‹ Un peu partout de Neuchatel au Bosphore James de ChambrierChapitre 2 sur 54 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Munich et le roi Louis.

La selle d’or que Gustave-Adolphe plaçait sur un cheval maigre, en comparant Munich à la plaine qui l’entoure, s’est couverte de pierres fines; mais le cheval est resté ce qu’il était ; l’embonpoint n’est pas venu sous la richesse des ornements.

Cette plaine infertile, sans autres détails que les betteraves qui y poussent et le houblon qui y perche, est une introduction à laquelle on ne s’attarde guères avant de tourner les feuillets du beau livre de Munich. Elle a ceci de bon pourtant, que les yeux ne distrayent pas l’esprit du souffle élevé qui va passer sur lui, ni de la contemplation prochaine des créations de l’art.

Munich, qui est une étude aussi bien qu’un plaisir, initie aux aspirations de tous les peuples artistes. Son séjour est à lui seul un voyage à Florence, à

Venise et à Rome; en Grèce, à Byzance et dans les Pays-Bas. Toutes les civilisations y sont brillamment évoquées. Les âges passés, les temps présents y marquent leur empreinte. Toutes les expressions de l’art y sont rendues ; toutes les formes du beau y sont reproduites.

Siège d'une renaissance nouvelle, Munich est une copie charmante et comme un intéressant abrégé de l’univers artistique. Il offre de belles choses, de grandes pensées et de nobles plaisirs. L’éclectisme, né des études classiques et des travaux de l’archéologie moderne, né de recherches patientes, de fouilles lointaines et d’une savante érudition, y fait revivre les temps écoulés et l’œuvre des anciens.

La science y est partout; souvent même elle y est trop. Certaines fresques à combinaisons énigmatiques gagneraient à plus de clarté et à moins de philosophie , de cette philosophie allemande surtout, qui a des profondeurs redoutables et des obscurités particulières. Ce n’est plus une jouissance, c’est un travail d’esprit; l’allégorie y fait tort à l’unité; tout y est symbole et abstraction. On croyait avoir devant soi une peinture à regarder ; et on se trouve en face d’un problème à résoudre. Il va de soi qu’on se retire sans l’avoir résolu.

Munich est une réminiscence des lectures, des études et des voyages du roi Louis ; et cela, malgré le ciel sombre, malgré le sol plat d’un pays où la géographie était loin d’appeler l’art.

L’enthousiasme a force le climat.

L’art italien y frissonne quelquefois du voisinage des Alpes; les temples de la Grèce s’y élèvent sous un ciel qui n’est pas celui del’Attique. Ces imitations de chefs-d’œuvre immortels ne sont pas sans souffrir de l’absence d’harmonie entre l’architecture et le pays; car c’est cette harmonie qui fait le charme et la grandeur des monuments d’Athènes et de Rome. Tant de nobles créations semblent tombées comme par hasard au milieu des choux, des raves et des carottes.

Peintres, lettrés, musiciens, sculpteurs, architectes, répondant à l’appel d’un roi artiste et poëte, ont fait de Munich, sous cette initiative intelligente et hardie, un sanctuaire de ce qui élève et charme l’esprit humain.

La ville se ressent un peu du désert qui l’entoure. De larges rues tracées dans la plaine y attendent des maisons ; pour les y faire venir, on y dresse des palais. Les musées sont comme à la campagne ; les deux Pinacothèques se prélassent en pleine villégiature ; le faune de la Glyptotbèque dort sous un bouquet de bois ; la Bavaria se présente au bord d’un pré.

Cela ne déplaît point. Cette liberté ne messied pas à l’art. Cette solitude prête aux monuments une certaine poésie et donne à la ville le caractère d'originalité qui manque à ses créations, dues à un génie essentiellement imitateur.

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Le double mouvement de la science et de l’art que Munich a développé, n’agite passes places publiques. Les habitants y sont plus rares que les chefsd’œuvre - , il y a plus de monde dans les tableaux que dans les rues.

Le vœu d’animer les statues, les fresques et les basreliefs .qui peuplent les musées, pour les répandre par la ville, est au moins téméraire; le spectacle en serait légèrement échevelé; et il y aurait plus d’un sujet, parmi les œuvres, simple nature de l’art grec et romain, mises en circulation, d’étonner fort les paisibles habitants de Munich ; d’autant qu’ils ne pèchent point par excès d’atticisme, qu’ils prisent fort le bon marché de la vie bavaroise et semblent moins épris d’idéal que de bière et de choucroute.

A les voir gras, rougeau et satisfaits, on démêle distinctement qu’ils ne vivent point d’ambroisie, malgré les dieux qui les entourent et que le houblon de l’Isar a pour eux plus d’attraits que les lauriers roses de l’Euro tas.

Quant aux fresques, il faudrait excepter de cette

résurrection celles de la façade de la nouvelle Pina-

cothèque ; car mieux vaut le silence de ces rues de palais, d’églises et de musées, que l’exhibition des physionomies auliques, des redingotes surannées et des perruques à marteaux qui figurent dans ces douteuses allégories.

Il y aurait les étudiants, dont ces statues et ces fresques errantes mettraient le cœur en joie ; des

étudiants batailleurs, bruyants et balafrés , ainsi qu’il appartient à tout bon étudiant allemand, incapable d’étudier la médecine et d’achever son droit sans se trouer un peu la joue et se couper beaucoup le nez.

Bottés, éperonnés, cambrés sur leurs hanches, collés dans une culotte de peau, serrés dans un habit à brandebourgs, le ruban en sautoir, sur l’oreille une casquette microscopique et panachée, ils tiennent solidement leur pipe et lancent des bouffées de fumée comme une décharge d’artillerie. Ils discutent de la patrie commune et de l’unité allemande. Il y en a qui tendent leurs muscles, plissent le front, froncent les sourcils, visent à se faire énergiques et font tous leurs efforts pour se rendre farouches. Le cou disparaît sous des flots de cheveux incultes; la barbe est buissonneuse, la moustache agressive ; les nez encore entiers se meublent de binocles et marchent armés en guerre à la conquête des bourgeoises.

Le soir, leur gaudeamus trouble le recueillement des rues moins animées que les brasseries. Car, si la ville semble endormie, les brasseries ne le sont pas; la bière y coule en flots d’écume dans des chopes sans cesse renouvelées ; de bonnes figures placides et réjouies s’y plongent avec méditation. 11 y a là peu de lumières et beaucoup de fumée ; la musiquey vaut mieux que l’atmosphère. Froides, humides, encombrées, ces brasseries ne sont pas surchargées d’ornements ; mais, au contraire des cafés de France

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où la consommation est souvent en raison inverse des dorures et des glaces, le jambon est consciencieux, la bière fraîche et parfaite.

Le roi Louis en créant une nouvelle Athènes, u? l'a pas peuplée de nouveaux Athéniens. Pour eux, la bière aide la saucisse, la saucisse prépare la bière ; et il n’y a aucune bonne raison pour que cela finisse. Les consommateurs ont la plupart cette tranquillité grave et presque contemplative que donne, à l’inverse du vin, l’usage fréquent de la bière.

Les boutiques sont closes dès sept heures; les théâtres ferment à neuf ; les concerts finissent au moment où ils commencent ailleurs.

Ceux de l’Odéon sont renommés par le choix des morceaux, le talent des artistes, le doux accord des instruments et des voix. 11 y a dans les détails une perfection qui pénètre; dans l’ensemble une harmonie qui entraîne. Les salons sont élégants; la salle que partage une galerie avec colonnes superposées jusqu’au plafond, est digne du but.

La Cour assiste à ces concerts, la société s’y réunit. C’était chose amusante à voir que le vieux roi Louis félicitant les artistes dont il était l'ami autant que le protecteur, et conversant avec les dames. Sa surdité l’empêchant d’entendre les réponses, l’échange des impressions ne paraissait pas très-vif ; la conversation tournait au monologue.

Son fils, le prince Adalbert, physionomie ouverte, regard confiant, expression joviale, un vrai fils

de la blonde Allemagne, mettait à cette plaisante causerie plus de liant que sa femme, sœur de François d’Assise. L’air embarrassé et distrait de cette princesse livrait ses regrets du ciel d’Espagne et l’étonnement d’un milieu qui n’était pas le sien. Une couronne avait attendu le prince en échange de sa foi; il préféra sa religion aux chances du sceptre grec.

Le roi Louis était près, à ce moment, de terminer sa carrière. Sa taille était courbée; mais son regard encore jeune, brillant et plein de vie parlait de son passé ; l’éclair du génie artistique en jaillissait encore.

Au théâtre, l’orchestre n’est pas moins enchanteur qu’à l’Odéon. La salle, à laquelle on monte en fort bonne compagnie, par un escalier de marbre, sous le regard de Goethe, de Shakespeare, de Racine, de Sophocle et d’Euripide, est grande et magnifique, quoiqu’un peu vide sous sa richesse; le roi n’y a toléré ni draperies ni tentures. A ce théâtre que couronne un fronton chargé de fresques est un portique de colonnes corinthiennes.

La porte de l’Isar voulait aussi des fresques, on l'en a couverte; mais l’entrée triomphale de Louis de Bavière passerait plus sûrement à la postérité en solides sculptures qu’en ces enluminures éraillées par le climat.

La Poste, avec portiques et colonnes d’ordre toscan, a ses fresques aussi; et il faut reconnaître que

les dompteurs de chevaux qu’elles représentent cadrent avec le lieu.

Le dimanche, vers cinq heures, on les néglige un peu pour se tourner du côté opposé et pour considérer à une des croisées du Palais, qui l’ait face à la Poste, la reine Marie, mère du jeune roi. Elle vient chaque dimanche, avec une ponctualité qui honore ses mœurs, se régaler, entre quatre et cinq heures, du mouvement de la place et du spectacle des bourgeois qui s’en reviennent de la promenade. Cette princesse au doux regard, au gracieux sourire, à la vie sérieuse et occupée, est de la maison de Prusse et de la religion réformée ; chose à remarquer en un pays où les protestants, longtemps persécutés, ne jouissent des droît civils que depuis 1801.

La Poste ayant des fresques, les Arcades en réclamèrent. Elles en ont un kilomètre.

Ces Arcades abritaient, près du palais des fêtes, le long d’un jardin ombragé de marronniers et de tilleuls, des boutiques, des confiseries et des cafés; mais c’était des fresques qu’il leur fallait. Aussi les leur a-t on données réjouissantes à l’œil, de couleurs éclatantes, prodigues de bleu de Prusse, riches enfin de promesses pour des gens qui vont à Athènes. Ces horizons qui s’allument, ces montagnes qui bleuissent, ces mers qui étincellent, donnent comme la nostalgie des pays chauds et font soupirer après le Bosphore et le golfe de Naples. Aussi n’aceordct-on qu’un regard distrait aux exploits de la mai-

son de Wittelsbach et aux triomphes éphémères du roi Othon.

Un parc frais et vert avoisine ces paysages outrés; c’est le jardin anglais. La nature y est forcée; on l’a sorti des marécages, mais il a de hautes futaies et des massifs fleuris, des eaux courantes et des allées sablées, des monticules, des temples, des pavillons, des jeux, de vastes prairies arrosées par l’Isar aux eaux rapides et d’un vert émeraude.

Cela vaut mieux que le cimetière qui tient lieu de promenade dans une autre direction. Les trépassés y figurent dans une chambre, en gants blancs, en souliers vernis, prêts à tirer la sonnette placée à leur portée.

Ces robes fraîches, ces gilets blancs, ces habits noirs, ces toilettes élégantes font mieux ressortir encore les traits décomposés. Il y avait là un chambellan qui semblait grimacer sous les broderies de son habit de cour. C’est à la fois lugubre et ridicule; c’est triste sans gravité; cela afflige sans élever. Un cœur qu’a déchiré l'heure suprême de la séparation, qui a aimé et perdu, qui a connu la rupture des liens qui font aimer la vie et les sentiments élevés qui consolent de l’adieu, s’explique mal cette exposition d’un visage, qu’on a baigné de larmes et couvert de baisers, aux curiosités de la rue, à l'indifférence du premier venu.

Quelques charmants enfants entourés de couronnes et de buis adoucissaient un peu cette im-

pression ; ils semblaient de petits anges endormis sous les fleurs.

La vieille ville qu’entourent les musées de la nouvelle a ce qui manque à celle-ci, des habitants, des boutiques et un peu de circulation.

Les rues y sont étroites, les places mesquines; les maisons se serrent les unes contre les autres; mais là déjà il y a loin du couvent des moines qui a commencé Munich.

Notre-Dame, bâtie de briques rouges et mal à l’aise sur la place qui l'étreint, cherche à prendre l’air en ses lourdes coupoles. Saint-Michel très-ancien, riche de sculptures, de niches, de bustes, de marbres et de bronzes, offre assez froidement la statue du saint aux prises avec le dragon.

L’église des Théatins, née du vœu d’une électrice stérile, l’austère façade du vieux palais qui lui fait vis-à-vis voient beaucoup de monde vers midi.

C’est l’heure de la parade. Les étudiants se rassemblent, les bourgeois se mettent en mouvement, les officiers foisonnent, serrés de taille, brillants d’aspect ; les paysans accourent, les touristes à jeun de foule n’ont garde de manquer à cette réunion de famille. L’orchestre militaire, irréprochable en ce pays de musique, a des trompettes retentissantes, peu de clarinettes et point de sons risqués; les exécutants sont tous des artistes. D’entraînantes harmonies éclatent alors sous le portique des capitaines, qui ouvre de trois côtés ses élégantes arcades ornées

d’arabesques et de riches trophées d’armes; la voûte abrite les maréchaux de Wrede et de Tilly faits du bronze des canons nris aux Turcs à Navarin.

Ce portique est l’imitation de la Loggia de Florence : car, à Munich, tous les styles sont honorés, aucune époque de l’art ne devait être omise.

Saint Paul hors les murs est à la Basilique ; quelques palais des princes sont de la Renaissance ; celui des Wittelsbach est du quatorzième siècle ; le gothique ogival pur revit à l’église d’Au ; le Pitti est à la Résidence.

L’arc de triomphe de Constantin se dresse à l’extrémité de la rue Louis ; des colonnes corinthiennes en séparent les trois voûtes et supportent des victoires; un quadrige de lions de bronze brille sur le marbre blanc de la plate-forme.

Celte rue Louis, splendide et vide, a plus de palais que de maisons. C’est l’Université, style italien du moyen âge, avec un escalier grandiose et d’éclatants vitraux. C’est la Bibliothèque, italienne aussi, dont Schwanthaler a sculpté les statues, dont Nilson a peint les portraits et les fresques. Le vestibule est chargé de bustes; on y monte par un double escalier entre Homère et Aristote, Hippocrate et Thucydide.

C’est à la fois Rome et Bvzance à l’église de Saint- Louis. Les fresques du jardin qui l’entoure redisent la Passion de Jésus-Christ. Sur la frise, court uu

délicat feuillage. A l’intérieur, les fresques de Cornélius étonnent parleur majesté, inquiètent parleur profondeur. C’est un symbole de foi ; c’est un cours de dogmatique. On en sent tout d’abord la science et le travail ; on ne les comprend qu’après.

Le Jugement dernier attire et saisit. Paisible et mouvementée, suave et violente, consolante et terrible, cette fresque fait frémir avec les légions de damnés qu’attend l’enfer; elle laisse aspirer à l'élan de ces anges qui se détachent célestes et radieux; elle engage à se réjouir avec ces harmonieuses phalanges auxquelles le Rédempteur ouvre les portes du ciel.

Le rococo subsistait à Munich sur la colonne de Marie, chargée d’une vierge, d'un serpent, d’un basilic et d’un dragon. Il y subsistait dans la cour des rocailles, au vieux Palais, où murmure doucement une jolie fontaine de bronze. Mais comme le genre obélisque manquait complètement, il a poussé des champs tout armés de cuivre.

Le palais de cristal n’y était pas non plus; on l’a fait, et il s’utilise pour les festivals, les expositions et les cirques.

L’espèce gigantesque restait absente; la Bavaria est apparue. Schwanthaler, dans la confection de cette virago, n’a point épargné la matière.

C’est tros gros pour être agréable ; c’est bien colossa lpour un petit royaume.

Mais, sous ses formes puissantes, la Bavaria est

d’un air peu agressif et point farouche, malgré son épée, sa peau de tigre et le symbole de force et de courage qui repose à côté d’elle en la personne d’un lion débonnaire. Elle couronne le mérite, ne menace point l’horizon, ne protège que les banquets et les joyeux ébats de la fête agricole et nationale d’octobre. Elle est aisée et de noble attitude; une couronne de laurier orne son large front, ses cheveux noués au sommet de la tête retombent en boucles bien ordonnées.

Il faut 66 marches, outre l’escalier qui monte à la plate-forme, pour atteindre le genou; le reste conduit à la tête et dans le nez, où il est d’usage d’aller s’asseoir. Quand on y a gelé en hiver et rôti en été, on se dispense au printemps de cette installation, d’autant qu’elle n’est pas confortable et que la vue des Alpes, qu’on ne voit guère, ne distrait que très-faiblement ceux qui entrent des émanations laissées par ceux qui sortent.

Les gens de bonne volonté, ou renseignés de confiance, assurent que vingt personnes sont à l’aise dans le crâne; mais ceux qui en ont fait deux fois l’ascension sont autorisés à soutenir qu’on y est trèsmal à sept. Les derniers venus finissent même par trouver que ce gros nez est trop petit, ils se rattrapent sur la bouche, large de 15 pouces et mieux proportionnée que le reste à ce pays consommateur.

Le trait gracieux de cette chose énorme, c’est le temple, agréable d 'aspect et de lignes harmonieuses,

qui s’appuie derrière la Bavaria à un petit bois de chênes. Son portique abrite les bustes des grands hommes du pays, et il y en a beaucoup ; on découvre même qu’il y en a plus qu’on ne le croyait.

Comme pensée, la Bavaria est ambitieuse. Comme statue, elle est exagérée. Si l’Amérique s’avisait de s’en éleveF une dans les mômes proportions, elle ferait ombre sur le Mont-Blanc.

Du côté delà vaste prairie qui porte la Bavaria, au delà de l’Isar, s’élèvent les tours ouvragées de l’église d’Au, la plus délicieuse de Munich par l’heureux mélange des briques et de la pierre, par l’harmonie des proportions, par la sobriété des détails, par le charme que prête à ses voûtes élevées la poétique lumière de ses vitraux.

A la Basilique, imitation de celle de Rome, tout est azur, or, marbres précieux, fines sculptures, couleurs brillantes, médaillons, bas reliefs et figures symboliques. Une forêt de colonnes monolithes soutient les nefs et les sépare. Celle du milieu n’est pas voûtée; les étoiles d’or de la toiture brillent audessus des sculptures de la charpente. Les fresques de Hess y rappellent la vie de saint Boniface et la propagation du christianisme en Allemagne. Dans le chœur, le Sauveur exalté par les anges apparaît dans sa gloire; saint Jean Baptiste est absorbé dans l’amour de son maître; les martyrs contemplent Jésus; Marie l’adore.

L’aspect général de la Basilique éblouit et impres-

sionne ; il éblouit trop. La multitude des ornements, la profusion des richesses laissent le regret de nos églises du Nord, aux profondeurs mystérieuses, à la lumière incertaine, aux voûtes sombres et d'une douce mélancolie. Elles sont plus sévères, plus sérieuses aussi •, le sentiment religieux n’a pas besoin de tant de dorures pour aspirer au Créateur; les impressions saintes s’y élèvent plus librement sur l’aile de la prière.

A la Résidence, la chapelle royale n’est pas moins éclatante. Les corniches élégantes, les chapiteaux dorés, les mosaïques, les fresques sur fond d’or y sont richement prodigués. Klenze l’a construite. Hess y a peint l’alliance du christianisme et des arts, l’histoire et le développement de l’Eglise, les sévérités inexorables du Dieu de Moïse, les miséricordes infinies du Dieu de Jésus-Christ. Les coupoles sont basses; le jour pénètre blond et sobre par des ouvertures dissimulées.

La musique est suave, les chants sacrés ont des harmonies célestes; mais la cour apparaît, les princes saluent, les princesses s’installent, le service s’agite, les dames d’honneur s’inquiètent, les chambellans circulent. Comme la tribune est élevée et que le public est debout, chacun se retourne, tous les yeux sont en l’air; on se pousse pour mieux voir, on se cramponne pour ne pas perdre pied; la curiosité absorbe la dévotion; ceux que cherchent les regards font oublier Celui que le cœur voulait servir.

31 UN TEU PARTOUT

Dans la nouvelle Résidence qui contient cette chapelle, toutes les écoles ont des inspirations. L’art grec, les classiques latins, les lettres allemandes s’y allient aux mythes du paganisme, aux temps héroïques, aux fastes du moyen âge, aux trois grandes époques de l’histoire germanique. Charlemagne, Frédéric Barberousse, Rodolphe de Habsbourg s’y rencontrent avec les Muses, les Argonautes, les Troyens, les Niebelungen et les maîtres de l’Olympe. L'histoire y grave ses enseignements, la fable y laisse le gracieux reflet de ses allégories; la pensée religieuse et le sentiment chevaleresque y sont également célébrés. La poésie s’y trouve partout., avec les dieux, les héros et les hommes; sauvage dans les Niebelungen ; violente, ingénieuse et hardie dans l’Iliade ; harmonieuse dans l’Odyssée. Orphée, Homère, Pindare, Hésiode, Anacréon, Sophocle, Aristophane y chantent l’antiquité. Wieland, Goethe, Schiller et Klopstock y parlent de l’Allemagne, L’art y est tour à tour roide et sévère, capricieux et fantastique, terrible et séduisant.

La guerre en ses batailles sanglantes anime la salle des banquets. La beauté s’épanouit dans les salons de jeu; ce qni doit être matière à distraction pour les tables de whist.

Elles sont là, plusieurs douzaines, expressives, charmantes et richement encadrées, ces fleurs de beauté qui ont parfumé Munich; on leur voudrait seulement un peu moins de gigots aux manches. A un

premier comme à un second voyage, brillait parmi elles, spirituelle et piquante, une Espagnole qu’on entourait plus que les autres. Une rose s'accrochait à ses cheveux, ses beaux yeux noirs parlaient sons sa mantille. A un troisième séjour, elle avait disparu.

Dans la salle de bal, Vénus triomphe.

La salle du trône n’a ni draperies ni tentures; mais les colonnes qui portent la galerie rompent l’uniformité de l’enceinte et en laissent les proportions très-harmonieuses. Entre les colonnes s’élèvent et se détachent, sous les caissons d’azur et d’or de l’immense plafond, les statues colossales des aïeux de la maison régnante ; statues en bronze doré, sculptées par Schwanthaler avec beaucoup de ressemblance, de variété et de richesse. Les stucs, les marbres, les bronzes, les fresques et les sculptures y disent le goût classique du roi, qui voulait des sculpteurs, des architectes et des peintres, mais peu de tapissiers.

Certaines salles delà Résidence ont plus de tableaux que de meubles. C’est beaucoup qu'elles ne soient pas à ciel découvert, par égard pour les anciens; et que la salle à manger n’ait pas, au lieu de chaises des lits de bronze, sous prétexte qu’à Rome on se couchait pour manger.

La poésie brutale, sanglante, embrouillée desNicbelungen a été mise en fresques par Sclinorr en cinq salles consécutives. Ce poëme anonyme du treizième siècle, poëme d’amour, de vengeances, de lamenta-

UN PEU TARTOUT.

tions peut avoir du mérite, mais il manque de charme; et si ce sont là les mœurs des héros du Nord, elles sont loin d’être agréables.

Brunehild, mécontente de son mari, a commencé par l’étrangler avec sa ceinture; puis elle l’a pendu à la muraille, proprement et d’un air fort doux.

Siegfried, le vainqueur des Saxons et des Danois, vient de faire ses adieux à sa femme Criemhild, sœur des Niebelungen ; mais pendant la chasse, il est méchamment mis à mort par Hagen. Criemhild, qui n’entend pas que la chose se passe en douceur, se refuse d’abord aux minces consolations de son entourage, puis en accepte de plus posithes auprès du roi des Huns. Les fêtes de sou mariage dan^ le palais d’Attila sont des plus agitées et finissent par une boucherie assez complète des Huns et des Burgundes. Criemhild s’en fait l’instigatrice et n’y reste pas inactive. Elle tient d’une main, et par les cheveux, la tète de son frère Gunther; de l’autre, elle attrape le chef de Hagen dont elle se débarrasse; finalement elle est elle-même décapitée par Hildcbrand. Il en reste deux pour pleurer sur les morts, Attila et Thcodoric, qui se lamentent sur cette tuerie et n’y survivent probablement que pour pouvoir dire qu’ils en étaient.

Mais c’est trop d’étranglements et de pendaisons pour des gens qui n’ont pas déjeuné.

Ce qu’il faut après tant de sang, c’est du café au lait; d’autant plus que certains petits pains entrevus

au passage ne laissent pas que d’apparaître au travers des Niebelungen ; des petits pains aux raisins secs, aux amandes, au levain de bière, au beurre, au lait, à tout enfin, et comme on n’en fait qu’en ces pays de boulangerie par excellence. Il ne fallait rien moins que les expéditions très-sommaires de Criem- ’uild pour tenir en suspens de pareils souvenirs.

Les Niebelungen s’embrochaient alors très-malinalement, et pour un temps assez court. Comme la fumée des brasseries de la veille avait légèrement enveloppé le sommeil du matin, on s’était levé en bâte, on avait couru pour ne pas manquer l’heure, on s’était trouvé en face des lamentations motivées du roi des Huns sans le fondement solide et préalable qui doit présider en voyage à toute journée bien entendue; fondement recommandable avant de s’aventurer dans ce palais unique, asile de tous les âges, de toutes les littératures et de toutes les poésies.

Les souverains bavarois vivent là dans un noble entourage; ils devraient n’y couler qu’une existence classique ; mais ces conceptions sont idéales, les réalités de la vie doivent souvent en rabattre.

La simplicité du roi Louis se mêle à toutes les recherches de l’art en ci? royal séjour. Sa mémoire ne passera pas; sa vie laissera d'impérissables traces.

C’est une figure à part que celle du roi Louis.

Ce fut un caractère original, une existence mêlée de faiblesses et de grandeur, de chutes misérables et

d’œuvres immortelles, de fantaisies ruineuses et de sage économie, de nobles aspirations et de caprices regrettables.

Mécène amoureux du beau, savant et érudit, le roi Louis sc souvint d’Adrien, imita les Mé- . dieis, fut le Périelès de sa nouvelle Athènes. Son but n’était point cependant de faire revivre Auguste sur le trône de Bavière, ni de ramener Léon X sur les bords de l’Isar, mais d’illustrer sa ville natale et d’y fixer les arts.

Munich lui doit ce qu’il est.

Maximilien-Joseph, le duc Albert V, l’Electeur Maximilien I er laissaient au roi Louis un exemple qu’il suivit avec une passion persévérante, un zèle presque fiévreux, un sentiment de l’art très-vif, trèsdélicat qm lui attacha les hommes distingués dont il fut le collaborateur, et qui aidèrent sa gloire comme il aida la leur.

Intelligent, passionné, épris d’idéal, il admirait les anciens jusqu’à sacrifier le confort aux exigences classiques , jusqu’à repousser pour Athènes et Rome les aises de la vie moderne.

Grandir son pays des chefs-d’œuvre entrevus à l’étranger, doter la Bavière des monuments qui brillent sous d’autres cieux ; donner un corps, pour ainsi dire, aux impressions de sa jeunesse, solidifier en nobles créations les souvenirs de ses voyages ; telle fut la pensée, telle est l’œuvre du roi Louis.

Allemand parle cœur et Français par l’esprit ; Ita-

lien par l’imagination, Athénien par les goûts; il fut un peu de tous les temps et de tous les pays.

Libre par son pouvoir et sa fortune de réaliser dans son âge mûr les rêves d'une autre époque, il eut ce bonheur qui fait les grands règnes et cette aptitude qui illustre les princes, de trouver des hommes disposés à le comprendre, de s’entourer des capacités nécessaires à ses plans, de rehausser sa couronne des talents qu’il savait dignes de répondre à sa pensée.

Attaché à la patrie allemande avec une partialité enthousiaste dont se ressentent quelques-unes de ses œuvres, il a consacré à sa délivrance et à sa gloire des temples admirables. La Walhalla, ce nouveau Parthénon, sanctuaire des héros de l’Allemagne, dédié au culte de la nationalité germanique, élève ses colonnes solitaires au sein d’un bois de chêne et domine le Danube qui se déroule à ses pieds.

Jeune encore, le roi Louis avait combattu pour son pays; il avait marché contre la France, marqué au congrès de Vienne la place de la Bavière.

La chute de Charles X modifia ses idées libérales ainsi que sa disposition naturelle à élargir la Constitution de 1818 et la sphère d’action des États généraux. Son esprit de résistance lui aliéna l’opinion; ses mesures arbitraires le conduisaient à la désaffection publique, quand apparut la femme qui allait régner sur son cœur et modifier sa politique.

Abandonné à tous les entraînements d’une pas-

sion sentimentale; prodigue d’inspirations lyriques qui valaient mieux que leur objet, le roi Louis prit son plaisir à n’apparaître qu’à l’ombre de sa maîtresse, mit son orgueil à ne s’envelopper que des rayons du nouveau soleil qui se levait sur Munich.

On fut d’abord ébloui ; on se montra indulgent. On mit une certaine complaisance à glisser suf les titres, le pouvoir et la fortune de la rivale de la reine ; on se plut à constater son influence intelligente et ses idées libérales. L’Autriche s'effaça ; les jésuites s’en allèrent; la pression du clergé s'affaiblit ; la censure disparut ; Lola Montés fut acceptée.

Mais hautaine autant que belle, impérieuse et hardie, la nouvelle comtesse s’exagéra son empire; ses allures gâtèrent sa popularité. Elle usa des rues de Munich avec un sans-gêne qui offensa les étudiants et troubla les bourgeois. Le mouvement éclata peu de jours avant le 24 février 1848 ; le souille de l’émeute emporta Lola Montés.

La bonhomie, chez le roi Louis, s’alliait à la finesse; sa simplicité personnelle faisait contraste avec le luxe artistique de ses demeures.

Comme nous sortions des écuries royales et des remises encombrées de voitures, Jéquier avisa, dans la Ludwigstrasse, trottinant dans la boue, vêtu d’un pantalon gris et d’un paletot brun dont les nuances livraient joyeusement le prix de leurs services, un personnage qui n’avait rien de royal, mais se promenait parla ville de l’air satisfait d’un homme qui considère

son œuvre et découvre qu’elle est bonne. C’était le roi. Les respects de la rue le criaient bruyamment, avec cette exagération de saluts qui fait sourire le flegme britannique et qui honore la déférence allemande.

Quand le souffle embrasé de 1848 traversa le palais de Munich, le peuple s’y jeta : le roi déclara, qu’après cela, il ne lui restait plus qu’à en sortir.

Son abdication surprit l'émotion populaire. A peine était-il parti qu’on le regretta; et comme l’image de Lola Montés n’ombrageait plus l’attachement public, on oublia les caprices du roi pour ne regarder qu’à sou œuvre. Son successeur s’éteignit; son petit-fils hérita de sa couronne sans que la Bavière se séparât du règne du roi Louis et des grandes choses qu'il avait faites.

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