CHAPITRE DIX-HUITIÈME
Tousquet et ses traditions. —La Butte à la Croix. — L'abbé Maillard et les exilés de la Nouvelle-Angleterre. —La famille Pothier.-—Le village de Belleville. —Sainte-Anne du Ruisseau. — Le dialecte acadien. — La baie d’Argyle. — Les d'Entremont de Pomcoup.—Mathieu Kénini.
4 juillet.— Visite et causerie ch2z quelques-uns des anciens. Les Acadiens doivent vivre vieux si j'en juge par le nombre d’octogénaires et même de nonagénaires qu'il y a dans Tousquet. Le plus intéressant de ces vieillards est Frédéric LeBlanc, âgé de nonante-six ans, petit-fils de Pierre LeBlanc, établi avec sa famille aux Petites-Côtes, sur la rivière Graspareaux et relégué à Salem après la déportation.
—Voici, me dit le père LeBlanc en m’indiquant une jeune fille assise auprès de lui, voici un sou-
venir vivant de Longfellow : c'est ma nièce, Evangéline Doucet. Elle est fiancée, elle aussi, comme l'héroïne du poète. Les Acadiens ont un culte d’admiration et de reconnaissance pour Longfellow qui a si bien chanté leurs infortunes.
Le père LeBlanc a passé toute sa jeunesse avec les fils des exilés, et tient de leur bouche les faits du siècle dernier qu'il raconte.
Les plus nombreuses familles de Tousquet sont les Pothier, LeBlanc, Boudreau, Surette; viennent ensuite celles des Corporon, Cotreau, Mius, Richard, Doucet. Toutes ces familles conservent plus ou moins le souvenir des migrations de leurs ancêtres.
D'après ces traditions, le nombre des familles acadiennes qui ont vécu dans les bois, à la suite de la Aispersion, fut plus grand qu'on ne le suppose généralement. D: ce nombre était Victor Babin, aïeul d'Euphrosine, veuve de Cyrille Pothier.
—Mon grand-père, avec sa famille et plusieurs autres, me racontait Ja vieille nonagénaire, s'était enfui du Bassin des Mines et avait erré aux environs, se nourrissant des animaux qui avaient résisté au froid, et qui étaient devenus presque à l'état sauvage; ensuite de pêche, de gibiers, de racines.
La misère qu'ils eurent à souffrir est impossible
AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 393 à imaginer, plusieurs n'en trouvèrent la fin que dans la mort.
Enfin, poussés par le désespoir, quelques-uns se décidèrent à se dévouer pour les autres et se rendirent au fort anglais qui n’était pas éloigné. Ils furent fort mal accueillis ; on finit cependañt par leur accorder quelques provisions, en y mettant pour condition qu'ils viendraient tous se rendre prisonniers.
Un individu plus humain que les autres, touché de leur détresse, les aborda à l'écart et leur dit de ne point reparaître ; que s'ils revenaient avec leurs .ompagnons et leurs familles, c'en était fait d'eux: qu'ils seraient tous déportés.
La petite bande de proscrits se dispersa alors ; les uns allèrent se réfugior du côté de Memramcook, les autres à Arichat et jusqu'à Louisbourg. Quelques-uns, parmi lesquels Victor Babin et Anselme Bellefontaine avec leurs familles. prirent du côté de la mer et vinrent s'arrêter à Chezetcook.
Lorsque la guerre fut finie, ils se montrèrent à Halifax, et vécurent en vendant les produits de lear chasse, de leur pêche et des écorces employées à l’usage des tanneries. Les femmes et les enfants de leur côté se livraient en été à un petit commerce
de fruits et de baies sauvagrs cueillis dans les savanes et sur les montagnes.
Malgré le peu de ressources que leur offrait cette côte stérile, ils y étaient attachés cependant à cause du voisinage où ils se trouvaient du seul missionnaire Testé dans ces parages: le vénérable abbé Maillard, fixé à Halifax, en qui ils avaient une confiance illimitée et qui leur donnait des conseils d’une prudence et d’une sagesse consommées.
Un dimanche que le bon missionnaire avait dit la messe pour les Sauvages des environs, il fit venir les quelques Acadiens qui y avaivnt assisté, et après s'être soigneusement renfermé avec eux dans son appartemen:, il les exhorta par les paroles les plus touchantes à rester attachés plus que jamais à leur foi, et termina en leur disant ces mots qui les frappèrent de consternation.
—Mes enfants, siuvez-vous d'ici le plus tôt possible, sinon avant peu vous serez réduits à un état pire que celui des esclaves.
Victor Babin et ses compagnons se jetèrent en pleurant aux genoux du saint prêtre, et lui demandèrent sa dernière bénédiction.
Ils équipèrent aussitôt qu'ils purent une embarcation, et vinrent aborder dans la rivière Tousquet-
Une poignée de leurs compatriotes les y avaient
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précédés (1766): les uns comme les Enard, les Corporon, descendus de leurs campements dans l'intérieur de la Péninsule, les autres, comme les Boudreau, les LeBlanc, venus du Massachusetts,
À une petite distance de l’église, on vénère encore sous le nom de Butte à la Croix, le lieu où fut dite la première messe pour ces nouveaux colons, probablement par M. Bailly, dont les îles voisines de la Butte à Comeau portent encore le nom.
À son départ, M. Bailly avait conféré à l'un des anciens, Amable Boudreau, surnommé depuis l'évéque Amable, le pouvoir de faire les mariages, les baptêmes et même d'accorder certaines dispenses.
C’est au pied du calvaire, érigé sur la Butte à la Croix, que durant les beaux jours, on se donnait rendez-vous les dimanches, que l'évéque Amable faisait le prône, les annonces et récitait l'office du jour.
Ces assemblées patriarcales, organisées au passage des missionnaires poursuppléer à leur absence, ont été le moyen providentiel qui a maintenu la foi des Acadiens. Elles avaient été instituées même
chez ceux qui avaient été amenés en captivité dans les colonies anglaises ; et cela, grâce aux soins du saint abbé Maillard, resté seul, à la garde de ces malheureux débris, comme il l'était déjà de ceux de la Nouvelle-Ecosse. |
D'Halifax, il correspondait secrètement avec quelques-uns de leurs groupes, et leur adressait des épitres vraiment apostoliques, qui étaient lues dans les assemblées des fidèles avec un respect qui rappelait celui des premiers chrétiens, lorsqu'ils écoutaient les épitres que leur écrivait l’apôtre saint Paul.
Dans une de ces lettres, toute pleine de l'esprit de cet apôtre, adressée à Louis Robichaud, à qui il avait confié la direction des fidèles de Salem, l’abbé Maillard disait :
“ Je ue manque point cette occasion pour vous faire savoir combien je désirerais d’être à proximité de vous et de tous les autres catholiques, dispersés çèet là dans les contrées de Boston et ailleurs, pour votre consolation à tous et la mienne. Mais il convient que nous vivions plus que résignés entièrement à la volonté du Seigneur, en nous soumettant surtout de bon cœur à tout ce qu'il lui plaira faire de nous.
“ J'approuve volontiers que vous receviez le cone
sentement mutuel exprimé par la parole des parents de tous ceux et celles qui veulent s'unir en mariage. Mais faites cela en présence de témoins requis à cette fin.
‘ Je sais que tout cela vous donnera des misères, cependant vous n'en serez que mieux devant Dieu qui, un jour à venir, y aura égard, si vous avez en tout ceci, intention de servir le prochain et de m'aider en même temps pour l’amour de lui.
‘ Comme nous avons ici une grande liberté pour vaquer aux fonctions de nntre sainte religion dans notre oratoire de la grande batterie d'Halifax, nous avons par conséquent la consolation de conserver le Saint-Sacrement devant lequel nous entretenons jour et nuit un luminaire Et pour le pouvoir faire longtemps, j'écris à tous nos frères de Chignectou, de Pisiquid, de Louisbourg et d’ailleurs, qu'i's aient à se joindre à nous pour cette dépense ; tt qu'ils prouvent par là qu'ils nous sont unis pour ne faire tous ensemble qu’un seul pain st qu'un seul et même corps en Jésus-Christ, qui est notre chef.
‘“ Mais remarquez qu’en cela je ne m'adresse qu’à ceux qui sont pénétrés de la vérité de ce grand et redoutable mystère. Je laissa à part les indifférents. Remarquez en outre que je ne demande pas
des sommes, mais seulement qu'un chacun fourniss” selon ses facultés. Un liard donné d’un bon cœur à cette intention, vaut une pistole à celui qui ne peut faire plus.
‘ Proposez, s’il vous plaît, cet article dans votre assemblée de prières au saint jour du dimanche,
‘“ Vous rendrez ainsi hommage au temple du Seigneur où se célèbreront tous les jours les saints mystères auxquels vous avez part, puisque aussi bien que nous, vous êtes membres de l'Eglise catholique.
“ J'ai soin tous les dimanches de vous avoir présents en esprit, et de vous regarder alors comme joints à nous dans l’action du saint sacrifice. J'en fais mention expresse en présence de tout le peuple fidèle qui m’entoure. Faites de même dans vos p'ières communes.
ni
‘ Faites bien mes compliments à votre épouse, à votre sœur Nanniche et à toute votre famille, aussi bien qu'à tous ceux quine m'ont pas encore oublié. ” 1
À Halifax, 17 7embre, 1762.
1. Documents et manuscrits recueillis par M. Placide Gaudet, de Shédiac.
5 juillet.—Promenade sur la Butte à Comeau et sur la Pointe à Pinkney ; excursion dans les îles de Tousquet, entrevues à travers une gaze de brumes légères qui noient léurs contours et les enfoncent dans des lointains factices, semblables à des décors de théâtre.
Sur l’île au Massacre, où jadis fut cernée et anéantie une tribu micmaque, visite d’une attrape aux maquereaux, immense réseau de filets tendus à grands frais par une compagnie acadienne, les {rères Pothier. Un: autre pêcherie semblable est construite aussi par eux dans le voisinage, près du Rocher aux Vaches.
Les frères Pothier sont des armateurs de Tousquet d’une hardiesse tout américaine. Leur vaste établissement que j'ai visité au cap des Corporons dont, par parenthèse, la falaise opposée porte le nom sauvage de Æébec ou Chébec, est une des curiosités de l'endroit. Ils possèdent une flotte de onz: navires, sans compter ceux qu'ils louent chaque année pour compléter leurs expéditions, soixante-dix dories ! et barges pour la péche à la morue, servies par des centaines de marins et de pêcheurs acadiens. Leurs