‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme]Chapitre 26 sur 58 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Persécutions dans les colonies du Nord. — Les Acadiens prisonniers en Angleterre. — Mémoire de M. de la Ro-

chettle.

Dans le sud, les Acadiens avaient été recus avec humanité; mais le nord resta fermé à la compassion. Lorsque, au mois d'août 1%,56, un parti de soixante-dixhuit proscrits descendirent de leur bateau pour se reposer dans une anse de Long-Island, ils furent saisis par ordre du gouverneur, sir Charles Hardy, quoiqu'ils eussent des passeports signés par les gouverneurs de la Caroline du Sud et de la Géorgie, et furent relégués dans l’intérieur de ja province, en divers villages écartés, où les magistrats eurent ordre d’asservir les adultes au travail, et de s'emparer des enfants « pour en faire de bons et utiles sujets », autrement dit des protestants !. Cinquanteneuf garçons et quarante-neuf filles furent ainsi distribués dans les comtés de Westchester et d'Orange. Quelque dur que fût le sort de ces infortunés, il ne le parut pas encore assez au gré de leurs fanatiques ennemis ; l’année suivante, ordre fut donné de les jeter en

1 American Catholic quarterly Review : The Acadian confessors of the Faith; October 1884.

prison ; et, raconte M. Gilmary Shea, dans tout l'espace qui s'étend depuis Richmon‘, en gagnant vers le nord, cet arrèt fut mis à exécution.

Vers cette époque, un groupe de ces confesseurs de la foi étaient réunis dans quelques maisons voisines de la traverse de Brooklyn, dont il existe une ancienne vuc indiquant ces maisons.

En juillet 1756, sept embarcations, portant quatrevingt-dix exilés, longeaient la côte méridionale du Massachusetts ; eux aussi furent arrêtés à leur entrée dans un havre, et dispersés par les autorités locales, qui leur arrachérert les passeports dont ils étaient munis, en maudissant les braves sudistes qui leur avaient montré de la sympathie,

En 1757, une partie de ceux qui avaient été confinés dans le comté de Westchester parvinrent à s'échapper, et essayèrent de gagner la frontière du Canada, mais ils furent arrêtés au fort Edouard, et condamnés de nouveau à la captivité.

De son côté, la Virginie n'eut qu'une voix pour repousser les Acadiens ; mais cette hostilité même eut pour résultat la rentrée d'une partie d’entre eux en France. L'Angleterre, cédant aux énergiques remontrances des Virginiens, fit transporter ces Acadiens dans les principaux ports du royaume.

Pendant les années qui suivirent, un petit nombre de captifs, et même quelques familles, furent emmenés de la Nouvelle-Angleterre dans la Grande-Bretagne, et réunis aux quinze cents prisonniers de guerre transportés de la Virginie. Quel fut le sort de tous ces prisonniers”? On le connait du moins en partie, par un mémoire de M. de la Rochette, qui alla les visiter en 1762, par ordre du duc de Nivernais, ambassadeur de France à Londres, dont il était le secrétaire.

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en Virginie, furent envoyés presque aussitôt en Angleterre. Dispersés dans tous les ports de ce royaume, un grand nombre y périrent de misère et de chagrin. Trois cents avaient abordé à Bristol, où ils n'étaient point attendus, car on ne les attendait nulle part; ils passèrent trois jours et trois nuits sur les quais de la ville, exposés à toutes les injures de l'air. On les renferma à la fin dans quelques édifices ruinés, où la petite vérole en fit périr une grande partie.

» Ceux qui étaient à Liverpool ayant adressé à M. le due ae Nivernais une requête dans laquelle ils lui exposaient les persécutions que leur attachement pour la France ne cessait de leur attirer, et où ils réclamaient sa protection et comme Français et comme malheureux, celui-ci dépécha secrètement vers eux son secrétaire, M. de la Rochette, avec instruction de les assurer de la protection du roi.

» Arrivé à Liverpool le 31 décembre, l:. de la Rochette se transporta au quartier des Acadiens, et, après s'être fait connaitre à ceux qui avaient envoyé la requête à M. le duc de Nivernais, en leur produisant cette même requête, il leur fit part de sa mission et des ordres qu'il avait reçus de Son Excellence. Quelques précautions qu’il eût prises pour les engager à modérer leur joie, il ne put empêcher que des cris de Vire le Roi! ne se fissent entendre dans leur quartier, au point même que quelques Anglais en furent scandalisés. Les larmes succédèrent à ces premières acclamations. Plusieurs semblaient entièrement hors d'eux-mêmes ; ils battaient des mains, les levaient au ciel, se frappaient contre les murailles et ne cessaient de sangloter. Il serait impossible enfin de décrire tous les transports auxquels ces honnètes gens s'abandonnèrent ; ils passèrent la nuit à bénir le roi et son ambassadeur, et à se féliciter du bonheur dont ils allaient jouir.

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» Lorsqu'ils furent revenus de ce premier accès de joie, le sieur de la Rochette obtint d'eux les éclaircissements suivants sur leur situation actuelle : | |

» Depuis sept ans, on les a détenus dans la ville de | Liverpool où ils ont été transportés de la Virginie. Quel- | ques mois après leur arrivée, on leur assigna un certain ( nombre de maisons dans un quartier séparé, en leur don- : nant la ville pour prison. On assigna pareillement une |

paie de six sols par jour à tous ceux qui avaient plus de Æ ] sept ans, et de trois sols aux enfants au-dessous de cet | os âge. p » Ils étaient arrivés à Liverpool au nombre de trois EE « cent trente-six, et ils sont réduits aujourd'hui à deux cent vingt-quatre. Pendant les sept années de leur dé- l tention, on les a peu inquiétés ; mais depuis que la paix RS à est décidée, on ne cesse de travailler à les séduire. ÀÆ d

Langton, ccmmissaire des prisonniers acadiens, les ïit paraitre devant lui dans les premiers jours de décembre, et leur représenta que la France les ayanc abandonnés depuis si longtemps, le roi d’Angleterra voulait bien les regarder comme ses sujets, et qu'il les renverrait en Acadie, où on leur rendrait leurs terres et leurs troupeaux. ils répondirent tous unanimement qu’ils étaient Français, et que c'était au roi de France à décider de leur sort.

» Le commissaire les traita alors de rebelles. Il les menaca de les faire renfermer et de réduire leur paie, mais comme rien ne les intimidait, il eut recours à un moyen qui, par l'attachement qu'ont les Acadiens pour leur religion, semblait être infaillible.

» Il séduisit un certain prêtre écossais, directeur des Acadiens, en lui promettant la place de curé principal des villages catholiques d’Acadie. Cet homme leur précha des sermons scandaleux, et cinquante-quatre, presque tous composés des vieillards, se déterminèrent, d'après

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ces sermons, à repasser dans leur pays. On doit dire cependant qu'ils n’ont voulu signer aucun des écrits que le commissaire leur a fait présenter. Tous ceux-là ont écrit depuis à M. le duc de Nivernais pour le supplier de les réclamer comme sujets du roi. Le reste, au nombre de cent soixante-dix personnes, faisant trente -huit familles, ne se laissa pas convaincre.

» Les Acadiens de Liverpool ayant fait savoir à M. le duc de Nivernais qu'il se trouvait encore près de six cents de leurs frères à Southampton, Penryn et Bristol, Son Excellence donna ordre au sieur de la Rochette de se rendre aussi secrètement dans ces trois villes.

» Le sieur de la Rochette arriva à Southampton le 18 janvier 1763. Mais comme il n'avait aucune marque à laquelle les Acadiens pussent le reconnaitre, et que, d'ailleurs, les artifices répétés des Anglais engageaient ce peuple à la plus grande défiance, il ne put les convaincre ni de la réalité de sa mission, ni de celle de ses instructions. [l les quitta cependant satisfait de leur zèle pour le roi, et persuadé que l'excès de ce même zèle était l'unique motif de leur défiance. Plus voisins de Londres que leurs frères, et placés dans une ville qui devient, er été, le rendez-vous d’une partie de la noblesse anglaise, les Acadiens de Southampton avaient essuyé des attaques plus fréquentes et plus dangereuses. Le général Mordaunt, et même, en dernier lieu, le duc d'York, n'avaient pas cru au-dessous d’eux de les solliciter de renoncer à la France. D'ailleurs, dans le moment où le sieur de la Rochette leur fut envoyé, ils attendaient une réponse de la part des commissaires anglais, accoutumés à les tromper, et c'était pour eux une raison de défiance très légitime. Ils prirent le parti de dépêcher deux des leurs à M. le duc de Nivernais, pour s'assurer de la vérité, et il ne leur reste aujourd'hui aucun doute. Ces Aradiens se trouvent réduits à deux cent dix-neuf,

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de trois cent quarante qu'ils étaient à leur débarquement en Angleterre.

» De Southampton, le sieur de la Rochette partit pour Penryn, où il se rendit le 25 janvier. Il y trouva cent cinquante-neuf Acadiens dans la situation la plus déplorable. Depuis la fin de novembre 1762, le gouvernement a arrété la paie. Ceux qui n’ont appris aucun métier vivent d'emprunts ; les veuves et les orphelins demandent l’aumône ; et ils doivent entre eux plus de deux cent cinquante guinées dans le bourg. Cette paie est, comme à Liverpool, de six sols par jour, pour chaque personne au-dessus de sept ans, et de trois sols, au-dessous de cet âge. Les Acadiens de Penryn ne : demeurent point dans un quartier séparé, mais sont dis- E tribués dans diverses maisons bourgeoises, et d'ailleurs, b he plusieurs de leurs jeunes gens, en apprentissage chez des ouvriers anglais, y ont contracté des inclinations très peu françaises : ainsi il y a lieu de craindre que le secret exigé d'eux par le sieur de la Rochette n'ait pas été observé avec autant d’exactitude que dans les autres villes. I faut dire aussi que, plusieurs d’entre eux ajoutant peu de foi aux assurances qui leur étaient données, leur bonne volonté n’a pas été unanime.

» Le sieur de la Rochette arriva à Bristol le 31 janvier. Il y trouva les Acadiens au nombre de cent quatrevingt-quatre personnes qui s’abandonnèrent entièrement à la protection du roi. Ils n’eurent aucune peine à prendre confiance dans le sieur de la Rochette, parce qu'ils avaient vu les deux députés qui, de Southampton, s'étaient rendus auprès de M. le duc de Nivernais.

» [l y a une défiance générale qui prévaut plus ou moins chez tous ces Acadiens, et dont voici les princi- év paux motifs : D cl

» lo Leurs frères qui furent transportés en France au u commencement de la guerre y restèrent plusieurs mois

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sans recevoir aucun secours, et ils craignent d'éprouver le même sort en arrivant dans le royaume.

» 2 Ils se flattent toujours de retourner en Acadie et

d'y jouir du libre exercice de leur religion, sous la pro-

tection du roi. Ceux mêmes qui sont en France, à Boulogne, à Saint-Malo et à Rochefort, persistent dans cette

opinion, et l'ont même écrit aux Acadiens en Angleterre.

» 3° Ils craignent que le roi n’abandonne leurs frères

dispersés dans les colonies anglaises de l'Amérique ; et ceux-là forment le plus grand nombre, étant plus de dix mille qui meurent de faim. De temps en temps, il s'en

sauve quelques-uns en Europe, et deux familles de ces

malheureux sont arrivées, il y a quelques semaines, de Boston à Bristol. Les Anglais cependant en transportent

tous les jours. »

Le mémoire de M. de la Rochette se termine par le

tableau suivant de la population acadienne :

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