CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
Saint-Michel de Tousquet.-—L'abbé Parker. —Une verte leçon. — Un dimanche à Tousquet.—Une vision de Grand-Pré,
Deux heures de voiture par une route sablonneuse bien entretenue. Après avoir passé deux petits villages anglais, Arcadia ec Plymouth, le chemin circule à travers un bois avant de déboucher sur les établissements acadiens. Le sol peu fertile est semé d’une quantité prodigieuse de roches qui rendent les défrichements très difficiles et peu profitables.
Ce sont de ces champs pour lesquels nos habitants ont trouvé cette définition expressive: “ Il n’y a pas assez de terre pour fricasser les cailloux.”
Aussi le peuple a-t-il été, dès l’origine, livré forcé-
380 UN PÈLERINAGE ment à la pêche dont l’abondance est connue du monde entier.
On est frappé tout d'abord de l’aisance des propriétaires et du bon goût qui règne dans la construction de leurs maisons et de leurs dépendances. Elles soutiennent avantageusement la comparaison avec celles de nos campagnes du Canada.
Des bords de la rivière Tousquet que l’on côtoie en anivant, l’église de Saint-Michel, élégante et fraîche, assise avec son joli presbytère, sur une colline isolée, se détache en vives arêtes sur le ciel bleu, entre des bouquets de sapins, d’épinettes et d’aulnaies qui bordent l'horizon. Ici, comme au Canada, on sent que la société catholique repose avant tout sur l’organisation paroissiale. Ici, encore plus qu’au Canada, elle est le secret de la puissance et de l'expansion irrésistible de la famille française ; car l'influence politique, qui est venue l’appuyer chez nous, s’est fait moins sentir ici. L'Acadien d'aujourd'hui est sous ce rapport le Canadien d'il y a quarante ans.
L'abbé Parker se reposait sur sa galerie et s’amusait à agacer un superbe chien de Teireneuve, lorsque je l’aperçus en détournant l’angle du pres-
bytère, et que je me présentai à l’improviste devant lui :
Ah! s'écria-t-il tout surpris, en me tendant la main, dès que je me fus nommé: je vous attendaïs. Le Moniteur Acadien a annoncé votre venue dans nos parages. Je suis heureux de vous voir. Voici ma vieille mère, une Irlandaise of the old country ; elle a un vrai culte pour les prêtres : vous allez être choyé.
Un quart d'heure après, nous étions de vieilles connaissances. L'abbé Parker est un jeune homme aussi intelligent que pieux et aciif, qui a fait ses études classiques, partie à Poitiers. partie à Stonyhurst, et son cours de théologie, à Montréal. Inutile de dire qu'il est familier avec les langues française et anglaise. Il s’est fait acadien depuis qu’il est devenu leur curé, il a embrassé chaleureusement leur cause, et chaque fois que l’occasion s’en présente, il les défend dans les journaux d’Yarmouth. Il oblige même ces journaux à publier ses correspondances en français, quand il le juge à propos. Le bien qu'il a fait à ses paroissiens et aux Acadiens en général, a besoin d’être vu pour être apprécié autant qu'il le mérite.
— Vous allez être, me dit-il, agréablement surpris en visititn' nos cantons; vous allez vous trouver
absolument dans l’ancienne Acadie. Nulle part, le vieux type national ne s’est mieux conservé qu'à cette extrémité de la Nouvelle-Ecosse ; cela est dû à l'isolement dans lequel les Acadiens y ont toujours vécu et y vivent encore. Ce sont les mêmes coutumes, la même pureté et simplicité de mœurs, la même naïveté dans les esprits, le même attachement à la religion qu'aux jours de Grand-Pré.
Aux dernières pâques, il n’y a eu que quatre personnes qui se sont abstenues, sur une population de quinze à seize cents âmes. Il n’y a pas un seul protestant dans ma paroisse ; vous avez vu comment on est séparé d’eux par un grand bois que les gens nomment le Portage.
On ne parle que le français dans les familles, les femmes surtout ne savent pas un mot d'anglais. Elles portent encore la cape normande, telle que l'a chantée Longfellow. Pas plus tard que la semaine dernière, une jeune fille s’est mariée dans ce costume. Il n’y a pas de pauvres ici; il n’y a pas de riches non plus ; tout le monde à peu près vit dans une honnête aisance.
Actuellement dans les maisons, on ne voit guère que des femmes et des enfants; les hommes sont tous à la pêche. C’est demain, dimanche ; voyez les goëlettes qui entrent dans la rivière. Ce sont les
pêcheurs qui viennent assister à l'église. Ceux qui pêchent au loin sur les bancs, ne travaillent pas ce jour-là Chaque capitaine a toujours avec lui son Paroissien Romain, et à l'heure de la messe, il assemble son équipage, et lit tout haut l'office du dimanche qu'il termine par la récitation du chapelet. Il est inoui que personne manque à ce devoir.
Mais on ne connaît bien la foi de cette brave population, qu'après l'avoir vue à une de ses fêtes religieuses, au Jeudi-Saint, par exemple, ou à la Fête-Dieu. Le Jeudi-Saint, l’égli:e est littéralement remplie jusqu’au soir ; et toute la nuit, des gardes d'honneur de vingt et même de quarante hommes chacune, commandées par un capitaine, font le quart à tour de rôle, selon la manière des marins, jusqu'au jour.
La procession de la Fête-Dieu est un événement pour les protestants, aussi bien que pour les catholiques. Une foule de ces protestants viennent jusque d’Yarmouth pour y assister, et s’en retournent émerveillés ; aussi cette procession offré-t-elle le spectacle le plus imposant qu’on puisse voir en ce pays. Tous les jeunes gens, parfaitement disciplinés, sont sous les armes ce jour-là et donnent à la fête un aspect martial.
L'église, les reposoirs, décorés à profusion, ressemblent à des corbeilles de fleurs. Tout le chemin que parcourt la procession est planté d'arbres au-dessus desquels flottenc des banderolles, des oriflammes, des drapeaux de toutes couleurs. C’est au milieu de cette pompe que la procession sort de l’église au chant des cantiques, au bruit des fanfares et du commandement militaire, bannières déployées au vent. Eile s’avance ainsi, lente et solennelle, laissant après elle des parfums d’encens et d'harmonie. Mais ce qui frappe, ce qui improssionne les étrangers, témoins de cette démonstration, ce n’est pas l'éclat extérieur qui l'accompagne, c’est le recueillement vraiment angélique de cette foule, où tous, depuis les vieillards jusqu'aux petits enfants, prient ou chantent, les yeux baïssés, avec la même ferveur, le même esprit de foi.
— These are real believers,répétaient des protestants après avoir assisté à une de ces cérémonies.
Sous le rapport de l'instruction, les habitants de Tousquet sont plus avancés que bien d’autres centr:s acadiens : il v a dans la paroisse huit écoles, où le fran;ais est abondamment enseigné en même
LE
AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 385 temps que l'anglais. Ce n’est pas sans danger, ajoutait judicieusement à ce sujet l'abbé Parker, que l'on fait oublier le français aux Acadiens. Après la religion, c’est la meilleure part de leurs traditions. Vous le savez; malheur à un peuple qui tourne le dos à son passé : il tombe au-dessous de lui-même, au-dessous de ceux qu'il veut imiter.
Je pourrais vous nommer, non loin d'ici, certaine paroisse où les habitants ont cru se relever en renonçant à leur langue, en défigu'ant leurs noms et en essayant de se faire passer pour des Anglais, Qu'est-il arrivé ? Ils ont presque oublié leur religion ; ils vont au prêche protestant, quelques-uns ont apostasié, et leurs filles, méprisant lenrs compatriotes, ont cherché à se marier avec des protestants.
Elles en ont été dédaignées et plusieurs d’entre elles traînent aujourd’hui les rues de certaines villes que je pourrais vous nommer, et font le déshonneur de leur race.
À propos de cette manie d’anglification, un de mes confrères m'a conté une verte leçon qu'il avait eu l’occasion de do:1er un jour. Ce brave prêtre irlandais, curé d’une paroisse acadienne, voyageant d'Yarmouth à Digby, vit monter dans le train deux
jeunes filles qui portent l’un des beaux noins de
l’ancienne Acadie, les demoiselles de... Toutes deux étaient vêtues dans le dernier goût américain, et s’entretenaient ensemble en anglais ; tout à coup, elles aperçoivent assises devant elles, deux bonnes Acadiennes coiffées de la cape normande.
— Look at these two French women, s'écrie l’une d'elles ; how ridicuious ! Et toutes deux de rire à cœur joie.
Le brave curé, qu’elles n'avaient pas vu, se retourne indigné, les dévisage du regard ; et d'une voix qui attire l’att-ntion de tous les voisins:
—Comment! leurdit-il, n’avez-Vous pas honte ? Vous, des Acadiennes! Vous rougissez de votre nationalité ! Je vous connais au reste ; vous êtes loin de valoir ces deux braves femmes dont vous vous moquez. Je les connais elles aussi, ce sont d’excellentes mères de famille, l'exemple de leur paroisse ; et vous !.….
Un silence complet s'était fait dans le cnar : les deux jeunes filles anéanties, se cachèrent la figure avec leurs mouchoirs.
Dimanche, 8 juillet.—Je ne sache pas sur le globe de rivage plus capricieusement ouvragé que ce coin de la Nouvelle-Ecosse. Havres, promontcires, îles
mt
et caps s’enchevêétrent, se contournent, se retirent, s’avancent, s’abaissent, s'élèvent, forment mille dédales qu'on dirait faits exprès pour égarer la fée des eaux. Et pour mieux réussir à la tromper, ils s’enveloppent presque chaque matin d’une écharpe de brouillardis qui dissimule leurs arêtes et leurs dunes.
Ce réseau de brume est encore étendu ce matin sur la cime des arbres. Le gazon en est tout humide comme après une forte averse, Il s’enroule peu à peu vers la mer à mesure que le'soleil monte à l’horizon. Avec lui, montent aussi vers l’église, des groupes de fidèles, venant les uns en chaloupe de l’ile de Surette, de la Butte à Comeau, de la Pointe à Pinkney; les autres par terre du cap des Corporous et des extrémités de la paroisse. Iis stationnent sur la place de l’église comme chez nous, en attendant le dernier coup de la messe,
—Remarquez, me dit l’abbé Parker, pendant que nous passons d'un groupe à l’autre. l'expression de mélancolie empreinte sur presque toutes les fisxures particulièrement sur celles des femines. Peut-être que la cape normande dont la plupart s’'enveloppentla tête, espèce de châle de soie noire qui rappelle vaguement la mantille espagno!e, contribue-t-elle
à leur donner cette expression. La voie douloureuse e
que ce peuple a suivie depuis si longtemps, a-t-elle empreint sur les visages ce cachet de tristesse douce et résignée ? Le sourire même cache des larmes. Quelle que. soit la cause de ce phénomène, il est visible pour tout œil observateur.
Dans l’église, la vue de cette foule toute composée de descendants des confesseurs de la foi, restée fidèle comme eux, évoqua tout naturellement le souvenir de la scène rapportée par l’abbé Robin, aumônier de l’armée de Rochambeau, lorsqu’il fut invité un dimanche par les Acadiens de Baltimore à officier dans leur église. Le prédicateur du jour fut ému comme lui, en les félicitant de leur piété et en leur rappelant les vertus de leurs pères. ‘ Je leur rappelais des souvenirs trop chers, ils fondirent en larmes.”
Durant toute cette journée du dimanche, l'église de Tousquet ressemble à une ruche bourdonnante d’essaims d’abeilles. L'assistance est aussi nombreuse à l'office des vêpres qu’à celui du matin. J'admire le zèle des instituteurs et des institutrices qui partagent, avec le curé, l’enseignement religieux des enfants: ils les ont réunis dans la nef, les petits garçons d'un côté, les petites filles de l’autre, les interrogent, s’assurent de leur science, en attendant l'heure du catéchisme,
Quelle est l’école philosophique qui ait jamais inventé un pareil système pour former de bons citorens? Toutes les races, routes les sectes de l'Amérique du Nord s'accordent à regarder les Acadiens comme un peuple honnête, paisible, soumis aux lois. Voilà l’école où leurs générations ont été formées.
Dans la sérénité lumineuse du soir, quand la dernière psalmodie, avec le dernier souffle de l'orgue, s’est envolée à travers les croisées ouvertes, quand le peuple est descendu des portiques, et s'écoule lentement emportant aux plis de ses vêtements des odeurs d’encens, dans sa pensée, le roulis des hymnes, au fond de son cœur, des épanouissements d: paix et de prières : c’est l'heure où les deuils récents s’acheminent silencieux et viennent s'agenouiller dans le cimetière. Il est là tout auprès, appuyé au mur de l’église. De la cime du clocher, l’ombre de la croix se penche sur les tombes, s’y promène tout le long du jour, les indique du doigt, implorant pour chacune d’elles une prière.
Nul peuple au monde n’est plus fidèle à ses morts que les Acadiens : ils ont pour tradition immémoriale de faire dire ou chanter vingt messes pour chaque membre de leurs familles qui meurt, et ils
390 UN PÈLERINAGE AU PAYS D'ÉVANGÉLINE s'imposent les plus grands sacrifices pour acquitter ce devoir.
Le travail extraordinaire qu'a coûté le cimetière de Tousquet, fait tout entier au moyen de corvées volontaires, est un témoignage de cette piété.
On devine une population marinière aux coquillages de toute nuance et de toute forme, semés comme des fleurs et disposés en palmes, en couronnes et en guirlandes sur la verdure des tertres.
En ce moment, ce champ des morts se transforme en champ des vivants : on y prie, on s’y promène, on y cause à demi-voix. Les petits enfants qui ne comprennent pas encore la mort, circulent vifs et gais autour des veuves agenouillées qui ne la comprennent que trop.
Au-dessus des têtes passe la grande brise du large, qui jette des notes plaintives dans les branches des sapins, et des fraîcheurs salines sur le gazon des talus.
Le cimetière ne retombe dans son silence et son immobilité déserte, qu’à la tombée du crépuscule.