NOUS
attend à la porte du palais, L'après-midi s'écoule rapidement à visiter la ville et ses environs, qui méritent l'attention des voyageurs ! Portland, qui n'est qu'un faubourg de la ville; Carleton, de l'autre côté de la rivière, avec ses hauteurs pittoresques, avec sa vieille tour Martello, d'où l'œil embrasse un vaste et splendide panorama ; la ville avec ses clochers : le havre, ainsi que le mouvement de ses navires et de ses vapeurs; l'immense baie de Fundy, s'étendant à l'horizon, et, bien loin vers le sud, les rivages bleus de la Nouvelle-Écosse, séparés vis-à-vis d'ici par l'étroite et profonde échancrure de montagnes formant le gw/ de Digby. Le pont, suspendu à près de cent pieds au-dessus de la gorge abrupte au fond de laquelle la rivière Saint-Jean se précipite en cataracte écumante, est un chef-d'œuvre de hardiesse et d'élégance. D'ici on observe un des phénomènes les plus curieux de l'Amérique du Nord : la marée, quis’élève en cet endroit jusqu'à vingt-six pieds de hauteur, s’engouffre dans cette gorge, repousse le torrent, l’aplanit, et permet, pendant quelques minutes, aux navires de remonter au-dessus de la cataracte.
De retour au palais épiscopal, Mgr Sweeney me fait visiter sa cathédrale, la plus vaste église de la province. C'est un bel édifice de style ogival primitif, bien situé, ct d’une grande pureté de lignes. Le palais de l'évêque, qui l’avoisine, quoique d'én genre plus sévère, s’harmonise bien avec les proportions de la cathédrale, Les deux vastes constructions qui s'étendent en arrière à droite et à gauche de l'ibside : l'un, le couvent des sœurs de la Charité, l'autre, l'asile des orphelins, sont des fondations de l'évêque, à qui reviennent également la construction du palais et l'achèvement de la cathédrale, commencée par son prédécesseur. Aucun évêque des provinces Maritimes n'a eu un épiscopat plus rempli ni plus fécond que Mgr Sweeney ; on ne soupconnerait pas cette acti-
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vité, en voyant, pour la première fois, ce petit vieillard grêle, à figure placide, un peu réveuse ; mais il se révèle au cours de la conversation, et surprend autant par l'élévation de ses vues que par le sens pratique qui les caractérise.
À sept heures du soir, le petit steamer l'Al/ma se détache du quai. L'ordre parfait, l'extrême propreté de ce bateau, la politesse de l'équipage préviennent agréabiement dès qu'on met le pied à bord. Pendant qu'il sort rapidement de la rade au soleil couchant, et côtoie l'ile aux Perdrix (Partridge Island) et les fortifications qui défendent l’entrée du port, je songe au passé tout français de ce coin de terre aujourd'hui complètement anglais. Ce fut Champlain et De Monts qui pénétrèrent les premiers à l'embouchure de cette rivière, qu'ils découvrirent le jour de la Saint-Jean, 24 juin 1604.
C'est sur la pointe de Carleton, en face de Navy Island, à quelques arpents au-dessous de la cataracte, qu'un gentilhomme huguenot, originaire de la Champagne, Claude Turgis de Saint-Etienne, sieur de La Tour, construisit, dés l'année 1634, un fort d’où il entretenait un commerce de fourrures très lucratif avec les sauvages. Ce fort, dont il ne reste plus aucun vestige, fut témoin d’un événement tragique resté célèbre dans les annales de l'Amérique. Parti de Paris, accompagné de son fils Charles Amador, alors âgé de quatorze ans, Claude de La Tour avait d'abord songé à s'établir ea Acadie, auprès de Poutrincourt, qui venait de fonder Port-Royal. Dix-sept ans plus tard, Charles de La Tour était devenu gouverneur de l'Acadie, par suite de la mort de Biencourt, fils de Poutrincourt, auquel il avait succédé. Il commandait, depuis quatre ans, au fort Saint-Louis, érigé au fond du port La Tour, à l'extrémité méridionale de l’Acadie, lorsqu'il s’y vit assiégé par son propre père.
illard Claude de La Tour, fait prisonnier par les Anglais révèle quelque temps auparavant, avait été conduit à Londres, { t par où on l'avait entouré de caresses, créé baronet, et ‘4 ui les marié ensuite à une des filles d'honneur de la reine dk Henriette de France, femme de Charles Ir, cette même h: se dé- princesse qui fut immortalisée par Bossuet. De ces hon- oi de ce nours à la trahison, le pas n’était pas difficile à franchir K ‘éabie- pour un huguenot, à une époque où les protestants de je il sort France étaient toujours prêts à conspirer contre leur il le l'ile roi. Claude de La Tour offrit au roi d'Angleterre de lui Ke ns qui faire remettre les clefs du fort Saint Louis, le seul poste 1 { fran- où les Français fussent fortifiés en Acadie. Il fit voile dE ut an- vers l'Amérique avec deux frégates, vint ancrer sous les b ent les murs du fort Saint-Louis, dont on distingue encore au- 18 décou- jourd'hui quelques ruines, et fit à son fils la proposition 4 de livrer cette place, lui assurant en même temps les
Navy D plus grands honneurs à Londres, et le commandement aracte, suprême de l'Acadie, au nom du roi de la Grande-Bre- Chan- tagne.
de La — « Mon père, lui répondit Charles de La Tour avec
il en- indignation, vous vous trompez étrangement si vous me
if avec supposez capable de livrer cette forteresse aux ennemis ;
n ves- de l'Etat. Je la défendrai pour le roi. mon maitre, tant célèbre quil me restera un souffle de vie. J’estime hautement acCcon- les dignités que m'offre le roi d'Angleterre ; mais jamais uatorze je ne les achèterai au prix de la trahison. Le prince que
s'éta- je sers est capable de me récompenser ; mais, m'oubliàt-il,
ait de je retrouverai dans ma fidélité la plus belle des récomrles de penses. »
r suite Le malheureux traitre employa, tour à tour les plus
uquel il affectueuses supplications et les menaces les plus terans, au ribles pour vaincre l’héroïsme de son fils, mais en vain. -
our, à [ne vit d'autre alternative que de débarquer ses troupes
vit as- avec du canon, et d'attaquer le fort, mais il fut vaillam-
ment repoussé et forcé de lever le siège. Devenu à la
fois traître à l'égard de la France et auteur d'un désastre pour l'Angleterre, l'infortuné La Tour n’osa plus revenir en Europe. Il conseilla à sa femme de s’en retourner avec la flotte, car, pour lui désormais, il ne lui restait plus en partage que la honte et la misère,
— « Jamais ! lui répondit la noble femme ; je ne vous ai pas épousé pour vous abandonner au premier revers de fortune ; partout où vous me conduirez, et quelle que soit la misère où vous soyez réduit, je serai toujours votre compagne fidèle; mon bonheur sera de soulager vos peines, »
La Tour se tourna alors vers son fils, dont il avait appris à connaître la grandeur d'âme, et eut recours à sa clémence. Le héros ne se démentit pas : il sut allier la tendresse d'un fils à la vigilance un soldat. Il accueillit le vieux La Tour avec sa famille et sa suite ; lui donna une maison et largement tout ce qu'il lui fallait, mais à la condition expresse que ni lui ni sa femme ne mettraient le pied dans le fort. Ils y vécurent plusieurs années, heureux et paisibies.
À la suite de ces événements l’Acadie avait été divisée en trois grands fiefs, dont Nicolas Denys, le commandeur de Raziily, et le chevaleresque défenseur du fort Saint-Louis, devinrent les feudataires, Denys eut en partage le nord de la presqu'ile avec le littor..? adjacent, c'est-à-dire, depuis Canseau jusqu'au Cap ‘‘:: Rosiers, Razilly obtint le centre, et La Tour la partic i1éridionale. À la mort de Razilly, qui arriva bientôt, son domaine passa aux mains de son parent Charles de Menou, sieur d’Aulnay de Charnisay, allié comme lui au cardinal de Richelieu. De vives contestations s'étant élevées entre d'Aulnay et Charles de La Tour, alors établi an fort de la rivière Saint-Jean, au sujet des limites de leurs territoires, d'Aulnay employa en sa faveur la grande influence dont il jouissait à la cour de France,
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et obtint de Louis XIII l'ordre d'amener, les fers aux mains, La Tour en France. Ce fut entre ces deux puissants rivaux, l’origine d’une guerre à mort qui rappelle les luttes des hauts barons du moyen âge. En 1643, d'Aulnay parut devant le fort de la rivière Saint-Jean avec six vaisseaux, et commença le siège de la place. La Tour abandonna la garde de son fort à ses soldats, séchappa sur un vaisseau, et entra dans la rade de Boston, avec cent quarante huguenots de La Rochelle. Là il souleva le fanatisme des puritains contre les forces catholiques qui l'assiégeaient, et obtint un puissant secours qui fit lever le siège et mit en fuite d'Aulnay et sa flotte. Deux ans après, durant l'absence de La Tour, d'Aulnay revint attaquer son fort ; mais il fut vaillamment repoussé, avec perte de trente-trois de ses hommes, par la petite garnison que commandait elle - même Me de La Tour. Il revint à la charge quelques mois après, et ouvrit un siège régulier du côté de terre. Il y travaillait inutilement depuis trois jours, lorsqu'un traitre, une sentinelle suisse, parait:il, livra une des portes à l'ennemi. Durant la lutte désespérée qui s'ensuivit, Mme de La Tour conduisit ses troupes avec tant de bravoure, que d'Aulnay lui proposa la reddition de la place aux conditions qu'elle stipulerait elle-même. Mais cette capitulation fut lâchement violée, et Mme de La Tour condamnée à assister, la corde au cou, au mas: sacre de ses braves défenseurs. Elle en mourut de chagrin trois semaines plus tard.
Quand La Tour reparut à la rivière Saint-Jean, quelques années après cette catastrophe, d'Aulnay était mort. I avait été trouvé gelé dans un marécage, où il ‘était enfoncé en revenant d'une de ses explorations. La Tour entra dans tous ses droits par la plus bizarre des transactions : en épousant la veuve de d'Aulnay.
Lorsqu'on lit cette page qu'on croirait dérobée aux
siècles barbares, et qui rappellent les romans de Walter Scott, on est forcé d'avouer que la réalité est ici plus étrange que la fiction : elle en a au moins tout l'imprévu et tout l'attrait. Cependant, malgré ce que ces aventures poétiques ont de séduisant, on se prend à désirer qu'elles n’eussent jamais existé, quand on réfléchit que, si tant d'efforts stériles avaient été employés utile. ment, ils auraient pu assurer probablement à 12 France la colonisation de ces domaines. D’Aulnay y dépensa à lui seul plus de huit cent mille livres ; il eut du moins sur ses rivaux le mérite de laisser quelques traces après lui Tandis cae Denys se livrait exclusivement au commerce des pêcheries, et La Tour à la traite des fourrures, lui se livra à la culture du sol, et fonda à Port- Royal une petite colonie d’où sont sortis les premicrs habitants de l’Acadie.
Quelques-uns de ses colons, attirés comme La Tour par les avantages qu'offre le port de la rivière Saint-Jean, étaient venus s’y établir Ils formaient, en 1755, une petite colonie de 150 à 200 âmes, protégée par le fort Ménagouèche, où le gouvernement du Canada entretenait une garnison. Cette garnison était commandée, cu 1351, par M. De Gaspé, aïeul de l’auteur des Anriens Canadiens ; «officier qui a des talents, écrivait M. De la Galissionnière, fort adroit, fort intelligent et qui, par ses actions, mérite l'attention ! ».
A la suite des dévastations de 1755, la petite colonie de la rivière Saint-Jean fut détruite ou dispersée. Les horreurs qu'y commirent les troupes anglo-américaines furent telles qu'on hésite à les raconter. M. Bellefontaine, major des milices envoyées à ce poste par M. De la Galissionnière, était un vieillard richement établi sur la rivière Saint-Jean, où il possédait un vaste et heau
1 De la Galissonnière aï Ministre, 6 octobre 1748.
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domaine en valeur. Fait prisonnier par les Vew-Englanders, il fut sommé de jurer fidélité à l’Angleterre, et, comme il refusait fièrement de trahir son pays, ül vit massacrer sous ses yeux sa fille et trois des enfants de cette fille. Les bourreaux espéraient, par ces atrocités, vaincre le courage de l'héroïque soldat; mais il ne fléchit pas, et parvint à s'échapper avec deux des enfants de sa malheureuse fille‘. Son fils, Michel Bellefontaine, vit, comme lui, sa femme et son enfant renversés morts à ses pieds, parce que, à l'exemple de son père, il refusait de se déshonorer par la trahison ?.
A notre départ de Saint-Jean, une chaloupe de pilote s'était amarrée derrière le steamer et dansait dans le sillage. Les passagers s'expliquèrent cette manœuvre au sortir du havre, en voyant la course que prenaient d’au-
1 Archives de la Marine ct des Colonies, rôle des officiers acadiens.
: Ces énormités ne seraient pas croyables si les hordes qu’on avait déchainées sur ces infortunés rivages n’avaient partout marqué leur passage par des actes semblables.
Après la prise de Beauséjour, où furent faits prisonniers un grand nombre d'Acadiens, pendant qu’on sommait leurs familles de venir les rejoindre en menaçant d'ncendier leurs maisons, de pauvres femmes furent fouettées au point de tomber mortes sous les coups. (Vaudreuil au Ministre, 30 octobre 1755.)
Vers le même temps, un parti de quatorze sauvages de la rivière Saint-Jean ayant été surpris et capturé, les soldats s'étaient amusés à les couper par morceaux comme de la viande de porc, et à éparpiller sur le sol ces horribles restes, (Vaudreuil au Ministre, 18 octobre 1755.)
Du côté du cap de Sable, une famille sauvage, l’homme et la ‘emme, laquelle était enceinte, avaient été pareillement hachés par quartiers, et précipités dans un ruisseau. {Lettre de M, Prévost au Ministre, 17 juin 1753.)
Quel exemple donné à ces barbares, et quoi d’étonnant s'ils en ont tiré d’épouvantables vengeances! C’est à la suite de cet acte qu'ils avaient fcint un traité à Halifax, et que, renvoyés avec des
présents sur une goëlette, ils s’en étaient emparés et avaient massacré tout l'équipage.
tres chaloupes pour arriver les premières à un gro: navire qui cinglait à toutes voiles vers Saint Jean. Plux habiles qu’elles celle-ci se détacha de nous vis-à-vis le navire, et gagna sans peine le pilotage convoité.
Après une soirée calme, étoilée, attiédie par la brise de juillet, sur une mer d'émeraude, veloutée par le: rayons de la pleine lune, le voisinage de la Nouvelle. Ecosse s'annonce par une barre de brume à fleur d'eau, qui bientôt nous envahit et se condense en gouttelette: sur les cordages. Cette brume est si basse et si diaphane, qu’elle n’intercepte pas la clarté des étoiles; mais elle ferme l'horizon et oblige de ralentir la marche du vapeur, dont .le sifflet retentit de minute en minute, Cette côte est la région des brouillards ; ils y règnent presque en permanence.
... The shores of the mournful and misty Atlantic".
C'est aussi la région des naufrages. Le marin, qui
brave la tempête, redoute le brouillard, car il fait de lui l’aveugle aui tätonne le long du chemin.
2 juillet. — Au lever du soleil, la brume se dissipe et découvre l’île aux Eglantiers (Prier Island), à l'entrée de la baie Sainte-Marie, puis le cap Fourchu, dont la pointe se bifurque, avant l'entrée du havre d'Yarmouth. À mesure qu'on en remonte le chenal tortueux, étroit, assez difficile, les deux bras de la baie s’allongent der. rière nous en chaïîn?s de rochers couronnés d'arbustes et de plateaux cultivés. La petite ville d’Yarmouth, qui s'arrondit au fond Ae l'anse, n’a de remarquable que son commerce de cabotage, l'un des plus considérables du monde, eu ézard à sa population.
Une heure passée à jeter un coup d'œil sur la ville.
4 Longfellow, Evangéline,
un gro:
ean. Plu:
s-à-vis le é.
x la brise e par les Nouvelleeur d'eau, outtelette:
et si dia- >s étoiles ; la marche en minute, y règnent
lantic !.
marin, qui 1 fait de lui
e dissipe et à l'entrée de u, dont la "Yarmouth.
ux, étroit.
pngent der- ‘arbustes et th, qui s arle que sin lérables du
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après avoir déjeüné et commandé une voiture qui doit me conduire à Saint-Michel de Tousquet (T'uskett Wedye), la première paroisse acadienne à une douzaine de milles au sud-est d'Yarmouth. Ts * N . . 0 « 02] | N ayant pu débarquer à Digby, j'ai dû modifier mon itinéraire : je descendrai d'abord d'étape en étape jus- CE ; Q « .
qu'à Pomcoup {Pubnico), où se trouve le dernier groupe français de ce côté; de là, je remonterai à Varmouth
pour aller visiter les paroisses acadiennes de la haie 4 . / .
Sainte-Marie,