DÉPART
sourde à toute réclamation. Bientôt ils s’enfoncent chargés de nos dépouilles dans les profondeurs de la douane, ils appellent Osman, réclament Mahmoud, s’en réfèrent à Mourad-Effendi, qui renvoyé le tout à la douane centrale de l’autre côté de la Corne d’or.
On s’arme de patience, sans le moindre renseignement sur le crime imputé. On rentre dans la barque à la suite d’un déballage complet; on traverse le golfe; on descend sur le quaide la douane de Stamboul, et pendant que l’un de nous veille sur les malles ou- , vertes et les tapis épars, l’autre s’essoufle et se perd à la recherche du directeur, dans le dédale des barraques où tout bourdonne comme dans une ruche d’abeilles.
Mais le directeur qui peut seul mettre un terme à ce voyage de découvertes, vient de se prosterner sur son tapis de prière, de se tourner du côté de la Mecque et de commencer de pieux entretiens avec Allah et son prophète.
Il ne reste qu’à attendre qu’il ait fini et qu’à espérer que sa contemplative adoration le disposera à la miséricorde.
Il est clair qu’entre temps le vapeur est parti, que la place est perdue, et qu’il faudra remettre d’une semaine ce départ qui attristait et que maintenant on desire.
Enfin Jéquier reparaît avec un reflet du sourire dont l’a couvert le grand chef de la douane.
L’autorisation de partir est accordée : il s’agissait tout simplement de quelques piastres à payer comme droit de sortie pour deux cachemires de Perse. Là était la clef de nos périgrinations énigmatiques.
Les ailes nous étaient rendues, on rembarque pêle-mêle nos personnes et nos trésors. On fait force de rames. On se dégage comme on peut de l’essaim d’embarcations qui embarrassent le passage. On vole sur le flot et on atteint le Stamboul , qui n’a pas levé l’ancre, grâce au calcul toujours aléatoire des coïncidences entre l’heure turque et l’heure française.
Il y a des gens qui rient de ceux qui tombent, après, bien entendu, qu’eux-mêmes se sont relevés.
Nous fûmes de ces gens-là, et quand une barque chargée d’Arabes n’approcha le navire qu’au signal du départ, il s’ébaucha plus d’un sourire. L’appel guttural et saccadé de ces enfants du désert, leurs gestes expressifs, leur sauvage regard qu’acéraient leurs dents blanches, amusèrent l’équipage sans le toucher.
L’aspect du pont formait à lui seul une toile lumineuse de vie et de couleur.
Partir en compagnie de ces Arabes enveloppés de leur burnous et couchés sur leurs matelas; de ces Turcs accroupis sur leurs tapis ; de ces femmes voilées entourées de provisions, de meubles et de charmants ustensiles; c’était prolonger encore le mirage de la vie orientale.
départ.
Voguer avec ces Syriens, ces Persans, ces Grecs, ces Levantins de toutes les échelles; c’était emporter avec soi quelque chose de Stamboul.
Mais l’ancre se tire, la foule ondule à l’avertissement des matelots; les vœux s’échangent avec les adieux; les Bédouins s’adressent de graves paroles et se baisent solennellement trois fois sur la joue droite.
Passer une nuit à bord avec ces fils du soleil, c’était ne point rompre encore avec les mœurs des races primitives.
Enfin il ne reste sur le pont que ceux qu’attendent la Mecque, Alexandrieou Smyrne.Les rouess’agitent, le navire glisse dans un sillon d’écume et vogue vers la Propontide entre les ombrages de Scutari et les dômes du sérail. Les bords s’éloignent, les ombres s’étendent, le soleil descend à l’horizon, la tour de Léandre s’enfonce dans l’azur des eaux dorées par le couchant.
Les collines des trois villes ondulent sous les défaillances du jour entre le ciel et l’eau.
La nuit se fait.
La lune baigne de sa lueur argentée les rivages qui fuient. Les tapis de prière se développent ; Arabes et Turcs s’y prosternent et murmurent à voix basse qu’il n’est qu’un Dieu et qu’un Prophète.
Le ciel est étoilé, la mer est harmonieuse, le flot phosphorescent berce un rêve dont il faut s’éveiller.
ON PEU PARTOUT
Adieu mosquées de Stamboul ! La voix aérienne de tes muezzins nous fera longtemps encore attendre ton appel.
Adieu palais, terrasses, jardins du Bosphore. Tes baies, tes promontoires, tes cafés jetés sur la vague nous parleront longtemps encore le frais langage de tes courants.
Adieu cimetière de Scutari ! Puisse la paix de tes ombrages envelopper notre vie et pénétrer notre âme!