SCÈNE III HÉLÈNE, ANDRÉ
HÉLÈNE
Es-tu assez méchant!
ANDRÉ
Ma chère enfant, je connais mieux la vie que toi, et je connais mieux mon père surtout. Si je ne lui fais pas de temps en temps une observation, Dieu sait où il nous mènera avec ses coupés à huit ressorts, ses loges à l'Opéra et ses bals et ses réceptions!... Non seulement il nous ruinera le plus innocemment du monde, si je le laisse nous aimer à sa façon, mais c'est une nature si absorbante, quil nous dominera tout à fait et que nous ne serons plus maîtres de nous. Il a été convenu que nous vivrions tous ensemble; je ne demande pas mieux que cela soit, mais à une condition : c'est que nous aurons chacun notre emploi déterminé, et qu'il sera le père et le beau-père, que tu seras la femme et la bru, et que je serai le fils et le mari... Et, quand je vais le revoir tout à l'heure, je lui dirai...
Tu ne lui diras rien du tout...
ANDRÉ
Parce que?...
HÉLÈNE
Parce que toute observation venant de toi lui fera de la peine.
ANDRÉ
De qui veux-tu qu'elle vienne, alors?...
HÉLÈNE
De moi, qui flatte ses petites manies, qui le laisse me raconter ses bonnes fortunes d'autrefois, comme un militaire retraité raconte ses batailles. Nous avons nos petits secrets qui ne *^. regardent pas. Si je me laisse conduire'au bal et au spectacle, ce n'est pas pour moi. Tu sais bien que je ne m'y amuse pas quand tu n'es pas là. C'est pour lui faire la transition plus douce entre sa vie d'autrefois et sa vie à venir. Il ne faut pas non plus trop exiger des gens que nous aimons et que nous voulons convertir, surtout quand ils ont derrière eux trente ou quarante ans d'habitudes. Laisse-moi donc faire, je le dorlote, je le câline, je l'endors comme un enfant dans la ouate d'une vie nouvelle; et, un be.iu matin, il se réveillera le mari de madame Godefro\', sans s'être aperçu qu'il l'avait épousée. C'est cela que nous voulons, n'est-ce pas? eh bien, je m'en charge!...
ANDRÉ
Fais tout ce que tu voudras.
Le comte rentre.