ACTE PREMIER
Cela ne prouve rien. Les gens qui se ruinent sont toujours gais. C'est lorsqu'ils sont ruinés qu'ils sont de mauvaise humeur.
DE TOURNAS
Vous en avez vu beaucoup dans cet état-là ?
ALBERTINE
Non. Quand ils étaient dans cet état-là, je ne les voyais plus.
DE TOURNAS
Et Lorédan, qu'est-ce que vous en avez fait?
ALBERTINE
Vous avez connu Lorédan ? Quel gentil garçon !
DE TOURNAS
Je vous ai vue quelquefois chez lui, dans son petit hôtel de la rue Chauchat.
ALBERTINE
Eh bien! c'est à n'y pas croire! quand il a été ruiné, mais tout à fait ruiné...
DE TOURNAS
Je me fie à vous; je suis sûr que la chose était proprement faite.
ALBERTINE
D'où venez-vous? ce n'est pas moi qui ai ruiné Lorédan... Qu'est-ce qu'il m'a donné? trois cent mille francs en quatre ans. Vous voyez, ce n'est pas une affaire, (eiic sonne.) Est-ce que vous n'avez pas faim ?
DE TOLRNAS.
Si...
ALBERTINE, à Joseph, qui enlro.
Servez-nous.
JOSEPH
On attend ^I. le vicomte.
ALBERTINE
Je ne vous demande pas si Ton attend M. le vicomte; je vous dis de nous servir ici, n'importe quoi, sur un coin de table. Allez.
JOSEPH
Bien !
Joseph sort.
ALBERTINE
Je le connais, ce domestique-là ; il a été chez Monséjour. Il m'a reconnue ; il va nous servir tout de suite, soyez tranquille. Pour en revenir à Lorédan, je suis peut-être la seule personne qui lui ait tendu la main dans sa déconfiture. Je lui ai porté quinze mille francs. C'était un très honnête garçon : il les a refusés. Je pensais bien qu'il les refuserait; mais, enfin, j'ai fait ce que je devais faire.
DE TOURNAS
Quinze mille francs, juste l'intérêt de son argent ! Et alors?...
ALBERTINE
Alors, quand il n'a plus eu un sou, quand il a eu payé tout ce qu'il devait, au lieu de se marier, ce qui lui était très facile, car il était joli garçon et de bonne famille, il a demandé et obtenu à grand'peine une place de trois mille francs dans un chemin de fer étranger ; il a maintenant six mille francs d'appointements. Il se porte bien, et il est très heureux.