CHAPITRE QUINZIÈME
Haliburton.—Abolition du serment du test. —Les Acadiens de nos jours.
La petite société, si bien organisée par le curé de Sainte-Marie,ct restée si bien française, qu'on eût dit un rivage reculé de la Bretagne ou de la Basse Normandie transporté ici, avait un cachet d’originalité qui frappait les visiteurs.
“ Dès qu'on entre dans le canton de Clare, racontait l’un deux en 1825, les maisons, les instruments de culture et de ménage, la langue étrangère, et les coutumes uniformes mais caractéristiques, excitent la surprise du voyageur. On ne croirait pas qu'il existe dans la Nouvelle-Ecosse, un canton d’une physionomie si distincte du reste du pays. Les Acadiens sont loin d'être aussi avancés en agricul-
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ture que leurs voisins. (Ils diffèrent en cela de leurs ancêtres qui étaient d'excellents cultivateurs ; mais la raison en est facile à concevoir, pour quiconque connaît leur histoire depuis leur dispersion.) Ils ont un singulier attachement »our leur langue et pour leurs coutumes. Quoique leurs trafics les mettent naturellement en rapport avec les Anglais, il ne se fait aucun mariage entre eux; ils n’adoptent pas leurs manières, ils ne s’établissent pas dans leurs villages. Ceci ne provient pas d’un sentiment d’aversion pour le gouvernement anglais, mais doit être plutôt attribué à leurs habitudes, à leur caractère national et à leur système d'éducation.
“S'ils n’ont pas autant d’esprit de progrès que les colons anglais, ils peuvent soutenir fièrement avec eux la comparaison, sous le rapport des vertus domestiques et sociales. Sans ambition et d’une grande frugalité, ils vivent selon leurs moyens. Dévoués à leur ancien culte, ils ne sont point divisés entre eux par les discordes religieuses. Avec leur disposition joyeuse et leurs habitudes morales, ils jouissent peut-être de tout le bonheur compatible avec la fragilité de la nature humaine. Ce canton et celui du Ruisseau à l’Anguille (£e/ Brook), dans le comté voisin de Shelburne, ne forment maintenant qu'une seule paroisse sous la
direction de M. l'abbé Sigogne, missionnaire d'une rare activité et d'un grand zèle, qui a pris la charge de cet établissement, il y a très longtemps, et qui y est profondément attaché.
“ Le canton de Clare est dans un état florissant : on y possède un bon nombre de petits vaisseaux, et le surplus des produits de la terre et les profits de la pêche permettent aux habitants d'agrandir et d'améliorer leurs terres, et d'acheter ailleurs tous les articles nécessaires à leur confort. Ils ont deux chapelles, une à chaque extrémité du village; celle qui s'élève à l'extrémité orientale est une des plus grandes de la Nouvelle-E:osse, et fait grand honneur à la libéralité du peuple qui l’a construite et terminée sans aucune aide ou secours étra: rer. Ils ont plusieurs moulins à farine et au-delà de trente-deux moulins à scie. On ne voit plus de trace du grand incendie qui avait consumé tout le vil-” lage durant l'été de 1820.
‘Il y a deux autres établissements français dans
le canton d'Argyle (situé à cinquante milles plus loin) : l'un à Pubnico, l’autre à Eel Brook Dans ces deux endroits, le peuple a aussi la réputation d’être tempérant, industrieux et hospitalier. Ils ont de bons troupeaux de bétail et sont en général
bâtis très confortablement. L:?s naissances illégi-
354 UN PÈLERINAGE ENT DER RS PR CIEL RE RESTE RP RE RE times sont à peu près inconnues dans ces établissements, et la vraie misère y est presque ignorée, car les pauvres sont soutenus par le reste des habitants ; et comme ils sont les membres de la même grande famille, ils passent le reste de leur vie à séjourner de maison en maison.” |
On a qualifié de fantaisies romanesques, les descriptions faites par certains écrivains du siècle dernier, des Acadiens du Bassin des Mines. N'’en trouve-t-on pas ici toute la réalité sous la plume d’un témoin oculaire, dont la véracité ne peut être révoquée en doute ?
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L'amitié. de Haliburton pour l'abbé Sigogne remontait à l’époque de son élection pour le comté de Clare, dans lequel est comprise la paroisse de Sainte-Marie. Ces deux hommes d'un talent supérieur dans des carrières différentes, s'étaient compris dès leur première entrevue. L'auteur de Sam Slick prenait un intérêt infini à la conversation de ce prêtre français, dont la vie, les idées, les habitudes contrastaient si singulièrement avec tout ce
1. Haliburton's Nova Scotiu, Vol. I, p. 172, Vol. IT, p. 172 et suivartes.
qui l’entourait. De son côté, le curé de Sainte- Marie estimait et aimait ce protestant convaincu, éclairé, libre de préjugés, cet esprit fin, sarcastique, d'une gaieté toute gauloise, Il n'avait pas tardé à prévoir le parti qu'on pouvait tirer de son influence, en faveur de la liberté religieuse. Il fut un des premiers à lui proposer l'abolition du serment du {es!, qui rendait tout catholique inhabile aux charges publiques. En 1827, l'abbé Sigogne fut un des premiers promoteurs de la loi d'éman-: cipation, présentée devant la Législature de la Nouvelle-Ecosse et adoptée à l'unanimité, grâce au discours magistral prononcé en cette cirronstance par Haliburton. Ou y remarqua surtout l'éloge qu'il fit du peuple acadien, dont il avait fait une étude toute particulière pendant son séjour à Annapolis, de 1322 à 1824.
‘“ Ce discours, remarque à ce sujet Beamish Murdoch, est le plus magnifique morceau d'éloquence qu'il m'ait jamais été donné d'entendre. Haliburton était alors dans tout l'éclat de la vie et de la force mentale et physique. L’atmosphère fortifiant: de la campagne dont il jouissait à Windsor, son lieu natal, luiavait donné une apparence robuste, quoique alors sa figure fût encore eun:et mince. En cette circonstance, il enleva
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littéralement son auditoire, par l'élévation et l'éclat de son éloquence, nourrie des classiques et des leçons de l’histoire, et par l’appel qu'il fit aux sentiments les plus tendres de l'humanité.” !
Ce discours entre trop bien dans notre sujet, pour n’en pas citer au moins quelques passages.
Après avoir dit qu'il était le représentant d’un grand nombre de catholiques, et que, depuis plusieurs années, il vivait dans l'intimité de leur respectable et vénéré pasteur, l'abbé Sigogne : “ Pour quelle raison, ajouta-t-il, les protestants et les catholiques de ce pays se mêlent-ils dans les mêmes réunions sociales, et vivent-ils dans une si parfaite harmonie ? Pourquoi le catholique pleure-t-il dans la mort, l'ami protestant qu'il a aimé daus la vie ? Pourquoi porte-t-il son cercueil et suit-il ses restes mortels à sa dernière demeure, en mêlant ses larmes à la poussière qui le couvre ? Si, dans la Grande-Bretagne, il y a un sentiment d'hostilité évidente, la cause doit en être autre part que dans une simple différence de religion. L'état de l'Irlande offre le spectacle le plus triste ; tandis que l: catholique y est lié par devoir et entraîné par inclination à soutenir ses prêtres, il est obligé
1. Beamish Murdoch, History of Nova Scotia, Vol. IIT, p. 578.
par la loi de payer la dime au ministre protestant, On voit là des églises sans fidèles, des pasteurs sans troupeaux, et des évêques, jouissant d'immenses revenus sans avoir aucun devoir à remplir. Ces catholiques doivent être quelque chose de plus ou de moins que des hommes, s'ils supportent tout cela sans frémir ; ils le sentent et ils murmurent. Les protestants, de leur côté, poussent des clameurs incessantes contre eux, et les déclarent un peuple méchant. Les propriétés de l'église catholique ont passé aux mains du clergé protestant avec les terres, les dîmes, les domaines des monastères,
‘Qui peut contempler sans regret ces monastères, vénérables encore dans leurs ruines! Que sont devenus ces asiles de la science, de la charité et de l'hospitalité, où le pèlerin, accablé d'une longue route, où le voyageur harassé reposait ses membres et trouvait un accueil bienveillant; où les pauvres recevaient leur nourriture quotidienne et imploraient, d’un cœu. plein dr gratitude, les bénédictions des hommes bons et pieux qui les nourrissaient ; ces asiles où le savoir tenait ses assises et où la science plongeait son flambeau dans les ombres de la barbarie et de l'ignorance ?
‘ Permettez-moi, M. le Président, de m'arrêter, comme je l'ai fait souvent, dans un temps déjà loin,
pendant des heures et des jours, parmi ces ruines ; vous aussi, vous vous tes arrêté pour contempler ces scènes désolées ; dites-moi, pendant que vous contempliez ces cloîtres, et que vos pas foulaient leurs mosaïques à travers lesquelles pousse le gazon, n'avez-vous pas cru entendre les vagues rumeurs des marches lentes et solennelles des moines, dans leurs saintes processions ? N'avezvous pas cru entendre le carillon des cloches, jetant le soir ses douces et mélancoliques volées, dans la tranquille et solitaire vallée? N'avez-vous pas entendu les chœurs séraphiques, répandre les flots harmonieux de leurs hymnes à travers les immenses nefs, ou parmi les ogives aériennes ? Est-ce que les colonnes en ruine, les arches gothiques, les murailles lézardées et les tourelles couvertes de lierre, ne vous demandaient pas, en vous rappelant l’œuvre des spoliateurs, le tribut d’une larme, à la mémoire des hommes grands ct bons qui les ont fondés ?
“ On a dit que les catholiques étaient les ennemis de la liberté ; mais cela, comme tant d'autres accusations portées contre eux, est entièrement
‘faux! Qui a créé la Grande Charte ? Qui a établi les juges? les procès par jurés, les magistrats, les shérifs, etc... ? Ce sont les catholiques. C'est à
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ce peuple calomnié, que nous devons tout ce dont nous sommes fiers. N'ont-ils pas été braves et loyaux ? Demandez aux collines verdoyantes de Chrystler's Farm,demandez à Châteanguay,demandez aux coteaux de Queenstown. Ils vous diront qu'ils couvrent la valeur catholique et la loyauté catholique, les cendres des héros tombés pour la cause de la patrie. Ici leu:s sentiments avaient libre cours, car il n’y avait point de cause de division, point de propriétés à disputer. Nous les avons regardés comme de bons sujets et de bons amis. L'amitié est naturelle au cœur de l’homme ; elle est comme le lierre qui cherche le chêne, s'attache à son tronc, embrasse ses branches et les entoure de superbes festons ; il grimpe jusqu’à son sommet et balance sa bannière de feuillage au-dessus de sa tête, coinme s'il triomphait d'avoir conquis le roi des forêts.
“ Regardez le township de Clare: on y voit un magnifique spectacle. Tout un peuple, ayant les mêmes coutumes, parlant le même langage et uni dans une même religion. C'est un spectacle digne de l'admiration des hommes et de l'approbation de Dieu. Voyez leur digne pasteur, l'abbé Sigogne ; regardez-le au lever du soleil, entouré de ses ouailles, rendant grâce à l’Autcur
de tout don. Suivez-le aux lits des malades ; voyezle répandant le baume de la consolation sur les blessures des affligés ; voyez-le dans son champ, où il donne l'exemple de l’industrie à son peuple, dans son cabinet, où il instruit l’innocente jeunesse. Suivez-le dans sa chapelle : vous verrez le Sauvage, accourant du désert avec toutes ses passions farouches et ingouvernables ; vous le verrez subjugué et soumis en présence du saint homme. Vous entendrez ce prêtre, dire à l’Indien de reconnaître Dieu dans le calme et la solitude de la forêt, dans le grondement de la cataracte, dans l'ordre et la splendeur du système planétaire, dans la succession régulière des jours et des nuits. Ce Sauvage n'oublie pas de remercier Dieu de ce que l’homme blanc lui a montré la lumière de la révélation dans le dialecte qu'il parle.”
M. Haliburton fit ensuite le récit de la dispersion des Acadiens ; puis, en qualité de représentant des descendants de ce peuple, il demanda aux députés l'abolition du serment du éest, non pas comme une faveur, il ne voudrait pas l’accepter de leur commisération, mais de leur justice.
“ Tout homme, dit-il en concluant, qui met la main sur le Nouveau-Testament et qui dit que c’est là le livre de sa foi, qu’il soit catholique ou protes-
tant, anglican ou presbytérien, baptiste ou méthodiste, quelle que soit l'étendue des points de doctrine qui nous sépare, il est mon frère et je l’embrasse. Nous marchons par différents chemins vers le même Dieu. Dans ce sentier que je suis, si je rencontre un catholique, je le salue; je fais route avec lui ; et quand nous arriverons au terme, à ces flammantia limina mundi, quand ce temps viendra, ainsi qu'il doit venir, quand cette langue, qui maintenant s'exprime, se glacera dans ma bouche, quand cette poitrine, qui maintenant respire l'air pur du ciel, me refusera ses services, quand ces vêtements terrestres retomberont dans le sein de la terre d’où ils viennent, et iront se mêler à la poussière des vallées, alors, avec ce catholique, je tournerai en arrière un long et languissant regard. Je m'agenouillerai avec lui, et au lieu de dire avec le présomptueux pharisien: ‘“ Grâce à Dieu, je ne suis pas comme ce papiste,” je prierai, afin que tous deux, étant du même sang, nous soyons tous deux pardonnés, et, qu'étant frères, nous soyons tous deux reçus là-haut.” !
Ce langage d’un protestant, adressé à des protes-
ne ne,
1. Beamish Murdoch. History of Nova Scotia, Vol. IIT, p. 514 et suivantes.
tants, devait proluire et produisit son effet. Il montre, en même temps, quelle impression avait faite sur les esprits, la vie sainte de l’abbé Sigogne, et de quel prestige il était entouré.
Les catholiques de la Nourvelle-Ecosse, et particulièrement les Acadiens, ont placé à côté du nom de Haliburton, celui de M. Uniacke, l’un des membres les plus marquants de la Législature, qui appuya le député de Clare, sinon avec la même éloquence, du moins avec le même esprit de justice. Avec cette victoire tomba la dernière chaîne des Acadiens, et s’ouvrit l'ère de liberté qui en à fait un des peuples les plus heureux de la terre.
La Providence accorda encore dix-sept ans de vie à l'abbé Sigogne après cette date, pour rafferrair le bien qu'il avait fait au milieu de cette pupulation de plus en plus docile à sa voix et à ses exemples.
Il s'éteignit de vicillesse, en 1844, à l’âge de quatre-vingt-cinqans, emportintavec lui les regrets de tout son peuple, et tout ce qui peut faire croire à un homme qu'il vaut la peine d’avoir vécu, la conviction du devoir accompli et des œuvres qui ne meurent pas.
Si jamais vous passez par la baie Sainte-Marie, vous verrez la tombe de l'abbé Sigogne entourée d'honneur et de respect. Vous y verrez agenouillés, les fils de ceux qu’il a baptisés, et dont il a fait des hommes dignes des confesseurs du siècle dernier.
Avec l'abbé Sigogne s’est éteinte, en Acadie, la génération des hommes apostoliques, que la tempête de 98 avait répandus sur sa surface, divisée alors en trois provinces : celle du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse et de l'ile du Prince Edouard. Les petits noyaux de familles, que ces missionnaires avaient trouvés à la veille de se perdre, qu’ils ont organisés, disciplinés, auxquels ils ont donné une part de leur vie et de leurs vertus, sont devenus aujourd'hui des légions, pleines de force et d'avenir, avec lesquelles il faut compter.
Après s'être accrues par leur propre vertu, “ en se doublant tous les vingt et un ans, de 1785 à 1827, elles se sont doublées tousles vingt-deux ans,de 1827 à 1871.” ! Le dernier recensement officiel (1881) constate qu'il y a aujourd’hui, 56,685 Acadiens ; dans le Nouveau-Brunswick ; 41,219 dans la Nouvelle-Ecosse, dont fait partie l’île du Cap Breton; 10,151 à l’île du Prince-Edouard.