Voyage de Mgr Plessis en
Un jour, quelques loyalistes, flânant au‘bord de la rivière Saint-Jean, avisèrent un canot conduit par des Indiens, remontant la rivière.
—J'ai bonne envie, dit l’un d'eux, en levant son fusil, de loger une balle dans la tête de cette squaw ; etavant que ses compagnons qui voulaient l'arrêter, eussent le temps de détourner son arme, le coup était parti et la Sauvagesse était tombée raide morte dans le canot.
À peine la nouvelle de ce crime fut-elle répandue dans la mission sauvage, que toute la tribu se souleva comme un seul homme ; les chefs allèrent en députation auprès des loyalistes et les sommèrent de leur remettre le meurtrier, sinon, qu'ils allaiont leur déclarer une guerre à mort.
Les loyalistes intimidés le livrèrent, et aussitôt il fut trainé dans leur village, dépouillé, attaché à un poteau et brûlé vif.
La rivière Saint-Jean était devenue un enfer inhabitable pour le petit nombre d’Acadiens restés sur leurs terres. Les uns allèrent rejoindre les dépossédés qui venaient de fonder la colonie de Madawaska; les autres, au nombre desquels étaient Pierre Cormier et sa famille, traversèrent le désert de forêts qui les séparait de l’istame de la
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Nouvelle-Ecosse, et se réfugièrent auprès de leurs frères de Memramcook.
22 juillet.—De Cocagne à la gare de Richibouctou par la route de Bouctouche ; vingt-deux milles. Plaines sans physionomie, traversées par des rivières qui ont la proportion des fleuves.
Il y a dix ans, Bouctouche était une paroisse arriérée sans organisation et sans importance. Aujourd'hui, Bouctouche est une des paroisses les plus florissantes et les plus progressives de tout ce canton.
Cette transformation est due à un seul homme, venu là sans autres ressources que son intelligence et son dévouement. Dans ce court espace de temps, il a tout changé, tout créé.
La paroisse de Bouctouche était loin des grandes voies de communication ; aujourd’hui, grâce à l’influence de l’abbé Michaud, une ligne de chemin de fer la rattache au réseau de l’Intercolonial. Une superbe maison d'éducation, bâtie par ses soins, se remplit d'élèves qui viennent y recevoir une instruction aussi solide que pratique. L'église, détruite
par un accident, se rebâtit sur de plus belles pro-
AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 453 portions Un vaste terrain, conquis en partie sur la mer, sert de ferme-modèle, où les habitants viennent apprendre à cultiver avec intelligence et profit.
Tout cela s’est fait sans ostentation, sans la moindre réclame. Le bien ne fait pas de bruit; le bruit ne fait pas de bien.
On rencontre sur ce littoral des familles dont les ancêtres, jetés dans les colonies méridionales, ont eu l'incroyable courage de traverser tout le continent pour revoir leur pays.
Un détachement d'une trentaine d’Acadiens, partis de la Caroline du Sud, mais relégués, peu après leur débarquement, dans l’intérieur du pays où ils étaient en butte à la malveillance, résolurent de s'échapper et, selon leur propre expression, ‘“ d'aller frapper sur la rivière du Canada.”
Au nombre de ces hardis fugitifs, étaient Joseph Pastarache et sa famille, de Port-Royal, dont les descendants peuplent aujourd’hui la paroisse de Bouctouche et conservent soigneusement le souvenir des pérégrinations de leur ancêtre. J’en ai entendu le récit de la bouche même de Louis Bastarache, arrière-petit-fils de l'exilé, beau grand
vieillard encore vert, aussi bon charpentierqu'excellent chrétien, esprit fin et original, dont je regrette de ne pouvoir traduire le langage pittoresque.
—Tenez, me dit-il, en plantant le large taillant de sa hache à équarrir dans un madrier, asseyezvoüs sur cette lambourde, je vais vous conter cela. Quand même je me reposerais wn petit : je donne une corvée pour rebâtir notre église qui a été brülée l’année passée par le tonnerre.
J'ai entendu, toute ma jeunesse, raconter cette histoire par mon grand-père, et je me la rappelle comme d'hier. Quand j'entends aujourd’hui les miens se plaindre de la dureté des temps, je leur dis : Taisez-vous, mes enfants, vous ne savez pas ce que c’est que la misère; ce que vous appelez misère aujourd’hui, c'eùt été le paradis pour les vieux du temps passé.
Ils s'étaient donné rendez-vous cette fois-là, à la tombée de la nuit, dans un champ de blé-d'inde, en dehors du village. Chacun avait apporté tout ce qu’il avait pu trouver de provisions. On ne marchait que la nuit, de crainte d’être cécouvert. Le jour, on se cachait dans les taillis ou dans les grandes herbes, jusqu’à ce qu’on eût gagné le bois. Là, on tint conseil et on jugea qu'il valait mieux se diviser en deux bandes pour trouver plus facilement de quoi vivre. L'une inclina plus au sud. Quelle fut sa destinée ? se décida-t-elle chemin faisant à gagner la Louisiane, ou périt-elle de faim,
AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 455 ou bien tomba-t-elle entre les mains de quelque tribu sauvage qui la tint en captivité ou la fit mourir dans les supplices ? On n'en a jamais entendu parler dempuis.
L'autre escouade composée de seize personnes faillirent plusieurs fois avoir le même sort. Après avoir traversé de grandes montagnes, toujours en se dirigeant vers le nord, ils arrivèrent à une rivière qui couiait du côté du soleil couchant. Pendant qu'ils construisaient un radeau pour la descendre, un des voyageurs qui s'était éloigné du camp, fut aperçu au haut d’un rocher d’où il les huchait en leur faisant signe de venir. Il avait découvert un vieux canot fait d'un tronc d'arbre abandonné sur le rivage: ce fut une bonne aubaine pour eux. Ils l’étanchèrent en le calfeutrant avec des morceaux de leurs linges et s’en servirent pour porter une partie de leurs gens et diriger le radeau.
Grâce à leur habitude de chasse et de vie dans les bois, et à la précaution qu'ils avaient eur de se munir de quelques fusils, ils n’eurent pas trop à souffrir de la famine, mais d’aucuns pâtirent terriblement des fièvres de ces pays ; à peine s'ils pouvaient se trainer. Pendant une nuit, ue des femmes, plus faible que les autres, mourut d’épuisement. Son mari, qui faisait pitié.à voir, ne vou-
lait plus quitter la tombe où on l'avait enterrée sur le bord de Ja grève. Il fallut l’en arracher de force.
Enfin, après bien des jours, ils arrivèrent à l'embouchure de la rivière. Leur désappointement fut grand, quand ils reconnurent que le fleuve où elle se jetait courait vers le sud. Ils étaient donc bien loin de la rivière du Canada : c'était le Mississipi. Comme ils y entraient, ils aperçurent, au détour d’une pointe, un village sauvage et plusieurs canots qui faisaient force de rames pour les cerner. En un clin d'œil, ils les eurent entourés, faits pri-
sonniers, traînés à terre, au milieu de cris et de menaces qui faisaient voir quel sort les attendait : on les avait pris pour des Anglais.
Un des Acadiens fit remarquer à ses compagnons qu'il y avait un blanc parmi ces Sauvages, et, en même temps, il le désignait du doigt. Celui-ci, entendant parler français, leur adressa la parc!: et apprit bientôt leur histoire. C'était un Canadien, coureur de bois, marié à la fille du chef de cette tribu. Touché de leur infortune, il les prit sous sa protection et les conduisit à sa cabane.
—N'ayez garde de sortir d'ici, leur dit-1l, en les quittant, car votre vie est en danger. Je vais aller trouver le chef et essayer d'obtenir votre liberté.
Peut-être serai-je longtemps, car il n’agira pas sans le conseil des anciens, et c'est un consentement bien difficile à gagner.
La nuit était venue quand il fut de retour.
—Mes amis, leur dit-il, réjouissez-vous, j'ai obtenu votre grâce, mais non sans difficulté ; il m'a fallu lutter toute la journée. Vous êtes libres d'aller où vous voudrez.
—Nous sommes incapables de continuer notre route, lui répondirent les Acadiens, après lui avoir témoigné leur reconnaissance. Nous n'avons absolument rien à manger.
— Votre misère est finie, repartit le brave Canadien, soyez sans inquiétude. Dans huit jours, mes canots arriveront du Canada pour emporter mes fourrures. Vous partirez avec eux, sans qu’il vous en coûte rien.
Quelques-uns de ces Acadiens se fixèrent au Canada, les autres. comme Joseph Bastarache, se laissèrent entraîn r par l'amour du pays et redescendirent dans les parages du golfe, où l’on retrouve aujourd'hui leurs descendants,
458 UN PÈÉLERINAGE
Les établissements acadiens ont ici une importance que ceux déjà parcourus ne peuvent que faire pressentir Ils s'étendent le long du golfe Saint-Laurent sur une ligne immense et ininterrompue, qui va depuis la Baie Verte jusqu’au fond de la Baie des Chaleurs, c'est-à-dire sur ua espace de plus de deux cents milles de longueur. Ils forment à eux seuls plus de la moitié de la population totale des Acadiens.
Par une singulière coïncidence, cette pepulation est disposée à peu près comme une armée prête à livrer bataille. Le corps principal de cette armée fait face à la mer et s'appuie à droite sur l’isthme de la Nouvelle-Ecosse, à wauche, sur la Baie des Chaleurs, où il touche les populations françaises du Canada. En avant sont placés trois forts détachements : le premier de dix mille âmes sur l’île du Prince-Edouard ; le second non moins important de chaque côté du détroit de Canseau ; et le troisième de vingt mille à l'extrémité de la Nouvelle-Ecosse. L'arrière-garde se compose du groupe compact de Madawaska.
Cette armée, toute pacifique, n’a qu'un cœur et qu'une âme ; elle a le même cri de ralliement
qu’avaient ses pères : Dieu et Patrie ; et elle est prête à mourir comme eux pour la même cause.
Si on voulait pousser plus loin la comparaison, on pourrait dire que cette armée ne manque ni d'officiers habiles, ni de chefs pour la commander. Il yen a plusieurs dont les noms sont déjà connus ; d’autres n’attendent que le temps pour faire leur marque à côté d'eux.
Cette armée a sur chacune de ses ailes, un corps d'élite qui sert en même temps de sentinelle avancée : l’un à Shédiac, l'autre à Bathurst; je veux dire les petites phalanges qui dirigent Le Courrier des Provinces Maritimes et Le Moniteur Acadien, lesquelles luttent au premier rang pour la cause commune.
Le succès de cette cause ne fait guère de doute aujourd'hui ; et quiconque étudiera l’histoire des Acadiens présentée sous son vrai jour, ne saura s'empêcher d'y applaudir.
Il n’est pas de lecteur impartial qui, après avoir lu ces pages, ne se dise à lui-mêm: en fermant le livre : ce peuple est aussi étonnant par ses vertus que per ses malheurs.
Fin
Proclamation de la Reine Anne en 1713.
(Voir page 60).