‹ Un Peu de toutChapitre 19 sur 22 · PRINKIPO · texte numérisé non relu

PRINKIPO

L'île des P ri n ers

( En mars)

Dans l'île, la terre est rosée, par endroits veinée de lignes rouges, rouverte de pins, de bruyères en fleurs, de mousse, de pervenches ;m\ petites taches mauves. de palmiers, de citronniers.

Les maisons sont closes, les volets aussi, depuis les petites villas coquettes, modestes, proprettes, jusqu'aus somptueuses demeures musulmanes, blanches, aux balcons sculptés, dentelés, flanquées de tours, de tourelles capricieuses, dont pas deux ne se ressemblent.

El le lierre, le chèvrefeuille, les rosiers courenl partout à travers les minces dentelures, glissent, caressent, embrassent, étreignenl les murs, les balcons et les fenêtres. Ils vont se perdre là-haut pour retomber en grappes roses, rouges et blanches, à la saison prochaine, et éparpiller des pétales parfumés sur des tètes couvertes de longs voiles blancs mystérieux.

Minuit, l'as un bruit, rien ne remue, pas un battement d'ailes, pas un frisson sous la mousse. Au loin, la mer cmaillée. opaline. Les l'avons de lune coulent doucement sur les vagues, pénètrenl partout, jettent sur (les ton liés d'herbe des feux follets, étalent sur les toits rouges des flammes.

J'habite an petit pavillon composé d'une seule tour. Ah! la petite demeure riante toute blanche et bleue! Elle est . au milieu d'un jardin, entouré de murs, un vrai jardin simple et tranquille, où tout pousse. Les arbres fruitiers sont rouverts de duvet rose; les li Lis bourgeonnent; par-ci par-là, des légumes. des salades aux feuilles grasses, veloutées: du thym, de la balsamine, «le la verveine, du basilic, que sais-je? 1 >.iu- un coin, une tache blanche; un petit chien, roulé en boule uneuse, dort. L'eau «le la citerne s'écoule petit à petit. On entend parfois l«"- trois coups du veilleur. La mer clapote doucement; les vagues font clic, chic puis caressent la côte d'un léger frôlemenl .

I lalki. dans la brume aux mille lumières qui scintillent, semble suspendue aux nuages; par-ci par-là, à travers les volets

clos, une lueur La nuit avance, l'air se rafraîchit de plus en

plus; un engourdissement envahit l'être, et un rêve fou, fait de choses qui n«' devraient jamais Unir, doucement vous pénètre.

Cependant les heures passent; l'éche veau d'autres nuits et d'autres jours continuera à se dérouler sur Prinkipo coquette charmante, mu- Prinkipo rêveuse, parfumée, pleine de mystère, bercée par l'éternel bruit «les vagues.

Il csi gris argent, le petit âne pare de son harnais aux rubans

I > I < ■ 1 1 de roi «|ui ceinl son Iront, et ses oreilles bougent à chaque accord, une s'en va à droite et I autre a gauche : c'est qu'il traîne une voiturette sur laquelle esl attaché un orgue de Barbarie en forme de piano. Quand 1rs sous des passants tombenl dans l'écuelle de son maître, il semble sourire, le petit âne...

II s'appelle Marquis.

Mon Dieu, où et commenl Qniras-tu, cher petit Marquis qui trottines pimpant dans la gaité ensoleillée du malin!

La mer a emporté ma vie. la mer a emporté mon cœur.

La vie, elle me l'a rendu petit à petit, en morceaux, comme un oiseau blessé qui traîne son aile cassée.

Mon cœur; elle l'a gardé, et maintenant il erre sur les vagues sombres dans les ténèbres; il est secoué dans les tempêtes; il a froid, mon pauvre cour errant sur cet abîme profond à la recherche d'une ombre chère. Dans les nuits Menés, dans les nuits étoilées, alors que les vagues sourient dans leur écume toutes argentées d'étoiles, il espère.

Chimère, chimère, .le sens bien que mon pauvre cœur jamais ne re\ iendra.

ps, nous enterrons un peu de nous-mêmes, jusi d'autn - nous enterrenl complètement.

Jr rhasse, j<' luis toul souvenir; ma pensée chevauche avec ■ m sourire sur un rayon, sur l'aile du vent, parmi 1rs ténèbres de nuit, jusque là-haut aux étoiles, cl ma douleur la suit.

Elle chemine pâle, cassée, finie, cependant raide et droite Elle a été si belle, la plus belle <!<■ toutes. J'avais sept ans quand j«- I ai vue la première fois, sous sa toison il or, couverte de violettes. Il y avait partout «les violettes, dans le carrosse jusqu'à ses pieds. Puis les printemps sonl passés, les étés aussi,

Mon Dieu, Madame, après l'automne vienl l'hiver. Pourquoi gémir?

La imii c'est la mort, \<>u>> n'êtes pas lasse, Madame? vous n';i\ ez pas «n\ ie de dormir?

Si \<iii- saviez comme souvent j'ai envie de dormir, moi, <'t cependanl je suis en plein été '.

I h été L;ri-- el humide <»ii les roses embaument seulement quelquefois.

Comme l'été roule ces beaux jours ensoleillés, < j 1 1 c* 1 1 < ■ douceur dans l'air tiède. I n coin de l'\ rénées, sachet <lr gazon, de blés dorés, enveloppanl el doux sous l'ombre des noirs sapins.

Il me semble que je suis loin de toul ce qui l'ait mal. que que j'ai en lin trouvé une retraite, une forteresse sainte de toute la chaîne «les Alpes.

Près «If moi. iiiiiu amie au casque d'or, aux mains d'ange, sourit: elle n'a rien d'unenfanl et rien d'une femme. Silhouette de gobelins anciens, il le manque les cadres de tes vieux châteaux d'Irlande; peut-être ferais-tu bien dans la niche d'une cathédrale, là-haut, dans Bruges I ancienne, dans Brug( s la morte... Sainte-Gudule ou Sainte-Aldeeonde.

Dans Brtiges la morte...

A travers tout cela, le souvenir poignant de ma mère morte,

de mes années de tendre jeunesse où je rêvais de bonheur, où je serrais les mains sur mes illusions, mon imagination en feu, mon cour battant. Ailes de papillons blancs, comme le vent

vous emporte!...

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