Un peu partout de Neuchatel au Bosphore James de Chambrier
L’entendez-vous tomber du haut des minarets, la voix des muezzins qui annoncent aux vrais ci’oyants le Dieu de Mahomet et les appellent à la prière?
Les voyez-vous ces voiles s’enfuir surle Bosphore? Les dauphins se jouent dans les eaux bleues; ils bondissent à la surface en ligues étincelantes et disparaissent dans des sillons d'écume.
De blanches odalisques rêvent sous les sycomores. Le sérail baigne ses palais et ses jardins dans ces Ilots d’or et d’azur.
C’est là que nous allons.
Mais avant le but, il y a le chemin ; et un chemin fort agréable en ses commencements.
Trois dames de nos amies, M mc de Pierre, M mc de Sandozet sa fdle, qu’appelle, au pied des montagnes de Slyrie, le murmure d’une affection lointaine, égaient noire départ.
Ce sont donc l’esprit aimable, la grâce et la jeunesse que nous emmenons avec nous.
Une jeunesse que l’auteur aurait bien le droit de souligner un peu, d’autant qu’il s’en est dégagé pour lui le frais parfum qui fixe le cœur et fait le charme du foyer domestique.
Le soleil brille, les arbres étincellent, le lac dort tranquille au pied de ses falaises; c’est le premier printemps qui s’éveille.
L’herbe verdit, les oiseaux chantent et parlent le prochain langage d’arbres en fleurs, de marguerites dans les prés, de pervenches dans les bois;
Adieu donc! Neuchâtel.
Un adieu aisé pour ceux qui pensent qu’habiter une si petite ville, c’est n’aspirer qu’à en sortir.
Un adieu qu’on a voulu et qu’on regrette pourtant; car, si l'humeur est voyageuse, le cœur est neuchâtelois.
Le train qui nous emmène n’emporte pas toutes nos affections; il en laisse de saintes que rien ne fait oublier. L’éclatant soleil des horizons lointains laisse après lui ses ombres.
Neuchâtel vaut d’ailleurs mieux que ses dimensions. La petitesse de ses rues n’est pas celle de ses idées. Scs enfants le quittent; mais c’est pour y re-
venir, pour y répandre leurs connaissances, pour y dépenser la fortune qu’ils ont acquise ailleurs.
Ils passent pour fiers, indépendants et renfermés •, mais, généreux pour les autres, économes pour euxmêmes, ils sont actifs, prudents et sûrs.
A Neuchâtel, la liberté n’est pas un vain mot.
La charité y trouve des asiles; le travail, des ateliers; l’instruction, des palais; la vie de famille, un sanctuaire.
Il arrive encore qu’on s’y marie parce qu’on s’aime; et si la chose est usée, elle a ses avantages.
Le culte y possède une cathédrale gothique, à côté du château, sur une ten’asse élevée d’où le regard plonge sur la ville et le lac.
Le sentiment religieux, et c’est toujours là qu’après tout il faut en revenir, a d’autres temples encore dans la ville et dans les cœurs.
Ouvert à la discussion , un instant remué par le choc des opinions qui enlevaient à la conscience sa voix et au pécheur son refuge, appelé à choisir entre la^ Bonne Nouvelle qui a bercé notre enfance et un culte qui prêche le scepticisme, entre l’Evangile qui console et le doute qui dessèche, entre la Croix qui sauve et la froide raison qui voudrait disséquer jusqu’à l’àme, Neuchâtel garde sa foi , et avec elle le secret du bonheur.
Les ressources religieuses, littéraires et artistiques n’y sont point étrangères. Les noms de ses savants, de ses naturalistes, de ses peintres, de ses industriels
UN I'EU PARTOUT
ont franchi les limites de la Suisse. Sa bibliothèque et ses musées témoignent du goût des lettres et du sentiment de l’art.
Neuchâtel a des cercles animés et d’excellents hôtels, un restaurant avec des fleurs, des orangers et un jet d’eau, un jardin anglais qui rit au soleil, sur le bord du lac, entre deux avenues d’arbres.
11 a un observatoire et un pénitencier. Ce dernier, d’architecture ambitieuse, jouit d’une vue si admirable que c’est à donner envie de s’y faire mettre.
Enfin, Neuchâtel a deux fiacres qui s’y risquent durant trois mois; le vélocipède y est accouru; le bazar s’y est introduit; le café-concert y est apparu ; le théâtre s’y est glissé.
11 fallait une statue; elle y est. David de Pury la méritait.
C’est David d’Angers qui l’a faite; mais elle n’en est pas pour cela plus agréable à voir. C’est verdâtre, ratatiné, maigrelet et vieillot. On frissonne en hiver, rien qu’à la voir affronter les bises de mars en perruque, en culotte courte et en habit très-étriqué.
L’été ne lui va pas mieux; la place Pury a dans la belle saison d’intolérables ardeurs.
La société neuchàteloise, relativement nombreuse, s’estime, se reçoit, se donne à foison des dîners pour de vrai. On cause, on fait de la musique, on joue modérément, on danse un peu; et même, à certains lundis, jeunes gens et jeunes filles tournent ensemble
sans papas ni mamans, et sans que la morale y perde ce que les relations y gagnent.
On en revient familièrement, à dix heures , quand la grande cloche a sonné le couvre-feu, les dames à l’ombre d’un capuchon et à la suite d’un fallût.
Les capuchons, il faut le reconnaître, tendent à se civiliser; ils se font petits et coquets; mais il en apparaît encore en forme de calèches, ouverts comme des portes cochères et montés comme des soufflets de voiture.
Quant aux fallots, les gens fastueux les prennent à deux bougies ; les personnes prudentes les maintiennent aune; quelques arriérés continuent la chandelle et ne s’arrêtent point en route pour la moucher.
Au contraire d’autres pays, le bonheur est à Neuchâtel moins entouré que le chagrin. Les gens heureux n’ont même qu’à s’y bien tenir; la critique est prompte à rabattre de leurs mérites. Les cœurs aigris ont été jusqu’à prétendre que les langues y vont mieux que les cervelles, que le voisin y est un événement et la voisine une préoccupation. Mais c’est en tous pa^s une faiblesse inhérente à la nature humaine. Dans les grandes villes, c’est par quartier; dans les petites, c’est en bloc.
Puis, c’est une jolie situation que celle de Neuchâtel. La ville appuie sa tête à la montagne et baigne ses pieds dans les grandes eaux du lac.
Un lac aux coteaux chargés de vignes, aux rives sillonnées de roules poudreuses et de murailles aveu-
glantes. Un lac aux horizons lointains, aux tons grisâtres, aux falaises solitaires : un lac trop souvent veuf de ses Alpes.
Mais à l’apparition de leurs neiges éternelles, il a de séduisants retours , un harmonieux langage, une tranquillité empreinte de grandeur et de mélancolie.
Si le littoral est aride, la montagne ne l’est pas. Chaumont prête aux ardeurs d’un sol calcaire les ombrages de ses forêts, l’air libre de ses pâturages, les âpres senteurs de ses sapins.
Les esprits retors trouvent à reprendre aux lignes droites de nos quais, aux arbres qui les ombragent, aux maisons qui les bordent; des maisons bien jaunes, bien carrées, et qu’on a dites taillées dans du beurre frais, mais où respirent l’aisance, le confort et souvent le contentement d’esprit.
Plusieurs se prennent encoreà dire qu’à Neuchâtel on commence tout, qu’on n’achève rien , et que , si l’on finit par obtenir un quai, ce n’est qu’après avoir, pendant dix ans, traversé les chantiers et enjambé les tas de pierres.
On reproche encore à ces quais les balayures qu’on y dépose, les crins qu’on y charponne, les matelas qui s’y égaient, les lessives qui s’y balancent. Il faut reconnaître que les brises du lac ne gagnent pas à ce voisinage, et que la vue n’est pas plus réjouie que l’odorat par ces aspects variés. Mais la police, paternelle pour ses administrés, est chatouilleuse sur les observations ; elle allègue, avec une bonhomie qui
désarme, qu’il faut bien que les matelas sèchent et que les lessives pendent; que cela doit nécessairement se passer quelque part ; qu’une petite ville n’est pas une grande ville, et que Neuchâtel n’est pas Paris.
N’est-ce pas qu’il n’est pas facile de quitter tout cela !
On le quitte pourtant, et même voici la gare.
Par exemple, ce n’est pas elle qni nous retiendra. L’élégance recherchée, les élancements coquets ne sont pas son défaut; le chèvrefeuille ne s’enroule point autour de ses colonnes, la vigne vierge ne court nulle part sous les croisées ; le genre gracieux ne s’y épuise pas; la nature et l’art l’évitent avec prudence.
A propos de gares, aimez-vous y être accompagné ?
C’est affectueux, mais c’est gênant.
Ils étaient là une vingtaine ; tous bien intentionnés, chargés de bons vœux et d’excellentes paroles. Une de nos dames, particulièrement entourée, succombait sous les bénédictions ; et, de la joie qu’elle en eut, pensa perdre le souffle, oublier son sac et manquer le train. Or manquer le train est chose grave, en gare et dans la vie ; il arrive si souvent qu’on ne peut plus le reprendre. ,
Soleure démolit ses remparts, et fait bien. Leurs bastions, leurs créneaux, leurs fossés et leurs mâchicoulis ne défendaient plus que des habitudes
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paisibles, des existences heureuses par uniformité.
La voie ménage la ville, avec ce respect des cités propre aux chemins de fer qui tournent les maisons, mais enjambent les Alpes et percent les montagnes. Celui-ci passe les flots limpides de l’Aar et laisse le temps de considérer Soleure en ses vastes et silencieuses demeures, en ses rues honnêtes semées de frais herbages.
On ne visite pas Olten, attendu qu’on y va trop souvent, et qu’il est difficile en Suisse d’aller quelque part sans passer par là. Du reste on ignore la ville ; on ne connaît que la gare.
Une gare sérieuse celte fois ; le chèvrefeuille s’y trouve en son temps, et la vigne vierge aussi ; elle a même des arceaux de verdure, et en leur saison, des convolvulus, des géranium et des lilas.
Mais on n’a guère le temps de les considérer; car un demi-kilomètre est à faire pour se transférer d’un wagon dans un autre ; et cela au travers d’un tourbillon de Françaises pimpantes, de Russes émancipées, d’Anglaises à tous crins, qui font à elles toutes une foule bigarrée et polyglotte fort amusante à voir.
Le buffet n’est pas plus reposant que la gare. On s’y jette fiévreux et affairé ; mais la bière y est authentique, la cuisine loyale, l’addition honnête.
On en sort plus échauffé qu’avant, heureux de regagner son wagon et de trouver sa place au milieu
des départs qui s’organisent pour les directions les plus contraires et de toutes les locomotives qui sifflent à la fois.
Il ne faut rien moins pour se remettre que ce riant lac de Zurich.
La ville a un îlot qui sort du sein des eaux ; la pension Bauer a des jardins qui s’avancent dans le lac.
La lune y projetait ses rayons argentes ; les montagnes s’estompaient sur un ciel brillant d’étoiles. Au loin scintillaient les lumières des hameaux et des campagnes dont ces rives sont couvertes.
Mais la contemplation a des retours ; le réalisme suit l’idéal.
On danse à l’hôtel Bauer; la couleur locale y est. Dissimulé derrière une cloison vitrée, l’aréopage neuchàtelois assiste aux grosses joies de ce bal et porte des jugements empreints d’esprit de clocher; il serait même prêt à soutenir que de toutes manières Neuchâtel prime Zurich, n'était une musique entraînante qui berce nos rêves une partie de la nuit.
Le lac, quitté le soir, chante dès le matin. Tout y est fraîcheur, lumière et vie; et s’il n’a pas la poésie romantique et grave du lac de Lucerne, il a la grâce riante qui attire et qui charme.
D’autres bords nous appellent.
On y court à travers les champs, les vergers et les bois ; prélude champêtre aux détails intimes de*' la
vie Saint-Galloise auxquels la voie initie les touristes. Une voie familière, et au sujet de laquelle il y aurait lieu de reprendre un mot tombé plus haut à propos des chemins de fer qui respectent les villes.
Celui-ci ne les tourne point, se promène par les rues, considère à son aise les rideaux très-chargés de broderies dont les appartements se compliquent, tombe comme un accident dans l'existence paisible et proprette des bourgeois de Saint-Gall. Encore un peu, il traverserait par les jardins et *e garerait dans les vestibules.
Après cette indiscrétion, la voie descend parles prairies, les enclos, les fermes, glisse le long des coteaux jusqu’au lac de Constance dont les flots bleus nous portent en Allemagne.
Des pavillons étrangers flottent sur ses eaux profondes ; une brise légère les moire de tous charmants.
Elles sommeillent au pied des hautes montagnes ; elles sourient aux cimes neigeuses des Alpes du Tyrol ; elles baignent de vertes prairies que le printemps j émaillé de fleurs; elles murmurent sous des arbres que l’été charge de fruits.
Lindau a jeté son môle. Un lion aux armes de Bavière ouvre et garde le port Maximilien qu’anime une partie du commerce de l’Allemagne avec la Suisse. Ce n’est pas le lion du Pirée ; mais cette introduction classique ne déplaît pas sur le chemin de la nouvelle Athènes.
DE NEUCHATEL A &IUNICH.
On glisse sous la griffe de ce roi des déserts, comme entre celles de la douane aussi bénévole que lui ; mais non sans un regard à l’amphithéâtre de montagnes qui se dresse à l’horizon, au lac qui bleuit, aux cimes qui resplendissent.
A Lindau, en la belle saison, la gare est un jardin ; les plantes grimpantes s’y marient aux sculptures qui déjà font pressentir le prochain séjour des arts.
La ville se contente de pots à fleurs; le géranium et l’œillet ornent toutes les croisées. Des ponts-levis réunissent à deux petites îles l’tlot qui la supporte.
Sur la rive opposée s’ouvre la vallée du Rhin. Le Sentis dresse sa tête au-dessus des monts verdoyants de Saint-Gall et d’Appenzell. Bregenz dort mollement couché au pied du Vorarlberg et comme à l’ombre des Alpes du Tyrol.
La voie, très-monarchique, comme toute bonne voie allemande, tour à tour électorale, grand-ducale, impériale et royale, est un travail artistique, une œuvre gigantesque.
Elle a, comme à Venise, des ponts et des lagunes. Mieux qu’à Venise, elle fuit sous les arbres fruitiers, entre les villas et les hameaux cachés sous la verdure. Au sortir des hauts remblais dans lesquels elle s’engage, elle côtoyé un instant les - bords de l’Alpsee, suit quelques vallons agrestes, quelques collines boisées; laisse au loin derrière elle les Alpes tyroliennes et se jette au travers d’une plaine tourbeuse, immense et monotone.
l'N PEU PARTOUT.
La nuit l’enveloppe; et, pour ce qu’on voit, autant vaut ne pas voir. On abandonne ces landes bosselées de taupinières; on se rattrape sur la conversation qui marche comme l’express.
Puis, nous allons perdre nos aimables compagnes. On va se dire adieu ; mais pour se retrouver.
Augsbourg nous sépare ; Ncuenkirchen nous réunira.
On rit, on plaisante, on parle beaucoup; puis un peu moins. La causerie prend des allures languissantes. 11 y en a même qui s'endorment, et les lumières d’Augsbourg apparaissent sans qu’ils aient trop rêvé des Fugger et de Charles-Quint.
C’est le soir, presque la nuit.
Les rues sont silencieuses, les maisons endormies. De iares lumières tremblent aux croisées; les tourelles apparaissent en silhouettes confuses; les façades à pignons tournent au fantastique. Quelques ombres se glissent attardées et furtives; l’ancienne ville impériale a des habitudes réglées et s’endort de bonne heure.
Augsbourg, c’est convenu, n’est plus que l’ombre de lui-même ; mais une ombre qui parle encore du soleil éteint de son passé.
Autrefois cité impériale, évêché souverain, la ville' était dotée de franchises et de nombreux privilèges ; elle est aujourd’hui simplement bavaroise, par le fait de Napoléon I er qui prit la peine de venir dans ses murs pour le lui annoncer.
Entrepôt pendant deux siècles des échanges de l’Allemagne avec l’Orient; siège d.’un commerce immense et d’une industrie proverbiale, elle possède encore d’importantes fabriques ; elle développe et perfectionne des manufactures qui l’enrichissent.
Les cours d’eau qui ont favorisé sa fortune baignent toujours le pied de ses maisons et de ses ateliers ; mais les tisserands n’y sont plus ce qu’ils étaient.
Ces tisserands fameux battaient monnaie; leurs vaisseaux voguaient sur toutes les mers.
Créanciers des empereurs, plus écoutés que des évêques, plus riches que des rois, ils portaient l’épée en poussant la navette, en remontraient aux princes pour les façons grandioses, faisaient du feu avec du bois de canelle. Un grain de susceptibilité se mêlait à leurs mérites. L’un d’eux, Antoine Fugger, reçut un jour Charles-Quint. L’empereur témoigna que
la maison de son hôte, actuellement celle de l’hôtel
des Trois-Maures et l’une des plus vieilles hôtelleries de l’Europe, sentait encore la peinture. Il est vrai que le propriétaire, désireux d’éloges, avait demandé comment on la trouvait. Ces Fugger avaient réponse à tout. Antoine, sans réprimer l’éclair d’orgueil qui alluma son regard, prit la liasse des prêts sur billets signés par Charles-Quint et la jeta au feu.
— Eh bien, sire, fit-il alors, ma maison sent-elle encore mauvais?
UN PEU PÀBTOUT.
— Elle sent, répondit l’empereur, la noble fierté bourgeoise. Et le tisserand devint prince.
Théâtre passionné des luttes de religion, berceau de la réforme, siège de la diète où fut lue devant Charles-Quint le résumé de la foi luthérienne, Augsbourg a donné son nom à la confession des protestants d’Allemagne ; l’empereur y signa en 1555 la liberté de conscience.
Ces querelles se sont fort apaisées ; le dôme sert aux deux cultes.
Ce dôme, construitau hasard, désagréable à l’œil, irrégulier d'aspect, possède des têtes de martyrs, des chasubles de saints, des vitraux admirables et des portes vieilles de plusieurs siècles. Il y a de tout sur ces portes ; Adam et Ève y coudoient les centau res.
A l’intérieur, on dort beaucoup ; il y aurait lieu d’y appliquer ce rescrit royal de Charles de Danemark.
« Ayant appris que le nombre de ceux qui dorment dans les églises pendant le service devient trop considérable, nous avons daigné ordonner que chaque communauté du diocèse nommera quelques hommes qui feront la tournée dans l’église. Ces hommes seront armés d’une longue perche munie d’un morceau de cuir au moyen de laquelle ils frapperont sur la tête des dormeurs. »
Le commerce d’Augsbourg y a laissé la richesse et l’y amène encore. Mais le mouvement de ses bras-
sériés remplace celui des rues; le choc des bocks de bière y tient lieu du bruit des 300 cloches qui annonçaient à la ville impériale l’entrée de ses souverains. Ses fossés ne sont plus menaçants, ses remparts n’ont plus rien qui inquiète; les philosophes y méditent paisiblement; la gazette d’Augsbourg y envoie ses rédacteurs.
La plaine dont Augsbourg est le centre n’a guère d’environs séduisants et n’ offre en manière de promenades que les abords de la gare et les ombrages sous lesquels rentiers et bourgeois trouvent très-décidément, comme la duchesse du Maine, qu’il n’y a pour se remettre l’estomac que jambons et saucisses.
Les petites rues ornées par-ci par-là d’un pignon audacieux, d’une tourelle suspendue qui parlent du vieux temps, sont tortueuses, enchevêtrées et prudemment fournies de boulangeries appétissantes. La grande rue qui traverse la ville, s’appelle Louis, puis Caroline, et aussi Maximilien ; elle est grave et solitaire, avec un certain air de noblesse ennuyée.
L’hôtel de ville s’enorgueillit encore d’un luxe féodal ; il est fourni de bustes, de peintures, d’inscriptions et de fresques à nuances violentes, à tons criards; la salle d’or, au plafond immense et magnifique, a des caissons dorés et des sculptures profondes. On a dans ce palais fouillé le bois, la pierre, le marbre et jusqu’à la terre cuite; il y a là des poêles invraisemblables de taille et de fantaisie.
Les fontaines d’Augsbourg restent monumentales ; celle d’Hercule porte toujours l’hydre de Lerne que le héros s’occupe à terrasser. Sur une autre, l’Amour retient Mercure prêt à s'envoler. Celle d’Auguste cherche encore par son architecture à faire oublier ses très*minces filets d’eau; elle a des amours, des dauphins, des bustes en bronze, des grilles légères savamment ouvragées.
A ses jours de marché, la place Louis offre une animation dont il est bon de faire provision pour Munich. L’ordre n’y fait aucun tort au mouvement, et l’on s’y amuse de ces attelages, ordinaires dans le pays, qui n’ont qu’un seul cheval qnand la flèche en attend deux; ce qui vous laisse persuadé qu’on a oublié d’atteler l’autre. En fait de modes ce marché est une boîte à surprises ; il n’en sort pas des diables, mais un assortiment de gilets jaunes ou écarlates, avec des boutons gros comme des bassinoires; il en sort une cargaison de culottes de peau héréditaires et de bottes ferrées aptes à user plusieurs générations ; il en sort des chapeaux retroussés qui servent d’en tous cas, des redingotes aux poches insondables, dont la taille commence trop haut et dont les pans finissent trop bas.
Tout ce monde souabe et bavarois a des allures bonhomiques et satisfaites.
Quant aux femmes, elles sont dépourvues de toute grâce naturelle ou cherchée. Leurs nattes de cheveux, traînantes et garnies de rubans aux couleurs
vives, valent mieux que leur nez camus et leur visage aplati. Elles sont court vêtues, portent le jupon rouge, se meublent de coiffures imprévues et de gigots inadmissibles.
Tout cela vu et revu, on se hâte vers la patrie des arts.
Jéquier a soif de Munich.
C’est d’un prix inestimable, au dehors et chez soi, un ami qui partage vos impressions et charme le voyage.
C’est chose douce, en route et au repos, qu’une amitié sûre et durable, sans exigence et sans ombrage, qui ne soupçonne pas le mal, croit au bien et coule égale comme un ruisseau tranquille.
Jéquier est cette amitié-là.
Sa nature est confiante et sereine comme ses traits.
Le contact des grands chemins met au jour les caractères, en fait mieux ressortir la lumière et les ombres. L’humiliante expérience qu’on en fait avec Jéquier vous diminue et le relève.
Il a une faiblesse pourtant, et c’est ce qui le rend complet.
Disciple de Morphée, le sommeil, au contraire du devoir, le trouve facilement traitable ; et s’il succombe souvent, il n’en convient jamais. Ses assoupissements d’ailleurs ne sont point tourmentés ; les tueries et les conquêtes, les ambitions violentes, les colères emportées, les passions envieuses ne veillent
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pas à son chevet; les serpents de la jalousie ne sifflent point sur sa tête.
Il reste en ses rêves ce qu’il est au réveil ; .bienveillant et doux. Il est sérieux sans phrases, il glisse sans appuyer sur la surface des facilitésde la fortune et des plaisirs de la vie.
La prospérité le laisse modeste; l’épreuve le trouvera fort.