LES ROSEAUX
11 faut vendre tout, le lac aux eaux profondes et mes Roseaux, mes chers Roseaux verts et tendres du printemps, mes Roseaux droits et fiers d'été où le vent passe comme une musique. De nuit, on entend les divins accords et le bruissement des feuilles, et on les voit comme ils ondulent et saluent les vagues, les petites vagues lourdes d'étoiles.
Mes yeux ne les verront plus jamais. Seulement, en pays étrangers, à l'arrivée du printemps, quand fleuriront sur la terre les roses et au ciel les hirondelles, au passage d'une ciffoene, d'un héron, d'une mouette, mon âme tressaillera, voilée, endolorie, au souvenir de mes Roseaux lointains.
Il faut vendre la forêt avec sa mousse, ses herbes folles, son tapis de feuilles jaunes, dorées, où le pied enfonce : inondée de lumière, ivre de rayons, embrasée de flammes au soleil couchant. Ma chère forêt qui sent bon la fraise et le muguet, elle s'en ira avec ses feuilles et son foin, et les vieux chênes se tordront davantage, car les rudes hivers passeront sur eux. même la scie et la hache, et ils n'entendront plus nos rires.
Il faul vendre les roses, les blanches, les Niels ei les san-
s et l'allée des églantiers ei I»"" grimpants, Irv pompons
- frais, parfumés romme des baisers il enfant, <|ui enlacent
comme des bras d'amant, mes chers pompons bleutés <lc clair
de lune.
( )u vernira aussi la fontaine, on vendra les étoiles de mon ch»1 et !<••> l'outes tendues de fils d'argenl la nuit. Tout, i<>ui sera vendu, m nie le chant des oiseaux.
< >n ne iiourra lias vendre ce « 1 1 1 i ;i été dit, souffert, les heures qui ont sonné, mes j < » i » • - . mes angoisses, mes mélancolies, mes solitudes. Non, mille fois non, aucune main liumaine ne pourra inscrire « vendu » mit nu -s illusions, mit <■{' que j'ai aime, espéré là-bas, là-bas, dans un coin per lu du monde.
LES LYS
LES LYS
liai l/i Grinil Uni In (.'ri ni!
Les voilà revenus, les chers Lys blancs qui embaument. Comme leur parfum enivre! L'odeur forte, pénétrante, soulève mon âme. Impossible de ne pas les chanter, de ne pas continuer la chanson de l'an dernier et «le tous les ans depuis ma plus tendre enfance!
Hier, un enterrement de pauvre passait au son des violons : il surprit la rêverie où je nie plonge si souvent. Sur le cercueil, deux branches de lys reposaient: puis venaient les lautari. Trois pauvres charrettes suivaient : des femmes en illlpan, des enfants. Personne ne pleurait; tous calmes. « puisque ses jours étaient comptés», donc Dieu l'avait voulu.
Admirable élan de la loi! quelle force est-elle pour ceux qui partent, pour ceux qui restent. Involontairement, je pensais aux simples enterrements qui s'en vont en silence là-bas au bord du Bosphore, vers les cyprès d'Eyoub, ou à ceux qui vont reposer sous les stèles funéraires dans les sables chauds d'Egypte.
Pas de larmes, là non plus, puisque Allah l'a voulu. I ne simple mélopée répétée par des gens vêtus de grandes robes aux merveilleuses couleurs: on porte le cercueil à bras : le tarbouche Hotte au vent: quelquefois, on épingle une petite rose.
suivent, majestueuses ilans Leurs draperies noires; mt le Iront en signe <!<• deuil.
• H-, simples eonvois qui traversiez les collines de l'An- (,,ut émaillées <l<- lumières! Et \<mi-. théories blanches
Biskra <|ui cheminiez sous l'ombre des grands palmiers I
Hai la Crini! Hai la Crini!....
Encens des séraphins et des chérubins, parfum enivrant «1rs Vertus. -I<^ Puissances e! des Trônes! Grandes belles fleurs aux côtés des archanges. Je vous vois entourant la Vierge, lorsqu'Elle s'envola au Ciel, comme \<ms devez enivrer de votre parfum l'ange de feu qui garde la porte du Paradis.
Combien vos couronnes doivent être belles, anges d'humilité, quand vous les jetez aux pieds «le Dieu en ployant vos grandes ailes blanches. Seules et uniques fleurs divines, lys du Ciel que la terre nous envoie tous les ans, lys qui parez les fronts des épousées, lys de nos iv\ es les plus chers, lys il< 's morts, grands Ivs de nos illusions, chers lys de nos amours, salut à votre retour, à votre courte envolée au doux refrain <!<■ Uni In Crini .' liai la Crini!
Et pendant que je cheminais à pas lents vers la maison, dans la chaleur dorée du matin, les tziganes au teinl bronzé chuchotaient âmes oreilles : Uni In Crini! Domnilza(i) Mare, Uni la Crini!
Et cependanl elles n'ignorent |>a>. les pauvres bohémiennes ;m\ yeux <!«• feu, au sourire d'enfant, que la Domnitza Mare est seule et unique, qu'elle esl envoyée <!<■ Dieu pour trôner au milieu des lys dans son château de Fée!
Et quand la neige aura ^i\ ré ses beaux cheveux il or et que la vie aura mélancolisé son sourire, Elle tressaillera encore au doux refrain 'h- Uni In Crini! qui, humblement, montera jusqu'à Elle, répété alors comme maintenant par la voix des pau- \ res bohémiennes aux yeux de feu, au sourire d'enfant.
!' '■ I ■ ■ itière du Trône.
H ai la Cri ni .' Domnitza Mare, H ai la Ciiui
1SCHIA
Journée grise et pesante.
L'île d'Ischia presque déserte; des murs en ruine, squelettes ilf maisons effondrées, sans fenêtres, sans portes; l'herbe rare, la végétation pauvre. Par-ci par-là. quelques orangers, (1rs eucalyptus presque sans feuilles.
A travers la brume fine, l'immense castel d'Aphonse d'Aragon, perché sur son rocher, domine — tel un fantôme — un labyrinthe d'arcades, d'escaliers aux marches irrégulières, de voûtes capricieuses.
Là, des oubliettes : ici, une citerne dont on n'aperçoit pas le fond; des chambres murées, noires: un dédale de routes, de sentiers sombres, jusqu'au donjon flanqué de meurtrières. Làhaut, une grande porte vermoulue donl le loquet grince ; une terrasse immense; la mer partout.
Et les laines se renouvellent infiniment, baignant les pierres depuis des siècles; la mer avec son fond de Aie mystérieuse et remuante, son merveilleux tond d'étoiles de mer. d'actinies aux douces teintes telles d'énormes chrysanthèmes, de méduses azurées, d'oursins immobiles, de corails rouges : et dans la nuit, et dans le jour, elle continue sa chanson monotone...
Là-haut, des nuages courent plus foncés, [dus épais: les ténèbres ramènent la légion des chauves-souris, cachent les lézards, et de grosses gouttes de pluie tombent.