ACTE DEUXIÈME
dans un grenier et mouraient n'importe où. Cela leur servait d'excuse avant et de pardon après. La gaieté, l'insouciance, la prodigalité, les accompagnaient le long de la route ; l'amour faisait môme quelquefois un bout de chemin avec elles ; elles étaient folles toujours, bonnes souvent, dévouées quelquefois; si l'on se ruinait, on se ruinait avec elles, et lion pour elles; en tout cas, on se ruinait avec esprit, et Ton se faisait honneur de son argent. Aujourd'hui on se ruine tristement, sans rire, comme si l'on y était forcé. Ces dames n'ont qu'une idée, avoir pignon sur rue. Aussi ce ne sont plus des êtres vivants, ce sont des espèces de mécaniques mue>par des rouages mystérieux etinvisibles, comme l'arbre d'un moulin à vapeur. Ont-elles saisi le petit doigt, si l'on n'a pas la présence d'esprit et le courage de le sacrifier tout de suite, le corps entier y pas5e, et il n'est si pauvre grain de blé qui ne donne son contingent de farine sous cette meule qui tourne toujours. Tout est coté. Ces dames tiennent un livre de recettes et de dépenses, comme un commerçant patenté; et si un amant jeune et naïf fouille dans leur tiroir pour y chercher les lettres d'un rival, il y trouve un cahier de papier réglé à deux colonnes, où il ht d'un coté : «Reçu de M. X..., mille francs,» et de l'autre : «Légumes, deux sous. » — Mariez-vous avec Albertine.
DE NATON.
Pour qui me prenez- vous?
DE LIGNERAYE.
Eh I mon cher, c'est leur manie, à ces dames, de se faire épouser, et elles y arrivent quelquefois ; on commence par 80 ruiner pour elles, et, lorsqu'on n'a plus rien on les épouse pour avoir encore quelque chose. C'est triste, mais cela se voit. Mariez-vous.
GG UN PftRF PRODTOIJE.
DE NATON.
Mais, mon bon, vous qui conseillez le mariage, pourquoi ne vous mariez- vous pas vous-même ?
DE LIONERAYE.
Trop lard !
DE NATON.
Comment I trop tard ! quel âge avez-vous ?
DE LIONERAYE.
Trente-huit ans.
DE NATON.
Ce n*est pas beaucoup.
DE LIONERAYE.
('omme quaniiU^., non; mais comme qualiU^..
Je vous trouve encore très bien, moi.
DE LIONERAYE.
Parbleu î pour vous, je suis encore plus que suffisant; mais, pour une femme, il n'y en a pas une dans le monde que je déteste assez pour lui faire un pareil cadeau : j'ai des névralgies atroces, je n'ai plus d'estomac. Si je soupe par hasard, je suis malade huit jours, et... enfin, je porte de la llanelle; elle est rose, elle est légère, elle est piquée, il y a des ornements dessus, tout ce que vous voudrez, mais c'est de la flanelle. Bref, je suis dans l'état où vous serez quand vous aurez mon âge, si vous avez continué cette vie d'Albertines que nous menons tous, qui peuple les familles