‹ Un pere de jeunesseChapitre 45 sur 55 · Lettre à M. Le G..., 9 mars · texte numérisé non relu

Lettre à M. Le G..., 9 mars

soutenu par un confrère. Quelle douleur pour lui quand le lundi de la Pentecôte, il lui fut tout à fait impossible de célébrer la sainte messe !

De tous côtés, à Boulogne, à Paris, dans les différentes œuvres de la Congrégation, on organisa d'ardentes prières pour la conservation d'une existence aussi précieuse. On mit en cause le saint abbé Planchât, le glorieux martyr de la rue Haxo, dans l'espoir d'obtenir, par son intercession, un miracle qui aurait en même temps servi et hâté sa canonisation .

L'amélioration tant désirée n'eut pas lieu. Au contraire, la maladie fit des progrès si effrayants, que bientôt le R. Père Général vint de Paris pour consoler son bien-aimé Frère et lui donner les derniers sacrements.

Cette émouvante cérémonie à laquelle nous avons déjà fait allusion, se passa, le mercredi, 25 avril, jour de la retraite du mois, en présence de plusieurs prêtres de Boulogne et des environs. La Providence divine a parfois, à l'égard des saints, de bien touchantes attentions. N'en était-ce pas une que la coïncidence de la retraite mensuelle et des derniers sacrements administrés au prêtre

zélé qui avait eu la première idée de ces réunions sacerdotales ? Avec quel religieux attendrissement, les retraitants écoutèrent les derniers conseils du vénéré malade qui leur demanda de rester fidèles jusqu'à leur mort à ces pieux exercices !

Malgré les ravages de la maladie, M. de Préville conservait toute la lucidité de son intelligence et l'énergie complète de sa volonté. L'heure était venue pour lui d'accepter ces coups douloureux de la souffrance qu'il avait si bien appris aux autres à supporter. Et non seulement, il les acceptait avec résignation, mais il les offrait à Dieu pour la conversion des âmes. Il réalisait ainsi le beau programme que depuis plusieurs années il traçait à sa bonne mère.

A mesure qu'il approchait du terme fatal, ses souffrances devenaient plus aiguës. Un de ses frères en religion eut le bonheur de passer avec lui l'après-midi du i i mai. M. de Préville ne vivait déjà plus qu'avec Dieu. De sa voix défaillante il prononça quelques paroles entrecoupées qui nous ont été conservées :

« Mon Dieu, je vous offre mes souffrances pour tous nos enfants... le salut des âmes...

notre sanctification à tous. . . Pour nos

parents, notre bonne famille religieuse

pour les directeurs qui ne voient pas clair... pour ceux qui sont trop durs pour euxmêmes . »

Puis, baisant son crucifix :

« Mon doux Jésus, merci, pour me soulager, m'encourager, me fortifier... oh! que je vous aime encore davantage !... prenez ma faiblesse, mon bon Jésus... Et je disais aux autres qu'ils ne pouvaient rien souffrir... quel orgueil !... Un frère de Saint Vincent de Paul qui ne sait pas souffrir !... qu'est-ce que c'est, ô mon Dieu... il y en a tant qui n'y pensent jamais, jamais, jamais... »

.Sa pensée se reporte alors sur ses enfants :

« O mes anciens enfants, pour lesquels j'ai tant fait... où en sont-ils avec le bon Dieu?... oh! je ne leur ai pas assez appris à l'aimer... Ont-ils fait leurs Pâques?... Je vais demander au bon Dieu qu'ils comprennent qu'il n'y a de salut pour eux que dans la prière.

« Je vous demande pardon, ô mon Dieu, de toutes ces communions tièdes qui se font... ô vSeigneur, j'ai trop tardé à les réparer... pardon de ce que j'ai dit, mal

dit, médiocrement dit... J'ai encore quelques jours, quelques heures au moins pour réparer... messes dites... combien avec froideur... et le jugement à passer... Hélas! hélas! hélas!... Et mon ministère, l'apostolat en particulier, à quoi s'est-il borné... à peu, peu, peu de chose... »

Quelques heures plus tard, le malade, fixant toujours son crucifix, offrit à Dieu le sacrifice de sa vie :

« Dans peu de jours, ô mon Jésus, vous tournerez ma vie d'un côté ou d'un autre... La vie... si vous voulez... la mort... comme vous voudrez... »

Un instant après, il parla de sa mère :

« Si je meurs, vous direz à ma mère que j'ai bien pensé à elle pendant ma maladie... que je compatis bien à ses longues souffrances... que je comprends mieux maintenant... Dites-lui aussi, si je meurs, que j'ai beaucoup prié pour elle, pour que nous nous retrouvions bien vite dans le Paradis... » (i)

Aussitôt que la gravité de l'état de M. de Préville fut connue dans la ville de Bou-

1 . Mme de Préville ne tarda pas à rejoindre son cher fils : elle mourut un mois après lui, jour pour jour.

246 UN père dp: jeunesse

logne, ses anciens enfants s'empressèrent de se rendre à Notre-Dame des Apprentis, et demandèrent à voir leur Père bien -aimé. Pas un ne manqua. Il en vint de tous les quartiers. Ceux-là même qui s'étaient égarés dans des voies malheureuses, accoururent comme les autres. M. de Préville les reçut tous, les uns après les autres, par petits groupes . On ne peut imaginer rien de plus touchant que ces dernières entrevues et cette dernière bénédiction. Pour tous, le vénéré mourant eut un mot particulier ; un sage conseil, un paternel reproche, une tendre félicitation. Les larmes coulaient de tous les yeux, et les paroles de l'apôtre mourant se gravaient dans les cœurs, comme les suprêmes volontés d'un père qui laisse un testament à ses enfants.

Beaucoup firent la sainte Communion en faveur du cher malade. Dieu se servit même de ces circonstances douloureuses pour ramener à la pénitence et au pardon plusieurs brebis égarées.

Un des derniers jours de sa vie, en voyant autour de lui un certain nombre d'anciens restés fidèles aux pratiques religieuses, M. de Préville leur dit :

« Formez donc entre vous un petit comité qui affermira vos premiers liens de camaraderie et qui perpétuera le souvenir des bons conseils que vous avez reçus au patronage... » Puis recevant quelques minutes après les écoliers fréquentant l'œuvre : « Mes petits, leur dit-il, si Boulogne est conservé, c'est grâce aux patronages : eh ! bien, soyez de bons enfants de Boulogne... Gardez l'esprit des anciens. »

Un autre jour, deux jeunes gens d'entre les meilleurs étant venus le revoir, voici ce qu'il leur dit : « Si vous êtes dans la peine, priez-moi... non pas comme un saint, mais comme quelqu'un qui est dans le ciel, près de Dieu. »

Malgré ces sentiments de douce confiance, M. de Préville avait des moments de frayeur à l'approche de la mort. Faut-il s'en étonner ? Toutes les vies des saints sont remplies de cette crainte finale. Le démon met en œuvre ses dernières ressources pour faire tomber les âmes dans le découragement ; et Dieu lui-même veut sans doute donner à ses prédestinés cette suprême ressemblance avec l'Agonisant de Gethsémani qui a ressenti vivement ces ano-oisses.

Dans l'un de ces moments si pénibles, M. de Préville s'adressant au dévoué directeur du patronage lui disait :

« Venez ici... plus près... que je ne sois pas seul... >;

D'autres fois, appelant la pieuse religieuse qui le soignait :

« Vite, priez, priez, » et la Sœur disait tout haut : « O Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous. — Notre-Dame de la Salette, réconciliatrice des pécheurs, priez pour nous. » Ces prières le rassuraient. Le R. Père Général, qui connaissait sa confiance en Marie et l'extrême délicatesse de sa conscience, avait écrit en grosses lettres ces invocations, de manière que AI. de Préville pouvait les apercevoir et les dire du fond du cœur, aussi souvent qu'il le désirait.

Durant quelques jours, sa vie fut un vrai martyre ; il l'endura « pour sa famille, pour les soldats, pour les jeunes gens de Paris, pour les patronages, pour les filles de fabrique si perverties :

« O mon Dieu, faites-moi souffrir encore durant des années ; il faut des souffreurs, il n'y en a pas assez. »

Enfin, le 19 mai, le Seigneur jugea que son serviteur avait suffisamment souffert et le rappela à lui pour le récompenser. C'était un samedi, jour consacré par la piété chrétienne à la Vierge Marie, qu'il avait tant aimée ; c'était en même temps la fête de saint Yves, l'avocat des pauvres, dont M. de Préville s'était toujours montré lui-même le protecteur et l'ami.

Ses funérailles ( 1 ) furent célébrées à l'église Notre-Dame, au milieu d'une assistance innombrable, composée en majeure partie d'enfants des écoles, des membres des patronages et de pauvres. M. l'Archiprêtre de Boulogne prononça l'éloge du saint prêtre en des termes si touchants, que nous demandons la permission de les reproduire :

« Mes frères, je ne puis me résigner à laisser enlever cette chère dépouille sans dire un dernier adieu, sans rendre un humble hommage au saint prêtre que nous pleurons.

« M. de Préville est mort religieux de la Congrégation des Frères de Saint Vincent de Paul ; mais si, dans cette famille où il est entré, par suite de son zèle et sous

Page 1