‹ Un pèlerinage au payx de BrizeuxChapitre 10 sur 14 · SCAER · texte numérisé non relu

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La commune de Scaer, la plus vaste de la Bretagne, s'étend sur 12,000 hectares que peuplent près de cinq mille habitants dispersés en quelques petits villages, surtout en fermes isolées. C'est un trait des campagnes bretonnes que les grosses agglomérations y sont généralement plus rares qu'en pays néo-latins. On comprend que les landes et les bois doivent occuper de grands espaces sur cet immense territoire, isolé au centre de la presqu'île. Il n'a pas été défloré par le passage des touristes et peut être regardé comme une contrée typique ayant gardé presque intacte, dans sa majesté solitaire, la physionomie pastorale de l'ancienne Bretagne.

Pour nous aider à en prendre une idée générale, Bédic nous conduisit lui-même à Coat-Ry, ce qui signifie : bois de la colline. Il s'y trouve une chapelle

gne, a toujours témoigné à la portion brelonnante de son diocèse l'intérêt le plus intelligent. Non content de s'être soumis lui-même à apprendre une langue difficile, il tient à distribuer de sa propre main aux élèves bas-bretons de son grand séminaire une grammaire celto-bretonne, afin qu'apprenant à parler leur idiome correctement et par principes, ils contribuent à le préserver d'une trop rapide décadence et le fassent aimer et bien parler dans leurs paroisses.

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dédiée à la Vierge, mais construite de vieille date, et non sous le coup de ces ferveurs récentes qui, d'au delà des Alpes, ont importé en France le culte des madones.

Chaque année on célèbre un pardon à Coat-Ry. Brizeux y a placé le début de son poème ; l'intérêt de notre excursion en était donc doublé. La chapelle n'a rien de remarquable, sinon les fresques dues au peintre Fischer, un fanatique aussi de Scaer. mais que depuis quelque temps il a délaissé pour Brest. Ce sont de pâles peintures, presque des ébauches, point banales toutefois, et représentant des scènes évangéliques. Devant la chapelle, sur la plateforme, deux énormes blocs de granit grossièrement équarris en forme de croix marquent, d'après l'ancien dire de Brizeux, chacun un tombeau.

Du point où nous sommes, la contrée n'est qu'un immense océan de feuillage, qui se plie et se replie en larges ondes. Les champs et les guérets, invariablement entourés de talus artificiels plantés d'ajoncs et derrière lesquels s'alignent des chênes, disparaissent sous ces murailles de verdure. Point de ces bandes alternées d'arbres glauques et d'arbres d'un vert vigoureux, dont l'opposition anime si vivement les plaines du Midi. Vers le nord seulement une ligne sinueuse, touffue, où abondent les feuillages plus clairs des essences amies des eaux, marque le lit de l'Isole qui se dirige vers Quimperlé. Du côté de

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l'ouest, une futaie de chênes et de hêtres va se perdant au lointain, un reste peut-être de ces fameuses forêts druidiques peuplées de buffles et d'aurochs, sous l'ombre desquelles se célébrait le culte des vieux arbres, conservé dans l'antiquité, depuis le Gange jusqu'à l'Atlantique. Le seul contraste dans l'immensité verte, ce sont les champs de blé noir en fleurs; on dirait de larges plaques de neige à l'horizon. Pas de métairies en vue, ensevelies qu'elles sont dans les grands arbres. Mais Bédic nous indique les points où se cachent trois hameaux de la commune : Druit- Muiziou. village des druides. Ker-Bartz, terre des chanteurs, Brenn-Io. séjour des chefs : poétiques étymologies qui enchantaient Brizeux.

Nous remarquons les restes d'un brasier allumé devant la chapelle, le soir du dernier Pardon, car l'habitude des feux de joie se garde en Bretagne comme en Provence. Nous avons vu cà Lannion, dans les Côtes- du- Nord, une nombreuse procession aux flambeaux faire, en chantant, le tour d'une énorme pyramide de branchages, et l'officiant, de son cierge ayant allumé le bûcher, le cortège continuer de circuler gravement autour du foyer dont les crépitations se mêlaient au chant des cantiques et au son des cloches.

Non loin du petit temple coule un ruisseau des berge- duquel se détachent fréquemment des croix de Saint -André, ces gros et opaques cristaux d'un brun

rougeâtre, de la forme exacte d'une croix grecque, que les minéralogistes appellent staurolithes. Dans les vieilles croyances du pays, ces pierres, du reste peu communes, portaient bonheur à qui pouvait en découvrir. Brizeux, qui atout décrit d'après nature, n'a pas manqué d'encadrer ce détail dans le premier chant des Bretons:

Sur le bord du ruisseau, trois femmes à genoux S'occupent en priant à chercher des cailloux....

Bc'dic courut fureter dans le gravier et fut assez heureux pour nous rapporter deux ou trois fragments du saint minéral.

Gomme nous nous disposions à continuer notre pro menade, la cloche de la chapelle commença de tinter lentement : « C'est le glas des morts, nous dit Bédic; vous allez voir un enterrement breton, mais sans prêtre, le clergé n'apparaissant qu'à l'entrée du bourg. » Après quelques pas, nous aperçûmes le convoi débou cher d'une châtaigneraie, sur un chemin rocheux, tracé dans les fougères.

Le cercueil reposait sur un long char rustique dont on avait enlevé les échelettes; de flexibles baguettes, recourbées en plein cintre et recouvertes d'un drap$ formaient au-dessus du trépassé une voûte blanche. Les deux bœufs qui le traînaient s'avançaient pesam-

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ment. Bédic nous expliquait comment ils ont du être choisis parmi les plus anciens et surtout être empruntes chacun à des fermes distantes l'une de l'autre, car voisins, se connaissant, ils pourraient mugir, ce qui serait un mauvais signe. Le bouvier, jeune paysan, attentif et pénétré comme s'il eût rempli un office religieux, ne les quittait pas des jeux, et de temps en temps seulement, sans mot dire, les guidait légèrement de la pointe d'un long bâton ferré. Devant le char marchaient trois vieillards aux longs cheveux, dont le plus âgé, au milieu, la tète penchée en avant, portait un grand crucifix de bois noir. Les autres à ses côtés tenaient un chapelet. Derrière, suivaient les hommes d'abord, les plus rapprochés du char, en manteau noir à col de velours rabattu; ce sont les proches parents : on les appelle encore à Scaer les pleureurs. Après les hommes, les femmes dont plusieurs aussi, les parentes, portent le manteau noir à large capuce ramené sur la coiffe de lin. Le char, sans le moindre grincement, s'avançait au milieu d'un silence profond. L'allure de tous était recueillie, l'expression des visages, même des visages d'enfants, grave et attristée. Cette cérémonie avait un grand air de sincérité et de religion.

Et quand ensuite, aux environs de Paris, on voit défiler quelque enterrement de village, comme la vue des faces vulgaires, grossièrement distraites, fait comprendre la supériorité morale d'une race, si igno-

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rante qu'on la suppose, dont le sentiment spiritualiste et religieux gouverne encore les habitudes !

Le convoi passé, nous relûmes à Béclic ému les funérailles du fermier Hoël, dans les Bretons, où se trouve exactement reproduite la scène dont le hasard venait de nous rendre témoins :

Ainsi dans le brouillard, au son lointain du glas, S'avançait le cercueil, traversant pas à pas Les marais, les coteaux et cette lande verte Dont la plaine de Scaer vers le sud est couverte.

Nous sentions aux réflexions de notre compagnon à quel point il vivait de l'esprit de Brizeux et prenait joie à voir se conserver les anciens rites. Mais le clergé est loin de les encourager; ils ne persistent plus que malgré lui, dans les fermes éloignées dn bourg.

Nous vaguons en nous rapprochant du bourg. Quand, d'aventure, un Parisien traverse le pays, il jure que, s'il était préfet du Finistère, il ne se donnerait pas de repos avant d'avoir défriché ces vastes landes, bien loin de se douter que si l'élevage est Pin-

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dustrie de cette contrée, c'est parce qu'il s'y pratique dans les meilleures conditions Économiques, correspondant au terrain, au climat, aux habitudes, sans compter que la proximité de la côte favorise l'exportation du bétail, en grande partie dirigé sur l'Angleterre.

Quantité de chevaux libres, dans les landiers, la plupart à la crinière d'or comme ceux de Y Iliade. Cette race bretonne est robuste, lourde et fière quand même; les paysans de Scaer la montent à merveille. A foison aussi, les petites vaches qu'on croirait de lignée méridionale, tant elles ont l'allure dégagée et capricieuse. Les plus alertes se précipitent sur les talus pour nous voir passer, les autres se contentent de lever une petite tête curieuse au-dessus des herbages. Ces scènes agrestes nous rappelaient les vers suivants des Histoires poétiques :

Ce] endant la génisse an bercail tout l'hiver. Avril venant à luire, on l'amène en plein air. Au midi rayonnait l'astre d'or : frémissante Soudain elle s'arrête, et sa queue incessante Fouette ses flancs : la bave inonde son museau, Une blanche vapeur lui sort par le naseau; Ei fin à travers champs, voici, tète baissée, Qu'elle bondit, va. vient, et se roule insensée; Puis un long beuglement au dur clairon pareil, Comme on salue un dieu, salua le soleil.

Qui n'a lu jadis, dans les Rayons et le* Ombres,

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la Vache, poésie d'un caractère simple et très grand à la fois, mais qui semble avoir été composée d'imagination seulement, quoique avec un sentiment de la nature en quelque sorte brahmanique. Brizeux, toujours dans la réalité, à l'opposé de Victor Hugo, ne s'est évidemment proposé qu'un petit tableau de genre. Quand on a vu ces jolies vaches de Scaer, on demeure convaincu qu'il a pris son modèle ici, sur le vif de la lande.

Le temps était clair et chaud; mais il avait plu la veille, et, comme il arrive dans les pays où les journées de soleil se laissent compter, — la moyenne des jours sereins, à Brest, est de cinquante et un par année, — la végétation gorgée de sève resplendissait de fraîcheur. On marchait à travers le parfum des landes, point enivrant comme celui des friches de Provence, mais léger, un peu amer, fortifiant. Au moment où nous gagnons une terre de blé noir, nous voici plongés dans un bourdonnement lumineux. Des abeilles par milliers voltigent, s'entre croisent, et, lucioles diurnes, scintillent dans les rayons du soleil. C'est qu'il n'y a ni lavandes, ni thyms, ni romarins, dans les champs de Scaer. Les fleurs de l'ajonc et du genêt sont tombées ; la fleur du blé noir, au contraire, est juteuse, sucrée, odorante; elle fournit aux abeilles abondance de miel avec une cire très blanche. Aussi, quelle fortune pour les courtils où ne manquent presque jamais de s'abriter quelques ruches!

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Les abeilles occupent une si grande place dans la vie rurale des Bretons, qu'elles ont été célébrées par les plus anciennes légendes et par les chansons populaires. L'imagination leur a emprunté des images charmantes. Le saint barde Hervé se représente les hommes de son pays, dans la patrie bienheureuse, entourés d'anges qui voltigent autour de leur tête comme des abeilles dans un champ de fleurs. Elles ont inspiré à Brizeux le Miel du Chêne, pièce attique par la grâce du symbole et l'élégance de la facture, celtique ou plutôt biblique par l'idée morale : on dirait une traduction libre du suaviter et du fortiter du Livre de la Sagesse :

Autour du vieux géant c'était depuis l'aurore

Gomme un réseau mobile, un nuage sonore.

S'ouvrant, se refermant sous le ci 1 azuré

Et le tranquille abri de son cbêne sacré.

En abeille de l'art, j'entrai dans le nuage

Pour admirer l'essaim travailleur et sauvage.

Dans le corps du grand arbre était caché son nid,

Savant, tel que jamais l'art humain n'en bâtit ;

Une lente liqueur s'é:oulait de l'écorce :

« Ohi dis-je, émerveillé, la douceur dans la force!

Dans un symbole clair je trouve l'art écrit;

Sois plus tendre, ô mon cœur ! plus fort, ô mon esprit !

Telle est la poésie et nourrissante et saine :

C'est un rayon de miel, mais du miel dans un chêne. »

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La Bretagne est humide comme un pays de mon • tagnes :

Car sans cesse on ne voit et Ton entend chez nous Qu'eaux vives et ruisseaux et bruyantes rivières ; Des fontaines partout dorment sous les bruyères.

Les sources, comme chez tous les anciens peuples pasteurs, y conservent un caractère sacré. Placées la plupart sous l'invocation d'un saint breton, elles ont chacune leur légende chargée de merveilles. Scacr possède une de ces sources célèbres dédiée à sainte Candide, non pas une de ces nombreuses Candides inscrites au Martyrologe romain, mais une bonne sainte de sang celtique qui, pour le bien des malheureux,, la fit un jour jaillir du bout de sa crosse d'abbesse. Bédic ne manqua pas" de nous y conduire.

Dans une prairie qu'enveloppe un rideau de chênes, on voit sourdre de divers côtés les eaux qui en se réunissant forment un bassin plus vaste que celui de

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Vaucluse. non point encadré dans une vasque de roches dénudées, mais bordé d'un épais bourrelet de terre chargé de joncs à mouches et de lychnis des bois. Les eaux n'ont pas la belle teinte azurée de la source provençale, mais, claires comme du cristal, on voit flotter dans leur transparence les innombrables rubans des épis d'eau. L'habitude s'est gardée de baigner les enfants malades dans cette source; le jour du Pardon surtout, on les y apporte en foule, et les mères de leur verser l'eau à pleines mains sur la tête, en écartant les vêtements pour qu'elle ruisselle sur le cou, clans le dos, le long des bras, de tremper aussi le plus haut possible leurs petites jambes dans le flot sacré. Il faut dire qu'il n'y a pas de médecin à Scaer, qu'on doit aller le quérir bien loin, à Rosporden, et qu'il en coûte 25 francs pour cette visite. Les choses n'ont pas changé depuis Brizeux: lisez plutôt : la petite Nannîc était malade et sa mère avait grand désir de consulter le médecin,

Mais la ville est bien loin, et le prix nous arrête !

La mère de Loïc qui l'a entendue, lui répond sans

hésiter :

Les médecins, Guenn-Du, le pauvre en a besoin : Mais des remèdes sûrs, sans les chercher si loin,

Le pauvre en a

Pour lui Dieu n'a-t-il pas amassé l'eau des sources? Scaer a la sienne

Vers trois an?, mon Loïc si robuste aujourd'hui Languissait tristement d'un sort jeté sur lui.

Je partis pour Je bourg, mon fils entre les bras, Car le pauvre chétif n'aurait pu faire un pas. I à, je trempai son corps tout nu dans la fontaine.

Je regardais ses pieds pour juger de son sort : S'il les eût retirés, c'était un enfant mort ; Mais il les allongea de façon si gentille Qu'on eut dit dans la source une petite anguille.

On fait deux parts de la source : la moindre sert à l'entretien d'un vaste lavoir, l'autre, par un canal ouvert sur un lit herbeux, entre les arbustes et les joncs, court alimenter la grande fontaine du bourg. Une fois par an, au mois de septembre, on nettoie le canal, on relève les bords, on coupe les branches qui l'encombrent. Toute la population en fête se porte sur le parcours des travaux, les hommes avec la pelle, les femmes et les enfants encourageant joyeusement les ouvriers. Une demi-journée suffit à la tâche : le soir, on danse sur la route et le cidre coule dans les gosiers comme la source de Sainte-Candide dans les tuyaux de la fontaine.

Bédic tint à nous faire rentrer à Scaer par un chemin creux qui avait la prédilection de Brizeux et plus vert encore, si c'est possible, que celui du Moustoir, une longue grotte d'émeraude. Ces voûtes mystérieuses favorisent les tendres confidences, et natu-

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rellernent les amoureux les choisissent de préférence au retour des marchés et des pardons :

L'ombre les a couverts : telles que la rosée, Leurs voix tombent sans bruit, par la route boisée.

Tout à coup nous arrivâmes, au milieu de blocs granitiques, devant un bouquet de chênes, et Bédic nous arrête devant l'un d'eux dont le tronc, déformé par un léger étranglement, le faisait reconnaître : « Celui-ci, dit-il, était jadis encastré entre deux énormes pierres. Poursuivi par la pensée que l'arbre endurait une sourde douleur, M. Brizeux vint me chercher pour le délivrer, mais nos forces n'y suffisant pas, il ne s'apaisa que lorsque, pioche en main, aidés de quelques amis, nous eûmes rendu à l'arbre sa liberté. Ah! le chêne, il ne l'aimait tant que parce que c'est l'arbre du pays. Je l'ai vu pleurer quand il rencontrait un vieux chêne récemment abattu ; et tu verras, Bédic, me disait-il parlant de celui qui avait commis le méfait, il lui arrivera malheur ! »

Sous le coup de ces souvenirs, nous voulûmes relire le même soir le Chant du chêne :

De feuilles et de glands les branches sont couvertes; Amis, chantons le chêne, honneur des forêts vertes : Malheur à qui détruit ce géant des grands bois ! Bretagne, tu n'étais qu'ombrages autrefois.

Songez aux anciens dieux, songez aux anciens prêtres. Sous les chênes sacrés sont couchés nos ancêtres ;

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Ouvrez la dure écorce, et vous verrez encor La druidesse blonde et sa faucille d'or.

Un chêne de cent ans avec son grand feuillage, Un Breton chevelu dans la force de l'âge, Sont deux frères jumeaux au corps dur et noueux, Deux frères pleins de sève et de vigueur tous deux.

En nous rappelant, après cette lecture, le Chant du soleil de Frédéric Mistral, il nous fallut reconnaître que, cette fois, le barde, même par le libre jet et le lyrisme passionné, dépassait le troubadour.

Cette commisération de Brizeux pour un chêne, il l'éprouvait pour tout ce qui gémit. Bédic nous en conta des traits touchants qui ont fait le tour du canton et qu'on se raconte encore dans les métairies : comment, par exemple, un jour qu'il se traînait, harassé de fatigue et encore loin du bourg, rencontrant une voiture péniblement traînée par un cheval, il refusa obstinément d'y prendre place, parce que, disait-il, il ne voulait pas augmenter le fardeau déjà trop lourd pour la pauvre bête.

Les personnes ainsi faites sont exposées à des angoisses si vives qu'elles dépassent parfois leurs forces. Elles fuient alors, en s'écriant comme Brizeux devant un vieillard perclus dont les gémissements le déchiraient :

Assez, assez de cris, de tortures, de larmes! Sortons de cette chambre ! assez, assez de pleurs !

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Il leur est plus difficile aussi d'envisager sans ré • volte l'énigme de la destinée. Leur vraie consolation, c'est la sympathie; elles n'en sauraient ni recevoir ni donner d'autre. « Aimons-nous, tenons-nous, restonsnous fidèles», écrivait Brizeux dans un jour mauvais. Qu'elles souffrent ou voient souffrir, voilà toute la philosophie des âmes tendres.

Un remarquable épisode des Bretons , c'est celui des luttes de Scaer, écrit dès 1834, lorsque la grande composition s'ébauchait encore vaguement dans le cerveau de Brizeux. Il forme à lui seul un petit poème où court un souffle homérique, et nulle part la langue du barde n'a plus de souplesse et de nerf. On sait quelle place tenait la lutte dans les anciens jeux de la Grèce : dans l'Inde, aujourd'hui, cet amusement des forts fait partie des fêtes nationales, on le célèbre devant les rajahs, et les règles qui y président, à Badora et à Scaer, comme autrefois à Olympie, offrent les plus frappantes ressemblances. Sans doute, il char-

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mait déjà sur les hauts plateaux de l'Asie ceux qui parlaient la langue mère du sanscrit et du celtobreton.

Nous supposions que depuis Brizeux l'antique usage avait disparu. Qu'on juge de notre contentement, lorsque Bédic nous assura que Scaer, la terre classique, tenait bon et, justement, nous promit pour le lendemain une jouissance sur laquelle nous n'osions plus compter.

Ce jour-là, vers midi, le bourg commençait à s'animer. Sur les routes défilaient charrettes et jardinières chargées de monde, entre de nombreux groupes de piétons. Tous se dirigeaient du côté d'une prairie, non loin de la fontaine. Au centre, le terrain légèrement déprimé fournissait une arène naturelle, à l'entour de laquelle des pieux et une corde servaient de barrière. En attendant l'heure de la lice, nous prenons plaisir à considérer dans leurs riches costumes les populations assemblées devant nous.

Les hommes d'âge mûr et les vieillards gardent presque seuls aujourd'hui, dans ces cantons, les cheveux à la mode de la Gaule chevelue, Gallia comata: ceux de Scaer, partagés au-dessus du front, ceux du Morbihan, coupés aux tempes et répandant leurs flots seulement sur la nuque. Les chapeaux sont à larges bords avec un ruban de velours que retient une boucle d'acier. Les braies nationales, Iaxis braccis — le bracjowhraz, — se voient aussi abandonnées des

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jeunes gens, mais beaucoup des pères y demeurent fidèles. Les hommes des environs de Quimper ont le bragoicbraz serré à la taille, aux genoux très ample et flottant : ceux de Scaer, au contraire, le portent serré aux genoux, plissé et bouffant au-dessous des hanches qui le retiennent si faiblement qu'à tout moment on s'attend à le yoir s'effondrer sur les guêtres. Bédic soutient que ce dernier doit être regardé comme le vrai bragoicbraz celtique.

Le grand luxe est réservé pour la veste, de drap blanc doublé de vert, dans le Morbihan : mais, dans le Finistère, de drap bleu, ornementée aux manches, aux épaules, voire au beau milieu du dos, de broderies traditionnelles où s'entre-croisent des laines rouges, violettes, jaunes, vertes, orange, se faisant valoir savamment les unes par les autres. De même pour les gilets, brodés dans le haut comme d'un large collier, a deux lignes de boutons serrés, étineelants. La coupe de ces vêtements varie selon les localités. A Scaer, plusieurs gilets réels ou simulés, jusqu'à trois ou quatre en retrait les uns des autres, pour laisser libre jeu aux broderies: ailleurs, un seul gilet descendant à couvrir les hanches, mais deux ou trois vestes échelonnées, la plus courte s'arrêtant à la hauteur de la poitrine. Beaucoup de paysans s'enroulent autour des flancs une ceinture étoffée, de couleur bleue ou cramoisie. Les cravates sont inconnues, mais le col de la chemise, haut dressé, est retenu sous le menton tou-

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jours rasé par deux rangs de boutons en verroterie qui retombent comme des grelots.

Le même éclat caractérise les costumes de femmes, car ces populations, comme celles de l'Orient, ont l'instinct des couleurs vives. Jupes avec larges galons superposés, dans lesquels les fils d'or et d'argent souvent remplacent les fils de laine ; corsages non moins richement brodés ; tabliers de soie, roses, bleus, verts, large ceinture argentée; épingles d'argent à grosses têtes rondes avec paillettes scintillantes; croix d'or au cou ou sur la poitrine.

Les Bretonnes ont grand souci de leur linge, toujours très propre, même dans les jours de travail. Dès les premiers temps de notre arrivée en Bretagne, nous avons été frappé par ces étendages à plat sur la lande dont l'éclatante blancheur égaie invariablement, en toute saison, les alentours des villages. Nous avons visité plus d'une pauvre maison, au sol détrempé, où tout manquait, mais non le coffre à linge. Aussi ne voyait-on, aux luttes de Scaer, que de belles coiffes blanches, aux variétés sans nombre, par lesquelles les paroisses se distinguent les unes des autres. En vérité, chez les paysannes de la Basse-Bretagne, l'imagination est d'une fécondité créatrice à en apprendre aux modistes parisiennes.

Voici les femmes de Plouaré, coiffées d'une mitre persane, avec une étroite collerette plate tombant entre les épaules ; celles de Bannalec, à la coiffe droite

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et carrée comme le bonnet des prêtres cophtes, à la vaste guimpe arrondie sur la poitrine; celles du Faon, portant bonnet à ailes rattachées sur la tête, et grand coi au bord relevé en gouttière, le visage semblant émerger d'une vasque debaptiste. Voici Lanvéneguen: coiffe étroite et descendant jusqu'au milieu du dos, en pointe de fichu; Quimperlé : mousseline transparente sur une calotte de soie rose ; Kerentrech : larges bandes de tulle se détachant à la hauteur des oreilles pour recouvrir les épaules et la première moitié du bras; Goncarneau : fraise à la pierrot, volumineuse et tuyautée ; Pontaven : coiffe aux ailes flottantes, élé gante bavette formée de deux battants de toile fine qui s'ouvrent et se ferment à chaque instant, au gré du vent, en laissant entrevoir une neige rosée. Nous remarquons même dans la foule deux coiffures de Pontl'Abbé, singulier diadème de lin à la mode des juives d'Orient, relevé en pointe sur le front et laissant cà découvert les nattes de cheveux derrière la tête : que d'autres encore auxquelles nous ne nous attardons pas ! Tous ces costumes allaient et venaient dans la prairie ; peu de bruit, mais grand tapage de couleurs sur l'immense tapis de verdure. Les jeunes filles étaient charmantes, en dépit de ces coiffes qui cachent leurs cheveux, mais s'harmonisent avec leur figure virginale et paisible. Gomme si le lin de leur tête suffisait à les préserver du hâle, elles ont presque toutes le teint très blanc.

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Brizeux clans son ravissement les comparait à de jeunes druidesses des anciens jours :

De la blanche Gorric on dirait des prêtresses, Alors qu'au mois d'Even, durant les sécheresses, Pour contraindre la pluie à descendre du ciel, Elles allaient, le soir, cueillir la fleur de Bel.

Et aussi aux novices d'un cloître :

Avec des yeux baissés et d'un air si pudique Qu'à les voir s'avancer sous leurs coiffes de lin, Dm linon le plus blanc et du fil le plus fin, Vous diriez, à les voir si calmes, des novices Sortant de leur chapelle, à la fin des offices.

Entre ces novices, on en remarque deux venues de Pontaven, dont, par une exception rare, le teint est mat et les yeux très noirs. Un petit air égrillard sous leur coiffure monastique donne un singulier piquant à ces jeunes minois et rappelle certaines gravures du dix-huitième siècle où l'on voit folâtrer de gracieuses nonnains dont on peut bien dire que l'habit ne fait pas le moine.

Brizeux, ailleurs, a dit encore :

11 est dans nos cantons déjeunes paysannes,

Habitantes des bois ou bien du bord des mers,

Toutes belles; leurs dents sont blanches, leurs yeux clairs,

Et dans leurs vêtements variés et bizarres

Respirent je ne sais quelles grâces barbares.

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Toutes belles, non; mais toutes avec les dents blanches, oui; ce qui induirait à penser qu'elles sont bien de la race de ces femmes dont on retrouve encore les trente-deux dents saines dans la poussière des dolmens. Elles n'ont pas l'allégresse de traits, l'entrain de mouvement des Chatouno du Midi, mais leurs yeux bleus, leurs sourires roses, sont si bons, si doux, que de suite on se sent attendri et que si seulement l'une d'elles paraissait triste, on en aurait le cœur serré. Heureusement, la joie illumine ces frais visages. Gomme, même en Bretagne, la jeunesse aime la vie. on entend de tout côté des éclats de rire, moins follement gais, mais plus argentins que ceux de Provence.

Il est deux heures, le tambour retentit, deux gendarmes traversent la prairie; ce costume fait une note fausse dans l'harmonie du tableau. Sur la route, on voit passer à toute bride un des six vicaires de Scaer qui galoppe vers Ker Bartz où l'appelle un moribond.

La municipalité qui remplit l'office de tribunal des jeux s'installe sur le banc qu'on lui a préparé, en

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compagnie de quelques vieillards, anciens lutteurs dont on ne manque jamais de prendre l'avis. En fait, le jugement, dans la plupart des cas, sort des acclamations de la foule ; le tribunal se contente de les ratifier. Un premier rang de spectateurs assis dans l'herbe cercle l'enceinte des lutteurs. Derrière, on se presse debout, et plus loin, à la recherche des points favorables, vont et viennent les retardataires. Dans le feuillage des arbres, çà et là, des visages d'enfants brillent comme de grosses fleurs empourprées.

Ils ne sont pas tous sur les branches cependant, car ce sont des Celtes de douze à quinze ans qui ouvrent les jeux. Les voilà six, formant trois groupes de combattants. Au signal, ils s'abordent résolument comme de petits hommes. De partout des cris les excitent: haï! haï! ils roulent sur l'herbe, se relèvent, roulent encore, jusqu'à ce que vainqueurs et vaincus sont invités à quitter la place. Mais l'un des trois couples ne veut rien entendre, ni l'un ni l'autre des champions ne consent à lâcher prise ; il fallut qu'un homme entrât dans l'arène, et ce ne fut pas du premier coup qu'il parvint à désenlacer les deux petits obstinés lutteurs de race. Les enfants de* Scaer portent les cheveux courts, tandis que le ciseau respecte encore les jeunes têtes d'Arzannô. Cette différence doit tenir à quelques tendances opposées, chez les deux recteurs.

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La lutte s 'rieuse va commencer.

N'oublions pas dédire que les rivalités des communes en augmentent l'intérêt. Chacune a ses héros dont elle est fière, mais elle ne les expose aux chances de la lice que lorsqu'elle se croit assurée de la victoire. Aux jeux les plus solennels, le premier prix consiste dans un mouton attaché sur le champ de la lutte pour mieux stimuler les comhattants. Aujourd'hui, ce n'est qu'une belle ceinture rouge et, pour les récompenses de second ordre, des foulards et des rubans.

Un homme de Scaer, à la longue crinière et d'une carrure énorme, s'empare de l'un des foulards, et d'une main l'élevant au dessus de sa tête, de l'autre abaissant son large chapeau, il commence à faire. tète nue, le tour du cirque, pendant que mille hourras le saluent comme une célébrité en faveur. S'il achevait trois tours sans voir son défi relevé, le prix lui resterait acquis : mais au second tour un champion se présente et le touche à l'épaule en lui criant choum az! halte-là! C'est un jeune homme de Scaer aussi, à figure imberbe mais osseuse, au buste crânement campé. L'un et l'autre mettent bas vestes et gilets, ne gardent que le pantalon et la chemise. Le lutteur aux longs cheveux les secoue, les ramène sur le front et les retient par une corde autour de la tète. Ce n'est plus la fameuse lutte en caleçon qu'adorent nos Méridionaux, pratiquée dans le but d'exhiber le modelé des torses autant que pour faire valoir la

vigueur des muscles. La question de force et de sou plesse, ici, reste seule en jeu; il n'y a jamais de compère, et sincère est la bravoure des deux champions.

Face à face, ils font le signe de la croix, puis se touchent la main, ce qui signifie, nous disait Bédic, « sans malice, de bonne volonté. » A l'instant, on les voit s'enserrer de leurs bras, la tête penchée l'un sur l'autre. Nous renonçons à décrire d'une plume compétente ce jeu superbe. L'homme chevelu, tandis que l'autre se laissait emporter à des mouvements saccadés, un peu lourds néanmoins, semblait avoir ses pieds dans le sol, comme les racines d'un chêne. A la fin, le jeune homme cède et tombe; ses épaules louchent la terre, il était vaincu ; car telle est la loi invariable de toutes les luttes, depuis l'Inde jusqu'à l'Armorique, depuis Homère jusqu'à Brizeux.

xVu bout de quelques instants, le héros trapu recommença, sans jactance, à circuler autour de la lice. Il n'avait pas achevé le premier tour qu'une bruyante agitation se produit : Guiscriffi Guiscriff! entendonsnous crier de toute part. C'était un homme de Guiscriff en effet, un géant tout de muscles, membre comme un hercule, qui se présentait, L'assaut se renouvela dans les conditions que nous avons dites, mais en se prolongeant davantage; On s'attendait à ce que Scaer lassé ne pût longtemps résister à un adversaire qui le dépassait de toute la tète: pas plus que précédemment, pourtant, il ne perdit son équilibre. Les lutteurs tom-

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bèrent ; à l'instant redressés, plus que jamais saisis corps à corps, ils ondulaient lourdement; on croyait entendre craquer leurs os. « Ulysse ne put ni ébranler ni terrasser son adversaire, et Ajax ne put triompher de la force d'Ulysse » : c'est pourquoi tous deux furent déclarés vainqueurs dans la lutte célébrée aux funérailles de Patrocle. Nous pensions qu'il en allait être de même en voyant Scaer et Guiscriff, d'une chute, rouler pour la seconde fois sur le gazon; mais un grand cri s'élève : Lam Guiscriff! Lam Guiscriff! Guiscriff perdu ! Les épaules de Guiscriff avaient touché le sol.

D'autres lutteurs se présentèrent : vingt couples peut-être passionnèrent l'assemblée durant plusieurs heures, et malgré les exploits des gens de Bannalec et du Faouet, ceux de Scaer restèrent décidément les maîtres de la lice.

Certes, ces jeux bretons n'ont pas l'entrain des courses de taureaux en Provence, mais les hommes y apparaissent plus nobles que ces grands enfants en blouse qui gambadent devant les taureaux de la Camargue. Dans cette prairie, entre ces murs de feuillages, sous un ciel où couraient par intervalle d'épaisses nuées, avec ces costumes et ces attitudes, la scène avait un grand style. Ces populations révèlent des instincts d'art qui leur viennent des lointains d'une civilisation jadis ébauchée.

Dans la foule on distinguait des. types fort clirre-

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rents les uns des autres. Déjà, en parcourant la Bretagne, ces diversités dans une même race nous avaient frappé. Nous ne parlons pas des villes depuis longtemps saturées d'un sang qui n'a rien de celtique. Leurs populations n'ont plus de caractère tranché et, pour les races comme pour les individus, où il n'y a plus de moi, il ne reste pas grand'chose. Mais dans les campagnes fidèles à la langue et au costume, on croit discerner, selon les cantons ou les communes, comme les vestiges d'anciens clans dont les siècles n'ont pu défigurer les types primitifs. Les visages cramoisis et joufflus, si répandus sur le littoral de la presqu'île, ne se montraient qu'en petit nombre aux luttes de Scaer, tandis que les complexions sèches et nerveuses formaient la majorité. Les physionomies fines et molles s'y rencontraient, mais beau coup moins nombreuses que les faces d'une ossature accentuée, les unes et les autres empreintes d'un air tranquille. Quant à la couleur des cheveux, le blond ne nous parut que l'exception.

Pas d'homme qui n'eût, ce jour-là. pris soin d'attacher à son chapeau, non pas ces rubans criards dont

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s'empanachent, aux occasions joyeuses, nos bons villageois de l'intérieur, mais quelques fleurs cueillies dans la lande ou le courtil. Beaucoup d'entre eux portaient des branches de bruyère, d'autres des graminées aquatiques à longs épis argentés.

A l'habitude d'orner sa coiffure de fleurs on peut mesurer le sentiment poétique d'un peuple ; plus significatif encore le goût du chant. Or, les chanteurs populaires n'ont pas disparu del'Armorique. Il y a au fond de tout Breton comme un reflet de l'époque des bardes. Ce n'est pas sans raison que Brizeux a transformé les deux principaux lutteurs de son drame en deux chanteurs qui, au lieu de célébrer leurs propres exploits, vantent, au contraire, chacun les prouesses de son rival, par une haute idée morale où se reconnaît le poète des Bretons. Les anciens cloarecs ont composé nombre de ces chansons en langue bretonne dont les sujet- habituels sont l'amour, la guerre, la danse, des faits historiques ou légendaires, et que tout Breton écoute avec délices, dans l'attitude de la rêverie.

Au temps de Brizeux, vivait un de ces poètes du peuple, aveugle comme Homère, appelé Jean Le G-uenn. Il composait chez lui ses chansons, les faisait imprimer a Morlaix, par petits cahiers, et s'en allait de bourg en bourg, chantant ses vers inspirés par les événements du jour, grands ou petits. On l'invitait aussi

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dans les métairies pour qu'il improvisât quelques couplets à propos d'un mariage, d'une naissance, d'une mort. Du produit de ses chants, il s'était fait construire une petite maison à Tréguier, son pays, à l'entrée de la rivière — rivière de marée; — de là, aux derniers temps de sa vie, il ne pouvait se lasser d'écouter les bruits de l'Océan.

Un personnage aussi poétique convenait trop à Brizeux pour qu'il ne lui trouvât pas une place entre les types de sa galerie armoricaine :

Jean Le Guenn est assis au seuil de sa cabane : D'une longue tournée aux paroisses de Vanne Il arrive, son sac dégarni de chansons, Mais plein de beaux deniers jetant de joyeux sons.

11 va les veux fermés et le front en avant, Barde aveugle appuyé sur le bras d'un enfant.

Cette figure, reproduite toute vivante sans que le poète ait rien changé, pas même le nom, nous découvre une fois de plus son procédé préféré, qui était de ne rien peindre, rien narrer, qu'il n'eût vu de ses yeux ou entendu de ses oreilles.

D'autres poètes de cette classe, moins réputés, il est vrai, existent encore partout entourés dans les fêtes. Brizeux comptait sur l'action de la poésie courante et populaire pour retarder l'invasion des moeurs nouvelles. Aussi composa-t-il, sous le nom de Telen Arvor, Harpe cVArmorique, un recueil de chants

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bretons, publiés vers 1845 ou 1846 l. Son bonheur était de les entendre chanter par quelqu'un du pars. Bédic nous raconta qu'un jour, à travers la campagne, comme le barde surprit un berger lançant à pleine voix le chant des Conscrits de Plô-meur, il courut l'embrasser et pleura de joie.

Il aimait à reconnaître le souvenir des chanteurs populaires ailleurs que dans son propre pays. Mme Desbordes-Yalmore lui avait raconté qu'à Lyon, lorsque chôme la soierie, les ouvriers chantent, le soir, dans la cour des maisons, attendant qu'une fenêtre s'ouvre et qu'une obole renfermée dans un papier enflammé tombe à leurs pieds, comme une "étoile secourable. Son imagination en fut aussitôt si frappée qu'il se figura entrevoir une réminiscence des aëdes grecs, dans les habitudes tolérées à cette époque, d'une mendicité vulgaire, intéressante seulement parce qu'elle était craintive et fuyait le grand jour.

Après les luttes, Bédic nous proposa de venir manger la galette et boire le cidre dans sa maison. Si le bourgeois de Bretagne, d'ordinaire sanguin et corpulent, aime les grosses mangeries largement arrosées, le paysan de ces campagnes est dévie sobre. Sa nourriture, avec la galette nationale n'est guère que de

1 Celles de ces pièces plus particulièrement pénétrées du sentiment national se retrouvent traduites ou plutôt interprétées en vers français, dans les dernières éditions de la Fleur d'Or.

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bouillie d'orge ou de blé noir, de lard ou de viande salée; nous ne parlons pas du beurre, en permanence sur les tables bretonnes. On boit du lait ou de l'eau, le cidre étant réservé pour les jours de marché ou de Pardon, pour les fêtes de famille et les visites d'amis. Il est vrai qu'alors on ne le ménage point.

Nous trouvâmes les galettes fermes et croquantes, le beurre bien frais, le cidre exquis ; mais l'intérêt de notre soirée n'était pas là. Bédic. devinant notre pensée, avait invité un jeune homme de ses amis à venir chanter poar nous le Bar dit ou Chant des Bretons, la perle de Telen A rvor. Le chanteur, d'une voix juste, tremblante d'émotion, l'entonna sur un de ces airs simples, mélancoliques, mais non langoureux, peut-être jadis connus des bardes, et restés chers aux fils de leur race :

Xi zô bepred

Bretoned Bretoned tùd kaled!

Nous sommes toujours

Bretons, Les Bretons, race forte !

Ce refrain, Bédic et quelques autres paysans le redisaient en chœur. Nous le murmurions aussi comme nous pouvions, avec un sentiment qui nous semblait à l'unisson de l'âme bretonne.

Il ne faudrait pas croire cependant que dans cette

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portion du territoire national, l'attache à la petite patrie soit un signe qu'on ne tient pas des entrailles à la grande. Il est douteux que la Provence, de sang latin et moins isolée du cœur de la France, en ressente les battements aussi vivement que la Bretagne. Les félibres ne regrettent-ils pas d'être restés silencieux, dans les angoisses de la dernière guerre? Ah! si Mistral avait entonné une ode frémissante de ce patriotisme qu'on respire dans l'admirable poème du Tambour iï Arcole et qu'eussent répété tous les échos, du Yentoux à la Méditerranée, si Aubanel et les autres avaient chanté, faut -il réellement penser que leurs compatriotes n'auraient pas été capables de répondre par un élan comme celui qui souleva la Bretagne? La poésie patriotique se mit à éclore de tous les côtés, de Vannes à Tréguier : complaintes chantées dans les marchés et les pardons, répétées au coin de l'âtre et sur la barque des pêcheurs : pièces littéraires publiées dans les revues et les journaux du pays, moins naïves mais pourtant accessibles à tous. Il eût été beau, consolant, qu'à ce moment la race provençale eût vibré à l'unisson de la race celtique. Si Biïzeux eût vécu, peut-on douter que celui qui, lors de nos luttes en Grimée, avait cédé au besoin d'écrire un chant de guerre :

Non, la crois ne va pas soutenir le croissant, Elle soutient le faible et combat le puissant, Chrétiens en avant !

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Nous avons écrit sur notre bannière :

Russie, en arrière !

Peut-on douter qu'à côté de Victor de Laprade, le barde lyonnais, il n'eût jeté à tous les vents de la patrie française des strophes sonnant la bataille ? Non, chez les races comme chez les hommes où le sentiment a des sources profondes, les dévouements ne se nuisent pas les uns aux autres.

Après avoir remercié Bédic, nous rentrâmes à Tauberge en continuant de murmurer jusqu'au sommeil, et peut-être encore en dormant :

Xi zô Lepred Bretoned, Bretoned tûd kaled!

Nous sommes toujours

Bretons, Les Bretons race forte!

Le lendemain, nous nous disposions à quitter Scaer, lorsque sur l'avis qu'un mariage allait être célébré, ce

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jour même, et nous rappelant le dernier chant des Bretons, tout entier consacré aux fêtes de la double noce de Loïc et d'Anna, de Liiez et d'Hélène, nous retardâmes notre départ. Dans ce dénoûment heureux se reconnaît l'esprit du barde. On touche au but qu'il s'était proposé. « J'avais à cœur, dit-il dans sa préface, d'opposer aux pensées troublantes une œuvre qui rassérène. »

Au coup d'onze heures, sur la route du Faouet, s'avança tempétueusement un nuage de poussière. On eût dit un escadron de cavalerie au galop. Ce sont les gens de la noce, dans leurs plus riches costumes, tous à cheval, hommes et femmes, la plupart de ces dernières en croupe derrière leurs frères ou leurs maris.

Le village est sur pied, encombrant les abords de l'église, les cloches sonnent avec rage, et de cent côtés retentissent les coups de fusil. On veut voir le fiancé en veste et gilet brodés et dont les cheveux courts découvrent un épais visage, et la fiancée, plus mince de taille, de traits plus délicats que d'ordinaire les paysannes bretonnes, timide sous sa coiffe de fine dentelle dont les longues ailes retombent sur les épaules, en guise de voile. Elle porte à sa ceinture de moire bleue un énorme bouquet artificiel mêlé de clinquant, semblable à ceux qu'on voit orner nos églises de campagne. Gomme partout , après la messe, le jeune couple et la parenté se rendent à la sacristie.

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C'est là que les rites religieux se complétaient d'une poétique cérémonie décrite par Brizeux, encore conservée, nous a-t-on dit, dans plusieurs paroisses :

Sous l'œil sacerdotal,

Saintement s'accomplit le banquet nuptial. — Symbolique repas — du fond d'une corbeille Furent tirés un pain, un verre, une bouteille ; Le prêtre fit deux parts uu pan, il en goûta. Puis aux nouveaux époux, sa main les présenta. Ainsi du vin. Chacun dut boire au même verre : Enseignement voilé, leçon douce et sévère.

A la sortie, grand tumulte. On s'apprête à remonter sur des chevaux harnachés de toutes façons, quelquesuns ne portent pas même de selle. On voyait là quelques vieillards à longs cheveux, en braies, d'un visage recueilli dans une pensée expressive, de prestance superbe. Au bruit des coups de feu, toute la troupe repart avec furie; quelques jeunes Bretonnes, l'air vaillant, bien assises sur leur monture, se lancent pour gagner la tète du cortège. Aux approches du rendez-vous, il est d'usage que la course s'organise dans les règles. Un mouton d'ordinaire est le prix destiné au premier qui atteint le but, et, disait Bédic, il n'est pas rare que le vainqueur soit une jeune fille.

Dans la soirée, en compagnie d'un ami de Bédic, nous allâmes à la ferme où se donnait la fête; le repas

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venait de finir. Les invités dépassent parfois le nombre de cinq à six cents, mais ici ils n'étaient guère plus de la centaine. Les tables, faites de planches sur des chevalets, avaient été établies dans une vaste cour, au portail grand ouvert sur la route. Les marmites énormes, les immenses bassines reposaient encore sur les bords de l'étroite tranchée creusée exprès sur l'un des côtés de la maison et dans laquelle continuaient de fumer les bûches mal éteintes. Quartiers de bœuf bouilli, de porc frais rôti, mouton en ragoût, galettes, avaient composé à peu près le menu. Devant chaque assiette, non un verre, mais un pot de grès, lequel , paraît-il , ne cesse guère de se vider et de se remplir, témoin les tonneaux de cidre alignés près de là, baquets en dessous, brocs à l'entour. Le repas et les chants achevés — car on ne manque pas de chanter aux noces les chansons traditionnelles, — les passants, les simples curieux ont permission de se présenter au cidre et d'en avaler à leur soif.

Dans l'aire, de l'autre côté du chemin, le joueur de biniou et le sonneur de bombarde ont pris place sur un tréteau. Le biniou n'est qu'une cornemuse primitive, à deux chalumeaux. Cet instrument, au son duquel dansaient les Pélasges de la Mysie, que les Romains appelaient la flûte à outre, aujourd'hui la piva 'les Abruzzes. a mené jadis au combat les tribus celtiques. La bombarde, sorte de hautbois criard, à six

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trous, donne la mélodie. Pour qu'une danse marche bien, les deux instruments sont nécessaires, car pendant que le biniou module un accompagnement de quelques notes, c'est la bombarde qui enlève le danseur.

La danse, en Bretagne, n'a pas la fièvre du Midi où la jeunesse frétillerait sur des buissons, mais elle n'y est pas moins, comme dans tous les pays du globe, le divertissement adoré. Danseurs et danseuses sautent en frappant la terre de tout le pied, pesamment, mais avec vigueur et un sûr instinct de la mesure. Les mouvements, les figures nous ont paru tenir, quelques-uns de la bourrée de nos montagnes, le plus grand nombre, plus ou moins du quadrille, le zabadeo par exemple, qui commence par un cercle formé de quatre ou huit couples qu'on voit ensuite avancer, reculer, chaque danseur passant la main au-dessus de la danseuse pour la faire pirouetter.

La bombarde sonnait, par moment, quelques motifs du temps passé qu'on reconnaissait de suite, mais ils se perdaient aussitôt en des fioritures d'allure moderne et populaire. L'air de la chanson si connue :

Je suis natif du Finistère, A Saint-Pol j'ai reçu le jour,

n'est qu'un motif de danse bretonne, de date sans doute assez récente : il paraissait plaire, et chaque fois que la bombarde l'annonçait, on eût dit que le

branle redoublait d'entrain. La farandole, cette danse universelle et primitive, fut aussi dansée, mais, bien entendu, sans la même fougue ni la même souplesse qu'en Provence, et avec cette différence que les danseurs formaient la chaîne, non avec un mouchoir, mais simplement se tenant par la main.

Ces bals rustiques ont un caractère de réserve et de décence que l'on ne connaît plus hors de ces bourgades isolées. Encore au commencement du siècle, les prêtres ne se privaient pas d'y assister. En contemplant ces chœurs de jeunes gens et de jeunes filles se mouvoir dans une chaste joie, on applaudit à ce curé des provinces basques qui obligeait, il n'y a pas longtemps , ses paroissiens et ses paroisiennes à prendre part à la danse, disant qu'en public on ne pèche pas.

Bien différent l'esprit actuel des recteurs de Bretagne. 11 est vrai que les danses, fréquentées seulement par des paysans de mêmes habitudes et de même esprit, se font plus rares, tandis que plus nombreuses celles où arrivent « les intrus français », comme nous disait un Celte de vieille souche, et les gens de la petite bourgeoisie, particulièrement aux alentours des villes ; mais, pour sauvegarder les ancieunes mœurs qui tendent à se déflorer, le zèle du clergé nouveau est-il toujours accompagné de ce tact éclairé qui, entre des circonstances si diverses, discernerait la direction la plus opportune. Nous en

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doutions en entendant notre compagnon nous redire les anathèmes dont retentissent, invariablement et de partout, les chaires bretonnes contre les innocents plaisirs auxquels nous venions d'assister. Hélas ! ajoutait-il, avec son bon sens, les cabaretiers seuls y gagnent. « C'est un fait avéré dans nos campagnes, que les ivrognes se multiplient à mesure que les danses deviennent plus rares. » Il nous contait encore les curieux et charmants usages que Brizeux a pris soin de réunir dans le tableau des noces de ses quatre amoureux. Plusieurs ont disparu, d'autres subsistent: ainsi le dîner des pauvres.

La mendicité est restée une profession en Bretagne; elle est de toutes les fêtes, tristes ou gaies, sacrées ou profanes : pardons, marchés, ordinations de séminaires, professions de couvent, visites d'évêques, funérailles, mariages. Le proverbe celtique n'a pas cessé d'être en honneur : « Quand le pauvre viendra à votre porte, si vous ne lui donnez pas, parlez-lui poliment.» Ce peuple tendre et naïf ne remarque guère les faces ignobles, les nez bourgeonnes, les stratagèmes cyniques, mais tout de suite se laisse toucher par les plaintes que les malandrins ne ménagent pas. Demain, ils arriveront de tous les points de l'horizon, doués qu'ils sont d'un flair étrange pour deviner les bonnes aubaines ; à cette même table où viennent de manger les parents et les amis, ils prendront place, servis par les jeunes époux.

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ATant le repas des pauvres, un service mortuaire dans l'église paroissiale rassemblera de nouveau les invités. Ge pays, jusqu'à présent, n'est pas devenu une terre d'oubli, terra oblivionis. Le paysan breton tient encore à associer d'une manière effective la pensée de ses morts à tous les événements domestiques. Jamais, au lendemain d'une noce, il ne manque d'aller se souvenir d'eux à l'église et au cimetière,

Les conviant ainsi, dans leur couche profonde, A se mêler un jour aux fêtes de ce inonde.

Et chemin faisant , à la clarté de la lune qui se levait sur les grands chênes, voilà comment nous devisions de la Bretagne, de ses mœurs, de sa poésie, évoquant nous aussi son poète trépassé. Ce n'est point sans de vifs regrets qu'en rentrant au bourg nous pensions que le lendemain nous dirions adieu à ces campagnes de Scaer où nous nous sommes imaginé non- seulement le sentir revivre en ceux qui l'avaient connu, mais où les bois et les fontaines, les abeilles et les fleurs, les enterrements et les mariages, n'ont cessé de nous entretenir de lui.

Brizeux qui lit de nombreux et longs séjours à Scaer, n'a fréquenté que par intervalle les côtes de sa presqu'île, dont les récifs et les tempêtes devaient moins répondre à son imagination que les fraîches rivières et les landiers fleuris. Dans les Bretons, toutefois, il ne pouvait point ne pas ouvrir quelques pers pectives sur l'Océan qui fait partie intégrante de la patrie armoricaine :

\.9< bois sont au milieu, la mer est à l'entonr.

Aussi, les principaux personnages du poème visitent-ils ces rivages célèbres à tant de titres» Nous on

étions trop rapproehé pour ne pas y courir nousmème sur leurs traces.

De Scaer, à peine revenu sur nos pas jusqu'à A.Uray? nous gagnons la mer par la rivière de ce nom. et notre barque débouche au milieu des iles :

C'est tout un monde à voir, car dans le Morbihan

On compte autant d'ilôts qu'il est de jours dans l'an.

Une bonne brise nous pousse droit sur Gavr'inis, l'île fréquentée des touristes, et que ne manqua pas de visiter le clerc Loïc accompagné de Mor-Vran le vieux marin :

0 sombre Gavr'inis, voici que dans ton antre Le couple voyageur, armé de flambeaux, entre ; Et sur tes murs sculptés, runes mystérieux, Ils promènent longtemps et les mains et les yeux.

L'autre, c'est, sous un tumulus préhistorique, une ailée couverte et sa chambre souterraine, dont les énormes blocs d'un granit étranger à l'ile ont été transportés par des hommes aux muscles desquels — on peut en répondre — les champions de Scaer, ces premiers lutteurs de toute la terre, n'auraient OS3 disputer le prix. Les grands linéaments réguliers gravés dans la pierre, « ruines mystérieux », nous ont paru entièrement dans le caractère des grossiers dessins retrouvés sur les poteries de l'époque néolithique

et n'eurent sans doute pas d'autre destination que d'ornementer l'intérieur d'un tombeau.

Bien plus longtemps nous stationnâmes sur le tertre qui recouvre la grotte. Le golfe entier s'étendait sous nos veux : à notre droite, la presqu'île plate, effilée, de Quiberon dont la grève brille argentée par le soleil; à notre gauche, celle de Rhuis, noire sur la mer glauque, avec la tour du vieux monastère de Saint - Gildas que poétise à jamais le souvenir d'Abélard:

Rhuis, terre trois fois sacrée,

Qu'enivrait Tal-iesin de sa harpe inspirée, Où pleurait Abélard !

Devant nous, la multitude des îlots dénudés et de toute forme. A quelques centaines de mètres seulement, l'ile aux Moines, avec ses récifs, se découpe entourée d'une ceinture d'émeraude sur laquelle éclatent les jupes rouges de trois femmes péchant des crabes. Au plus lointain, Belle -Isle semble un nuage posé sur les flots.

Dans la soirée nous débarquâmes à. Locmariaker, et, debout sur un dolmen colossal, nous restâmes à regarder, aux lueurs du couchant, les îles passant en quelques minutes du rose pâle au violet foncé, jusqu'à ce qu'elles ne formèrent plus que de grosses taches noires, sur un fond gris sombre. Un tilbury nous conduisit ensuite à Carnac où nous prenions gîte pour la nuit.

Garnac est situé au fond de la baie de Quiberon, presque sur la mer. A quelques centaines de pas du bourg, s'arrondit un énorme tumulus appelé la butte Saint-Michel: une petite chapelle s'élève au-dessus. Il recouvre aussi un dolmen dont les silex et les ossements ont été enlevés depuis longtemps l.

De très bonne heure nous allâmes nous installer sur cette petite montagne pour y jouir de la fraîcheur et juger du pays. On ne connaît pas en Bretagne ces joyeuses matinées de Provence, où dans l'air sec et limpide, sous un ciel clair, les arbres, les buissons, les gazons, les pierres, tous les êtres, sont ivres de umière. « dans la nouveauté fleurie du monde », comme ruante Lucrèce. La journée s'annonçait belle pourtant, mais les objets quoique distincts ne se percevaient qu'à travers une atmosphère alourdie. L'Océan n'avait pas « ce sourire infini » que le poète

l En août 1*^63.

grec prête à la Méditerranée. La houle striait de lignes blanches la vaste nappe ardoisée, indice que le temps devait être gros au large. A l'opposé de la mer, une forêt dont la verdure est adoucie par une imperceptible vapeur, et du sein de laquelle montent quelques flèches aiguës, borne l'horizon. Entre la forêt et nous, sur un autre tumulus antique, se dresse un nmulin, grosse tour dont les ailes montent et descendent lentement sous le souffle humide que soulève la marée montante.

Enfin, plus près encore, émergeant des landes, se perdant sous bois, reparaissant dans les cultures, voici les menhirs, les fameux menhirs, ces aiguilles de granit grossièrement taillées, qui sont aux obélisques de l'Egypte ce que les premiers instruments de silex à peine équarris étaient aux admirables hachettes des âges de la pierre polie.

Tous les menhirs luisaient sous le soleil levant.

a dit Brizeux. Peut-être est-ce aussi par une matinée d'été que le poète, du tertre où nous étions placé, les contempla pour la première fois. Nous ne pensons pas que nulle part en Europe il se puisse voir un spectacle reportant aussi fortement l'imagination vers le mystère des races primitives.

Au quinzième siècle, on comptait encore, dit-on. quinze mille menhirs; mais ! ils sont devenus une carrière incessamment exploitée, servant àferrer les routes,

à bâtir les fermes. L'église elle-même, avec ses superbes autels en granit rouge et brillant, a été tirée de là. Aujourd'hui, ils ne restent plus que cinq à six cents, formant une dizaine d'avenues alignées les unes près des autres, et interrompues par places. Les dernières se distinguent à peine au-dessus des ajoncs. a plus de deux kilomètres de distance.

Ces monuments datent d'au delà de l'histoire, et

l'on ne sait rien de leur destination sans doute reli gieuse. Il y a peu d'années, on leur supposait une origine druidique. Brizeux, qui aimait à rattacher les Celtes d'à présent aux « hommes du chêne », a fait du cinquième chant des Bretons un petit poème national à part, et tout entier consacré à Carnac. La Bretagne chrétienne et la païenne s'y succèdent et s'y enchaînent en des scènes préparées avec un art où la grâce pastorale s'unit à la noblesse épique. C'est ainsi qu'il retrace dans les tons sobres d'une fresque antique la célébration des mystères de l'Arvor :

Le cortège arrivait au Meinec, Lieu-des-Pierres : Et d'huile et de senteurs inondant leurs parois, Eutre les onze rangs il passait onze ibis. Et les Bardes alors, la milice des Bardes, De la harpe guerrière armés comme des gardes, Accompagnaient le char au bruit d'un triple accord, Du Village-du-Chêne à celui de la Mort. Debout sur le dol-men, enfin rArchi-Druide Faisait briller sa hache, et le Castor perfide,

Le Castor-Noir du lac sur l'autel égorgé, Couvrait de sang le sol qu'il avait submergé... Voilà, gens de Carnac, ce qu'adoraient vos pères : Le soleil a chassé ces lueurs mensongères ; Mais, ù temps destructeur ! voilà que Cornéli Lui-même dans Carnac voit son culte en oubli.

Les rit s de la vieille religion ont été, en effet, remplacés par le culte de saint Cornély, et la légende chrétienne a fait des menhirs, autant de soldats païens métamorphosés en pierres par le grand saint breton qu'ils poursuivaient et qui est devenu le patron des bestiaux en Basse-Bretagne. Aussi, sur la façade de l'église, un épais bas-relief polychrome le représente t-il, mitre en tète, entre deux bœufs, les deux mains levées pour les bénir.

Carnac est le pays des fontaines. En nulle campagne au monde on ne les voit si monumentales, ni l'objet de si grands soins. Là c'est une source dont le vocable nous échappe, qui coule au pied d'un vrai petit temple qu'on croirait copié en Grèce, tant les deux colonnes corinthiennes et le fronton ont d'élégance ; ici c'est la fontaine de Saint-Colomban, près de la plage, édicule du seizième siècle avec une niche ogivale qui abrite la statue du moine irlandais ; plus près du bourg c'est la fontaine eu grand Gornély, haute pyramide sur quatre arceaux, qui ressemble à s'y méprendre à certaines tombes romaines. Celle ci est par excellence la source des miracles. Encore au

commencement de ce siècle, le jour du Pardon, un nombreux bétail encombrait les routes qui mènent à Garnac :

Alors, parés de fleurs, de feuillages, d'épis, Les bœufs au large cou. les vaches aux longs pis Arrivaient par milliers, et. toute une semaine, Leur cortège tournait autour de la fontaine.

Un habitant du pays nous a affirmé que, même à présent, en dépit des esprits forts et de M. le curé, il n'est pas rare qu'on puisse, par les nuits obscures et tempétueuses, surprendre tournant autour du réservoir sacré, un bœuf, une chèvre, voire un simple porc, poussés par quelque vieux croyant obstiné.

On voit, à lire les Bretons, que Brizeux s'est attardé sur chaque point intéressant de la côte armoricaine. Ne pouvant que faire un choix entre toutes les localités que nous aurions voulu visiter, nous rentrâmes dans le Finistère, pour aller aux rochers de

Penmarc'h, c'est-à-dire de la Tête de Cheval, ainsi nommés parce que l'un de ces écueils présente dans sa configuration la tête d'un cheval géant, enserrée par les vagues :

0 n onstres de Penmarc'h, dans son dur idiome, Durs rochers, c'est ainsi que le Breton vous nomme, O chevaux delà mer, toujours prêts à hennir!

Le bourg, assez enfoncé dans les terres, nous arrête quelques instants ; son église dédiée à saint Manna, avec ses murs tapissés de lichens dorés, mérite r attention pour son porche de la Renaissance, finement brodé, quoique de granit, et sa flèche à jour, bizarrement à cheval au milieu de la toiture.

Il faisait une journée bretonne par excellence. Les grains furieux se succédaient à tout instant, noircissant le ciel et versant des torrents. Nous montons sur la vieille tour carrée de Saint-Guénolé, seul reste (.l'une antique église, dont la plate-forme est rasée de si près par les nuages qu'il nous semble pouvoir y plonger la main. Nous avons peine à nous tenir debout, devant les rafales du vent d'ouest, acre et frais, chargé de molécules salines. Entre l'Océan et le clocher de Saint-Manna, nous distinguons plusieurs églises et quelques tumulus celtiques. Deux menhirs de haute taille, autour desquels un troupeau de vaches broute la lande, tantôt s'éteignent dans une pluie grise, tantôt réapparaissent comme deux aiguilles

brillantes. A la pointe de l'un d'eux, le berger., un enfant, est parvenu à se hisser et, chose extraordinaire, malgré la rage du vent, il s'y tient assis, les deux mains croisées serrant ses genoux contre sa poitrine, immobile, comme fasciné par le charme de la tempête.

Du côté du golfe, l'Océan monte avec fureur à l'assaut des caps escarpés et se brise avec mille bruits contre les fameux écueils :

Ils étaient là debout, pêle-mêle et sans nombre, Devant eux sur la mer projetant leur graude ombre ; Les flots couraient sur eux avec leurs mille bras, Cabrés contre les flots, ils ne reculaient pas; Hérissés, mugissants, inondés de poussière, Ensemble ils secouaient leur bumide crinière.

Nulle part, nous n'avons vu la mer semée de tant d'îlots fouillés, transpercés, découpés, bossues en mille formes fantastiques. Dana ce tumulte immense, leur aspect et celui du flot change à chaque minute de tons et d'effets. La même roche noire comme du basalte se revêt, par mairie, d'un éblouissant glacis d'argent. Les lames fument blanches, vertes, violettes, irisées, autour de chaque bloc qui s'anime, prend un visage, presque une personnalité. Un banc de brume est soudain remplacé par un fourmillement lumineux, une colonne de nuée par une pluie d'or. Des oiseaux de mer aux grandes ailes arquées, avec une rapidité vertigineuse, sortent noirs comme l'encre d'un nuage

et plongent blancs comme la neige au milieu des va • gués.

Tout à coup à l'horizon, entre deux bandes sombres, brille une éclaircie. Le ciel apparaît d'un bleu étrange, bleu qui attire, qui soulève, parle de délivrance; bleu si clair, si vif, si joyeux, d'une profondeur si transparente qu'il fait pressentir l'infini du bonheur plus que l'azur foncé et immobile des pays chauds. Quiconque visitant ces bords tourmentés n'a pas eu la chance de les contempler par un jour pareil, n'en connaît point l'incomparable poésie.

Mais sur ces côtes, l'Océan justifie d'une façon terrible son titre d'implacable. En errant sur la plage, à travers les collines de varech amoncelées par les vagues, nous rencontrions à tous les pas des bris de navire. C'est à Penmarc'h qu'une famille entière, il y a peu d'années, venue de Quimper en partie de plaisir, s'étant assise sur un rocher dont le flot battait paisiblement le pied, fut soudain balayée par une lame perfide. Nous avons remarqué incrustée dans le granit la croix de fer qui marque le souvenir de l'horrible catastrophe.

Le jour suivant nous traversons Audierne, petite ville riante au fond d'une verte baie, avec son port où les navires caboteurs étalent, à marée basse, leurs coques soyeuses d'algues marines. Les quais sont animés par le va-et-vient des marins dont la vareuse entr'ouverte laisse apercevoir les tricots de laine rayée blanche et bleue, et par des groupes de pêcheurs aux énormes faces rubicondes, trapus comme des Lapons, exactement le contraire de ceux que nous vîmes, un peu plus tard. àPlougastel, près de Brest, bien pris, dégagés, teint brun, cheveux brillants, prunelles de feu. vrais lils des Gyclades.

Après Audierne. laissant à gauche la pointe de Raz, à travers des terres rougeâtres et nues, nous nous dirigeons vers Douarnenez.dont l'approche nous est signalée par une odeur acre, d'abord à peine perceptible, mais déjà si pénétrante une lieue avant l'arrivée, qu'on se fût imaginé entrer chez un marchand de salaisons. C'est que de Douarnenez cinglent, chaque matin, de sept à huit cents barques portant quatre

mille pêcheurs à la recherche de la sardine; et qu'au près de son port sont installées les usines des gros négociants de Nantes où .-'empilent par millions, en de jolies cassettes brillantes comme l'or, des sardines de tout âge, et de toute qualité.

Nous savions, par une lettre de Brizeux, datée de juin 1855, que le poète avait fait autrefois un séjour à Douarnenez. « Après avoir erré quelques jours sur les côtes, dit-il, et dans les îles de Léon, d'où j'ai rapporté quelques vers, après d'autres courses aux environs de Quimper, je suis venu dresser ma tente à Douar'n-énez (Terre-de-1'ile), un port de pècheuis. La population très nombreuse ne parle guère que le breton; ceci, vous pensez bien, à mon grand plaisir. Quand la pêche l'exige, ces hommes endurcis vont chercher le poisson jusque sur les côtes d'Angleterre; mais au temps de la pêche spéciale, celle delà sardine, ils restent dans leur baie, la plus grande et la plus belle que j'ai vue après celle deNaples. C'est là qu'était la fameuse ville d'Is, submergée au cinquième siècle, et qui serait notre Pompéi, si on la découvrait sous les sables. Mais les bronzes manqueraient. On attend les chaleurs, que j'attends aussi, pour nager sur une plage merveilleuse. Si j'ajoute que les campagnes environnantes sont boisées et peuplées d'une grande et forte race portant l'ancien costume, vous verrez que mon asile est bien choisi. »

Qu'on juge de notre intérêt à nous trouver dans une

localité qui avait à ce point enchanté Brizeux. Nous avions projet d"v passer en entier le lendemain. Mais dans la matinée, comme nous visitions le phare bâti sur un îlot, en face du grand et du petit port, entre Lesquels s' étage la ville, on nous avertit qu'il se célèbre ce jour même, à quelques kilomètres seulement, un des plus curieux Pardons de Bretagne : chance trop heureuse pour que nous ne nous hâtions pas d'en profiter, d'autant que. mieux qu'à Douarnenez. nous allions nous mêler à « la grande et forte race » et res pirer un air pour tout de bon celtique.

Au cinquième v{ au sixième siècle, de nombreuses populations bretonnes fuyant devant les Angles vinrent, pendant que d'autres clans de même sang se réfugiaient dans les montagnes du pays de Galles, demander un asile àl'Armorique. La péninsule, devenue alors presque entièrement gallo-romaine, fut submergée par ces Ilots d'émigrants qui s'y refirent une

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patrie. Notre Bretagne, telle qu'elle est encore, avec son caractère, sa langue, ses mœurs, date surtout de cette ('[toque.

Leurs prêtres, moitié bardes, moitié moines, guidaient les nouveaux arrivants. La religion qu'ils enseignaient étaient sans doute le christianisme, mais librement interprété par des imaginations celtiques, à la fois cultivées et barbares. Les plus grands d'entre eux restèrent dans la mémoire du peuple, et leur nom se transmit illuminé des plus poétiques légendes. Ce culte préféré pour des saints de leur race marque encore, envers ei contre tous les efforts de l'esprit romain, la religion des Bretons d'un singulier caractère national. Non-seulement la plupart des églises paroissiales leur sont dédiées, mais quantité de chapelles sont élevées sous leurs vocables. On les rencontre en pleine forêt, sur les tumulus dénudés, au bord des anses abritées, sur les falaises battues des vents. Chaque paroisse en possède; sur le territoire de Scaer seul, sept ou huit sont dispersées.

Le clergé, on le comprend trop, n'encourage pas ces dévotions locales, mais il n'ose point les supprimer. Les pauvres petits temples restent nus, lézardés, avec des lambris vermoulus et la terre battue pour tout pavé :

Et l'église de loin si charmante ! ô scandales! Il semble que les morts ont soulevé leurs dalles :

Le pied va se heurtant aux pierres des tombeaux. Les bannières des saints ne sont plus que lambeaux.

Presque toutes les chapelles que nous avons visitées présentaient ce dénûrnent : mais à la porte on voit suspendus des chapelets, des scapul aires, en signe de pieuse offrande ; mais sur l'autel poussiéreux reposent des bonnets d'enfant, des vêtements, des trousseaux entiers appartenant à des malades qui espèrent leur guéri son, ou d'opulentes chevelures sacrifiées par quelques jeunes femmes : mais chaque année, on y célèbre un Pardon où la foule arrive de près et de loin.

Le Pardon auquel nous allions assister était celui de Loc-Ronan, c'est-à-dire Chapelle de Saint -Rouan, qui est le titre d'une commune des environs de Douarnenez. Ce Ronan ou Renan est un saint d'une personnalité absolument bretonne, d'un caractère singu lier de grandeur et de sauvagerie, mais doux quand même au pauvre monde. Hybernien de naissance, il traversa la mer, seul, sur une barque, à l'époque des émigrations, et entré en Cornouailles, s'arrêta dans la forêt de ]\'evet pour y vivre en anachorète. Il est intéressant de remarquer que la mémoire du solitaire armoricain se trouve honorée également dans le pays de Galles, où une chapelle lui a été dédiée depuis des siècles. Quant à notre église armoricaine, elle a le privilège d'occuper, dit-on, la place même où le saint

s'était bâti une cellule, et, comme sa sœur des mon tagnes galloises, elle est placée au pied de pentes ac cidentées, « dans un site romantique, embelli par la pourpre des bruyères » â.

Longtemps avant le bourg commence la mêlée des voitures et des piétons. Des cabanes en planches, sous lesquelles s'étagent des barils de cidre, servent de cuisines et de restaurants. Pendant que les sardines crépitent, en plein air, sur le gril, des hommes attablés, la petite pipe noire entre les dents, boivent la liqueur chère aux Bretons. Les objets de dévotion et de menue toilette s'étalent en des boutiques improvisées près desquelles s'empressent les jeunes filles.

N'oublions pas les éternels mendiants alignés aux abords du village, agitant leurs sébiles, criant des cantiques, récitant à tue-tête des chapelets.

L'église ogivale est du quinzième siècle: les portes grandes ouvertes laissaient incessamment entrer et sortir une foule de paysans et de paysannes de physio norme moins ouverte, d'allure plus inculte que dans le canton de Scaer. La majorité des hommes portent le bragow-braz flottant aux genoux avec de longs gilets et de courtes vestes bleu clair ou vert de mer. Nous remarquons beaucoup de femmes, la tête enveloppée d'une fraise à la Henri IV, avec de larges coiffes d'un jaune éclatant. Sur les bras de plusieurs s'épanouissent

i Walter S'ott. clans les Eaux de Saint-Ronan.

des enfants joufûus, coiffes d'un élégant bonnet de soie brodé d'or, exactement décrit par Brizeux, mais que nous n'avions pas encore rencontré :

Ce béguin à quartier brode d*or et de soie, D'un ta.fetas brillant et moiré qui chatoie!

L'église à l'intérieur est nue. mais de belles lignes, avec les murailles verdies par une imperceptible végétation qu'entretient l'humidité du climat. Dans la nef de gauche, on assiège le tombeau en pierre de Ker-Santon . fin granit de teinte ardoisienne, d'une dureté inaltérable. Le monument sans épitaphe, du même temps que l'église, consiste en une table massive sur laquelle est couchée la statue de Ronan, mitre en tête, car quelques-uns ont pensé qu'il reçut la consécration épiscopale, foulant aux pieds le griffon emblème du paganisme. Six pilastres supportent la table sous laquelle passent, sur leurs genoux et leurs mains, une interminable file de crevants.

Nous apprenons qu'une procession, en route depuis plusieurs heures, ne rentrera que vers le tard ; elle suit, à travers pentes et ravins, un parcours traditionnel de douze kilomètres. Est-ce celui de Ronan, lorsque guidé par un ange il erra dans la forêt, cherchant le point propice à son ermitage, ou celui du char sur lequel les chefs assemblés après sa mort le firent déposer, afin qu'il indiquât lui-même la place

de sa sépulture par l'endroit où les bœufs qui le traînaient, sans autre guide que le cadavre, feraient leur première halte? nous n'avons pu l'apprendre.

Au bord de la route suivie par le cortège et déjà, depuis le matin, sillonnée par de nombreux pèlerins qui vont à grands pas, silencieux et tête nue, on a élevé de distance en distance, de petites chapelles en branchages; elles recouvrent une table vêtue d'une serviette, sur laquelle a été posée la statue d'un saint breton. Nous en comptons douze au moins, et nous ne les avons pas toutes aperçues. Ces statues, en bois peint et doré, d'un caractère hiératique et barbare, viennent de l'église paroissiale, et sans doute, vu leur nombre, des chapelles du voisinage. A côté de chacun de ces gourbis sacrés, un vieillard à genoux agite une cloche destinée à stimuler la dévotion des pèlerins, dont bien peu oublient de jeter., dans une grande assiette, quelques gros sous vert-de-grisés.

Avant coupé à travers champs, et gravissant un coteau pour atteindre la procession, nous finissons par entendre un bruit de tambour; c'est une sorte de roulement intermittent qu'accompagnent des fifres, sur un rhytme accéléré, car pour achever son tour avant ia nuit, l'immense cortège doit se presser. Le voici qui débouche dans une vaste lande: deux vieilles banuières nottent en tête, suivies par un groupe de cinq ou six croix processionnelles que portent de jeunes paysans. La foule se groupe autour d'une estrade rus

tique dont prend possession un prêtre en surplis. Un cantique breton, de mélopée simple, que chantent des milliers de voix d'hommes, de femmes, d'enfants. semble répercuté par un gros nuage planant au-dessus de la montagne, et va mourir sur les bois lointains. Puis le silence s'établit si profond, qu'on n'entendait plus que le vent à travers les bruyères et le mugissement de quelques bestiaux qui, dans ce même champ, paissaient tranquillement.

Le prêtre alor* éleva la voix dans la langue des ancêtres. Ne pouvant le comprendre, nous fûmes tout entier au spectacle incomparable déroulé sous nos yeux. Le plateau où se célébrait, à ce moment, le culte de saint Rouan, domine la contrée : au pied du coteau, en regardant le sud, le bourg et son église, puis la verte campagne ondulée jusqu'à Quimper ; à Test, l'arête crénelée des Montagnes Noires, plus loin, au nord, les collines boisées de Châteaulin; au nord ouest, le Mené-Hom et ses trois mamelons pierreux sur l'un desquels se distingue un dolmen comme un point à peine perceptible ; à l'ouest, l'Océan qui se perd bien loin dans une brume rougeâtre et l'immense baie de Douarnenez, avec ses cA>tes déchirées. Enfin à l'extrême horizon, se profile la pointe de Van, derrière laquelle s'enfonce la baie des Trépassés, cette grève sinistre où plus d'un Breton croit voir encore errer, durant les nuits d'orage, les squelettes des naufragés. Au delà, c'est la pointe de Raz. l'extrémité du

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vieux monde , que regarde l'île de Sein où les druidesses célébraient à la lueur des torches leurs mystères inaccessibles comme ceux d'Eleusis.

Tous les souvenirs de la Bretagne armoricaine revivaient devant nous, depuis les plus vieux âges jusqu'à l'heure présente. La race pas plus que la nature n'a change'. Entre les paysans qui priaient ce jour-là agenouillés dans les bruyères et ceux qui jadis sur le Mené-Hom célébraient les rites de l'Arvor, il ne doit guère exister d'autre différence que celle des symboles. La religion, une religion d'un caractère profond, est restée le souci suprême des anciens et des nouveaux. Jamais, même dans les mosquées arabes, nous n'avons remarqué des visages plus pénétrés. En dépit des hommages rendus aux statues de leurs saints, la foi des Bretons, bien plus que la foi des peuples latins, est affranchie de paganisme et altérée d'infini. n'est-il pas à croire que, sous une éducation religieuse plus éclairée, leur christianisme, sans perdre l'empreinte nationale, se rapprocherait de plus en plus du culte en esprit et en vérité? Cette race intelligente. déjà privilégiée par son sentiment de l'idéal, s'en trouvant fortifiée dans sa raison, peut-être prendraitelle la tête dans la préparation de nos destinées futures.

Les souvenirs de notre pèlerinage touchent à leur fin, car loin de nous l'intention de décrire tant de lieux divers, plus ou moins consacrés par l'œuvre poétique de Brizeux. Le cadre risquerait de nous faire oublier la figure. Il ne nous déplaît pas. du reste, que Loc-Ronan ait été noire dernière station. Brizeux ne fait nulle part allusion au Pardon que nous venons de décrire : mais plus que partout ailleurs, nous y avons

lu

trouvé, sinon ses traces, du moins son esprit. Si jamais il y eût assisté, il n'aurait pas manqué de lui donner une place importante dans ses Bretons. Tout eût contribué à faire de ce spectacle une vive joie pour son imagination et pour son cœur, non-seulement [tarée que le décor, c'était la nature bretonne dans sa plus poétique et plus sauvage grandeur, et les acteurs des paysans bretons, mais encore à cause du caractère religieux de la fête.

Brizeux avait une âme religieuse. Parmi ceux qui nient aujourd'hui la personnalité divine, quelques-uns. au-dessus de l'athéisme purement scientifique, aiment à se proclamer néanmoins des hommes religieux, sans doute à la manière de Godwin qui disait : « Mon âme est [il. -in-' à éclater du mystère de ce monde, et ce mys tère même ne me le fait que mieux aimer : voilà ce que j'appelle religion. » Brizeux avait souvent tressailli de ces sentiments d'admiration et d'amour qu'éveillent la contemplation de l'univers et l'étude de ses immuables lois, mais on peut croire qu'il eût eu des in >t> aiguisés pour cette prétention à les appeler une religion, quand plus loin que les phénomènes ils ne découvrent pas une personnalité libre, aimante, quoique incompréhensible. Une religion sans le Dieu Père lui eût certainement paru une ironie.

Brizeux appartenait au christianisme. Les lois de l'art, il est vrai, exigeaient qu'il s'identiliât avec

l'âme de son pays et se fit l'écho de sa pensée reli • gieuf

Nous adorons? Jésus, le Dieu de nos ancêtres,

avait-il dit ; mais on trouve des intentions plus profondes dans ses vers. Sans doute, lui, raison cultivée, sincère et libre, plongé dans l'esprit d'un siècle « qui s'est fait vieux », il ne pouvait point, si Breton qu'on le suppose, ne pas se sentir en proie à bien des fluctuations. On sait trop comment, dans les esprits non absolument soumis, lorsqu'il s'agit do foi religieuse, la pensée va de l'apaisement càl'inquiétude, et quelquefois en moins d'une année, en moins d'un jour, se modifie selon les lectures et les études, les faits et les leçons de la vie. Il est vraisemblable que Brizeux a voulu se représenter lui-môme dans ce doux vieillard qu'ont instruit le^ livres et l'expérience, et dont il a fait le symbole non du doute qui blasphème, mais du doute respectueux :

Cherchant la vérité, l'aimant, railleur honnête, A toute foi trop vive il secouait la tête.

Il eut ses heures de révolte, surtout devant le problème du mal, ce qui se comprend assez lorsqu'on se s >uvient de sa sensibilité, c'est-à-dire do son étrange

faculté do souffrir :

La douleur, ô mon Dieu, lorsqu'elle vient sur moi, Me rempli' île surprise aus^i bien que d'effroi.

Mais s'il se plaignait comme le Christ : Mon Père, mon Père, pourquoi m'avez-vous abandonné? c'était la plainte, non le découragement, non le pessimisme.

Un jour il adresse à un religieux de Florence des vers où Ton devine un regret :

Ah! cent fois plus heureux au fond de ton couvent, S >us les trais oliviers où tu t'en vas rêvant,

I ans ton cloître de pierre, au fond de ta cellule: Mille ibis plus heureux, si tu peux sans scrupule Te dire tout à Dieu ; si l'arbre de la foi,

Où tu vins t'appuyer n'a pas fléchi sous toi !

Ailleurs, sans hésiter, il célèbre la rédemption dans telle strophe qu'on pourrait croire une traduction de saint Augustin :

Le monde t'appelait, o doux Crucifié !

Agneau d'expiation ! volontaire victime ! Pour apaiser du Ci?l la juste inimitié,

Pour retremper dans la pitié

Les cœurs endurcis par le crime.

Un autre jour, après une procession de la Fête- Dieu à Scaer. il ne peut se contenir et chante l'hymne d'un croyant :

Dieu s'avance à travers les champs, Par les landes, les prés, les verts taillis de hêtres,

II vient suivi du peuple et porté parles prêtres :

Aux cantiques de l'homme, oiseaux, mêlez vos chants!

On s'arrête. La foule autour d'un chêne antique, S'incline en adorant sous l'ostensoir mystique : Soleil, darde sur lui tes longs rayons coudants ! Vous, fleurs, avec l'encens exhalez votre arôme ! 0 fête! tout reluit, tout prie et tout embaume ! Dieu s'avance à travers les champs.

On est même tenté de croire que chez Brizeux, au rebours de bien d'autres, la pensée chrétienne s'est fortifiée à mesure qu'il avançait. La seule pièce où le doute se laisse bien discerner, date en effet de sa jeunesse et se trouve dans Marie; elle est intitulée Jésus. Dans la première édition, le poète la terminait par ces deux vers :

0 toi, qui de l'amour fis ta première loi. Homme ou Dieu, l'univers est à jamais à toi,

Mais lorsqu'il voulut lui donner sa forme définitive, soit respect pour la foi des simples, soit qu'une formule trop dubitative ne répondit plus assez exactement à sa pensée, il exigea, malgré les instances d'Alfred de Vigny, qu'ainsi fût établi le dernier vers :

0 Jésus, l'univers est à jamais à toi !

Il est difficile, à propos de Brizeux composant la pièce de Jésus, de ne pas se reporter vers un autre ïils de la Bretagne, dont il vit à peine commencer la réputation, mais qui depuis a écrit un livre où ne se laisse pas seulement deviner, à propos du fondateur du christianisme, un doute voilé, craintif, défiant de lui-même, mais où s'affirme la négation hardie, quoi que dans l'attitude du respect et jetant des fleurs à pleines mains. Tel que nous avons appris k le connaître, le poète que la vie n'avait fait qu'affermir dans - m spiritualisme chrétien, eût été profondément blessé parla tentative de son compatriote, l'auteur de la Vie de Jésus , le philosophe qui a fini par s'affranchir même de toute conception déiste du monde; il l'eût renié comme un faux frère. Ce ne sera point cependant manquer de respect à sa mémoire que de rapprocher ici son nom de celui de M. Renan, puisque notre but est justement de marquer la distance qui les sépare. Comment donc. élevés l'un et l'autre à l'ombre d'une église, les deux

DE BRIZEUX 17 i

Bretons en sont-ils venus à se trouver si dissemblables?

Qu'on se rappelle d'abord la maison où M. Renan a fait ses premières études. Nous l'avons vu ce petit séminaire de Tréguier, terne et froid, avec ses longs corridors, ses salles nues, ses cours sans horizon. L'âme du jeune Ernest, sincère, naïve, mais plus sérieuse que d'habitude les âmes de cet âge, accepta sans arrière-pensée, dans son caractère absolu, dans sa lettre comme dans son esprit, renseignement religieux que donnaient des maîtres paternels, mais dont, on peut le croire, les vues avaient moins d'étendue que le cœur de droiture et de bonté. A cette haute nature imaginative, une piété vulgaire n'eût pu suffire: elle s'imprégna de mysticisme. L'enfant était pâle, délicat, doux et austère. Lorsqu'aux jours de fête il se tenait agenouillé près de l'autel, disait son ancien supérieur à Tréguier, « il avait la figure d'une bonne Vierge dans l'encens. » Tellement la préoccupation religieuse avait été précocement envahissante que. laissant les jeux auxquels, du reste, il se montrait maladroit, il passait ses récréations presque entières à la chape'. le.

Sous une influence aussi extrême, favorisée par l'is dément, parle régime moral du séminaire et Y es ■ prit de son enseignement, l'on peut craindre, spécialement dans quelques organisations intelligentes, qu'il ne survienne une réaction non moins excessive, le jour où ce dogme qui gouvernait seul les puissances

d'une âme ignorante d'elle-même et de la science, se rencontre face à face avec une raison qui a mûri et pris conscience.

Combien différente l'enfance de Brizeux sous le toit d'un presbytère de village! Lorsque Ernest passait ses récréations à prier dans la chapelle du séminaire, Auguste profitait des siennes pour courir dans le chemin creux sur les traces de Marie, et le dimanche, sous les lambris de l'humble église, ce cœur illuminé d'une tendresse enfantine, croyait quand même et adorait. Aussi, plus tard, a-t-il pu dire dans Marie :

Amour, religion, nature, ainsi mon âme Aspira les rayons de votre triple flamme, Et dans ce monde obscur où je m'en vais errant, Vers vos divin? soleils je me tourne en pleurant, Ve-s celle que j'aimais et qu'on nommait Marie, Et vers vous, o mon Dieu'.

Sous une éducation d'un caractère plus humain et plus vrai, l'amour, la nature, la religion, se sont prêté un mutuel secours dans l'initiation de cette jeune vie. et en ont établi l'unité. Les facultés de l'enfant s'équilibraient et se fortifiaient en recevant une satisfaction dont elles étaient avides. Avec ces conditions, malgré la raison, malgré la science, pas plus que la pensée de Marie, dans l'âme de Brizeux la religion ne pouvait mourir.

Reconnaissons cependant qu'une opposition si marquée entre l'état psychologique du poète de Marie et

DE BRIZET" X 173

celui de l'auteur de la Vie de Jésus, doit être principalement attribuée — nous ne parlons pas des effets voulus par la liberté — à la différence des complétions. Si Brizeux est de race pure, M. Renan, il nous l'a dit lui-même, a, par sa mère, reçu du sang gascon. De [dus il est citadin du pays de Tréguier, dontles populations, comme celles de Léon, passent pour avoir un esprit plus souple qu'au pays de Quimper, « un esprit fin comme une aiguille et qui percerait un mur », nous a-t-on dit en Bretagne. D'un mot, M. Renan est une intelligence critique en même temps que de très haut vol.

Déjà lorsque du séminaire de Saint-Nicolas, à Paris, dont il devint l'élève le plus distingué, il revenait à Tréguier, pendant les vacances, toujours doux et pieux, on l'eût pu voir à la table du presbytère bondir sur sa chaise en écoutant certaines affirmations théologiques. Le jour de son arrivée à Saint-Sulpice, il grava, dit-on, sur son bureau : Benedictus qui dédit mihi intellectum V comme si déjà dans le pressentiment du grand combat qui s'approchait, il eût cédé au besoin d'exalter la raison.

Brizeux, à la même place, qu'eût -il écrit ? Plus volontiers, croyons-nous : Béni soit celui qui m'a donné mon cœur ! La vraie différence est là. Toute l'attention du futur critique allait de pente se porter

■* Béni soit relui qui m'a donné l'intelligence'

du côté dos hases historiques du christianisme : Brizeux, au contraire, dès sa première jeunesse, était ravi par la suprême beauté morale que cette religion exposait à ses yeux. Les anxiétés de sa raison se sentaient apaisées par les réponses de son cœur.

Observation curieuse : aux facultés si pénétrantes mais si peu bretonnes du critique dont la pensée se volatilise en analyses subtiles, s'allie chez M. Renan une puissance d'imagination capable des plus transcendantes, pour ne pas dire des plus féeriques rêveries. C'est ici que se retrouve l'écrivain de souche celtique. Il faut être d'une race à nature subjective, pour rester à ce point indifférent à l'esprit de suite dans l'exposition de sa pensée, insouciant des contradictions dans une même page, pour mêler, sans s'en douter, le roman à la haute érudition ; pour écrire des volumes dont le but dernier semble être de dire au monde : croire en un Dieu personnel est une absurdité, mais vivre sans religion ne se justifie pas.

La faculté' d'aimer, quelles que soient les illusions dont elle nous berce, est., moins que l'imagination, l'ennemie de la raison. Aussi Brizeux, tout sensibilité, est-il demeuré mieux en rapport avec la nature humaine. Il n'a pas assisté à la grande éclosion de l'esprit scientifique , mais on peut affirmer quand même qu'on ne l'eût point trouvé impassible . lui qui

croyait à la morale et à l'amour, si on lui eût enseigné que la morale n'est que la science de l'utile, l'amour un état particulier de certaines cellules cérébrales. Il s'est bonnement contenté d'être un poète spiritualiste et une âme chrétienne.

lia dit, à propos du génie poétique vivant encore chez les pâtres et les marins de l'Armorique:

Des poètes enfants

Plus forts que la science et ses bras étouffants, Doux et simples d'esprit, seuls devinent encore L'ensemble harmonieux du monde qui s'ignore.

11 est donc à penser que devant l'énigme du monde, le barde s'en est tenu à la solution qui satisfait le peuple de sa race. Yoilà pourquoi l'écolier d'Arzannô a demandé qu'on plaçât une croix sur sa dépouille et que, au témoignage d'un de ses amis, un jour on le vit en essayer lui-mêrne le dessin; et pourquoi aussi on peut supposer, sans manquer de respect à un noble esprit, que le signe devant lequel s'est si souvent jadis prosterné l'élève du séminaire de Tréguier, ne mar^ quera point son tombeau.

L'esprit religieux de Brizeux ne se tenait pas moins à cette hauteur d'où l'on discerne sans passion, sans préjugé, la part de vérité afférente aux doctrines, aux opinions, même aux vues exclusives qui se combattent dans la sphère inférieure des sectes et des partis. Tel est. par exemple, le sens qui ressort de la pièce des Deucc Proscrits.

Pendant la Terreur, en face des récifs de Penmarc'h, une messe va être célébrée, la nuit, en pleine mer. Au moment où la barque portant le prêtre se détache du bord, arrive un Girondin dont la tête est Î prix, échappé de sa prison et poursuivi de près :

Àussi:ôt le proscrit : « Mon père, sauvez-moi! — Entrez, mon rils. malheur à qui n'aime que soi ! » Et les voilà voguant, et le prêtre et le sage. La lune avec douceur éclairant leur visage.

Ils atteignent bieiit Jt les bateaux déjà rassemblés et venus des différents points de la cA>te. dans lesquels les marins et les pêcheurs attendent assis près de leurs femmes. Le sacrifice commence. Qu'on lise cette scène

dont le barde a si admirablement exprimé la sereine grandeur :

Le prêtre a revêtu l'aube sainte ; il déploie

Ses ornements, tissus de fils d'or et de soie;

Le plus jeune pêcheur, au blond saint Jean pareil,

Sur sa base maintient le calice vermeil

Où la lune descend dans un rayon d'opale ;

L'encens fume, et ce chant des vingt barques s'exhale

« Étoile de la mer, salut, Vierge ! » Et la mer,

Orgue immense, accompagne et fait monter dans l'air

Le cantique d'amour, sublimes harmonies

Qu'échangent lentement les plaines infinies.

Le mystère accompli sur l'onde et sous le ciel,

Ceux que devait nourrir le pain spirituel

S'en vinrent en ramant chercher le saint ciboire :

Sous les cheveux pendants et sous la mante noire

Les lèvres s'avançaient, et tous, les yeux baissés,

Repartaient en chantant, par d'autres remplacés...

On devine le reste. Le prêtre et le philosophe, rapprochés par la proscription, apprennent à se connaître. Les deux esprits s'éclairent, se complètent et se concilient l'un par l'autre. Pendant que le patriote enseigne au prêtre l'amour et la science de la nature, ce dernier initie son compagnon à « ce qu'il faut comprendre avec le cour », et Brizeux dans son admiration s'écrie :

Tous deux, quand vous passez, la paix sur le visage, Le sage a l'air d'un prêtre et le prêtre d'un sage.

Il ne faut pas croire que Brizeux prit plaisir à se

mêler aux querelles politiques, loin de là. Par indépendance de caractère et distinction de nature, il se tenait plus haut, et sans doute on ne fût jamais parvenu à l'attirer sous un drapeau. Mais ce qu'on peut avouer sans crainte, c'est qu'il regardait la liberté comme la condition du progrès vers la vérité idéale, comme un élément nécessaire de vie pour la civilisation. Dans une conversation que nous a racontée un de ses amis, il se montra un jour d'une verve irrésistible en soutenant que la cause réelle, dernière, de nos querelles ne doit pas être cherchée ailleurs que dans cet antagonisme qui met aux prises les partisans de la liberté de conscience et ceux qui la maudissent, ne fûtce qu'en secret, qu'ils soient sectaires religieux ou sectaires matérialistes. « Regardez au fond, disait-il à peu près : la question se pose fatalement entre ceux qui ne donnent pas à la vérité une vie, une force propre, et ceux qui pensent qu'ayant de mystérieuses affinités avec la conscience, elle se découvre peu à peu et. grâce au libre jeu des opinions et des systèmes, arrive progressivement au gouvernement des esprits. » Sans être téméraire, on peut supposer que s'il vivait au sein de nos divisions présentes, il n'hésiterait pas à soutenir que le jour seulement où le dernier des fanatiques aura disparu, la France, quelles que soient ses institutions, et malgré la diversité des doctrines^ la France libre aura chance d'unir ensemble la solidité et le progrès.

DE BRIZELX 179

On sent, à lire Brizeux, que la religion, en lui, ne faisait qu'un avec l'idée morale, et que son christianisme, plus que dans un symbole extérieur, prenait sa source dans la conscience. Cette conscience était de celles qu'on a appelées « naturellement chrétiennes. »

Toutefois, si bien né qu'on suppose le poète, son œuvre n'est pas seulement le fruit d'harmonieux instincts. On a pu surprendre dans l'homme privé des goûts de misanthropie, la promptitude aux jugements outrés, aux saillies extrêmes, aux susceptibilités enfantines, c'est-à-dire les intempérances de la complexion échappant, par moment, à la surveillance de la raison ; c'est la surface, le contingent: et ces défauts, par cela seulement qu'on s'en rend compte et qu'on proteste, ne font déjà plus partie de nousmêmes.

L'autre Brizeux. le poète, l'œil ravi par l'idéal évangélique, s'est appliqué à lui conformer ses chants. Ici, pas une tache, pas une note fausse, pas une dé-

faillance : tel est le tréfonds de Brizeux, sa substance intime. Ainsi est-il bon de juger les écrivains, les poètes, les hommes publics, moins par les anecdotes de leur vie que par l'âme de leurs œuvres. Cette inquiétude de vérité chez le poète, cette rigueur de critique qu'elle lui inspirait sur l'expression de sa pensée, ont pu contribuer à diminuer la spontanéité du jet de ses vers, l'abondance et la fluidité de leur veine; mais n'est -ce pas la conscience qui lui a révélé à si haut degré le sens du simple et de la mesure, qui a, en un mot. afflné l'exquise délicatesse de son goût?

La préoccupation morale fait donc du chantre breton l'antithèse absolue des parnassiens de ces derniers temps: en eux. non-seulement pas de religion, pas d'idéal, mais non plus point d'àme. Brizeux ne composa jamais sous le coup d'une hallucination cérébrale: en célébrant les hommes et les choses de son pays, son inspiration, néanmoins, reste humaine, accessible à tous. Ce poè'.e est un moraliste: les airs sont bretons, les sentiments sont éternels.

Le moi est absent de chez Brizeux: s'il s'y révèle, c'est toujours doux et humble. L'autobiographie lui répugnait, et, disent ses amis, ses plaisanteries ne tarissaient pas sur tant d'écrivains dont le bon sens est positivement altéré par une admiration savante ou naïve d'eux-mêmes. La plupart de ses contemporains de 1830. non moins, quoique autrement, ceux venus plus tard, se sont complu à faire ftalagj de leurs

plaies intimes; lui non pas, y voyant une vanité ou une faiblesse.

L'attitude dolente, pensait-il, exerce autour d'elle une influence débilitante, malsaine. S'il acceptait la mélancolie

Qui rend l'homme doux et la femme tendre,

il condamnait la mélancolie au sens moderne, la mélancolie énervante de René, d'Obermann, de Rolla :

Ecrase à tes pieds la mélancolie,

Cette fleur du Nord et d'un ciel souffrant.

Heureux celui qui sait agir!

Enfin sa poésie a pu sembler anémique, jamais hypocondriaque.

On a trouvé dans ses papiers le plan d'un roman intitulé Valentin, qui aurait été l'expression de ses idées sur « l'art de la vie. » « Je veux, disait-il. conduire mon héros jusqu'à cet état de tranquillitéoù l'âme est sui compos; iln'y arrivera qu'après les plus dures épreuves; avant qu'il s'y résigne en sage, on entendra ses cris. Que ce soit un livre fortifiant et sain. »

On le voit, c'est toute une philosophie morale. Elle enseigne la modération, l'équilibre entre ces forces opposées dont se compose la nature humaine :

Dévouement entouré de bornes nécessaires : La science nous dit d'allier les contraires.

Le christianisme du poète, loin de heurter la rai-

son, fait cause commune avec elle et lui communique une douce flamme. Par l'un et par l'autre, il est arrivé à l'harmonie, il a trouvé des notes pacifiques qui dilatent, reposent et répandent une aimable vie. Cette sérénité le rapproche de M. Renan, ou plutôt la différence entre les deux Bretons reste profonde encore : la sérénité de M. Renan est refroidie par le dédain, celle de Brizeux réchauffée par la sympathie.

Ce fut sa passion de propagande morale qui lui inspira le plus grand nombre de ses Histoires poétiques. Bien plus que d'une belle statue ou d'un beau site, il recevait d'une belle action ces commotions qui lui arrachaient des cris, souvent des larmes. Il eût voulu que l'univers vibrât comme lui :

Honte à qui voit le mal sans que le mal le navre, Ou qui, voyant le bien, n'est ivre de bonheur !

Tel a été le plus souvent le point de départ d'une pièce nouvelle destinée à faire entendre quelque leçon de probité, d'abnégation ou d'héroïsme. Obsédé par le sentiment de la responsabilité du poète dont les chants sèment de partout des germes appelés à devenir principes, affections, habitudes, il tenait à rester fidèle à la mission qu'il s'était lui-même donnée :

Respire donc, âme oppressée, Et fais part aux bons coeurs de tes apaisements ; Quand tout déprime la pensée :

Toi, relève les sentiments.

Nulle conscience de juste ne posséda une sensibilité plus exquise. Dans une des visites qu'il avait tentées en vue d'arriver à l'Académie, son interlocuteur avant dénigré le talent d'un homme de lettres qu'appréciait au contraire le scrupuleux candidat, ce dernier ne se pardonna jamais de s'être tu, au lieu d'affirmer sa pensée, si déplaisante qu'elle dût paraître à l'Immortel. Jugeant qu'il avait commis, ce jour-là, une trahison, longtemps après il s'indignait encore contre sa lâcheté. Peut-être, entre les causes qui le découragèrent si vite au milieu de ses démarches pour aborder l'Académie, ce mécontentement de lui-même fut-il la plus décisive.

Aucune des nuances les plus délicates de la loi morale ne lui échappait. Pour sentir aussi divinement, être de l'élite intellectuelle ne suffit pas. Sainte- Beuve et ses convives ont démenti, il est vrai, toute intention blessante pour la conscience religieuse , dans ce fameux dîner du vendredi saint qu'ils ne prirent pas soin de dérober à la publicité. Cependant, appartenir aux plus hautes classes lettrées et n'avoir pas le pressentiment de l'émotion répulsive qu'on allait soulever, s'en étonner ensuite, ce n'est pas se montrer bien capable de lire dans ce code supérieur que n'enseignent ni la philosophie ni la théologie, encore moins la science, et dont Brizeux avait la connaissance instinctive. Eût-il été affranchi de tout dogme religieux, jamais il n'eût été exposé à semblable

méprise, tant il possédait profond et susceptible, le sens de? égards que toute conscience d'honnête homme doit à la conscience d'autrui.

La religion du respect, ce sentiment absolument étranger aux natures plébéiennes, faisait partie de sa nature. Ce poète qui aima tant les paysans, les marins, les artisans de son pays et les avait relevés du mépris dans lequel les tenait le préjugé parisien, avait des instincts d'une délicatesse raffinée, on pourrait dire patricienne, comme symbolisée par l'attrait qu'il eut toute sa vie pour les parfums. Il l'emportait en cela sur son compatriote de Tréguier, lequel cependant semble incliner vers les doctrines aristocratiques.

Brïzeux se sentait antipathique aux esprits négatifs toujours portés à signaler l'envers des meilleures choses : la satire lui déplaisait :

. . . . Fuyez donc, mes enfants, la satire, Mais aimez la gaité sans fiel ; aimez le rire.

« Grand Dieu, écrivait- il un jour à ce sujet, se faire le bourreau d'autrui ! » La satire, il est vrai, sous la plume d'un vrai po^te, comme M. Victor de Laprade, entre autres, n'arien que de louable; elle est le cri de la justice, l'arme unique laissée parfois aux soldats du droit. Mais le facit indignatio versum qui convient si bien à l'auteur du livre Tribuns et courtisans, n'a point de rapport avec le talent poétique de

Brizeux, dépourvu de toute aptitude militante. Cependant de bonne heure et dès l'époque des ïambes, il s'était lié étroitement avec M. Auguste Barbier. Alfred de Vigny, dans le Journal d'un poète publié après sa mort, pense que l'intimité du barde breton dut atténuer la puissante originalité du lyrisme de son ami, puisque, après le premier voyage qu'ils firent ensemble en Italie, aux ïambes succéda 11 Pianto, œuvre élevée, mais pâle lorsqu'on la compare aux strophes immortelles qui l'avaient précédée. Sans doute la harpe de Brizeux ne posséda jamais cette corde passionnée et sonore dont les frémissements rapides remuèrent tant de jeunes poitrines ; mais nous inclinerions à penser que les ïambes jaillirent d'une vocation de circonstance qu'engendra l'élan d'une génération. Bientôt, comme le patriote qui, s'étant fait soldat dans l'entraînement général, après avoir accompli des gestes auxquels les plus vaillants du métier n'ont pu atteindre, se hâte, la guerre finie, de retrouver son foyer paisible, le poète de la liberté après les heures d'enthousiasme, céda sans résistance aux affinités natives qui le rapprochaient du poète de Marie, car s'il est une nature pénétrée de délicatesse morale, de sympathie et de mansuétude, de l'aveu de tous ceux qui l'approchent, c'est le chantre des ïambes.

C'est dans le domaine des croyances religieuses qu'apparaît davantage cette surveillance de Brizeux sur sa plume afin d'épargner aux âmes croyantes, même la plus légère meurtrissure. Dans les laboratoires et les académies, que la science et la critique interrogent, fouillent, discutent à leur gré, une absolue liberté est pour elles de droit divin. De ces sommets tranquilles qu'enveloppent encore tant de nuages, les vérités descendent lentement, et l'esprit se délivre, et le monde progresse, comme par une loi de la nature, sans révolution perturbatrice. Mais quand le savant, cessant de rester maître de lui-même, oublie la recherche désintéressée, et descend se mêler aux passions d'en bas, il peut désorienter bien des esprits, troubler bien des vies, retarder la civilisation plus que la servir. Lorsque M. Renan a permis une édition populaire de sa Vie de Jésus, il ne s'est point souvenu de l'avis de Montesquieu : « On doit prendre garde de blesser l'humanité aux endroits les plus tendres. »

Brizeux s'y conformait tout naturellement. Nous avons dit sa résolution au sujet d'un vers qui lui semblait insidieux dans sa pièce de Jésus. Les gens de Scaer nous ont dit quelle révérence, en tout ce qui regardait la religion, accompagnait ses propos et sa tenue, les invitations qu'il leur faisait lui-même à rester fidèles aux pratiques de leurs pères, ses véhémences contre les philosophes de village qu'il a spirituellement ridiculisés dans le type de Monsieur Flammik, « tout de neuf habillé, qui n'est plus un campagnard, ni davantage un gars de la ville, fanfaron et sans retenue, qui se moque du diable, se moque des saints, sur toute chose mord sa dent. » Après sa mort, on trouva dans ses papiers de beaux vers, mais témoignant hardiment de ses combats intérieurs ; il les avait soigneusement mis à part avec cette mention : A brûler, par où l'on voit que ce n'est pas en dilettante, mais sérieusement attendri qu'il avait dit :

Aimons l'homme ingénu que son cœur seul défend, Et le peuple soumis à Dieu comme un enfant.

Qu'on se figure à présent ses dispositions morales, en voyant naître cette école dont le but fut d'abord de transformer les hommes religieux en hommes de parti. Intelligence aux vues compréhensives, il les entendait outrer et dénaturer les doctrines ; homme de mansuétude, il ne recueillait sous leur plume que la violence et l'ironie; esprit honnête, ado-

rant la justice pour tous, il les surprenait à dénigrer quiconque ne partageait pas leur exclusivisme intraitable: libéral d'une sincérité passionnée, il constatait qu'après avoir invoqué la liberté, ils ne craignaient pas de professer qu'elle ne devait appartenir qu'à eux seuls; aimant son pays, il les voyait en renier les traditions religieuses, il discernait les maux qu'ils préparaient à la France et à la religion. Croire au Christ et en méconnaître à ce point l'esprit, lui paraissait si monstrueux que, d'un mot, il les avait stygmatisés, les appelant des athées catholiques ; et, par une de ces saillies qui lui étaient propres, «Je ne voudrais à aucun prix, disait-il, d'un paradis où j'aurais chance de les rencontrer. »

A quel degré il se sentait révolté, on ne peut se l'imaginer. Moins religieux, il fût resté plus indifférent, mais sincère comme il l'était, et ne pouvant s'empêcher de reconnaître que le nombre des pharisiens de l'athéisme grossissait de jour en jour par la faute des pharisiens de l'Eglise, il dut horriblement souffrir. S'il eût été capable de haïr, c'était bien les hommes dont nous venons de parler. Mais il avait dit :

J'ai juré de fermer mon âme à toute haine,

et même à ceux-là il n'a pas jeté d'anathème.

On raconte que le peintre Gleyre, qui tenait de Brizeux par maints côtés, mais d'âme plus passionnée, et dont la devise, '« être, ne pas paraître », aurait tout

à fait convenu au poète breton, que le peintre Gleyre voulait lire chaque jour l'Univers, car a il faut, disait-il, connaître ses ennemis et entretenir la haine ». Brizeux — le trait marque bien la différence, — dans son horreur du « noir tourment ». repoussait le journal des violents, fidèle au sentiment qui lui avait inspiré cette courte strophe :

Mais laissons sa peine

À la haine, Laissons-lui sa peine.

Brizeux, depuis longtemps, traînait un mal impitoyable ; « deux monstres au nom grec, écrit-il dès 1856, la bronchite et la laryngite, m'ont tenu sous leurs griffes ». Savait-il, du moins, prendre les précautions qui auraient prolongé sa vie ? Hélas ! il n'est pas permis de le croire. Si les santés sont fortes en Bretagne, il n'y a pas de pays où l'on se doute moins de ce qu'est l'hygiène. On voit par ses lettres que le pauvre malade, certain jour où il lançait ses plus éner-

giques imprécations contre la déesse Tossa, se plaisait à la narguer, nageant en pleine eau glacée, sur la grève de « son cher Loc Tudi. »

La nature, alors que déjà elle nous a condamnés, se donne néanmoins des allures de mère. On se sent mieux, on forme des projets, mais de leurre en leurre on continue d'avancer vers le terme fatal.

Pendant l'automne de 1857, le poète avait encore erré à travers les campagnes bretonnes, en trouvant que « l'air qui sort des feuilles » fait du bien. Mais l'hiver venu, les symptômes du côté de la poitrine, compliqués d'un prédisposition diabétique, avaient reparu plus menaçants. Rentré à Paris et le mal s'aggravant de plus en plus, il ne voulut pas aller chercher les soins de la famille, car, loin de céder à l'infirmité du plus grand nombre, qui est de parler sans cesse de ses maux et de les exagérer pour se faire plaindre, il tint toujours à épargner cà ceux qu'il aimait la peine de le voir souffrir. Jusqu'au bout, il ne devait pas démentir ce vers où se peint sa nature fière et discrète :

Tous entendront ma voix, nul ne verra mes pleurs

Comptant sur le soleil du Midi, dans le sein duquel plus d'une fois il lui avait semblé revivre, il rêvait d'une île de la Méditerranée et parla d'Ajaccio ; mais a il voudrait savoir auparavant si le mistral ne souffle

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pas sur la Corsica ». Tout à coup, dans les premiers jours d'avril, il se décida pour Montpellier.

M. Saint- René Taillandier ne put obtenir qu'il descendit dans sa maison ; mais il lui trouva un gîte très rapproché où le malade fut entouré des attentions les plus délicates et les plus dévouées. On raconte que le célèbre Kant, vieux, presque expirant, quelques instances qu'on lui fit pour qu'aux premiers jours du printemps il se laissât transporter dans son jardin, s'y refusait en disant : « Que me fait le printemps? C'est de même chaque année, toujours de même. » Tel est le philosophe, l'homme du dedans ; le poète, au contraire, l'homme du dehors, ne se rassasie jamais de la nature extérieure. Brizeux désira se promener en voiture sur les bords de la mer, mais il se plongea vainement dans cette fermentation printanière. Trois semaines à peine écoulées, il expira paisible, en vrai Breton, rident et moriuntur.

\J Elégie de la Bretagne est une des plus belles pièces du barde, mais la dernière qu'il ait fait imprimer ; elle parut peu de mois avant sa mort dans la Revue de Bretagne et de Vendée. Brizeux éprouva une grande joie lorsqu'il apprit qu'au Congrès de Redon on l'avait lue et que « bien des yeux pleuraient. » C'est une lamentation sortie des entrailles de son âme, devant la Bretagne envahie par les moeurs modernes. Il n'ose plus croire aux fruits de l'œuvre à laquelle il a consacré ses chants et sa vie; mais, comme s'il eût près-

senti que le terme approchait, il se détourne, à la fin, des pensées qui le navrent, et se console dans une espérance supérieure qui, cette fois, ne pourra plus être trompée :

Mais si mon œuvre est vaine,

Si chez nous vient le mal, qne je fuyais ailleurs, Mon àme montera triste encor, mais sans haine, Vers une autre Bretagne, en des mondes meilleurs.

Cette autre Bretagne, c'est l'ordre transcendant, «le monde aux sphères d'or », comme il l'a dit dans un autre endroit, que sa religion lui faisait entrevoir, où sa soif d'idéal serait enfin apaisée, où il retrouverait dans leur foyer les divins rayonnements qui l'avaient charmé ici-bas.

Qui donc eut plus que lui le droit de s'endormir dans cette confiance, si Tau delà est en rapport avec l'essor qui a guidé la vie ? Un jour Michelet commença par ces mots une de ses leçons au collège de France : « Virgile était un saint, oui, Messieurs, Virgile était un saint ! » Ce dont plusieurs furent aussitôt fort scandalisés. Rien de plus simple cependant : le professeur voulait dire que par l'élévation de sa poésie, le sens religieux qui l'accompagne, Virgile offre un type de beauté morale, si rare avant le christianisme, que les Pères de l'Eglise en avaient été ravis et que le moyen âge avait fait du poète de Mantoue un chrétien. Qui sait si la pensée de Michelet ne lui

DE BRIZEL'X 193

avait pas été inspirée par quelques vers de Brizeux, récemment publiés :

L'évangéliste Jean, le peintre Raphaël,

Ces deux beaux envoyés de l'amour éternel,

Ont un frère en Jésus, digne que Jésus l'aime,

Bien qu'il soit né païen et soit mort sans baptême :

Virgile est celui-là, tant l'aimable douceur

Au vrai Dieu nous élève, et fait toute àme sœur!

Hé bien, notre poète peut être naturellement associé à ce groupe idéal. Lequel de nos lecteurs, après ce que nous venons d'étudier en lui, nous reprocherait d'écrire, au sens où Michèle! l'entendait de Virgile : oui, Brizeux était un saint?

Si nous avons insisté sur le côté moral de la poésie de Brizeux, si sur la même pensée nous achevons ces pages, c'est que ce caractère forme contraste avec l'esprit du temps, et qu'il est plus que jamais opportun de travailler, pour employer la parole du poète, à relever les sentiments. La science se glorifie sur tous les tons de ses progrès incroyables ; il est de mode de la saluer aujourd'hui comme la source de tout bien, l'unique et définitive condition du salut. Si les faits étaient pris pour témoins, les faits sous nos yeux, les faits palpables, quel démenti à ces théories absolues ! Il ne semble pas qu'à considérer le monde présentement, et dans les détails et dans l'ensemble, et dans les relations d'homme à homme, et clans celles de peuple à peuple, il y ait de sérieuses améliorations à recon-

naître. Bien plutôt, sur divers points, serait-on forcé* de constater un recul désolant. C'est que la nature humaine n'est pas faite seulement pour connaître, mais aussi pour aimer.

Que la science poursuive donc ses conquêtes ; mais que la religion, l'art, la poésie enseignent de plus en plus la justice, l'amour des hommes entre eux, et ravivent dans tous les rangs le sentiment de l'idéal. Quelqu'un s'est demandé lequel est préférable d'avoir composé une belle pièce de vers ou gagné la bataille d'Austerlitz : il concluait en faveur des vers. Si nous nous demandions lequel est le meilleur d'avoir composé Marie, la Fleur d'or, les Bretons, les Histoires poétiques, ou d'avoir, par exemple, découvert la loi de l'identité du mouvement et de la chaleur, nous nous garderions de conclure, mais nous affirmerions que le savant et le poète, chacun à sa manière, ont contribué à agrandir la nature humaine.

Nous placerions Brizeux avant beaucoup d'autres, parce que, en l'étudiant à Arzannô comme à Scaer, dans la lande comme au bord de l'Océan, nous avons trouvé ses vers détrempés de pure essence évangélique, et que rien n'est propre à pénétrer jusqu'à ce fond de nous-mêmes où n'atteint pas la science, comme cet enseignement par l'idéal, aux clartés et au rhytme de la poésie ; parce que dans son œuvre entière abondent les passages que l'on ne peut relire sans se sentir mieux disposé à la sympathie, plus fort pour suppor-

ter la vie, plus désireux de devenir bon; sans, enfin, éprouver des émotions voisines de celles qu'on emporte après une lecture du Sermon sur la montagne ou d'un chapitre de Y Imitation.

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