‹ Un pere de jeunesseChapitre 44 sur 55 · CHAPITRE QUINZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIEME

Maladie de M. de Prévïlle

Il vient a Boulogne, il est forcé d'y rester

Ses derniers jours

Visite des « Anciens » — Son agonie

ET SA MORT Ses FUNERAILLES

Chaville et Notre-Dame des Apprentis

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TOUTES les œuvres de M. de Préville étaient en pleine prospérité, lorsqu'au commencement de Tannée 1894, une affection cardiaque dont vingt ans auparavant il avait contracté le germe à Notre-Dame des Apprentis, l'obligea, malgré lui, à prendre du repos. En déployant une activité aussi prodigieuse et en se dépensant sans compter, avait-il le pressentiment de sa fin prématurée ? En tout cas, la pensée de la mort était loin de l'effrayer. Pendant sa retraite de trente jours, en 1885, il écrivait ces mots caractéristiques :

« Je crois que Notre-Seigneur m'a fait la grâce de me tenir dans la disposition de recevoir tout ce qu'il voudra m'envoyer. La santé, j'en ai déjà fait le sacrifice, il y a sept ou huit ans ; je crois être tout prêt à

le recommencer et j'en demande la grâce au divin Maître. »

Depuis plusieurs années, sa vénérable mère était en proie à d'indicibles douleurs physiques ; il lui adressait de temps en temps des lettres touchantes où l'on sentait à la fois le saint prêtre, le fils très affectueux, et l'ami de la souffrance chrétienne. Elles portaient la consolation à celle qui les recevait et préparait sans doute à la séparation finale celui qui les écrivait :

« Ma bonne mère, tu me dis que tu aurais voulu t'entretenir avec moi de la mort. Si c'est pour te préparer, c'est une bonne pensée. Il ne faut pas t'en effrayer, c'est le moment où le bon Dieu nous réunit à lui dans le ciel, et nous récompense de tout ce que nous avons fait pour lui. C'est alors aussi, que l'on regrette de n'avoir pas mieux profité de son temps d'épreuve sur la terre, pour se sanctifier. Voilà pourquoi il faut demander à la Sainte Vierge, après-demain, jour de son Immaculée Conception, qu'elle nous obtienne une complète résignation à nos peines et à nos souffrances. Si tu la lui demandes souvent, la Vierge Marie finira bien par t'obtenir cette grâce ; mais ne te décou-

rage pas à l'avance... Ainsi, c'est convenu ; quand tu penseras à la mort, tu te diras : Il faut que je supporte cet ennui, ces souffrances si pénibles, pour me préparer à bien mourir. »

Un autre jour M. de Préville écrivait encore à la chère malade :

« Bonne mère, comment peux-tu m'accuser de t'oublier ? Il me semble qu'il n'y a pas plus de dix ou douze jours que je t'ai écrit... Je prie toujours pour toi, et je suis convaincu que si tu arrives à supporter vaille que vaille tes souffrances si pénibles et si crucifiantes, c'est une grande grâce du bon Maître.

« Je ne m'étonne pas que tu sentes de temps en temps une plainte te monter au cœur. Mais il ne faut pas croire que tu offenses le bon Dieu parce que tu trouves l'épreuve lourde et la souffrance amère ; on n'est coupable que quand on refuse au bon Dieu le droit de nous envoyer la souffrance pour nous sanctifier.

« Quand le bon Dieu permet que tu souffres beaucoup, essaie de te tourner vers le Crucifix et de comparer tes souffrances à celles de la Passion ; douleurs extérieures :

elles sont plus cuisantes que n'importe quelle douleur humaine ; douleurs intérieures : abandon des Apôtres, reniement de saint Pierre, indifférence des pécheurs. Si tu peux t'arrêter à ces quelques pensées, tu en éprouveras un bien sensible et véritable. Souffre pour mes novices ; ils sont en retraite en ce moment et quelques-uns ont à faire au bon Dieu de vrais sacrifices...»

A la fin de mars 1893, unissant dans une même pensée les souffrances maternelles et la rapidité avec laquelle sa propre vie se précipitait, M. de Préville écrivait :

« Ma bonne Mère, je recommande toujours à tes souffrances les retraites des jeunes gens que nous devons faire le mois prochain.

« C'est demain, si je ne me trompe, que j'aurai 48 ans. Il me semble que le temps passe bien vite. Je me vois encore écolier, étudiant à Paris, séminariste, et il faut cependant compter 48 ans ! Je demande pardon au bon Dieu de l'avoir si mal servi pendant tout ce temps, et je le supplie de m'aider à faire moins mal pendant cette année qui va recommencer pour moi. »

. Ne croirait-on pas entendre le langage des

saints ? Mais ne fallait-il pas qu'elle fût sainte, elle aussi, la mère qui pouvait recevoir des exhortations semblables à celles que nous voulons encore transcrire ici ?

Angers, 12 janvier 1804.

« Ma bonne Mère,

« Je t'avais écrit que je pensais pouvoir aller t'embrasser vers le i 5' janvier ; je suis obligé de te demander encore un répit de 15 à 20 jours ; car je suis, depuis ce matin, à Angers, où je fais la visite canonique. Je pars de là à Saint-Etienne ; je pense être de retour à Paris vers la fin du mois et de là, j'espère pouvoir aller te souhaiter la bonne année. Elle sera bonne, cette année, si tu sais souffrir coitràgeusement tout ce qui se présentera.

« Je dis « souffrir » puisqu'il semble que Xotre-Seigneur veuille que tu te sanctifies en souffrant. « Courageusement » ne veut pas dire que tu ne sentiras pas de temps en temps au dedans de toi-même quelques pensées de découragement et de désespoir, mais, « courageusement » veut dire que tu lutteras contre ces mauvais mouvements et que dans

ton cœur, tu les offriras au bon Dieu pour les expiations de tous ceux que tu as aimés et qui sont morts avant toi.

« C'est une manière très efficace de les aider que de souffrir pour eux. Cela te permet aussi d'espérer que tu ne demeureras pas longtemps dans le Purgatoire, mais que Notre-Seigneur te recevra de suite dans le ciel, quand tu auras cessé de souffrir sur la terre.

« Courage donc, ma bonne mère, regarde souvent le crucifix et essaie de repasser les unes après les autres, les souffrances de notre divin Sauveur durant sa Passion. Quel martyre! quelles souffrances atroces et intolérables ! Pourquoi souffre-t-il ainsi ? Pour nous encourager à souffrir avec Lui et pour Lui.

« Je prie bien pour toi. Quelques jours de patience et j'irai vous voir tous au Mont Lambert. »

Hélas ! Dieu devait en décider autrement. Presqu'immédiatement après son retour à Paris M. de Préville sentit que sa maladie prenait un caractère alarmant. Les docteurs lui permirent cependant d'aller à Boulogne, pour y voir sa pauvre mère, mais à condition qu'il n'y ferait qu'un court séjour, et qu'il partirait

bientôt pour Angers, dont le climat lui serait plus favorable que celui du littoral. On était au mois de mars 1894. (1)

Quelques jours après, M. de Préville arriva à Notre-Dame des Apprentis . Or, son mal prit soudain une gravité nouvelle et dans des proportions si crucifiantes, qu'il lui fut impossible d'aller embrasser sa mère, la consoler comme il savait si bien le faire (et, pourtant, il se sentait à deux pas d'elle) et de quitter Boulogne dont la température lui était funeste.

Le dessein de Dieu est visible ; il veut que M. de Préville achève dans le sacrifice de son cœur et dans l'immolation de lui-même, cette fondation dont il a jeté les bases vingtdeux ans auparavant. C'est ainsi que le Seigneur couronne les œuvres qu'il bénit et auxquelles il veut faire produire des fruits abondants.

En effet, l'illusion n'était plus possible ; M. de Préville était frappé à mort et il le savait mieux que personne. En quelques jours ses forces diminuèrent tellement qu'il ne pouvait plus monter à l'autel sans être

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