Idem, p
naient encore à se faire itlusion, et gardaient quelque espoir de n'être pas déportés. Ce ne fut qu'au dernier moment qu'ils ouvrirent les yeux.
Il faut renoncer à décrire les scènes de cette lamentable journée du 8 octobre. On a peine à entendre même les récits imparfaits qu’en font aujourd'hui les petits-fils des exilés. C’est cette journée du 8 octobre qui leur est restée dans l'esprit, quand ils parlent de l'année du grand dérangement.
Dès le matiin de ce jour, des foules de femmes et d'enfants, venues de toutes les directions, depuis la rivière Graspareaux jusqu’à Grand-Pré, des vieillards décrépits, des malades, des infirmes, traînés dans des charrettes encombrées d'effets de ménage, des mères portant leurs nouveaux-nés dans leurs bras, étaient poussés vers la Grand Prée par des escouades de soldats sans pitié. Le chemin qui conduisait à travers cette grande plaine jusqu’au bord de la digue où se faisait l’embarquement, fut bientôt tout grouillant de cette masse d'êtres faibles et désespérés qui avaient peine à se mouvoir au milieu du tumulte et de la confusion générale. Des invalides, de faibles femmes chargées de fardeaux, tombaient de fatigue le long de la route, et ne se relevaient que sous les menaces ou devant
les baïonnettes. Les uns s’avançaient mornes et
silencieux, comme frappés de stupeur, les autres - en pleurant et en gémissant , quelques-uns en proférant des malédictions ; d'autres enfin, pris d'une exaltation pieuse, murmuraient des cantiques, à l'exemple des martyrs. ! Les cris des enfants
1, Voici quelques fragments de cantiques que chantaient les Acadiens, et qu'on a retrouvés écrits sur des feuilles volantes, qu'ils emportaient parmi ieurs objets les plus précieux. Une de ces feuilles se conserve au British Museum de Londres :
Faux plaisirs, vains honneurs, biens frivoles, Ecoutez aujourd’hui nos adieux.
Trop longtemps vous fûtes nos idoles ;
Trop longtemps vous charmâtes nos yeux.
Loin de nous la futile espérance
De trouver en vous notre bonheur !
Avec vous heureux en apparence,
Nous portons le chagrin dans le cœur.
Vive Jésus !
Vive Jésus !
Avec la croix, son cher partage.
Vive Jésus !
Dans les cœurs de tous les élus !
Portons la croix, Sans choix, sans ennui, sans murmure, Portons la croix!
Quoique très amère et très dure, - Malgré les sens et l4 nature, Portons la croix !
AU PAYS D'LVANGÉLINE 115 effrayés qu'on entendait de tous côtés se mêlaient aux aboiements d'une multitude de chiens qui roduient autour de cette foule en cherchant leurs maitres.
Mais ce fut au bord de la grève, à l'heure de l'embarquement, que la confusion fut extrême et que se passèrent les scènes les plus désolantes. Tous ces malheureux furent entassés pêle-mêle dans les chaloupes, malgré leurs plaintes, que la plupart des équipages ne comprenaient même pas, ne sachant pas leur langue; et l’on ne prit pas plus de soin pour faire monter les membres de chaque famille dans les mêmes transports qu'on en avait mis lors de l’embarquement des jeunes gens. Aussi est-ce en ce moment, d’après la tradition, qu'eut lieu le plus grand nombre de séparations. ?”’ 1
Pour comble de malheur, Winslow se trouva ce jour-là dans une disposition d'esprit qui fit taire
1. De l'autre côté de la baie, dans les seules missions de Memramcook, de Peticoudiac et de Chipoudy, soixante femmes avaient été séparées de leurs maris, jetées de force dans les navires. — Lettre de l'abbé Le Guerne à M, Prevost, 10 maïs 1756. Plusieurs de ces mères avaient des garçons qui leur avaient aussi été enlévés.
Il était souvent arrivé que des prisonniers avaient fait dire à leur famille de ne pas venir se rendre, dans l'espérance où ils étaient d'être rapatriés après la guerre.
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en lui le peu de sentiments humain qu'il avait pu montrer jusque-là. La veille de l’'embarquement, vingt-quatre des prisonniers, profitant de l'obscurité de Ja nuit augmentée par la pluie, s'étaient échappés d'un des transports sans que les huit sentinelles de garde, ni les hommes de l'équipage, eussent pu lui en rendre compte.
En apprenant cette nouvelle le matin même de l’'embarquement, Winslow tomba dans un état d’exaspération dont lui-même donne la mesure dans le passage suivant de son journal: “ Je fis faire l'enquête la plus stricte qu'il me fût possible pour savoir comment ces jeunes gens s'étaient échappés hier, et d’après toutes les circonstances, je reconnus que c'était un nommé François Hébert qui se trouvait à bord du navire et y embarquait ce jour-là ses effets, qui en avait été l’auteur ou l'instigateur. Je le fis venir à terre, le conduisis devant sa propre maison, et alors, en sa présence, je fis brüler sa maison et sa grange, et je donnai avis à tous les Français que, dans le cas où ces hommes ne se rendraient pas d'ici à deux jours, je servirais tous leurs amis de la même' manière ; et non-seulement cela, mais que je confisquerais tous 1 urs biens de ménage, et que si jamais ces hommes
AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 117 tombaient entre les mains des Anglais, il ne leur serait accordé aucun quartier.” |
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Quand le soleil jeta ses derniers rayons sur le bassin des Mines, une partie de la population était rendue à bord des navires. Cinq autres transports, arrivés les jours suivants, enlevèrent le reste. Cette chasse à l’homme s'était poursuivie avec une atroce activité sur tout le littoral de la baie do Fundy. Dans les environs de Beauséjour, Monckton en avait capturé et expédié au-delà d’un mille; Murray, onze cents à Pisiquid; Winslow, deux mille cinq cent dix, dans des vaisseaux effroyablement chargés ; ? enfin Handfield, seize cent soixante-quatre dans la baie de Port-Royal.
Les débris de la population, qui avaient échappé aux recherches, avaient pris la fuite dans les bois.
1....Made the strictest enquiry I could how these young men made their escape yesterday, and by every circumstance found one Francis Hebert was either the contriver or abetter who was on Board Church and this day his effects shipt, who I ordered a shore, carryd to his own house and then in his presence burnt both his house and barne, and gave notice to all the French that in case these men did not surrender themselves in two days, I should serve all their friends in the same manner and not only so would confiscate their household goods and when ever those men should fall into the english hands, they would not be admitted to quarter. Journal de Winslow, p. 166.
2. I put in more than two to a tun, and the people greatly crowded, —Journal de Winslow, p. 179.
Le nombre to!al d:s déportés acadiens dépassait le chiffre de six mille, ! sur une population entière d'environ quatorze mille habitants.
Dans le Bassin des Mines, les transports, chargés de leur cargaison humaine, n’attendirent qu'un bon vent pour lever leurs ancres et cingler hors de la rade. Winslow eut un moment d’orgueilleuse satisfaction quand il les vit déployer leurs voiles et doubler, l’un après l’autre, le cap Blomedon. Il avait réussi au-delà de ses espérances. Toute cette vaste baie, où travaillait, comme un essaim d’abeilles, un peuple industrieux,était maintenant déserte. Dans les villages silencieux, où les portes et les fenêtres des maisons battaient au vent, on n’entendait plus que les pas de ses soldats et les mugissements des troupeaux qui erraient inquiets autour des étables, comme pour chercher leurs maîtres.
D'après les ordres qu'il avait reçus du gouverneur Lawrence, toutes les constructions devaient être détruites, afin que les habitants échappés aux poursuites, privés d’asiles, fussent forcés de se rendre.
Les derniers navires qui emportaient les exilés h’avaient pas encore franchi l’entrée du bassin des Mines, quand ces infortunés, qui jetaient un regard