‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme]Chapitre 25 sur 58 · SN · texte numérisé non relu

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requête, remarquable par son ton de bonne foi et de dignité respectueuse : c’est ainsi que parlent des hommes honnêtes. Réduits à l'extrémité, ils supplient, mais ils ne s'abaissent point ; ils sont restés debout dans leur malheur. Ils ne demandent pas grâce, mais simplement justice.

Le réquisitoire de leurs adversaires, qui étaient leurs juges en même temps que leurs ennemis, a été publié, et forme tout un volume. On n’a à leur opposer que de rares fragments comme celui-ci'. Qu’on les compare cependant, et l'on n'aura pas de peine à décider de quel côté étaient l'honneur et le droit.

On ne peut lire sans émotion certains passages d’un mémoire qui appuyait cette requête, et où l'on trouve l'expression de l'attachement des exilés pour leur chère patrie : « Nous vous prions humblement, y est-il dit, d'avoir la bonté de nous laisser partir d'ici, ou de nous renvoyer dans notre pays, ou bien en quelque auire lieu où nous pourrons rejoindre nos compatriotes ; mais Si vous ne pouvez nous accorder cette faveur, nous désirons que des mesures soient prises pour notre subsistance aussi longtemps que nous serons détenus ici. Si cette humble requête nous est refusée, et qu’on laisse mourir nos femmes et nos enfants sous nos yeux, jugez quelle sera notre douleur! N'eût-il pas mieux valu pour nous mourir dans notre pays natal ? »

Les Acadiens fondaient des espérances sur une autre requête qu'il adressèrent vers ce temps au roi d'Angleterre. Entre autres faits, passés sous silence dans les

1 Ceci était vrai à la date où a été publiée la première édition de cet ouvrage; mais, depuis, cette lacune a été remplie par le dépouillement que nous avons fait faire des archives de Paris et de Londres. Lorsque cette masse de pièces, dont l'impression se poursuit dans le Canada-Français, sera publiée en entier, nous n’aurons rien à envier à la partie adverse,

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mémoires précédents, ils disent que, en conséquence du refus de violer leur serment de fidélité, non seulement leurs maisons furent pillées, leurs animaux tués et leur vie mise en danger par suite des mauvais traitements, mais que plusieurs d’entre eux furent emmenés en captivité au Canada, particulièrement René Le Blanc, leur notaire, qui, après que sa maison eut été saccagée, fut fait prisonnier par les sauvages au moment où il voyaeait pour le service du roi, et trainé au fort français, où il ne recouvra sa liberté qu'avec grande difficulté, et après quatre ans de détention.

Ils ajoutent que, peu de jours avant leur dispersion, la maison où étaient conservés leur archives, leurs titres, etce., fut investie par une force armée, et que tous leurs papiers en j'urent enlevés par force; que, depuis, aucun de ces papiers ne leur a été restitué ; ce qui les prive des principaux moyens de prouver leur innocente et la justice de leurs plaintes!'. [ls y répètent qu'au moment de la Déportation, les parents ont été séparés de leurs enfants, les maris de leurs femmes, parmi lesquels il y en a qui n'ont pu encore se rejoindre. Ils avaient été, continuent-ils, tellement entassés dans les vaisseaux, qu'ils n'avaient pas même de place pour se coucher, et n'avaient pu, par conséquent, emporter avec eux les choses les plus indispensables, surtout pour le soin des vicillards et des malades, dont plusieurs ont trouvé dans la mort la fin de leurs misères. Ceux-là mêmes qui, à cause de leur fidélité, avaient souffert le plus de la part des ennemis du roi, ont été également enveloppés dans la même calamité, parmi lesquels René Le Blanc, le nétaire déjà mentionné, est un des exemples les plus frappants. Il fut saisi, emprisonné, emmené avec les

1 En présence d'une preuve aussi positive que celle-ci, comment

a-t-0on osé nier que les autorités néo-écussaises aient fait disparaitre certaines archives pour cacher leur attentat,

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autres; et sa famille, composée de vingt enfants, et d'environ cent cinquante petits-enfants, fut dispersée dans différentes colonies. Lui-même fut débarqué à New- York, débile et malade, n'ayant avec lui que sa femme et deux de ses plus jeunes enfants, d’où il alla en rejoindre trois autres à Philadelphie, où il est mort sans qu'on ait fait plus de cas de lui que d'aucun des autres captifs, sans qu'on ait tenu compte de tout ce qu'il avait fait et souffert pour le service du roi.

Cette requête, pas plus que celle de Jean-Baptiste Galerne, ne fut prise en considération.

Les amis des Acadiens, qui se composaient de tout ce qu'il y avait de plus éclairé et de plus généreux dans Philadelphie, ne purent vaincre l'hostilité de la députation, qui refusa leur mise en liberté, et décréta (5 mars) qu'on les disperserait dans les comtés en leur offrant quelques moyens de s'établir sur des terres.

Par cet acte, l'Assemblée rivait les fers des proscrits au sol de la Pensylvanie, dont elle faisait pour eux une colonie pénale, où presque chaque individu devenait un geôlier. Pouvaient ils raisonnablement songer à se fixer définitivement sur cette terre, où la haine croissait autour d'eux plus drue que l'herbe sous leurs pieds ? N'était-ce pas en même temps vouer leurs enfants à perdre le dernier bien qui leur restait, au milieu de leur ruine générale, et qu'ils regardaient comme sacré : je veux dire leur foi et leurs traditions ? C’est ce qui arriva en effet au petit nombre d'entre eux qui survécurent et qui continuèrent à habiter ce pays.

1 Un autre Acadien atteste dans une requête « qu'il a été fait trois fois prisonnier par les sauvages, et que sa maison a été brûlée, parce qu’il avait sauvé les équipages de quelques vaisseaux anglais, en les prévenant du danger qui les menaçait; et maintenant, ajoutet-il, ces mêmes Anglais l’ont exilé dans un poys où ils lui laissent

manquer de pain, lui qui naguère vivait à l'aise et dans l'indépendance, : Mrs Williams, The Neutral French, Introduction, p. 73.

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Les Acadiens se retranchèrent derrière le titre de prisonniers de guerre, dont ils se réclamaient, dans l'espérance d’en obtenir les bénéfices, c'est-à-dire d'être soutenus aux frais de l'Etat, en attendant d'être échangés ou renvoyés en France.

Ceux qui veulent justifier, remarque à ce sujet M. Smith, l'expulsion forcée des Acadiens et leur détention au milieu d'un peuple étranger, feraient bien d'expliquer en quoi le principe émis dans le mémoire des Acadiens n'était pas fondé en équité. Ils n'avaient commis ouvertement aucun acte les rendant justiciables de la loi civile, et ne pouvaient être regardés, en conséquence, que comme prisonniers de guerre, ayant droit, comme tels, à être entretenus aux frais du gouvernement. S'ils n'étaient pas prisonniers de guerre, sur quoi se fondaiton alors pour leur refuser la mise en liberté qu'ils demandaient ! ?

L'attitude prise par les Acadiens, loin de leur réussir, fut regardée comme une révolte contre l’Assemblée, accrut l'irritation contre eux et rendit de plus en plus difficile la tâche de ceux qui s'étaient faits leurs défenseurs Telle était l’antipathie dont ils étaient l’objet, que, dans les districts ruraux, on ne voulut pas même tolérer leur présence et qu'on refusa d'employer ceux qui s'offraient à travailler. Ils se trouvèrent bientôt presque uniquement à la charge de la ville de Philadelphie. Pour comble de malheur, la petite vérole, engendrée par la misère, éclata parmi eux et éclaircit encore leurs rangs. On lit dans une de leurs requêtes adressée à l'Assemblée, que « des familles avaient été plusieurs semaines de suite sans voir ni pain, ni viande, et qu'un certain nombre avaient été forcées de piller et de voler dans les rues de la ville pour ne pas mourir de faim ».

1 Acadia, a lost chapter in American Hisiory, by Philip H. Smith, p. 234.

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182 UN PÈÉLERINAGE

Voilà, continue l'historien déjà cité, où en étaient t réduits ces honnêtes Acadiens, naguère si à l’aise et si d paisibles au fond de leurs solitaires domaines ! Ceux-là C mêmes qui les ont accusés d’avoir été les auteurs de I leurs propres maux n'ont pu rester insensibles en pré- l sence de tant d’infortunes !

« S'il en était parmi ces derniers, ajoute un autre Si écrivain protestant, qui fussent tentés d'applaudir aux D cl persécutions d’un peuple exilé parce qu'il chérissait la n religion de son enfance et de ses ancêtres, qu'ils songent lo à la sévère justice de l'Histoire ?. » de

Le résultat de la dernière requête fut un acte du par- D er lement obligeant les parents à céder leurs enfants pour ch leur apprendre à gagner leur vie, afin que la province s’ n’eût à sa charge que les vieillards et les malades. De do toutes les mesures prises à l'égard des Acadiens, cet to:

acte de rigueur fut celui qui leur parut le plus odieux et qui souleva leurs plus énergiques protestations. Aussi, les remontrances qu'ils adressèrent à cette occasion sontelles ce qu'on trouve de mieux élaboré et de plus pressant dans toutes leurs requêtes. Cette requête se terminait, comme toutes les précédentes, par une prière où ils demandaient la délivrance de leur captivité, prière qui, hélas! ne devait être entendue que par l’Ange de la

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Les événements, même favorables en apparence, se ne tournaient contre eux, et semblaient conspirer à leur

ù perte. La guerre, qui se continuait depuis leur expulsion pit

et qui devait se terminer par l’écroulement de la puis- tr

sance française en Amérique, fut loin de réussir, dans s'é

les commencements, aux armées anglaises. On n’a pas av

oublié la défaite de Monongahéla, en 1755. Chacune des pu

trois campagnes qui suivirent fut signalée par une vic-

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toire francaise : celles d'Oswego, de William-Henry et de Carillon. Le contre-coup de ces événements, si fàcheux pour les Anglo-Américains, se faisait ressentir sur les pauvres Acadiens, dont le sort s'aggravait de toute l'exaspération de leurs maitres.

Ce qui restait de ces neutres à Philadelphie, occupait sur la rue des Pins (Pine street) une rangée de petites chaumières en bois, connue jiongtemps sous le nom de Neutral Huts. C'est là qu'ils s’éteignaient lentement, lorsque, au printemps de 1757, arriva à Philadelphie un des plus hauts dignitaires que la Grande-Bretagne eût envoyés dans cette colonie, lord Loudun, commandant en chef des armées anglaises en Amérique. Lord Loudun ne s'arrêta que peu de jours à Philadelphie, où son passage donna lieu à des fêtes et à des démonstrations publiques; toutefois, il y séjourna assez longtemps pour montrer que sa haute position ne le mettait pas à l'abri des préjugés les plus vulgaires de son temps. Il se fit donner le chiffre exact de la population catholique de la Pensylvanie, afin de prévenir les terribles dangers qui pouvaient résulter d'une conspiration papiste ! Au rapport du P. Hardy, cette population s'élevait à peine à deux mille âmes réparties entre Anglais. Irlandais et Allemands.

Les Acadiens comptaient dès lors pour si peu, que le missionnaire ne crut pas qu’il valût la peine de mentionner leurs noms dans son rapport.

HI semble qu'il ne restait plus de place que pour la pitié envers ces tristes débris, dont la misère était si extrême en ce moment que l'Assemblée elle-même, qui s'était montrée si dure à leur égard. s’en était émue, et avait passé un acte pour les recommander aux officiers publics, « afin, y disait-on, de les empêcher de périr de faim ».

Il ne manquait plus à ces malheureux qu'une dernière indignité, avant de disparaître de cette terre de malé-

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diction ; et il était réservé à un pair d'Angleterre de la leur infliger.

On trouve dans les archives coloniales de 1757 un mandat du shérif, émis par le gouverneur, à la demande de lord Loudun, ordonnant l'arrestation de Charles Le Blanc, Jean-Baptiste Galerne, Philippe Melançon, Paul Bujauld et Jean Landry, comme étant des individus suspects et mal intentionnés, ayant proféré des discours menaçants contre Sa Majesté et ses loyaux sujets.

Il faut lire la lettre de lord Loudun à William Pitt, alors premier ministre. Rien dans les annales de la Pensylvanie n'égale la brutalité de cette pièce. Il n’y demande ni plus ni moins que la mise en esclavage de ces prisonniers

« 25 avril 1798.

» Monsieur,

» Lors de mon voyage en Pensylvanie, j'ai trouvé que les Français neutres s'étaient montrés très révoltés, et avaient menacé d'abandonner leurs femmes et leurs enfants pour aller rejoindre les Francais sur les frontières : ils m'ont envoyé un mémoire écrit en français, où ils énuméraient leurs plaintes. Je le leur ai renvoyé, disant que je ne pouvais recevoir aucun mémoire des sujets de Sa Majesté, si ce n’est en anglais. Sur quoi ils se sont réunis en assemblée générale et ont résolu de n'envoyer aucune requête, sinon en français. Ils en sont venus. m'a-t-on dit à cette résolution, parce qu'ils se regardent comme sujets francais.

» Le capitaine Cotterell, secrétaire pour la province de la Nouvelle-Écosse, actuellement ici pour le rétablissement de sa santé, a trouvé au nombre de ces neutres, un individu qui avait été espion de Cornwallis et ensuite du gouverneur Lawrence. Cet espion, m'a-t-il assuré, s'était bien conduit, soit en rendant compte de ce qui se

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passait au milieu des neutres, soit en tenant les gouverneurs au courant des armements dans les forts et particulièrement à Beauséjour. J’ai appris par cet espion qu'il y avait parmi eux cinq chefs principaux, auteurs de tous les troubles que ce peuple cause en Pensylvanie. Ils tàchent de leur persuader d’aller se joindre à l'ennemi, de les empécher de se soumettre aux règlements qui ont été faits dans la province, et de permettre que leurs enfants soient employés à travailler.

» M'étant assuré du fait, j'ai cru qu'il était nécessaire de prévenir, autant qu'il m'était possible, une telle jonction avec l'ennemi. Sur quoi j'ai fait saisir ces cinq chefs et les ai fait monter sur le vaisseau du capitaine Talkincham, afin qu’il les conduise en Angleterre, et qu'on en dispose selon que les officiers de Sa Majesté le jugeront à propos. Je dois toutefois vous informer que si vous les laissez en liberté, ils vont revenir immédiatement et continuer à causer tout le trouble qu'ils pourront ; en conséquence, je crois que le meilleur moyen de les garder serait de les employer comme matelots sur les vaisseaux de guerre. »

On ignore quel fut, dans la suite, le sort de ces infortunés, coupables d’avoir élevé la voix au nom de leurs compagnons d'exil et d’avoir osé s'exprimer en langue française.

Dès lors, toute plainte devenait un crime, et il ne restait plus qu'à mourir en silence. En effet, à partir de ce moment, on ne trouve plus aucune trace de réciamations de la part des Acadiens.

Le dernier écrit officiel qui les concerne a toute la tristesse d’une épitaphe ; c'est une requête d'un entrepreneur de cercueils adressée, en 1766, à la chambre d'assemblée,

et conçue en ces termes :

«Pétition de John Hill, charpentier, de la ville de Philadelphie, à l'Assemblée, exposant que le pétition-

naire a été employé, de temps en temps, à fabriquer des cercueils pour les Français neutres, qui sont morts dans la ville et ses environs, et que ses comptes ont été régulièrement reconnus et payés par le gouvernement jusqu'à ces derniers temps; qu'il est informé, par les commissaires qui avaient coutume de le payer, qu'ils n’ont plus de fonds entre leurs mains pour l’acquittement de tels comptes ; que, n'ayant reçu aucun contre-ordre depuis le dernier règlement, il a fait seize nouveaux cercueils. En conséquence, il prie l'Assemblée de donner des ordres pour que ces matériaux et son travail lui soient payés. »

Avec cette pétition de l'entrepreneur de cercueils, se termine l'histoire authentique des Français neutres en Pensylvanie. Le reste ne se compose plus que de traditions !.

A peine quinze ans s'étaient écoulés depuis cette date, que les quakers de Philadelphie, rebelles à leur tour à l'Angleterre, appelaient à leur secours et acclamaient comme des sauveurs, les régiments français de La Fayette, parmi lesquels se trouvaient des amis, peutêtre des parents de ces mêmes Français neutres qui dormaient dans le cimetière de Potter’s Field. En passant le long de ce cimetière, plus d'un soldat de France a dû demander quels étaient ces catholiques dont les tombes étaient indiquées par des rangées de petites croix. Que n’eût-on pas donné alors pour effacer la page d'histoire qu'elles redisaient |

1 William Read. The American exiles or the French in Pennsylvania ; vol. VI, 185$.

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