‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme] (volume 2)Chapitre 61 sur 92 · CHAPITRE SEIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIÈME

De Saint-Jean, N.-B., à Yarmouth. —-Mgr Sweeney.—Charles de La Tour et d’Aulnay de Charnisay.

De Québec à Saint-Jean, Nouveau-Brunswick, sur la baie de Fundy, 579 milles, 24 heures de chemin de fer par l'Intercolunial.

Le train, comme d'habitude sur cette ligne, était juste assez en retard pour faire manquer la correspondance avec le bateau qui fait le trajet trois fois par semaine, entre Saint-Jean, Digby et Annapolis. Force m'est donc d'attendre jusqu'au soir pour prendre le steamer de Saint-Jean à Yarmouth, Nouvelle-Ecosse. Ces retards sont si bien calculés, que les malins pr‘tendent qu'il y a une entente entre les conducteurs de ce chemin et les propriétaires d'hôtels de Saint-Jean, lesquels ont la répu-

tation bien méritée d’écorcher les voyageurs. Le Royal Hotel, où je suis descendu, assez bon du reste, a des droits sans contoste à cette réputation. Invitation à diner chez Mgr Sweeney, évêque de Saint-Jean, dont j'ai déjà dit l’amitiéet l'intérêt pour les Acadiens. Au sortir de table, la voiture de l'évêque, un léger wagon que le prélat conduit lui-même, nous attend à la porte du palais. L'aprèsmidi s'écoule rapidement à visiter la ville et ses environs, qui méritent l'attention des voyageurs : Portiand, qui n’est qu'un faubourg de la ville ; Carleton, de l’autre côté de la rivière, avec ses hauteurs pittoresques, avec sa vieille tour Martello, d’où l'œil embrasse un vaste et splendide panorama; la ville avec ses clochers ; le havre, ainsi que le mouvement de ses navires et de ses vapeurs ; l’immense baie de Fundy, s'étendant à l'horizon, et, bien loin vers le sud, les rivages bleus de la Nouvelle-Ecosse, sépa:és vis-à-vis d'ici par l’étroite et

profonde é“hancrure de montagnes formant le gut de Digby. Le pont, suspendu à près de cent pieds au-dessus de la gorge abrupi+ au fond de laquelle la rivière Saint-Jean se précipite en cataracte écumante, est un chef d'œuvre de hardiesse et d’élégance. D'ici on observe un des phénomènes les plus curieux de l'Amérique du Nord : la marée, qui

a me —— = —— - a .. — =

eme ee PE

s'élève en cet endroit jusqu'à vingt-six pieds de hauteur, s'engouffre dans cetle gorge, repousse le torrent, l’aplanit, et permet, pendant quelques minutes, aux navires de remonter au-dessus de la cataracte.

De retour au palais épiscopal, Mgr Sweeney me fait visiter sa cathédrale, la plus vaste église de la province. C'est un bel édifice de style ogival primitif, bien situé et d'une grande pureté de lignes. Le palais de l'évêque, qui l’avoisine, quoique d'un genre plus sévère, s'harmonise bien avec los proportions de la cathédrale. Les de1x vastes constructions qui s'étendent en arrière à äroite et à gau-he de l'abside : l’un, le couvent des Sœurs de la Charité, l'autre, l'asile des orphelins, sont des fondations d2 l'évêque, à qui reviennent égalem nt la construction du palais et l'achèvement de la cathédrale commencée par son prédécesseur. Aucun évêque d's Provinces Maritimes n’a eu un épiscopat plus rempli ni plus fécond que Mgr Sweeney ; on ne soupçonnerait pas cette astivité en voyant, pour la première fois, ve petit vieillard grêle, à figure placide, un peu rêveuse ; muis il se révèle au cours de la conversation et surprend autant par l'élévation de ses vues, que par le sens pratique qui les

accompagne.

À sept heures du soir, le petit stecamer l’A/ma se détache du quai. L'ordre parfait, l'extrême propreté de ce bateau, la politesse de l'équipage préviennent agréablement dès qu'on met le pied à bord. Pendant qu'il sort rapidement de la rade au soleil couchant, et côtoie l'ile aux Perdrix (Partridge Island) et les fortifications qui défendent l'entrée du port, je songe au passé tout français de ce coin de terre, aujourd'hui complètement anglais. Ce fut Champlain et De Monts qui pénétrèrent les premiers à l'embouchure de cette rivière, qu'ils découvrirent le jour de la Saint-Jean, 24 juin 1604.

C'est sur la pointe de Carleton, en face de Navy Island, à quelques arpents au-dessous de la cataracte, qu'un gentilhomme huguenot, originaire de la Champagne, Claude Turgis de Saint-Etienne, sieur de La Tour, “onstruisit, dès l’année 1634, un fort d'où il entretenait un commerce de fourrures très lucratif avec les Sauvages Ce fort, dont il ne reste plus aucun vestige, fut témoin d’un événement tragique resté célèbre dans les annales de l'Amérique. Parti de Paris, accompagné de son fils Charles Amador alors âgé de quatorze ans, Claude

de La Tour avait d'abord songé à s'établir en Acadie, auprès de Pontrincourt, qui venait de fonder Port-Royal. Dix-sept ans plus tard, Charles de La Tour, était devenu gouverneur de l'Acadie, par suite de la mort de Biencourt, fils de Pontrincourt, auquel il avait succédé. Il commandait, depuis quatre ans, au fort Saint-Louis, érigé au fond du port La Tour à l'extrémité méridionale de l’Acadie, lorsqu'il s'y vit assiégé par son propre père. Claude de La Tour, fait prisonnier par les Anglais quelque temps auparavant, avait été conduit à Londres, où on l'avait entouré de caresses, créé baronet et marié ensuite à une des filles d'honneur de la reine Henriette de France, femme de Charles I, cette mêine princesse qui fut immortalisée par Bossuet, De ces honneurs à la trahison, le pas n'était pas difficile à franchir pour un huguenot, à une époque où les protestants de France étaient toujours prêts à conspirer contre leur roi. Claude de La Tour offrit uu roi d'Angleterre de lui faire remettre les clefs du fort Saint-Louis, le seul poste où les Français fussent fortifiés en Acadie, Il fit voile vers l'Amérique avec deux frégates, vint aucrer sous les murs du fort Saint-Louis, dont on distingue encore aujourd’hui quelques ruines, et fit à son fils ia proposition de livrer cette place, lui

de UN PÈLERINAGE

assurant en même temps les plus grands honneurs à Londres, et le commandement suprême de l’Acadie, au nom du roi dela Grande-Bretagne.

—“ Mon père, lui répondit Charles de La Tour avec indignation, vous vous trompez étrangement si vous me supposez capable de livrer cette forteresse aux ennemis de l'Etat. Je la défendrai pour le roi, mon maître, tant qu’il me restera un souflle de vie. J’estime hautement les dignités que m'offre le roi d’Ançs leterre ; mais jamais je ne les achèterai au prix de ia trahison. Le prince que je sers est capable de me récompenser; mais m'oubliât-il, je trouverai dans ma fidélité Ja plus belle des récompenses.”

Le malheureux traître employa tour à tour les plus affectueuses supplications et les menaces les plus terribles pour vaincre l'héroisme de son fils, mais en vain. Il ne vit d'autre alternative que de débarquer ses troupes avec du canon, et d'attaquer le fort, mais il fut vaillamment repoussé et forcé de lever le siége. Devenu à la fois traître à l'égard de Ja France et auteur d’un désastre pour l’Angleterre, l’infortuné La Tour n'osa plus revenir en Europe. Il conseilla à sa femme de s'en retourner avec la flotte, car, pour lui désormais, il ne lui restait plus en partage que la honte et la misère.

—“ Jamais, lui répondit la noble femme ; je ne vous ai pas épousé pour vous abandonner au premier revers de fortune; partout où vous me conduirez, et quelle que soit la misère où vous soyez réduit, je serai toujours votre compagne fidèle ; mon bonheur sera de soulager vos peines.”

La Tour se tourna aiors vers son fils, dont il avait appris à connaitre la grandeur d'âme, et eut recours à sa clémence. Le héros ne se démentit pas; il sut allier la tendresse d’un fils à la vigilance d’un soldat. Il accueillit le vieux La Tour avec sa famille et sa suite; lui donna une muison et largement tout ce qu'il lui fallait, mais à la condition expresse que ni lui, ni sa femme ne mettraient le pied dans le fort. Ils y vécurent plusieurs années, heureux et paisibles.

À la suite de ces érénements, l’Acadie avait été divisée en trois grands fiefs, dont Nicolas Denys, le commandeur de Razilly, et le chevaleresque défenseur du fort Saint-Louis, devinrent les feudataires. Denys eut en partage la région du golfe Saint-Laurent, depuis Canseau jusqu'au Cap des Rosiers. À là raort de Razilly qui arriva bientôt,

son domaine passa aux mains de son parent, Charles de Menou, sieur d’Aulnay de Ciarnisay, allié comme lui au cardinal de Richelieu, De vives con-

testations s'étant élevées entre d'Aulnay et Charles de La Tour, alors établi au fort de la rivière Saint- Jean, au sujet des limites de leurs territoires, d'Aulnay employa,en sa faveur, la grande influence dont il jouissait à la cour de France, ct obtint de Louis XIII l’ordre d'amener, les fers aux mains, Le Touren France. Ce fut, entre ces deux puissants rivaux, l’origine d’une guerre à mort qui rappelle les luttes des hauts barons du moyen-âge. En 1648, d'Aulnay parut devant le fort de la rivière Saint- Jean avec six vaisseaux, et commença le siége de la place. La Tour abandonna la garde de son fort à ses soldats, s'échappa sur un vaisseau et entra dans la rade de Boston, avec cent quarante huguenots de La Rochelle. Là, il souleva le fanatisme des Puritains contre les forces catholiques qui l’assiégeaient, et obtint un puissant secours qui fit lever le siége et mit en fuite d'Aulnay et sa flotte. Deux ans après, durant l'absence de La Tour, d’Aulnay revint attaquer son fort ; mais il fut vaillamment repoussé avec perte de trente-trois de ses hommes, par la petite garnison que commandait elle-même Madame de La Tour. Il revint à la charge quelques mois après, etouvrit un siége régulier du côté de terre. Il y travaillait inutilement depuis trois jours, lorsqu'un traître, une sentinelle suisse,

AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 375 paraît-il, livra une des portes à l'ennemi. Durant la lutte désespérée qui s’ensuivit, Madame de La Tour conduisit ses troupes avec tant de bravoure, que d’Aulnay lui proposa la reddition de la place à des conditions qu’elle stipulerait elle-même. Mais cette capitulation fut lâchement violée, et Madame de La Tour condamnée à assister, la corde au cou, au massacre de ses braves défenseurs. Elle en mourut de chagrin trois semaines plus tard.

Quand La Tour reparut à la rivière Saint-Jean, quelques années après cette catastrophe, d'Aulnay était mort. Il avait été trouvé gelé dans un marécage, où il s'était enfoncé en revenant d’une deses explorations. La Tour entra dans tous ses droits par la plus bizarre des transactions : en épousant la veuve de d'Aulnay.

Lorsqu'on lit cette page qu'on croirait dérobée aux siècles barbares, et qui rappelle les romans de Walter Scott, on est forcé d’avouer que la réalité est plus étrange que la fiction : elle en a tout l’imprévu et l'attrait. Cependant, malgré ce que ces aventures poétiques ont de séduisant, on se prend à désirer qu’elles n’eussent jamais existé ; quand on réfléchit que si ‘ant d'efforts stériles avaient été employés utilement, ils auraient pu assurer probablement à la France lu colonisation de ces domaines.

D'’Aulnay y dépensa à lui seul plus de huit cent mille livres ; il eut du moins sur ses rivaux le mérite de laisser quelques traces après lui : tandis que Denys se livrait exclusivement au commerce des pêcheries et La Tour à la traite des fourrures, lui se livra à la culture du sol et fonda à Port- Royal, une petite colonie d’où sont sortis les premiers habitants de l’Acadie.

Page 1