‹ Un pere de jeunesseChapitre 48 sur 55 · CHAPITRE SEIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIEME

M. de Préville et les Âmes

Son Action profonde — Son Abnégation

Les Préférés de M. de Préville :

les Enfants, les Jeunes Gens, les Prêtres

les Pauvres — Conclusion

NOUS avons mené jusqu'à la fin le récit de cette vie si pleine, entièrement consacrée à Dieu et aux âmes.

Peut-être plusieurs se demanderont-ils comment un seul homme a pu fonder et diriger tant de choses en si peu de temps, et à la vue de cette magnifique floraison d'oeuvres, sorties de son action sacerdotale, quelquesuns se diront sans doute qu'il est impossible de marcher sur ses traces.

Assurément, M. de Préville a beaucoup travaillé et Dieu a béni son travail immense ; mais sans prétendre l'égaler, on peut l'imiter de loin et se réchauffer au contact de son àme apostolique.

Aussi bien, M. de Préville nous paraît avoir été de la race des saints, et après avoir mis en Qfarde contre le découragement ceux de ses disciples, qui pourraient s'effrayer

d'une vertu si grande, nous voudrions, pour terminer notre tâche, indiquer au lecteur ce qui nous semble avoir été le ressort principal de cette existence d'apôtre, à savoir : un amour passionné des âmes .

Soit qu'il parlât, soit qu'il écrivît, M. de Préville ne perdait jamais de vue le salut des âmes. Il était d'une obligeance extrême, il recevait beaucoup de monde, il écrivait de nombreuses lettres, mais dans toutes ses relations, sa réponse était courte, précise, pleine de sages conseils qui tendaient toujours au bien. 11 ne savait dire ni écrire de banalités ; et pour lui, tout était banal qui ne portait pas à aimer Dieu davantage.

Mais aussi, si M. de Préville était l'homme dès âmes, celles-ci résistaient difficilement à son influence. En peu de temps, il prenait sur elles une action profonde et définitive.

« Je puis dire, écrit l'un de ses pénitents, que j'allais toujours en direction chez M. de Préville, avec l'appréhension qu'il me demanderait des choses pénibles, mais en même temps, avec la certitude que je céderais quand même. »

Au mot « impossible » il répondait :

« essayez » et ce conseil était donné avec

une telle conviction qu'il avait immédiatement le caractère d'un ordre irrésistible.

Sa parole privée, comme sa parole publique, était de la plus grande simplicité, mais elle était particulièrement pénétrante. Elle poussait l'adversaire jusque dans ses derniers retranchements ; puis, lorsqu'il était ainsi vaincu, elle venait promptement à son secours, se hâtant de le relever et de le rendre meilleur.

Prendre contact avec une âme, c'était pour M. de Préville, l'aimer profondément, se dévouer à elle, la soutenir coûte que coûte, se sacrifier à son service ; habituellement, cette âme savait comprendre et se montrait reconnaissante, en s'ouvrant toute grande et pour toujours, ainsi que nous le disions plus haut.

Est-il possible d'exercer cet empire sur les âmes, sans mettre à leur service une abnégation constante et pratiquée à un degré éminent ? M. de Préville se faisait littéralement l'esclave de ses charges et de son devoir. « Je me rappellerai toujours, dit l'un de ses frères en religion, les amers reproches qu'il s'adressa à propos d'un certain voyage à Marseille, qu'il fit cependant d'une façon

vertigineuse. C'était la première fois qu'il s'éloignait ainsi depuis la fondation de Notre- Dame des Apprentis.

Pendant son absence forcée, l'un de ses enfants se compromit assez gravement à l'extérieur. A son retour, M. de Préville fut désolé : « Quel voyage inutile ! répétait-il sans cesse, j'aurais bien pu traiter cette affaire par lettre... J'aurais bien dû prévoir ce qui est arrivé! etc.. » Nous avons vu qu'il en fut semblablement durant toute sa vie religieuse.

Les relations de famille elles-mêmes ne trouvaient pas grâce devant cet absolu dévouement aux âmes. Quand ses parents étaient dans la peine, M. de Préville apparaissait et consolait ; mais au cours de la vie ordinaire, il montrait un détachement héroïque. Bien des fois, se trouvant à Notre-Dame des Apprentis, il aurait pu consacrer quelques heures à la vie de famille ; il ne faisait que passer au Mont Lambert et revenait, au plus vite, continuer son travail, au patronage.

Un trait entre mille, pour appuyer ce que nous disons : Un jour (c'était plusieurs années après l'ouverture de Notre-Dame des Apprentis), M. de Préville donnait à

quelques jeunes gens de son œuvre, une retraite fermée au château cTHuplandre, situé sur le territoire de Saint-Martin. Son frère, le sachant à deux pas de sa demeure, vint en toute hâte lui annoncer la naissance de son premier fils, désiré depuis si longtemps, et le pria de s'absenter un instant pour venir le baptiser... « Il y a des prêtres à la paroisse, répondit M, de Préville. Je ne puis pas quitter en ce moment. » Et il ne vint bénir son neveu qu'après la clôture de la retraite.

Cet amour des âmes, auquel M. de Pré ville subordonnait toute sa vie, s'étendait premièrement aux enfants, aux jeunes g-ens, aux prêtres et aux pauvres.

A l'endroit des petits enfants, il avait la sollicitude même de Notre-Seigneur. Sans vouloir nous répéter, nous rappellerons ce qu'il fit pour eux au moyen des patronages, des écoles et de la retraite mensuelle des écoliers.

Quand il traversait les rues de Boulogne, on le voyait souvent se détourner et aller donner une cordiale poignée de main à quelqu'un de ces enfants du peuple. Il prenait à la lettre ces mots du Maître : « Tout ce que

vous ferez à l'un de ces petits, c'est à moimême que vous le ferez. » L'une de ses plus douces joies était de prêcher des retraites de première communion, ou de prêter son concours pour les débuts d'un patronage.

Que de petits enfants il a portés à Dieu, après les avoir remis dans la bonne voie ! Ainsi, faisait-il aimer le prêtre, en semant l'amour de Notre-Seigneur.

Que dirons-nous de l'affection de M. de Préville pour les jeunes gens ? Là se trouve le secret de l'influence profonde que, durant toute sa vie, il exerça sur eux. Affection singulièrement intelligente qui poussait au bien, non-seulement par la force qu'elle apportait, mais surtout par l'initiative personnelle qu'elle provoquait à chaque instant.

Avec son admirable bon sens et sa grande expérience des jeunes g'ens, M. de Préville avait compris un vice radical dont est entachée l'éducation que donnent à leurs enfants beaucoup de mères de famille, parfois sincèrement chrétiennes. Elles s'imaginent souvent parvenir, à force de clairvoyance naturelle et d'habileté purement humaine, k les préserver des entraînements de la jeunesse ; dès lors, en enlevant toute initiative à leur

enfant, elles en viennent à supprimer le sentiment de la responsabilité ; elles brisent la volonté au lieu de la former et de la diriger, et, elles élèvent des êtres sans conscience et sans ressort, qui sont incapables d'affronter les luttes de la vie.

A ces mères de famille, trop confiantes en elles-mêmes, M. de Préville, par sa propre manière d'agir, montrait qu'aimer un jeune homme n'est pas premièrement le retenir près de soi par des moyens humains, mais lui apprendre à prier, l'entourer d'amis fidèles et sûrs, l'éclairer sur les difficultés sans nombre de l'existence et donner à son cœur l'aliment choisi dont il a besoin.

M. de Préville aimait de cette façon. Ceux qui l'ont connu de près l'ont, sans doute, plusieurs fois entendu exposer cette grande et surnaturelle manière d'aimer, qui était bien la sienne, et qui donne à la jeunesse une force capable de lutter contre les plus terribles assauts. C'est pourquoi il attachait une importance capitale à la « direction » des jeunes gens qui fréquentent les œuvres. C'était dans ces entretiens particuliers, qui ne sont ni la confession ni de simples causeries, qu'il prenait pied sur eux, en leur témoignant cette

féconde affection dont nous venons de parler.

M. de Préville aimait aussi avec prédilection les âmes sacerdotales. Ne voyait-il pas clairement qu'en travaillant sur ces âmes, il faisait plus que travailler sur des unités ?

D'autre part, les prêtres nombreux qui le prenaient pour directeur, comprenaient bien vite que tout ce qu'il leur demandait, il le pratiquait avant de le prêcher aux autres ; son exemple achevait ainsi de les entraîner aux plus nobles efforts de zèle et d'apostolat.

Mais, avant de désirer que le prêtre fût un homme d'action, M. de Préville voulait en faire un homme de Dieu, par la prière et par la sanctification personnelle. De ce principe est sortie la belle œuvre des retraites sacerdotales dont il fut question précédemment.

Notre saint directeur groupa ainsi autour de lui, une élite de prêtres dévoués qui vivent encore de son souvenir et qui s'inspirent toujours de ses exemples.

Enfin, les privilégiés de M. de Préville furent les privilégiés mêmes du Cœur de Jésus, c'est-à-dire les pauvres et les déshérités de la vie. « Quel bonheur, disait-il au cours

de sa grande retraite, d'appartenir à une congrégation qui n'a comme occupation constante que le soin des pauvres ! Nous n'avons pas d'autre but. Dans son ensemble, la condition des Frères de Saint Vincent de Paul accorde peu à la nature : une vie cachée, pauvre, laborieuse, voilà la part de chaque jour. Mais cette vie de désintéressement absolu tentera les âmes généreuses. Ce qui n'est proposé à d'autres que comme un exercice de perfection est pour nous un devoir. Ceci ressort bien clairement de l'épitaphe de notre Père Le Prévost :

« Vir fidelis servus et prudens, quem consiituii dominus super nasceniem familiam, ut dard illi spirîtum paupertatis et humilitatis et viscera miscricordiœ erga pauperes. »

« Faites-moi bien comprendre, Seigneur, la beauté de notre vocation. Faites-la moi comprendre assez pour pouvoir l'expliquer et la faire entendre aux novices qui me sont confiés. Que cet amour des pauvres devienne le besoin de mon âme et de ma vie... »

Lorsqu'en 1886 mourut M. Myionnet, l'un des fondateurs des Frères de Saint Vincent de Paul, et l'un des plus ardents amis des pauvres en notre siècle, on dut célébrer son

service funèbre à l'église paroissiale de Vaugirard, à cause de la foule qui désirait accompagner sa dépouille mortelle. Deux cents pauvres environ, ouvriers sans travail, miséreux en loques, faisaient partie du cortège. AI. de Préville ne voulut pas suivre de près le char funèbre, comme les autres membres de sa congrégation. Il alla prendre place au milieu de ces hommes en haillons. Sur le parcours, tous se demandaient quel était ce prêtre entouré de mendiants. C'était l'homme portant un grand nom, ayant joui des avantages de la fortune, et qui, par amour pour Jésus-Christ, se rangeait parmi les derniers de ses pauvres.

Enfants, jeunes gens, prêtres et pauvres de Jésus-Christ, oui, tels furent bien les préférés de M. de Préville. Il leur a tout sacrifié : son bien-être, son temps, sa fortune, son. intelligence, son cœur, sa vie. Derrière la fragile et pauvre enveloppe des corps, il voyait les âmes qu'il désirait sauver. Et si l'on voulait chercher un mot qui résumât cette belle existence, on n'en trouverait pas de plus juste que le cri d'amour poussé par le Souverain Prêtre sur le Calvaire : « Sitw ! J'ai soif des âmes ! »

Nous avons terminé notre modeste travail. Avons-nous réussi à montrer dans celui qui en est l'objet, le vrai prêtre, l'apôtre jaloux du salut des pécheurs, le saint conseiller de ses frères dans le sacerdoce, l'ami des pauvres et des ouvriers ? C'est notre seul désir.

M. de Préville n'avait qu'à se manifester aux âmes, pour se faire aimer, en faisant aimer Dieu ; et si, dans cette imparfaite esquisse, nous avons pu lui rendre quelques traits de sa physionomie, nous sommes assuré qu'il continuera son œuvre d'apôtre, même après sa mort.

Wi i i i i i i i i i ; i ; i i i i ; i ; ; i ; ; ; i i ; ; i ; ; i i w

our donner l'idée de l'action exercée par M . de Préville durant les retraites qu'il prêchait ou présidait, il nous a pai'u bon de recueillir, dans ses notes, quelques extraits de ses prédications et quelques-unes de ses recommandations .

Nous citons une première méditation pour l'ouverture' d'îtne retraite par groupe, une instruction finale sur la Persévérance, plusieurs examens particuliers composés par M. de Préville, et quelques conseils pour la récitation fruchteuse du chapelet.

PREMIERE MEDITATION

Page 1