CHAPITRE X
Le dernier souper
S'étant assuré du concours de Maugis, M. Tardot s'avisa qu'il était peut-être opportun d'inviter Pimprenette et le prince Mihaïl ; de son pas resté léger, il s'en fut rue Washington.
Quoi qu'il en eût, une petite émotion lui serrait le cœur, tandis qu'il prenait soin de refermer la porte de l'ascenseur « avant d'avoir touché les boutons de la mise en marche ».
La concierge venait de lui rappeler, avec un sourire approprié, que « c'était toujours au troisième », et Evariste-Anselme s'inquiétait un peu de revoir cet appartement, dont chaque meuble allait lui rappeler des souvenirs précis et diversement agréables.
Hortense lui ouvrit la porte et ne manqua point de s'extasier sur la bonne mine de « Monsieur ».
— Madame n'est pas encore rentrée. Elle ré-
pète jusqu'à six heures... Mais Monsieur le prince est là. qui sera si content de revoir Monsieur ! On ne parle que de Monsieur, tous les jours. Ils disaient encore à déjeuner que ça n'est pas gentil d'oublier ses amis comme ça !... Je vais faire entrer Monsieur, au salon. Ah ! dam, tout est un peu en l'air rapport à ce maudit déménagement. Monsieur ne se reconnaîtra pas pour sûr ! <( Tant mieux », songea Evariste-Anselme qui, eu effet, ne retrouva rien du passé dans ces fauteuils recouverts de housses et ces tapis roulés empestant la naphtaline.
— Il n'y a même plus où s'asseoir. C'est qu'aussi ça a marché si vite ! Aussitôt rentrés, Monsieur le prince a acheté le petit hôtel de la rue Spontini, un vrai bijou ! Pimpin... je veux dire Madame... a gardé le mobilier du salon pour le petit salon de là-bas. Mais si Monsieur voyait la chambre à coucher !
— Qu'est-ce que c'est, Hortense ? demanda Mihaïl en entrouvrant la porte de la salle à manger.
Dès qu'il eût reconnu le visiteur, il s'avança, les mains tendues :
— Ce bon M. Tardot ! En vérité, j'ai presque envie déjà de vous dire, comme dans la Belle au Bois dormant : « Vous vous êtes bien fait atten-
cire. » Nous finissions par nous demander, Pimpin et moi, si vous n'aviez pas quitté Paris ?
Un peu démonté par la cordialité de cet accueil, Evariste-Anselme balbutia :
— Je n'y suis plus que pour quelques jours, Monseigneur.
— « Monseigneur ! » Avez-vous fini ! riposta en riant le prince Mihaïl, dont le caressant parler slave grasseyait par instants à la parisienne, sous l'influence de Pimprenette.
— Mais...
— Au lieu de « Monseigneur », appelez-moi « Successeur » !
— C'est aussi long, répondit M. Tardot sans malice.
— Dites-moi, vous ne devez plus vous reconnaître chez vous ! Et cette empotée d'Hortense qui vous fait faire antichambre dans ce salon qui ressemble à une partie de camping ! Venez donc dans la chambre de Pimpin, c'est le seul endroit habitable.
Saisissant le bras d'Evariste-Anselme, agréablement confus, il l'introduisit dans la place.
— Vous voyez, il n'y a rien de changé !
— Que moi ! répliqua M. Tardot, avec un sourire héroïque.
— Ah ! je le regrette assez !
— Hein ?
— Eh ! oui ! Si vous aviez voulu accepter la combinaison... je veux dire l'arrangement que je vous proposais, nous eussions réalisé un bonheur à trois de tout repos, tandis qu'à présent, Pimprenette me trompe avec un cabotin !
— Il ne faut pas lui en vouloir, c'est le métier qui veut ça.
— Lui en vouloir ? Dieu m'en garde ! Cette petite mâtine sait si bien se faire pardonner...
— A qui le dites-vous ! répondit Evariste-Anselme d'une voix toute pleine de nostalgie.
(Et la même vision les hanta tous les deux.)
— Et vous l'aimez toujours ? osa interroger M. Tardot.
— Pas le moins du monde... Mais c'est bien pis : elle m'amuse et je ne puis me passer d'elle. Je ne trouve qu'en elle je ne sais quel attrait, qui toujours me séduit et jamais ne me lasse, comme a dit votre plus grand poète...
— Victor Hugo, acheva résolument Evariste- Anselme, pour qui cet aède voyant représentait toute la poésie française.
— Ah ! reprit le successeur, sans insister, quand vous nous avez lâchés à l'anglaise (c'est le cas de le dire), j'étais vraiment furieux contre cette petite folle... D'autant plus qu'elle ne m'a pas caché pourquoi. Non, vraiment, je l'aurais battue !
— Elle se serait laissée faire, affirma M. Tardot avec l'autorité de l'expérience.
(Les yeux du Slave jetèrent un petit éclair.)
— Je le crois. Mais je me connais trop, je me défie de moi-même et de mes colères. Et puis, cette histoire de double flagrant délit m'avait tant amusé ! Quel second acte pour les Folies Problématiques ! A propos, et notre rival Maugis ? Je ne l'ai revu que deux fois depuis notre retour.
— Je le quitte à l'instant, répondit M. Tardot, ramené au but de sa visite, et justement je venais vous demander si vous voudriez me faire l'honneur de souper avec lui et moi, le soir de cette première...
— Mais comment donc ! Avec le plus grand plaisir. Je ne pense pas que Pimprenette ait pris jusqu'ici d'autres engagements.
— D'ailleurs, j'entends son pas...
La porte s'ouvrit ; une Pimpin joyeuse et ébouriffée entra en coup de vent et se jeta au cou d'Evariste-Anselme :
— Bonjour, mon vieux satyre ! Hortense vient de me dire que tu étais dans nos murs. Vrai, c'est pas trop tôt de te revoir ! Gomme ça, sous prétexte que tu m'as trompée salement, tu ne voulais plus revenir chez nous ? Mihaïl ne t'a rien fait, lui, que je sache... Bonsoir ! le prince ! Une bise à la clame !
Et se laissant tomber assise sur le bord du lit :
— Ah ! mes enfants ! Quelle journée ! On a fait un raccord au deux, je suis esquintée...
Evariste-Anselme contemplait, mélancolique, cette compliquée' petite bête fourrée de zibeline, empanachée de marabout, les cheveux jusqu'aux yeux, les yeux jusqu'aux tempes, les pieds pris dans sa jupe trop longue, les bras libres hors des saugrenues manches courtes, et qui portait si gracieusement renversé sur la nuque l'infâme chapeau-cuvette... Les joues de Pimprenette gardaient leur velours enfantin, ses yeux leur bleu fieuri et changeant, et la lumière dansait en paillettes sur la nacre intacte de ses petites dents... Il se ressaisit et demanda, infiniment correct :
— Etes-vous toujours contente de votre rôle, chère amie ?
— De quoi ? On ne me tutoie plus, à présent ? Si c'est pour Mihaïl, tu sais, mon vieux Tata, il y a déjà quelques jours qu'il commence à se faire une idée que nous aurions bien pu coucher ensemble.
— Voyons, Pimpin !
— Ah ! zut ! je ne vais tout de même pas me fiche la migraine pour ménager des susceptibilités idiotes. Mais je ne sais pas pourquoi je garde ma fourrure : on étouffe ici !
En deux tours de mains, M1!e de Folligny lança sur le lit sa longue jaquette de zibeline, son chapeau, sa voilette, son réticule, ses gants — puis, s'approchant du feu et relevant sa jupe jusqu'aux genoux, elle tendit sa bottine à la flamme.
— J'ai les pieds gelés... Et dire, mon vieux Tata, que j'aurai les mollets nus pendant tout le premier acte ! Au deux, je ne montre plus que mes épaules ; au trois, je suis en maillot de bain... Tu verras !
— Et... ça va?
— Tu parles si ça va ! Ça colle de partout !
— Je voulais parler de la pièce.
— Ah ! la pièce?... Ça, mon vieux, je ne sais plus. Pierre Veber m'assure que je suis tout à fait entrée dans la peau du rôle, mais je ne sais jamais s'il se paye ma tête quand il me fait des compliments... D'ailleurs, je crois qu'il y a des choses qui ne sont pas dans ma nature... Et puis, j'ai peur du trac. Tu comprends, je joue une grosse partie. Mince ! ça sent le vernis ; j'ai encore brûlé ma bottine !
Et, se baissant, elle fit sauter tous les boutons d'un coup sec, disant :
— Mihaïl, voulez-vous sonner Hortense pour qu'elle me donne des pantoufles ?... Tu vois, Tata, on se dit « vous » tous deux. Ça l'excite !
— À quoi bon sonner Hortense ? objecta, le prince. Est-ce que je ne suis pas là ?
Rapide, il courut chercher les pantoufles bordées de cygne et chaussa, agenouillé, les petits pieds vivants comme des mains, qui fermaient leurs orteils agacés sous les mailles de soie.
— Ce n'est pas toi qui en aurais fait autant, vieux satyre ! Pour toi, je ne commençais qu'aux mollets ! Mais, dis donc, tu viendras me voir samedi, je vais t'envoyer une loge ; seulement, tu ne pourras pas amener Delurelte, puisqu'elle joue le même soir à Luteciana...
Cette attaque directe laissa Evariste-Anselme si visiblement penaud que Pimpin et le prince éclatèrent de rire.
— Hein ? ça t'épate que je le sache déjà ! reprit-elle, triomphante. Mais c'est Délurette ellemême qui s'est fait un plaisir de me le raconter. Elle est venue hier au théâtre et elle n'a eu rien de plus chaud que de jouer la remplaçante... Je lui ai prédit que tu ne la garderais pas huit jours.
— C'est d'autant plus vrai que je quitte Paris dans une semaine.
— Pour longtemps?
— Pour toujours.
— Mon pauvre vieux Tata ! Alors, tu n'as plus... enfin, ça ne biche plus du tout?
Evariste-Anselme éprouva quelque pudeur à
laisser voir sa misère et, s'efforçant de sourire :
— La vie de Paris coûte un peu cher. Je préfère rentrer à Besançon où je pourrai mener une existence plus tranquille. Je compte me réinstaller gentiment là-bas et, vous savez, quand il y en a pour un, il y en a pour trois !
— C'est ça, Tata, on ira te rendre visite. Et ce que les gourdes de ton patelin seront épatées de nous revoir ensemble... Tout de même, ça me fait quelque chose de penser que tu t'en vas !
— Je ne veux pas m'en aller du moins sur une impression de tristesse. Et justement j'étais venu vous demander si vous pourriez souper avec moi, la veille de mon départ.
— Chouette ! Quel jour pars-tu ?
— Dimanche soir ; il n'y a jamais personne dans les grands trains de nuit, le dimanche, parce que tout le monde se dit qu'ils seront bondés. Notre souper serait donc pour samedi, le soir de votre première. Le prince Mihaïl m'a fait espérer que vous seriez libre...
— Dis donc, Tata, est-ce que ça te serait égal d'inviter un bon copain qui joue dans ma pièce ?
— Hum ! Le Grand Cordon, peut-être ?
En voyant le prince Mihaïl et M. Tardot échanger des sourires complices, la pauvre Pimprenette rougit jusqu'aux cheveux et gonfla une bouche boudeuse :
— Si vous croyez que c'est chic, de vous mettre à deux pour vous payer ma tête ! Eh ! ben, oui ! C'est Cordon que je voulais dire ! Et puis après ?... C'est tannant, aussi, à la fin, on ne peut pas avoir un copain sans que les gens s'imaginent tout de suite qu'on fait des tas de choses...
— Quand une seule suffit, acheva Mihaïl, justifiant de son mieux le surnom que lui avait décerné Maugis : « le prince-sans-rire ».
Déjà Pimprenette se ramassait comme le kanguroo prêt à boxer.
— Mais bien sûr que vous pourrez amener Cordon, ma chère amie, se hâta de dire Evariste-Ànselme, désireux de couper court... A une condition seulement, c'est que vous me permettrez d'inviter notre ami Lydio, et aussi Maugis.
— Voyons, récapitulons : Tata, Mihaïl, Maugis, Lydio, Cordon... Je serai toute seule contre cinq hommes !
Cette perspective ne parut point l'effrayer. Elle réfléchit un instant, éclata de rire et conclut :
— C'est vrai que je les connais tous !
— Alors, à samedi. J'irai vous porter dans votre loge mes compliments.
— ... ou tes condoléances !
— Voulez-vous bien vous taire, vilaine ! Et nous souperons, si vous voulez bien, au Café
de Paris, comme après la première de l'Imperia, vous vous en souvenez, prince ?
Mihaïl sourit et, tendant la main à M. Tardot :
— C'est ce que nous appellerons boucler la boucle... Mais voici qu'il est sept heures, j'espère bien, cher ami, que vous restez à dîner avec nous ?
— Excusez-moi, mais, vraiment, ces derniers soirs de Paris sont si occupés... Je dîne ce soir chez mon agent de change, pour prendre des dispositions nécessaires.
C'était faux, du reste. Mais le prince eut le bon goût de ne pas insister.
M11" de Folligny reconduisit Evariste-Anselme :
— Et moi qui oubliais de te remercier de ta jolie broche, vieux Tata ! Tu vois, je l'ai là.
Et plus bas, les yeux soudain foncés :
— Alors ? On n'a donc pas tout à fait oublié son petit Pimpin ?
Le pauvre cœur d'Evariste battit plus vite et les coins de sa bouche se contractèrent.
— Je vous en prie, chère amie, balbutia-t-il, ne me demandez plus jamais cela !
— Enfin, que veux-tu, mon pauvre vieux, on ne s'est pas embêté, tout de môme...
— Vous aurez été toute la joie de ma vie, dit M. Tardot en ouvrant la porte. Et il tendit la main à Pimprenette... Mais elle le poussa sur le palier, et, lui offrant ses lèvres fraîches, elle murmura :
— C'est dommage que tu t'en ailles.
Elle était toute contre lui, dans la demi-nuit du palier, où il ne distinguait plus que le point brillant et bougeur de ses yeux... Elle s'appuyait à lui des deux mains, avec ce mouvement irrésistible de jeune bête qui implore, debout sur les deux pattes de derrière...
— Je n'ai pas les moyens de faire autrement, mon pauvre petit chou. Mais je penserai bien souvent à toi là-bas... Trop souvent !
— Et moi, je te regretterai rudement, mon pauvre vieux ; mon Dieu, que c'est embêtant que tu n'aies plus de galette et que tu gardes des idées de l'autre monde ! Tiens, sauve-toi, parce que je dirais des bêtises : mais, tu sais, avec toi je m'amusais autrement...
M. Tardot n'en put entendre davantage ; il disparut dans l'escalier en faisant entendre un petit reniflement si comiquement douloureux que Pimprenette en rit... aux larmes.
Il dîna lugubrement avec Lydio qui, de plus en plus aigri par l'impossibilité de trouver un engagement, morigéna de verte façon « son vieil ami » assez faible pour s'être laissé imposer la présence de Cordon à son souper d'adieux.
— Du reste, mon cher Tardot, il sera lamentable, ce souper : la Gamine s'annonce beaucoup moins bien. Il paraît que Veber a eu la faiblesse
de laisser tripatouiller le deux, et cet imbécile de Cordon mettra la dernière main à la dégringolade. Retenez bien ce que je vous dis : ça sera un four crématoire. Tout ce que je demande, c'est que notre pauvre Pimpin tire son épingle du jeu.
Ce n'était pas le dépit seul qui faisait parler Lydio. Depuis trois jours, la Gamine avait une mauvaise presse. Les intimes et les spécialistes admis aux dernières répétitions n'auguraient rien de bon ; les clichés inévitables circulaient : « Une belle revanche à prendre... l'erreur d'un homme d'esprit », etc.
Après la répétition des couturières, il fut acquis que la Gamine ne tiendrait pas l'affiche une semaine.
Or, le soir de la générale, la pièce alla aux étoiles, si bien que Pawlowski pria Jean Richepin et Pierre Souvestre de consacrer à ce triomphe toute la une de Comœdia.
M. Tardot dut renoncer à fendre la foule des complimenteurs pour parvenir jusqu'à la loge de Mlle de Folligny qu'un public « d'élite » avait rappelée six fois, après sa grande scène du deux avec Cordon.
Les connaisseurs, une fois de plus déroutés, opinèrent que ça ne pouvait pas durer et que le public de première ne marcherait pas. Mais, le lendemain, le succès prit un de ces
o4s UN PETIT VIEUX BIEN PROPRE
galops d'essai après quoi un directeur peut être assuré de trois cents représentations, Pimprenette ayant conquis toute la salle dès les premières répliques.
Elle sut mettre dans son rôle scabreux de Gamine sensuelle une telle crânerie, un si habile dosage de timidité et d'effronterie, qu'Evariste- Anselme lui-même finit par oublier Pimpin pour ne plus voir que la jeune comédienne, vraie, vivante et spontanée.
— Où diable a-t-elle appris cela ? se demandait-il.
Et il n'en revenait pas que cette « artiste » eût été sa maîtresse.
A mesure que grandissaient autour de lui ces acclamations, il lui semblait que sa petite amie s'éloignait, qu'elle n'était plus la même.
Le brave Lydio, assis près de lui, débordait de joie ; les moindres intonations de Pimpin lui arrachaient des gloussements admiratifs :
— Ah ! la mâtine !... Mais c'est que c'est ça, en plein !... Quelle nature et quel abatage !... Non jamais je n'aurais cru... Une ingénue rosse : elle est en train de créer un genre. Et comme ça, sans se la fouler !
— Allons, pensait Evariste-Anselme, mon pauvre souper ne sera pas trop ennuyeux.
En entrant au Café de Paris, encore ahurie de
son triomphe, Pimprenette ouvrait de grands yeux surpris, tandis qu'elle laissait aux mains respectueuses du maître d'hôtel sa pelisse de zibeline, un cadeau de Mihaïl si splendide que les petites camarades avaient dû renoncer à le bêcher.
Jaillie de la sombre fourrure qui la cachait jusqu'aux pieds, la divette éblouissait, toute blanche dans une de ces robes-chemises (la gaine-Pimpin) qu'elle venait de mettre à la mode « Cent sous de mousseline de soie », disait-elle volontiers, « ça me suffit... avec trois cents louis de dentelles autour ». Sa jolie tête, sous le chapeau baquet, gardait, malgré l'obligatoire demimaquillage, son charme enfantin et frais, à cause des yeux si grands ouverts, d'un bleu transparent, de la lèvre courte et étonnée, et aussi à cause des beaux cheveux de seigle doré, coiffés maintenant » à la Gamine », sans ondulations, balayés un peu haut sur le front en coup de vent et relevés aussi au-dessus de la petite oreille, effrontément rose.
— Comment, Tata, tu as pris un cabinet particulier ?
— Sacrée petite cabotine, grommela Maugis, que son arthritisme prédisposait, ce soir-là, à la plus franche amertume, elle aurait préféré souper coram populo!... Ça t'embête déjà de rester entre nous ; tu aurais voulu être reconnue d'inutilité publique, récolter des ovations comme la Sucher, à
Bayreuth, tombant avec une spontanéité bien réglée, après chaque représentation de Tristan, dans les bras des claqueurs qu'elle poste au Restaurant du théâtre. Il te faut le murmure élevé sur tes pas : « C'est la merveilleuse Folligny, vous savez bien ? » Tiens, lâche-nous le coude !
— Quelle rosse ! Avec ça que tu boudes sur la réclame, toi!
— Ne parlons pas littérature, supplia-t-il en dépliant sa serviette.
Et il interviewa le sommelier sur les eaux minérales.
— Amusez-vous les uns les autres, ajouta-t-il. bougon, et faites comme si je n'étais pas là. Depuis trois jours, je ne suis plus qu'une inintelligence desservie par des organes. Toi, tu restes solide, au moins, la môme !
— Pas si solide que ça ! J'ai serré tant de cuillers que je ne suis plus fichue d'en tenir une proprement... Chouette, il y a de la bisque !
— C'est bien ma veine, ronchonna Maugis. Et comme l'amphitryon s'excusait, navré :
— Mais je l'adore, Tata, et voilà le chiendent ! Je ne vais certainement pas avoir le courage de m'abstenir, ci : deux jours de pyrosis, xylostome et autres chantiers dans la gueule.
— Tu ne dis rien, Cordon ? fit Pimprenette qui
regardait avec une naïve complaisance ce camarade aimé.
— Dam ! après toi, ma petite, il ne reste plus rien à dire. Tu nous as tous mis dans ta poche !
— C'est gentil, ça !
— Seulement, tu aurais bien pu ne pas me donner ma sortie si vite à la 3e du 2...
— Tiens le numéro de ma compagnie ! s'exclama le critique, avec une véracité d'arracheur de dents.
Cordon qui se méfiait, demanda, sarcastique :
— Vous venez de faire vos vingt-huit jours, monsieur Maugis ?
— Ah ! mon pauvre Cordon, il y a belle lurette que, d'abord sorti de ma réserve habituelle pour entrer dans la territoriale, j'ai dû également lâcher celle-ci afin de pantoufler définitivement... comme vous.
Il y eut un petit froid, que Lydio sut dissiper en couvrant le Sauterne 93 de louanges méritées.
— Ce n'est pas, croyez-le, cher ami, parce que ce Cordon nous trompe, murmurait cependant le prince à l'oreille de M. Tardot, mais je le trouve insupportable. Et vous ne le connaissez pas encore ! Il fera naître tout à l'heure, je vous en avertis, l'occasion de placer une anecdote... Je la sens dans l'air... Oh ! nous n'y couperons pas !
A ce moment précis, Cordon, un de ces êtres
redoutables à qui tout en rappelle « une bien bonne » interpella Lydio qu'il affectait de traiter avec une cordialité protectrice :
— Dis donc, tu sais la dernière du ménage Loriot ?
— Ça dépend, fit Lydio, prudent.
— Là, qu'est-ce que je disais ! soupira Mihaïl.
— En tous cas, si tu la connais, ces messieurs ne l'ont sûrement pas encore entendue.
Et se tournant vers les autres convives, Cordon narra, avec beaucoup de gestes :
— Il faut vous dire que Loriot vit des passes de sa femme. L'autre soir, il sifflotait sur le trottoir en attendant Raphaëlle à la sortie de son théâtre ; Georges Feydeau le rencontre...
— ... et lui dit : « Tiens, vous faites donc aussi l'oiseau » ! acheva Maugis.
— Ah ! vous la saviez ? fit Cordon en lui lançant un regard assassin.
— Il paraît.
— En tout cas, il y a celle de Dupuis que vous ne connaissez pas, je parie.
— Combien pariez-vous ? précisa le critique résolu à ne pas se laisser bourrer le crâne.
Cordon évita de répondre et poursuivit ore rotundo :
— Un jour, en pleine saison, Dupuis demande
un congé pour aller, en province, enterrer sa femme. Le plus drôle, c'est que c'était vrai.
— Très drôle, en effet, appuya Mihaïl d'un ton gouailleur qui assombrit les yeux de Pimprenette.
— Mais non, mon prince, attendez, c'est pas encore ça !... Donc, le directeur n'ose pas refuser l'autorisation, quoique ça le gêne beaucoup, et lui donne huit jours pour se livrer à sa douleur... La semaine se passe, Dupuis ne revient pas.
(Ici, Maugis sifflota l'air de Malborough, discrètement, pour la plus grande joie de Lydio.)
— On s'inquiète ; on télégraphie ; pas de nouvelles. Le directeur s'affole. Les copains qui savaient l'affection de Dupuis pour la défunte commencent à craindre que cette mort n'ait dérangé la cervelle du veuf. Tout Paris est sens dessus dessous. On parle d'un assassinat possible. Enfin...
— Ah ! ah ! ah ! rugit Maugis, qui expliqua : « Je fais la foule. »
— Enfin, un beau soii\ Dupuis apparaît dans le bureau directorial, en grand deuil, mais souriant et rose, une adorable petite femme au bras. Il la présente au directeur en disant, savez-vous quoi ?
— Mais oui, mon cher Cordon, le prince, M. Tardot, Pimprenette et moi, nous savons tous que Dupuis présenta la jeune inconnue au directeur baba, en lui disant avec simplicité : « Vous le
voyez, mon pauvre ami. je ne puis me faire à ma solitude. »
Les autres anecdotes n'eurent pas un meilleur sort. Décidé à couper tous les effets du prolixe raseur, Maugis ne le laissa pas développer en paix ni « celle » de Marais, si bien entré dans la peau de Michel Strogoff que, le jour de la Pâques russe, il se présenta à l'église de la rue Daru vêtu en courrier du tzar, ni « celle » de Simon-Max questionnant Landolf sur son costume du trois : « Je ne sais pas ce que ça peut être. Au un, j'entre en berger, au deux, en pêcheur napolitain, mais au trois, voyez plutôt la brochure, j'entre en... catimini ! »
Le prince et M. Tardot riaient sous cape, tantla figure du narrateur mis à la torture grimaçait, comiquement, de rage impuissante. Quant à Lydio, il buvait un lait dont le laboratoire municipal n'eût point hésité à faire son beurre. Pour achever la déroute de son ennemi, il entama l'éloge de Pimprenette et sut lui dire, si justement, en termes de métier, ce qui lui avait valu son triomphe, que, flattée au bon endroit, elle en oublia la déconvenue du grand Cordon et, par-dessous la table, passa sa jambe sur le genou gauche de l'adroit flatteur.
— Oui, acquiesça Cordon, tu as vraiment su profiter de mes indications. Mais, méfie-toi ! Un
succès comme celui-là, ça peut finir par te faire du tort. Tu resteras la Gamine à perpétuité. Le public t'imposera ton genre. Tu ne seras plus fichue d'en sortir...
— De sorte que tu te trouveras rudement gênée quand il n'y aura plus d'enfants, continua narquoisement Maugis... comme d'ailleurs tes pères nobles de camarades seraient bien embêtés le jour où il n'y aurait plus de parents. Crois-en plutôt, ma petite, les hygiéniques conseils de notre grand Cordon... sanitaire.
Mais Pimprenette, attristée par les horoscopes du cabotin, restait silencieuse, la bouche inquiète, l'arc des sourcils plus haut, et ses yeux regardaient à travers la muraille tendue de brocatelle saumon comme si elle y lisait des prédictions funèbres...
— C'est vrai tout de même, conclut Lydio, !a lèvre amère, dans notre sacré métier il faut se recommencer tous les jours...
— Oui, vous autres, au Café-Concert, mais au Théâtre quand on a imposé son genre...
— Eh ! justement, monsieur Cordon, la princesse Pimprenette (vous permettez ?) ne fera pas autre chose ! Elle imposera son genre. C'est le contraire de ce que vous disiez tout à l'heure... Mon cher Tardot, je viens d'avaler, par une distraction que je n'ai pas le courage de% regretter,
une gorgée d'un Chateau-Yquem qui me fera pleurer votre départ.
— C'est celui que nous avons découvert en Bretagne, aux vacances de l'année dernière ; vous vous souvenez, Lydio ?
— Si je m'en souviens !
Cette évocation du passé accentua la mélancolie de cette veillée funèbre.
Pimprenette ne parlait plus, abandonnant contre ses bras plies sur la table son petit corps fatigué. Elle souhaitait à la fois dormir et secouer le poids de cette heure morne... Elle désirait secrètement, à la place de ces hommes vieillis et aigris, à la place de son prince qui buvait froidement, sans s'animer, un souper de charcuterie et d'aigre Champagne, mais tout échauffé, tout éclairé d'une foule de « petits camarades » des deux sexes, de bons petits cabots de musichall d'autrefois, jeunes, faméliques, braillant^ et chantant, et buvant, sans pensée, sans regrets...
Pensant qu'elle songeait, Maugis, citant le paradoxe de Diderot, parlait, pâteusement, de subjectif et d'objectif, pour conclure :
— Ah ! mes pauvres amis, gendelettres et cabots, Matuvus et Matulus, nous sommes bien tous pareils ! Depuis les petits jusques aux plus grands, nous montrons not' cœur à tous les passants.
Le prince Mihaïl s'était levé, il souleva le rideau de la fenêtre.
— La neige, murmura-t-il, la neige... comme chez nous.
Il revint vers la table et, levant sa coupe de Champagne, il s'écria avec une solennité ironique :
— Mes amis, je bois au Soleil, au Soleil dont il reste un rayon dans vos vins de France, au Soleil qui a doré les cheveux de notre chère petite grande artiste, au Soleil de vos succès à tous, au Soleil d'Austerlitz.
— A la 300e de la Gamine ! ajouta Lydio.
— A nos succès ! précisa Cordon.
— A notre chère Pimpin, s'écrièrent d'une même voix, Maugis et Evariste-Anselme.
Et tous essuyèrent ostensiblement une larme furtive.
Mais le vin ne dissipa point la tristesse.
La fête ne se prolongea pas fort avant dans la nuit.
Dès trois heures, Pimprenette, qui s'assoupissait contre l'épaule de Mihaïl, parla d'aller dormir sur ses lauriers.
Renonçant à écouler son stock d'anecdotes, Cordon se saoulait de trois quarts, le menton haut, un coude sur la nappe.
Lydio évoquait, au milieu de l'inattention générale, ses succès passés, tandis que Maugis répé-
tait machinalement l'ode de Sacha Guitry : « Mangeons de l'escalope avec de la salade, mangeons de l'escalade avec de la salope ! »
On se leva enfin, dans un brouhaha de chaises qu'on voulait rendre joyeux. Pimpin retrouva, pour les adieux, un sourire léger de bonne petite comédienne, et tendit à tous ses amis ses joues un peu fiévreuses. .
Sur le trottoir sonore, M. Tardot alluma un cigare et songea à l'avenir... Il ne se consolait point de se sentir plus alerte que jamais.
— Allons, mon pauvre Lydio, dit-il au chanteur qui l'avait reconduit jusqu'à la porte de son hôtel, j'ai passé ma dernière soirée de Paris. Et maintenant, tout est fini... excepté moi, hélas !