CHAPITRE X
La vertu récompensée
— Gomment, fit Mme Desforg,es, en ouvrant tout grands ses yeux largements fendus, un peu bridés aux commissures des paupières, comment, Monsieur Tardot, vous voulez sortir par un temps pareil ? Ça n'est vraiment pas raisonnable !
L'avenante logeuse formulait ces objections sans réplique, sur le ton d'affectueuse autorité dont elle usait volontiers avec ses pensionnaires. C'est qu'aussi M. Tardot était son « enfant terrible ! »
Depuis plus d'un an qu'il occupait une chambre dans sa petite pension de famille, à la porte de Besançon, sur la route de Monrapon (Cuisine bourgeoise. — Prix très modérés), jamais Mme Desforges n'avait pu obtenir qu'il restât au salon après dîner. Certes, elle lui eût pardonné de compliquer le service par son obstination à se
lever après midi, comme aussi de ne rentrer la nuit qu'à des heures indûment matinales ; à Paris, quand elle tenait, avenue d'Eylau, la Pension Mandelstamm, elle en avait vu bien d'autres ! Mais cet injurieux et quotidien mépris affecté par M. Tardot pour le rams et le trente-et-un qui passionnaient tous les locataires de la villa, Mme Desforges n'arrivait pas à en prendre son parti.
— Et je parie que vous allez encore passer les trois quarts de la nuit chez ces Ladescasse. On dirait vraiment que vous ne vous plaisez que chez eux !
— Que voulez-vous, je m'y retrouve un peu chez moi. Et ils me reçoivent de si bon cœur !
— Le malheur, c'est qu'ils ne reçoivent pas que vous ; on trouve de tout chez eux, jusqu'à des actrices et à des cocottes de passage !
M. Tardot ne releva point ce reproche, où il lui était loisible de démêler une pointe de jalousie, car, depuis plusieurs mois déjà, sa modestie ne pouvait plus lui permettre d'ignorer que la bonne hôtesse lui portait un particulier intérêt.
La quarantaine, qu'elle avouait avec rondeur, n'avait pas éteint en elle les ardeurs d'un tempérament auquel elle devait d'être restée veuve à trente-six ans ; et puis, la réputation d'homme à bonnes fortunes, acquise en échange d'une
belle fortune par Evariste-Anselme, excitait la curiosité sensuelle de cette Parisienne déracinée, brune comme la « sphynge » chère au félibre boulevardier Mariéton, aux lèvres ombragées du fin duvet des mûres... des mûres derrière lesquelles il se passe bien des choses.
Mais M. Tardot gardait sa ferveur pour les blondes qui, toujours, l'avaient charmé, et pour un âge dont l'ingratitude même ne le détachait pas. Pas plus que personne à Besançon, Mme Desforges ne pouvait ignorer que l'incorrigible sexagénaire courait après toutes les petites horlogères des fabriques bisontines et marchait avec quelques-unes.
Elle lui savait gré de ne point les recevoir chez elle, mais elle souffrait en secret de voir mettre au profit de l'adolescence coupable une expérience dont sa digne maturité eût bénéficié avec tant de plaisir.
— Enfin, conclut-elle, tout ce que je vous dirai ou rien... Vous n'oubliez pas votre clef, au moins ?
— Soyez tranquille, chère madame, je ne réveillerai personne.
Il baisa galamment les mains expressives et soignées de Mme Desforges, ouvrit la porte et, un instant, hésita sur le seuil. Le vent d'automne s'engouffra en gémissant dans le vestibule, rou-
lant les feuilles rouillées des marronniers du jardin avec quelques gouttes d'une pluie tiède...
— Si ça a du bon sens de sortir par un temps pareil ! dit encore Mme Desforges, avec plus de sympathie que d'indignation.
Mais déjà Evariste-Anselme. clignant les yeux sous son parapluie cahoté, se dirigeait vers la gare.
Il allait chaque soir y chercher les journaux parisiens du matin, qui lui apportaient l'odeur du boulevard et ravivaient en lui le souvenir des jours heureux. Puis, après son mettable partie de jacquet au café du Chemin de Fer, avec le commandant Castare!. il se rendait, par le tramway, jusqu'à son ancienne villa où les Ladescas-e recevaient une société qui n'était pas mélangée.
Ces distractions ne le consolaient pas de sa ruine : il regrettait tout du passé.
Ses rencontres rapides avec les petites horlogères, déjà roublardes et bassement vénales, que poursuivait sans trêve son désir inassouvi, ne lui laissaient, à défaut de remords, que du dégoût.
D'ailleurs, jamais il ne s'était mieux porté. -me avait repris le dessus. La soixantaine n'entamait pas sa santé, inébranlée malgré tant de castilles. A quoi bon pourtant, puisque l'odieuse pauvreté l'annihilait à un âge où le seul argent fait tout le bonheur :
UN PETIT VlliUX BIEN PROPRE 363
Ce soir-là, M. Tardot, plus triste encore que de coutume, songeait à la lettre, reçue le matin même, dans laquelle M. Lecougirot lui reprochait sèchement de pratiquer, clans ce qui lui restait de capital, d'absurdes brèches.
De fait, malgré ses essais tardifs d'économie, Evariste-Anselme, chez qui l'effrénée Pimprenette avait aboli tout bon sens commercial, n'arrivait pas à joindre les deux bouts. Sa première année de retraite lui avait coûté près de huit mille francs et, enserré dans un cercle vicieux que la logique de l'agent de change lui signalait dans chacune de ses lettres, il constatait, avec moins d'étonnement que d'inquiétude, que, plus il entamait sa petite réserve, plus ses revenus diminuaient... Si M. Tardot avait lu la Peau de chagrin il eût pu y trouver matière à belles comparaisons ; mais, par bonheur, son intelligence moyenne lui épargnait les décevantes consolations de la littérature.
C'était assez que le Désir eût éveillé ses sens pour lui révéler la douceur de vivre dont il ne pouvait plus jouir. Quoiqu'il ne s'embarrassât point du triste besoin de comprendre, il sentait à présent la joie des matins et la mélancolie des crépuscules, la beauté des femmes et le mystère de leurs yeux, — autant de jolis petits motifs de souffrir davantage.
Un ciel d'octobre, bas et bleuâtre, fondait en
molle averse sur la vallée et voilait de cendre la silhouette héroïque de la citadelle.
Evariste descendait pourtant, têtu, la longue côte de Monrapon, engluant ses semelles dans la boue blanchâtre où le reflet des premiers réverbères clignotait.
Pendant qu'il ouvrait la barrière du passage à niveau, une ruée de vent, sifflante, retourna son parapluie.
— La patronne avait raison, pensa-t-il, j'aurais mieux fait de ne pas sortir, mais la soirée dans cette assommante pension, non, pouah !... C'est vrai que le jacquet de Castarel, et la familiarité de Baptistin ne valent guère mieux... Ah! si j'avais le courage d'en finir... Mais non ! ça durera très longtemps... La maman Desforges, qui se croit chiromancienne, me disait avant-hier que ma ligne de vie fait le tour du pouce et que j'en ai pour jusqu'à quatre-vingt-quinze ans ! Encore trente-quatre ans à vivre, et de quelle vie !
Il pataugea ' dans une flaque.
— Allons bon ! Voilà mes souliers qui prennent l'eau. Ah ! ma pauvre garde-robe commence à se délabrer !
Un galop éperdu retentit derrière lui ; on appelait :
— M'sieu Tardot ! M'sieu Tardot !
Il se retourna. Une grande fille blonde, dégoût-
iante de pluie, sa robe relevée jusqu'aux genoux, l'aborda, haletante :
— Vlà bien dix minutes que je vous cours après ! I
— Ah ! c'est vous, Nestine ? Est-ce que Mme Ladescasse serait malade ?
— Pas du tout. Seulement elle m'envoie vous dire comme ça que, vu la pluie, ils vont se coucher, parce qu'il ne viendra sûrement personne ce soir et que ça n'est donc pas la peine de vous déranger par un temps pareil.
M. Tardot étouffa un grognement de dépit.
— Est-elle jolie, cette Nestine, fit-il galamment. Et pas de corset !
D'une main experte il soupesa les seins lourds qui tendaient l'étoffe mouillée du corsage. La fille rit, chatouillée.
— Toujours le même, ce sacré M. Tardot !
Et elle repartit en courant ; sa robe haut troussée soulignait sa croupe opulente. M. Tardot suivit de l'œil, un instant, la fuite des mollets solides, éclairés par un réverbère dont les vitres cliquetaient au vent. Il soupira :
— Pauvre de moi ! Le moindre jupon qui passe me fait oublier tout le reste. Une belle peau, cette Nestine, et quelles jambes ! Si seulement elle avait quatre ou cinq ans de moins !
Mais sa tristesse le reprit, tandis qu'il repartait
vers la gare, son parapluie en bouclier contre l'averse.
— Avec tout ça, voilà encore une soirée fichue ! Et moi qui pensais retrouver chez les Ladescasse cette irritante gamine qu'on retient quelquefois, le soir, quand elle apporte les illustrés, cette petite Lalie si blonde, et si mal élevée ! Tout ce que j'ai vu de plus joli depuis Pimprenette ! La brave marchande de journaux qui l'emploie ne se doute pas que la mère de cette gosse ne demande qu'à la caser. Seulement, voilà ! Cette excellente ma... trône ne m'a point caché qu'il faudrait y mettre le prix. Je sais ce que parler veut dire.
M. Tardot essaya de chasser la vision, qui le hantait depuis quinze jours, de cette fillette aux grands yeux marrons, dont la peau chaude et veloutée de brune contrastait si étrangement avec le,s cheveux de ce blond rare et comme roussi, que le peuple méprise sous le nom de « queue-devache »...
— Mon pauvre Evariste. il faut en faire ton deuil, comme du reste. Tout se paie, et tu n'as plus que des besoins !
Traversant la cohue des soldats en permission, des porteurs et des hommes d'équipe, il arriva devant la gare où les omnibus attendaient, adossés au perron.
Sous le hall, la marchande de journaux, aidée
d'une vive gosseline de quinze ans, s'affairait dans l'attente des paquets.
— Ah ! Monsieur Tardot ! Si je m'attendais à vous voir d'un temps pareil !...
— Bonsoir, bonsoir, répondit Evariste-Anselme en suivant du coin de l'œil le déhanchement souple de la petite, qui se démenait autour de l'étalage avec une hâte superflue et coquette.
Elle vint à lui, sourit :
— Bonsoir, M'sieu Tardot !
— Bonsoir, gamine... J'avais peur que tu ne sois à la villa des Ladescasse.
— Ma foi non, il pleut trop. Et puis je savais bien que vous passeriez d'abord ici.
— Tu n'as pas froid, avec tes jambes nues ? demanda-t-il, sans répondre à l'invite trop directe.
Elle minauda, balançant ses jupes avec une grâce sournoise de fausse mineure...
— N'est-ce pas, M'sieu Tardot, que c'est ridicule à son âge ! s'écria honnêtement la naïve marchande de journaux. Si elle était ma fille, je lui ferais bien cacher ça... mais sa mère lui passe tout!
Des timbres grelottèrent, signalant le rapide.
Le train de Paris!... En quelques secondes,
M. Tardot revécut encore son bonheur passé. La
rue Washington, l'Impéria, les débuts de Pimprenette...
Pauvre Pimpin ! Après treize mois, elle trouvait encore le temps de lui écrire des lettres cordiales et gentilles où elle s'évertuait à lui raconter des potins de coulisses. Mais Evariste-Anselme avait perdu le contact. Comme c'était loin, tout cela ! Et jamais plus, jamais !
Un roulement sourd approchait.
— Lalie, file vite sur le quai, pour compter les paquets ! cria la marchande de journaux. Et qu'il n'en manque pas, comme hier !
— Je vais voir si elle n'en oublie pas, dit Evariste-Anselme avec une bonhomie rassurante.
Le rapide entrait en gare et glissait, ralenti, le long du quai.
— Fais bien attention à tes paquets, Lalie ! recommanda M. Tardot en tapotant d'une main paternelle la croupe encore menue, mais ronde et dure.
Le train stoppa.
— Allons, vieux petit bonhomme n'est pas mort, grasseya une voix connue. Ça va toujours, impénitent satyre ?
Et devant Evariste-Anselme, béant de stupéfaction. Maugis sauta du wagon en disant de son air le plus naturel :
— C'est gentil d'être venu m'attendre.
— Maugis ! Vous ici ? Mais je n'ai reçu aucune lettre !
— C'est que je ne vous avais pas écrit. Mais, justement, ca n'en est que plus gentil de vôtrepart.
— Mon cher ami, fit M. Tardot, vraiment ému. . . En voilà une chance, par exemple !
— Dites donc, Tata, mais elle est ravissante, votre petite amie... un peu jeunette, par exemple ! Ah ! çà, vers quels saules a-t-elle fui, cette précocité ?
— Chut ! ne parlez pas si haut, Maugis, je vous en prie ! C'est une enfant qui est encore sage, trop jeune pour... Elle aide la marchande de journaux.
— Le journalisme mène à tout !... Pour ce qui est. de l'âge de cette pucelette, je ne vous citerai point le nom des reines qui se sont mariées entre dix et quatorze ans, parce qu'il faut que je m'occupe de mes bagages, mais ne vous flattez pas de m'avoir scandalisé !
Et, coupant court aux protestations effarées de son vieil ami, il se mit à invectiver sans conviction deux ou trois porteurs ; après quoi :
— J'espère que votre soirée est libre ? aemanda-t-il joyeusement.
■ — Rien ne saurait m'empêcher de ia passer
avec vous. Je suis bien trop heureux de vous revoir. Je vais vous accompagner à votre hôtel...
— Parfaitement. Et vous fumerez votre pipe pendant que je m'installerai, car j'ai des masses de choses à vous raconter ; vous allez prendre l'omnibus avec moi et, durant tout ce trajet, nous resterons muets comme le député de cette circonscription, parce que je ne puis ni causer ni écouter quand je suis secoué ; mais, une fois à l'hôtel des Bains-Salins, nous bavarderons jusqu'à la venue de l'aurore, rhododactylon, comme vous dites.
Une demi-heure plus tard, tandis que Maugis luttait contre des serrures et des courroies, et étalait son nécessaire de toilette, M. Tardot, enfoncé dans un vaste fauteuil de cuir, s'efforçait à garder l'immobilité du stylite pour ne point gêner les mouvements de son hôte. Il regardait la nuit par la fenêtre ouverte... La pluie venait de cesser ; le vent, plus doux, chassait des nuages légers dans un ciel lavé, clignotant d'étoiles. Le jardin s'égoultait, évaporant une amère senteur d'œillet d'Inde et de chrysanthème...
— ■ Et dire, soupira-t-il, que j'ai vécu si longtemps ici sans voir la beauté de tout cela !
— Ah ! ça mais, dites donc, Tata, fit Maugis en remuant des brocs, je vous trouve une âme idyllique fichtrement imprévue ! Voilà que vous
communiez avec la Nature à présent ? Moi, je la connais trop pour n'en pas avoir peur ; mais enfin, si elle vous rend heureux...
— Heureux ? Ah ! mon pauvre ami, depuis que je vous ai quitté, j'ai mené ici la plus triste existence...
— Oui, je vois ça : souvenirs et regrets !
— La pauvreté après la richesse, l'oisiveté imposée par l'âge. Vous, au moins, vous avez votre littérature !
— Oui, parlons-en ! rugit Maugis dans sa cuvette. Une jolie invention pour rire et s'amuser en société ! Oh ! les misères d'une vie gagnée à la pointe de la plume, disait Lamb à Barton (vous ne connaissez pas ? ça ne fait rien). Ce métier-là, mon vieux, voyez-vous, j'aimerais mieux la prostitution, si j'en avais l'âge et le sexe.
— Mais vous gagnez des mille et des cents !
— Possible, mais comme je dépense des deux mille et des deux cents, je n'ai aucune incertitude sur l'avenir.
— Ah ?
— Aucune ; ça finira par un fait divers : « En nettoyant son revolver qu'il ne savait pas chargé, notre spirituel confrère, M. Henry Maugis, s'est logé une balle dans la tempe. »
— Quelle folie ! Comme si tous ceux que vous avez obligés...
— Pensez-vous que j'irais tendre la main a des gens qui ne. méritent que le pied ? Ceux que j'ai obligés, mon vieux Tata, ils me calomnient sous des pseudonymes prudents. Une fois claqué, ils me jetteront la dernière pelletée d'injures... signées celles-là ! Tas de poux ! J'aime encore mieux la goujaterie ingénue du cuistre qui, sur commande, rédige ses attaques en un idiome inconnu des lycées, voire des écoles primaires, car ce n'est pas à l'école qu'on apprend le vergniol. Tout cela, d'ailleurs, n'a pas plus d'importance que les faux Memling de la « National Gallery » et ne tend qu'à vous prouver que vous n'avez inventé ni la dèche, ni la débine, ni la purée, ni la mouise, et qu'en outre il existe, de par le monde, quelques autres raisons de s'embêter que vous ne connaîtrez jamais... Au fond, voyez-vous, tout au fond (et c'est bien le mot !) le plus heureux de nous tous, c'est encore Renaud, le mari de mon amie Claudine, de cette énigmatique et charmante créature dont la bouche aux coins abaissés esquissait souvent, quand je lui parlais, l'équivoque petite moue de la Kora d'Euthydicos...
« Kora, Kora, captivating Kora ! » fredonnat-il, inconscient...
— C'est curieux, songea M. Tardot, mal n l'aise. Par moments, on dirait qu'il déménage... Hé, Maugis ! Maugis, cria-t-il, comme pour ré-
veiller un dormeur encauchemardé, à quoi pensezvous ? Vous me parlez du bonheur de ce M. Renaud... Vous oubliez donc que Mme Claudine est veuve ?
— Mourir à temps, c'est le bonheur.
— Moi, je préfère encore vieillir, déclara Evariste-Anselme, qui n'aimait point qu'on le forçât de penser à ses fins dernières.
— Ça, vous vous y entendez ! acquiesça l'auteur gai en se tamponnant le visage avec une serviette-éponge. Et je reconnais que vous aviez bigrement bien commencé. Votre été de la Saint- Martin rappelait l'incendie du Printemps. Ah ! elle promettait, votre vieillesse !
(Maugis errait à travers la chambre.)
— Dieu seul, continua-t-il, sait peut-être où mon cochon de larbin a fourré mes pyjamas... Tiens ! les voilà sur le dessus de la malle.
Bientôt revêtu d'un complet bleu ardoise à rayures blanches qui soulignait encore son ventre de bouvreuil, il vint s'asseoir en face de M. Tardot. L'électricité dure et triste vieillissait leurs deux visages, apitoyés chacun de refléter l'autre...
— Alors, fit-il en allumant une courte pipe anglaise, bourrée d'Arcadian mixture, alors, ça ne va plus du tout ?
M. Tardot n'attendait que cette invite pour res-
sasser avec une amertume tatillonne toutes les tristesses, toutes les mesquineries de son existence étriquée.
— Ainsi, vous ne souffrez que de manquer d'argent ? Croyez-moi, pénurie vaut mieux qu'albuminerie.
— Je n'en sais, ma foi, rien !
Maugis, qui sifflotait une phrase passionnée du Faust berliozien : « Je connais à présent... » s'interrompit pour dire :
— Vous me paraissez évaluer à quelques centimes près ce que le bon Ollé-Laprune appelait « Le Prix de la vie ».
— Aussi, je sais que c'est trop cher pour moi.
— Et vous êtes bien convaincu, Tata désenchanté, que si l'argent ne fait pas le bonheur (à ce que prétendent les millionnaires), il procure du moins le plaisir qui console de tous les bonheurs du monde. De sorte que si, par hasard, il vous tombait sur le torse un gros héritage, vous quitteriez sans regret votre little wooden hut, do, si, do, si, do, votre petite cabane en bois, pour vivre une vie qui vaudrait le plaisir d être vécue ?
— Je préférerais parler d'autre chose... Donnez-moi plutôt des nouvelles de Paris.
— A vos ordres. Prêtez-moi l'une et l'autre de vos oreilles attentives: vous y êtes? Je commence : Morton maigrit, Ellen Baxon et la jolie
Harlay grossissent (ce rossard de Théophraste Renaudeur opine que c'est un loustic qui les a piquées) — Mme du Gast, chargée officiellement, oui, d'étudier au Maroc la culture de la carotte, n'entend pas faire un voyage inutile : en vraie prévoyante de l'Avenir, elle a pris pour devise la vieille formule romantique : Le beau c'est le legs. — Mon pauvre Robert ParvUle vient de pardonner à la petite Suzanne de Lizery ; c'est leur onzième replâtrage ! Le compétent Mortier (nom oblige) assure qu'ils « gâchent » leur vie. — Vous n'avez jamais vu Léonce Quasimodo de Joncières ? Non ? Tant mieux pour vous. Savez-vous comment on l'a surnommé, ce mal bâti qui peint comme un rimailleur et versifie comme un barbouilleur ? Je vais vous le dire tout bas...
— Oh ! oh ! Le mot est tout de même un peu raide !
— N'est pas raide qui veut, mon cher Tardot. A propos, le sculpteur andalou, amant d'Irène Chaulieu, que cette « belle Otarie » se croyait si sûre d'épouser, eh bien, anémique, maigri de dix kilos, il s'est défilé faute de pouvoir...
— Ecoutez, mon cher Maugis, tout cela est intéressant, mais dites-moi, bien vrai, vous n'avez rien d'autre à m'apprendre ?
— Hé si, parbleu ! Aux nouvelles que j'apporte, mironton, mirontaine, vos beaux yeux vont briller,
mais je ne sais pas comment vous renseigner tout d'un coup, je lantiponne, je tourne...
— Pimprenette entrerait-elle au Théâtre-Français ?
— Pimprenette joue ce soir, pour la 402e fois, la Gamine et rien ne permet de prévoir la fin de ce succès. Elle trompe, depuis un mois, son Mihaïl avec mon ami Maurice Lauban et ce bonheur à tro, s est solidement établi sur l'affection réciproque de Maurice et du prince. Bien entendu, c'est moi qui les ai présentés l'un à l'autre, et réciproquement, si j'ose m'exprimer ainsi.
— Alors, je ne vois pas... à moins que... voyons !... Est-ce que par hasard l'ex-directeur de l'Impéria aurait fait fortune ? Me reviendrait-il quelques dividendes ?
— Nathanaël se débat contre un consortium de créanciers et sa faillite lui permettra sans doute de fonder un autre music-hall... Mais enfin, vous brûlez, posez-moi encore quelques questions, des questions d'argent, par exemple !
— Je ne sais pas, moi.
— Vous ne vous rappelez pas m'avoir confié l'année dernière, des billets de la Loterie Royale Hongroise ?
— Si fait, vous les avez jetés devant moi dans un tiroir.
— Eh bien, supposez que l'un de ces billets soit sorti...
M. Tardot se leva, le visage empourpré d'une poussée de sang :
— Mon cher Maugis, je vous sais d'un naturel blagueur, mais vous ne pousseriez pas, je l'espère, le goût de la mystification jusqu'à vous jouer d'un pauvre vieillard !
— Encore moins d'un vieillard pauvre, soyez tranquille. Non, non, je ne vous promène pas ; un de vos cinq billets a gagné un lot...
— De combien ?
— ... Un lot assez important pour que je fasse appel à tout votre sang-froid !
Sur quoi, à la stupéfaction admirative de Maugis qui s'attendait à le voir tomber à la renverse. M. Tardot debout, les mains crispées sur le dossier de son fauteuil, se transfigura, cambré, une lueur de jeunesse dans les yeux :
— Ah ! çà, fit-il haletant, est-ce que par hasard, j'aurais gagné le gros lot?
— Le gros lot ? non, malheureusement. Gomme vous y allez! Mais enfin, vous avez gagné... 490,000 francs. Je vous les apporte.
Sans répondre, Evariste-Anselme arracha son faux-col d'un geste brusque.
— Vlan! ça y est !... Voilà ce que je craignais ! Maugis courut à la table de toilette, saisit son
éponge à tub et revint en coiffer le candidat à l'apoplexie.
Mais déjà M. Tardot reprenait ses sens. Tout ruisselant, il se jeta dans les bras du bon messager :
— Ah ! mon ami, mon cher ami, comme je suis heureux que ce soit vous qui m'apportiez une pareille nouvelle !
— Evidemment, il m'appartenait de vous fournir l'immoralité de notre petite histoire.
— Et cette somme, vous l'avez là ?
— A moins que, par distraction, je ne l'aie donnée comme pourboire, au cocher qui nous a amenés de la gare ! Non ! ne retombez pas en syncope, hé. moitié de millionnaire ! Les voilà, vos fafiots.
De son sac de voyage, Maugis sortit une liasse que M. Tardot feuilleta d'un pouce commercial, avec une amoureuse lenteur.
— C'est pourtant vrai ! Je me demande si je rêve. Le double, presque le double de ce que j'avais perdu !... Et quand je pense que je dois cela à ce pauvre Lydio... En bonne conscience, je devrais lui en envoyer la moitié.
— Il vous supplie de n'en rien faire ! Il gagne à présent cinq cents francs par jour.
— A quel métier, grand Dieu ?
— Il vient de créer un genre nouveau ; il s'est mis dans la chanson humanitaire ; le directeur de
Lntéciana le couvre d'or et, chaque soir, espérant des lendemains pacifistes, il prêche le désar- • mement de l'Europe ou tout au moins de la France, le meurtre des généraux, le sabotage universel, la Fraternité, quoi !
— Non?
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Et le plus crevant, c'est qu'il y croit! Mais il gagne bien assez d'argent et ne m'a pas caché que si, par malheur, on lui en donnait davantage, il voudrait diriger un music-hall ou se fourrer dans la politique. Evitez-lui ces deux extrémités, gardez votre braise.
— J'ai beau me raisonner, Maugis, je ne puis m'imaginer que l'un de ces petits morceaux de papier intraduisibles...
— Intraduisibles! Vous n'avez donc jamais regardé le verso?
— Ma foi, non !
— Tenez, j'ai là vos quatre autres billets. Ecoutez un peu... J'admets que vous ne compreniez pas cette cryptographie magyare : Az erre esô nyeremény a jàtékterv szerint etc. Mais la prévoyante Administration de la Loterie privilégiée (saluez, Evariste) a pris soin de consigner au dos de ses billets une traduction à l'usage des ignorants qui n'entendent point le hongrois. Vous m'écoutez ?
— Certainement.
— Tenez-vous bien : Odpadajuci dobitah izplatiii ce se po ornovi uz povratak ove srécke... C'est clair !
— Cher fumiste, cher ami, blaguez tant que. vous voudrez... 490,000 francs ! je gagne quatre cent qua...
— Au fait, à quoi allez-vous employer cette royale galette, vieux satyre ?
— Ah ! s'écria le gagnant, soulevé par cet enthousiasme qui nous valut les Croisades, je vais recommencer une existence nouvelle ! Je vais vivre ! Je vais...
— Vous, allez vous acheter une inconduite ?
— Maugis, je n'ai pas de temps à perdre... Vous avez entrevu à la gare cette délicieuse blondinette aux yeux marrons, Lalie... Nous rentrerons ensemble à Paris, n'est-ce pas ?