DE LIGNE RAYE
Eh bien ?
DE NATON.
Eh bien je ne veux pas, moi.
DE LIGNERAYE.
Vous aimez mieux Alberline !
DE NATON.
Vous allez encore dire du mal de Titinol
DE LIGNERAYE.
C'est probable.
DE NATON.
Vous ne l'aimez pas, décidément?
DE LIGNERAYE.
On ne peut pas l'aimer toute la vie.
DE NATON.
Elle n'aura pas voulu de vous.
DE LIGNERAYE.
Voilà un joli mot ! c'est comme si vous disiez que les chemins de fer ne veulent pas de voyageurs.
Elle m'a dit qu'elle ne vous connaissait pas.
DE LIGNERAYE.
Elle m'aura oublié, il y a si longtemps...
DE NATON.
C'est une femme d'esprit.
DE LIGNERAYE.
Parce qu'elle a trente mille livres de rente.
DE NATON.
Ce n'est déjà pas bête :
DE LIGNERAYE.
Après vous, elle en aura trente-cinq, ce qui sera moins bête encore.
DE NATON.
Je voudrais bien voir ça !
DE LIGNERAYE.
Vous le verrez. Vous avez pris la meilleure place pour le
voir.
DE NATON.
Mais, vous ne connaissez pas Albertine, elle ne dépense rien.
C'est bien ce que je lui reproche, vous avez affaire à la courtisane économe, mon cher, la plus dangereuse de l'espèce. Du reste, cette race amphibie, moitié Aspasie, moitié Harpagon, est un produit récent de notre bêtise progressive en matière d'amour. Autrefois, ces demoiselles naissaient
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dans un grenier et mouraient n'importe où. Cela leur servait d'excuse avant et de pardon après. La gaieté, l'insouciance, la prodigalité, les accompagnaient le long de la roule ; l'amour faisait même quelquefois un bout de chemin avec elles ; elles étaient folles toujours, bonnes souvent, dévouées quelquefois; si l'on se ruinait, on se ruinait avec elles, et non pour elles ; en tout cas, on se ruinait avec esprit, et l'on se faisait honneur de son argent. Aujourd'hui on' se ruine tristement, sans rire, comme si Ton y était forcé. Ces dames n'ont qu'une idée, avoir pignon sur rue. Aussi ce ne sont plus des êtres vivants, ce sont des espèces de mécaniques mues par desrouages mystérieux etinvisibles, comme l'arbre d'un moulin à vapeur. Ont-elles saisi le petit doigt, si l'on n'a pas la présence d'esprit et le courage de le sacrifier tout de suite, le corps entier y pas-e, et il n'est si pauvre grain de blé qui ne donne son contingent de farine sous cette meule qui tourne toujours. Tout est coté. Ces dames tiennent un livre de recettes et de dépenses, comme un commerçant patenté; et si un amant jeune et naïf fouille dans leur tiroir pour y chercher les lettres d'un rival, il y trouve un cahier de papier réglé à deux colonnes, où il lit d'un coté : «Reçu de M. X..., mille francs, » et de l'autre : «Légumes, deux sous. » — Mariez-vous avec Albertine.
DE NATON.
Pour qui me prenez- vous ?
DE LIGNERAYE.
Eh ! mon cher, c'est leur manie, à ces dames, de se faire épouser, et elles y arrivent quelquefois ; on commence par se ruiner pour elles, et, lorsqu'on n'a plus rien on les épouse pour avoir encore quelque chose. C'est triste, mais cela se voit. Mariez-vous.
DE NATON.
Mais, mon bon, vous qui conseillez le mariage, pourquoi
ne vous mariez-vous pas vous-même?
DE LIGNERAYE.
Trop lard !
DE NATON.
Comment ! trop tard ! quel âge avez-vous?
DE LIGNERAYE.
Trente-huit ans.
DE NATON.
Ce n'est pas beaucoup.
DE LIGNERAYE.
Comme quantité, non; mais comme qualité...
DE NATON.
Je vous trouve encore très bien, moi.
DE LIGNERAYE.
Parbleu ! pour vous, je suis encore plus que suffisant; mais, pour une femme, il n'y en a pas une dans le monde que je déteste assez pour lui faire un pareil cadeau : j'ai des névralgies atroces, je n'ai plus d'estomac. Si je soupe par hasard, je suis malade huit jours, et... enfin, je porte de la flanelle; elle est rose, elle est légère, elle est piquée, il y a des ornements dessus, tout ce que vous voudrez, mais c'est de la flanelle. Bref, je suis dans l'état où vous serez quand vous aurez mon âge, si vous avez continué cette vie d'Albertines que nous menons tous, qui peuple les familles