‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme] (volume 2)Chapitre 58 sur 92 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

Jean-Baptiste Doucet.—L'abbé Sigogne au Cap de Sable et à Sainte-Marie, —Un désastre.

À l’autre extrémité de la Nouvelle-Ecosse, les riverains de la baie Sainte-Marie et du Cap ce Sable commençaient, avec ie siècle, à renaître à la vie sociale, sous la bénigne influence de leur nouveau missionnaire.

L'homme le plus remarquable qu'ait produit la Nouvelle-Ecosse, Haliburton, s’honorait de l’amitié de l'abbé Sigogne, dont il fit l'éloge en plein parlement. L'abbé Sigogne a été, de tous les prêtres proscrits par la révolution, celui qui a fait le plus long séjour dans la Nouvelle-Ecosse,et qui y a laissé la trace la plus profonde. Encore aujourd’hui les habitants de la baie Sainte-Marie font des péleri-

nages à son tombeau, tant il a laissé après lui une réputation de sainteté.

Ce fut un Acadien, fils de proscrits, proscrit luimême, dont la Providence se servit pour lui préparer les voies. Jean-Baptiste Doucet, était un homme d’une belle intelligence qui avait eu l’avantage, bien rare parmi les siens, de recevoir de l’instruction. Son honnêteté proverbiale, jointe à une droiture d'esprit et à une amabilité de caractère tout à fait rares, lui avait acquis l’estime universelle, et donné une grande influence, même parmi la société protestante. Il avait fini par entrer daus les bonnes grâces des gouverneurs, et il s’en était servi non-seulement pour lui-même, mais pour le bien de ses compatriotes. Il convainquit ces gouverneurs de la fidélité des Acadiens et de leurs bonnes dispositions. Grâce à son influence, plusieurs d’entre eux reçurent des titres de propriété. Il fit plus: il obtint, en faveur des Acadiens exclusivement, une concession de six mille cinq cents acres de terre, en arrière de leurs propriétés. Lors de la visite épiscopale de Mgr Plessis en 1815, l'éloge de cel homme de bien était dans toutes les bouches, quoiqu’il fût mort depuis assez longtemps.

Les habitants de cette côte n’avaient pas manqué de profiter de l’heureux changement qu'il

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avait opéré, pour faire de nouvelles instances, afin d'obtenir un missionnaire, promettant même de payer son voyage d'Europe au Cap de Sable ; car, de même que les Canadiens depuis la cession, les Acadiens n'avaient à leur portée d'autre élément d'organisation, que le clergé catholique. Hors de là, point de salut pour eux, non-seulement au point de vue religieux, mais au point de vue national. T1 ne leur restait d’autre alternative que de sacrifier ce qui tient le plus au cœur de l’homme : ses traditions, sa langue, tout ce qui distingue une race, en un mot, tout ce pourquoi ils avaient tant souffert.

Leur requête, envoyée en Angleterre, fut remise à Mgr De la Marche, évêque de Saint-Paul de Léon, chargé par le gouvernement britannique de distribuer les secours accordés aux prêtres exilés. Mgr De la Marche jeta les yeux sur l’abbé Sigogne, qui n’attendait que l’occasion d'exercer son zèle. Comme l’abt6 LeRoux, M. Sigogne était du diocèse de Tours, plein d’ardeur comme lui, maïs d’une plus haute intelligence et d’une énergie indomptable.

A son arrivée au Cap de Sable (4 juillet 1799), l'abbé Sigogne avait trouvé un esprit bien différent de celui qu'avait admiré l’abbé Bailly, trente aus

auparavant. Ce ‘“ jardin spirituel ” qu'il avait rêvé d'y faire fleurir, avait été abandonné presque complètement depuis une dizaine d’années, et produisait maintenant plus de ronces que de fruits.

La révolution américaine avait jeté de ce côté une partie de ceux qui avaient embrassé la cause de la Grande-Bretagne, et que la nouvelle république repoussait de son sein. Ce voisinage avait singulièrement affaibli la foi et les mœurs des Acadiens, surtout parmi la nouvelle génération qui avait grandi sans instruction d'aucun genre, et qui avait été livrée presque entièrement à ellemême.

Le P. Jones qui, d'Halifax, observait la même démoralisation parmises ouaillesde langue anglaise, écrivait tout alarmé à l’évêque de Québec:

‘ Sion ne prend des mesures pour supporter quelques missionnaires, la religion catholique sera bientôt morte en ce pays ; il faudrait des établissements réguliers à Saint-Jean, Shelburne, Annapolis, Windsor ; et deux ou trois visites par année dans les havree; autrement, si on exceote un petit nombre d’Acadiens et de Sauvages, il n’y aura plus de catholiques en ces provinces dans vingt ans d'ici Mon cœur saigne, quand je réfléchis à ce qui pourrait être fait, et que je ne vois personne

venir de l'avant pour faire l’œuvre de Dieu. Ah! si le ciel me mettait en main le revenu de yuelques bénéfices des vieux pays.

“ D'autre part, tenez pour certain qu'il n’y a aucune partie du globe (la Nouvelle - Angleterre exceptée), où les préjugés soient plus intenses que dans cette province; les caivinistes écossais d’un côté, les différentes sectes américaines de l’autre ; et ce qui est pire encore, les lois sont une terrible verge qui frappe les étrangers et leur donnent une idée défavorable de nous.

‘Quant à la mission du Cap Breton, elle est beaucoup plus régulière que celle-ci, parce que là, l'église catholique se compose de Français et de Sauvages, qui sont accoutumés à l’ordre et à la régularité, depuis les jours de l’immortel Maillard ; mais la mission du Cap de Sable et de Sainte-Marie diffère beaucoup de ce qu’elle était au temps de l'abbé Bailly ; elle se gâte par le contact des protestants et par l'absence de prêtres. Les gens de cette mission sont difficiles à mener. Ils sont de vrais américains à l'égard de leur police ecclésiastique.” 1

I. Archives de l'archevêché de Québec. Lettre du P, Jones à l'évêque de Quebec et à M. Gravé de la Rive, de 1787 à 1795,

Il ne fallait rien moins qu'un homme d'une grande vertu, aussi fort en volonté, que puissant en paroles, pour réveiller la foi qui commençait à s'éteindre chez ce peuple, pour remuer cette terre restée sans semence, et pour y ramener les années d'abondance. Cet homme s'était rencontré dans l’abbé Sigogne.

Son apparence extérieure ne décelait point la force morale et physique dont il était capable. Il était d’une taille ordinaire et fort maigre ; ! sa tenue modeste lui donnait même un air de timidité ; mais il avait de la flamme dans les yeux.

Tout était à créer ou à refaire dans sa mission, tant au regard du temporel que du spirituel. Les chapelles de Sainte-Anne et de Sainte-Marie qu'il avait à desservir, situées à cinquante milles l’une de l’autre, étaieat en ruines et présentaient l’image de la décadence morale de leurs fidèles.

L'abbé Sigogne fixa sa résidence à Sainte-Marie, la plus importante des deux missions, celle-ci comptant cent vingt familles, tandis que l’autre

dat Not strong in body and about thirty-seven years old. Lettre du P. Jones, 2 août 1799.

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n’en comptait que quatre-vingts. Du premier coup d'œil, il comprit que pour cette société dont les liens s'étaient relâchés, il fallait une règle rigide ; il l’établit avec une sévérité qui peut paraître étrange, mais dont les résultats ont fait voir l’excellence. L'abbé Sigogne, élevé dans les principes d'une théologie qui avait pour modèle l’abbé Collet, c'est-à-dire serrée autant qu'il était possible de l'être, sans devenir janséniste, était d'un rigorisme excessif pour lui-même et pour les autres. Seul dans le misérable réduit qui lui tenait lieu de presbytère, il y vivait en anachorète. Le temps que ne lui prenaient pas ses ouailles, il le donnait à la prière, à l'étude et aux travaux manuels. Son obéissance était toute passive comme celle du militaire. En signe de respect pour l'autorité, il n'écrivait jamais à son évêque que prosterné à deux genoux.

On conçoit l'effet que devait produire un homme d'une pareille trempe de caractère, sur un peuple pour qui cet exemple était tout nouveau. Quand ils le voyaient célébrer les saints mystères, administrer les sacrements, se livrer à de longues oraisons avec un recueillement angélique, ils restaient stupéfaits d’admiration. En chaire, c'était pour eux un prophète : son éloquence toute de feu les trans-

portait, les suspendait à ses lèvres. Il les tenait, pour ainsi dire, entre ses mains, les pétrissait comme une cire. Il les faisait tour à tour trembler d'effroi en leur présentant les jugeu.nts de Dieu, ou pleurer d’attendrissement en leur montrant le ciel, et en leur peignant les divines miséricordes. En peu d’années, la face de la mission fut changée ; les mœurs pures et simples des premiers Acadiens reparurent : le zèle remplaça la tiédeur pour les choses de Dieu. L'église et le presbytère de Sainte: Marie furent rebâtis d'après ses plans ; l'église et le presbytère de Sainte-Anne mis en construction. !

L'abbé Sisogne ne suspendait ses occupations que pour écouter le bruit des grands événements qui étonnaient alors l'Europe, et qui parvenait jusqu’au fond de sa solitude. Il n'aurait pas été français, s’il n'eût pas tourné souvent un regard

1. ‘* M. Sigogne is well pleased with the prospect before him ; the people are highly pleased with him ; so they ought.” Lettre du P. Jones, 20 octobre 1799.

Des deux missions de l’abbé Sigogne, la moins nombreuse, Sainte-Anne d’Argyle, paraissait celle où la réforme des mœurs était la plus urgente. Quoiqu'il n’y fit pas sa résidence principale, il y avait déjà acquis, dès 1799, un tel ascendant sur les esprits, qu’il y fit adopter un règlement, obviant à tous les désordres, que les signataires, composés des principaux habitants, 8 étaient engagés à observer sous la foi du serment.

Voir à l’'Appendice les principaux extraits de ce curieux document.

de regret vers son cher pays de France, d'où il était banni depuis plus de dix ans.

‘ Je suis tenté quelquefois écrivait-il, de prendre les moyens de retourner en France, où je suis aujourd'hui invité de la part des supérieurs du diocèse de Tours.” !

L'homme de Marengo était alors à l'apogée de sa gloire. L'Europe s'était tue devant lui. Il avait fait la paix avec toutes les puissances, il venait de signer le Concordat avec l'Eglise. En apprenant cette nouvelle, l'abbé Sigogne écrivit à l'évêque de Québec :

“J'ai reçu dernièrement d'Europe les pièces principales concernant le rétablissement de la religion en France; je m'en réjouis sincèrement; j'admire et je bénis le courage et la soumission de Mgr d'Aix, ainsi que des évêques démissionnaires. Mais je m'aflige sensiblement de l’asservissement où je vois évidemment réduite cette belle portion du troupeau de Jésus-Christ, pour laquelle j’ai eu le bonheur de souffrir l'exil, quoique indigne à cause de mes péchés. Je prends la liberté de recommander aux prières de Votre Grandeur

1. Archives de l’archevêéché de Quibec. Lettre de l'abbé Sigogne, 20 septembre 1801.

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l'Eglise de France, d'où vous tenez vous-même votre origine. J'écris ceci à genoux par respect et comme pour vous prier d’exaucer ma demande que mon cœur me presse de faire ; j'écris-les yeux baignés de pleurs tirés par un sentiment de joie de la vistoire glorieuse qu’a remportée la religion.”

Cet évêque à qui l'abbé Sigogne n'écrivait qu'à genoux, il ne le connaissait pas, il ne l'avait jamais vu ; mais il connaissait son âme, il savait sa sollicitude paternelle, et il aimait à lui obéir parce qu'il avait trouvé en lui une lumière dans ses doutes, un soutien dans ses peines. Ce fut une des grandes joies de sa vie de recevoir Mgr Denaut, lorsque, dans sa tournée pastorale de 1803, il se rendit jusqu’à Sainte-Marie et au Cap de Sable.

‘ Permettez-moi, lai mandait-il peu de temps après, d'admirer votre zèle et de m'en féliciter moi-même. Le voyage difficile et long que vous avez entrepris l’été dernier pour le salut des âmes, m'a agréablement surpris et édifié. J'ai reconnu un homme apostolique. Que le Seigneur soit à jamais béni de vous avoir insp:ri le dessein, donné le courage, l'occasion;et les moyens de visiter notre pays nouveau et écarté. Je crois que c’est le coin le plus difficile à visiter, étant si hors’de portée.

“ Ou a déterré, il ya quelque temps, ici, une

très belle pierre bien polie sur une face ; elle sera apportée au plus tôt auprès de l’église pour servir de monument et perpétucr le souvenir de la première visite d’un homme apostolique en ce pays, en gravant dessus avec le ciseau, (ce que je puis bien faire), la date de l'année et du jour de l’arrivée de Votre Grandeur. Je me persuade qu'elle ne désapprouvera pas ce petit tribut de mon admiration pour cette visite, ainsi que de ma reconnaissance.”

Dans la même lettre, l'abbé Sigogne ajoutait : ‘“ Le jour de l'érection de la charponte de l'église d'Argyle, dont vous avez ordonné la construction, ainsi que le lendemain, ont été comme des jours de fête et de joie. Français, Anglais, catholiques, protestants de toutes sortes, semblaient tous ne faire qu'un, n'avoir qu’un dessein ; tous s'empressaient unanimement et se réjouissaient également on s’entr'assistant. Vingt moutons ont été tués, pour faire le régal et donner à manger aux étrangers, qui y étaient en assez grand nombre pour l'endroit; plusieurs étaient venus de fort loin. Pour finir, j'ai fait placer une croix, couronnée de fleurs et de feuillage, au-dessus de la charpente ; et les Anglais avec moi, ainsi que les Français, en mettant ce bouquet, ont souhaité succès à l’église

de Sainte-Anne, en buvant un coup, et à leur ordinaire, faisant tourner leurs chapeaux au-dessus de leurs têtes, en donnant trois fois le cri de joie ; et les Français s’y joignirent. La part que j'ai prise en cette affaire assurera sans doute Votre Grandeur de toute ma satisfaction en ce moment. ” !

Le successeur de M. Denaut, Mgr Plessis, qui, lui non plus, ne connaissait pas personnellement l'abbé Sigogne, le seul de ses prêtres qu'il n’eût pas vu avant sa visite de 1815, et qu'il avait hâte de connaître depuis qu'on lui avait parlé de ses œuvres, fut ravi d'étonnement, en apercevant tout le bien qu'il avait opéré dans cette partie de son diocèse,

“ L'abbé Sigogne, écrivait-il, est un homme d'une activité rare. C'est la travailleur le plus infatigable de sa paroisse. Outre les deux églises et les deux presbytères construits par ses soins, il a fait de ses propres mains, des murs de pierres sèches assez considérables, l’un nour clore son jar-

Archives de l'archevêché de Québec. Lettre de l'abbé Sigogne à My: Denaut, 6 février 1804.

din de Sainte-Marie, l'autre pour dessécher, tout auprès de la mer, un marais dont il voulait tirer du foin. On dira peut-être qu'il serait plus digne d'un prêtre de vaquer à l'étude et à la prière, qu'à des travaux corpore!s. Oui, sa s doute : mais il n'est pas dans la nature huma:::e de toujours prier ou étudier. Il faut des délassoments; heureux le missionnaire que son goût porte à délasser l'esprit par les travaux du corps. [l y puise non-seulement un remède contre les tentations auxquelles l'expose sa solitude, mais encore un moyen de santé et un exercice de pénitence A

‘ M. Sigogne est parvenu à faire dans son église, ce que l’on tenterait inutilement dans un grand nombre de celles de ce diocèse. Il a placé tous les hommes d'un côté, et toutes les femmes de l’autre, selon l'avis de saint Charles Borromée. Pour y parvenir, il n’a pas souffert qu’on mit les bancs à la criée ; mais il a accoutumé les paroissieus à louer seulement les places. Ainsi chaque paroissien, au moyen de quelques sous de rente annuelle, a une place attitrée dans un des bancs de la droite, si c’est un homme, et dans un de ceux de la gauche, si c’est une femme. Il serait à souhaiter que la jurisprudence suivie en Canada, permît d'adopter ce sys-

tème. Il préviendrait une infinité d'irrévérences dans le lieu saint.” !

L'abbé Sigogne poussa la hardiesse plus loin : il imposa, en certains cas, des péniteuces publiques, comme dans la primitive Eglise.

On s'étonne aujourd'hui de l'incroyable vitalité de la race acadienne ; on refuserait de croire à la rapidité de son accroissement, si l’on n’en avait la preuve officielle. Qu'on remonte à l'origine de sa formation ; le secret de son prodigieux développement n'est pas ailleurs.

Parmi tant de réform:s et de travaux que l’abbé Sigogne avait menés à bonne fin, il trouva encore le temps d'apprendre la langue micmaque, pour instruire les Sauvages des environs, que son zèle ne pouvéit voir sans secours religieux. Il établit également des écoles dans ses deux missions et eut pour auxiliaire, dans cette œuvre, la législature de la Nouvelle-Ecosse, dont les préjugés avaientgrande-

1. Archives de l'archevêché de Quebec. Journal de voyage de Myr Plessis, en 1815.

ment diminué, surtout à la suite des événements de 1812.

L’excellent missionnaire était à la veille de jouir de quelque repos, fruit de vingt-deux ans de labeurs, lorsqu'un accident imprévu vint plonger toute sa paroisse et lui-même dans la désolation et la ruine. À la suite de plusieurs semaines d’une extrême sécheresse, qui avait évaporé toute l’'humidité du sol et rendu très inflammables les broussailles et les forêts, composées en grande partie, de bois résineux, le feu prit dans le canton voisin, et, poussé par un ouragan furieux, se propagea avec une incroyable rapidité. En un instant, l’église, le presbytère et le village de Sainte-Marie furent la proie des flammes (septembre 1820). C'était un désastre qui semblait irréparable dans l'état précaire où se trouvaient la plupart des habitants ; mais avec un homme de l’activité et des ressources de l'abbé Sigogne, l'impossible se faisait réalisable. Il fit un appel à tout ce qu'il comptait d'amis depuis la Nouvelle-Eccsse jusqu’au Canada, et ils étaient nombreux.

Voici en quels termes il annonçait le désastre à Mgr Plessis, et en appelait à sa charité :

‘ Les gazettes viennent de m'apprendre votre

joyeuse arrivée (de Rome), et votre bienvenue à Québec. Mais, hélas ! dans quel état de détresse et de misère, ces belles nouvelles m’ont-elles trouvé! ‘ Mon église, mon presbytère, ma bibliothèque, mes granges, et autres appartements, avec toutes mes provisions, les trois quarts de mes meubles ; et vingt ou vingt-deux de mes voisins, leurs maisons, granges, bestiaux, clôtures, tout a été victime d'un torrent de feu poussé par un vent irrésistible. Je me suis trouvé enveloppé dans le feu qui avançait plus vite qu’un cheval au grand galop. Je me suis sauvé avec la vie, mais avec bien du mal, et voilà déjà trente-deux jours que je garde la chambre, entre les mains des chirurgiens ; il n’y a encore que deux ou trois jours que je me puis servir librement de la main droite. Dieu soit béni ! Dans notre désastre, cependant, il n’est péri qu’un enfant au berceau et un vieillard octogénaire. Mais, hélas ! Monseigneur, quelles ruines, quel état que celui de tous mes voisins! Deux milles de terrain au-dessous et autant au-dessus de l’église ont été incendiés, et tous les habitants réduits à la dernière

nécessité, sans logement, sans provisions, avec peu d'assistance. La détresse n'est pas moins grande dans la partie basse de ma paroisse du côté du Cap Fourchu, où un autre feu a tout détruit devant

lui, comme parmi nous Mes paroiïssiens, ainsi destitués et ruinés, se jettent aux pieds de Votre Grandeur pour implorer votre secours, afin que par votre bonne intercession, nous puissions obtenir des bons et riches Canadiens, quelque assistance pécuniaire pour nous aider à bâtir notre église et notre presbytère.” 1

Mgr Plessis ne resta pas sourd à cet appel, et les Canadiens souscrivirent généreusement.

“ La poste de Digby, répondait l'abbé Sigogne à Mgr Plessis, vient de m'apporter votre estimable réponse à ma lettre du mois d'octobre. Elle m'est arrivée dans un moment où mes paroissiens assemblés chez moi, prenaient des arrangements pour relever leur église, et n'ont pas été peu encouragés, lorsqu'ils ont connu la bonté avec laquelle Votre Grandeur a accueilli leur demande, et la peine que vous avez prise pour faire connaître leur détresce et leurs besoins Nous vous en rendons grâces. Daignez accepter les témoignages de notre sincère reconnaissance.

‘Quant à moi, j'ai beaucoup souffért pendant deux mois et demi. Maintenant je suis presque

1. Archives de l'archevêché de Québec. Lettre de l'abbé Sigogne, 14 octodre 1820.

entièrement guéri de mes brûlures. J'en serai quitte à bien meilleur marché qu'on ne voulait me le faire accroire ; et je me trouve maintenant assez bien pour croire, et croire fermewment, s’il ne m'arrive rien de pis, que je ferai mes jardins à mon ordinaire au retour du printemps, même mes inurailles, s’il en est besoin.” !

Grâce à l'énergie de l’abbé Sigogne et aux secours qu'il sut obtenir, le désastre fut réparé en quelques années.

1. Archives de l'archevéché de Québec. Lettres de M. l'abbé Sigogne, 21 janvier 1821.

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