‹ Un Père prodigueChapitre 28 sur 113 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Tu ne sais rien du tout, au contraire, et tu me permettras de parler, ce sera une consolation. Si je t'ai élevé d'une certaine manière, c'est que, moi, j'avais souffert d'un autre genre d'éducation. J'ai été élevé très sévèrement, moi, tel que tu me vois. A vingt-deux ans, je ne connaissais rien de Ir^vie. J'étais né et j'étais resté à Vilsac entre^mon père et ma mère, qui étaient des saints, mon grand-oncle qui avait la goutte, et mon précepteur qui était abbé. Pas un écu dans ma poche, et quant aux femmes, j'avais entendu dire qu'il y en avait quelque part, mais je ne savais pas oij. Un jour, mon père me demanda si je voulais me marier; je m'écriai : « Oh! oui! » avec une explosion devant laquelle il ne put s'empêcher de rire, lui qui ne riait pas souvent; je fus présenté à une jeune fille d'une grande vertu et d'une grande beauté. C'était ta mère, mon clier André, et je lui dois les deux plus heureuses années de ma vie; il est vrai que je lui dois aussi ^ ma plus grande douleur, car elle mourut au bout de deux ans. Je me trouvai donc, à vingt-quatre ans, riche, veuf, libre et jeté, avec un enfant d'un an, au milieu de ce monde de Paris que je ne connaissais pas. Devais-je te condamner à la vie que j'avais menée à Vilsac et qui m'avait si souvent ennuyé? J'ai obéi à ma nature, je t'ai donné mes qualités et mes défouts, sans compter. J'ai recherché ton affection plus que ton obéissance et ton respect, je ne t'ai pas appris l'économie, c'est vrai, mais je ne la savais pas; d'ailleurs, je n'avais pas une maison de commerce et une enseigne à te laisser."* Mettre tout en commun, notre cœur*comme notre bourse, tout nous donner et tout nous dire, telle fut notre devise. Les puritains se ci'oient en droit de blâmer bette trop grande intimité, laissons-les dire; nous y avons perdu, à ce qu'il paraît, quelques centaines de mille francs, mais nous y avons gagné de pouvoir compter, toi sur moi,

moi sur loi, et d'èlre toujours prêts à nous faire tuer l'un pour l'autre; c'est le plus important entre un père et un fils : le reste ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe; qu'en penses-tu ?

AXDRÉ.

Tout cela est vrai, mon cher père, et je t'aime comme tu m'aimes. Loin de moi l'idée de te reprocher quoi que ce soit! mais à mon tour je vais te faire un aveu. Tu es une exception^, dans notre société : ta jeunesse contenue, ton veuvage précoce sont tes excuses, si tu en as besoin. Puis tu es né à une époque où la France entière avait la fièvre et où l'on cherchait à dépens3r, par tous les moyens possibles, une surabondance de vitalité; mais, moi, né à une époque de lassitude et de transition, initié dès l'enfance à la vie mondaine, j'ai mené cette vie par imitation, par oisiveté. Je n'en ai pris alors que les ridicules, les désordres, les excès. Bref, tout compte fait, c'est le mot, cette existence ne m'amuse plus, et, te le dirai-je, elle ne m'a jamais amusé. Passer des nuits à retourner des cartes, se lever à deux heures, atteler des chevaux, faire le tour du lac, en voiture, ou de l'allée des Poteaux, à cheval; vivre dans le jour avec des maquignons et le soir avec des parasites comme M. de Tournas ou des demoiselles comme Albertine...

LE COMTE

Elle est jolie...

ANDRÉ

Elle est jolie, soit; mais laisser dans cette vie le plus clair de sa fortune et quelquefois le meilleur de ses sentiments, y perdre un peu de sa considération et beaucoup de ses cheveux, enfin s'ennuyer et se ruiner, cela me paraît le comble de la folie. Au fond, tu penses comme moi, et, puisque nous en sommes aux explications sérieuses, prenons

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