle blanche à demi enfouie dans la verdure du jasmin de Sachs leur envoie un salut embaumé ; l’air vibre suavement ; c’est le souille chantant de la nuit ; murmure idéal et subtil, il plane sur le sommeil des choses; à peine le saisit-on ; il a peur des réalités ; un bruit, une rumeur 1 étouffe; mais, Talerte finie, vite il reprend sa cantilène, et, sans jamais se poser, il voltige, fantôme aérien, au-dessus des lourdeurs terrestres, comme le soupir de la brise, comme la senteur des parfums, comme le blond reflet des étoiles

On écoute, semble-t-fi, la version symphonique des rimes Shakespeariennes qui ouvrent le cinquième acte du Marchand de Venise; Wagner, ici, a dégagé la mélodie latente de ces strophes enchanteresses, déjà si pleines de musicalité :

« Par une telle nuit, tandis que le doux zéphir caressait silencieusement les ramures, Troïle franchit

1 Cette inspiration délicieuse, justement nommée XEnchantement de la nuit d’été, se compose de deux motifs, celui de l 'enchantement proprement dit, et un autre dont la signification particulière se trouve précisée au troisième acte , et qu on nomme le motif de VAnxiété d'Eva; il exprime la tendre inquiétude qui, à l’heure présente, se mêle dans le cœur delà jeune fille aux joies de la nuit radieuse et restera, plus tard, dans» sa mémoire, inséparable de leur souvenir. Part., p. 204 et suiv. Comp., p. 357 et suiv.

UN PÈLERINAGE A BAYRECTR

les murs de Troie et il exhala son cœur vers les tentes des Grecs où reposait Cressida.

« Par une telle nuit, Thisbé, toute craintive, foulant d’un pied léger la rosée du gazon, aperçut l’ombre d’un lion qui n’apparaissait pas encore et s’enfuit éperdue de frayeur.

« Par une telle nuit, Didon, seule sur le rivage d’une mer en furie, une branche de saule à la main, du geste rappelait son amant vers Carthage.

« Par une telle nuit, Médée s’en alla cueillir les plantes magiques pour rajeunir le vieil Eson. »

Par une telle nuit, Tardent Walther et la blonde Eva, sa muse, son amante, confondent leurs deux âmes; leurs bouches, penchées Tune vers l’autre, se répètent les grandes phrases éternelles ; et sur ces amours merveilleuses, qui pour chanter leur propre épithalame imaginent des chants nouveaux qui seront ceux de l’avenir, veille, comme un robuste archange, la virile bonté de Sachs...

Soudain, un mugissement prolongé traverse l’air. On dirait l’approche de quelque énorme ruminant. Ce n’est que la trompe du veilleur de nuit — la police de l’époque. Ce digne fonctionnaire invite au repos les bourgeois — tout comme dans les Huguenots. On éprouve malgré soi une sensation de parodie. C’est la même idée transportée du monde tragique dans le monde comique. La transposition est d’ailleurs étonnamment réussie.

LE RIRE WAGNÉRIEN

Encore le mugissement impayable... Le veilleur passe... Il est passé... Cette bruyante drôlerie s’évanouit au coin du carrefour, et, le calme revenu, l’adorable fantôme de la nuit estivale qui, effarouché, avait fui, recommence à bercer le silence des choses et voltige à nouveau sur les odorantes ramures et les sculptures des balcons...

Cette ombre mélodieuse est propice à deux amants dont le destin contrarie la tendresse. Elle invite l’amour à la fuite. Eva écoute le conseil. Sa décision est prise. Comme sa nourrice l’appelle, elle feint de ui obéir, rentre au logis paternel, mais en ressort presque aussitôt sous les habits de Madeleine. La solitude, la nuit, le déguisement, rien ne manque. Encore une seconde, et le concours deviendra inutile, le prix se sera lui-même décerné.

Halte-là ! Derrière son vantail demi-clos le bon génie monte sa garde. Il n’entend pas de cette oreille, lui ; un mariage, à la bonne heure : un enlèvement, nenni. D’un geste aussi prompt que la course des fugitifs, il tourne l’abat-jour de sa lampe, et sur le couple trop pressé arrive un jet lumineux qui dissipe l’ombre complice.

Le voyage est fini. Il faut rentrer sous lé tilleul et remettre l’escapade.

Mais en voici bien d’une autre. Un luth criard commence à ricaner une drôle de ritournelle. L’aigreur de l’instrument révélerait l'instrumentiste, si

un pèlerinage a bayreutu

sa vilaine silhouette n’apparaissait en même temps. Beckmesser ! Beckmesser en personne ! Il se fait la voix pour demain et répète son morceau sous la fenêtre de sa belle î La voici précisément qui se montre à son balcon. On devine que c’est Madeleine dont Eva a pris la robe et qui a mis celle d’Eva.

Victime d’une illusion que l’obscurité favorise, le tendre avorton ne doute pas de sa fortune ; il se campe sur ses ergots et pousse sa sérénade.

Mais il a compté sans son hôte. Par une coïncidence fatale, voilà que Sachs* lui aussi, éprouve un impérieux besoin de chanter et d’accompagner sa chanson de vigoureux coups de marteau. Adieu soupirs, adieu roulades î Le maudit cordonnier couvre tout. Ne faut-il pas qu’il travaille? Tantôt, au premier acte, le greffier lui reprochait sa paresse ; or, les souliers qu il frappe sont justement ceux du greffier!

Beckmesser enrage ; il invective le voisin. Le voisin frappe de plus belle.? Bien sur il ne se taira pas! Pourtant il offre un accommodement : que le galant roucoule ses couplets ; pendant ce temps, son marteau accomplira un double office,* il travaillera aux souliers et tapera sur les semelles, mais seulement quand le greffier aura commis une erreur ; plus Beckmesser fera de fautes, plus vite il aura ses chaussures. C’est à prendre ou à laisser.

Force est bien de se rendre à merci. Le malheureux Sixtus entonne à nouveau sa sérénade. Le marteau

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se tient levé, prêt pour la correction. Dès la première fioriture, il s’abaisse bruyamment. Il est impitoyable, le marteau du bon Sachs ; il sait à fond sa tablature; il ne laisse rien échapper; il tape, tape toujours ; chaque tendre flonflon reçoit un coup qui l’assomme et l’étend net sur le carreau. Ah ! le marqueur, on le marque à son tour ! Qu’on se le -représente, le vieux robin en chaleur, pinçant de la guitare sous les fenêtres de sa belle et adressant à la nourrice honoraire de celle-ci une inénarrable inspiration ! Et, si l'on peut, qu’on l’imagine trépignant en vain pour obtenir silence, tandis que ses bras tortus se dandinent vers le balcon et que sa vilaine Jbouehe, faite pour mordre et pour baver, s’escrime à roucouler d’aimables gentillesses. Cette fois, le fantôme idéal de la nuit estivale prend peur et s’évanouit. Le sentiment fuit la scène ; le comique le met à la porte ; le théâtre tout entier appartient à la verve burlesque : il n’y a plus de place pour le rêve ; un vent de bouffonnerie brutale souffle sur les parfums et les chimères ; on le sent qui va crescendo pour aboutir bientôt à quelque énorme tempête. Le tumulte approche ; l’explosion n’est pas loin.

C’est David qui allume la mèche. Il met le nez à sa fenêtre pour voir qui braille. Or sa fenêtre est située Juste en face celle d’Eva. Qu’aperçoit-il? Madeleine ! Et au-dessous ? Beckmesser î Le greffier en veut donc à sa belle ?... Descendre, bondir dans

UN PÈLERINAGE A BAYREUTII

la rue, empoigner l’imbécile et vous le rosser d’importance est pour 1e drôle l’affaire d’un clin d’œil. L’orchestre aussi rosse le cuistre. Jamais symphonie ne fouettera mieux un pédant. Les coups de bâton mélodiques pleuvent sur son échine. Dans cette correction sonore l’oreille a reconnu l’accompagnement du luth ; c’est la maudite sérénade, la sérénade à claques qui se venge sur son auteur. Suivant l’ingénieuse remarque de M. Benoit, Beckmesser est battu par ses propres motifs. Il crie au secours ; il se démène avec des contorsions hurlantes de chien basset qu’on étrille. Inutiles efforts; David le tient et ne le lâche pas.

Cependant le tapage réveille en sursaut lesvoisinsj Des fenêtres s’entr'ouvrent ; on voit poindre çà et là des bonnets de coton intrigués. Les bourgeois s’interpellent, les bourgeoises s’en mêlent. Personne ne sait ce qu’il veut ni à qui il faut en vouloir. Chacun se croit attaqué ; tout le monde se défend. On gesticule, on se provoque, on s’énerve, on s’aigrit. Les plus calmes se fâchent; les plus sages perdent la tête. La moutarde monte aux nez. Les mots dégénèrent en coups; le vacarme devient pugilat. Le tumulte s’étend comme une contagion. De toutes parts on accourt; les renforts se précipitent; la rue est pleine; voilà Nuremberg sur pieds! On vocifère, on tape. Pour les écoliers quelle fête ! De la voix et du geste ils excitent les combattants. Nul ne garde son bon sens.

LB RIRE WAGNÉRIEN

Zorn injurie Moser ; Kothner tombe sur Nachtingal. C’est un sabbat indescriptible, un charivari d’enfer!

A vrai dire, la sensation qu’éprouve le spectateur n’est pas des plus musicales. A force de vouloir être unebagarre, c’est à peine si cela reste une symphonie. L’oreille ne saisit pas très bien que ces coups sont des notes et ces hurlements des accords. A la lecture, l’œil aperçoit l’ingénieux agencement de cette mêlée harmonique. 11 reconnaît la sérénade. Elle forme le fond du tableau ; c’est elle qui mène le tapage ; elle en est l’âme et l’aliment. Elle est possédée du diable, cette enragée sérénade ; ou plutôt elle est le diable dont chacun est possédé; elle sort par toutes les bouches, elle lève toutes les jambes, elle agite tous les bras ; elle pleurniche, elle rit, elle grince, elle saute, elle cabriole, elle gambade en tous les sens.

On le conçoit, personne, au milieu d’un tel désordre, n’a cure de nos amoureux toujours blottis sous le tilleul. C’est le moment de fausser compagnie à ce peuple d’énergumènes. Au large ! Walther enlace Eva, il se fraye un passage, il va atteindre la ruelle et disparaître — lorsque le bon génie, qui derrière son vantail n’a jusqu’alors pas soufflé mot, émerge parmi la foule, pousse la jeune fille dans les bras de son père, lequel, désespéré, la demande à tous les échos, et, saisissant le gentilhomme, l’entraîne dans sa propre maison, non sans avoir d’un coup de pied magistralement appliqué calmé l’exubérance de son

trop bouillant apprenti. David lâche sa proie. Beckmesser, délivré de l’étreinte, tournaille chancelant; on dirait une toupie à qui manquent les coups de fouet. Autour de lui la démence bat son plein. Pour calmer ce délire, les bourgeoises des fenêtres s’avisent de faire pleuvoir sur les belligérants ; cuvettes et pots d’eau jouent leur grand jeu ; mais la douche serait inefficace sans le secours d’une autre diversion. Une trompe mugit... La police!.. Sauve qui peut! On rentre, on ferme, on se couche, on fait le mort. Quand le veilleur paraît, il est tout seul... lia beau se frotter les yeux, il a beau les écarquiller ; tout est clos et muçt ; plus une ombre, plus un murmure, plus un souffle, plus rien...

Plus rien, si ce n’est, là-bas, le malencontreux galant qui, clopin-clopant, se sauve, toujours étrillé en sourdine par la sonore bastonnade, tandis que, làhaut, pour rire de nos folies, très cocasse et très gouailleuse avec sa large face enluminée, monte sournoisement et gravement se pose

Sur le clocher jauni La lune

Comme un point sur un i

Comme le deuxième acte, le troisième débute par les réflexions de Sachs. Cette fois, c’est la nuit passée qui en fournit la matière. Le cerveau du cordonnierpoète n’est pas un de ces cerveaux sur lesquels, sans

LE RIRE WAGNÉRIEN

s’arrêter, glisse l’ombre des choses. Les sensations y impriment des traces indélébiles. Il a le génie de la méditation. Il est l’esclave de l’idée. Lorsqu’elle s’empare de lui, il l’explore, il la sonde, il la creuse éperdument, au point d en faire un gouffre où s’abîme son esprit. Sa pensée, suggestive, évoque un monde de pensées qui l'étendent, l’étendent sans cesse. Partie de rien, de circonstances qui à d’autres n’aubaient laissé que de fugitives images, elle se déploie, s’élargit et, emportée par son élan, s’envabattbe les rives lointaines de la haute philosophie, pareille à ces modestes sources qui, d’abord simples ruisseaux, gonflées par leurs affluents, deviennent des fleuves immenses et courent à travers les campagnes se perdre dans l’océan.

Est-ce possible? Est-cfe croyable? Les placides Nurembergeois transformés en fous furieux ! Où le démon des batailles ne se nichera-t-il pas, s’il élit domicile dans ces âmes débonnaires? Quel vertige, quel fiel ameute l'homme contre l’homme? Inéluctable destinée!.. Le spectre de cette nuit pleine d'injures et de coups s’agite devant les yeux de Sachs avec son noir cortège d’énigmes insolubles; et, tandis que l’âme assombrie du penseur se plonge dans les douloureux mystères, sa main feuillette, inconsciente, le* gros livre posé sur ses genoux.

Mais il n’y avait pas que la haine, l’aigreur et la démence sous les blondes étoiles de cette belle nuit

d’été. Il y avait aussi l’épais feuillage du tilleul, et les fleurs du jasmin, et le tendre gentilhomme, et l’amoureuse Eva. Ces gracieuses visions chassent les vilains fantômes. La méditation de Sachs s’apaise, s’attendrit. Son esprit se détend; il respire, il sourit; et, comme certaines lueurs poétisent en les baignant les objets les plus prosaïques, le reflet de son sourire colore suavement ses plus pénibles souvenirs. Les difformités elles-mêmes en empruntent le doux éclat : le fielleux Beckmesser, sa burlesque sérénade, s’affinent, s’idéalisent, prennent un air charmant, une aimable tournure, et leurs motifs transfigurés, oublieux de leurs grimaces, murmurent au fond de l’orchestre une exquise rêverie 1 .

Le sourire a ranimé k la foi. Sachs se relève; il se souvient de sa mission; elle se dresse devant lui, noble et pure ; il reconnaîtsa muse,la muse de la bonté. L’heure décisive approche; bientôt elle sonnera ; dans l’espace ensoleillé, la Saint-Jean s’envolera; le peuple et la nature vêtiront leurs habits de fête; la ville et la prairie ensemble s’épanouiront, et le destin s'accomplira dans un décor d’apothéose. A cette idée, la bonté de Sachs s’exalte, s’auréole; ce n’est plus la bonté méditante, attristée ; c’est la bonté illuminée, la bonté triomphante 2 . Le génie peut venir: la bonté l’attend.

1 Part., p. 302.

2 Part., p. 303.

LE RIRE WAGNÉRIEN

Le voici, le génie. Il sort de la chambre où son hôte, hier soir, l’abrita. Sa jeunesse est reposée. On dort bien sous le toit de Sachs ; l’imagination du poète y rêve des harmonies qui bercent divinement le sommeil de son idéal et le saluent quand il s’éveille. Une causerie s’engage, — une causerie, je dis bien, véritable conversation où s’abandonnent deux pensées, impossible à concevoir sous l’empire du vieux système, mais à laquelle le leitmotive donne une éloquence imprévue. La bonté et le génie dissertent. La bonté est sage, le génie est ardent; l’une a l’expérience, et l’autre, l’étincelle. La bonté enseigne, le génie objecte; la bonté réfute, le génie réplique; la bonté résout, le génie s’incline. Etonnant dialogue, tour de force du leitmotive, vrai poème didactique, manière de leçon intercalée dans un drame, mais leçon vivante et chantante qui est le drame elle-même, l’active et le pousse au but.

* Quelle merveilleuse maîtresse, la bonté de Sachs! Combien douce et forte, et tendre, et dévouée?Comme elle se prodigue! De quelle main elle prépare la palme qu’un autre cueillera! Sublime renoncement, évangélique charité faite de piété profonde envers l’art, la jeunesse et l’amour, qui magnanimement immole toute gloire personnelle et tresse d’immortelles couronnes au front du prédestiné !

Pour instruire son élève, la bonté se grandit à sa taille ; elle emprunte son accent, elle lui parle son lan-

gage, mais seulement plus sérieux, plus calme, plus mûri, plus grave de quelques tristesses, plus vieux de quelques années; elle garde l’écho des bois, mais l’écho en passant par sa bouche a pris je ne sais quoi d’austère et de recueilli. On dirait de Bach au sortir de la Walküre : délicieusement imprégnés d'aubépine, les conseils de la science exhalent les senteurs du printemps. ^

— A quoi servent les règles? interroge le génie*

Ecoutons la sagesse :

— Mon ami, aux heures gracieuses du jeune âge, quand le souffle puissant du premier amour élargit et soulève notre poitrine, beaucoup trouvent la force de chanter une belle chanson. Mais lorsque l’été est venu, puis l’automne, puis ensuite l’hiver avec les soucis et les peines, les affaires de la vie, le mariage, ses plaisirs, le baptême des enfants, les disputes, les querelles, alors, ceux qui savent quand même chanter la belle chanson, ceux-là s’appellent des maîtres. Apprenez les règles des maîtres pour qu’elles vous conduisent fidèlement et vous aident à garder toujours ce qu’aux années de la jeunesse les souffles gracieux du printemps d’eux-mêmes ont mis dans votre cœur.

— Qui donc inventa les règles ?

— Des esprits sur qui pesait la fatigue de la vie : dans leur malheur et leu^jjétresse, ils se sont fait un modèle idéal qui leur restât de l'amour et de la jeunesse, comme un souvenir dans la limpidité du-

LE RIRE WAGNÉRÏEN

quel pût se refléter et se retrou ver Je printemps...

Sachs a raison, hélas ! se passer de guide et de soutien, ne jamais regarder en arrière, dédaigner les chemins battus et les routes foulées par les pieds des générations et s’élancer éperdument, sans un effroi, sans un doute, dans le labyrinthe infini de son idéal vierge encore, cela séduit d’abord le courage et la foi. Mais ces équipéesVont qu’un temps. Elles veulent l’inconsciente ardeur de la première jeunes^. Il leur faut cet âge azuré où la simple épaisseur d’un fil d’or sépare la conception d,e l’œuvre, où les espoirs se nomment certitudes, les chimères réalités. C’est l’heure exquise et fugitive des ivresses de la pensée, des radieuses envolées à travers les séjours de lumière, des interminables culbutes dans le bleu des rêves sans ün. Puis le ciel se rembrunit. Le soir vient. L’horizon entrevu recule: on allait le saisir; il fuit! Les larmes qui mouillent les yeux ne sont plus seulement des larmes d’espérance. On s’arrête, on hésite. C’est le vertige, c’est la peur. L’inspiration se fige ; le cœur glacé ne bat plus; la plume lasse se brise; le livre attend, inachevé; l’extase tourne au cauchemar; au lieu de sentiers fleuris, de vallons mystérieux, on voit des noirceurs d’abîmes et des stérilités de landes. Alors malheur, malheur à qui, dans son imprévoyante course, a coupé tous les liens qui le retenaient au passé! Il tournoie, il s’égare, il est perdu, l’infortuné, si la sagesse des aïeux, condensée dans les vieilles

règles, ne lui prête un appui tutélaire et ne donne une flamme nouvelle à ses élans débilités.

Qui créa ces règles, dis-tu ? Des hommes dont le cœur possédait la grande science : des hommes qui avaient souffert...

Le génie a compris. Sa fougue se rassérène. Cette mâle leçon aux grâces de sa jeunesse ajoute la confiance d’une forte virilité. Walther est mur pour sa tâche. Sachs lui fait signe : il obéit ; il improvise; il laisse improviser le souvenir d’Eva, et son -rêve déploie ses ailes. Sur un morceau de blanc papier, Sachs dévotieusement recueille ces rimes chantantes; et ces rimes composent une adorable mélodie, ardente et sage à la fois, où l’émotion, du premier jet, trouve sa forme souveraine. La forêt en travail vient d’enfanter son œuvre : du chant de maîtrise a jailli le chant de concours ! Et la chanson définitive, que l’avenir retiendra, c’est bien le génie qui l’entonne ; mais n est-ce pas la bonté dont le magique sourire l’évoque des profondeurs où couvait le feu du génie? Walther est le dieu; Sachs est l’apôtre; c’est le Gurnemanz attendrissant et inspiré de cet aimable Parsifal de la musique et de l’amour. Et mieux que l’autre Gurnemanz, il a le droit de le bénir, son Parsifal à lui, car jamais il n’en douta; il ne l’a pas chassé du temple; dès la première rencontre, il a salué l’élu. Maintenant il le consacre ; il baptise le nouveau rythme; il le fait prêtre, il le fait roi...

LE RIRE WÀGNÉR1EN

Eva peut revenir. L’hymne nuptial est prêt. La voici, la blonde enfant, parée comme une fiancée. Délicieusemeut anxieuse, elle questionne Sachs. Elle n’aperçoit pas Walther: la leçon finie, le gentilhomme est remonté dans la chambre de son hôte. D’ailleurs, ce n’est pas lui qu’elle cherche, la jeune fille ; ce n’est point pour son chevalier qu’elle frappe à la porte de Sachs. Oh non ! c’est pour son soulier— son soulier qui lui fait mal !.. Le cordonnier-poète sourit ; il prend la mignonne chaussure, la porte à son établi, l’examine, la travaille. Eva, anxieuse, l’attend, son petit pied posé sur l’escabeau... Soudain elle jette un cri : là-haut, sur le palier de l’escalier en bois qui mène à la chambre de Sachs, une apparition, un rêve !.. Le rêve de la nuit murmurante et parfumée dont les bruissantes senteurs inondent toute la maison!.. A l’aspect de sa blonde muse, Walther ouvre à nouveau son âme : sa mélodie reprend son vol. Le sein d’Eva palpite; ses mains le compriment—en vain; et ses sanglots éclatent, sanglots d’amour et de bonheur... Déjà la mélodie triomphe: elle a fait pleurer l’enfant. Cette douce victoire lui eu assure une seconde : bientôt le peuple, lui aussi, pleurera.

Car aujourd’hui, c’est le peuple qui juge. Sachs a gagné son procès. La routine aux doigts crochus n’étouffera plus l’idéal entre les quatre murs d’une étroite chapelle. Librement le génie pourra se déployer au sein de la vaste nature, sur la verdure

l'X PÈLERINAGE A 13AYREUTH

ensoleillée, sous la voûte du ciel bleu. Les bords de la Pegnitz sont en fête. Les bannières llottent au vent. Les couples tournent joyeux dans un rythme entraînant de valse. Il est là au grand complet, le suprême tribunal, le dispensateur des couronnes, le peuple de Nuremberg, peuple encore moyenâgeux avec ses foules amusantes, ses costumes bigarrés, ses corporations innombrables aux multicolores insignes, son originalité saisissante et savoureuse, et les mille scintillements de l’infinie variété qui faisait de l’ancien monde un si pittoresque décor.

Voici le premier candidat. On reconnaît l’étrillé de la veille, le greffier SixtusBeckmesser. Son échine est mal guérie. Il senties coups de bâton. A sa démarche clopinante on devine sa courbature. Pareils à des pages gracieux, des enfants le prennent par la main et 1 aident à monter sur le banc de gazon qui tient, ici, lieu de fauteuil. Sixtus trébuche. On se regarde, on chuchotte, on se pousse du coude ; des petits rires étouffés promettent de se divertir. Sur le public, dont la malice est alléchée par ce début, le piteux Beckmesser promène un regard effaré. Enfin il se décide,il accorde son luth, sa ritournelle grince, sa vilaine bouche s’ouvre, sa sérénade en sort... C’est encore plus bouflon que la veille : la veille, paroles et musique, tout se trouvât à l’avenant ; aujourd’hui, c’est bien autre chose. Voici ce qui est arrivé :

Ce matin, furtivement, Beckmesser a pénétré dans

LE RIRE WAGNÉRIEN

l’atelier désert de Sachs. Il a vu sur une table un papier crayonné ; c’étaient les rimes de Walther. Il les lit, il s’en empare. A ce moment Sachs arrive. Le voleur est pris sur le fait. Mais Sachs ne réclame rien ; une drôle d’idée lui a passé par la cervelle : « Prends ces vers, lui dit-il, ils sont miens, je te les donne. » Beckmesser est parti ravi. Ces vers de Sachs, c’est la victoire, c’est la couronne, c’est Eva ! Et voilà comme maintenant il ânonne les vers radieux.

La poésie de Walther, la musique de Beckmesser, quel bizarre accouplement ! Ce flot de pensées lumineuses qui coulent en rayonnant n’arrive pas à se loger dans la mémoire étriquée du vieux cuistre ; il s’enfuit épouvanté. Lui court après ; son es^ it n’est pas moins fourbu que ses épaules; ses souvenirs lui font la nique; il demeure bouche bée. Le public se pâme de joie. Le pauvre diable a bien pris soin d’emporter son papier; on l’aperçoit qui ressort de sa poche. Mais à quoi sert la précaution? Cette proximité des vers ne les lui rappelle pas. S’il pouvait y jeter un coup d’œil ! Il se détourne un peu, se penche sur son giron, tire la feuille, la regarde ; mais ses yeux sont pris de vertige, les mois dansent, ils se dérobent. À le voir ainsi de trois quarts, dans une pose inénarrable, le galant Sixtus Beckmesser comiquement endimanché, on n’y tient plus, le rire éclate. L’imbécile s’avoue vaincu; aussi vite qu’il peut, il détale, agitant ses deux mains qui tiennent, l’une la

UN PELERINAGE A BAYREUfH

guitare, l’autre le malencontreux papier, le dos courbé sous les huées dont le soutïle le pousse, pareil à ces fantoches en baudruche que les gamins, dans les fêtes, gonflent pour les faire courir...

Silence. Voici Walther. Allègrement il monte sur le gazon. Cette tribune sied bien à sa svelte élégance. Un murmure flatteur l’accueille. Alentour, sur tous les visages, une sympathique surprise l’écoute avec intérêt. Dans les yeux de la foule on lit sa victoire prochaine. L’inspiré commence ; il s’abandonne à ses visions qu’illumine son étoile et que la Doctrine soutient ; éperdument il en module les fantômes harmonieux. Le peuple a tressailli; suspendu aux lèvres de ce voyant de l’avenir, il boit avec avidité la révélation nouvelle; l’Evangile chantant s’infiltre dans ses veines, lui remplit tout le cœur, en déborde bientôt, et les hommes, les vieillards, les enfants et les femmes, inspirés comme Walther, entonnent d’une voix vibrante le poème de l’amour.

Sachs avait raison. Le peuple a jugé comme Eva. Le cœur de la jeune fille et celui de la multitude ont battu à l’unisson; tous deux se sont épanouis ensemble; ensemble ils ont aimé, ensemble ils ont fleuri...

Le magistral cordonnier se lève et, de la tribune où les Maîtres président la solennité, avec le concours de l’orchestre il prononce un vrai discours. Il y tire la moralité de la pièce, y traite de la belle façon les

LE RIRE WAGNÉRIEN

Welcke (les étrangers) dont les importations fâcheuses corrompraient le goût national, et glorifie l’art allemand qui désormais réconcilie l’Inspiration et la Doctrine, pendant que la symphonie, s’associant à sa pensée, enlace le thème des Maîtres à la mélodie de Walther.

Les braves Nurembergeois apprécient fort cette éloquence qu’ils couvrent d'acclamations ; et, ainsi qu’il convient à une bonne comédie, les deux pans du rideau se rejoignent sur l’universelle allégresse...

Telle est cette œuvre exquise, pleine de souffles délicieux, tout imprégnée de la senteur des prés qui bordent la Pegnitz. La logique wagnérienne, sans rien perdre de sa rigueur, y semble moins austère, plus musicale, plus chantante. L’esprit de système qui, autre part, accuse quelquefois un grandiose parti pris, disparaît ici en entier sous les geibes de fleurs mélodiques. Adorable parterre, divinement épanoui, non pas en floraisons perfides comme les jardins de Klingsor, mais en sonorités suaves, d'une souriante fraîcheur, qu’on dirait toutes écloses sous l’haleine harmonieuse de l’idéale nuit d’été. Il semble qu’un spectateur novice, nourri du vieil opéra, sans lecture préalable, sans aucune initiation, céderait, du premier coup, au prestige de cette magie. Et cependant, c’est bien le leitmotive, sans faiblesse, sans concession, esclave du poème dont il n’a d'autre but que de

UN PijLERINACiE A UAYREUTH

servir les fantaisies. Mais, sous les traits de Walther et d’Eva, l’esclave est si séduisant qu’on en oublie presque le maître; et, quoique en thèse générale, le plaisir que procure le commentaire symphonique se mesure à l’intelligence qu’on acquiert de ses intentions et qu il soit bon de le comprendre^ Ton veut le savourer, ici le commentaire offre de tels attraits qu il suffît d’en être bercé pour goûter une volupté pleine et qu’il charme, abstraction faite de son sens littéraire et profond.

Qu il serait amusant d’essayer sur les Maîtres Chanteurs, un travail analogue à celui que j’ai tenté sur Parsifal , d’analyser la partition mesure par mesure, d’en suivre chaque méandre, d’en relever chaque détail, d’en noter toutes les tendresses et toutes les espiègleries, de montrer l’agencement de cet admirable organisme et de traduire par des mots les gaîtés et les émotions qui brillent dans la nuit du Théâtre de Fetes, lorsqu’on y joue la comédie enfantée par le leitmotive ! On montrerait quelles étonnantes ressources l’esprit d’observation et l’analyse pittoresque, que nos plus cruels détracteurs nous concèdent volontiers, rencontreront quand ils voudront dans la nouvelle forme d’art. Peut-être plévelopperaiton chez les jeunes capables de rire encore et dont la muse gauloise est encore prête à s’esbaudir le goût d’appliquer à leur joie un système si favorable. On choisirait, en tous cas, un sujet vaste et agréable

LE RIRE WAGNÉRIEX

pour écrire et pour méditer. Afin de rendre l’ouvrage plus attrayant, plus suggestif, on pourrait le commenter par des croquis pris sur le vif. La riche ingéniosité de la comédie wagnérienne fournirait au style et au dessin une matière inépuisable pour un beau livre illustré, cette chose si avenante qui caresse à la fois l’esprit et le regard — et, si ce n’est trop demander, à ce livre, que j’entrevois et que je souhaite qu’on fasse, ma modeste notice pourrait servir d'avantpropos.

DERNIER COUP D’ŒIL

Lorsque le digne Sach&, lt cordonnier-poète, tire la moralité de la pièce qui finit si bien grâce à lui, et recommande aux bons bourgeois suspendus à ses lèvres de garder jalousement les traditions de l’art nouveau, il chante à peu près le discours que, certaine soirée mémorable, Wagner tint à ses fidèles à l’issue de la Trilogie.

— Enfin, nous avons un art ! s’écria-t-il.

Ces mots jetèrent un froid. En général, on estima son éloquence inférieure à sa musique, et d’aucuns — même des purs — le trouvèrent impertinent. C’est au fond, sinon dans la formelle verdict de M. Julien. M. Julien est pourtant ce qu’on appelle un Wagnérien. Moi qui n’ai aucun droit à ce titre, je me sens, je l’avoue, beaucoup moins fâché que lui.

Impertinent — expliquons-nous. Oui, Wagner fa été, s’il a dit qu avant lui l’Art n’existait pas. Mais s’il

a dit seulement — et a-t-il voulu dire autre chose?

qu avant lui il n’existait aucun indice de son art, il n a fait que se rendre hommage et rendre hommage à la réalité. Son art lui appartient en propre, à ce Walther de notre siècle ; il n’a même pas eu de Sachs ; personne ne l’a aidé ; et qui donc l’avait pressenti ? Il ne doit rien, il se doit tout. Si jamais orgueil fut excusable, c’est vraiment le sien.

Je ne parle pas de sa musique. Il a inventé une nouvelle mélodie, comme d’autres une prose ou une poésie nouvelles. Il lègue à l’harmonie des trouvailles merveilleuses; il en a rajeuni les formules, il en a brisé les vieux cadres et démesurément élargi les horizons. Certes, cela est beaucoup. Mais cela n’est presque rien, si on Je compare au reste.

La révolution, ou plutôt l’évolution svagnérienne n'est pas exclusivement une évolution musicale. Elle esl aussi, elle est surtout une évolution dramatique. Elle est l’avènement d’une forme inconnue. C’est par là qu entre toutes elle demeurera fameuse. C'est par là qu’elle intéresse la philosophie de l’art.

Wagner, le musicien, n’est qu’un grand homme. Wagner, le dramaturge, est un homme sans précédent. Symphoniste, il continue Beethoven; poète, il succède à Shakespeare. Mais Shakespeare et Beethoven étaient deux êtres distincts. Confondez-les en un seul être : vous avez Wagner. De leurs œuvres n en faites qu’une : vous avez l’œuvre wagnérienne,

DERNIER COUP D’OEIL

l’œuvre inouïe, exceptionnelle, impossible à classer dans les catégories anciennes, pour laquelle il faut créer une autre catégorie.

Beethoven et Shakespeare avaient tous deux le même objet. Cet objet était l’âme humaine. Tous deux la contemplaient et l’exprimaient éperdument — mais chacun à sa manière. Wagner l’a dit trèsnettement en quelques lignes qui déterminent la nature et l’étendue de sa mission :

« Si nous cherchons à embrasser dans une profonde impression le monde complexe des créations Shakespeariennes, avec le relief extraordinaire des caractères qui s’y heurtent, et si nous lui comparons le même monde complexe des motifs beethovéniens, avec leur irrésistible ^énergie et la précision de leurs contours, nous découvrirons que ces deux mondes se trouvent en parfaite coïncidence, et même qu’ils se pénètrent mutuellement, bien qu’ils semblent se mouvoir dans des sphères absolument différentes. Pour saisir plus aisément ce rapport, on peut se proposer comme exemple l'Ouverture de Coriolan où Beethoven et Shakespeare se rencontrent en un même sujet... Lexploit isolé de Shakespeare qui fit de lui un homme universel, un dieu, n’est pas autre chose que l'exploit solitaire de Beethoven qui lui fit trouver le langage de l’homme artistique de l’avenir. Ce sera seulement là où ces deux Prométhées, Shakespeare et Beethoven, se tendront la main, là où les

UN PÈLERINAGE A BAYREUTFI

créations de marbre de Phidias pourront se mouvoir en chair et en os, là où la nature imitée, sortie du cadre étroit suspendu au mur de la chambre de l’égoïste, se développera, luxuriante, dans le cadre vaste, pénétré d’une chaude vie, de la scène de l’avenir, ce sera là seulement que le poète, dans i’action commune de tous ses compagnons d’art, trouvera sa délivrance *. »

Toute pensée est à la fois verbe et mélodie. Le verbe est la pensée qui se précise, se condense en propositions; la mélodie, la pensée qui s’envole et dissout en chimères. Le mot contient le son, comme la pierre le feu ; pour extraire le feu, il faut savoir frapper la pierre. Beethoven avait la mélodie ; Shakespeare avait le verbe. Mais de son verbe Shakespeare ne tira pas la mélodie ; et de sa mélodie Beethoven ne définit pas le verbe. L'un possédait l’amant, et l’autre la maîtresse : l’androgyne leur échappa. Un jour, Beethoven entrevit la suprême alliance ; sur defe notes il inscrivit des mots qui en déterminaient le sens exact et absolu :

Muss es seen? Es muss seenl Es 77iuss seenl

Sol mi la bémol La do sol Sol mi bémol fa

Gela sert d’épigraphe au quatuor en fa majeur. C’était un acheminement vers la précision du rêve;

* L 'Œuvre d'Art de l'avertir. Trad. de M. Benoit. Wagner, Artistes et Philosophes p. 2fit et 218.

DERNIER COUP D’OEIL

les notes se faisaient mots ; le leitmotive était trouvé... Non, il n’était qu’aperçu; la vision ne prit pas de corps ; la symphonie beethovenienne ne descendit pas de son vague ; le* musicien ne parla point ; son exploit resta solitaire , comme l f exploit de Shakespeare était demeuré isolé..

Wagner fut le héros qui accomplit le double exploit. Troisième et dernier Prométhée, il unit les deux étincelles et il en fit jaillir une flamme unique et superbe. D’une main il tint la plume, et de l’autre la lyre. Il Tut Shakespeare et Beethoven. En lui se rejoignirent les deux termes de la pensée : le verbe devint son foyer, la symphonie sa lumière ; et sa lumière illumina les profondeurs de son foyer. Jusqu’alors, le langage des choses différait suivant l’auditeur : pour le peintre elles brillaient, elles parlaient pour le poète et chantaient pour le musicien. Pour Wagner les choses parlent, elles chantent et elles brillent ; son drame est en même temps parole, harmonie et couleur ; il épuise la nature, il lui est vraiment adéquat, il est vaste et large comme elle, comme elle il est triple et un.

Tel est cet étrange colosse. A peu près dans tous les pays il a conquis droit de cité. Nous seuls lui boudons encore. Pourquoi? Pour trois motifs.

Le premier me touche peu. Il est d’ordre politique. L’Art y reste étranger. Qu’on m’épargne de répéter que « l’Art n’a pas de frontières ». Le lieu commun

est trop usé; sa formule n’est plus présentable. Veut-on savoir mon sentiment ? Je vénère la symphonie ; mais je vénère encore plus la Patrie; et mon avis est qu’il faut se garder de faire à un symphoniste l’honneur de le proscrire au nom de l’idée de Patrie. Il y aurait disproportion entre l'effet et la cause. Il ne s’agit que de musique : ne dérangeons pas les dieux ! La France nous permet de passer nos soirées au théâtre. Allons-y et payons-y nos dettes envers l’Art. C’est sur une autre scène que se paient les autres dettes. Pas de confusion : à chacun son dû. Si Wagner a dit ou écrit le quart de ce qu'on lui prête, c’était un Allemand peu gracieux et surtout peu spirituel. Que voulez-vous? Nous n’avons cure de son esprit ni de sa grâce; nous n’irions pas chercher des modèles chez nos voisins. Si, lâchement, cet homme insulta les vaincus, si ses gros pieds tudesques piétinèrent les morts, qu’y faire ? Le bourbier renferme une perle : ramassons la perle et bouchonsnous le nez. L’or cesse-t-il d’être l’or parce qu’il roule dans la fange? La mélodie de Walther perd-elle son charme exquis parce que, certain jour sinistre, Walther, au lieu de chanter, bava comme Beckmesser? Séparons l’Allemand de l’artiste, isolons-les le plus possible l’un de l’autre dans la pensée, afin de fréquenter l'artiste sans subir le contact de l’Allemand. Ce n’est pas la première fois que le génie s’accouple mal. Le génie a d’étranges lubies; souvent

DERNIER COUP D’üEIL

il se fourvoie dans des âmes peu estimables. J’en suis fâché. Rien ne me gène et ne m'agace comme ce spectacle attristant; et cent coudées au-dessus de ces talents logés dans des cœurs qui répugnent, je place le nom radieux d’un Dante ou d’un Michel-Ange dont l’àme était lumineuse et azurée comme l’idée. Mais doit-on bannir les autres? Si, avant d’admirer la toile ou la partition, il faut enquêter sur 1 auteur, n’allons-nous pas dépeupler nos musées et nos répertoires? Dans cette voie, où s’arrêter ? On conviendra bien de ceci : la France est plus atteinte par les injures d’un Français que par celles d’un Allemand ? Ces injures sont moins excusables? Or, Ion dresse des statues à un fort vilain monsieur qui, hélas 1 n'était pas né de l’autre côté du Rhin ; ignoblement il souilla Jehanne, notre pucelle; aux pieds du grand Frédéric il se vautra comme un laquais; il méritait les étrivières; quand on le lit, la main démange; et sa prose, pourtant, Ta préservé des gémonies; ce monsieur est au Panthéon!... Je ne sais pas au juste ce qu’a pu dire Wagner: il n’a pas dit pis que Voltaire...

Mais que m’importe ! Gela n’est pas la question. Il s’agit de théâtre et non de patriotisme. Cette œuvre ennuie : qu’on .la chasse. Elle amuse : qu’on l’accueille; s’en priver serait trop naïf. Ne va-t-on pas chercher aux quatre coins du monde les denrées qui flattent la bouche ? Paris ne boit-il pas la bière de Munich? Traitons ainsi les denrées de l’esprit. Un

UN PÈLERINAGE A BAYREUT1I

grenier n est jamais trop riche; Rome a conquis la terre en la pillant. Usons du droit de conquête: pillons le camp ennemi. Tel drame nous plaît : nous nous l'annexons. L'annexion est plus durable que celle d’une province. Dans le domaine intellectuel, nous restons les grands conquérants; notre intelligence n’a pas trompé notre courage; elle n’a connu encore ni Waterloo ni Sedan; notre main, engourdie, a pu laisser choir son épée : notre cerveau garde sa flamme; que librement cette flamme rayonne, tandis qu’on ’reforge Nothün 1...

La seconde objection touche l’Art directement. Une idée très-haute l’inspire. Elle émeut de nobles esprits :

Si l’on écoute trop Wagner, fatalement on en fera; et si l’on fait du Wagner, que deviendra la musique française ? Wagner n’est pas seulement un grand génie allemand; Wagner, c’est le génie allemand; c’est sa personnification la plus large, la plus complète; c est la religion d Outre-lthin ; c’est la floraison suprême de l’idéal germain sublimement épanoui. Qui ne voit le danger que court notre propre idéal? Si nous n y mettons bon ordre, ceci tuera cela. Ce culte menace nos cultes. Le dieu qui règne au Walhall est un dieu absorbant et jaloux qui ne veut pas de concurrents. Autour de sa montagne il ne tolère que des plaines. Il n’accepte pas la place que les anciens Romains accordaient dans l’Olympe aux nouvelles divinités : il lui faut tout l’Olympe. Il proscrit le

dernier coup d’œil

autres dieux. Notre passé n’est pas le sien : donc il doit disparaître. Le génie français TofFusque, nos traditions l’irritent. C’est contre nous que chevauchent les Walküres échevelées; c’est contre nous que Siegfried jette son cri de guerre; contre nous qu'il brandit son fer harmonieux. Prenons garde à ces visions; elles nous ensorcellent; elles nous versent un philtre périlleux qui, peu à peu, engourdit notre moi; nous nous dégoûtons de nous-mêmes; nous ne voyons que leur clarté; leur splendeur nous éblouit; en elles nous saluons l’aurore de notre avenir... Pourvu que cette aurore ne soit pas notre crépuscule ! Notre originalité sombre dans l’admiration. Oui, il est captivant, le rêve wagnérien. Mais, enfin, ce n’est pas notre rêve. Ce n’est pas celui des aïeux. C’est un rêve ennemi. Pourquoi, dans ses nuées, abjurer notre gloire? Pourquoi fausser notre destin, meurtrir notre tempérament? Pourquoi passer à l’étranger? Pourquoi nous germaniser? Pourquoi s’imbiber de bière, quand on a les vins .savoureux de nos généreuses collines? Qu’on aille, quand on est pauvre, s’asseoir au foyer d’autrui : soit. Mais quand on a notre héritage î Sommes-nous de ceux qui émigrent? Notre sol est-il infécond? On voit le trésor qu’on y laisse; quel est celui qu’on y rapportera? A forcer son talent, on risque plus qu’on ne gagne. Nous voulons nous fortifier: si nous nous alourdissions! Nous voulons nous faire sérieux : si nous nous

faisions ennuyeux! Modifier son être en persévérant dans son être devient souvent le principe d’une évolution féconde. Mais renoncer à son être pour s’absorber dans un autre, ce n’est ni une évolution, ni une révolution : c'est un suicide. Réfléchissons. Se tuer est toujours grave. Il est rare qu’on ressuscite. Nous cesserons d’être Français : avons-nous ce qu’il faut pour devenir Allemands?..

Cette fière et noble crainte de nous dénationaliser liante beaucoup de cerveaux. Elle influe sur la méthode de nos maîtres les moins contestés. Elle semble d’abord légitime : est-ce un heureux point de départ pour fonder un art national que le fétichisme d’autrui ? Ne vaut-il pas mieux suivre la route des ancêtres que de prendre le chemin de Bayreuth?

Oui, dix mille fois oui, si le chemin de Bayreuth nous détourne de notre route ! Mais s’il nous conduit au but? Mais si, au lieu d’émigrer, il s’agit simplement d envahir, pour rentrer chargés de dépouilles qui enrichiront la Patrie? Notre faculté nationale, celle que le devoir est de perfectionner toujours, sans jamais la contrarier, la choquer dans son essence, consiste en un prodigieux esprit d’assimilation qui nous pousse à faire nôtres les produits du monde entier. 11 y a des gens universels dont la spécialité est de n’en point avoir, ou, si l’on aime mieux, est de les avoir toutes. Le peuple français est un peuple universel. Son génie est un souple et précieux orga-

DERNIER COUP d’OEIL

nisme qui élabore savamment les substances les plus diverses pour en former sa propre substance. C’est un creuset où tous les ors prennent son éclat spécial. Les métaux viennent de partout : la statue n’appartient qu’à lui. Le grand siècle fut grec et latin ; il respirait, il exhalait l’antiquité par tous les pores; Euripide et Plaute régnaient. Mais sur la scène de Versailles, Euripide avait nom Racine, et Plaute s’appelait Molière. Bossuet, c’était la Bible; Fénelon, c’était Homère délicieusement adouci par d’évangéliques lueurs. Mais tous, comme ils furent français ! Et comme leur langue française s’imposa à toute la terre ! Les idées du dehors nous conquièrent à la façon de ces barbares qu’absorbe le peuple conquis. Notre défaite est un triomphe. Voyez les Romantiques : ils laissèrent dormir les Anciens ; la mode, alors, a\ait tourné ; sous leur évocation douloureuse mais puissante, l’Espagne, l’Angleterre, l’Allemagne et l'Italie sortirent de leur sommeil; on acclama leur empire; mais ces nouveaux dominateurs, comme les Latins et les Grecs, au contact de notre sol prirent notre physionomie. La fièvre romantique et la sérénité classique, à travers les vicissitudes, conservaient cet air de famille, caractère des fortes races, qu’elles gardent dans la santé comme dans la maladie. Ne craignons pas l’importation des flores étrangères : en traversant le fleuve ou la montagne, elles prennent les saveurs et les parfums de nos climats. Le vieil arbre

UN PÈLERINAGE A BAVREUTU

gaulois supporte toutes les greffes; son inépuisable sève mûrit chaque espèce de fruit en communiquant a chacune le goût prononcé-du terroir. Ecoutons Wagner sans scrupule : si nos maîtres futurs cultivent le Wagnérisme, ils lui auront vite donné l’empreinte de notre cachet.

D’autant plus vite, à mon avis, que, contrairement à ce qu on affecte de croire, le Wagnérisme, si l'on en juge par l’attrait que sur nous il exerce, est trèsloin de nous être si profondément étranger. Il n’y eut pas dans le passé, il n’y a pas dans le présent, AVagnériens plus convaincus que les Wagnériens français. Nous fûmes des premiers à saluer cette lumière, alors que sa clarté ne brillait que pour quelques yeux. J’invoque à cet égard un témoignage topique : celui de Wagner en personne. Ecoutez son histoire ; elle est des plus édifiantes :

« Ln m occupant de la composition et de la représentationdes Mai très-Chanteurs que mon désir destinait d abord à la ville de Nuremberg même, j'étais guidé par 1 idée de présenter au public allemand l’image de sa véritable nature, toujours plus ou moins défigurée jusqu alors à la scène, et j’entretenais l’espoir d’obtenir en retour, de la partie élevée et sérieuse de la bourgeoisie allemande, une reconnaissance sincère et cordiale. L’excellente première représentation au Théâtre-Royal de Munich rencontra l’accueille plus chaleureux ; mais, chose singulière, parmi les assis-

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DERNIER COUP D OEIL

tants, ce furent quelques Français venus à Munich qui se trouvèrent le plus vivement frappés de cet élément national de mon œuvre et le saluèrent de leurs applaudissements; au contraire, rien ne trahit une impression semblable à l’observateur de la portion du public munichois *. »

Voyez-vous ces gros Allemands ne comprenant pas un traître mot à la peinture nationale qui représente leur figure? Et ces Français qui, en Bavière, sont les seuls à découvrir ce que l’œuvre qu’on joue renferme de bavarois! Et pourtant il y avait là l’élite de la bourgeoisie munichoise ! Wagner n’a jamais pris ses excellents bourgeois pour des prodiges de finesse ; le rythme par lequel il décrit leur allure nous renseigne à cet égard. Mais s’il les avait connus avant, aussi bien qu’après la Première , nul doute qu’il n eut mis dans son rythme encore un peu plus de lourdeur.

Voici une autre anecdote. Elle prouve que rien n’eqt changé. Elle m’a été narrée par un pèlerin de Bayreuth.

La saison dernière fut, paraît-il, marquée par une. audition vraiment exceptionnelle du drame de Par sifal. Instrumentistes et chanteurs se surpassèrent eux-mêmes. On eût dit, ce jour-là, que le souffle du maître animait les exécutants. Le lendemain, mon pèlerin et six de ses compagnons se rendirent, tout

:■ * Loc . cit. p. 291.

Ml,

344 UN PÈLERINAGE A BAYREUTII

émus, auprès du chef d’orchestre pour lui porter le témoignage de leur profonde admiration. — Ah ! s’écria celui-ci sur un ton d’amertume plus flatteur pour nous qu’un millier de compliments, ce sont toujours des Français qui viennent me dire ces choses î

Pourquoi le spectateur français se montre-t-il si sensible aux beautés du nouvel art? Pourquoi entre lui et cette œuvre ces puissantes affinités? Il y en a, je crois, une raison profonde.

Le système wagnérien est surtout fait de deux choses : l’ordre et l’ingéniosité. C’est par là qu’il nous séduit. Nous avons deux grandes passions, la passion de la méthode et celle du pittoresque.

Nous adorons le pittoresque : nous sommes des amateurs de curieuses ciselures, de rimes et de sons finement, savamment ouvrés. Au point de vue de l’effort, du prémédité , du voulu , notre langue contemporaine n’est pas sans ressembler à la symphonie de Wagner. Les dislocations des phrases et des harmonies témoignent des tourments d’une pensée surchauffée qui a soif d’échapper aux vulgarités ambiantes, d’être neuve et subtile à tout prix.

Et nous adorons la méthode. Nous sommes le pays d’adoption des trôisunités. L’ordonnance régulière de l’antique Théâtre fut chez nous son passe-port. L harmonieuse logique du Théâtre wagnérien n’est-elle pas le prestige qui charme notre instinct de régularité? Ne vous y trompez pas : pour la composition, il y a beau-

DERNIER COUR D OEIL

coup moins loin d’Euripide à Wagner que de Wagner à Shakespeare. Dans le drame wagnérien, le sentiment seul est complexe; l'action est toujours simpliste; elle suit une marche hellénique, si j’ose ainsi parler. Les Maîtres-Chauteurs sont une comédie classique; ils restent presque fidèles à la loi des trois unités. L’unité d’action est toujours respectée ; c’est une règle invariable ; et ce principe fondamental de l’esthétique wagnérienne suffit à creuser un abîme entre Shakespeare et Wagner. Shakespeare n'est qu’Anglais* Wagner est un Germain très mâtiné d’antique ; dans sa doctrine et dans son œuvre, l’antique perce à chaque instant. Le créateur d'Hamlet était pour nous du nouveau ; au lieu que nos traditions, notre passé, nos habitudes, retrouvent et saluent dans l’auteur de Parsifal un anneau grandiose d’une chaîne à nous familière. On se trompe donc lorsqu’on dit que le système wagnérien est un produit essentiellement allemand. 11 est bien moins particulier qu’on affecte de le croire. Une bonne partie de l’instinct qui l’enfanta lui arrive de la Grèce et lui est commune avec nous. Partant, quoi de singulier à l’accueil que chez nous il rencontre? Ce qu’il y a d’allemand, ce n’est pas le système, ce sont quelques-unes de ses applications. Les Nibelungen n’ont, en effet, rien de gaulois. Mais les Nibelungen sont un sujet de trilogie; ils ne sont pa 3 l’esthétique dont la Trilogie s’inspire. Le leitmotive n’est pas condamné aux brouillards; la

preuve en est dans les Maîlrcs-Chauteurs. Le drame symphonique convient à toutes les natures; il se plie aux exigences de tous les tempéraments; nos nettetés, nos. précisions, nos clartés, nos positivismes y trouveront, quand ils voudront, leur compte aussi bien que les vapeurs elles nuages d’Oulre-Rhin. N’y a-t-il pas déjà maints leitmotives dont le contour est très français? Dans Y Artésienne de Bizet, la mélodie de l’innocent n’est-elle pas un leitmotive? N’en faitelle pas fonction ? Il me vient sous la plume un autre exemple : je le tire de Faust — le Faust de notre Gounod, délicat, sensuel chef-d’œuvre qui donne leur premier frisson aux jeunes filles bien élevées, avec la touchante aventure de sa pauvre Marguerite si gentiment parisienne sous ses oripeaux germains. C’est au cours du premier tableau, quand, pour vaincre les derniers scrupules du docteur, le démon évoque à ses yeux l’irrésistible image de sa future maîtresse : sous le toast déclamé par Méphistophélès, afin de traduire le frémissement charnel du vieillard dont l’impuissance rêve encore les caresses de la beauté, le musicien ordonne à son orchestre de murmurer discrètement cette volupté mélodique qui deviendra, au second acte, l’ivresse de la nuit d’amour. Gela, c’est plus que le rappel banal de Yair déjà entendu; c’est la prophétie symphonique, c’est l'arrièrepensée musicale, en un mot c’est le leitmotive. Et je songe, en l’écoutant, à celle allusion wagné-

dernier coup D OEIL

rienne, à la ronde des Filles-Fleurs dont les échos très lointains viennent, comme lbs ombres de ballerines fantastiques, balancer leurs sonorités sous les révélations pieuses du récit de Gurnemanz. Aller de Faust à Parsifal, de Marguerite à Kundry, c’est un chemin commode pour l’abonné de l'Opéra. Qu’on généralise un admirable procédé, si fécond en surprises dramatiques ou charmantes, qui, dans cette vie factice qu’on appelle un drame lyrique, exploite avec tant de bonheur les deux sources les plus riches de l’émotion humaine, le souvenir et le pressentiment, qui enflamme toute l’action de sa passionnante logique et, pareil à l’univers dont il reflète l’image, dans la variété chatoyante des phénomènes maintient l’unité robuste, inéluctable de la loi. Qu’on déclame des choses senties sur d’harmonieux commentaires. Qu’à la profondeur méthodique de cette symphonie parante on imprime la claire marque de notre génie national. — Et l’on fera comme Wagner , sans faire du Wagner.

La troisième objection ne vient pas de l’ennemi. C’est le sectaire qui la soulève : à le croire, il est impossible d’obtenir dans notre langue une traduction convenable du Théâtre wagnérien. L’original ou rien, voilà son ultimatum.

Certes, une traduction ne vaut jamais l’original. Malherbe disait, parait-il, que si Homère et Virgile revenaient en ce monde, ils battraient leurs traduc-

leurs. Malherbe ajoutait, du reste, que, chez leurs traducteurs, ils auraient beaucoup de peine à se reconnaître eux-mèmes. Wagner se reconnaîtrait-il ? Ce doute est la seule chance qui, aux yeux de certains wagnéristes — cet iste est le nec plus ultra du pur — puisse sauver M. Wilder, si Wagner ressuscite jamais.

Rien n’égale l’horreur qu’inspirent à ces Wagnéristes les versions françaises de M. Wilder. Elles sont à leurs yeux le plus grave danger. Ils préfèrent le dieu absent quedéfiguré de lasorte. LorsqueM.Lamoureux entreprit de jouer Lohengrin à l’Eden, ce n’était dans son esprit, tout le monde le savait, qu'un petit commencement, le prélude d’autres essais plus audacieux, plus corsés, ayant, cette fois, les vrais drames pour objet. Le commun des mortels applaudissait à cet espoir. Mais les fanatiques s’émurent ; ils crurent l'arche en péril ; et, lorsque éclata la cabale quiétouffa dans son germe le projet de M. Lamoureux, ils respirèrent. L’un d’eux s’écria devant moi : « Il était temps ; M. Wilder allait s’installer sur la scène ! »

Je ne veux point ici discuter M. Wilder. Je ne le défends ni ne l’attaque. Je constate simplement que beaucoup d’esprits pondérés, s’ils aiment mieux Wagner sans M. Wilder qu’avec lui, l’aiment encore mieux avec lui que pas du tout. Discrètement je me range à l’opinion de ces sages. D’autant mieux que le culte des Exégètes pour les beautés du texte wagné-

DERNIER COUR D’ŒIL

rien est fort louable, sans doute ; mais vraiment, dans un opéra — pardon, j’emploie le terme dans une acception générique qui lui enlève, je vous jure, tout sens impertinent — le mot a-t-il l’importance qu’il a dans les pièces parlées? Surtout quand il ne peut compter sur la complicité soumise d’un orchestre souterrain t L’opéra de Wagner est un drame, d’accord ; mais c’est un drame musical : dès* lors, la musique n’est-elle pas ce qui porte? Dès lors, la musique n’est-elle pas l’essentiel ?

—Non, réplique-t-on, la musique est un accessoire ; le drame, voilà l’essentiel.

Eh ! oui. Mais si la musique est le souffle même du drame, si c’est elle qui enflamme et nourrit l’émotion, voilà un accessoire bien près d’être le principal. Quand je vais au théâtre, je ne fais pas de théorie. Le principal pour moi, c’est ce qui me plaît et m’empoigne. Sans doute, il faut avoir le sens des situations ; il faut même saisir la suite des idées ; sans quoi on ne saurait goûter les finesses du leitmotive. Mais de là à soutenir que le mot est le tout de l’action et que l’action disparaît si l’on défigure le mot, il y a un monde.

Je conviens qu’une version, si habile qu’elle soit, efface un des grands mérites, le plus original peut-être, de la nouvelle forme d’art : l’accord absolu, la merveilleuse alliance entre le verbe et la note, la musique et la proscfdie. Cette beauté et la spéciale harmonie

qui en résulte ne sont appréciables que dans le texte original. Encore ne le sont-elles que grâce à des dispositions particulières d’acoustique réalisées seulement par l’architecte de Bayreuth.

Mais, d’une part, Wagner n’a jamais stipulé qu’on ne jouerait ses œuvres que sur le Théâtre de Fêtes, pendant un mois tous les deux ans. 11 n’a pas davantage prescrit qu’on démolit tous les théâtres pour les rebâtir aussitôt d’après celui de Bayreuth. Bayreuth donne un exemple; l’avenir pourra le suivre ; libre à lui de le faire au fur et à mesure que nos scènes brûleront ; mais il faut qu’elles brûlent ; et ce n’est pas encore fini, malgré l’activité de Loge intéressé dans la question.

D’autre part, Wagner, le novateur, Wagner, le révolutionnaire, qui, comme Walther,vaau peuple, qui s’adresse à la foule pour la rendre, disait-il, sachante par le sentiment , Wagner a-t-il pu n’écrire que pour les seuls germanisants? Il a écrit pour le monde et pour la postérité. Or, le monde ignore l’allemand, et Dieu merci ! la postérité n’est pas germanisante. Force çst donc à l’un comme à l’autre de sacrifier un plaisir qui, sans doute, est un plaisir, mais qui n’est pas tout le plaisir. S’ils n’entendent nas aussi bien le poète, le musicien leur ouvre ses trésors. Les rimes de Walther berceront un peu moins leurs oreilles. Patience I Sa mélodie saura les en consoler. Des deux joyaux ils gardent le plus riche. Sans les rimes, la

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mélodie demeure une vblupté ; et, sans la mélodie, que deviennent les rimes? Demandez à Beckmesser !...

Donc résignons-nous aux versions françaises. Elles nous laissent intacte notre meilleurejouissance, pourvu qu'elles soient honnêtes et qu'elles sentent leur devoir. Quelles n’essaient pas de traduire l’intraduisible. Qu’elles cherchent plutôt d’heureux équivalents. Pour rendredesidéestrès vieilles ou très mystiques, Wagner souvent emprunte aux primitifs des termes que leur ancienneté rapproche des mystères du monde. Qu’elles fouillent nos primitifs à nous, pour voir s’ils ne recèlent pas quelque expression voisine, capable d’éveiller une sensation analogue et de nous entr’ouvrir ces horizons vertigineux. Qu’elles prennent avec le textef les libertés nécessaires. Seulement, qu’elles se gardent des licences inconvenantes. Que dans une œuvre aussi voulue, aussi originale, elles n’insèrent pas de pénibles platitudes ou de lourdes prudhommeries. Qu’elles évitent aussi les contresens qui hurlent, Qu’elles disent autrement que l’auteur ; qu’elles ne disent pas l’opposé. Que plutôt elles donnent congé à la rime. Elles n'en mourront pas. Tandis que Beckmesser chante sa sérénade, Sachs l’arrête pour reprendre une erreur de déclamation.

— Mais on ne sent plus ma rime, objecte le greffier.

— Qu’importe ! réplique Sachs ; la rime est secon-

UN PÈLERINAGE A HAVREUTH

daire ; l’accord du rythme avec le sens, voilà l'essentiel.

Parfait. Mais alors^ si la rime est.secondaire, pourquoi y tant tenir? Pourquoi sacrifier à ses inutiles caprices la fidélité, la souplesse, le bon goût et l’à propos ?

Et, surtout, que nos versions ne touchent pas à la musique ! Voilà qui serait sacrilège ! Qu’elles fuient cette tentation ; elle les mènerait loin. On leur abandonne le texte, mais on garde la musique ; rien de ce qui est noté ne saurait leur appartenir.

— Mais, va-t-on dire, à une autre déclamation j’adapte une autre annotation. Pour traduire ce mot allemand il me faut quatre mots français : au lieu d’une noire, je mettrai quatre doubles-croches; cela fera juste mon compte.

— Gela ne fera pas juste le compte de Wagner! Le ciel vous préserve de tels accommodements ! Le plus grossier, le plus inepte des contresens littéraires serait moins odieux que le contresens mélodique auquel vous vous exposeriez. La gravité de cette noire sonne peut-être comme un glas : vos quatre doubles-croches sautilleront comme un ballet !

Dans cet ordre d’idées, en s’inspirant de ces principes, on trouve la matière d’un ouvrage vraiment utile. Il prêterait au lecteur un guide scrupuleux et sûr. Il éclaircirait le sens intime et spécial de tant de dessins mélodiques qui, à l’infini, sousles mots s’entre-croisent, s’entrelacent en un dédale harmonieux.

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Elle est si passionnante, la lecture de .Wagner ! L’œil découvre des choses que l’oreille ne perçoit pas. Surexcité, enfiévré par la joie de la découverte, il court de trouvaille en trouvaille, il démonte les rouages du stupéfiant organisme, il débrouille les fils du sonore enchevêtrement, il s’amuse à compter les mille et mille broderies de la trame prodigieuse ourdie par ce psychologue dont les analyses chantaient.

On aime à se plonger dans ces complications, on en sonde les abîmes, on embrasse leurs perspectives, <^n les comprend, en un mot, pour donner toute sa force expressive et signifiante à ce verbe qu’on emploierait bien peu si on l’employait à propos, c’est-àdire qu’on voit nettement, complètement, absolument, •dans leur claire plénitude, ces choses innombrables qui, d’abord, se dérobent, mais puis, lorsqu’un regard laborieux les considère, se manifestent, se révèlent, chacune dans son meilleur point de vue, et forment le total le plus vaste, le plus grandiose qu’il soit permis de contempler.

L’étude méditative d’une partition wagnérienne évoque le souvenir d’une toile de Rembrandt. On arrive devant elle : c’est une obscurité puissante ; un premier plan s’affirme ; ensuite, plus rien que la nuit. L’œil attend, intrigué. Bientôt, les ténèbres s’animent ; Jieur lumière latente apparaît. Une savoureuse clarté s’échauffe, se dilate, s’épand sur les alentours,

les enveloppe, les pénètre, fouille les creux, glisse sur les saillies, accuse les rondeurs et les angles, révèle tout le visible et fait pressentir tout le reste. Du noir sortent des hommes, des groupes, des maisons, un mobilier, des verres, des vaisselles, des poteries, des réalités familières dont chacune joue un rôle, et là-bas, dans un coin, la spirale d’un escalier qui monte vers un grenier, s’enfonce dans une cave, et encore des murs qui reculent, et des pièces qui s’agrandissent, et de nouvelles étendues pleines de souffles et de vie..

Ces mondes factices ressemblent au monde vrai. On ne sait ce qu’on doit y admirer le plus, de la minutie des détails ou de la magie de l’ensemble. Ces infiniment petits créent cet infiniment grand. Ils sont les éléments dont le chef-d’œuvre se compose ;. ils en sont les atomes, quelquefois ’à peine visibles. Mais le moindre est indispensable : qu’on essaie de le supprimer, et l’on s’apercevra qu’il manque à l’universelle harmonie. C’est comme la prairie en fleurs. Le regard ne distingue pas les millions et les millions de bleuets et de pâquerettes; mais coupez les bleuets, coupez les pâquerettes : que devient la prairie en fleurs ?

Il est des promeneurs distraits dont l’œil paresseux ou myope s’arrête aux surfaces des choses. Il est d’autres promeneurs dont l’œil fébrile et anxieux plonge dans les profondeurs. Cés derniers sont le très

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petit nombre. Les autres s’appellent légion. Et c’est une légion d’élite ! Derrière elle, il y a la foule, il y a le gros de l’armée, qui marche sans rien voir du tout — ni les blocs, ni les miniatures. Pourtant, cette multitude se nomme le public. Dans les batailles de l’Art, elle décide des victoires. Elle a bien son utilité : elle tient les cordons de la bourse : l'artiste ne la nourrit pas ; mais elle nourrit l’artiste. Par bonheur, ce rôle la flatte ; autrement, que deviendrait l’Art?

Je me rappelle une saynette qui me divertit fort. Cela se passait à Florence, devant une collection de fraîches terres cuites modelées par Délia Robbia. Un monsieur errait lourdement dans l'aimable galerie. Il s’épongeait, l’infortuné ! Il avait une chaleur ! Il traînait une jeune femme qui, elle aussi, avait bien chaud. Sans doute, un voyage de noces I Les gens chic visitent Florence ; eux aussi la visitaient pour faire comme les gens chic. De temps à autre, ils s’arrêtaient. Le monsieur regardait fixement ; tout suant, il articulait quelque réflexion saugrenue ; puis il continuait son pèlerinage artistique. Et il jouissait beaucoup, ce connaisseur en terres cuites! Il avait acheté le droit d’admirer tout son soûl ; il en usait en conscience ; il ne regrettait pas la pièce laissée au guichet.

Ce monsieur documentaire est le symbole du public. C’est lui qui écrit l’histoire. Il consacre les chefsd’œuvre. Il les rend à la fois populaires et produc-

tifs. Le talisman qui l’illumine est plus puissant que le génie : il s’appelle la mode. L’Art est question de mode pour l’immense majorité. Si la mode ne s’en mêlait, nul auteur ne parviendrait à se créer un auditoire. Ce n’est pas l’esprit critique qui anime les bravos ; c’est l’esprit d’imitation. Les parterres bondés le sont de moutons de Panurge. Sous peu, tout le monde appréciera Wagner, comme à présent il apprécie Beethoven — pour faire comme tout le monde. Déjà les partisans augmentent ; bientôt ils afflueront. Panurge, le voyant, a sauté depuis longtemps; les moutons hésitaient ; aujourd’hui, les moutons sautent ; Wagner peut être tranquille : qu’il soit obscur tant qu’il voudra ; il est sûr d’être compris..,.

Quelque temps après mon retour de Bayreuth, je me trouvais à l’Opéra. On représentait La Juive . Le concile était assemblé — sans doute pour se prononcer sur l’orthodoxie des jambes de Mesdames du corps de ballet. Il en prenait à son aise. Les prélats sommeillaient dans la pourpre cardinalice, tandis qu’effrontément, à leur barbe, se trémoussaient les maillots couleur chair et que les soupçons de jupes éventaient, en bouffant, la barrette du Grand Légat. L’empereur Sigismond dormait. Dans la salle, le lustre, superbe, étincelait comme un soleil. C’était soirée d’abonnement. Les loges resplendissaient de corsages d’autant plus bas que les femmes étaient plus grosses. Dans une avant-scène de gauche, un vieux monsieur décati

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et trois énormes dames bavardaient un quatuor. Soudain, l’étoile du ballet lança le coup de pied final et s’arrêta net, miroitante, envoyant un baiser des dix doigts. Ce fut un enthousiasme. La claque était électrisée.

Moi, je me dis: « Pourtant! Si, au lieu d’être de Wagner, Parsifal était d’Halévv, il est probable qu’à cette heure le Reine Thor dormirait comtne Sigisrnond, et que le pied des ballerines l’éventerait comme un simple Légat ! Parsifal a eu de la chance ! Oui sait si le saint héros consacrera jamais ici ? »

Ma mémoire s’enflamma, mon imagination bondit, j’oubliai la réalité, je fis un songe. A la place du concile je vis les chevaliers du Gral. Le lustre s^éteignit. Ses feux ne vinrent plus sur le velours des loges lécher voluptueusement la blancheur diamantée des épaules. La salle écoutait dans la nuit. Sur la scène, seulement, brillait la sanglante lueur du calice eucharistique. Le ballet avait disparu. Les jolies filles ne dansaient — et encore, quelle danse ! — que dans les jardins des sorciers, à la condition d’être fleurs...

Cela sera-t-il, un jour ? Peut-être plus tôt qu’on ne pense. Lorsque la mode s’en mêle, le temps devient de l'espace: sans bouger, on arrive au Gral...

En attendant, montez sur la verte colline. Allez rendre visite au dieu. Si vous n’y croyez pas, qu’importe ! Pénétrez en curieux, sinon en adorateur. Son temple n’est pas banal. 11 vaut sûrement le voyage.

338 UN PÈLERINAGE A ÏUYREUTÏI

On y célèbre des mystères qui troublent, quand ils ne convertissent pas. Vous entrerez en souriant, vous ferez comme mon sceptique : en sortant, vous serez sérieux. Car il est bien possible que cela ne vous plaise pas; mais cela vous semblera grand. Si vous n'êtes électrisé, du moins serez-vous inquiet. Vous éprouverez la secousse que donne toujours la vision d’un phénomènecolossal. Vous aurez la sensation d’un nouveau monde qui s’entr’ouvre, avec un peuple de pensées et d’extases inconnues. Votre cerveau s’élargira. Il vous paraîtra plus riche d’impressions, d’idées et de rêves. Comme dans les contes de fées, bon gré mal gré vous monterez sur les ailes des chimères dont le vol perce la nue. Et vous vous enfoncerez dans cette région surhumaine, remplie de monts sonores, d’harmonieuses forêts, de mystiques cathédrales et d’inconcevables lueurs ...

Vieux souvenirs. 9

La Ville sainte. 25

La Préface d’un mystère. 59

La blessure d’Amfortas .. 71

Leitmotive et déclamation. 95

Le Fou. *07

La Cathédrale.. *21

, Hypnotisme et sorcellerie. *53

Les Filles-Fleurs. *07

Le Vendredi-Saint. *91

Pénombres et clartés. 223

L’Ermitage. 243

. Le rire wagnérien. 257

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