CHAPITRE DIX-HUITIÈME
Saint-Michel de Tousquet. — L'abbé Parker. — Une verte lecon. — Un dimanche à Tousquet. — Une vision de la Grand-Prée.
Deux heures de voiture par une route sablonneuse, bien entretenue. Après avoir passé deux petits villages anglais, Arcadia et Plymouth, le chemin circule à travers un bois avant de déboucher sur les établissements acadiens, Le sol peu fertile est semé d’une quantité prodigieuse de roches qui rendent les défrichements très difficiles et peu profitables.
Ce sont de ces champs pour lesquels nos habitants ont trouvé cette désignation expressive : « Il n’y a pas assez de terre pour fricasser les cailloux. »
Aussi le peuple a-t-il été, dès l’origine, livré forcément à la pêche, dont l'abondance, dans ces parages, est connue du monde entier.
On est frappé tout d’abord de l’aisance des propriétaires et du bon goût qui règne dans la construction de leurs maisons et des dépendances. Ellas soutiennent avantageusement la comparaison avec celles de nos campagnes du Canada.
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Des bords de la rivière Tousquet, que l'on côtoie en arrivant, l'église de Saint-Michel, élégante et fraiche, assise avec son joli presbytère sur une colline isolée, se détache en vives arêtes sur le ciel bleu, entre des bouquets de sapins, d'épinettes et d’aulnes qui bordent l'horizon. [ci, comme au Canada, on sent que la société catholique repose avant toutsur l'organisation paroissiale. Ici, encore plus qu'au Canada, elle est le secret de la puissance et de l'expansion irrésistible de la famille francaise ; car l'influence politique, qui est venue l'appuyer chez nous, s'est fait moins sentir ici. L’'Acadien d’aujourd'hui est sous ce rapport le Canadien d'il y a quarante ans.
L'abbé Parker se reposait devant sa porte et s'amusait à agacer un superbe chien de Terre-Neuve, lorsque je l'aperçus en détournant l'angle du presbytère, et que je me présentai à l'improviste devant lui.
— Ah!s'écria-t il tout surpris, en me tendant la main dès que je me fus nommé, je vous attendais. Le Moniteur Acadien a annoncé votre venue dans nos parages. Je suis heureux de vous voir. Voici ma vieille mère, une Irlandaise of the old country; elle a un vrai culte pour les prêtres : vous allez être choyé.
Un quart d'heure après, nous étions de vieilles connaissances. L'abbé Parker est un jeune homme aussi intellivent que pieux et actif, qui a fait ses études classiques, partie à Poitiers, partie à Stonyhurst, et son cours de théologie à Montréal. Inutile de dire qu'il est familier avec les langues française et anglaise. IL s’est fait Acadien depuis qu'il est devenu curé des Acadiens; il a embrassé chaleureusement leur cause, et, chaque fois que l'occasion s’en présente, il les défend dans les journaux d'Yarmouth, Il oblige même ces journaux à publier ses. correspondances en français, quand il le juge à propos. Le bien qu'il a fait à ses paroissiens et aux Acadiens en
à rénéral a besoin d'être vu pour être apprécié autant qu'il le inérite.
— Vous allez être, me dit-il, agréablement surpris en visitant nos cantons ; vous allez vous trouver absolument dans l’ancienne Acadie. Nulle part le vieux type national ne s’est mieux conservé qu'à cette extrémité de la Nouvelle-Eco:se ; cela est dù à l'isolement dans lequel les Acadiens y ont toujours vécu et y vivent encore. Ce sont les mêmes coutumes, la même simplicité de mœurs, la même naïveté dans les esprits, le même attachement à la religion, qu'aux jours de la Grand-Prée.
Aux dernières pèques, il n’y a eu que quatre personnes qui se sont abstenues, sur une population de quinze à seize cents âmes. Il n’y à pas un seul protestant dans ma paroisse ; vous avez vu comment on est séparé d'eux par un grand bois, que les gens nomment le Portage.
On re parle que le français dans les familles; les femmes surtout ne savent pas un mot d'anglais, Elles portent encore la cape normande, telle que l'a chantée Longfellow. Pas plus tard que la semaine dernière, une jeune fille s'est mariée dans ce costume. Il n’y a pas de pauvres ici, il n’y à pas de riches non plus. Tout le monde à pou près vit dans une honnète aisance.
Actuellement dans les maisons, on ne voit guère que des femmes et des enfants: les hommes sont tous à la pêche. C’est demain dimanche ; voyez les goélettes qui entrent dans la rivière. Ce sont les pêcheurs qui viennent assister aux offices de l'église. Ceux qui péchent au loin sur les bancs ne travaillent pas ce jour là. Chaque cajitaine a toujours avec lui son Paroissien romain; et, à l'heure de la messe, il assemble son équipage, et lit tout haut l'office du dimanche qu’il termine par la récitation du chapelet. Il est inoui que personne manque à ce devoir.
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tion, qu'après avoir assisté à une de ses fêtes religienses, le Jeudi-Saint, par exemple, ou la Fête-Dieu. Le Jeudi- Saint, l'église est littéralement remplie jusqu au soir; et toute la nuit, des gardes d'honneur de vingt et même de quarante hommes chacune, commandées par un capitaine, font le quart à tour de rôle, à la manière des marins, jusqu’au jour.
La procession de la Féête-Dieu est un événement pour les protestants aussi bien que pour les catholiques. Une foule de ces protestants viennent jusque d’Yarmouth pour y assister, et s’en retournent émerveillés. Aussi cette procession offre-t-elle le spectacle le plus imposant qu'on puisse voir en ce pays. Tous les jeunes vens, parfaitement disciplinés, sont sous les armes ce jour-là, et donnent à la fête un aspect martial.
L'église, les reposoirs, décorés à profusion, ressembent à des corbeilles de fleurs. Tout le chemin que parcourt la procession est planté d'arbres au-dessus desquels flottent des banderoles, des oriflammes, des drapeaux de toutes couleurs. C’est au milieu de cette pompe que Ja procession sort de l’église au chant des cantiques, au bruit des fanfares et du commandement militaire, bannières déployées au vent. Elle s'avance ainsi, lente et solennelle, laissant après elle des parfums d’encens et des flots d'harmonie. Mais ce qui frappe, ce qui impre:sionne les étrangers témoins de cette démonstration, ce n'est pas l'éclat extérieur qui l'accompagne, c’est le recueillement vraiment angélique de cette foule, où tous, depuis les vieillards jusqu'aux petits-enfants, prient on chantent, les yeux baissés, avec la méme ferveur, méme esprit de foi.
— These are real beliorers, répétaient des protestants, après avoir assisté à une de ces cérémonies.
Sous le rapport de l'instruction, les habitants de Tousquet sont plus avancés que bien d'autres centres aca-
diens : il y a dans la paroisse huit écoles où le françai: est soigneusement enseigné en même temps que l'anglais. Ce n'est pas sans danger, ajoutait judicieusement à ce sujet l’abbé Parker, que l'on fait oublier le français aux Acadiens. Après la religion, c'est la meilleure part de leurs traditions. Vous le savez; malheur à un peuple qui tourne le dos à son passé : il tombe au-dessous de lui-même, au-dessous de ceux qu'il veut imiter.
Je pourrais vous nommer, non loin d'ici, certaine paroisse où les habitants ont cru se relever en renonçant à leur langue, en défigurant leurs noms et en essayant de se faire passer pour des Anglais. Qu'est-il arrivé? IIs ont presque oublié leur religion ; ils vont au préche protestant, quelques uns ont apostasié, et leurs filles, méprisant leurs compatriotes, ont cherché à se marier avac des protestants,
Elles en ont été dédaignées, et pl' ‘eurs d’entre elles trainent aujourd'hui les rues de c nes villes que je pourrais vous nommer et font le déshonneur de leur race,
A propos de cette manie d'anglhfication, un de mes confrères m'a conté une verte lecon qu'il avait eu l'occasion de donner un jour. Ce brave prêtre irlandais, curé d’une paroisse acadienne, voyageant d'Yarmouth à Digby, vit monter dans le train deux jeunes filles qui portent l’un des beaux noms de l’ancienne Acadie, les demoiselles de... Toutes deux étaient vêtues dans le dernier goût américain, et s'entretenaient ensemble en anglais. Tout à coup, elles aperçoivent, assises devant elles, deux bonnes Acadiennes coiffées de la cape normande.
— Look at these two French ivomen, s'écrie l’une d'elles; how ridiculous! Et toutes deux de rire à cœur joie.
Le brave curé, qu’elles n'avaient pas vu, se retourne indigné, les dévisage du regard; et d'une voix qui attire l'attention de tous les voisins :
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— Comment! leur dit-il, n'avez-vous pas honte”? Vous, des Acadiennes! Vous rougissez de votre nationalité ! Je vous connais au reste; vous êtes loin de valoir ces deux braves femmes dont vous vous moquez. Je les connais elles aussi; ce sont d'excellentes mères de famille, l'exemple de leur paroisse ; et vous!...
Un silence complet s'était fait dans le char; les deux jeunes f''les anéanties, se cachèrent la figure avec leurs mouchoirs.
Dimanche, 3 juillet. — Je ne sache pas sur le globe de rivage plus capricieusement ouvragé que ce coin de la Nouvelle-Ecosse. Havres, promontoires, iles et caps s'enchevétrent, se contournent, se retirent, s'avancent, s’abaissent, s'élèvent, forment mille dédales qu'on dirait faits exprès pour égarer la fée des eaux. Et pour mieux réussir à la tromper, ils s'enveloppent presque chaque matin d’une écharpe de brouillards qui dissimule leurs arêtes et leurs dunes.
Ce réseau de brume est encore étendu ce matin sur la cime des arbres, L’herbe en est toute humide, comme après une forte averse. Il s'enroule peu à peu vers la mer à mesure que le soleil monte à l'horizon. Avec lui, montent aussi vers l’église des groupes de fidèles, venant les uns en chaloupe de l'ile de Surette, de la butte à Comeau, de la pointe à Pinkney ; les autres par terre du cap des Corporons et des extrémités de la paroisse. Ils stationnent sur la place de l’église, comme chez nous, en attendant le dernier coup de la cloche.
— Remarquez, me dit l'abbé Parker, pendant que nous passions d'un groupe à l'autre, l'expression de mélancolie empreinte sur presque toutes les figures, particulièrement sur celles des femmes. Peut-être la cape normande, dont la plupart s’enveloppe la tête, espèce de châle de soie noire qui rappelle vaguement la mantille espagnole, contribue-t-elle à leur donner cette
326 UN PÉLEPRINAGE
expression, peut-être aussi la voie douloureuse que ce peuple a suivie depuis si longtemps a-t-elle imprimé sur les visages ce cachet de tristesse douce et résignée ? Le sourire même cache de: larmes. Quelle que soit la cause de ce phénomène, il est visible pour tout œil observateur.
Dans l’église, la vue de cette foule toute composée de descendants des confesseurs de la foi, restée fidèle comme eux, évoyua tout naturellement le souvenir de la scène rapportée par l'abbé Robin, aumônier de l’armée de Rochambeau, lorsqu il fut invité un dimanche, par les Acadiens de Baltimore, à officier dans leur église. Le prédicateur du jour fut ému comme lui, en les félicitant de leu: piété et en leur rappelant les vertus de leurs pères. « Je leur rappelais des souvenirs trop chers, ils ‘ondirent en larmes. »
Durant toute la journée du dimanche, l'église de Tousquet ressemble à une ruche bourdonnante d'abeilles. L'assistance est aussi nombreuse à l'office des vêpres qu'à celui du matin, J'admire le zèle des instituteurs et des institutrices qui se partagent, avec le curé. l'enseigne: ment religieux des enfants : 1ls les réunissent dans la nef, les petits garcons d’un côté, les petites filles de l’autre, les interrogent, s’assurent de leur savoir, en attendant l'heure du catéchisme.
Quelle est l’école philosophique qui ait jamais inventé un pareil système pour former de bons citoyens ? Toutes les races, toutes les sectes de l'Amérique du Nord s'accordent à regarder les Acadiens comme un peuple honnête, paisible, soumis aux lois. Voilà l’école où leur: générations ont été formées.
Dans la serénité lumineuse du soir, quand la derniére psalmodie, avec le dernier souffle de l'orgue, s'est envolée à travers les croisecs ouvertes, quand le peuple est descendu des portiques, et s'écoule lentement, emportant
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aux plis de ses vêtements des odeurs d’encens, dans sa pensée, le roulis des hymnes, au fond de son cœur, des épanouissements de paix et de prières : c'est l'heure où les deuils récents s’acheminent silencieux et viennent s'agenouiller dans le cimetière. Il est là, tout auprès, appuyé au mur de l'église. De la cime du clocher, l'ombre de la croix se penche sur les tombes, s'y promène tout le long du jour, les indique du doigt, implorant pour chacune d'elles une prière.
Nul peuple au monde n'est plus fidèle à ses morts que les Acadiens ; ils ont pour tradition immémoriale de faire dire ou chanter vingt messes pour chaque membre de leurs familles qui meurt, et ils s'imposent les plus grands sacrifices pour acquitter ce devoir.
Le travail extraordinaire qu’a coûté le cimetière de Tousquet, fait tout entier au moyen de corvées volontaires, est un témoignage de cette piété.
On devine une population maritime aux coquillages de toute nuance et de toute forme, semés comme des fleurs et disposés en palmes, en couronnes et en guirlandes sur la verdure des tertres.
En ce moment, ce champ des morts se transforme en champ des vivants: on y prie, on s'y promène, on y cause à demi-voix. Les petits erfants qui ne comprennent pas encore la mort, cireulent vifs et gais autour des veuves agenouillées, qui ne la comprennent que trop.
Au-dessus des têtes passe la grande brise du large, qui jette des notes plaintives dans Les branches des sapins, et des fraîicheurs salines sur le gazon des talus.
Le cimetière ne retombe dans son silence et son immobilité déserte, qu'aux dernières lueurs du crépuscule.