SS
A présent, petit père, nous voudrions bien savoir : tu connais Klingsor ? Comment Tas-tu connu!
Il faut que Gurnemanz s’exécute.
La mise en scène est exquise. Le chevalier s’assied sous un grand arbre. Les enfants, qui, le matin, dormaient sur son épaule, s’accroupissent à ses pieds et, leurs blondes têtes appuyées contre ses genoux robustes, leurs petites mains jointes par un geste d’horreur, suivent avec un intérêt ardent et passionné les péripéties de l’histoire.
La voici.
Une nuit sainte, des anges, envoyés du Sauveur, pour préserver la vraie croyance des ruses de l Ennemi, descendirent du haut des deux et confièrent à Titurel, avec la coupe sacrée où fut recueilli le sang du Christ, la lance par laquelle ce sang fut répandu. On bâtit une forteresse pour y veiller sur le trésor divin et à sa garde l’on préposa des hommes purs et sans tache que, seuls, admet la phalange des serviteurs du Gral. Celui dont on prononçait le nom tout à 1 heure, Klingsor, en fut chassé. Quel crime avaitil commis? On l’ignore. Toujours est-il que, trop lâche pour vaincre la tentation, il essaya de l’étouffer dans sa source en portant sur lui une main sacrilège. Indignés, ses frères le bannirent. Alors l’esprit du mal lui révéla que le honteux sacrifice accompli sur sa personne lui conférait l’art des enchantements.
LA BLESSURE d’aMFORTAS
Fort de cette puissance diabolique, il fit d un desert aride un jardin de délices où croissent des femmes exquises qui offrent aux fidèles leurs volupté» maudites et l’éternelle perdition. Lorsque, affaibli par rtee , Titurel remit à son fils la couronne royale avec le Sacerdoce, Amfortas voulut, armé de la sainte lance, combattre le renégat dans son repa.re infernal. On sait le reste : la lance est a présent au pou voir de Klingsor, et déjà il convoite le Gra.comme sa proie... Qui donc reconquerra le fer sacre? Ah. Ce triomphateur, quelle gloire l’attend !... Un jour que prosterné devant le tabernacle, Amfortas implorait
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le sanctuaire et une voix surnaturelle profera paroles :
« Le Chaste Fou Instruit par la pitié, Espère en lui.
Mon bien-aimé... »
« Durch Mitleid Wissend, der Reine Thor, harre sein den ich erkor... »
LEITMOTIVE ET DÉCLAMATION
Voilà ce que Gurnemanz raconte, et, chose inouïe jusqu’alors dans un théâtre de musique, on entend ce qu'il raconte ; pour traduire sincèrement la première impression d’un spectateur novice, on l entend presque trop et volontiers on lui crierait : * Moins fort! » afin de mieux saisir les contours du murmure symphonique qui opine avec discrétion dans 1 haimonieux souterrain. Jamais chanteur ne fut moins écrasé ; c’est plutôt lui qui écrase ; l'orchestre ne couvre pas sa voix, il couvre la voix de l’orchestre ; bien loin d'ètre traité comme un de ses organes, il s’en distingue nettement: il surnage, il plane, il domine; il est tout à fait à part, en dehors et au-dessus; il forme un monde différent auquel 1 autre est subordonné. Les personnes convaincues que musique de Wagner est synonyme de musique bruyante n ont jumaisentendu que les exécutions, d'ailleurs si romar-
UN PÈLERINAGE A BAYREUTU
quables, de nos concerts parisiens où l'on monte au grenier ce qu’il faut descendre à la cave et où l’on descend à la cave ce qu’il faut monter au grenier. Rien de faux, rien de trompeur comme une telle disposition. Que les oreilles abusées par ce renversement des rôles se hâtent vers Bàyreuth ; on leur réserve une surprise; et je ne crois pas m’avancer en leur prédisant que, loin de se fermer, elles s’ouvriront davantage et que la gêne, si elles en éprouvent, leur viendra moins d’un excès de tapage que d’un excès de douceur.
Ce dernier excès est conforme aux intentions de l’artiste. Qu’est-ce qu’un chanteur wagnérien ? Ce n'est pas un chanteur vieux modèle ; c’est un acteur qui parle un langage noté, c’est-à-dire le verbe humain, non plus défiguré par le caprice des cavatines, mais plutôt transfiguré par la magie des sons. Dégager des mots la musique latente, en pousser l’accentuation à son plus haut degré, obéir aux inflexions naturelles des syllabes qui les composent, les exagérer seulement, en augmenter les intervalles au point de leur rendre applicables les règles de l’harmonie, tel est, semble-t-il, le but que le maître a visé. Dans un pareil système, le chant n’est pas une romance dont Yair se suffit à lui-même et dont on peut tenir les mots pour un élément négligeable; le chant, c’est avant tout la parole — notée, mais toujours la parole; la pure musique est ailleurs. Or,
LLMTMOTïVE ET DÉCLAMATION 97
ici, la musique est beaucoup ; mais la parole est encore plus : car la parole est le texte, la musique, la paraphrase — paraphrase admirable sans doute, plus admirable que le texte, à laquelle le texte doit sa lumière et sa splendeur, qui le pénètre et l’enveloppe d’une vibrante atmosphère dont les souffles mélodieux lui font une apothéose, qui ne se borne pas à l’accompagner, à le suivre, qui le précède ou le rappelle, qui prophétise ou se souvient, mais enfin, toute belle qu’elle est, une simple paraphrase dont les traits et les remarques supposent le texte connu. Si l’on veut, nous définirons la symphonie wagnérienne : une musique à programme dont l’argument, au lieu d’ètre un programme, est un poème merveilleux. La fantasmagorie se trouve dans l’orchestre; mais, pour en goûter le charme et les illusions, il faut allumer la lanterne, et le texte est l’étincelle qui sert à l’allumer. Voilà pourquoi tout concourt à faire entendre la parole. La parole est à la tribune, elle est la pensée du drame commentée par la musique qui en est le sentiment, discours d'un genre nouveau dont l’éloquence puise une incomparable vigueur dans la force d’une autre langue qui découvre et illumine jusqu’au tréfonds de l’âme de l’orateur.
D’après cet aperçu rapide, on voit combien la conception est neuve et combien elle diffère de l’opéra traditionnel. Supposez Parsifal écrit dans l’ancien style; vous devinez la coupe du récit de. Gurnemanz :
UN PÈLERINAGE A BAYREUTII
d’abord un récitatif soutenu par quelques accords, dans lequel le chevalier expose la trame de Faction; puis une cantilène ou un arioso dont le but est d’exprimer en bloc, d’une manière générale, l’émotiop que provoquent de tels événements.
Les deux choses se confondent en ce mélodrame nouveau, où le drame et la mélodie ne jurent plus l’un avec l’autre, où la parole, notée, ne contrarie plus l’orchestre qui, pour lui rendre sa politesse, met galamment une sourdine à ses judicieuses réflexions. Gurnemanz s’explique, et la symphonie l’explique; et grâce à la signification conventionnelle du leitmotive, la symphonie n’est ni moins claire ni moins précise que Gurnemanz.
Ce dernier rappelle-t-il le voyage des anges apportant à Titurel les reliques sacrées : les thèmes de la Gène et du Gral, celui de la Foi avec ses variations solennelles, encadrent son récit d’une auréole très délicate qui scintille comme la clarté des étoiles brillant dans la céleste nuit et dont la blonde lueur, au lieu de noyer les traits du Saint dans un océan de lumière, se borne à flatter son visage pour en faire mieux ressortir l’auguste virilité 4 .
Est-il question de Klingsor : l’être néfaste, à qui le honteux sacrifice accompli sur sa personne conféra l’art des sortilèges, revêt aussitôt une forme sonore
1 Part, ail., p. 32 et 33 ; part, ang.-all., p. 35-37.
LEITMOTIVE ET DÉCLAMATION
dont le dessin accuse le caractère infernal et fait songer au thème de renchantement diabolique qui, d’ailleurs, le suit de près 1 . C’est dans l’ordre : après le magicien, la magie ; sorcier et sorcellerie sont faits pour chanter ensemble; l’un et l’autre apportent à Dieu la menace de Satan.
S’agit-il des corruptrices embaumées, des fleurs féminines qui croissent dans le stérile désert changé parle renégat en un jardin de plaisirs: voilà que de ces dangereuses cultures que l’on sent très lointaines arrivent des accents exotiques dont le parfum peu orthodoxe a l’air tout dépaysé au milieu de la flore du Gral et dont le rythme inquiétant, çà et là scandé — détail significatif — par le rire de Kundry, résonne bizarrement au sein du vallon béni comme une ronde païenne égarée dans la cour d’un saint lieu 2 .
Amfortas déchu et souillé se prosterne-t-il dans l’ombre du sanctuaire : aussitôt les accords du Gral, très doux et très solennels, imposent silence à toupies bruits du sabbat et, lorsqu’une voix divine sort du rayonnement qui a dissipé les ténèbres, la mélodie de la Cène, la mélodie de paix, de miséricorde et d’amour, amène comme une suite inévitable la promesse consolatrice d’un sauveur et d’un rédempteur 3 .
1 Part, ail., p. 34, m. 4-9; part, ang.-all., p. 38, m. 9-14.
* Part, ail., p. 35, m. 14-20 etp. 36, m. 1-8 ; part, ang.-all., p. 40 et 41, m. 1-4.
* Part, ail., p. 38 et 39 ; part, ang.-all., p. 43 et 44.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTÏI
C’est un prodige, déjà nous l'avons signalé, que la facilité avec laquelle ces motifs, très différais de physionomie et d’allure exécutent les ordres du drame, se plient aux circonstances, arriventjuste sous le motet, sans jamais se heurter, sans secousses, sans brusquerie, ont le secret de s’unir, de s’associer, de se fondre en un toüt où l’on n'aperçoit ni soudures, ni transitions.
Jamais art ne réalisa d’une manière plus parfaite cet idéal de la nature . l'unité dans la variété.
La nature est une et multiple. Qu’il s’agisse du monde moral ou extérieur, tout se retrouve dans tout et dans chaque partie du tout; chaque élan d’une âme reflète l’âme entière; chaque molécule organique résume l’organisme entier.
La symphonie wagnérienne est l’image de l'Univers. C’est une création chantante dont les mélodies se succèdent avec la même aisance instinctive et fatale que les phénomènes physiques et intellectuels. Et, comme les phénomènes découlent les uns des autres en vertu d’associations qui le plus souvent nous échappent et, quelque divers qu’ils apparaissent, pourraient être ramenés à un phénomène unique dont ils ne constituent, à vrai dire, que le développement; ainsi, les leitmotives d’un drame wagnérien représentent les anneaux d’une chaîne aboutissant parfois à un motif primordial qui tient en germe et qui engendre, par
leitmotive et déclamation
une longue série de déductions merveilleuses, l’infinie variété des éléments de la symphonie 1 .
Et, comme dans l’Univers, tout se lie, tout se tient. Pas un trou, pas un creux, pas un vide, pas une halte qui provoque les ébats de la claque et quémande ses bravos. 11 faut écouter sans trêve, de même que sans trêve il faut regarder l'Océan dont les vagues, toujours émues et parlantes, apportent à la surface des choses les échos lointains des insondables profondeurs.
La comparaison avait frappé le maitre. Un soir, à l’issue d’une représentation, le chanteur Obin, énervé — cela arrive aux chanteurs les plus calmes — s’oublia et commit cette phrase malheureuse :
« Mon Dieu ! Que c’est donc fatigant une musique où il n'y a ni* points, ni virgules I » Une lourde main s’abattit sur son épaule. Effaré, Obin se retourne : c’était la main de Wagner. — « Monsieur, lui dit sévèrement l’homme terrible, lorsque vous contemplez la mer du haut d’une falaise, est-ce qu’il y a des points et des virgules 2 ?...>
Cette mélodie continue, incessante, qui chante, chante éperdument, pareille aux forces éternelles, au bruissement des flots, aux souffles de 1 espace, à
i V. les Trav. de MME Bonnier sur Parsifal , Rev. wagn., sept.-oct. 1887, et de M. Pierre Bonnier sur les Maîtres Chanteurs , Rev. wagn ., déc. 1885.
* Je tiens le mot d’un de mes amis à qui Obin l'a répété.
la pensée humaine, laquelle rêve pendant que les yeux dorment, mais, elle, ne dort jamais, cette mélodie expressive, signifiante, psychologique — pardon, ce terme est à la mode et pour une fois il est juste — qui ne se contente pas d’un aperçu, d’un à peu près, mais donne au vague des sons le contour net de la parole, précisa, insiste, analyse, décrit, décrit tout, le lieu de l’action, l’action, ce qui la précédait et ce qui la suivra, s’attache à un personnage ou à un sentiment, les crée à la vie musicale, les fait vibrer à nos oreilles, imite les moindres détails de leurs métamorphoses, murmure ou éclate avec eux, avec eux prie, maudit, menace, blasphème, pleure, s’apaise, hésite, se souvient, prophétise, absout, console et bénit, cette mélodie inouïe, sans précurseurs, sans précédents, qui, un jour, sortit tout armée d’une conception gigantesque, comme l’antique déesse de “ la cervelle du dieu — cette mélodie, c’est la mélodie wagnérienne. Tant que Wagner ne l’eut pas trouvée, il souffrit les 'langueurs de l’attente. Lui aussi, il avait écouté une parole prophétique et, dans la pénombre de son incertitude, il cherchait la lumière que lui prédisait son génie. Anxieux comme l’explorateur qui devine une voie nouvelle, il se traînait vers son rêve dans les chemins défoncés sous les pas des générations. Il quémandait les faveurs de l'ancienne mélodie, celle dont les roulades font de l’œil au parterre, celle qui nous vint d’Italie, mais qui, à
LEITMOTIVE ET DÉCLAMATION
l’heure actuelle, en dépit du vers de Musset, commence à ne plus lui venir des cieux. L’aïeule se défiait de ce nouvel amant! Trop épuisée pour ses ardeurs effrayantes, elle en fuyait les caresses, manquait à ses rendez-vous, ou l’y faisait tellement languir que l’amoureux, enfin lassé, tourna le dos à la vieille coquette et créa, pour satisfaire ses désirs inassouvis, sa mélodie à lui, resplendissante de jeunesse, sur les lèvres de laquelle il a bu l’immortalité.
La voilà, celle qui vient des cieux, puisque, seule, elle a pu s’illuminer tour à tour des éphémères lueurs du paradis mythologique et des clartés éternelles de la patrie du Christ ! Elle est si belle, si belle, que, la première fois qu’on va l’entendre à Bayreuth, on risque de se méprendre sur son rôle et sa mission ; on s’impatiente presque contre le brave Gurnemanz dont la bonté un peu prolixe domine trop ses discrètes merveilles et il vous prend des envies de la tirer du souterrain où la murmurent à mi-voix les cors, les violons et les flûtes, pour l’installer sur la scène dans la bouche de ces artistes à qui Wagner fait, quelque part, le magnifique hommage de son génie. Certes, on n’a pas l'idée d’extraire de la symphonie un arioso pour basse ou une romance pour ténor — le leitmotive ne se prête pas à ces antiques complaisances — mais bien de confier plus souvent le leitmotive lui-même ou ses dérivés
UN PÈLERINAGE A BAYREUTEI
au chanteur afin de lui permettre de chanter, puisque chanter est son office, et modérer le supplice de ce Tantale nouveau qui perçoit des choses divines dont son gosier doit s’abstenir et auquel il faut une dose d’abnégation méritoire pour ne pas devenir jaloux des instruments dont la concurrence tourne au monopole.
Mais une seconde audition modifie ce point de vue. On réfléchit, on comprend, et l'on voit combien il est grave, en présence d’un système où rien n’est
laissé au hasard, d’élever une critique qui irait plus
loin qu’on ne pense et, sous couleur d’une réserve, aboutirait à la ruine du système tout entier.
Pour chanter le leitmotive, encore doit-il être chantable. Or, il l’est quelquefois — et souvent alors on le chante — mais il l’est assez rarement. En général, il est trop court, trop vif, trop prompt, trop leste ; il fuit avant que la parole ait eu le temps de le saisir ; sa rapidité lui échappe ; elle est trop grosse pour ses finesses, trop lente pour ses agilités ; on le cherche, il est déjà loin ; il paraît et disparaît comme une ombre, comme un sourire ; il traverse l'orchestre comme une idée le cerveau ; c’est un éclair de pitié, un pressentiment, un malaise ; c’est une note qui espère, c’est un accord qui gémit; c’est un remords, une allusion, un souvenir, une angoisse ; pour me servir du terme de M. Charles Tardieu, il est parfois réduit en poussière sonore, ou, selon la pittoresque
LEITMOTIYE ET DÉCLAMATION
expression de M. Bellaigue, il se trouve à 1 état de microbe dans l’organisme musical. Le mot est trop matériel pour s’emparer de ce fantôme. Et d ailleurs, lequel saisir? Un mot éveille un monde d’idées; il éveille, par conséquent, un monde de leitmotives ; les voix de la symphonie peuvent les dire tous ; mais comment un chanteur unique traduirait-il ces ensembles où tant de sentiments concertent et font chacun letfr partie? Il faut l’harmonie des sons pour rendre les harmonies de l’âme ; il faut la riche souplesse des combinaisons orchestrales pour suivre dans ses méandres et dans ses complexités l’étonnante logique de la mélodie wagnérienne, logique impeccable, logique sans compromis, mais logique vivante, électrisante, irrésistible, comme le torrent qui dévale du haut de la montagne, ou comme la passion qui jaillit du cœur humain î...
LE FOU
Durch Mitleid Wissend, der Reine Tlior.
A genoux, leurs petites mains croisées sur leur:? poitrines, les enfants répètent du fond de 1 âme les prophétiques paroles; et le mot final, le mot Thor , amen d’une suprême espérance, leur bouche le prononce lentement, longuement, comme pour évoquer l’image du libérateur inconnu que leurs regards levés au ciel semblent chercher dans l’azur...
Tout à coup, un accord sec interrompt leur pieuse extase. On dirait qu’une flèche a coupé l’air. La symphonie s’émeut, s’affole ; les syncopes lui donnent je ne sais quoi d’éperdu. Les notes, hors d’haleine, esquissent à la hâte deux motifs nouveaux qui se croisent dans la rapidité de leur course. La montagne retentit d’une clameur indignée :
— llo ! Ho ! Up ! Arrêtez ! Malheur ! Malheur !
Un cygne, ses blanches ailes toutes grandes, tournoie dans l’espace et vient s’abattre expirant. Un trait lui perce le cœur. Il est victime d'un meurtre. Car c’est un meurtre qui fut commis : dans le royaume du Gral, la paix est l’apanage de toutes les créatures ; les animaux sont bénis comme les arbres de la forêt, comme les fleurs du vallon, et les lois Irappent le sacrilège qui rompt la trêve sainte.
Voici le meurtrier ; des gardes le poussent en le malmenant : un vigoureux garçon, espèce de sauvage à demi-nu, couvert d’une simple tunique; ses cheveux en désordre flottent sur ses épaules; dans, ses yeux effarés se lisent l’inconscience et la stupéfaction. Gurnemanz l'interroge :
— C’est toi qui as tué le cygne ?
— Pour sûr, répond-il en riant; dans son vol, je lue ce qui vole I
Cette réponse sommaire indique un esprit peu ouvert. Mais le motif qui la souligne 1 a une bien autre envergure; c’est un portrait superbe pour la figure d’un héros; dans ses deux premiers accords très énergiques, très vibrants, l’oreille reconnaît ceux qui déchaînèrent le turftulte ; à peine ébauché au début de la bagarre symphonique 2 , le voilà dessiné maintenant ; il affecte une allure sauvage
LE FOU
qu’il conservera durant toute la scène et qui évoque le souvenir de la jeunesse de Siegfried ; mais on devine que cet état n’est qu’un état transitoire, et sa sauvagerie actuelle laisse pressentir ses grandeurs et ses solennités futures.
Un barbare ainsi dépeint n’est pas un barbare ordinaire ; il y a chez lui l’étoffe d’un cerveau très civilisé.
Mais on sait que les acteurs n'entendent pas la musique. Aussi l'explication fouette-t-elle les colères, bien loin de les calmer. Les cris redoublent :
— Punis, punis l’assassin !
Gurnemanz s’interpose ; d’un geste il arrête la foule — et, pour souligner ce geste, trois notes du motif de la Gène vibrent avec force comme l’éclatante protestation de la pitié 1 . Le bon chevalier joue son rôle; tel il fut pour Kundry, tel nous le retrouvons ; il a défendu la folle contre la malice des hommes ; il cléfend l’innocent contre leur fureur. Sa mélodie reste la même : la mélodie de la Foi. Tandis qu’elle étend comme un bouclier sa sonorité protectrice 2 , il s'adresse au primitif et tache de réveiller son àme engourdie. Il le prend par la main, le conduit près de sa victime, lui en montre les flancs qui palpitent encore et le grand cou flexible allongé sur le sol :
— Tu as pu le tuer ! lui dit-il. Ici, dans la forêt
' Part, al!., p. 43, m. 12 et 13; part, ang.-all., p.49, m. 2 et 3.
* Part, ail., p. 41, m. 8 et suiv.; part, ang.-all., p. 49, m. 13 et suiv.
sainte dont la tranquille paix ombrageait ta route, n’as-tu pas rencontré les animaux paisibles autour de toi? Que te gazouillaient les oiseaux dans les bran¬
ches ?...
La brise chantante, dont le souffle rafraîchissait Amfortas après la nuit cruelle, se lève de nouveau et enveloppe ces questions qui résonnent comme l’harmonieux reproche de la foret outragée l .
— Quel mal t’avait fait le fidèle cygne ? Il s’envolait vers sa compagne afin de planer avec elle sur'les eaux du lac qu’il consacrait ainsi solennellement pour le bain...
Ecoutez ces harmonies : ce sont de vieilles connaissances; vous les avez déjà savourées dans Lohëngrin. Tout à l’heure, haletantes, on les eût prises pour le dernier battement d’ailes du pauvre oiseau frappé à mort et tournoyant à travers l’espace 2 ; ici, égrenées par les harpes, elles imitent le doux vol du poétique amant 3 . Il était la joie du Gral dont les accords saluent sa mémoire sacrée. Et il a pu exciter la convoitise meurtrière d’un sauvage auquel il n’était rien!.. Maintenant son sang est glacé... ses ailes pendent inertes... Sa blancheur de neige est obscurcie par la mort... Son œil est éteint...
1 Part, ail., p. 44, m. 20-24: part, ang.-all., p. 50, in. 7-11.
* Part, ail., p. 40-42 ; part, ang.-all., p. 45-47.
* Part, ail., p. 44, ni. 29-34 et p. 45, m. 1-15; paît, ang.-all., p. 50, m. 16-20 et p. 51, m. 1-10.
LE FOU
A ce spectacle, la symphonie s’apitoie, s’attendrit, soupire ; on dirait qu’elle évangélise ; elle respire la charité. Ses dessins mélodiques, très courts mais très expressifs, reproduisent le développement du leitmotive de la lance, emblème de la croix et du sentiment quelle inspire, figure de compassion, symbole de la prière, pénétrante élégie qui condense et résume le génie du christianisme et ses élans vers le salut 1 . Vaincu insensiblement par les reproches du chevalier qu’il écoute avec une émotion croissante, le primitif tressaille; ses paupières se gonflent; il saisit enfin son arc, le brise, jette ses flèches au loin, baisse la tète et pleure — tandis que, pour célébrer le réveil de son cœur endormi, sa mélodie typique s’unit à celle de la lance qui vibre comme l’écho du remords qui chante en lui 2 .
Voit-il l’odieux de son acte ? A-t-il conscience du meurtre qu’il a commis ?
Il a, du moins, conscience des ténèbres qui l’oppriment. Son père, son pays, il a tout oublié. A tout il ne peut que répondre :
— Das weiss ich nicht : Je ne sais pas.
1 Part, ail., p. 45, m. 21-23 et p. 40, m. 1-4 ; part. ang. Jl. p. 51, m. 16-18 et p. 52, m. 1-4. — Comp. Prélude, part, ail., p. 6, m. 17-19 et p. 7, m. 1-2 ; part, ang.-all., p. C», m. 15-17. C’est le dessin mélodique connu sous le nom d 'Elcgische Figur. V. Wolzo^en, p. 18.
* Part, ail., p. 40, m. 18-25; part, ang.-all., p. 52, m. 18-21 et p. 53, m. 1-2.
En disant cela, il soupire ; et, comme ceux de Gurnemanz, ses soupirs sont des émanations du leitmotive de la Gène *.
Gomment se nomme-t-il?
Il cherche... La musique se tait pour chercher avec lui... Plus prompte à se rappeler, la première elle rompt le silence et son pâle souvenir se traduit par un motif dont le contour inquiet fait songer à l’anxieuse étreinte d’une caresse attristée 1 2 . Pour lui, il ne se rappelle rien ; il ne sait plus qu’une chose : des noms, jadis il en avait beaucoup; mais tout est enseveli dans la nuit d’un passé sans étoiles... Pianissimo, presque éteints, altérés dans leur structure, les accords de son leitmotive confessent le désordre et l'impuissance de son esprit 3 ...
— D’aussi stupide je ne vois que Kundry, fait à part Gurnemanz.
Gette réflexion arrive-t-elle aux oreilles de la « farouche » ? Toujours est-il qu’elle s’agite et frissonne. Depuis quelques instants déjà elle est sortie de son léthargique repos. Elle a donné de nombreux signes d’angoisse au cours du récit de Gurnemanz. La brusque venue du fou semble avoir ravivé son
1 Part, ail., p. 47, m. 4-5 et 15-16; part, ang.-all., p. 53, m. 8-9 et 19.
* Part, ail., p. 48, m. 1-6; part ang.-all.,p. 54, m. 7-12.
3 Part, ail., p. 48, m. 8-10; part, ang.-all., p. 54, m. 14-16.
LE FOU
malaise, et ses yeux, perdant leur impassibilité mortuaire, dardent sur lui des regards étincelants.
Mais nul ne la remarque. Le fou absorbe l’attention. Lanouvelle sest vite répandue et chaque minute augmente le cercle des curieux. Impatienté, Gurnemanz, dont l’interrogatoire public vient d’obtenir un succès médiocre et qui compte davantage sur un intime entretien, les congédie d’un ton sans réplique .
Eh ! vous autres ! Si vous n’abandonniez pas le
roi tout seul dans son bain î Allons !
On obéit et l’on s’éloigne. Les écuyers étendent le cygne sur une litière de feuilles vertes et de fleurs épanouies et l'emportent vers le lac, laissant le chevalier avec son fou — et Kundry de plus en plus nerveuse...
Rien de touchant comme la courte marche funèbre qui accompagne ce départ. D’abord, les harmonies déchirantes de la douleur physique d’Amfortas que va retrouver le cortège. Puis, sur ces harmonies graves, lourdes, pesantes, planent celles du cygne, éthérées et suaves, comme une poétique tristesse sur le sombre malheur du Gral. Enfin, les premières se taisent, et les secondes, lentement, d’une voix oppressée, solennelle, murmurent l'adieu suprême au doux ami qu’il faut quitter L
1 Part, ail., p. 48, m. 13-25 ; part, ang.-all., p. 54, m. 19-23 et p. 55, m. 1-8.
Ainsi finit l’adorable épopée du cygne. Wagner, qui raffolait des animaux, ne pouvait oublier celui-là, le plus musical de tous, puisque,au dire de la légende, il chante à l’heure de sa mort. Sans doute, le compagnon de Lohëngrin est le fils de notre victime, de môme que 1 époux d Eisa est le fils de l’assassin. D’où la ressemblance frappante entre les deux portraits sonores. Mais, à part cet air de famille, combien je préfère la victime à son descendant î L’imagination wagnérienne s’est plu à concevoir les fils avant les pères ; et, comme elle est allée sans cesse grandissant, il en résulte que les pères sont encore plus beaux que les fils...
Le mélancolique motif, qui a répondu pour le fou oublieux de ses noms d'autrefois », termine la marche funèbre dont il semble un des éléments et nous ramène à 1 action '. C’est encore le passé qui chante ; c’est toujours du passé qu’il s’agit; Gurnemanz y tient, il insiste, il a ses raisons pour cela :
À présent, voyons un peu ; tu ne sais rien de ce que je t’ai demandé ; alors, dis-moi ce que tu sais : tu dois savoir quelque chose ?
— J’ai une mère, répond l'innocent ; elle s’appelle Herzeleide ; les bois et la prairie sauvage étaient noire demeure.
1 V. supra , p. 112, note 2.
2 Part, ail., p. 48, m. 25-29; part, ang.-all., p. 55, m. 8-12.
LE FOU
Encore le motif angoissé qui se plaint et s’inquiète *. Le sens en est clair maintenant; c’est le motif d’Herzeleide — traduisez par Cœur-Douloureux : fidèle image de cette mère dont il chante les pâleurs, les soupirs et les maladives tendresses.
Cependant, Kundry ne se possède plus ; tout à coup elle se jette à travers le dialogue et, d’une voix saccadée qui communique à l’orchestre sa nerveuse animation :
— Sa mère l’a enfanté, dit-elle, après la mort de Gamuret, son père, qui périt dans un combat ; pour préserver son fils d’un pareil destin, elle l’a élevé loin des armes, comme un fou, dans un désert.
Sous les mots c comme un fou », vaguement se dessine le motifde la Prophétie 2 ... L’horizon s’éclaire et l’on commence à comprendre la grandeur virtuelle du leitmotive de l’innocent.
— Quelle folie ! s’écrie Kundry en guise de péroraison. Et son rire, sa ritournelle ordinaire, éclate avec fureur, précédé de l’accord délirant, sorte de spasme symphonique où vibrent toutes les fièvres qui brûlent son âme et sa chair. L’innocent pousse un cri. Ce rire et ce cri déchaînent la musique. Le leitmotive du fou et le galop de la folle chevauchent de concert, s’emportent, vagabondent, se croisent, s’égarent,
1 Part, ail., p. 49, m. 5-9; part, ang.-all., p. 55, m. 17-20. s * Part, ail., p. 59, m. 11-12 ; part, ang.-all., p. 57, m. 7-8.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTU
frémissent, s’irritent, et un colloque bizarre s’engage entre ces deux êtres dont les sauvageries se mêlent et qui, chacun, incarnent un passé mystérieux :
— Un jour, raconte le fou, sur la lisière du bois passèrent des hommes étincelants, montés sur des chevaux magnifiques. Je voulus leur ressembler. Ils piquèrent des deux en éclatant de rire. Je courus à leur poursuite, mais ne pus les rattraper. Je franchis des déserts, des vallées, des montagnes. Il était nuit souvent, et puis jour de nouveau. Je dus me servir de mon arme contre les géants et les bêtes.
— Oui, réplique la folle, sa force a vaincu des bandits et des géants; le garçon les remplit de
crainte.
— Qui me craint?
— Les méchants.
- Ceux qui m’ont menacé étaient-ils des méchanls ? Qui est bon ?
A cette question, Gurnemanz perd le sérieux qu’il a gardé jusqu’ici ; mais il le reprend aussitôt pour continuer son rôle d’éducateur :
Qui est bon ?... Ta mère que tu as abandonnée et qui, à cause de toi, maintenant pleure et souffre.
Elle ne souffre plus, car elle est morte !...
G est la voix brève de Kundrv qui vient de faire cette nouvelle révélation.
LE FOC
! ill
— Morte !...
Secoué par les frissons de 1 épouvante, 1 innocent répète le mot.
Oui, je rôdais par là, continue Kundry, et je lavis mourir en t’envoyant sa bénédiction.
Pour l’homme près de la nature, une mauvaise nouvelle est une mauvaise action, et le messager d un malheur le complice du destin.
Le sauvage bondit sur la fatale messagère, la saisit à la gorge et l’étranglerait net sans la vigueur charitable du bras de Gurnemanz. Le bon .Génie arrive toujours à propos pour calmer les colères et prêcher ladouceur. Naturellement, la mélodie delà Foi accompagne ses remontrances ! .
Arrière! Insensé! Quel mal a-t-elle fait? Elle
dit la vérité, car Kundry ne ment pas et elle a beaucoup vu.
Pétrifié, anéanti, le fou demeure immobile, et son regard perdu dans l’espace semble fixé sur le fantôme de sa mère dont la musique, très morne et très expressive, redit lentement le motif défiguré par la douleur 2 .
Puis, une réaction violente se produit dans son être ; un tremblement convulsif agite ses membres , il
1 Part, ail., p. 54, m. 1-5; part, ang.-all., p. 61, m. 1-5.
* Part, ail., p. 53, m. 17-20; part, ang.-all., p. 60, m. 17-20.
chancelle et tomberait inanimé sans le secours de Gurnemanz.
A cette vue, Kundry, qui évidemment n’éprouve envers son agresseur qu’une impression de profonde pitié comme si, malgré l'offense, elle restait sa débitrice, se hcâle de courir à la source voisine, emplit d’eau une corne, lui en mouille le visage et lui en offre à boire — tandis que le rapide élan de sa généreuse assistance provoque le retour dans l’orchestre du fantastique galop suivi de l’accord spasmodique et du rire qui saluèrent, au début, sa première apparition, lorsqu’elle apporta le baume pour Amforlas *. De même qu’ai ors, le rire, après un éclat furieux, se ralentit, diminue et s’éteint, comme épuisé de lassitude. Mais en outre, cette fois, il s’évanouit et se fond dans un motif nouveau dont la couleur tranquille contraste avec les tons violents de la page précédente 2 , et ramène par une transition délicate la calme sérénité des harmonies du Gral. On ne saurait encadrer mieux lepieux éloge que la conduite de Kundry arrache à Gurnemanz :
- Bien ! Tel est le précepte du Gral : rendre le bien a qui nous fait du mal, c’est effacer le mal.
Corntf tu P- 5 n’, m - 10 ' l5; P art - ang.-all., p. 61, ni. 1( Comp. supra, p. 74, notes 2 et 3 et p. 75. note 1.
ifi-iV" 1 ' a11 ’’ P ' 5 *’ 16 ' 18 5 part- ang.-ail., p. 61,
LE FOU
Ecoutez le motif qui suit *. Déjà vous l’avez entendu, quand la « chevaucheuse farouche » donna sa fiole de cristal « apportée de plus loin qu’on ne se l’imagine 2 ». Il symbolise son zèle inexplicable pour le service des chevaliers. Peut-être vous souvient-il aussi des remercîments d’Amfortas : pas plus à présent qu’alors elle ne veut de la reconnaissance ; la gratitude qu'on lui témoigne lui pèse comme un remords ; elle nie, elle proteste :
— Je ne fais rien de bien !
Cette réponse accablée — que sa bouche articule pour la troisième fois — trouve un sinistre commentaire dans le motif inquiétant, le motif de la magie qui semble toujours célébrer les funérailles d’un libre arbitre. Et c’est bien le spectacle d une volonté mourante que la puissance du dramaturge dresse devant nos yeux. Indicible agonie, inconcevable pour qui n’a vu le jeu de M mp Malten en retracer les sombres phases 1 Comment, en effet, avec la froide plume, donner même une vague idée de ces bras qui se raidissent pour lutter contre l’invisible, de ces paroles en délire qui font d’horribles allusions?
— Dormir!... Oh! que personne ne m’éveille!... Non ! pas dormir !... Un frisson me saisit !...
• Part, al)., p. 54, m. 24 et p. 55, m. 1-2 ; part, ang.-all., p. 6J, m. 24 et p. 62, m. 1-2.
* V. supra , p. 75 et 76, note 1.
Et la sonorité méchante gronde sourdement dans l’abîme au bord duquel on dirait qu’elle apporte l’écho d’un invincible appel. Quel est le démon qui, là-bas, évoque sa possédée ? L’orchestre le nomme et s'anime pour en souligner l’impatience: c’est Klingsor, le renégat qui cultive les fleurs maudites dont le parfum empoisonne les serviteurs du Christ ! Il faut obéir à ses ordres :
— L’heure est venue!... Dormir!... Dormir!... Il le faut !...
Et lentement, par saccades, déjà sortie du monde réel auquel on sent qu’elle échappe pour entrer dans le pays des épouvantes* Kundry s’en va disparaître derrière le buisson où jadis la découvrit Titurel et où Gurnemanz la retrouve, glacée dans un sommeil mortuaire, après chacune de sesabsences qui, toutes, coïncident avec les malheurs du Gral *...
1 Fart, ail., p. 55; part, ang.-all., p. G2etp. 63, ni. 1-6.
LA CATHÉDRALE
Plongés dans leur émoi ou dans leurs préoccupations, les deux hommes n’ont pas pris garde à l’étrange sortie de la « Zaubersveib ». — Les voilà seuls. Derrière eux se profile un cortège : c’est Amfortas qui retourne au château. Le bruit d’enfer se tait. 11 se fait un silence...
Puis, de tous autres accents s’élèvent dans le vallon 1 . L’oreille reconnaît les refrains de l’armée sainte. Pareille à un doux tintement voilé parla distance, leur mélodie calme et pure emplit la profondeur des bois. On croit écouter l’Angelus de ces lieux consacrés au Seigneur. Tout est comme bercé par un concert céleste. Tout s’agenouille et prie. La forêt semble en extase. Sur les choses prosternées le Gral étend sa parole et à mi-voix il s’épanche en solen-
< Part, ail., p. 56 et suiv.; part, ang.-all., p. 63, m. 7 et suiv.
UN PÈLERINAGE A BAYREUT1I
nelles variations. Les ténèbres s’éloignent. Le jour inonde la nature. Avec le soleil nous montons vers l’azur. Nous n’avons jusqu’ici visité que les abords du sanctuaire ; c’est le sanctuaire lui-même que le maître va nous ouvrir. Bientôt il nous plongera dans l’ombre redoutable que dissipa le rayon d'où sortit la prophétie. L’heure approche du mystique repas où les fidèles partagent le pain de la vie éternelle. Gurnemanz s apprête à les rejoindre; il emmène avec lui le fou ; car une idée l'obsède : c’est un fou, le libérateur promis par la divine miséricorde, un fou instruit par la pitié ; or ce cruel enfant, qui débuta par un meurtre, a pleuré devant sa victime... Ce n’est pas tout : aucune route humaine ne conduit au Gral; dès lors, comment un homme en put-il découvrir le chemin, si Dieu ne lui servit de guide? D’ailleurs, le Gral décidera : là-haut, au sein de la lumière, on verra bien si les yeux de l'innocent se dessillent et aperçoivent le ciel.
Voilà pourquoi Gurnemanz, d’un geste affectueux, enlace la taille du sauvage qui, émerveillé, s’abandonne à cette mâle douceur. Tous deux à travers les bois montent vers le Tabernacle. Miraculeuse ascension qui n’a rien de nos marches terrestres. Le royaume de la « Pure Croyance » n’est pas de ce monde. Il est affranchi de la matière et de ses lois. Image de l’autre Patrie, il emprunte ses privilèges : il est plus proche de 1 éternité que du temps ; il appartient moins au do"
IA CATHÉDRALE
maine de l’espace qu’à celui de l’immensité. C’est, j'imagine, ce que veut dire cette phrase de Gurnemanz :
Du siehst , mein so/m,
Zum Raum wird hier die zeit .
— Tu vois, mon fils, le temps devient ici de l’espace...
L’espace est une illusion corporelle, une des bornes de la chair ; l'âme s’en affranchit en dépouillant son enveloppe, et déjà elle ébranle son joug lorsqu’elle aspire à le briser. Tendre vers les hauteurs où rien ne limite l’Etre, c’est ne plus ressentir la servitude des choses; et cette aspiration suprême vers la liberté totale, ce repos anticipé dans le sein de l’extase infinie, revêt une forme mélodique qui pieusement pénètre les paroles de Gurnemanz, comme le leitmotive du mysticisme évangélique, comme l’élan sonore vers l’Inconnu Divin 1 .
— A peine si je marche, et pourtant il me semble être déjà bien loin !
Telle est la sensation qu’éprouve l’innocent; le spectateur la partage et, grâce au procédé de l’invention wagnérienne, aucun détail du trajet ne lui échappera. Insensiblement le décor se déplace de gauche à droite. Il déroule ainsi à nos yeux les
* Part, ail., p. 57, m. 15-16 et p. 58, m, 1 ; part, ang.-all., p. 65, m. 1-3.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTR
aspects successifs du chemin; sans fatigue, sans brusquerie, de la sorte on arrive au terme, et la mise en scène nouvelle, au lieu d’être une surprise inattendue, brutale, se trouve la conclusion logique de la course qu’on vient d’accomplir.
Comparez cette transformation graduelle, savante, au truc simpliste et grossier du machinisme habituel.
Comment voyage-t-on dans les opéras ordinaires?
Un tableau vient de finir. Il s’agit d’aller ailleurs. En attendant, la musique se repose. Dans l’orchestre et sur la scène farniente général. Seuls, le rideau levé et un bruit vague dans les coulisses avertissent que l’acte n’est pas encore fini. La salle tousse et se mouche. Dans les loges, vives causettes et petits rires joyeux. Puis, tout à coup, l’éclat d’un timbre. Ding! Branle-bas général. Les toiles montent ou descendent. Le lac s r en va. L’autel arrive. Les arbres se changent en colonnes et les nuages en murs. Nous étions dans un Bois; nous voici dans une église. Le maestro frappe trois coups sur les planches de l’édifice qui s’arrondit en calotte sur le crâne du souffleur. Nouvel accord. Zim ! Boum ! Boum ! et grande marche plus ou moins triomphale au son de laquelle s’avancent d’un air distrait les choristes, afin de se ranger face au public contre la rampe d’où iis ne bougeront plus jusqu’à ce qu’ils aient tout chanté.
Wagner procède autrement. Il a horreur des haltes sans cause. Il ne pratique le silence que lorsqu’il
LA. CATHÉDRALE
n'imagine pas de langage plus éloquent. 11 ne met à la diète ni les yeux, ni les oreilles. A 1 instar de sa mélodie, son décor est continu. Portrait de l’Univers dont elle imite la synthèse, son œuvre se développe, jamais elle ne s’interrompt. Et pourquoi s’interrompre ? Elle a des accents pour tout dire; elle est à la fois musique, parole et couleur : le pinceau parachève l’eiïort du verbe et de la lyre; de la sorte, rien n’échappe à sa fervente imitation ; elle possède le moyen d’exprimer la nature entière, la nature extérieure comme la nature morale, les fleuves et les montagnes comme les douleurs et les joies ; miroir de la matière aussi bien que de l’esprit, elle reflète éperdument toutes les manifestations de l’Etre ; il n’est pas une force qui ne réponde à son appel ; au 1 héâtre de Fêtes où elle les convie, chacune lui porte le tribut de sa grâce ou de sa puissance ; quels que soient le nom du mythe et la couleur de la légende, qu’il s’agisse de l’Or Maudit ou de la Relique du Christ, chacune de tout son élan collabore au drame fictif, image transfigurée du drame énorme de la vie.
Une céleste floraison illumine la prairie. Sous le frais baiser de la brise, les feuilles tremblent et frissonnent au-dessus du rêve indécis de Siegfried, le jeune héros. — Le Rhin doucement caresse la chaste forme des Ondines. — Furieux, son flot envahit le Hall des Gibichung et, jusque sur le bûcher qui dévore le fils de Yelse, il reprend le trésor fatal volé par le
UN PÈLERINAGE A BAYREUTJ1
Nain ténébreux. — La course affolée des nuages rivalise de vitesse avec les Walkiires guerrières, filles de Votan et d’Erda, la songeuse éternelle, ardentes chevaucheuses des espaces infinis...
Lt pourquoi donc les Pyrénées ne déjdoieraientelles pas aussi la riche fantaisie de leurs caprices? Elles ont un rôle à jouer : qu’elles le jouent librement ! Que leurs flancs tachés de bois sombres, que la poésie de leurs cimes, que leurs noirséboulis de roches continuent 1 initiation entreprise par Gurnemanz ! Merveilleuse avenue qui conduit à la Cathédrale, que dans le cœur du fou, table rase où rien n’est écrit, elles impriment la marque de leur grandiose vision, pour le préparer à la vision plus grandiose encore du spectacle qui, là-haut, l’attend au bout de sa route, tandis que les échos de leurs insondables ravins, tout vibrants de la tristesse et de la majesté du Gral, peu à peu ouvrent son àme au sentiment, à la pensée, à la sainte émotion qui exalte, qui illumine, qui d’un sauvage sans foi, sans connaissance et sans entrailles, fait un héros, un prophète, un apôtre et un rédempteur!...
Telle est la mission de la peinture dans le « Théâtre de l’avenir » :
‘ Elle représentera le paysage qui, vivant, sera comme le fond devant lequel se manifestera l’homme vivant. La scène, qui doit représenter l’image de la vie humaine, doit pouvoir contenir l’image de la
LA CATHÉDRALE
nature pour la pleine compréhension de la vie, dans laquelle l’homme se meut ‘... »
c Là, OÙ LES CRÉATIONS DE MARBRE DE PHIDIAS POUR¬ RONT SE MOUVOIR EN CHAIR ET EN OS, là, OÙ LA NATURE IMITÉE, SORTIE DU CADRE ÉTROIT SUSPENDU AU MUR DE LA CHAMBRE DE L’ÉGOISTE, SE DÉVELOPPERA LUXURIANTE, DANS LE CADRE VASTE, PÉNÉTRÉ D’UNE CHAUDE VIE, DE LA
scène de l’avenir, ce sera là seulement que le poète, dans l’action commune de tous ses compagnons d’art,, trouvera sa délivrance 2 .»
On comprend la sublime envergure de ce rêve encyclopédique : les arts plastiques animés, la statuaire chantante, le tableau, non plus figé dans l’immobilité du cadre, mais frissonnant, mais souriant, vivant dans la force du terme, actif, ému, passionné, avec une physionomie, un §este, des attitudes, une mimique — la signifiante mimique des choses qui ne parlent pas !
Certes, l’idée est gigantesque. Sa réalisation l’estelle autant? Il faut, je crois, distinguer.
Tout n’est pas imitable dans l’Univers physique. La matière enfante des choses à l’abri du plagiat. Le Monde, ce musée divin, cette étonnante galerie, offre
1 Wagner, III, 75. J’empruiüe la traduction de ce passage à MM. Bonnier (Rev. wagn. t année 1887, p. 77).
* Wagner, III, 130, 131. Traduction de M. Camille Benoît, V. Rich. Wag. Musiciens ,, Poètes et Philosophes, aperçus cl jugements , p. 214.
US
à la vue des grandeurs qui accablent nos petitesses. Ce ne sont point là des modèles que nous puissions nous proposer. Vainement essaierait-on d’en copier le galbe. Le pinceau de l'homme est un nain que de tels colosses défient ; leur ressemblance lui échappe et, quelle que soit la vigueur de la main qui le dirige, force lui est de s avouer vaincu, inhabile à réduire à nos proportions misérables les toutes-puissantes audaces du paysagiste éternel.
Je ne sais rien de piteux comme un glacier dans un cadre. Aussitôt je songe au mont Blanc, et voilà le peintre perdu. G est qu’il faut se garder avec soin d’éyoquer dans l’esprit une image plus saisissante que le tableau qu’on soumet au regard. On subjugue le public ou le public vous subjugue ; ou l’artiste domine, ou il est dominé ; et si l’artiste est dominé, ce n est plus lui qui est l’artiste.
La Peinture a conscience des limites qui la restreignent. Rarement elle éprouve le désir de les franchir. Au contraire, elleles respectecommelameilleure garantie de sa dignité, de son prestige et, méprisant qui la méprise, dédaignant l’inabordable avec une sage fierté, de préférence aux éblouissements qui découragent sa palette, elle choisit dans la Création ce qui est à sa taille, ce qui la sollicite et ce qui lui sourit, ce qui se trouve à sa portée, ce qui la met à laise, ce qu elle peut fouiller, explorer en tout sens, ce dont elle saisit la grâce et rend la physionomie.
LA CATHÉDRALE
Le décor, qui dans le système wagnérien n est que la Peinture appliquée à une action dramatique, iavorise parfois des illusions d un autre ordre. Il excelle davantage dans Part vulgaire du tvompe-1 œil. Mais encore faut-il qu'il arrive à tromper l’œil. Il n’y arrive pas toujours ; et souvent, au lieu de procurer la sensation des choses, il en fait naître tout juste le regret. C’est lorsqu’il imite l’inimitable ou tente de donner un corps â certaines imaginations que le cerveau conçoit, mais qu’aucune mécanique n est apte à réaliser. Alors se produit précisément ce qui est le péril pour l’artiste : le rêve du spectateur est plus vaste que le tableau.
Lorsque Wagner commande à ses Walkûres de chevaucher entre les deux coulisses, son théâtre a beau être le théâtre de l’avenir, leur course est moins ardente que la fièvre de notre esprit; et ce que je vois, les yeux clos, quand j’ouvre toute grande l’oreille à l’électrisante harmonie de la sonore cavalcade, est autrement affolé, rapide et tempétueux que l’enfantine illusion des projections de 1 Opéra de Dresde, où les écuyers viennois drapés de rouge dont les montures, transformées pour la circonstance en coursiers, traversent le fond de la scène avec le calme emportement de leurs Pégases de manège L
• Il paraît qu’à Vienne, autrefois, on était plus réaliste. On lâchait sur un plan incliné des chevaux qui, entraînés parleur élan, avaient Pair un peu plus fantastique que ceux quil
UN PÈLERINAGE A BAYREUTU
Il en est un peu de même pour les Pyrénées de Bayreuth , les autres leur font une trop rude concurrence et, toute pittoresque, toute accidentée qu’elle est, la route du Gral se trouve faible pour vaincre le souvenir de la route de Gavarni. S’il est vrai que le rôle de l’Art soit, non de diminuer, mais d’agrandir la nature en ajoutant à sa magie tous les élans du cœur humain, tachez de voir par la mémoire les Pyrénées véritables, tandis que vous écouterez l’hymne de celles de Bayreuth.
Voilà qui transfigure le cantique de la montagne! A oilà qui traduit les extases de ces augustes solitudes célébrant la gloire du Christ de leur grande voix attristée! Il semble qu’un crêpe noir voile à demi leur prière. Des gémissements entrecoupent leur vaste méditation. Un carillon solennel plane toujours dans l’espace, et* les riches modulations des harmonies qui le sonnent varient, sans la détruire, l’exquise monotonie des appels du temple chrétien. Très grave et très austère, le Gral reprend la parole. Sa rude et forte éloquence semble prêcher 1 Univers. Un instant, sa prédication se trouble, s attendrit et, tout bas, laisse transparaître
m’a été donné d’admirer. Mais, certain soir, l’un d’eux prit mal la chose, ou, si l’on préfère, la prit trop au sérieux ; au lieu de retourner se reposer dans la coulisse, il bondit au milieu de 1 orchestre, ce qui ajouta au tumulte un élément que Wagner n avait pas prévu. C’est, m’a-t-on dit, à la suite de ce accident, qu’un ordre de la police adoucit notablement 1 allure des coursiers célestes.
LA CATHÉDRALE
un souvenir navré du leitmotive de la Gène. Mais cette image en deuil exalte la symphonie; elle s’enfle, elle s’anime; les notes tumultueuses se multiplient, se. précipitent et leur crescendo, haletant comme le torrent des soupirs qui secoueraient une poitrine, amène enfin l’explosion d’un cri de douleur magnifique, pareil au sanglot qui jaillit d’un cœur oppressé 4 .
Quelle est la souffrance qui chante? Ce qui suit va nous le dire : écoutez, vous avez reconnu ces grup~ petti , ces chromatiques? C’est la dernière page du prélude, c’est la lance, c’est la Passion, c’est le Calvaire, c’est la Croix 1 2 . Comme au jardin des Oliviers, Jésus aperçoit le calice, et c’est l’écho de sa plainte, que renvoient les monts ébranlés. A présent, la voilà qui s’affaisse; on dirait que le souffle lui manque; à peine elle murmure une intime oraison 3 . Puis, de nouveau, elle s’exalte, elle s’enfièvre, elle se gonfle, et les mêmes soupirs mélodiques ramènent son magnifique éclat. Encore une fois retentit l’angoisse divine : cette dernière invocation est si vibrante, si éperdue, qu’un long frémissement agite la nature, tandis que des mystiques sommets, vers lesquels, sans bouger, l’on avance, descend, comme une apparition, le leitmotive delà Cène dont la voix marque l’heure
1 Part, ail., p. 58, m. 19-21 ; part, ang.-all., p. 6G, m. 5-7.
* Part, ail., p. 58, dern. ligne; part, ang.-all., p. 66, m. 10-12. Coiïip. supra, p. 69 et 70.
3 Part, ail., p. 58, m. 23-21; part, ang.-all., p. 66, m. 9-10.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTII
du céleste rendez-vous *. Sans doute, linvisible appel émane de cet édifice dont les premières colonnades se dessinent à nos yeux... Déjà nous touchons au seuil... Nous voici à l'intérieur...
D'abord l'obscurité nous dissimule l’aspect des choses. Le carillon musical résonne gravement, scandé parle son des vraies cloches dont les notes métalliques s’engouffrent dans cette nuit. Mais l'œil s’habitue au mystère; l'ombre s'efface peu à peu; la cathédrale se révèle; nous pénétrons ses profondeurs...
Jamais je n'ai vu sur les planches une pareille architecture; le décor est ici à la hauteur du rêve; la vision du maître est égalée. On se sent dans le tabernacle où s’adore fimmuabie. Tout respire la tradition. C’est l’image de l'absolu. Une puissante unité règne dans l’édifice ; la figure circulaire s'y manifeste partout; elle en est le leitmotive; chaque ligne lui obéit ; les colonnades s'y conforment ; les tables saintes aussi; le dôme et le pied des murailles suivent le même mouvement. Ces courbes harmonieuses ont pour axe une verticale qui passe par l'autel et le centre de la coupole dont la hauteur semble se perdre dans le domaine de l’azur. Là-bas, de chaque côté, dans les lointains de l’abside, une ouverture donne accès sur des lieux fermés au regard. On dirait la porte inquiétante qui s’ouvre, dans les monastères,
1 Tart. ail., p. 59, m. 7-12; part, ang.-all., p. 67, m. 1-5.
LA CATHÉDRALE
iSa
sur la blanche longueur des couloirs où les profanes n'entrent pas et par laquelle les religieux arrivent à l'église, lorsqu’ils interrompent l'extase de leur oraison solitaire pour venir prier ensemble à l’heure du rendez-vous...
Et c’est bien là le souvenir qu’évoquent les chevaliers, s’avançant d’un pas rythmé dans la nef de la Cathédrale, tandis que les jeunes pages, — les novices de ces moines-soldats, — profilent leur troupe enfantine dans les ombres du premier plan.
Au-dessus des pieux cortèges les harmonies du Gral s’élèvent et enthousiasment les cloches qui sonnent à toute volée 1 . Peu à peu ces dernières s’éteignent; seuls, les accords continuent d’en imiter le tintement. Soutenue par ce bruit d'Angelus auquel s'entremêle la mélodie mystique qui célèbre l’âme affranchie des obstacles de la chair, la voix mâle des chevaliers entonne un hymne dont le début s’inspire du Thème de la Foi, pour chanter les amoureuses merveilles du repas ineffable auquel les invitl Jésus 2 . Lentement ils s’approchent de la table dufTestin; côte à côte ils y prennent place; et sur l’assemmée des convives, le Gral étend de nouveau sa large bénédiction 3 .
Mais tout à coup, la symphonie tressaille; le fris-
1 Part, ail., p. 60, m. 7 et suiv. ;• part, ang.-all., p. 68, m. 7 et suiv.
* Part, ail., p. 61 et 62; part, ang.-all., p. 69-71.
3 Part, ail., p. 63; part, ang.-all., p. 71.
son d’un bémol court à travers ses veines 1 ; une terreur plane dans l’air; on sent venir une misère... Au fond de la Cathédrale un nouveau cortège apparaît. Combien différent de l’autre! Derrière un jeune enfant qui porte le calice, semblable à celui de nos prêtres lorsqu’ils montent à l’autel, quatre robustes écuyers soulèvent la litière sur laquelle gémit Amfortas. C’est le tourment du Purgatoire enchaîné à la joie céleste ; c’est l’angoisse qui marche après la sérénité. Nous sommes loin de la fraîcheur du lac et du murmure bienfaisant de la forêt matinale. La crise est là qui menace ; la trêve est expirée...
Comme une amère rosée, sur la couche du malheureux les voix jeunes et chastes qui prient dans les hauteurs du dôme laissent tomber des paroles pleines d'images de douleur :
— De même que jadis le sang du Rédempteur coula dans mille tortures pour les humains coupables, que le nôtre, à présent, d’un cœur libre et joyeux, soit répandu pour son amour! Pour nous, il offrit son corps en expiation : que ce corps en nous revive par les mérites de sa mort 2 .
Voilà ce que disent les voix :
1 Part, ail., p. 63, dern. mesure; part, ang.-all., p. 71, déni, mesure.
* Part. all.,p. 64 et 65; part, ang.-all., p. 72 et 73.
LA CATHÉDRALE
C’est le spectre de l’agonie suprême; c’est la vision du Golgotha qui ruisselle du sang de Jésus; c’est le Fantôme de la Croix où nos crimes clouèrent celui dont la folie divine nous aima jusqu’au gibet. Et c’est aussi notre supplice, à nous, cause de son supplice ; c’est notre soifde repentir, notre fièvre de pénitence; c’est notre besoin invincible d’expier son expiation; c’est le remords, en un mot, cet effroi de l’âme chrétienne, qui voit dans chaque souillure un autre baiser de Judas, une flagellation nouvelle, le recommencement horrible des épouvantes du Calvaire, un je ne sais quoi qui fait d’elle Gaïphe, Hérode et Pilate, qui insulte et raille le Christ, qui le bat et le déchire et enfonce encore plus les clous des tortionnaires dans ses pieds et ses mains fendus.
Tout cela se résume dans le même cri de douleur. Ce cri, vous le reconnaissez : c’est le mélodieux sanglot dont l’éclat magnifique ébranlait tout à l’heure la montagne et le vallon 1 . C’est la formule la plus haute de la souffrance évangélique ; c’est le point culminant du drame; c’en est la raison et le fond.
La mélodie de la Cène dépasse la portée du drame; elle est en dehors de lui, elle est au-dessus de lui; avant lui elle était, après lui elle restera ; car, lui, il n’est qu’un épisode dans la durée et dans 1 espace, tandis qu’elle, elle exprime l’immense et l’absolu.
Mais le pourquoi du drame, c’est l’horreur du péché : et tous les sentiments que le péché inspire vibrent dans cette plainte, dernier effort de Faction symphonique, suprême poussée musicale qui dégage, si j’ose dire, la mélodie latente des gruppetti , des chromatiques, de ces soupirs harmonieux dont le souffle jamais éteint enveloppe le prélude et l’œuvre tout entière d’une gémissante atmosphère de sacrifice et de regret.
Et rien de juste, rien d’exact comme de mettre un commun langage sur les lèvres du Christ et sur celles du chrétien. C’est le langage universel, celui qui permet à Dieu de converser avec l’homme et à l’homme d’adorer Dieu. Le Christ est la lumière, le chrétien est le reflet; entre eux il y a la distance qui sépare l’effet de la cause, la créature du créateur, le fini de l’infini ; mais tous deux sont de même essence ; et l’âme humaine, image trop effacée de l’éternelle Perfection, révèle clairement son affinité céleste, dès qu’elle tend et qu’elle aspire aux splendeurs d’où elle vient. La chute originelle, mutilant l’œuvre primitive, creusa un profond abîme entre la terre et les cieux. Mais le Messie est venu qui a comblé ce vide immense ; il nous a restitué notre air de famille perdu ; par sa grâce, nous voilà de nouveau ressemblants à notre modèle, et notre cœur régénéré a reconquis le droit de battre comme le sien. Au rendez-vous qu'il nous donna dans la nuit de son agonie, il a voulu
LA CATHÉDRALE
partager nos ténèbres et nous a laissé en échange un rayon de sa clarté. A présent, nous prions sa prière, nous espérons son espoir, nous souffrons sa souffrance et nous aimons son amour. Ses tristesses sont nos tristesses, ses pitiés sont nos pitiés. Voilà pourquoi le motif de la lance mêle nos larmes à ses pleurs ; voilà pourquoi nos frissons gardent l’accent de l’oraison sanglante qui fit palpiter sa poitrine sur le mont des Oliviers. Notre regret de sa torture frémit comme sa torture et la mélodie du Calvaire est aussi celle du remords...
Soutenu par ses pages, Amfortas quitte sa litière et va s’appuyer sur la couche disposée derrière 1 autel. Tout est prêt pour le sacrifice. Les funèbres souvenirs s’évanouissent enfin, et sur les derniers mots : < Qu’en nous son corps revive par les mérites de sa mort *, le Gral doucement murmure un amen attendri. A présent, de la coupole descend l’hymne de la Foi parla vertu de laquelle s’accomplira le miracle 1 . L’heure a sonné :
— La Foi vit, la colombe plane, gracieux messager du Sauveur : prenez le vin qui pour nous coule et le pain d’immortalité.
Ainsi résonne l’adorable invitation. Quand elle expire, tout se tait. La Cathédrale se recueille. L’assistance est anéantie dans la muette émotion que
*• Part, ail., p. 66 et 67 ; pari, ang.-all., p. 74, 2* ligne et 75.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTII
donne toujours à l’homme l’approche de l’Infini. L’Infini est là sur l’autel; il attend qu’on le révèle qu’Amfortas en soulève le voile, et sa clarté rayonnera...
Amfortas demeure immobile...
— Mon fils Amfortas, es-tu à ton poste?..,
— Dois-je encore voir le Gral et vivre ?...
— Dois-je périr, abandonné par mon Sauveur?...
Ces trois questions, lentes et graves, déclamées sans accompagnement et séparées par une longue pause dont la dramatique insistance les répète éperdument, vibrent d’une étrange manière dans le silence de la nef.
Quelle est la voix qui interroge ? Elle ne descend pas du dôme. Elle n’est pas sortie non plus de l’assemblée des fidèles. On dirait qu’elle émane d’une crypte, d’un souterrain, d’une tombe pareille à celle que la piété du souvenir creuse dans la muraille ou sous les dalles des chapelles pour y faire dormir ce qui reste des rois, des martyrs ou des saints!...
La sensation n’est pas menteuse. C’est presque l’hôte d’un tombeau dont la bouche vient de parler. C’est le vieux Titurel, c’est le pieux héros qui, jadis, affaibli par l’àge et par les exploits, remit à son fils Amfortas, avec la couronne royale, le saint pouvoir de consacrer. Maintenant il repose, loin des travaux et des tumultes, sur un trône enseveli dans l’ombre
LA CATHÉDRALE
de la Cathédrale, et son âme, à moitié envolée vers les sphères supérieures, n’est plus retenue ici-bas que par la vue quotidienne des clartés dont le Gral s’illumine à l'heure du mystique repas. Il mourrait si, un seul jour, l’on ne célébrait pas les rites. C’est, pourquoi il rappelle à son fils l’impérieux devoir que l’instant est venu d’accomplir.
Devoir jadis délicieux, à présent horrible supplice! La source du salut s’est changée en un poison. Ce qui répandait dans l’âme du roi-vierge une félicité céleste allume une flamme infernale dans sa chair déshonorée. L’auréole du sang divin brûle son propre sang coupable et le rayonnement du calice lui consume le cœur ! Hier encore il a senti cette épouvante dans ses veines; et Ton veut qu’il l’affronte à nouveau ?...
A cette idée, frémissant, le malheureux se dresse.
"Tout son corps se contracte dans un refus désespéré :
— Malheur! Malheur! Hélas! Le tourment! Mon père ! Oh ! encore une fois, accomplis l’office ! Vis, et laisse-moi mourir !...
Haletante supplication faite de la mélodie du remords et de l’écho de la voix paternelle dont le fantôme poursuit ce fils déjà à moitié parricide 1 !
Comme un saint exorcisme, sur le délire du pécheur le Gral étend son harmonie sereine, et la
4 Tart. ail., p. 68, m. 4-11 rpart, ang.-all., p. 76, m. 18-23.
UN PELERINAGE A BAYREUTU
calme énergie de sa pieuse insistance enveloppe la réponse douce et ferme de Titurel :
— Dans la tombe, je ne vis que par la grâce du Seigneur, trop faible pour le servir ; expie ta faute par tes œuvres î Découvre le Gral !
L’enfant qui portait le calice s’apprête à obéir.
— Non, rugit Amfortas, l’arrêtant d'un geste éperdu !
Sous le cri d’agonie poiissé par l'infortuné, râle l'accord spasmodique qui déchaîne l’éclat de rire de Kundry, la « Zauberweib » 1 !
C’est le cri mortuaire entendu par Gurnemanz lorsque Klingsor ravit la lance, tandis qu’une « femme effroyablement belle > tenait Amfortas dans ses bras.
Il semble qu’au contact de la complice du sorcier, le roi déchu ait gagné la contagion de ce rire qui l’agite et le tourmente comme un démon dont serait possédée sa poitrine et qui, fier de sa conquête, la célèbre par ses blasphèmes jusque dans la demeure de la quiétude et de la paix !
Terrible châtiment de la faute du prince. Il a commis un crime capital aux yeux d'une Foi religieuse qui dans la chasteté salue l’état des anges et aussi l’état des hommes investis d’une angélique mission; d’une
LA CATHÉDRALE
Foi qui s’irrite du plaisir comme d’un attentat sacrilège contre des corps destinés à ressusciter dans la gloire; d’une Foi dont la luxure ofTense à tel point l’idéale blancheur que, seule, la maternité d’une vierge a pu lui paraître digne de la divine incarnation. Amfortas n’a pas su demeurer sur les calmes hauteurs de la Grâce ; il a subi l’attrait de nos vertiges d’ici-bas; cet hôte de l’azur est tombé dans la boue terrestre. Et c’est à lui — ironie infernale ! — c’est à lui, péché vivant, qu’il appartient de découvrir l’emblème de l’éternelle Pureté ! Il le doit : c’est l’afTreuse torture, c’est l’innomable expiation 1
Debout contre l’autel, le regard égaré, drapé dans le manteau rouge dont ses mains frémissantes tordent les plis flottants, le soldat vaincu, mais esclave de son poste dont le signe lumineux n’éclaire plus que sa dégradation, jette dans la nef un indicible chant de détresse 1 :
Le torrent des concupiscences bouillonne dans ses veines ; vers la plaie hideuse afflue un sang corrompu. O dérision! Il s’échappe par l’endroit même où jadis coula celui du Rédempteur! Le fer, qui répandit la rosée delà vie éternelle, verse aujourd’hui l’infection et la mort! La montagne sacrée du Gral n’est plus que la sinistre parodie du Calvaire ! Les ricanements des ténèbres éclatent au milieu des hymnes radieux,
* Paît, ail., p. 69-7G ; part, ang.-all., p. 78-85.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTU
et les accents du péché, du désespôir et de la honte, font pâlir les célestes cantiques sous les arceaux du temple consterné !
Tel est le mystère d’horreur qui salit le Tabernacle. Tel est le spectacle odieux qui arrachait à la nature ces gémissantes clameurs. Les cimes et les cavernes, les abîmes et la forêt, inviolables solitudes dont, seul, Dieu connaît le chemin, pour la première fois témoins d’un pareil sacrilège, pleurent leur majesté détruite et leur honneur outragé.
Et l’instrument de l’outrage, c’est le gardien que le Christ leur donna! L’auteur de la profanation, c’est l’héritier de la dynastie la plus haute à qui fut remis le dépôt de la doctrine et de l’amour! Il est l’unique pécheur parmi cette troupe d’élus, et lui, lui le déchu, doit prier le Très-Haut pour les Purs !
Le voilà, l’indicible supplice :
— Wehe ! Wehe mir dei' Quai !
Le voilà, le châtiment sans égal descendu sur le coupable du royaume de la Grâce offensée :
— Oh , strafe! strafe ohne Gleicken ,
Des — ach! — gekrànkten Gnadenreichen!
Cette bouche flétrie, il faut qu’elle bénisse! Cette main déshonorée, il faut qu’elle consacre ! Ah ! que sont la blessure et ses flammes et sa violence, comparées au tourment de cette nécessité !
— Was ist die Wunde , ihrer Schmerzen Wuth,
LA CATHÉDRALE
Gegen die Noth l , die Hôllenpehn,
Zu diesem Amt — verdammt zu sein!
La blessure, c’est l’amertume d’un inextinguible regret. — Et le motif de la Douleur physique, aussitôt commenté, expliqué par le motif de la Magie, c’est-àdire par le motif de la puissance satanique dont la sonorité mauvaise s'enfle sous la plainte du malheureux décrivant l’effroyable tumulte de son sang affolé, précise la pensée du mythe, éclaire les horizons du drame et nous ouvre une large vue sur ses intimes profondeurs 2 .
C’est l'agonie morale du prêtre indigne et repentant dont la lèvre est brûlée par le contact de l’hostie,
. que les visions démoniaques accompagnent jusqu’à l'autel, dont l’oreille est assaillie par de sinistres échos, qui se sent une souillure pour l’assemblée des fidèles, et que, pourtant, malgré tout, son caractère indélébile fait le dispensateur de joies devenues ses tourments. Ce qui ravit ses frères tenaille son corps et son âme. Le son de la cloche résonne pour lui comme un glas. Dans sa bouche sacerdotale, les for-
* Dans tous les idiomes germaniques, le mot notii exprime l’idée de douloureuse contrainte, de fatale nécessité. C’est bien le sens qu’il a aussi à la fin du 1 er acte de la Walküre dans les vers que chante Siegmund au moment où il arrache du frêne l'épée qu’y a plantée Wotan :
Heiligster minne hœchsle noth,
Sehnender Liebe sehrende noth.
* Part, ail., p. 73, m. 5 et suiv. ; part, ang.-all., p. 82.
mules liturgiques se mêlent affreusement à des hoquets de terreur. Pour ce supplicié, l’église est un Purgatoire...
Un Purgatoire, mais non l'Enfer. Car l’Enfer blasphème et maudit. Lui ne maudit ni ne blasphème; il se courbe sous le poids du fléau mérité. Ce qu’il pleure dans son supplice, c’est le supplice de Jésus. Il va chercher sur le calvaire la formule de sa plainte. Aussi vainement Klingsor et la Magie essayent-ils de forcer la porte du sanctuaire : la voix du Golgotha étouffe leurs défis. Ils ont beau déchaîner tous les effrois de leur délire, ils ont beau enfler la menace de leurs appels malfaisants : au-dessus des vertiges, des tentations et des misères, plane, surnage, domine le chantdes divines douleurs, l’hymne des saints espoirs et des fécondes repentances, l’écho qu’a laissé dans le monde le dernier cri du Rédempteur.
Lorsque j’écoute Amfortas,je crois entendre les psalmistes. On dirait de David parlant à Jéhovah. Ce sont les mêmes tons violents et colorés pour peindre l’atrocité de certaines plaies morales et la dégradation physique qui en est le contre-coup. Prêtez l’oreille au roi de la Bible :
« Mes jours se sont évanouis comme la fumée et mes os se sont desséchés comme le sarment;
« J’ai été frappé comme l’herbe que l’on fauche et mon cœur s’est flétri parce que j’ai oublié de prendre ma nourriture;
LA CATHÉDRALE
c A force de pousser des gémissements, ma peau s’est attachée à mes os ;
c .L a pourriture et la corruption se sont formées dans mes plaies, à cause de ma folie et de mon aveuglement;
« Je suis devenu misérable et j’ai été courbé entièrement vers la terre : toute la journée je marchais accablé de tristesse;
« Parce que mon âme est remplie de passions ignominieuses et qu’il n’y a rien de sain dansmachair;
c Je suis tombé dans l’excès de l’affliction et de l’humiliation : et le cri de mon cœur est comme un rugissement. »
Comparez cette peinture à celle d'Amfortas. N’estce point la même palette ? N'est-ce point le même lyrisme et la même inspiration ? Ces os desséchés, ce cœur flétri dont le cri est un rugissement, la pourriture, la corruption de cette chair où il n’y a plus rien de sain, ne vous semblent-ils pas des images du même ordre que l'impétueuse poussée de ce sang en démence vers la blessure sacrilège ouverte par le fer sacré ?
Amfortas est de la famille de ces athlètes du remords qui puisaient leur génie poétique dans la fureur du repentir. Gomme ses frères des Ecritures, cette fureur, en s’épuisant, le mène à une lassitude faite d’impuissance à pleurer davantage, mais aussi de confiance dans le céleste pardon.
UN PÈLERINAGE A BAYUEUTH
t Ayez pitié de moi, ô mon Dieu ! s'écrie David ;
« Effacez mon iniquité l
«Arrosez-moi avec l’|^rope, et je serai purifié et je deviendrai plus blanc que la neige ;
« Du fond de l’abîme, j’ai crié vers vous, Seigneur;
« Mon âme a attendu le Seigneur à cause de sa parole ;
« Parce que dans le Seigneur est la miséricorde et qu’en lui se trouve la rédemption. »
Ainsi les lamentations du psalmiste peu à peu se calment, s’apaisent, se recueillent, prennent l’accent de l’espérance et montent vers Dieu en oraison.
Gomme lui, Amfortas attend le Seigneur à cause de sa parole , la parole prophétique qui, jadis, lui a prédit la venue du Chaste Fou. Et la divine promesse descendue comme une étoile dans la nuit du Sanctuaire, il la rappelle à la source de toute clarté :
— Pitié ! Pitié ! Dieu de Miséricorde ! Prends tout ce que je chéris ! Mais guéris la blessure ! Que je puisse mourir purifié et pardonné !
C’est le motif de la lance et son pénétrant commentaire qui enveloppent de leurs mélodiques effluves cette suprême invocation *. Plus heureux que les rois d’Israël, venus trop tôt sur la terre, le roi du Gral parle un langage que ne connurent ni Isaïe, ni Ezéchias, ni David, ni Salomon; un langage plus pas-
* Part, ail., p. 76; part, ang.-all., p. 85.
LA CATUÉDRALE
sionné que le Cantique des cantiques, plus vibrant pour gémir et plus ardent pour espérer que les envolées les plus hautes de l’antique Poésie, le langage des temps nouveaux, de la Nouvelle Alliance, le langage de Madeleine, le langage de la Croix.
Comment le Crucifié n’entendrait-il pas ce langage? Sa réponse ne tarde point; et, à peine Amfortas épuisé retombe-t-il sur sa couche, que des mystérieuses régions de.la miséricorde infinie descend, comme une manne sur cet affamé de quiétude, l’adorable confirmation de la promesse de salut :
Dur ch Mitleid Wissend Ber Reine Thor...
— Découvre le calice, répète Titurel.
— Découvre le calice, répète la mélodie du Gral.
Cette fois, l’ordre est obéi. Le ricanement se tait. La Magie s’envole. Klingsor retourne à l’abîme. Le secours de la grâce a vaincu les lâches terreurs, et la main d’Amfortas ne relient plus le bras des enfants qui servent la messe mystique dans le temple mystérieux.
Le Gral est découvert. Le roi s’agenouille et prie. D'une voix entrecoupée, altérée par l’émotion, leleitmotive de la Gène prélude à la vision céleste 1 .1 eu à
1 Part, ail., p. 18, 2 e et 3° lignes; part, ang.-all., p.. 87, in. 7-25.
UN PELERINAGE A BAYREUTIl
peu le jour s’efface ; sa lumière s’évanouit ; notre soleil s’éteint pour qu’un autre soleil s’allume; l’ombre obscurcit la Cathédrale — image du tombeau dont la noire épouvante sépare nos faibles lueurs des éternelles clartés.
Voici la nouvelle aurore : c’est la coupe sainte qui brille. Son éclat étincelle comme un globe de feu dans la nuit, tandis que de la coupole, dont les inquiétantes hauteurs se confondent de plus en plus avec les hauteurs sans limites, descend la caresse divine, la phrase du testament :
Nehmet hin mein Elut Um nnsrer Liebe Willen !
Nehmct hin meinen Leib auf dass ilir mein ’ gedenkt.
Prenez mon corps et mangez , prenez mon sang et buvez, en souvenir de notre amour !
La lumière surnaturelle semble le flamboiement de ce mot Liebe sous lequel chantent les notes qui symbolisent la lance, instrument du supplice ordonné par l’amour; et, quand le verbe eucharistique a fini de retentir, tous les accents que la lance a inspirés au musicien se combinent en une synthèse harmonique pour figurer la synthèse des émotions de la Croix J .
1 Part, ail., p. 81, m. 7-9 et p. 82; part, ang.-all., p. 90,
LA CATHÉDRALE
Sur les têtes inclinées Amfortas élève le Gral. La coupole est silencieuse. Seul, du fond de sa crypte royale où vient de descendre la vie, Titurel, le pieux héros, envoie un salut pénétrant au radieux sourire de la Divinité. Car ce globe enflammé, c’est le Christ qui sourit; c’est le sang rédempteur, non plus voilé sous l’espèce du vin, mais ruisselant comme au calvaire, ayant seulement perdu la couleur de la mort et vêtu des reflets de la gloire infinie. C’est la Consécration rendue visible, c’est l’Absolu contemplé face à face par ces chevaliers de la Foi, élus entrés vivants au pays des béatitudes...
Et nous aussi, il nous semble que les voiles se sont déchirés. Dans cette ombre miraculeuse du Théâtre de Fêtes, nos sens hallucinés acquièrent une force qui élargit étrangement le cercle de leurs perceptions; ils se spiritualisent, s'étfièrent, si j'ose ainsi parler, et autant que possible affranchis des obstacles ambiants qui d’habitude les enserrent et engourdissent leur essor, ils prennent pour admirer, pour comprendre, pour deviner, une finesse nouvelle et une puissance inconnue. Notre éducation s’accomplit avec celle de l’innocent ; comme lui, nous portons d’instinct la main à notre poitrine... Le dramaturge a gagné la grande victoire de l’art; il nous abstrait de la vie réelle, pour nous faire vivre la sienne, celle de sa pensée, celle de l’idéal ; nous participons à son rêve, à sa vision, à son extase; il nous façonne, il nous
exalte au gré de sa fantaisie; il nous grandit à la taille de sa conception géniale afin que, suivant son programme et pour accomplir sa parole, nous puissions, à son image, nous aussi, devenir des sachants!...
Peu à peu le jour est revenu. Maintenant il fait pâlir la flamme du calice. Amfortas pose le Gral qui est de nouveau recouvert. L’élévation est terminée. Dieu rentre dans le Tabernacle. La Cathédrale se relève et ose reprendre ses chants. L’hymne des cloches recommence. Puis, sur la tête des convives assis à la Table Sainte, et à qui les enfants distribuent les espèces consacrées, les chastes voix du dôme font planer un cantique dont l’admirable mélodie, émanée du motif de la Cène, célèbre éperdument la fête de la communion L
Gurnemanz a réservé une place pour le fou ; d’un geste il l’invite à la prendre; mais le fou demeure immobile...
Cependant, le repas s’achève. Le dôme a fini de chanter. A présent, c’est le tour des convives, et la prière que des voix d’anges laissaient tomber de la coupole, entonnée par des voix d’hommes, remonte vers les hauteurs 2 . Tous les refrains bénis, mêlés au
4 Part, ail., p. 84 et 85; part. ang.-ail., p. 91, dernière ligne, 92 et 93.
1 Part, ail., p. 86 et suiv.; part. ang. -ail., p. 94 et suiv.
LA CATHÉDRALE
loi
bruit des cloches, concourent à cet hymne final. C’est le pendant de celui que chantaient les chevaliers à leur entrée dans la Cathédrale. Alors, c’était l’acte de Foi; maintenant, c’est l’action de grâce. Le mystère est accompli. Sur un signe de Gurnemanz, les fidèles se lèvent et se donnent le baiser fraternel. Puis, les cortèges se reforment. Soutenu par les écuyers, Amforlas de nouveau s’étend sur sa htiere et s’éloigne avec ses pages qui emportent le Gral. Après lui tous se retirent. Les chants s éteignent...
Mais dans l’air planent toujours d’adorables échos. C’est la Plainte du Sauveur, le carillon, l’action de grâce. La Cathédrale est pleine de tristesses et d’oraisons. Tel, après la splendeur du culte catholique, lorsque l’office est terminé et que l’orgue s’est déjà tu, court encore sous les arceaux comme un doux frisson mélodique qui semble la forme sonore des émanations de l’encens. On dirait que les antienne» continuent de vibrer dans l’espace, et leur céleste souvenir résonne si fort dans le cœur que l’oreille abusée prête une existence réelle à l’harmonieux mirage d une sainte hallucination...
Les fidèles ont disparu. Tout rentre dans la solitude. 11 ne reste plus dans l’église que Gurnemanz et le fou. Le chevalier fixe les yeux sur le compagnon de rencontre qui vient de tromper son espoir; il lui saisit le bras, le secoue avec rudesse, et d’un ton de mauvaise humeur :
Que fais-tu la, dit-il? Comprends-tu ce que tu as
vu?
Comme après ledu cyg meurtrene, le fou tressaille d émotion ; mais les battements de son cœur constituent son unique réponse. Gurnemanz ne voit pas la portée de ce langage du primitif; il n entend pas la symphonie qui, très persuasive, répète le motif de la prophétique promesse et murmure le nom du sauvage déjà instruit par la pitié; il n'entend pas non plus 1 expressive mélopée, la pénétrante élégie de la lance qui déchire les voiles et met à nu Fârne de l’innocent ; il oublie enfin que la route du Gral échappe aux yeux des hommes et que seul peut la suivre celui qui est conduit par Dieu. Mais le maître ne l’oublie pas; et, tandis que, victime de l’illusion de sa colère, le chevalier, brutalement, chasse le pauvre fou qu’il invite dorénavent à laisser les cygnes tranquilles, de làhaut la voix prophétique redescend dans la Cathédrale pour rappeler la terre à l’espérance et à la foi :
Burch Mitleid Wissend , Ber reine Thor ...
Selig im Glauben !
Les deux pans du rideau se rejoignent, le gaz se rallume... La Cathédrale a disparu
HYPNOTISME ET SORCELLERIE
Après ces pénombres mystiques, ces surnaturelles visions, quel effet produisent au fou les bruits de la nature et les chaudes clartés du jour? Sans doute celui d’un réveil en sursaut après l’enchantement d’un songe très étrange. Il ne sait où porter ses pas, ses regards indécis flottent à l’aventure, et il doute s’il doit croire à l’existence de ces monts, de ces bois, de cette vallée et de ce lac dont la tache d’azur étincelle là-bas comme la flamme d'un diamant...
Au sortir du Théâtre de Fêtes, le spectateur ressemble au fou. On dirait que, lui aussi, il vient d’être expulsé du temple. Le soleil l’étonne et l’aveugle; il tend une oreille surprise au vague bourdonnement qui apporte jusqu’à son rêve l’écho des réalités; et, déshabitué du décor de la vie positive, son œil hésite à reconnaître ce verdoyant coteau qu’une heure avant il gravissait parmi la foule des promeneurs et
cetle bonne ville qui, lasse de sa journée, sommeille tout engourdie dans une buée lumineuse.
Des deux hallucinations quelle est la véritable, celle de la nature ou bien celle de l’art?
Tout le monde éprouve cette impression ineffaçable. Les moins imaginatifs ne s’en défendent pas. Le hasard me fait rencontrer mon sceptique de profession. Il paraît tout ahuri et ne se moque plus du cygne. Je gage qu’à présent son esprit lui est revenu et que, le cas échéant, le cygne s'en apercevrait; car les émotions s’envolent et les partis pris demeurent; mais, pour une minute, il oublie les voluptés du doute et s’abandonne aux douceurs de la foi.
Insensiblement le cerveau se dégrise. On redevient de ce monde. Le mystère divin s’éloigne et la comédie humaine reprend quelques-uns de ses droits. On retrouve des types déjà vus; on entend des réflexions drôles; on rit d’un .monsieur en habit — il se croit à l'Opéra! — On s’amuse de ces Anglais qui se ruent dans les restaurants auxquels leur bâte fébrile de voyageurs en retard donne assez l'aspect d’un buffet de chemin de fer; on abandonne à leur appétit ces robustes insulaires sur qui le repas mystique a produit, parait-il, l’effet d’un apéritif, et l’on s’égare sur la verte colline que Wagner a donnée à son théâtre pour foyer.
Faisons le tour de la Cathédrale.
Derrière le monument — c’est le mystérieux en-
hypnotisme et sorcellerie
droit d'où sont venus les chevaliers — une fenetre grande ouverte permet les indiscrétions. Mais le tableau qui s’offre n’a rien de monastique; les dépendances du Gral ont changé de destination : au lieu de héros en extase, on aperçoit des actrices en train d’ajuster leurs corsages ou d’étirer leurs bas ! Ce sont les pages — les novices — qui se transforment en filles-fleurs, tout joyeux de leur métamorphose, laquelle s’opère presque en plein air, sous la complaisante caresse d’un voluptueux zéphyrplus agréable à respirer que l’âcre odeur des vulgaires coulisses. Les gamines lèvent un minois effronté sur le passant qui s’arrête; puis, d’un geste instinctif de pudeur mutine, baissent leurs jupes, remontent leurs fichus, et s’enfuient tout au fond de la pièce d'où s’échappe un éclat de rire espiègle et provocant. Les futures séductrices essaient le pouvoir de leurs charmes — et l’on frémit en songeant aux épreuves qui attendent le Chaste Fou !
La tentation est proche. Le drame va recommencer. Une sonorité cuivrée en avertit les promeneurs : Wagner, le dieu des cuivres auxquels ses audaces fécondes ont donné tant d’emplois nouveaux, a eu l’idée d’en faire aussi sa sonnette de Ventr’acte. C est le motif de la Cène qui vibre sur la colline comme il vibrait tout à l’heure dans les gorges des Pyrénées. Le Gral nous rappelle. Rentrons...
La nuit se fait... Mais ce n’est pas la nuit sainte du
UN PÈLERINAGE A RAYREUTII
Temple. C’est une nuit tumultueuse et noire qui bouillonne furieusement.
Le pieux appel a menti ; et les harmonies qui déferlent dans le souterrain aux merveilles nous conduisent loin du ciel. Les démoniaques refrains, dont l’écho se trouvait faible pour lutter contre les cantiques, prennent ici leur revanche. Après la fête eucharistique, c’est la.fête du sabbat.
On voyage vite à Bayreuth. Oui vraiment, le temps y devient de l’espace ; car, sans quitter la colline, où donc sommes-nous arrivés ?
Le, motif de la magie éclate et se démène. Klingsor rugit. pareil à Satan dans 1 abîme, il montre le poing à l’azur. Insulté, raillé, transpercé, au-dessus du péché en délire, le Christ étend la plainte de sa divinité ; comme une bénédiction, la mélodie de sa douleur domine les blasphèmes du monde et, poursuivant son œuvre rédemptrice, l'éternelle souffrance réalise les promesses de l'éternel amour.
Grâce au leitmotive, la symphonie est très claire ; point n’est besoin de programme ; son objet se manifeste très net et très saisissant.
La Plainte du Sauveur est aussi le remords du pécheur : quel est le. pécheur qui gémit ? Quelle est la pauvre âme coupable que tourmente celui auquel un honteux sacrifice révéla le secret infernal ? Le rire de Kundry grince terriblement comme le cri du patient qu’on torture... Et l’instrument du supplice, c’est le
HYPNOTISME ET SORCELLERIE
motif de la magie ! Exténué, à bout de force, le rire s’affaisse et tombe — et les deux pans du rideau s’ouvrent pour laisser voir l’affreux mystère que l’oreille vient d’écouter *.
Décor ténébreux, méchant, louche, fait de recoins et de zigzags. Vieille tour hantée par les spectres. Laboratoire de sorcier. En haut, en bas, partout, des vertiges, des inquiétudes. Des choses qui s’enfoncent, dont on ne voit pas la fin. Rien de cela n’a un nom dans les dictionnaires des hommes. A droite, les marches d’un escalier montent vers je ne sais quoi et descendent je ne sais où. L’équivoque de la pénombre laisse entrevoir des abîmes pareils aux trous des cauchemars où l’on tombe éternellement. Mobilier de nécromancien : tout ce qu’il faut pour évoquer l’autre monde et tourmenter celui-ci.
Le maître du logis est assorti à sa demeure. Mauvais air, longue robe, turban : c’est le Klingsor rêvé; on croit le reconnaître. Type accompli du magicien que le moyen âge brûlait. En le voyant qui médite des combinaisons sinistres, on excuse nos pères ; leur terreur ne raisonnait pas — à moins qu’elle ne raisonnât... et qu’elle n’eût raison, comme l’affirme un éminent contemporain.
Quoi qu’il en soit, plus courageux ou plus imprudents que nos pères, nous envisageons les sorciers
d’un esprit beaucoup plus rassis. Ces épouvantes ont perdu à nos yeux quelque peu de leur sombre prestige. Non qu elles tendent à disparaître ; au contraire, elles se multiplient ; n’étant plus gênées par la police, elles en prennent à leur aise, leur familiarité augmente et, à force de les voir, on s’y accoutume si bien qu'à la longue on les coudoie sans presque y prêter attention. Jamais l’autre monde et le nôtre ne firent si bon ménage. La chimie et l’alchimie ne peuvent plus se quitter. Le magnétisme, le spiritisme, l’hypnotisme, tous ces ismes redoutables qui bouleversent les consciences et grandissent d'étranges périls, n’habitent plus les vieux châteaux en ruines ; ils exigent des logements moins exposés aux courants d’air ; ils ont pris goût au confortable ; ils sont tout à fait fin de siècle; Klingsor,en redingote, quelquefois en habit noir, opère dans des amphithéâtres ; le sorcier s’est transformé ; il s’appelle : M. le Docteur ; avant, on le rôtissait, aujourd’hui, on le décore ; à cela près, ses travaux sont les mêmes et sa mission n’a pas changé; la sorcellerie subsiste, entourée de notre respect ; la voilà reconnue d’utilité publique ; elle se nomme la Science, et chacun de la saluer ! De son côté, elle ne se montre pas ingrate, rendons-lui cette justice, et en personne bien élevée qui ne veut pas être en reste, pour s’acquitter envers nous, elle préoccupe et occupe — peut-être outre mesure — nos penseurs et nos écrivains et fournit de nombreux sujets de romans
HYPNOTISME ET SORCELLERIE
ou d'expériences à des praticiens fort habiles et à des conteurs fort adroits. Tout ainsi va pour le mieux.
Mais du temps de Klingsor la chose allait autrement. Entre la terre et l’au delà, les distances étaient plus grandes et les rapports moins cordiaux. L'homme et le surnaturel vivaient sur le pied de guerre...
Aussi Klingsor rêve combats. Sans doute prévoit-il quelque attaque terrible, car son front est soucieux. Quel assaut doit-il redouter? L'orchestre le dit ou plutôt le rappelle : c'est la prophétique promesse, c’est l'infinie miséricorde qui menace le renégat jusque dans son repaire et dont il faut à tout prix déjouer le céleste complot 1 . L'heure est décisive. Le Reine Thor approche. Héroïque vagabond marqué par le doigt du Destin, sa folie providentielle le pousse vers la tour maudite comme elle l’a poussé naguère dans le vallon béni. Contre lui il n’est qu’une arme : si l’arme se brise, c’en est fait de Klingsor, de son pouvoir, de sa révolte, sa magie retourne à 1 abîme, et la lance reconquise est rendue aux saints chevaliers; si l’arme est victorieuse, le champion de la Grâce divine subit le sort d’Amfortas, rien n arrêtera plus le damné dans l’élan de sa haine et le Gral deviendra sa proie.
Pour la suprême lutte où il joue l’existence,
1 Part, ail.,p. 97, m. 10 - 14 ; part, ang.-all., p. 106, m. 10-14.
Klingsor invoque la complice qui déjà vainquit Amfortas et qui, seule, peut encore vaincre le Chaste Fou. Il l’appelle à l’ouvrage. Déjà, au premier acte, nous avons entendu cet appel L Mais ce n'était alors qu’un faible et lointain écho. Le voilà maintenant qui retentit à notre oreille dans tout son formidable et tyrannique éclat 2 :
— Debout ! Approche ! Ton maître t’appelle, femme sans nom ! Femelle de Lucifer ! Rose de 1 abîme ! Es-tu Hérodiade ?... Et qui encore ?... Là-bas Gundryggia, ici Kundry !... Approche! Allons! Approche ! Kundry ! Le maître appelle ! Apparais !...
Du trou mystérieux qui mène au pays inconnu, Kundry sort lentement, vêtue d’un blanc linceuil, costume traditionnel de ceux qu’on trouble dans leur dernier repos. Hélas ! son repos, à elle, est loin d’être le dernier ; il n est que l’avant-coureur d’une résurrection terrible ; elle ne tombe dans l’effroi mortuaire que pour renaître à la douleur. Ecoutez le sinistre dialogue qui s’engage entre le sorcier cruel, moqueur, méprisant et la misérable dont le corps, à demi resté dans le gouffre et ceint, comme d’une infernale auréole, d’un manteau de bleuâtres vapeurs, se crispe affreusement sous la cynique raillerie : il éclaire nos doutes et justifie nos prévisions.
‘ V. supra , p. 119 et 120.
* Part, ail., p. 99 et 100; part, ang.-all., p. 108-109.
HYPNOTISME ET SORCELLERIE
C’est bien Kundry qui séduisit Amfortas. C’est bien elle qui le tint dans ses bras tandis que Klingsor le frappait de la lance. Lorsque, au premier acte, elle apportait le baume, elle soignait un mai dont elle fut l’auteur. Voilà pourquoi elle tressaille quand le blessé la remercie... Gurnemanz ne se trompait pas : une malédiction pèse sur elle ; et la faute doit être immense, car terrible est l’expiation.
L'infortunée a deux natures :
Dans la première, elle est la servante du Gral, elle est la « femme sauvage », l’être farouche qui rampe sur le sol, s’élance dans les airs, sorte de cavale indomptée balayant la mousse avec sa crinière noire et volant à travers les espaces pour chercher des baumes et secourir les chevaliers.
Dans la seconde, elle succombe aux sortilèges du renégat ; vil instrument de sa vengeance, elle souille les soldats de la Foi et défait par la luxure l’œuvre du repentir.
Dès qu’elle échappe au diabolique empire* elle retourne à ceux dont un charme la fit l'involontaire fléau et, poursuivie par la vague mémoire de la tâche innomable qu’elle vient d’accomplir, elle répare de toutes ses forces le mal que sa chair a causé. Mais que Klingsor la rappelle : l'eavoûtée doit obéir; vainement elle se raidit, vainement elle se crispe ; l'attraction est irrésistible; sa volonté s’évanouit, sa personnalité s’efface et la voilà qui redevient la cour-
16^ UN PÈLERINAGE A BATREUTÜ
tisane inconsciente, l’ensorceleuse d’hommes, Gundryggia, iïérodiade, rose infernale, Fille-Fleur.
Qui, dans cette opération magique, n’a reconnu notre moderne suggestion? On en retrouve les phases successives. Au moment où elle apparaît, Kundry est dans la période du sommeil hypnotique, C’est l’état transitoire entre ses deux natures. Elle ne l’ignore point. Voilà pourquoi, au premier acte, lorsqu’elle ressentait les premières atteintes de l’engourdissement fatal, le symptôme trop connu lui arrachait ce cri de détresse : Dormir! Dormir!... Je ne veux pas dormir!... Le phénomène a suivi son cours. A présent, Kundry tressaille comme tirée brusquement de sa léthargie mortuaire : c’est le réveil, dernier acte de la sombre tragédie ; c’est l’inutile révolte d’une chair déjà vaincue dont le rire maudit et ses variantes expressives imitent les dernières palpitations L Dans cette conscience qui agonise lentement, la Plainte du Sauveur chante encore — écho de plus en plus faible d’une suprême aspiration tout près de s’évanouir 2 . Mais bientôt la conscience morte ne compatira plus à la douleur céleste, le moi sera anéanti, l'ême domptée par le charme infernal ne se tournera plus vers la grâce divine, et ce qui fut un être libre, ne gardant
1 Part, ail., p. 101, m. 6 et suiv. ; part, ang.-all., p. 110, m. 11 et suiv.
* Part, ait., p. 103, m. 7-9, et p. 109, m. 7-15; part, ang.all., p. 112, m. 12-15, et p. 118, m. 12 et suiv.
HYPNOTISME ET SORCELLERIE
de sa liberté que la décevante illusion, ira se perdre parmi les énergies fatales, esclaves de la nécessité, semblable à la pierre que Ton jette dans le gouflre et dont rien ne saurait arrêter le mouvement, mais inquiétant et singulier mystère — à une pierre qui croirait consentir îi sa chute et s'imaginerait 1,’auteur de l’inévitable attraction.
Ainsi que nous l’apprend Klingsor au cours du dialogue, pour rendre à l’envoûtée la possession d ellemême, il faudrait qu’elle rencontrât l’homme capable de lui résister. Mais hélas ! tous sont faibles dans ses bras. Seul le sorcier n’a rien à redouter de ses caresses ; le motif de sa force est connu .
— Je suis ton maître !
— Et par quel pouvoir ?
— Ab ! parce que sur moi ta propre puissance est vaine !
— Ah ! Ah ! tu es chaste?...
On devine reflet produit par une plaisanterie de ce genre sur un homme qui se trouve dans 1 état de Klingsor. Il croit ouïr l’enfer ricaner à ses oreilles :
— Furchtbare Noth!
Encore ce mot Noth qui plaît tant à Wagner et traduit dans son langage l’idée de sombre détresse et d’implacable destin !
Mais le renégat a de quoi se consoler et se venger. il sait punir qui le méprise ! N’a-t-il pas ruiné la race du pur, du héros, du saint qui jadis le repoussa?
UN PÈLERINAGE A UAVREUTR
Sans autre espoir qu’une attente stérile, son ennemi languit dans la torture, et lui, lui, il le sent, bientôt le Gral sera sa proie !
, Ne dirait ' on pas des géants qui tentent d’escalader 1 Olympe ? ou de Lucifer qui rêve de chasser Dieu du paradis? Fiction mythologique ou révélation chrétienne, n est-ce point toujours, sous des formes diverses, l’éternelle aspiration des ténèbres vers la lumière et le suprême hommage rendu au bien par
le mal qui voit dans sa conquête l’unique chance de bonheur?
A la pensée d’être maître du ciel, Klingsor rageusement exulte :
Ha ! Ha ! Il était à ton goût, Amfortas, le brave que je te confiai ?...
G est son tour de railler maintenant, tandis que, sardonique, le motif de la blessure se moque, lui aussi 1 . 9
— Ha! pour te rendre libre, il faut te résister 1 Essaie donc avec celui qui approche !...
Du haut de l’escalier magique, le démon plonge par-dessus la muraille un avide regard et, d’un geste cruel, montre à Kundry sa future victime qui, insouciante et folle, accourt se jeter dans ses bras :
Ha ! Ha ! 11 est beau, le jeune homme !
Certes, il doit être beau ! On le devine, on suit
Paît. all.,p. 108; part ang.-ail., p. 117.
HYPNOTISME ET SORCELLERIE
par la pensée chaque progrès de son triomphe. On entend ses flèches siffler. Aucun obstacle ne l'arrête. Sans autre guide que l’instinct qui fait les demidieux, assoiffé de combats, en quête d’aventures, étourdiment, pour se jouer, il franchit les remparts de la tour diabolique comme naguère il s’égarait dans le royaume de la Foi. Alors il tuait les oiseaux. La chasse d’aujourd'hui est plus |digne de sa prouesse ; car ses traits, au lieu de troubler les chastes tendresses d’un cygne, n’interrompent rien moins que les amours infernales dans tout le feu de leurs cyniques ébats. Alerte, soldats de Klingsor ! Debout ! Défendez vos femelles î Sus à l’assaillant !... La garnison se précipite... Le fou est seul contre une armée... Mais il est le fils du Destin ; il est Siegfried, il est Hercule; il est plus que tous ces aïeux, car son destin s'appelle Providence ; il disperse la garnison, il la pourfend, la taille en pièces ; Ferris — un fameux — perd ses armes, les autres fuient lâchement; lui, debout sur la muraille, fièrement il contemple son œuvre... Oui, il est beau, si beau que Klingsor applaudit ! Les vaincus, il est vrai, sont ses hommes. N’importe, ce sont des chevaliers — qui sait? peut-être d’anciens frères condamnés à partager sa révolte et sa damnation ! Qu’elle le serve ou le combatte, il l'exècre, cette engeance qui n’a pas voulu de lui! Puisse le fou la détruire!... Et ensuite Kundry se chargera du fou..
Un vent de brutalité souffle sur cette scène. Le
Rittmotiv galope 1 . Tout est carnage et barbarie. Kundry ne gémit plus. Ce spectacle, elle aussi, la passionne... Tout à coup, comme impuissante à se contenir plus longtemps, elle part d’un éclat de rire dont le terrible crescendo aboutit à un cri qui n'a plus rien d’humain, et son corps disparaît dans le gouffre avec son cortège de bleuâtres vapeurs...
Voilà la tour dans les ténèbres. Seul le reflet fantastique des étranges clartés du ciel brille dans cette nuit où voltigent de sonores visions. Maintenant la lutte est finie. A la bagarre symphonique succède un chant de triomphe : c’est le motif de l’innocent qui entonne un air de bravoure tout vibrant d’une chaude et juvénile ardeur. Le motif delà prophétie lui donne la réplique 2 : on dirait que la promesse divine monte avec le fou à l’assaut de l’enfer. L’heure du vrai combat a sonné pour Klingsor :
— Hé I Kundry!... Quoi? déjà à l’ouvrage? Ha! Ha ! Le charme opère !...
Allons, tout est pour le mieux. Et le renégat satisfait, ne doutant pas de sa revanche, s’évanouit avec son laboratoire pour faire place à ses jardins.
* Part, ail., p. 111 et stiiv. ; part, tfn^.-all., p. 120 et suiv.
* Part, ail., p. 113 ; part, ang.-all., p. 122.
LES FILLES-FLEURS
Les voici, les suaves parterres où croissent les femmes exquises dont le parfum empoisonne les héros vierges du Gral. Les fleurs animées s’avancent; elles sortent du sein des bosquets aux splendeurs orientales...
/ Décor célèbre parmi les wagnériens. Us en ont fait des descriptions lyriques. Je le regrette pour moi, mais je ne puis me mettre à leur diapason. A mon sens, la couleur n'est pas ici la digne émule du poème et de la symphonie ; elle n’a pu les suivre dans leur vol gigantesque ; le coup d’aile lui a manqué. Cet étalage végétal, tout heurté, tout violent qu’il est, ne fend pas les chaudes ivresses de la nature tropicale baisée par le soleil en rut. L imagination fait tort au machiniste ; l’œil ne voit pas l’équivalent de la magie qui enchante l’oreille ; la grandeur du musicien écrase ses compagnons d art.
UN PÈLERINAGE A BAÏREUTH
Le vêtement des Fleurs laisse aussi à désirer. Elles ne leur siéent pas très bien, ces longues feuilles plates qui se collent contre les cuisses, comme les peaux de ligue d’Ève honteuse de sa nudité. On voit que le couturier habite la Bavière ; sa coupe est un peu lourde ; ses clientes gagneraient à demander les services de quelqu’un de nos praticiens dont le ciseau, plus léger, comprendrait mieux la parure qui convient à leur génie. Expliquons-nous. Je ne leur conseille pas de se déguiser en danseuses. Il ne s’agit nullement d’amuser la manie vieillotte d’un abonné ramolli de l’Eden ou de l’Opéra. Non : les Fleurs sont cantatrices ; elles ne sont pas ballerines ; leur fête est celle des parfums, et non pas celle des maillots. Mais on peut être fleur, une fleur très sérieuse sérieuse, cela va sans dire, au point de vue musical et garder tout de môme un brin de coquetterie. Surtout quand on a pour métier de seduire les Reine Thor. Le jour où les séductrices se trouveront transplantées sur une scène parisienne, je crois que décor et costumes n’auront pas à le regretter. L Allemagne a la profondeur ; la France a le bon goût. Lorsque le goût français habillera à sa manière les conceptions écloses dans le cerveau germanique, vous verrez quelle flore à la fois gracieuse et superbe embaumera le Théâtre de l’avenir !
Elles ne sont d’ailleurs pas laides, les collaboratrices du renégat Klingsor. J’entends celles qui les
LES FILLES-FLEURS
incarnent, toutes personnes de marque acceptant avec modestie un simple rôle de choriste pour avoir l'honneur de porter au drame sacré le double tribut de leur charme et de leur talent. Je n y prêtais alors qu’une attention distraite : l'espèce des Gretchen devait être si riche et j’admirerais dans leur serre des spécimens si variés! C'est un avant-gout, un horsd'œuvre, me disais-je. Ilélas! C’était tout le menu. De tous les plats qui ont suivi, pas un n’était supportable : tous assaisonnés de lorgnons, quelquefois même de lunettes ! Au moins, à Bayreuth, rien ne cachait les yeux — de jolis yeux en faïence, comme tous les yeux d’Allemandes, et faisant de louables efforts pour pétiller de malice, autant que des yeux en faïence sont capables de pétiller. Somme toute ? impression agréable. Il n’y avait qu’une tache — il y a toujours une tache ; c'est même peu pour des fleurs qui sont filles, mais c’est trop pour des Filles- Fleurs — les pieds. Oh ! les vilains pieds tudesques ! Pourquoi donc nos voisines ont-elles des pieds pareils ? En souvenir de l’empereur Charlemagne ? C’est pousser un peu loin l’imitation du monarque dont les érudits d’outre-Rhin font un Kaiser germanique, bien que son plaisir favori consistât à sabrer les Germains.
Mais qu’importent ces détails lorsqu’on écoute les voix ?
Les sémillantes corolles, qui pour mépriser l’amour n’ont pas les motifs de Klingsor, pleurent leurs amis
UN PÈLERINAGE A BAYREUTU
perdus. Quelle exquise tristesse! C’est le chagrin des Fleurs en deuil de leurs voluptés. L’harmonieux désespoir s’épanche en larmes mélodiques dont le torrent ruisselle dans l’orchestre L
Voici l’auteur du mal ! Le voici, l’assassin qui vient en étourdi se jeter dans les colères ! Il s’arrête étonné; son leitmotive en perd le souffle 2 ...
— lia î cruel ! lui chantent les veuves ; pourquoi tuer nos amoureux ?
Le fou s’en tire au moyen d’un compliment qui vraiment pour un fou n’est pas trop mal tourné :
— Aimables filles, pouvais-je ne point les tuer, quand ils me défendaient d’approcher de vos charmes ?
Voilà les fleurs consolées. Il n’en faut pas davantage. Leurs regrets n’ont pas même duré ce que durent les regrets d’une rose. Un assassin qui les console n’est plus un assassin.
Reste un problème à résoudre. Lui n’est qu’un ; elles sont beaucoup. Comment faire ? La plus jolie aura le prix. Un tournoi délicieux s’engage :
— Viens !
— Viens !
— Je veux être ta fleur !
— Donne ta bouche à mes baisers !
— Non ! Moi ! Je suis la plus belle !
1 Part, ail., p. 120 et suiv. ; part, ang.-all., p. 129 et suiv
1 Part, ail., p. 129, dernière mesure, etp. 130; part, ang.all., p. 138, dernière mesure, et p. 139.
LES FILLES-FLEURS
— Non ! Moi !
— Moi !
— Moi !
C’est un concours de parfums. Les effluves chantants se répandent à flots dans la nuit du Théâtre de Fêtes. ïl faut un prédestiné pour repousser un tel assaut. Que fûtes-vous, dites-moi, tentations de saint Antoine, auprès de cet enivrement ? Le regard d’un anachorète triompha des deux grandes fillasses qui s’en consolent chaque jour en mettant à mal tant de peintres ; mais ses oreilles et son nez auraient-ils pu résister à ces corolles féminines dont les senteurs mélodieuses exhalent un désir d’amour? Tout à l’heure, on entendait la menace de Satan; on en écoute, à présent, les caresses. Encore une fois, les planches s’évanouissent ; actrices, pièce, décor, tout redevient vision ; la couleur de l’impossible prend le ton de la vérité ; chez Klingsor comme chez Titurel, au mauvais comme au saint lieu, le réel cède à l’extase... Oh ! le sublime virtuose qui peut, de la sorte, à sa guise jouer du Ciel et de l’Enfer !
Par bonheur, le fou est mieux trempé que le public. Son chaste bouclier le protège. On a beau lui moduler, avec un luxe éblouissant, de variantes symphoniques :
Nous ne jouons pas pour de l’or;
Notre unique salaire est l'amour.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTU
Ce désintéressement incroyable qu’on ne trouve que chez Klingsor n’émeut pas outre mesure un cœur trop peu au fait de la pratique journalière pour goûter la saveur originale de pareilles propositions. Il sourit bien une minute à ces plantes folâtres qui n’appartiennent pas à la famille des sensitives et dont les joyeux pétales effleurent ses joues candides :
— Combien douce est votre haleine ! Vous êtes donc des fleurs ?
— Nous sommes la parure et la senteur du jardin.
Mais à ce gracieux dialogue se bornent ses concessions; et lorsque les amoureuses, excitées par le prix du concours, se le disputent de trop près, formant comme un gros bouquet autour du jeune garçon, d'un mouvement impatienté celui-ci se dégage, tandis que son leitmolive, se dégageant lui aussi, étouffe la mêlée des parfums symphoniques sous un refus mâle et vibrant
Les Fleurs ont perdu la partie ; le fou triomphe de leurs charmes.
Mais ce n’était qu’une escarmouche ; la lutte n’est pas finie.
— Parsifal !,..
Des profondeurs du parc magique nous arrive, avec
Part, ail., p. 156; part, angl.-all., p. 166.
LES FILLES-FLEURS
un accent qui rappelle la prophétie, ce nom articulé pour la première fois l . Qui le prononce ?
L’ombre mystérieuse d’un bosquet voisin, sous la douce impulsion qui en écarte les branches, laisse apparaître peu à peu une sorte de verdure mouvante où la langueur d’un corps de femme se trouve mollement étendue. Cette femme, dans l’esprit du poète, est belle comme la beauté. Son vêtement est le costume indescriptible d’un habitant de la légende. Sa voix impose silence a tous les échos du jardin. On ne reconnaît pas Kundry ; mais on devine que c’est elle. C’est la générale en chef de l’odoriférante armée. Elle a revêtu ses atours et sa figure de combat. Encore une métamorphose ! Elle en est à sa troisième. L’étrange messagère à la flottante chevelure, le fantôme vêtu de bleuâtres vapeurs, sont devenus la souriante image des voluptés charnelles. La vraie bataille va s’engager. Quel en est le plan stratégique ? Suivons-le avec attention ; car il nous vaut une des scènes dramatiquement parlant les plus belles qui soient dans l’œuvre de Wagner et même de n’importe qui.
Kundry, impérieuse et brève, congédie ses folles sœurs dont la troupe moqueuse s’enfuit et disparaît dans la joie d’un éclat de rire à l’adresse de l’inno- * cent. Elle a vite compris, la séductrice experte en son
1 Part, ail., p. 157 ; part, angl.-all., p. 1®7.
UN PÈLERINAGE A BATREUTII
métier, qu'aux sens robustes d’un corps vierge non encore ébranlé par les secousses du désir, les amorces \ulgaires ne suffisent pas. Il faut une aiîaque plus perfide et plus savante. Il faut dompter cette énergie, amollir cette rude écorce qui ne laisse pas pénétrer Je tiède parfum des baisers. Pour suborner la chair, il faut dominer 1 âme ; et, pour dominer l'âme, faire appel à des charmes nouveaux, puisque la magie ordinaire a épuisé ses artifices.
Kundry croit posséder le secret de la victoire. Son talisman s appelle la pitié. Le fou pleura, lorsqu’il tua le cygne ; les reproches de Gurnemanz triomphèrent de son courage, et la vision de sa mère expirante 1 accabla sous le poids du malheur. Quelles ne seront pas ses larmes et sa faiblesse, lorsqu’on grandira devant lui tout le spectre de son passé ? Sans doute, alors, sa volonté s’abîmera dans sa douleur et sa force défaillante ne repoussera plus les caresses.
Ainsi raisonne Kundry. De là son attitude, sa méthode, son langage. Le but ne change pas, l’objet reste matériel ; mais les moyens se spiritualisent. A la lutte physique et brutale, dont un prestige harmonieux nous voilait la crudité, succède une lutte morale, une lutte intellectuelle dont les péripéties, les évolutions successives, d’abord provoquées par Kundry, ensuite dirigées par un fatum supérieur, nous découvrent les profondeurs de la conscience humaine et fournissent à la logique passionnée du leitmotive Toc-
LES FILLES-FLEURS
casion de faire vibrer la plus merveilleuse analyse qu’ait jamais poursuivie, ciselée dans, ses moindres détails, la psychologie sonore de l’orchestre wagnérien. Je ne sais si cette page est le bijou du musicien. Elle est à coup sûr la merveille du dramaturge ; jamais il n’a mieux fait ce qu’il a voulu faire ; jamais il n’a plus nettement rompu avec lopéra pour réaliser le rêve de son génie créateur ; ceci n’est plus le chant, ceci est le dialogue ; c’est la parole avec ses forces, ses clartés et ses concisions, la parole qui discute, réfute, persuade, mais la parole agrandie, pénétrée, transfigurée par le mirage éblouissant de 1 atmosphère symphonique où elle puise un souffle inconnu jusqu’alors.
— Parsifal !...
Les lèvres de l’enchanteresse ont déjà nommé le fou de ce nom qui réveille en son cœur tout un monde d'échos assoupis. Il entend, lui semble-t-il, la voix lointaine de sa mère et cherche à ressaisir la trame d'un rêve à demi effacé. Sa mémoire évoque un fantôme... Kundry, perfidement, favorise l’évocation ; elle fixe l’image flottante, en arrête les contours indécis. Ecoutez le portrait musical : dans ses lignes anxieuses où palpite l’inquiétude, vous avez reconnu le plein développement de la brève et touchante esquisse déjà dessinée par l’orchestre. C’est bien le soupir pénétrant, c’est bien le contour angoissé de la caresse mélodique, c'est bien la nerveuse étreinte et
UN PÈLERINAGE A BAYREUTO
son enlaçante harmonie. C’est le portrait de Herzeleide 1 .
La ressemblance est frappante. Herzeleide, je l’ai dit,signifieCœur-Douloureux.Toutdans sonâmeétait douleur. Gamuret, son époux, avait péri dans quelque tragique aventure dont le souvenir la menaçait toujours. Poursuivie par cette vision, elle n’avait qu’une pensée, un but, préserver son fils d'un destin semblable. « Ses soupirs veillaient le sommeil » du cher petit être, et « la chaude rosée de ses larmes l’éveillait au matin ». Elle l’élevait solitaire, loin des armes et des combats. Quelle attente fiévreuse lorsqu’il s’attardait dans sa course ! Quelle joie délirante lorsque, partie à sa recherche, enfin elle le retrouvait! Un soir, hélas I elle perdit sa trace. Longtemps elle attendit, jetant ses cris d’appel aux échos du voisinage, jusqu’au jour où sa plainte épuisée vint expirer sur ses lèvres. La douleur avait brisé son âme... Ainsi mourut Cœur-Douloureux...
Tel est le récit de Kundry qui dans ses mystérieux voyages a vu tant de choses et qui, Gurnemanz l’a déclaré au premier acte, ne ment jamais.
Le fou demeure anéanti. L'épopée maternelle a déchiré le voile; il aperçoit son destin. Un vertige le saisit, des sensations inconnues le terrassent et il s’en
1 Part ail., p. 165-109 ; part. angl,-ail., p. 175 -179. V. supra , p. 115, note 1.
LES FILLES-FLEURS
va tomber, inerte, au pied de la couche embaumée. Il mesure, en ce moment, le fond de la misère humaine. Sa mère est morte pour lui et il ne le savait point! Son regret est le plus atroce qui déchire icibas : aimer trop tard ce qui n'est plus, songer que c est irréparable et qu’on ne reverra plus, non, jamais plus, pour puiser le pardon sur sa bouche, 1 être qui dort dans l’effroi du tombeau...
— Malheur! Malheur! Qu'ai-je fait?.. Où étaisje ?.. Mère !.. La plus chère, la plus douce des mères !.. Ton fils... ton fils devait-il être ton meurtrier ?... O fou ! Faible fou vacillant ! Où errais-tu pour l’oublier ainsi? L’oublier !.. Ah !.. Ainsi... l'oublier !.. Fidèle... douce mère !..
Voilà l’horrible souffrance qu’exhale l’infortuné *, et son gémissement trouve un écho discret dans une élégie symphonique qu on appelle, je crois, le second motif d'Herzeleide, mais qui est plutôt le motif de l’inextinguible remords légué au cher meurtrier par la pure et douce victime 1 .
— Ma mère!.. Ma mère!.. Pouvais-je t’oublier?.. Ah! que n’ai-je pas oublié?.. Tout en moi n est que lourde folie!..
Les saintes notes de la lance soulignent cette amer-
1 Tart. ail., p. 169, dernière mesure, et p. 170; part, ang.all., p- 180, m. 9 etsuiv. et p. 181. Comp. part, ail., p. 168,
UN PÈLERINAGE A BAYREÜTII
tume K C’est le langage de la Croix qui au-dessus du repentir fait planer la divine douleur: c’est le réveil de la pitié qui remporte un second triomphe, préparé par le premier, et partant plus décisif sur le sauvage égarement de la barbarie naturelle*.
Cette victoire du cifel, Kundry croit la faire sienne, et la douce émotion, source ordinaire du salut, elle se flatte de la changer en source de perdition. Tout marche au gré de ses vœux. Son plan se réalise. Lame du fou, il est vrai, s’envole bien loin d’elle; mais son corps gît, sans force, à ses pieds. Et c’est le corps qu’il lui faut pour préparer la blessure. Déjà elle le possède. Encore une illusion, et cette chair devient sa proie. Elle l’attire sur sa couche, l’enlace de ses bras nus, le brille de son haleine, et, avec des mots perfides, sous lesquels murmure tout bas le Thème de la Magie sournoisement entremêlé aux leitmotives d'Herzeleide 2 , elle s’efforce d’achever la fatale confusion : Parsifal a soif d’expier ; pour transformer son remords en désir, elle prête au désir la couleur de 1 expiation. Qu’il imite sa mère : elle aima quand, jadis, pour lui donner la vie, son ardente passion inondait Gamuret de sa flamme... Qu'il aime à son tour maintenant... Qu’il aime, pour dissiper la folie qui l'aveugle...
1 Part, ail., p. 171, ni. 5-9$ part. ang.-all., p. 181,dernière mesure, et p. 182, m. 1-4.
* Part, ail., p. 172; part, ang.-all., p. 183.
LES FILLES-FLEURS 179
Le premier baiser d’amour va s’offrir à ses lèvres comme la bénédiclion suprême de la morte adorée !..
Ce baiser, Kundry le lui imprime, voluptueux, pénétrant, sans fin, tandis que, du fond de l'orchestre, des harmonies lentes, pâmées, redisent les langueurs de l’invincible enchantement *...
Soudain, la Magie tressaille ; un obstacle l’arrête; un motif ennemi lui barre le chemin ; la Cène vibre; la Plainte du Sauveur éclate ; entre elle et le bruit d’Enfer, comme entre Dieu et Satan, une lutte indicible s’engage ; tout cela frémit trois mesures 2 ; un accord éperdu y met fin. Parsifal s’arrache à l’étreinte ; d’un bond, il est debout ! Ses mains compriment son cœur; un cri, qui remplit la profondeur du drame, s’échappe de sa poitrine :
— Amfortas ! La blessure !
Oui, la blessure du malheureux Amfortas ! Il la comprend maintenant ! Il sent là son ardeur qui dévore! Elle saigne en lui-même! Elle coule dans son propre sein ! A son tour d’en chanter les tortures !...
Ses effusions haletantes, son désespoir, ses prières, reproduisent, avec une autre allure qui en fait une chose nouvelle, les phases successives des lamentations d’Amfortas. C'est le même élan poétique, c’est
1 Part, ail., p. 173, 2 e ligne; part, an g.-ail., p. 184,1'Migne. * Part, ail., p. 173, m. 14-16; part, angl.-all., p. 184, in. 9-11.
UN PÈLERINAGE A RAYRELT11
la même poussée musicale, complexe et limpide à la fois. En voici tous les éléments : le rire de Kundry, l’accord de la blessure, rapide comme un frisson, aussitôt commenté, expliqué par chacun des motifs exprimant la souffrance morale, le désir, la chair affolée, le motif de la Magie — l'esclavage du péché, — le rittmotiv — la révolte de la corruption naturelle, — et, dominant ces ténèbres, le radieux éclat du repentir chrétien qui emprunte à Jésus la formule de sa douleur.
La vision «de la Cathédrale se dresse devant Parsifal : le calice étincelle... Toutes les âmes se plongent dans les délices du salut... Seul, debout, le coupable reste en proie au tourment qui ne veut pas céder... L'appel du Seigneur outragé, retentit dans le sanctuaire : « Sauve-moi ! Rachète-moi ! » Et lui, le fou, lui, le lâche, il n’a rien entendu !...
Parsifal se jette à genoux, les mains jointes levées au ciel, et, comme pour Amforlas, la prière de la lance, pénétrante péroraison, étend sur l'effroi du pécheur sa sérénité douloureuse 1 ...
Nous voici au cœur du drame. La raison psychologique de ce qui va maintenant arriver se trouve dans cette remarque du discours de Pascal sur l’amour — si tant est que Pascal ait jamais écrit ce discours : « L’on ne peut faire semblant d’aimer que
* Part, ail., p. 174-179 ; part, ang.-all., p. 185-190.
LES FILLES-FLEURS
l'on ne soit bien près d’être amant. C’est quelquefois un jeu auquel les dames se plqisent. Mais quelquefois, en faisant semblant d’avoir compassion, elles l’ont pour tout de bon. »
Kundry vérifie pour son compte l’exactitude de cette observation. Elle a simulé un amour ; à cette heure, elle l’éprouve. Elle l’éprouve d’autant plus que Parsifal lui résiste, et que le seul dédain de l’homme irrite les sens féminins au point de changea une feinte en l’ardeur d’une affection vraie. Plus le Reine Thor lui opposera de refus, plus elle le poursuivra de sa passion grandissante. Désormais, ce n’est pas la cause de Klingsor, c’est la sienne qu’elle défend. Elle le veut, il le lui faut, ce héros qui défie les charmes auxquels tous les autres succombent !...
Comme ces filles-fleurs ressemblent aux filles d’Ève ! Quelle analogie frappante entre la « Zauberweib » et les « dames » dont parle Pascal ! Kundry pense, agit, souffre, palpite à l’instar des femmes réelles. C’est par là qu’elle nous émeut; on sent quelle nous appartient. Il plaît à la nature de reconnaître son visage dans les traits du surnaturel. Cette étrange alliance de la vie et du rêve, du mythe et de la passion, n’est-elle pas la marque du Merveilleux wagnérien, ce Merveilleux naturaliste qui revêt l’impossible des couleurs de la vérité et donne la fiction pour cadre aux douleurs et aux joies humaines ? Sur la montagne du Gral, dans les jardins
182 UN PÈLERINAGE A BAYREUTII
de Klingsor, on pleure, on prie, on maudit, on espère de meme que dans nos vallons ou dans l’étendue de nos plaines; la chair des prédestinés qui vivent des rayons du calice frémit comme nos chairs mortelles, et nos remords, étouffés dans l’ombre de nos églises, tressaillent lorsqu’ils entendent les lamentations d’Amfortas. Ils sont tout près de nous, ces habitants de la légende. Ils ont vite franchi la distance qui sépare leurs demeures enténébrées ou radieuses du théâtre de Bayreuth. Vraiment, pour eux, « le temps est de l’espace » ; sans bouger, ils viennent à nous ; pareils aux dieux d’Homère, ils restent dieux, mais se font hommes, et nos esprits, ensorcelés par la magie du poète, saluent avec admiration la faiblesse et l’angoisse de l’homme dans la grandeur et dans la majesté du dieu.
Au point de vue musical, l’état d’ame de Kundry, son désir, luxurieux mais vrai, se traduit par un motif 1 qui va conformer son allure à la marche du nouveau sentiment. Il en suivra pas à pas les étapes successives. Au début, comme lui encore mal assuré, il murmure humblement, lentement, la transformation qui s’opère, tandis que celle dont il avoue le trouble, s’approche avec douceur de Parsifal toujours agenouillé. Elle incline vers lui sa bouche
4 Part, ail., p. 179, déni, ligne; part. ang.-all.,p. 190, mu 12-14.
LES FILLES-FLEURS
ardente. Le Reine Thor. la regarde avec terreur; il évoque le passé, il reconstitue la scène :
— Oui, cette voix, ainsi elle l’appela!... Et es regard, je le reconnais bien, ce regard qui lui souriait !... La lèvre, oui, elle palpitait ainsi !... Ainsi la tête se relevait avec audace!... Ainsi flottait la souriante chevelure !... Ainsi le bras enlaçait le cou!... Ainsi la joue flattait doucement son visage !... Avec la tourmente de toutes les douleurs réunies, sa bouche lui baisait le salut de l’âme !... Ah ! le baiser !...
Il se relève et, d'un geste de dégoût, sa main écarte l’enchanteresse.
Alors, Kui\dry éclate. Le motif de son amour, tout à l’heure discret, hésitant, s’échauffe, s'anime, s’enfièvre, et sa passion, exaspérée parle mépris, amène dans l’orchestre une formule expressive qui s’offre, implore et supplie L Elle invoque la pitié ; elle raconte son martyre, le supplice, l’horrible supplice qui, dans le sommeil, dans la veille, la torture affreusement, et, ouvrant à Parsifal la profondeur vertigineuse de son mystérieux destin, elle lui dévoile le crime qu elle expie dans le délire de son ricanement sans trêve :
Jadis, le divin Rédempteur la rencontra sur son chemin. Il posa un regard sur elle...
4 Part, ail., p. 182, m. 8 et 9; part, angl.-all., p. 193, m. 3 et 4. r
UN PÈLERINAGE A BAYREUTJI
Oh ! le mélodieux regard ! On le voit, tant l’orchestre le décrit avec expression 1 ! Il est fait d’un écho — ou d’un pressentiment du motif de la Gène, s’il précéda le suprême repas. Longuement, éperdument, il s’attache à la pécheresse ; il lui fouille le cœur!... Ainsi, au lendemain de la nuit d’agonie, quand l’aube du jour funeste éclaira le mont des Oliviers, le Christ dut regarder Judas en murmurant cette phrase : « Mon ami, qu'êtes-vous venu faire ici ? »
Et, au lieu d’éclater en sanglots, la pécheresse a ri ! Et Lui, le Sauveur renié, bafoué, il a continué sa route, laissant l’écho douloureux de sa plainte ! Et, depuis cet instant maudit, la Juive qui ferma son âme à la rosée céleste, altérée, desséchée, oublieuse des larmes, du repos et de la prière, s en va, cherchant de monde en monde le regard qu’elle a blasphème ! Et de la sorte elle ira, poursuivie par la fureur du rire, en proie aux charmes de Klingsor, « ne pouvant rien de bien », comme elle dit au premier acte à cette heure d’angoisse où, près de redormir 1 innomable sommeil, elle garde de sa conscience juste ce qu il en faut pour la sentir qui lui échappe, condamnée à la haine, vouée au désespoir, incapable d’autre chose que de « rager, crier, gronder », jusqu’au jour où un sauveur, image du Messie divin,
4 Part, ail., p. 184; part, ang.-all., p. 195.
LES FILLES-FLEURS
l’affranchira de la nuit infernale et lui permettra de monter vers la lumière du salut !
Ce sauveur, il est là, devant elle ! C’est à lui qu’elle aspire ! Elle le reconnaît ! Un seul de ses baisers serait la délivrance î Oh î qu'il l’étreigne en ses bras une heure, seulement une heure, et son âme sera guérie ! Et lui, il la repousse ! Le cruel ! Il n’a donc de pitié que pour les autres? Sa mission libératrice ne s’étend pas à tous?...
De même que, plus haut, les motifs d’Herzeleide prêtaient un langage hypocrite aux séductions de la magie, ici les motifs du Calvaire colorent de leur sainte tristesse les souffrances impies de la chair. C’est le délire du désir se prenant pour la pénitence. Kundry devient le jouet de ses propres artifices, et, victime de l’illusion que, pour perdre le Heine Thor , elle-même essaya de créer, elle confond, dans sa démence, avec l’ardeur du repentir le feu qui la dévore, et tend sa lèvre à la luxure comme au baiser de rédemption l .
Mais c’est en vain que l’Enfer épuise sa tactique ; le Heine Thor triomphe ; la mâle vigueur de son leitmotive étroitement uni aux harmonies du Gral 2 célèbre l’indissoluble alliance du Christ et de son élu, et contre les accords robustes où vibre le soldat
4 Part, ail., p. 185-188; part, ang.-all., p. 196-200.
* Part, ail., p. 192, dern. mesure, et 193, m. 1, 13 et 14; part, ang.-all., p. 205, m. 1,2, 14 et 15.
UN PÈLERINAGE A BAYREUT1I
de la Foi vient expirer le souffle de la caresse harmonieuse qui, souvenir déjà lointain d’un enchantement déjoué, promet au chaste fou la puissance divine pour prix du baiser rédempteur 1 .
— La rédemption n’est qu’à un prix : indiquer le chemin qui mène vers Amfortas.
Telle est la réponse calme et ferme de Parsifal.
Ce nom d’Amfortas exaspère Kundry. Elle se grandit devant elle, la vision du malheureux auquel elle a légué son rire ! L’orchestre ricane avec rage, le rittmotiv se déchaîne 2 ... Pourtant, une fois encore, le désir débordant se contient, s'attendrit dans une offre suppliante 3 . Mais un refus inexorable le replonge dans sa fureur. Alors, il n’espère plus rien, il maudit, il blasphème, il jette des sorts funestes sur les routes, sur les sentiers qui peuvent conduire au Gral ; le mélodieux parfum qui, lorsque le fou arriva, s’épandait en effluves chantants, se change en un râle hystérique qui rugit des imprécations ; c'est la fille-fleur en délire...
Klingsorentend ces clameurs; il prend pour l’éclat du triomphe l’appel de l’agonie; il accourt; terrible-
1 Part, ail., p. 191, m. 10 et suiv. et p. 192; part, ang.-all., ji. 203, m. 10 et suiv. et p. 204.
* Part, ail., p. 194 et suiv. ; part, ang.-all., p. 206 et suiv.
3 Part, ail., p. 195, m. 19-20,et p. 196, m. 1-7; part, ang.all., p. 208, m. 3-12.
LES FILLES-FLEURS
ment il apparaît sur la scène et dans l’orchestre; il agile la lance; il croit l’ennemi vaincu, et, de même que, jadis, contre le roi Amfortas, il la brandit contre le fou. Sous la diabolique impulsion elle vole... mais elle n’a de blessures que pour les chairs flétries et, respectant le corps vierge, elle s’arrête et plane audessus du héros.
Celui-ci la prend doucement; elle est devenue sa conquête ; avec le fer sacré il fait le signe de la croix... Aussitôt la nature frémit, la foudre éclate, Kundrv tombe terrassée, le jardin se transforme en désert, le motif des fleurs tournoie comme dans un abîme au fond duquel il disparaît Klingsor, sa tour, son royaume, tout s’est évanoui... Les bruits d enfer s éteignent...
Parsifal s’éloigne tenant la lance à la main. Au moment de quitter ces ruines, il hésite et se retourne versKundry inanimée :
Tu sais le seul endroit où nous devions désormais nous revoir, dit-il.
Kundry par un suprême effort tend vers lui ses mains défaillantes. Mais sa muette réponse est commentée par l’accord spasmodique où vibrent tant de douleurs, suivi des harmonies de la plainte divine. Parsifal continue sa route. Et, tandis que le vainqueur disparaît à l’horizon, l’écho de la voix de Jésus,
^ kb L'N PÈLERINAGE A BAÏREUTI1
1 écho de la miséricorde, plane, vision céleste, sur l'horreur de ces lieux désolés <...
Mantegna a peint une allégorie saisissante :
G est au milieu d’un paysage tel que lui seul en a vu. De petits nuages drôles déroulent dans le ciel bleu leurs blanches frisures. Des arcades majestueuses s arrondissent en demi-cercle autour d’une sorte d’étang dont l’eau dort un morne sommeil. A leurs pierres s’agriffent des verdures très sombres et les mille fantaisies d’une flore que la science n’a pas classée. A gauche, les arcades masquent la porte d’une grotte dont les profondeurs pénètrent dans le rouge inquiétant d’un rocher. Le digne gardien de cet antre est un arbre dont la poussée simule une forme féminine et au tronc duquel s’enroulent des banderoles où la Providence a inscrit ses desseins. De 1 ombre de la grotte sortent des êtres sans nom, poussés vers l’étang par un archange en fyabits de bataille. Ce sont les vices qu’il va noyer. Sa lance a décrit dans l’air le signe de la rédemption ; l’enchantement a pris fin, l’illusion s’est évanouie; et les voilà qui apparaissent dans leur réalité hideuse, dans leur sinistre nudité. L’Ignorance au front bouffi est portée à bras-le-corps par l’Avarice aux mamelles flétries et par l’Ingratitude au regard chargé de haine. Une noire guenon se retourne effarée; des sachets
* Part, ail., p. 201 ; part, ang.-all., p. 214.
LES FILLES-FLEURS
pendent autour d'elle : c’est la Fraude et ses sacs de voyage qui contiennent les germes de toutes les catastrophes. L’Inertie, vêtue d'une chemise en lambeaux, et coiffée d'un bonnet dont les déchirures livrent passage à des mèches comme celles qui longtemps adhèrent au crâne des morts, tire par une corde la Paresse dont les moignons au lieu de bras, les yeux de cadavre et le double menton affaissé sur l’énorme poitrine flasque défient les imaginations plastiques du plus expressif cauchemar. Au milieu de ces épouvantes, escortée d’une troupe de satyres aux pieds de bouc, une femme « belle comme le péché » — le seul péché dont l’aspect reste beau dans cette déformation générale — Yénus aux cheveux d’or, aux bras cerclés d’un métal enrichi de rubis et d’émeraudes, aux voluptueuses blancheurs que déshabille un voile flottant, appuie la plante de ses pieds sur le dos frémissant d’un centaure — la bête humaine dont la croupe frissonne sousle plaisir... Et l’archange radieux les pousse tous dans la mare où l’on sent qu’ils vont s’engloutir dans l’horreur de la vase sans fond...
Ainsi ont disparu, sous lesigne d’un autre archange, les enchantements de Klingsor. Nous n’avons pas, Dieu merci, sur la scène l’effroyable défilé auquel Mantegna s’est complu. Mais le néant étend sa main sur ce qui fut le désir et l’ivresse. Et cette plainte divine qui chante la rédemption, ce fer sacré qui arrache sa
proie au sépulcre et montre à la pauvre envoûtée la route de la délivrance, jettent à la Magie vaincue l'éternel et sublime défi : « O mort, mort triomphante, c’est donc là ta victoire ? Est ilia Victoria tua?... >
LE VENDREDI-SAINT
Huit heures. Après les chaudes poésies du soleil et de la lumière, s’est peu à peu étendue sur les choses la calme splendeur du soir. Le ciel s’éteint, les tumultes s’apaisent, les ardeurs sont épuisées; et la vie, lasse de ses agitations du jour, s’engourdit lentement dans le repos de l’ombre grandissante.
Une sonorité cuivrée : c’est le motif de la Gène — la sonnette de l’entr’acte. Comme superbement il monte dans les espaces recueillis! La nature s'agenouille devant la mélodie du Verbe. Non, cette fois, l'appel n’est pas menteur. On ne va plus chez Klingsor. C'en est fait du sorcier, de ses fièvres, de ses colères. La crise diabolique a fini pour jamais.
On rentre pieusement. La nuit factice de la salle semble la gradation logique du crépuscule réel; et les accords qui montent des profondeurs du souterrain vibrent comme l’accent des ténèbres extérieures.
UN PÈLERINAGE A RAYREUTII
Ils s’entendent si bien le dehoi's et le dedans , le théâtre et la colline! Gomme leurs âmes se pénètrent! Comme leurs cœurs battent à l’unisson! Gomme ils savent collaborer pour donner â un sentiment son plus haut degré de puissance! Mais jamais leur collaboration ne m’a paru plus saisissante qu’à cette heure crépusculaire où ils unissent leurs deux voix pour chanter éperdument le silence et la solitude...
La morne tristesse des lentes sonorités, l’effet impressionnant des intervalles qui les séparent, les gouffres qu’elles creusent entre elles et où s’abîme l’esprit, murmurent à l’oreille des poèmes de vide et de désolation *. Sur les charmes évanouis, sur les illusions disparues, sur toute cette magie écroulée dans la poussière, sur le passé, sur les ruines,, le motif désabusé étend avec gravité ses modulations solennelles, pareilles aux vibrations qui, le soir, dans les cimetières, planent, mélodieux fantômes, audessus des tombeaux déserts...
C’est le motif du néant.
On dirait une prière à la divinité suprême des vieilles théogonies indoues, à ce Boudha inconce- / vable, qui ne veut pas, qui ne sait pas, qui ne sent pas, qui n’aime pas, unique source pourtant de la volonté, du savoir, de la sensation, de l’amour, parce
1 Part, ail., p. 202, les 2 premières lignes ; part, ang.-all.,, p. 215, les 2 premières lignes.
LE VENDREDI-SAINT
que, s’il est au delà et au-dessus de l’Etre, il contient la série des êtres en germe dans son vaste sein.
On a prêté à Wagner le gigantesque projet de traduire les extases des premiers visionnaires aryens. Que n’a-t-il réalisé son rêve? Le mystique élan de sa Ivre aurait sans doute atteint le fond de ces choses insondables. Car il n’est point d’énigme, il n’est point de vertige que son langage musical n’arrive à faire résonner.
Lorsque j’écoute les premières mesures de ce prélude du troisième acte de Parsifal, je crois entendre l'ébauche de ce qui serait devenu le leitmotive du Nirvana...
Voici pourtant des souvenirs de passion et de vie. Nous retournons au drame. On reconnaît le rittmo tivK Mais combien transformé! Lui .aussi, il se recueille ; il semble touché de la grâce ; sa barbarie est domptée; et ce possédé du démon, qui a fait courir dans l’orchestre tant de frissons et de révoltes, s’avance maintenant, austère et méditatif, pareil à un pèlerin dans les sentiers de la paix.
Mais la sérénité s’émeut. Encore un bruit de bataille. Un cri de guerre a retenti ; et l’accent de ce cri de guerre est fait des harmonies du Grai qui dépouillent leur calme divin pour descendre, frémis-
* Part, ail., p. 202, 3* et 4® lignes; part, ang.-all., p. 215, 3® et 4 e lignes.
if/
santés, dans le champ des luttes humaines *. C’est le signe de ralliement de l’Eglise Militante ; l’heure a sonné où la prière se confond avec le combat. Voici l'ennemi : le rire satanique ; et voici le champion du Christ : le motif du Reine Thor. Ardent, nerveux, saccadé, le mélodieux soldat pourfend la clameur mauvaise qui râle et s’évanouit. .On l’entend briser les obstacles ; il gravit les sommets, il franchit les précipices. Aucune des péripéties de sa marche symphonique n’échappe à notre anxiété. Il brandit l'arme reconquise, et l’aspect de la sainte lance dissipe la cohorte des chimères infernales*...
C’est le prodige inouï du système wagnérien, qu'arrivé au cœur du drame, le poète puisse se taire, et que les notes aient acquis un sens assez p récis pour qu’un prélude purement musical nous raconte avec netteté, sans le secours de la parole, tout ce qui est survenu pendant la durée de l’entr’acte.
Sans doute, nous allons voir le triomphe du héros?
Pas encore. Au lieu d’une victoire, les deux pans du rideau qui s’écartent nous découvrent une tristesse. C’est bien un héros que notre œil aperçoit, mais pas celui qu’il attendait. C’est un héros vaincu dont la morne vieillesse résume un long poème d’effondrements et d’amertumes.
4 Part. all.,p. 202, les 2 dern. mes. et 203, l ro mes.; part, angl.-all., p. 216, l ra ligne.
* Part, ail., p. 203; part, angl.-all., p. 216.
LE VENDREDI-SAINT
Gurnemanz — car le vieillard, c’est lui — n’est plus que le fantôme d’un glorieux passé.
Combien d’années courues depuis le jour où l'écuyer loyal, le hardi serviteur à la main ferme et au pied leste, chassa de la cathédrale, dans sa colère imprévoyante, Tinnocent conduit par le Ciel?
Aujourd’hui, avec le heaume et l’armure, il semble avoir dépouillé sa redoutable vigueur; et sa taille, jadis si fière, se courbe sous le poids des années douloureuses. Une robe de bure remplace sur ses épaules le manteau du chevalier, et cette hutte primitive, adossée contre un roc, lui tient lieu désormais du château magnifique, du Burg sacré dont les couloirs mystérieux aboutissent à la péiiumbre du grand Hall circulaire que le calice illuminait de son divin rayonnement.
On dirait le dernier survivant d’une race anéantie. Sa main n’a plus d’ardeur, ses pas n’ont plus de but, et ses regards éteints interrogent la mort qui le délivrera de l'exil et de l’angoisse.
Est-il toujours sur la terre du Gral? Sans doute. Ces nobles sommets déjà vus, ces forêts majestueuses, cette nature auguste qui s’étale sous le regard, doivent être les tributaires du royaume béni. Elle lui appartient aussi, l’onde pure de cette source où se désaltère l’ermite et dont le cours limpide porte la fraîcheur et la vie à ces prairies semées de fleurs qui s’appuientgracieusement contre lepieddelamontagne.
Toutes ces choses s’affirment peu à peu sous les clartés de l’aurore naissante, et cette première lueur nous rappelle une autre aurore qui, au début du premier acte, réveilla l’écuyer et ses pages endormis dans la même forêt. Comme alors, la sereine splendeur du soleil qui se lève prophétise la solennité d’un grand jour.
Gurnemanz vient de la source et retourne à la chaumière.
Tout d'un coup il tend l’oreille. Qu’est-ce donc?
Pareil à une rumeur sourde, arrive jusqu’à nous le Thème de la Magie, le chant de la terre païenne, l’appel du renégat 1 .
Pourquoi ce bruit ennemi vient-il troubler le calme
d’un matin dont quelques notes pieusement expressives nous murmurent la sainteté 2 ? C’est la question qu’on se pose avec Gurnemanz. Car l’écuyer a, lui aussi, reconnu l’écho sinistre et le spasme sonore dans lequel s’est crispé son défi. Avec résolution il marche vers un épais fourré qui dresse à gauche une sombre muraille ; il en écarte les ronces et s’arrête soudain...
Encore elle? La Zanbenceib? Glacée dans sa léthargie mortuaire ! Combien de temps ces brous-
4 Part, ail., p. 204, m. 3-10; part, ang.-all., p. 217, m. 7-14.
5 Part, ail., p. 204, m. 11-13; part, ang.-all., p. 217, m. 15-17.
LE VENDREDI-SAINT
sailles ont-elles servi de tombe à son effroyable sommeil?
Le Thème de la Magie gronde encore sa menace 1 ... C’est ainsi qu’il menaçait, lorsque jadis le pieux Titurel découvrit derrière un buisson l’étrange créature et lorsque Gurnemanz lui-même, par la suite, la retrouva, après une de ses absences fatales au repos du Gral...
— Allons ! Kundry, debout ! ordonne l’écuyer. Debout, Kundry ! chante l’orchestre 2 .
Kundry reste froide et inerte. Gurnemanz la soulève, la tire de son vert sépulcre et la couche sur l’herbe d'un petit tertre voisin. Il réchauffe ses mains et ses tempes :
— Allons ! Kundry, réveille-toi. Ouvre les yeux à la lumière. L’hiver a fui ; le printemps est venu...
Peu à peu Kundry se ranime ; et la musique, expressive, emprunte les accents de la Gène et du Gral pour bénir sa résurrection s .
La voilà debout; elle a repris sa conscience. Aussitôt, comme si la douleur lui revenait avec la vie, un cri fébrile, son râle d’envoiltée, jaillit en même
1 Part, ail., p. 205, 1” ligne; part, ang.-all., p. 218, dern. ligne.
• Part, ail., p. 205, 2 e et 3° lignes ; part, ang.-all., p. 219, 1" et 2 e lignes.
* Part, ail., p. 206, dern. mes., et 207; 1 M mes.; part, ang.al!., p. 220, m. 18 et 19.
K' H Vî
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temps de sa bouche et de l’orchestre 1 . Mais pour la dernière fois le hoquet infernal a secoué sa poitrine. Son martyre touche au terme. Elle s’est rappelé la parole de son vainqueur : « Tu connais le seul endroit où nous devions nous retrouver. » Ce pays de miséricorde, a travers les épreuves elle le cherche. Elle en approche. Sa robe de pénitente, la pâleur du repentir répandue sur son visage, ses yeux qui ont perdu leur étrange sauvagerie, tout annonce qu’enfin elle échappe à l’esclavage. La symphonie, très chrétienne, célèbre sa liberté. Voici le court motif qui exprime son zèle dès qu’elle peut rentrer au service des fils de Dieu 2 . Voici les harmonies recueillies etcharitables qui soulignaient, au premier acte, Téloge de Gurnemanz, lorsqu’il la remerciait de sa généreuse assistance apportée au fou défaillant 3 . C’est le salut, c’est la grâce. En elle déjà commencent à se réaliser les divines promesses de ce matin consolateur.
Gurnemanz, tout d’abord, ne s’en aperçoit pas. Comme celle qu’il a ranimée garde un profond silence, il l’accuse d’ingratitude. L’écuyer a beaucoup de vertus, mais il n’est pas très clairvoyant ; il
‘ Part, ail., p. 207, m. 2 et 3; part, ang.-all., p. 220, m. 20 et 21.
* Part, ail., p. 207, m. 14 et 15; part, ang.-all., p. 221, m. Il et 12.
3 Part, ail., p. 207, m. 18-22; part, ang.-all., p. 221, m. 15-19. Comp. supra , p. 118, note 2.
LE VENDREDI-SAINT
renouvelle ici la méprise que jadis il commit à l’égard du fou et prend pour de l’indifierencc l’émotion qui ne peut parler.
— Eh!,quoi! vilaine fille! Tu n’as pas un mopour moi? Est-ce là ton remerciaient, pour t’avoir réveillée de ton sommeil de mort?
Dietien! Dienen !... Servir! Servir !...
Ces deux mots sont les seuls que profère Kundry ; et ils sont les derniers. Jusqu’au bout, elle reste en scène ; jusqu’au bout elle demeure le personnage principal; mais elle n’a plus d’autre langage que ses gestes et ses regards. Etonnante conception qui mérite qu’on s’y arrête. Nulle part peut-être l’artiste de Bavreuth n’a donné un congé plus net aux mœurs du vieil opéra. Jamais la révolution n’a été plus radicale. Qu’eût répondu la Malibran, si on lui avait proposé de remplacer par des gestes les perles qu’égrenait son gosier de rossignol ? Nous sommes loin du temps où une prima donna faisait recommencer neuf fois une romance à Bellini ! Wagner, d’un seul coup, a vengé les auteurs de toutes les humiliations et de toutes les platitudes que, depuis Je début du monde, leur ont infligées les acteurs. Il a créé l’interprète et tué le cabotin. Exiger d’un ténor l’immobilité absolue durant une moitié d’acte, c’était déjà remarquable ; mais rendre une cantatrice muette durant un acte tout entier et ne lui permettre d'effets que ses jeux de physionomie, voilà pour un composi-
leur le comble de la puissance ; et j’excuse un critique anglais d'avoir salué dans ce fait le plus éclatant triomphe d’un despotisme génial *.
Gardez-vous, d’ailleurs, de trop plaindre Kundry. Wagner ne la dépouille pas ; il lui conserve son rôle; seulement son rôle n’est pas dans le nouveau Mystère, ce que, par la force des choses, en eût fait un ancien libretto. A Bayreuth, il ne s’agit plus exclusivement de chanter, il s’agit avant tout, par-dessus tout, de s’exprimer ; voilà le but unique, voilà la cause finale. Or, ici, le chant ne servirait pas l’expression ; au contraire, il lui nuirait ; car il est des états d’âme que nul terme, que nul son ne peut rendre. C’est pourquoi Wagner impose à Kundry le silence — mais un silence merveilleux qui apparaît au cœur de son épopée comme le plus signifiant poème qu’un cerveau d’artiste ait conçu. Après le silence immobile, pétrifié, de Parsifal debout danslacathédrale, c’estlesilence actif, passionné, agissant d’un être qui vibre trop pour répandre au dehors ses lyrismes. Madeleine ne parlait pas ; elle gardait ses trésors ; ses longs cheveux épars, ses bras tendus vers le gibet, ses agenouillements sans fin composaient tout son discours. Que la nouvelle Madeleine imite sa devancière; le bruit de sa propre voix dissiperait le charme d’un ineffable
4 Francis llueffer, Waerner’s Parsifal, an attempt at analysis.
LE VENDREDI-SAINT
repentir. Laissons chanter ses attitudes ; elles vont être pour nous l’apparence visible des mélodieux contours dessinés par l’orchestre ; et les dessins de l’orchestre nous en accuseront le sens intime et profond. Car Wagner prévoit tout, combine tout, accorde tout ; il émancipe le geste, il l’élève à la dignité du son et de la parole, il l'associe au drame ; et désormais la mimique qui était tombée si bas, affranchie des liens d’une tradition ridicule, peut revendiquer sa place parmi les grandes formes d’art...
Dienen!... Dienen!... Servir pour expier! Tel est le nouveau Senhen , la nouvelle obsession de Kundty. Elle se fait l’esclave de Termite, va puiser de l’eau à la source, la porte dans la chaumière. Gurnemanz, curieux, l’examine. Lui aussi, à la fin, il comprend : c’est la vertu d’un jour béni qui accomplit ce miracle. Les motifs de charité, de grâce, d’adoration, saluent la métamorphose 1 ; et, après eux, une mélodie, encore un peu vague et confuse, esquisse la première ébauche de l’enchantement divin 2 . Bientôt, on le devine, elle sortira de ses limbes, et Ton sent que s’élaborent dans l’ombre du souterrain les effusions harmonieuses qui tout à l’heure jailliront pour répandre à (lots sur le drame les tendresses évangéliques.
1 Part, ail., p. 208, m. 19-22 et 209, m. 1-9 ; part, ang.-all., p. 222, ilern. ligne, et 223 m. 1-8.
* Part, ail., p. 209, ni. 8-16; part, ang.-all., p. 223, m. 8-16.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTII
L’orchestre se tait. Un silence. De nouveau, Gurnemanz tend l'oreille... Encore quelqu’un!...
Ce n’est pas la Magie qui gronde, cette fois; l’avant-coureur mélodieux ne vient point des régions infernales. C’est l’image sonore du héros providentiel 1 . Parsifal doit être proche... Mais n’est-ce pas un revenant? Les accords qui le précèdent ont un accent d’outre-tombe; on dirait des accords-fantômes. Ainsi je me figure le leitmotive de ce Christ de Rembrandt qui, après sa résurrection, apparaît aux gens d’Emmaüs dans sa splendeur mortuaire de cadavre transfiguré...
Voici l’hôte annoncé par les pales harmonies. Il a l’aspect d’un chevalier. Sa visière baissée dissimule son visage. 11 porte une armure noire. Il tient une lance à la main. Lentement il avance, la tète inclinée sur la poitrine, comme étranger au monde extérieur, plongé dans sa méditation intense. Il va s’asseoir près de la source et continue de rêver.
Les personnages, on lésait, n’entendent pas les leitmotives. Gurnemanz-ne peut donc pressentir quel est le sombre visiteur. Inquiet, il le considère. Serait-ce un pèlerin égaré? Il s’approche et le salue; il l’interroge. L’étranger courbe le front; telle est son unique réponse. Réponse insuffisante aux veux de l’écuyer; cet appareil guerrier le scandalise; il en exprime son
l'art, ail., p. 209, m. 20-22, et p. 210; part, ang.-all.,
LE VENDREDI-SAINT
émoi. N'est-ce pas un sacrilège que de porter des armes un tel jour et dans un tel Heu ? Ce jour, c est le Vendredi-Saint; ce lieu, c’est le pays du Gral. lien avertit l’étranger; l’orchestre, aussi, l’en avertit et r à sa manière, répète les noms sacrés.
Pour la seconde fois, le voyageur courbe le front Puis, il se lève, fait quelques pas vers la chaumière, s’arrête, enlève son heaume, le dépose avec son bouclier, plante sa lance en terre, s'agenouille devant elle et la contemple avec ferveur.
Gurnemanz le suit du regard. Surpris, il observe ses traits. Tandis qu’il les considère, son étonnement s'attendrit et une indicible émotion envahit peu à peu tout son être. En ce moment, Kundrvsort de la hutte; d'un geste, il l’appelle :
— N’est-ce pas le meurtrier du cygne? lui demandet-il à l'oreille.
Kundry fait oui, d’un mouvement de tête.
Cependant, du fond de l’orchestre monte une ardente oraison. C’est l’extase de la lance; c’est la phrase de la Cène. D’abord très contenue, la divine mélodie s’élargit et s’échauffe à mesure que le cœur du chrétien se dilate.
Gurnemanz n'hésite plus.
— Sûrement c’est le fou que j’ai chassé dans ma colère; dit-il; quel chemin le ramène ici?
A travers la symphonie transparaît le motif du fou. Plus de doute, c'est lui. Le vieillard tressaille.
— La lance! Je la reconnais, s’écrie-t-il avec allégresse. Oh! le plus saint des jours où mon âme se réveille au bonheur!...
Les notes de la lance vibrent enthousiasmées. Seule, Kundry détourne le visage, et la Plainte du Sauveur, qui vient d’éclater à l’instant, se ralentit, s’attriste et pleure comme l’écho de son remords 1 .
Parsifal a fini sa prière. Il se relève, va à Gurnemanz, le salue et lui prend la main :
— Loué soit Dieu qui m’a permis enfin de te retrouver.
— Ainsi, tu m’as reconnu, moi que les soucis et les peines ont si cruellement courbé? Comment es-tu arrivé jusqu’ici? D’où viens-tu?
Le Reitîe Thor raconte les exploits de sa longue épopée. C’est la pure confirmation du récit musical que nous a fait l’orchestre. On entend de nouveau le rittmotiv dompté, la rude marche du héros, son cri de guerre, ses combats, les assauts de l’erreur, les prouesses de la lance et enfin le retour de la relique re conquise accueillipar le murmure matinal delà forêt 5 .
Gurnemanz écoute dans le ravissement. Il bénit le miracle de la bonté céleste. C’est la seconde fois qu’elle protège ses enfants. Comme jadis au sein de la nuit mystérieuse, un ange rapporte à la terre le
1 Part, ail., p. 213 et 214; part, an#.-ail., p. 227 et 228.
* Part, ail., p. 215, dern. ligne, 216-218; part, ang.-all., p. 229, dern. mes., 230-232.
LE VENDREDI-SAINT
gage de rédemption ; et de même qu alors, résonne mystiquement la plus haute formule de la Foi triomphante, celle qu’entonnent les élus autour du trône de Dieu 1 .
Mais que d’amertumes se mêlent à cette victoire ! Après une action de grâce, c’est un hymne mortuaire qu’il faut maintenant écouter. Gurnemanz décrit au héros la détresse du Gral. Voilà l’orchestre en deuil. Nous retournons aux ténèbres. L’impressionnante mélopée, le motif de la solitude qui, au début de l’acte, évoquait des images de gouffre et de néant, fait revivre l’angoisse et ramène aux réalités. Les sinistres visions déploient leurs ailes : c’est la torture d’Amfortas, c’est la plainte du Dieu outragé, c’est le rire satanique, c'est le remords, le désespoir 2 .
La symphonie dessine un nouveau contour mélodique. On l’a qualifié : motif abrégé de la solitude . On peut y voir, en effet, ce motif dépouillé de l’ampleur solennelle qui le rendait trop vaste pour tenir sous le mot, raccourci, proportionné à l’envergure des paroles, dramatisé, si j’ose dire, cessant d’être une rêverie, un épanchement lyrique pour se mettre au point du verbe et rentrer dans le cadre de la décla-
Part. ail., p. 219; part, ang.-all., p. 223.
* Part, ail., p. 219, m. 14-20, et 220, m. 1-12; part, ang.all., p. 234 et 235, l re ligne.
t fl
UN PÈLERINAGE A BAYREUTIl
mation. Sa formule brève et souple finit d'accompagner les lugubres confidences 1 :
Les supplications de ses frères n'ont pu émouvoir Amfortas; sa terreur a vaincu son courage; le Gral est resté couvert. Faute de nourriture, les soldats du Christ dépérissent ; leur vigueur s’évanouit; et leur vieil écuyer, le serviteur fidèle, n’attend plus que le trépas, depuis que Titurel, son maître hien-aimé, privé des rayons de la vie, s’est endormi dans le tombeau, « un homme comme les autres », — ein Memch voie Aile ...
Sous le nom du monarque expirant murmure, comme son dernier souffle, cette variation du Thème de la Foi qui en est, en quelque sorte, la formule politique exprimant le pouvoir de la dynastie sacrée 2 ; et, sous ces mots qui disent tout : « un homme comme les autres », le motif de la solitude reprend gravement la parole pour conclure que, ici-bas, tout, jusqu’à la vertu, doit connaître le fond de la misère humaine 3 .
Une pareille infortune brise l’àme deParsifal. Dans son ardente compassion, il gémit, il s’accuse, lui,
1 Part, ail., p. 220, m. 14 et suiv. ; part, ang.-all , p. 235, m. 6 et suiv.
* Part, ail., p. 222, m. 17 ; part, ang.-all., p. 237, m. 13. Comp. supra , p. 77, note 1.
3 Part, ail., p. 223, m. 3 et 4; part, ang.-all., p.237, m. 17 et 18.
LE VENDREDI-SAINT
le prédestiné, de n’avoir pu prévenir les maux dont il n’est pas l’auteur. Pourquoi la nuit qui couvrait ses regards ne s’est-elle pas plus t6t dissipée? Gomment expiera-t-il son aveuglement fatal ? Un regret le déchire ; ses forces l'abandonnent ; il chancelle...
De même qu’au premier acte, après le meurtre du cygne, c’est le bras de Gurnemanz qui le soutient; et de même qu’au premier acte, c’est Kundry qui, avec de l’eau fraîche, accourt pour le ranimer. Quelle fougue dans son élan ! Ses ardeurs se rallument!... Mais soudain, elle s'arrête... Elle s’est souvenue... Et tandis que l’orchestre répète très doucement un écho apaisé de la passion du second acte, l’œil de la pauvre femme interroge Gurnemanz L
Le vieillard fait un geste; tout se tait. Le drame se recueille. On sent planer dans l’air une solennité d’attente. Quelque chose de grand s’approche...
De très grand, en effet. Le Sauveur a tenu sa parole ; son messager est arrivé; l’œuvre va s’accomplir. Il faut préparer l’élu à sa mission divine ; il faut laver les sueurs de la route, effacer les souillures qui ternissent les plus saints. Jésus lui-même voulut que Jean le baptisât ; à son tour, le disciple de Jean baptisera le soldat de Jésus. Cela est conforme à l’ordre : c’est la consécration des Messies par les Pré-
* Part, ail., p. 224 ; part, ang.-all., p. 239.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTII
curseurs. Que cetle onde limpide, image du Jourdain, repose les lassitudes du voyageur prédestiné. Il se lèvera ensuite, il ira vers le Tabernacle, il découvrira le Gral, il chassera les fantômes du néant el de l’angoisse, et il fera rayonner la sainte flamme du calice sur le cercueil de Titurel dont ce glas renvoyé par les monts 4 annonce les funérailles, et qui n’attend pour reposer dans la paix de la tombe que ce dernier sourire de la divinité.
Tandis que, d’une voix auguste, la symphonie prélude à la cérémonie 2 , Gurnemanz et Kiindrv conduisent Parsifal au bord de la fontaine ; ils le font asseoir sur le petit banc gazonné ; Kundry dénoue les armures qui abritent ses pieds et ses jambes ; Gurnemanz le dépouille de sa cotte de maille et découvre la robe blanche qu’elle dissimulait. Parsifal s’abandonne à eux. Alors Kundry, humblement, dans la posture agenouillée de la Madeleine du Christ, lave les pieds du héros qui, surpris, la considère, pendant que, trèsexpressif, l’orchestre accompagne l’acte de l’amante régénérée avec son motif à elle, le motif du repentir 3 .
Kundry a rempli son office. Celui de Gurnemanz commence. Avec sa main, le vieillard puise un peu
* Part, ail., p. 226, m. 8-11 ; part. ang.-all.,p. 241, m. 7-10. 1 Part, ail., p. 225, m. 9 et suiv. ; part, ang.-all., p. 240.
* Part, ail., p. 227, m. 4-21; part, ang.-all., p. 242, m. 4-21.
LE VENDREDI-SAINT
d’eau; il la répand sur le front incliné de Parsifal, il l’absout, il le bénit, et l’auguste mélodie, qui préludait tout à Theure, prête son accent magnifique à cette bénédiction 1 .
Cependant, Kundry tire des plis de sa robe un flacon de cristal doré. Aussitôt l’on songe aux baumes que, jadis, elle s’en allait, à travers les espaces, quérir, chevaucheuse farouche, dans les déserts de l’Arabie... Mais les remèdes d’aujourd’hui ne sont plus de vains espoirs, des illusions décevantes : ils guérissent. La femme répand lè parfum sur les pieds du bienaimé ; puis, elle les essuie dans l’ampleur de sa chevelure. Alors, d’un geste affectueux, Parsifal lui prend le flacon et le donne à Gurnemanz. Il reste un devoir suprême : le vieillard va l’accomplir. Amfortas déchu n’est plus digne de l’autel ni de son trône. Désormais, la couronne et le sacerdoce appartiennent au Reine Thor. Il faut sacrer Parsifal. Que le loyal écuyer, que le serviteur sans reproches, ennobli par ses cheveux blancs, épuré par la douleur, confère à l’oint du Seigneur la double qualité qui en fera le trait d'union entre la terre et le ciel !...
Gurnemanz est debout. Sa mission le transfigure. Son geste a la grandeur qu’a le geste de l’homme quand c’est Dieu qui conduit le bras. Il finit de ver-
1 Part, ail., p. 227, m. 22 et suiv., et 228; part, ang.-all., p. 242, m. 21 et suiv., et 243. Comp. supra , p. 208, note 2.
ser le parfum sur la tête de l’élu. Puis il étend la main sur lui. Il le fait prêtre, il le fait roi.
Oui, vraiment, le voilà roi, le pauvre fou moqué, le vagabond inconscient dont la flèche tua le cygne, le spectateur immobile des resplendissements du Gral ! Au milieu des ténèbres, Dieu l’a appelé ; il a entendu l’appel : l’Esprit est venu en lui ; ses yeux se sont dessillés ; il a vu, il a compris ; il a souffert, il a aimé; il a senti la pitié; il a laissé couler ses larmes ; et c’est pourquoi le leitmotive qui l’a suivi fidèlement à travers toute l’existence, qui, jadis, avec lui abandonna sa mère, qui, avec lui, errait, indompté et sauvage, dans ses longues courses sans but, qui égayait ses jeux d’enfant, qui pleurai avec ses remords, qui s’irritait dans ses colères, qui s'affaissait dans ses douleurs, qui, étonné, perdait le souffle sur le seuil des jardins de Klingsor, qui s’unissait aux harmonies du Gral pour célébrer leur commune victoire sur les clameurs de la Magie, qui, tout à l'heure, enfin, après une longue absence, nous revenait pâle et mystérieux comme un visiteur d’outre-tombe, c’est pourquoi le leitmotive, portrait sonore du héros, s’auréole avec lui d’une splendeur royale. La promesse est réalisée; la Providence est obéie; l’Eternelle Miséricorde bientôt sera satisfaite; et les accords du Gral, le sublime amen symphonique, saluant le triomphe du Christ, nous disent que cela est bien et font
LE VENDREDI-SAINT
planer sur le drame leurs vibrations d’apothéose 1 .
Parsifal, à son tour, va bénir et baptiser. A son tour, il puise l’eau de la fontaine et, tout ému, comme le jeune prêtre qui dit sa première messe, il répand l’onde lustrale sur Kundry prosternée :
— Ainsi j’accomplis mon premier office. Sois baptisée et crois dans le Sauveur.
C’estle Thème de la Foi qui chantecetterédemption. Jamais le verbe wagnérien n’a été plus évangélique. La parole de Jésus, lorsqu’au milieu des multitudes il guérissait les infirmes, ou lorsqu’il prêchait les humbles, ouvrant à la foule humaine les profondeurs du Paradis, devait avoir de ces inflexions mélodiques dont l’écho résonnait toujours aux oreilles de qui les avait une fois perçues.
Nous perdons la notion du lieu. La scène n’est plus en Allemagne ni en France. Ce ruisseau coule en Judée. Cette montagne est la montagne sainte d’où la leçon du Maître tombait, fécondante rosée, sur les vallons d’alentour, pour faire germer dans les sillons de gros épis dorés comme ceux des paraboles. Ainsi, l’harmonieux pardon qui s’échappe des lèvres du disciple et les larmes de repentir versées par la pécheresse ont transfiguré la nature, fertilisé le roc aride et fait fleurir l’immensité des monts. C’est le second
^ • Part, ail., p. 229, m. 11 et suiv., et 230; part, ang.-all. p. 244, m. 11 et suiv., et 245.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTU
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enchantement des fleurs, non plus des fleurs perfides dont le suc empoisonne, mais des fleurs qui exhalent des parfums d’allégresse et de vie.
Tableau inoubliable pour qui l’a contemplé !
Au bord de la fontaine, Parsifal, assis dans sa blanche robe d’apôtre. Devant lui, debout, la vénérable vieillesse du rude précurseur, appelant la grâce divine sur sa jeune virilité. Et, à ses pieds, Kundry, le front dans la poussière, abîmée dans son bonheur, dans cette ineffable ivresse qui donne à l’àme inondée de lumière l’avant-goût de l’extase infinie...
C’est l’idéal réalisé de l’esthétique wagnérienne. Ce sont « les créations de marbre de Phidias se mouvant en chair et en os », c’est « la nature imitée, sortie du cadre étroit suspendu au mur de la chambre de l’artiste, pour se développer, luxuriante, dans le vaste cadre, pénétré d’une chaude atmosphère, de la scène de l’avenir 1 »...
Dans un paysage de rêve, sur un roc qui porte le nom de l’archange des batailles, sur le mont Saint- Michel que, deux fois dans le jour, l'Océan abandonne pour revenir, deux fois, lui livrer son assaut, des hommes qui, eux aussi, étaient des soldats de la Foi, bâtirent un auguste asile pour servir de demeure au Gral. Jamais l’on ne concevra une création de pierres
LE VENDREDI-SAINT
plus agenouillées, plus chrétiennes, plus adorantes, plus chantantes. Prodige de Part gothique, le Burg sacré domine fièrement toutes les fureurs qui l’entourent, et sa masse inébranlable se dresse parmi les flots comme un symbole de prière au milieu des tempêtes du monde. L’œil étonné vénère en lui l’emblème colossal de l’élan que l’idée de Dieu peut donner au génie de l’homme, et l’imagination ne rêve pas d’autre merveille... Pourtant, il en est une autre dont ceci n’est que l’enveloppe : au centre de cet univers d’ogives et de clochetons, de statues et de dentelures, repose un second univers encore plus sculpté et plus beau. C’est lui qu’on nomme la merveille — la merveille de la merveille.
Eh ! bien, au cœur de Parsifal , cette cathédrale sonore, ce Burg harmonieux qui, au milieu des chefsd’œuvre de la musique dramatique, élèvela hauteur de son dôme surnaturel, il est un sanctuaire où, parmi tant de mysticismes, de perfections, de ciselures, la pensée de l’artiste semble encore plus mystique, plus parfaite et plus ciselée : c’est la joie du Vendredi- Saint, la merveille du troisième acte, l’enchantement évangélique du baptême de Kundry.
Ils sont tous là, les motifs dont chacun fait vibrer une pensée chrétienne, les motifs d’aspiration vers la patrie éternelle, les motifs de repentir, d’espérance et d’amour, la majesté du Gral, l’extase de la lance, la phrase grandiose qui, depuis le Tannhaüser , est la
UN PÈLERINAGE A BAYREUTIl
formule nécessaire de l’instinct religieux *, et la caresse musicale dont la tendre insistance semble ne pouvoir pas finir 1 2 , ils sont tous là, se confondant, s’entremêlant, se pénétrant les uns les autres, formant un cadre magnifique à la mélodie maîtresse, laquelle, à peine ébauchée au début du troisième acte, s’épanouit à présent comme les tleurs du pré voisin 3 .
Au-dessus de cessoufiles chantants et de ces murmurants effluves, les voix des personnages dominent, se détachent, s’accusent avec des saillies, des vigueurs de bas-reliefs. Gurnemanz explique à ?arsifal la raison et la fin de l’harmonieux mystère. Et il semble se complaire en son explication. De même qu’au premier acte, lorsqu’il raconte son histoire, on le trouve un peu prolixe ; on se prend à regretter sa facilité de parole ; on voudrait que son émotion, sans le rendre muet comme la pauvre Kundry, fût moins communicative et n’abusât pas autant des trop discrètes complaisances de cette symphonie divine qui, à l’instar de toutes les divinités, ne se manifeste aux mortels qu’avec la forme idéale d’une lointaine apparition.
Mais Gurnemanz est le drame ; et le drame est avant
1 Part, ail., p. 236, m. 3 et suiv.; part, ang.-all., p. 251, dern. ligne.
* Part, ail., p. 237, m. 5 et suiv.; part, ang.-all., p. 252, ni. 20 et suiv.
3 Part. ail.,p. 232, m. 1-10 ; part, ang.-all., p. 247, m. 1-16.
LE VENDREDI-SAINT
tout ce que Wagner veut qu’on entende. Que sa volonté soit faite. Discuter est inutile ; on ne discute pas de pareilles conceptions ; on est avec elles ou contre elles; on ne peut en prendre ceci, en répudier cela; comme les forces de la nature, elles sont indivisibles, et il faut bien se dire qu'elles ne seraient pas du tout, si elles n’étaientpleinementce qu’a voulu le créateur...
L’heure est venue. Le Gral attend sa délivrance. s Maintenant Parsifal a le droit d’écouter la pitié. Il se relève, reprend son arme. Gurnemanz va chercher dans la hutte un de ces manteaux rouges traversés d’une croix blanche, insigne des chevaliers ; il le lui jette sur l’épaule. Le Reine Thor est prêt; sa main droite tient la lance ; son bras gauche s’appuie sur celui du vieillard qui, de même qu’autrefois, lui servira de guide ; son motif héroïque se conforme à son allure et l’accompagne d’un rythme solennel *. Kundrv s’arrête, hésitante... Mais, comme jadis, lorsqu’il s’éloigna du lieu où furent les jardins magiques, son vainqueur lui fait un signe. Humblement, elle obéit et, de loin, le front courbé, elle marche dans la trace des pas qui mènent là-haut.
De nouveau, le décor se met en mouvement. Mais il se meut en sens inverse. Wagner, parait-il, symbolise par là l’impossibilité pour l’homme d’arriver à ce Gral sans chemin.
1 Part, ail., p. 239, l rc ligne ; part, ang.-all., p. 255, l rc ligne.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTfl
Nousrefaisons Tascension des Pyrénées de Bavreuth. Combien différente de l’autre ! On s’élevait alors vers la poésie du Calvaire, avec ses navrantes images, mais aussi ses sereines promesses et ses consolantes visions. Certes, c’était la souffrance ; mais c’étaitencore la vie ; car souffrir, c’est toujours vivre. On approchait de l'autel, de la prière, des cantiques. De temps en temps, des clameurs de détresse éclataient au milieu des nues ; mais l’appel du Banquet retentissait plus fort qu’elles et les frissons d’angoisse se changeaient en adorations. Les échos douloureux ne manquaient pas sur la route ; mais, au bout, il y avait le rayonnement du calice, et, dans la nef harmonieuse, la grande voix du repentir étouffait les cris de la chair. Chaque jour, à l’heure sacrée, le reflet du sang divin descendait au fond de la crypte pour y vivifier la vieillesse de Titurel.
Aujourd’hui, le héros n’est plus. Son cercueil attend là-haut. Aucune clarté ne dissipe la nuit ténébreuse. Le temple reste désert. C’est pourquoi la symphonie, morne, mélancolique, sans une lueur d’espoir, sans un tressaillement, étend sur la montagne un voile immense de tristesse.
Dans ces sonorités en deuil, l’oreille reconnaît le motif d’Herzeleide *.
* Part, ail., p. 239, m. 7 et suiv.; part, ang.-all., p. 255, m. 7 et suiv.
LE VENDREDI-SAINT
— Oui, Herzeleide ! s’exclame Wolzogen, le bon commentateur allemand qui ne peut en revenir. La chose, au premier abord, semble, en effet, singulière. Est-ce le souvenir qui chante dans l’âme de Parsifal? Ou bien la mélodie, terme général et abstrait de la douleur filiale, dit-elle l’amertume des regrets d’Amfortas?
A mesure qu’on approche, le carillon retentit. Mais ce n’est plus le son pieux qui invitait les convives à prendre place au festin. C’est 1 épouvante du glas 1 ; c’est le triomphe de la mort; son fantôme sonore se dresse terrifiant sur le seuil de la cathédrale qu’il enveloppe tout entière de ses harmonies glacées.
Yoici le hall ; voici le dôme. L’autel reste debout. Mais les tables ont disparu...
Tandis que l’orchestre continue son rythme éploré, •d’un côté entre un convoi funèbre et de l’autre le cortège habituel d’Amfortas précédé de la châsse qui renferme le Gral. Lentement la litière du fils s’avance vers le cercueil du père. On dirait le rendez-vous de la tombe et de l’agonie. L’hymne des arrivants n’est pas l’acte de foi qui jadis préludait à l’amoureux mystère : c'est un sinistre dialogue engagé entre ceux qui portent la victime et ceux qui portent le meurtrier *...
1 Part, ail., p. 240, 3" et 4° lignes; part, ang.-atl.. p. 256, m. 13 et suiv., et 257, m. 1-4.
1 Part, ail., p. 241-244 ; part, ang.-all., p. 258-262.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTII
De même qu’au premier acte, Amfortas s’étend sur la couche disposée derrière l’autel. Devant lui on pose la bière. Les chevaliers se tournent vers le roi. Le glas résonne... Peu à peu il grandit, mêlé à la voix des fidèles, pour rappeler au parricide le funèbre devoir. Il faut que le cercueil ait sa bénédiction suprême ; il faut consacrer une dernière fois. Hélas! aujourd’hui, ce n’est plus l’invitation douce et ferme de Titurel réclamant la lumière de vie ; c’est l’ordre anxieux de la foule scandé par le bruit mortuaire.
Amfortas faiblement se soulève ; et, tandis que sa bouche articule un gémissement, la Plainte du Sauveur— le remords du pécheur — exhale un soupir expressif dont le souffle se perd dans l’écho de la solitude L
Mais cette morne langueur, soudain, se contracte ; elle tressaille, s’élargit dans une émotion grandissante ; on tire le drap noir ; dans sa bière le mort apparaît.
A cette vue, un cri d’angoisse, fait du râle de la blessure et du ricanement maudit, jaillit du fond de l’orchestre 2 . Amfortas est debout. Eperdu, il se précipite sur la bière, et sa voix retrouve la force d’envoyer un noble salut au plus grand, au plus pur, au plus auguste des héros, à celui que les anges avaient
1 Part, ail., p. 245, m. 7 et suiv. ; part, ang.-all., p. 262, m. 7 et suiv.
# Part. ail., p. 246, m. 3; part, ang.-all., p. 263, m. 3.
LE VENDREDI-SAINT
couronné de leurs mains 1 . A présent que l'espoir a cessé de chanter, à présent que s’est tue la miséricorde divine et que des hauteurs du dôm$ ne descend plus la prophétie, le malheureux n’a de recours qu’en la pitié paternelle. Ah î puisse-t-elle enfin, du séjour de lumière que berce l’hymne radieux de la Foi transfigurée 2 , faire descendre jusqu’à lui le trépas libérateur!... Autrefois, la douleur du coupable se drapait pour monter au ciel dans les harmonies de la lance. Il a oublié ce langage ; il ne sait plus expier ; et son invocation affaissée, haletante, n’aperçoit désormais de guérison, de délivrance, que dans le sommeil du tombeau 3 4 .
Cependant le glas a repris la parole ; il ordonne^ il insiste. Les chevaliers anxieux se pressent autour d’Amfortas :
—Remplis ton office ! Découvre le Gral ! Ton père le commande ! Tu le dois ! Tu le dois 1 !...
— Non !...
C’est le non farouche que rugissait le parricide quand Titurel implorait la vie. Un jour, il la lui refusa: qui donc, maintenant, vaincrait sa résistance ? Le poison a fini son œuvre. Il avait souillé le chrétien ; il
1 Part, ail., p. 24G, m. 4 et suiv. ; part, ang.-all., p. 263, m. 4 et suiv.
* Part, ali., p. 247 ; part, ang.-all., p. 264.
s Part, ail., p. 248 ; part, ang.-all., p. 265.
4 Part, ail., p. 249; part, ang.-all., p. 266.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTU
a dégradé le soldat ; du coupable il a fait un lâche. Les blasphèmes de Klingsor, la Magie, le mauvais rire tourmentent cette chair flétrie. La blessure s’affole ; ses dissonances égarées éclatent furieusement ; c’est la crise la plus aiguë, c’est l’expression la plus intense de ce motif des tortures du corps f .
Le prêtre déchu, oublieux de son caractère, est là au pied de l’autel où il ne remontera plus, râlant des mots d’horreur avec des gestes d’épouvante, déchirant ses vêtements, étalant son affreuse plaie, mendiant le coup de grâce :
— Yos armes!... Yos armes!... Allons! Tirez vos épées !... Tuez le pécheur !... Tuez avec lui son supplice!... Et vous aurez ainsi reconquis les délices du Gral !...
— Une arme seule est efficace...
Celui qui vient d’approcher sans que nul ne l’aperçoive, et qui gravement a proféré ces mots, touche du fer de sa lance le cœur saignant d’Atnforlas.
Le pécheur demeure immobile, anéanti dans une extase... La douleur s'est évanouie !... La blessure con tinue de vibrer ; mais son accord perd l’accent déchirant de la plainte ; elle est guérie ; elle ne gémit plus, elle chante ; elle adore, elle console, elle absout, elle bénit 2 ...
• Part, ail., p. .250 et 251 ; part, ang.-all., p. 267 et 268.
* Part, ail., p. 252; part, ang.-all., p. 269..
LE VENDREDI-SAINT
Le Chaste Fou que la pitié fait roi élève l’instrument de la miséricorde ; et, tandis que, ramené par la promesse divine, le leitmotive du héros éclate triomphalement *, sa main montre aux fidèles la relique recouvrée.
Tous la contemplent, plongés dans le ravissement.
Cependant Parsifal entonne une action de grâce. La phrase de la Cène, la variante solennelle du Thème de la Foi qui accompagnait les anges envoyés àTiturel et qui accompagne aujourd’hui le nouveau messager du Christ, les notes émues de la lance, l’harmonieuse prophétie, prêtent les contours de leurs effusions mélodiques à sa pénétrante oraison 2 .
Il n’est pas seulement roi. Il est prêtre. L'autel abandonné l’attend.
Escorté par les saints motifs dont la voix majestueuse plane au-dessus d’arpèges solennels 3 , le Reine Thor gravit les marches du tabernacle. Il prend la Coupe sacrée, il la découvre, s’agenouille; son âme tout entière s’absorbe dans son invocation. Autour de lui, la foule est prosternée...
Peu à peu le Gral s’éclaire ; le jour terrestre pâlit
4 Part, ail., p. 252, dern. ligne, et 253, m. 1-7 ; part, ang.-all., p. 270.
* Part, ail., p. 253, m. 8 et suiv., et 254; part, ang.-all., p. 271 et 272.
* Part, ail., p. 254, m. 18 et suiv.; part, ang.-all., p. 272, m. 10 et suiv.
sous la lueur du ciel ; le sang divin resplendit. Alors Parsifal élève le calice et sur les têtes qui se courbent promène le reflet de son rayonnement.
La cathédrale a tressailli ; ses échos, si longtemps muets, enfin tirés de leurs ténèbres, saluent le soleil revenu, et le dôme mystérieux qui communique avec l’azur, pour fêter le Sauveur, entonne éperdument la phrase eucharistique, tandis qu’une colombe, signe visible de l’amour, descend, dans sa blanche auréole, sur le flot lumineux du Gral...
A présent que le drame est fini, que s’est calmée la tourmente, et que le bruit humain a cessé de gronder, Lui, l’Eternel, flncréé, retrouve sa paix souveraine. Et la mélodie du verbe, la mélodie du prélude, qui chantait au commencement, qui chante encore à la fin, célèbre, bien au delà du temps et de l’espace, ce qui ne finit pas...
Dix heures. Au dehors, la vallée s’est endormie. Seules, continuant la prière du dôme, des milliards de blondes étoiles scintillent au firmament. .
Tel est ce beau drame qu’on nomme Parsifal. On en trouve les rudiments dans une chanson de geste qui, parait-il, puise elle-même son origine dans un conte gallois. Mais ni la chanson ni le conte ne diminuent la gloire de Wagner ; car ils ne sont qu’une très faible ébauche de son merveilleux tableau. Sans parler de l'enchaînement, de l’ordonnance des scènes, en un mot de la composition qui lui appartient en propre, les caractères tels qu’il les a conçus ne sont même pas indiqués dans les poèmes précurseurs. Il a tiré sa Kundry du néant. Et quant au Parsifal de la chanson, avec son attirail un peu don-quichottique d’aventures burlesques et d’intrigues galantes nouées dans les cours d’Amour, il ne ressemble guère plus au Heine Thor que le curieux bas-relief d’un ancêtre de la sculpture au marbre souriant d’un Michel-Ange ou d’un Phidias.
On frémit lorsqu’on songe aux périlleuses ressources qu’offrait à un librettiste vulgaire l'imagination des Troubadours. Dans leurs récits, le roi Amfortas a une belle fille, laquelle ne possède pas moins de trente-deux demoiselles d’honneur. Quel parti n’eût pas tiré de ces soixante-quatre jambes un Scribe flanqué d'un Halévy ? On voit d’ici le ballet. L’auteur de la Juive a fait lever le pied sous le nez d'un concile ; une fois en verve, il l’aurait tout aussi bien fait lever devant le Gral. On n’admirera jamais trop le goût suprême avec lequel Wagner a dégagé son œuvre de Souvenirs compromettants, et l’art exquis avec lequel d’un assez grossier alliage il a su tirer l’or pur de la divine fiction revêtue par son génie d’une forme définitive.
Le Parsifal de la chanson reflète la foi d’un temps. Son Parsifal, à lui, reflète la foi éternelle; il s’élève bien au-dessus des créations contingentes marquées au coin d’une esthétique ou d’un idéal passagers, pour n’exprimer que l’infini, que l’absolu, que l’immuable. La pitié, le sacrifice, la charité, le remords, la douleur, cette douleur féconde dont le Christianisme apporta le secret, en un mot tout ce qui constitue le patrimoine évangélique brille dans le saint Mystère d’un éclat vraiment céleste, de même que le meurtre, la rapine, la cupidité, l’ambition, la soif inextinguible du pouvoir ei de la richesse, illuminent la Trilogie d’une fauve et sauvage lueur.
PÉNOMBRES ET CLARTÉS
Les deux conceptions nous résument les deux grands- cycles de l’histoire : l’âge de fer sous le sceptre d'Odin, l’âge d’amour sous celui de Jésus :
< Dans la légende, nous trouvons Siegfried en train de conquérir le trésor des Nibelungen et d’acquérir par lui un pouvoir sans limites. Ce trésor, et le pouvoir qui réside en lui, forme le pivot sur lequel roule tout le mécanisme du reste de la légende comme autour d’un axe immuable. Tout effort, toute lutte se rapporte à ce trésor comme au résumé de la toutepuissance terrestre, et qui le possède, qui commande par lui, est ou devient Nibelung. Si nous examinons de plus près le trésor, oeuvre spéciale des Nibelungen, nous reconnaissons d’abord en lui les entrailles de la terre, puis les objets qui en sont tirés et fabriqués . armes, anneau souverain, richesses de l’or. Ce trésor renfermait donc en lui les moyens de conquérir la toute-puissance et de s’en assurer la possession, aussi bien que la marque distinctive de cette toute-puissance. Dans le mythe Nibelungesque nous pouvons reconnaître une conception commune à toutes les races qui l’ont inventé, développé et mis en lumière, une façon extrêmement pénétrante d’envisager et de figurer l’essence de la possession, la nature de la propriété *. »
• Wagu e%, Les Nibelungen, Il. Traduction de M. Benoit; Voy. Riéh. Wagner, Musiciens,poètes et philosophes; aperçus et jugements, p. 272.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTJI
Voilà pour la Trilogie.
Voici maintenant pour Parsifal :
« La légende du Saint Gral commence à se répandre dans le monde d’une façon suffisamment significative à partir du moment où la dignité impériale parvint à s’exercer dans une voie plus idéale, en meme temps que le trésor des Nibelungen perdait toujours de plus en plus de son prix matériel, pour être remplacé par un objet d’une valeur plus spirituelle. La transformation spirituelle du trésor en le Gral se consomme dans la conscience germanique, et le Gral, au moins dans le sens que lui attribuent les poètes allemands, doit être alors considéré comme le représentant idéal et le successeur du trésor des Nibelungen ; il venait aussi de l'Asie, du berceau du genre humain ; Dieu l’avait donné à l’homme comme le résumé de toute sainteté. La poursuite du Gral remplace maintenant la lutte pour le trésor des Nibelungen L »
Dans ces extraits, le caractère des deux œuvres s affirme nettement. La Trilogie , c’est la matière; Parsifal , c estl esprit ; 1 une nous représente les crises de 1 appétit, 1 autre les combats pour l’Idée. Imaginez un Siegfried instruit par la pitié au lieu de l’être par les sens, qui suit les élans de son âme plutôt que 1 instinct du désir, et qui, maître du corps, mais esclave du cœur, au lieu d’égorger un dragon pour
4 Wagner, loc. cil. M. Benoit, p. 294.
PÉNOMBRES ET CLARTES
ravir un trésor, tue le péché pour guérir la souffrance *. vous avez Parsifal. Entre les deux, conceptions il existe rabîme qui sépare Yotan de Jésus, les Nornes de la Providence et le Walhall du Paradis.
Cet abîme, comment Wagner l’a-t-il franchi? Écoutez-le encore :
« C’est à la fuite loin du monde que le Parsifal luimême doit sa naissance et sa croissance. Quel homme pendant toute une vie, peut, de gaîté de cœur et de sens rassis, plonger son regard au fond de ce monde de meurtre et de rapine organisés et légalisés par le mensonge, l'imposture et l’hypocrisie, sans être obligé parfois d’en détourner sa vue en frissonnant de dégoût 1 ? »
De ce frisson de dégoût, de ce besoin de briser le cercle qui nous étreint pour s’élancer vers l azur, vers l’au-delà, vers la lumière, de cette aspiration, de ce Senhen , est sorti le drame sacré que l’on joue sur la verte colline.
Wagner avait épuisé la joie des sensations terrestres; la domination et l’amour ne parlaient plus à sa pensée. Il comprit, lui le chantre immortel de toutes les choses qui vibrent, qu’après la vengeance du Nain, après les fièvres de Tristan, il lui restait encore quelque chose à chanter. C’est alors qu’il leva les yeux et
* Wagner : Les représentations du drame satré à Bayreuth en 1882, X ; trad. de M. Benoît, toc. cit ., p. 295.
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UN PÈLERINAGE A BAYREUTfl
qu'un soir, à travers l’espace, il vit, fantôme sonore, passer les harmonies du Gral. Il les arrêta d’un geste, les fit entrer dans son œuvre, leur conserva pieusement 1 accent de la cathédrale et leur bâtit une coupole pour qu’elles pussent y prier.
Après avoir mis Je drame à la place de l’opéra, il mettait le mystère à la place du drame. A l’antique forme d art il offrait les ressources d’une technique inouïe et, sans altérer le charme de ses traits primitifs, il lui donnait, par un prodige, le visage de l’avenir. L étoile merveilleuse, conductrice de son génie, le ramenait à la candeur d’une légende adorable; comme les anciens Mages allaient à Bethleem, lui, le nouveau voyant, retournait au passé radieux, déposait à ses pieds les trésors de sa lyre et le saluait immortel.
Le Wagner de Parsifal est un moyenâgeux, mais un moyenâgeux moderne qui a mis la vigueur de 1 expression contemporaine au service du vieux mvsticisme. Et tel est le secret de son invincible attraction. Ce qui fait qu’il nous émeut, nous passionne et nous préoccupe, qu’il s’empare de nos esprits, absorbe nos attentions, qu’on le vénère ou le blasphème, mais qu’à personne il n’est indifférent, et que toujours, à tous propos, son nom nous revient à la bouche, ce qui fait qu’il est notre homme, l’obsession de noire temps, et qu’il sera bien plus encore l’homme et l’obsession des temps qui viendront après nous,
PÉNOMBRES ET CLARTÉS
c'est qu’il est à la fois très mystique et très moderne. Très mystique, il satisfait nos instincts dévotieux; très moderne, sans toucher au fond immuable des choses, il en approfondit le sens et, par suite, en complique la forme au gré de nos complexités. De la sorte, il nous dit ce que nous voulons qu’on nous dise et comme on doit nous le dire pour être compris de nous. . ,
Il ne faut pas s’y méprendre. Fatigué d’un sangfroid sceptique qui dissipe l’illusion et ne donne rien en échange, victime d’un marché de dupe, desséché par l’esprit critique, altéré comme Kundry, comme elle, en proie à l’angoisse, comme elle, las des ténèbres et du ricanement, de plus en plus le monde va et de plus en plus il ira redemandant aux vieilles sources le secret de l’émotion dont la flamme alimente l’art.
On a pu dire avec justesse * que « nos lourdes races occidentales, péniblement arrachées au culte de la matière et de la force, étaient en train de retomber dans leur antique naturalisme, dépouillé cette fois de la parure mythique qui le couvrait d’un voile de poésie ». On a pu voir, « dans le déclin de l’idée chrétienne, la revanche d’un passé lointain sur le passé d'hier, celle du Paganisme, des concupiscences de la chair, de l’orgueil de la vie, de nouveau débridés par
' M. Anatole Leroy-Beaulieu.
les siècles », et « dans cette idolâtrie de la nature le nouveau culte auquel semble revenir notre civilisation ».
Mais, par bonheur, ce qui la sauve, notre civilisation, c’est qu’elle commence à comprendre qu au lieu d'aller, elle recule; ses yeux peu à peu se dessillent, le regard[du Sauveur se pose à nouveau sur elle, elle écoute sa plainte, elle aspire au baiser de paix; l’envoûtée se réveille; aujourd'hui elle aperçoit et demain verra clairement qu’une vaine magie égarait sa raison, que Klingsor n’était qu’un eunuque, qu’Odin est plus vieux que Jésus, l’appétit que l’Idée, 1 orgueil que le sacrifice, et que l’incendie du Walhali est depuis longtemps éteint, alors que la flamme du Gral n’a pas cessé de rayonner. ^
C’est pourquoi ce « passé lointain » retombe dans sa poussière, et pourquoi bientôt son fantôme s’évanouira tout à fait devant la jeune vision de ce « passé d’hier » qui reste l’avenir. Ce jour-là, l’humanité, affranchie de la nuit de son tombeau positiviste, tressaillera d’amour comme la Kundry wagnérienne, et la nouvelle Renaissance trouvera sa formule chantante dans les échos réveillés du Dôme de Parsifal .
On adresse pourtant au Mystère de Wagner un reproche qui est grave parce qu'il vise le point capital de la pièce et le nerf de toute l’action. J'entends la scène où, près de succomber à la caresse de Kundry, le Reine Thor tout à coup se relève illuminé par l’Es-
PÉNOMBRES ET CLARTÉS
prit-Saint. Cette illumination subite inquiète quelques penseurs. Que Parsifal comprenne, tout le monde en demeure d’accord; mais comment il sê fait qu’il comprenne, ici naît la difficulté. Eh! quoi! parce que Kundry l’a baisé sur la bouche, le voilà donc aussi grand clerc que si une langue de feu était descendue sur sa tête! Une caresse de femme, cette femme fûtelle une fleur, ne produit pas, en temps normal, un effet de cette nature et ce n'est pas sur l’intelligence qu’elle influe généralement. Kundry n’en revient pas:
« Est-ce mon baiser qui t’a rendu si voyant? » lui demande-t-elle 4 . Et beaucoup de gens partagent la stupéfaction de Kundry. D’où leur grief contre l’auteur. Ne dites pas qu’une douleur affreuse déchire la poitrine du Chaste Fou et doit contribuer à calmer ses désirs. D’abord, d’où vient cette douleur? Et puis, alors, ce n’est plus la charité qui l’anime, mais plutôt un instinct égoïste qui lui crie de fuir le sort terrible d’Amfortas. Et, de fait, quel est l’homme qui, s’il avait aux approches du plaisir la claire vision de certaines conséquences, ne sentirait son ardeur singulièrement refroidie?
Les auteurs de cette critique, laquelle, si elle était fondée, diminuerait évidemment beaucoup la valeur du drame, n’écoutent, à mon sens, ni la symphonie ni le poème. Ils y trouveraient la réponse à l’objection.
* V. supra , p. 186, note 1.
UN PÈLERINAGE A BAYREtJTH
Ce n’est pas la peur du mal qui retient Parsifal — du moins la peur d’un mal physique. Écoutez-le :
« Non ! nonl Ce n’est pas la blessure! C’est un désir furieux qui me brûle le cœur! Oh! Le tourment de l’amour! Comme tout frémit et palpite dans une ardeur coupable 1 ! »
— Pourtant il y a la blessure avec son accord déchirant?
— Oui, mais cela, c’est le mythe, l’apparence; et nous scrutons, ici, les dessous, les profondeurs. Or, abandonnez-vous au courant symphonique : que deviennent les.quelques notes qui chantent les tortures du corps parmi le flot des harmonies qui chantent les douleurs de l’âme? J’ai insisté là-dessus assez pour n’y point revenir. Le rittmoiiv , la Magie, c’est-à-dire les sens égarés, le feu de la concupiscence, voilà ce qui enfièvre et déchaîne la musique. Parsifal désire Kundry, il brûle de la posséder : ce n’est donc pas le mal qui éteint son désir, puisque le mal c’est le désir lui-même; et ce désir, il y résiste précisément parce que l’esprit domine la matière et terrasse le corps. Il a vu dans la cathédrale l’angoisse du pécheur; il le comprend, le supplice, le plus horrible supplice, fait, du remords de la faute et de la soif d’y retomber. Cette soif, elle le dévore! Et il n’est qu’aux approches du crime! QuePenfer ce doit être lorsque le crime est-
1 Part, ail., p. 175, m. 10 et suiv. ; part, ang.-all., p. 186.
PÉNOMBRES ET CLARTÉS
accompli! Certes, il y a là un effroi personnel : la damnation se dresse; Parsifal la repousse; et il la repousse parce qu’il en saisit l’horreur. Mais, lorsque le saint résiste aux assauts de la chair, n’est-ce pas toujours parce qu’il sent l'avant-goût de l’amertume que laisserait dans son cœur la défaite? La douleur occasionnée par le baiser de Kundry est le symbole de ce pressentiment d’en haut qui, à l’heure décisive, avertit et sauve l’élu. C’est là une idée très chrétienne; et ce titre suffit pour légitimer sa présence dans un drame chrétien.
Mais cette idée n’est pas la seule. Elle n’est pas la principale. Ce qui étreint Parsifal, ce qui le domine et l’exalte, c’est une passion plus belle, c'est l’ardeur de la charité. Le feu d’enfer, là-bas, au sein de la cathédrale, consume un de ses frères dont les cris d’agonie se mêlent à la plainte divine! Et lui, le malheureux, lui que la plainte appelle, au lieu d’apporter à la plaie le remède, il allait la rendre incurable par « un acte sauvage d’enfant » ! L’amour de Dieu et du prochain, voilà l’éclair qui l’illumine, et cet éclair est le signe des apôtres prédestinés.
— Prédestinés! Parsifal est donc un prédestiné? Alors, où est son mérite ?
— Et Paul, le fier Romain, quand, escorté de ses licteurs, il chemine vers Damas pour persécuter les Chrétiens, et que la foudre éclate au milieu d’un ciel sans nuages, et quelle le renverse et qu’elle éblouit
ses yeux qui ne doivent plus se rouvrir qu’à la lumière éternelle, Paul, dites-moi, je vous prie, était* il un prédestiné ? 11 eut pourtant quelque mérite puisqu’on le canonisa. La foudre renversa Paul pour que Paul se convertît, et Paul devait se convertir, comme le Christ devait mourir, pour satisfaire aux Écritures qui voulaient qu’il en fût ainsi.
La mission du Reine Thor se trouvait également prédite par les Ecritures; il fallait qu'elle s’accomplît; et, certes, le baiser de Kundry, qui en donne conscience à Pélu, est une attaque moins brutale que le coup de tonnerre qui désarçonna Paul. Au point de vue du libre arbitre, le coup de tonnerre m’inquiète; le baiser ne me surprend pas. Le baiser, c’est la tentation; et la tentation, c’est la loi. Tout homme destiné à une grande chose doit passer par cette épreuve. Il faut le désir vaincu pour tremper son âme et son corps. L'antique sagesse nous lègue la fable d Hercule hésitant, au seuil de la vie, entre le vice et la vertu. Nul n’échappe à la règle. Hercule était un demi-dieu. Dieu lui-même, en épousant toutes les faiblesses humaines, s’est soumis à l’empire de cette nécessité. Il s’en alla au désert, et là, il permit à Satan de grandir devant lui les illusions infernales; Satan, vaincu, s’évanouit; et les anges venus du ciel, nous raconte l’Evangéliste, se mirent à servir le divin triomphateur...
Parsifal est tenté à l’instar de son Maître. Il l’est
PÉNOMBRES ET CLARTÉS
comme le furent Klingsor et Amfortas. Mais Klingsor, impuissant à combattre, tua le péché dans sa source; et Amfortas crut l’éteindre en l’assouvissant. L’un et l'autre s’étaierit abusés; la paix céleste n’est la paix ni des lâches ni des eunuques; c’est pourquoi Amfortas fut précipité dans l’angoisse et Klingsor dans la perdition. Tous deux ont été frappés parce que tous deux auraient pu vaincre.
Ecoutez la symphonie, la grande révélatrice. Comparez les mesures où se déchaîne, si terrible, la tentation de Parsifal, à celles qui décrivent la tentation d’Amfortas. Le verbe eucharistique le motif de la Cène, chante aux oreilles du roi comme aux oreilles du fou. Mais le roi ne l’écoute point, et les notes de la lance sont étouffées par le rire infernal L Au contraire, le fou, dont la chair déjà se pâme sous l’ensorcelante caresse, tressaille en entendant l’appel divin, il s’arrache à l’étreinte, il se grise d’amour, de remords, de pitié, et la Plainte du Sauveur, la plainte rédemptrice, éclate, libre et rayonnante, sur la Magie qui se tord, râle et meurt comme un serpent dont la tète est broyée 2 .
Parsifal est sauvé parce qu'il veut être sauvé.
Et maintenant, pourquoi veut-il être sauvé, quand Klingsor préfère l'abîme, et Amfortas la détresse?
1 Part, ail., p. 29, m. 1-12; part, ang.-all., p. 32, m. 3-15.
, 1 Comp. supra, p. 179, note 2.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTIl
Ceci n’est pas le problème de la conception wagné 4 rienne; c’est le problème de la vie; et il faut une conception aussi grande que la vie pour poser aussi bien le problème. Tous ont connu le vertige, tous ont connu le baiser; mais, pour les uns il est la nuit, pour les autres il est la lumière — sans doute afin d’obéir à un dessein mystérieux qui parfois, mélodique vision, descend dans les cathédrales, mais le plus souvent demeure, inconnu et inaccessible, sur les hauteurs de l’Infini. C’est l’énigme du monde. L’homme veut librement; mais il veut ce que Dieu veut. Et la volonté de Dieu s’appelle Providence, mot inquiétant, redoutable, mais malgré tout consolateur, baigné d’une douce lumière qui sourit à nos épouvantes, et qui sur l'ombre de l’énigme étend son rayonnement.
Parsifal , c’est, à travers la transparence du mythe, la vision poétique et sonore du mystère de la grâce et de la rédemption chrétiennes. Le mystère évangélique se mire tout entier dans la conception de l’artiste qui en reflète éperdument les profondeurs azurées. Gomment s’en prendre au miroir de ce qu’il est trop fidèle ? Le reproche qu’on lui adresse démontre sa limpidité. Si d’un objet compliqué il rendait une image simple, c’est alors qu’on devrait l’accuser. La querelle deviendrait juste. Que penseriez-vous d’un peintre qui ferait le brouillard aveuglant comme un soleil? Vous penseriez de ce peintre : il n’entend rien
PÉNOMBRES ET CLARTÉS
au brouillard. On peut préférer l’évidence; c’est affaire de goût et d’humeur; mais quand on affronte la nue, il faut trouver sur sa palette de quoi exprimer la nue. Si l’on n’était mystérieux lorsqu’on s’attaque aux mystères, au lieu d’un créateur, on ne serait qu’un impuissant. On doit tout dire avec clarté; mais c’est parler clairement, quand on dit une chose’obscure, que d’éveiller chez l’auditeur une impression d’obscurité. Et plus l’impression est obscure, plus clairement on a parlé. Une expression parfaite n’a d’autre objet que son objet. C’est pourquoi l’expression wagnérienne est parfaite : je la trouve toujours adéquate à son objet. Souvent elle nous donne une sensation d’abîme; mais la faute en est aux abîmes qu’elle creuse sous le regard. Laissez donc sa complexité; elle est le signe de sa force.
c Gallus parle simplement parce qu’il conçoit simplement. Horace ne se contente point d’une superficielle expression; elle le trahirait; il voit plus clair et plus outre dans les choses; son esprit crochette et furette tout le magasin des mots et des figures pour se représenter ; et les lui faut outre l’ordinaire comme sa conception est outre l’ordinaire. >
Comme ce que Montaigne écrit à l’adresse du poète latin sied mieux encore au dramaturge allemand ! C’est lui surtout que trahirait une expression superficielle ! Il parle outre l’ordinaire, parce qu’il voit outre l’ordinaire; et il faut que son esprit furette et cro-
UN PÈLERINAGE A BAYREUTU
chette, non seulement tout le magasin des mots et des figures, mais encore tout celui des notes, pour arriver à se représenter.
Merveilleux génie dramatique qui, sous le voile de la légende, fait apparaître la grandeur du destin, qui, sous le mythe attrayant, sous la fable, sous l’intrigue, dont les péripéties déjà captivent le public, dissimule pour les voyants de précieux trésors de pensée, et sous ces trésors en cache encore bien d’autres dont les étranges perspectives s’étendent à l’infini !
Celte vision graduelle, la seule qui convienne à l’absolu, à l’immuable, n’est-elle pas plus attachante que la vision brutale des réalités d’ici-bas ? Et la plate crudité d’une observation simpliste vaut-elle, au point de vue de l’art, le coup d’œil pénétrant et subtil qui s’enfonce dans le secret des choses?
La clarté a son mérite ; mais la pénombre a bien le sien. Non pas cette pénombre voulue, résultat d’un calcul misérable, vain artifice pour cacher l’absence de l’idée ; mais la pénombre grandiose, solennel et beau crépuscule, qui vient de ce que l’idée est si haute que l’œil ne peut qu’avec peine en apercevoir la cime, et qui laisse deviner dans les dessous qu’elle recouvre des richesses inestimables, pareilles aux filons à demi enfouis sous la roche que la mine n’a pas complètement brisée.
La lumière trop crue ne nous montre que le réel;
PÉNOMBRES ET CLARTÉS
et le réel a toujours une borne, si reculée qu'elle soit. Au lieu que la pénombre, qui en efface les contours, le continue par cela même et le prolonge de toute rimmensité du rêve dont les frontières n existent nulle part. Sous le zénith en feu, la plus haute montagne est basse; assombrie par le nuage qui jette un voile sur sa tête, elle semble percer l’atmosphère, et l’imagination la grandit jusqu’au firmament.
Je me rappelle mon arrivée dans la vieille cité de Nuremberg, cette Pompeï du xm e siècle dont les morts vivent encore. Le jour venait de s’éteindre. La première étoile, petit point d’or très pâle sur un fond d’un bleu noir, vacillait comme une lumière quon allume sous le vent. La lune, une lune bizarre, énorme disque orangé, pareille à un feu de Bengale brûlant au milieu du ciel, baignait d’une lueur d’apothéose des choses invraisemblables, des monuments que les hommes ne pouvaient pas avoir bâtis. J’arrivai sur un pont très étrange au-dessous duquel passait, comme un éclair verdâtre, la course affolée d’une rivière fantastique ; dans l’eau mystérieuse tombaient à pic de vertigineuses murailles, et le fleuve-fantôme, butant à cinquante mètres de là contre une masse énorme qui lui barrait le chemin, s'engouffrait avec un bruit de tonnerre dans un de ces trous noirs d’où rien ne doit ressortir !...
Le lendemain, un gai soleil d’août incendiait
1 horizon. La Pegnitz, beaucoup plus calme, mouillait doucement le pied des pittoresques demeures qui descendent dans son lit à la mode vénitienne et dont les cloisons humides sauvegardent sans doute mieux de la chaleur que des rhumatismes les petits neveux des antiques Maîtres-Chanteurs. Le gazouillement argentin d’une écluse remplaçait la tonitruante clameur de la chute infernale. L’obstacle effrayant qui, hier, s’opposait au passage de l’eau, n’était plus cju une maison curieuse jetée sur elle comme un pont, dont les deux extrémités reposaient sur ses rives et dont le centre arquait avec grâce pour lui permettre de couler. Des toits rouges tombant très bas, des fenêtres gothiques à foison, une débauche de clochetons, de tourelles, de moulures et de saillies ouvrées par la main d’artistes dont le nom n’a pas survécu, à chaque pas des surprises charmantes, au flanc des moindres logements des balcons ciselés sous lesquels plus d’un Walther chanta son rêve d’amour* des portes en forme d’arceaux, comme au seuil d’une cathédrale, donnant accès à des tavernes souterraines, tous ces vestiges du passé, demeurés intacts et debout comme un défi à la mort, abritaient tant bien que mal sous leurs frises et leurs corniches quelques récents magasins étalant sans conviction leurs mornes marchandises, tapis le mieux possible dans les renfoncements et les coins, très vulgaires et très plats au milieu de ces fantaisies luxuriantes, très
PÉNOMBRES ET CLARTÉS
prosaïques parmi tant de poèmes, penauds, dépaysés, honteux de leur modernité.
Certes, sous cet aspect, Nuremberg n’était pas banale. Mais, la veille, elle était inouïe...
Ehî bien, l'œuvre wagnérienne, c’est Nuremberg au clair de lune. C’est le manteau du rêve étendu sur la vie. Peut-être, au premier abord, ne distinguet-on pas toujours les détails de l'architecture; mais aussi l’on ne voit pas de boutique?...
C’est bien une compensation !