LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C
RUE PIERRE-SARRAZINj H° 14
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INTRODUCTION
La lecture en chemin de fer.
Les immenses progrès de la locomotion n’intéressent pas seulement le voyageur au point de vue du surcroît de rapidité et de l’économie de temps. Ce dernier côté est ce qui saute aux yeux , j’en conviens , et dont je suis loin de méconnaître l’importance; mais il y a autre chose dans l’introduction des nouvelles façons d’aller, et, cette face morale étant la moins saisie, je demande la permission d’en toucher ici quelques mots.
Anciennement, quand il fallait voyager dans de mauvais coches, sur des chemins pleins de cahots, d’une couchée à l’autre , et sur le pied de douze à quinze lieues par jour, au grand maximum, la pérégrination était chose non-seulement périlleuse, mais pénible et horriblement fastidieuse. Je tiens une lettre de Voiture, — avouez que le nom est heureux, — qui renferme de piquants détails sur ce chef. La missive, datée de Lyon, est adressée à Mlle de Rambouillet (celle qui fut depuis duchesse de Montausier et épousa le Misanthrope). « Vous ne sçauriez croire, mademoiselle, lui mande la fine fleur des beaux esprits , combien les fourgons sont une chose
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divertissante , et quel excellent remède c’est contre une grande passion. Tantost il s’y estropie un cheval, tantost il s’y rompt une roue , tantost ils demeurent toute une nuit embourbez au milieu d’un chemin, et c’est, je vous jure , tout ce que l’on peut faire avec eux , que de songer deux ou trois fois le jour en la meilleure de ses amies. »
Ainsi, en l’an de grâce 4642, on n’avait pas seulement , en voyage , le temps de penser à sa bonne amie (et que faire en fourgons , à moins que l’on ne pense?), tant la fatigue et le péril étaient rudes et de tout instant.
Et les voleurs de grand chemin !
Voici du même précieux personnage, à la même héroïne du Grand Cyrus , un autre fragment épistolaire qui donne quelque idée de ce condiment indispensable des voyages en 1638, et longtemps depuis :
« Mademoiselle, je voudrois que vous m’eussiez pu voir aujourd’hui dans un miroir, dans l’estât où j’estois. Vous m’eussiez veu dans les plus effroyables montagnes du monde, au milieu de douze ou quinze hommes les plus horribles que l’on puisse voir, dont le plus innocent en a tué quinze ou vingt autres, et qui sont tous noirs comme des diables , et qui ont des cheveux qui leur viennent jusqu’à la moitié du corps; chacun a deux ou trois balafres sur le visage , une harquebuse sur l’épaule , deux pistolets et deux poignards à la ceinture. Ce sont les bandits qui vivent dans les confins de Piedmont et de Gênes. Vous eussiez eu peur sans doute, mademoiselle, de me voir entre ces messieurs -là , et vous eussiez cru
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qu’ils m’allaient couper la gorge. De peur d’en être volé, je m’en estois fait accompagner. J'avois écrit dès le soir à leur capitaine de me venir accompagner, et de se trouver en mon chemin , ce qu’il a fait , et j’en ay esté quitte pour trois pistoles. Mais , surtout, je voudrois que vous eussiez vu la mine de mon neveu et de mon valet , qui croyoient que je les avois menés à la boucherie. >*
Voilà des bandits encore assez civils. Tous n’étaient pas de cette trempe. Et les mendiants ! Le chemin de fer ne nous aurait rendu que le service de nous purger de cette lèpre, de déblayer la voie publique de cette immonde industrie, qu’il faudrait encore élever des statues à Watt et à Denis Papin.
Il n’y a guère plus de cinquante ans que les routes commencent à être un peu sûres. Les derniers brigands des forêts de Bondy et de Sénart datent de la fin du Directoire et du commencement du Consulat. C’est un grand élément d’intérêt retiré aux mélodrames; mais on ne peut tout avoir.
Aux coches , aux fourgons , aux pataches , succéda la monstrueuse diligence. Un jour nos fils auront peine à croire aux récits que nous leur ferons de cette arche. Grand progrès cependant. On ne mettait plus que trois petits grands jours pour aller à Lyon , et cela coûtait quatre louis, non compris le pourboire au conducteur, l’aumône distribuée aux pauvres embusqués, conjointement avec les polissons faisant la roue, aux relais et à la montée, et les innombrables repas.
Le pire inconvénient de la messagerie était, selon moi
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le suivant. Le peuple français a des qualités , mais il est horriblement bavard. La diligence favorisait énormément cette propension. Quand on se trouvait emboîté dans un étroit compartiment avec trois , quatre , cinq compagnons d’infortune, il était absolument impraticable d’échapper tant soit peu à la loquacité de tout ou partie d’entre eux. On eût passé pour un sauvage , on se fût mis à l’index , et, comme il s’agissait d’une communauté de trois jours et de trois nuits , la chose méritait réflexion et valait la peine de quelque sacrifice; seulement cela vous gâtai i tout le plaisir du voyage. Il n’était pas question de lire : le pavé ou les ornières s’y opposaient formellement. Songer, rêver, on l’eût bien fait; mais c’était la chose impossible, et force était de renoncer, sous l’incessante intrusion dont on était la victime , à cet indéfinissable charme, pour moi le plus grand de tous. J’ai essuyé de la sorte tant de fades entretiens que je me tiens en garde même contre les bons , et que je me réfugie avec délices, depuis que j’en ai acquis la licence, dans la taciturnité britannique. Ce que dit Addison de lui-même , à savoir que, toujours mêlé au public, il lui arrivait souvent de passer vingt-quatre heures sans prononcer une syllabe , redouble mes admirations sympathiques pour ce grand homme , et me donne la clef de sa rare puissance d’intuition et de la mâle vigueur de son style.
Le chemin de fer n’a point certainement changé le caractère national; mais il a mis un frein à la langue de ces incorrigibles babillards qui devenaient la plaie du voyageur sérieux, artiste, jaloux de voir et de digérer ce
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qu’il voit, et souvent le plus affairé de la chambrée, sans que cela parût, bien que ne voyageant point pour affaires. Ces grands causeurs essayent bien encore de rompre la glace; mais on ne les laisse plus, comme naguère , attenter à son habeas corpus. Grâce à une vitesse de locomotion qui efface les distances, on n’est plus, Dieu merci, condamné à ce supplice de Mézence, qui accouplait, pour des journées entières, l’homme sensé à l’imbécile, et où, comme de juste, l’esprit subissait les tyrannies de la sottise. L’esprit vrai ne va point sans une mansuétude un peu timide, qui craint de désobliger, et se laisse , de peur de pis, mettre à la gêne par ces grands faiseurs d’interrogations
Et tous ces grands diseurs d’inutiles paroles,
qui, dès le temps des fourgons , faisaient, comme Molière nous l’apprend , l’effroi et le malheur de l’honnête homme.
Aujourd’hui on monte, on descend à toute heure, à toute minute , et le wagon commun n’est plus un salon (quel salon!); ce n’est qu’un de ces lieux vagues où les anciens maîtres de l’art dramatique , selon les trois unités, établissaient leur action , et où chacun entrait à sa guise, quitte à tourner les talons tôt après sa petite tirade, sans plus de cérémonies ni d’ambages. Partant, comme l’on sait qu’on sera délivré de son ou de ses bourreaux à la belle première gare , on ne se met plus en peine du qu’en-dit-on du voisin ; le péril , en fuyant , rend la bravoure, et, se tirant d’affaire par quelques oui ou non, on
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recouvre, pour la garder, sa précieuse indépendance, premier bien de l’homme en voyage, et, s’il faut même ici le dire ouvertement, premier bien de l’homme partout.
Maintenant que l’on est, grâce à Dieu , affranchi, par les nouvelles conditions du voyage , du bourdonnement insipide de ces taons à deux pieds que l’on nomme fâcheux , que fera-l-on? Le paysage fuit devant vos yeux comme l’ombre :
Je n’ai fait que passer, il n’était déjà plus.
Heureux qui peut dormir en route! je ne suis point de ces élus. On n’est pas toujours en veine de rêverie ni de sentiment, et n’est pas Voiture qui le voudrait bien. Il faut pourtant tuer le temps, comme on dit, puisque aussi bien c’est entre l’homme et lui un duel perpétuel à qui se défera de l’autre. Le moyen sera la lecture, charmante arme, courtoise s’il en fut, et d’un effet sûr pour mettre le temps en déroute. Mais , hélas! à part quelques obstinés lettrés , qui songe à se mettre un volume sous le bras , en quittant le logis pour aller gagner le chemin du Nord ou de Lyon? D’abord ce n’est point fashionable d’être chargé d’un faix quelconque : premier point; puis veuillez noter ce deuxième, le goût du livre est peu répandu en France ; nous sommes un peuple beaucoup plus politique que littéraire, et plus élisant que lisant. Ce n’est pas trop de dire qu’il nous faut, pour vaincre notre paresse originelle , la contrainte morale du grand désœuvrement et de l’occasion tentante. La Bibliothèque des
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chemins de fer installant à chaque gare de chaque railway français une librairie complète, désormais, bien que l’on en ait, force est de devenir lecteur et lettré, pour peu que l’on se mette en route ; et les chemins de fer, comme nous le disions il y a un instant, sont appelés à exercer une influence , à opérer une révolution morale, intellectuelle, non moins que politique, économique et morale. L’âge d’or du voyage date de ce siècleci : grande vitesse, confortable installation, plus de badauds , et instruction à la vapeur.
Puisse le lecteur trouver quelque chose de semblable , avec un peu de délassement, dans le nouveau volume que publie de nous la Bibliothèque des chemins de fer! On se promène beaucoup dans ce livre, on y passe rapidement d’un point à un autre , comme l’indique le titre : c’est encore une image de la locomotion actuelle. Si un pays, si un chapitre ont le malheur de ne pas plaire, tournez la page , et vous aurez du coup franchi la frontière. Pour espérer que le public daigne prendre en gré quelques-unes de nos pérégrinations, nous avons compté sur le double plaisir de voyager en voyageant.
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La chambre des députés piémontais.
Au moment où la législature sarde fait dignement figure en face de conjonctures qui ne manquent pas de gravité, nous pensons qu’il ne sera pas sans intérêt d’esquisser la physionomie de cette assemblée politique telle qu’elle nous est apparue il y a peu d’années, et d’être en quelque sorte le reporter de l’une des séances parlementaires du palais Carignan , à Turin.
Ce palais a servi de demeure à la dynastie régnante avant son accession au trône. L’architecte Guarini, qui l’a construit, a été évidemment préoccupé de s’affranchir des traditions de l’école. Il semble qu’il ait eu horreur de la ligne droite, et, d’un autre côté, il n’a pas su manier la courbe avec une habileté suffisante. Il ne l’a employée que dans les grosses tours qui flanquent l’édifice et lui donnent un air mi-féodal et mi-académique d’un effet assez singulier. Néanmoins le palais, dans sa vaste ampleur, ne manque pas de majesté : il est réellement princier , même pour une ville où les grands palais abondent, et par ce côté il remplit, mieux qu’au point de vue de l’art correct, sa destination essentielle.
C’est l’une de ces grosses tours qui contient la Caméra dei Deputati. La garde nationale veille à la porte : la tenue de cette troupe civique est irréprochable et tout à fait française , sauf
les couleurs du costume. Le pantalon est gris avec une large bande ; la tunique bleu de roi ; le shako petit, paré d’une flamme bleu clair. Les citoyens-soldats de Turin joignent à une excellente tournure militaire des façons on ne peut plus accueillantes. Us parlent tous français, ou presque tous, et je n’ai pas besoin d’épuiser en demandes d’indications le peu d’italien d’opéra que je puis avoir à mon service. On m’interrompt tout aussitôt, pour me répondre dans ma langue avec beaucoup d’empressement et une exquise politesse.
Muni d’un billet des premières tribunes, je grimpe , par une suite d’escaliers très-tournants, au haut de la tour politique où s’agitent les destinées constitutionnelles du Piémont. La salle, au lieu de l’hémicycle habituel , forme une ellipse dont l’un des grands arcs contient en retraite la tribune et le fauteuil du président. La décoration , fort simple , n’offre ni dorures ni fresques ; seulement le bureau et la tribune sont surmontés du portrait en pied de Charles-Albert, auteur de la constitution dont l’octroi précéda de si peu de jours notre révolution de février. Ce portrait, qui date des derniers temps de la vie du feu roi, touche et attriste le teint jauni de Charles-Albert , les joues amaigries, la tête blanchie avant l’âge, témoignent d’une souffrance profonde et sont, pour ainsi dire, saisissants de douleur. On voit là une vie ravagée, minée par les maux du corps et les agitations de l’âme.
L’ouverture de la séance est fixée pour une heure : il en est près de deux, et cependant le président, M. Ratazzi (aujourd’hui ministre de la justice), est seul à son poste avec les membres du bureau et une petite poignée de députés zélés, rari nantes , éparpillés sur les bancs de droite et de gauche, ün secrétaire marmotte la lecture du procès-verbal de la veille ; cela ne rend point les membres plus assidus : force est de procéder à l’appel nominal et de noter les absents. Puis les huissiers se répandent au dehors, dans les couloirs et les salles de conférences, appelant à grands cris les retardataires qui, lentement et indolemment, daignent prendre à la fin possession de leurs ban-
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quettes curules , couvertes de drap vert et disposées semi-circulairement, more Gallico , en face du fauteuil et de la tribune. Ils n’ont ni costume ni insignes d’aucun genre. N’était la différence des lieux et la moindre dimension de la salle, on se croi- . rait reporté en 1845 ou 1846 au Palais-Bourbon, à Paris.
Signalons toutefois une différence notable : il y a une tribune au parlement de Turin , ce qui n’existe plus chez nous ; mais elle reste vide, et, sauf, j’imagine, les très-solennelles occasions, chacun parle de sa place. Dans les discussions d’affaires , cet usage a beaucoup de bon : il est expéditif ; il exclut l’emphase | et les circonlocutions. Dans les grandes circonstances où la politique et les intérêts vitaux du pays sont en jeu , je n’oserais pas affirmer qu’il en fût tout à fait de même. Aussi la tribune est-elle là, ouverte à quiconque se sent assez fort , ou assez brave , ou assez éloquent pour l’escalader. Pour le moment , il n’en est fait aucun emploi. Les membres du cabinet euxmêmes s’expriment de leurs bancs. Je remarque qu’ils ne tournent point le dos , comme autrefois les nôtres , à leurs adversaires. Ils viennent se placer tour à tour , selon les matières délibérées, derrière une petite table oblongue disposée en avant de la tribune: ils font ainsi face à l’ennemi, ce qui semble tout à la fois plus judicieux et plus digue.
M. Ratazzi, qui occupe le fauteuil avec beaucoup de convenance, et, ajoutons, de fermeté dans les séances difficiles, est un jeune avocat d’Alexandrie, la ville libérale par excellence, que vient de s’adjoindre le ministère Gavour en remplacement de M. Boncompagni, qui lui a lui-même succédé à la présidence de la chambre. M. Ratazzi paraît un très-jeune homme ; sa chevelure est noire et son œil plein d’un feu que n’a point amorti l’usage des lunettes ; sa physionomie avenante respire la décision et la franchise ; son origine électorale témoigne assez de ses tendances politiques. Alexandrie est l’un des plus ardents foyers de la liberté piémontaise et du constitutionnalisme, pour ne rien dire de plus. En voici une preuve qui servira d’ailleurs à faire apprécier l’état des mœurs en Piémont
et Tesprit d’extrême tolérance dont le gouvernement est animé. Les habitants d’Alexandrie élèvent en ce moment , par souscription, un monument à la mémoire de leur concitoyen César Yoglieri, qui fut fusillé en 1833 par des gendarmes, comme complice du mouvement insurrectionnel dirigé par Mazzini et Ramorino contre Charles-Albert. Or, sous le fils de Charles- Albert, cette réparation ne souffre aucune entrave de la part du gouvernement. A coup sûr, c’est de la fusion au premier chef, et bien des gens même pourront la décrier comme excessive. Mais revenons aux Deputati.
L’ordre du jour appelle la discussion d’un projet de loi présenté par le ministère, à l’effet d’être autorisé à aliéner deux nouveaux millions de rentes pour les besoins du service public. Le député Lanza, rapporteur de la commission d’examen de cet emprunt (aujourd’hui ministre), prend la parole, et, dans un discours écrit , articulé avec une netteté qui permet aux auditeurs , même peu familiarisés comme moi avec la langue italienne, de suivre le fil de son argumentation, appuie sans réserve le principe de l’emprunt et le projet du ministère. Il s’attache, chemin faisant , à réfuter les objections émises contre la mesure dans les précédentes séances , et particulièrement celles de l’honorable M. Despine, l’un des dix-sept députés de la Savoie.
M. Despine réplique, et l’on est un peu surpris tout d’abord d’entendre un orateur répondre en français à un orateur italien. Cette disparate est un peu comme la protestation, non muette, de la Savoie contre son incorporation persistante à une monarchie dont la séparent et l’idiome et les barrières naturelles. Mais depuis les traités de 1815, on voit bien d’autres amalgames, et, dans ce brouillement des nationalités, la Savoie demeure, somme toute, sous l’empire de la constitution nouvelle , l’un des petits pays qui ont le moins à se plaindre de leur lotissement dans le grand cadastre politique et diplomatique qui a remanié toute l’Europe.
Après les sommaires explications données par le député
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savoyard, on entend de nouveau résonner la langue molle et cadencée d’Alfieri, de Manzoni et de Cantu.
M. Lanza a dit, dans son discours, que la crainte seule d’une administration retriva (rétrograde) placerait le pays sur la pente de l’avilissement. Ces paroles sont venues frapper en pleine poitrine M. de Revel , l’un des prédécesseurs influents du ministère actuel, et qui a même été récemment sur le point de rentrer au pouvoir, mais n’a pas pu former un cabinet, faute d’une majorité parlementaire. M. de Revel donne , en termes fort modérés, des explications sur la dernière crise ministérielle ( celle qui suivit la retraite du cabinet d’Azeglio ) , et proteste convenablement contre l’appellation de relrivo.
Il est appuyé dans ces protestations et ces éclaircissements par l’illustre auteur des Espérances de V Italie , le comte César Balbo , enlevé au pays très-peu de temps après cette séance , et dont nous sommes heureux d’avoir pu entendre encore la parole toujours très-écoutée et souvent applaudie, même 'd’une assemblée dont la majorité ne partageait point ses doctrines.
Dès le début de cette discussion, M. le comte Camille de Cavour, ministre des finances et président du conseil, est venu se placer de bonne grâce sur la sellette , derrière cette petite table oblongue dont nous avons parlé et qui occupe le pied de la tribune. Il prend lui-même plusieurs fois la parole dans la suite de cette discussion, et il le fait sans la moindre visée à l’éloquence, dans le langage simple et clair de l’homme d’Éta't et de l’homme d’affaires qui envisage, comme c’est son devoir, les choses positivement et pratiquement.
Nous avons donc tout le loisir d’examiner les traits et d’apprécier aussi, dans cette discussion importante, dans cette question de cabinet, la personne morale de cet homme politique. M. le comte de Cavour est jeune encore ; 'sa physionomie, qui manque tout à fait de l’auréole poétique, et sa stature un peu épaisse, n’annoncent tout d’abord que de la bonhomie : mais un second coup d’œil fait bien vite discerner une dose suffisante de finesse et tout le caractère d’une intelligence éle-
vée sur ce visage qui, à première vue, semble d’un financier un peu bourgeois. L’incontestable habileté de M. de Gavour et son patriotisme montrent assez qu’il est supérieur aux détails de chiffres, dont il doit pourtant, comme ministre des finances, se préoccuper activement. Cet homme d’État est très-vilipendé à Gênes, cette ville éternellement turbulente que Louis XI donnait au diable , quand il lui prit fantaisie de se donner à lui , et qui est d’ailleurs, sinon positivement l’ennemie-née, du moins la rivale et l’annexe très-impatiente du Piémont.
Mais cette situation inévitable admise, il est très-certain que la nuance politique, c’est-à-dire le libéralisme modéré, bien que ferme, de M. de Gavour et de ses collègues au ministère, répond aux besoins sérieux du pays et est tout ce qu’il peut , comme l’on dit, porter. Le cabinet est même en avance sur la masse , encore peu experte au mécanisme des institutions libérales, et dont une partie s’offusque de ce grand jour succédant à de séculaires ténèbres. C’est ainsi que cela doit être : le gouvernement n’est pas autre que l’initiative des plus intelligents et des plus dévoués, et il est beau de voir, pour la rareté du fait, un ministère marchant résolûment en tête de son pays, au lieu de s’en faire traîner, lui être à la fois un tuteur, un éclaireur et un pionnier.
Parmi les autres membres du cabinet présent, on nous a signalé M. le général de La Marmora, ministre de la guerre, dont la chevelure grise, la coupe de visage ovale, les moustaches et l’impériale blanches , rappellent physiquement M. le maréchal de Saint- Arnaud. Il y aurait beaucoup à dire sur l’armée piémontaise , comme en général sur l’administration sarde, qui pèche par beaucoup de côtés et n’est point à la hauteur de la politique du pays. Ce n’en est point ici le lieu.
En résumé , cette séance parlementaire de la jeune Italie constitutionnelle nous a laissé une impression encourageante et favorable. L’absence d’emphase et d’apprêt dans les discours nous a donné la meilleure idée du mérite des hommes appelés par le suffrage du pays à prendre part à la conduite difficile de
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ses destinées actuelles. C’est particulièrement en Italie qu’on est charmé d’avoir affaire à cette éloquence pédestre qui s’accommode si bien à la discussion des grands intérêts pratiques. L’attention de l’auditoire, même en présence de débats peu attrayants, est soutenue par la brève précision des harangues, et, moins que chez nous, l’on voit les discours dominés et comme étouffés par les conversations particulières. Tout, dans le parlement piémontais, annonce une réunion d’hommes distingués qui prennent au sérieux leurs devoirs, au sérieux aussi la grave mission d’indépendance et de progrès que leur a déférée le vœu public.
Le dimanche à Turin.
J’avoue que je songeais assez peu certain jour à l’immaculée Conception, lorsque, visitant la belle cathédrale d’Amiens, je vis, derrière le chœur, un immense transparent revêtu de cette inscription : Macula non est in te! C’était un débris ou un préparatif, je ne sais au juste lequel, de la fête ordonnée dans la chrétienté comme consécration du nouveau dogme. Cette grosse affaire a ranimé le débat pour la célébration du dimanche qui ne faisait que sommeiller, et de ce grand succès naîtra, — sans péché, — une autre victoire qui, l’association des épiciers aidant, donnera à Paris et à nos autres villes, le septième jour, l’orthodoxe et édifiante physionomie des cités ultramontaines. Voilà comment, de Picardie, ma pensée, enjambant les monts, se trouva tout à coup portée en Italie — par un effet de transparent.
* Il ne m’appartient pas, à moi infime, de venir réchauffer cette grande querelle. Ce que je puis dire, c’est qu’hélas ! j’écris ces lignes le dimanche, et m’en dispenserais volontiers, si seulement je pouvais faire comme les bœufs de la première répu-
blique, qui refusaient de labourer le lendemain du samedi, et jamais, c’est bien connu, ne voulurent se soumettre aux régulations du décadi officiel. Le bœuf, dont La Fontaine fait si grand cas, est une bête sensée et qui avait compris, quand elle eut ruminé tout le cas en sa tête , qu’un jour de far niente sur sept vaut mieux qu’un sur dix. Il est probable qu’il eût trouvé aussi de bonnes raisons pour recommander l’abstinence des vendredis et samedis; mais malheureusement on le consulta peu, et il n’obtint pas même de n’être pas mangé, le propre jour où il donnait au laboureur endurci cette démonstrative leçon de paresse et de piété.
Bœufs de labour que nous sommes, ô mes frères, qui nous donnera la licence de ne pas creuser le sillon un jour quelconque de la semaine, et, sans avoir créé le monde, d’imiter le Créateur en son majestueux repos? Est-ce que vous ne sentez pas aujourd’hui comme hier et comme avant-hier un aiguillon plus cruel que celui du bouvier? Que faire donc? On nous dit : « Mais vous vous opposez une concurrence funeste et irréligieuse ; vous vous ruinez le corps et Pâme ; d’un unanime accord cessez de travailler le septième jour, ô ouvriers de la tête ou des bras (c’est tout un), et il faudra bien, par l’effet de cette sainte coalition , que l’on vous rémunère aussi bien pour six jours que s’il en fallait fournir sept! »
Je ne m’arrête pas à regarder si cette coalition, malgré la sainteté du but, serait plus tolérée par la loi qu’aucune autre; si même elle serait possible entre gens de tant de besoins, d’états, de conditions et de tempéraments divers, dépourvus des moyens de se communiquer, et par conséquent de s’entendre. Je veux bien admettre ces deux énormités, et me payer pour un instant de ce terrestre argument, si ingénieusement évoqué pour nous mettre dans la voie de notre salut. Supposons donc tout cela fait, et voyons ce qui en résulte.
Immédiatement, la richesse nationale descend d’un septième ; car la richesse, c’est la production, le travail, non ces capitaux que l’on trouve pour un emprunt ou toute autre grande
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opération financière. Tant que six ne vaudront pas sept, il en sera ainsi, je pense. Dira-t-on que la perte sera réparée par un surcroît de travail dans les six jours maintenus? Mais c’est précisément parce que ces six jours-là ne suffisent pas qu’il faut travailler le septième !
Je laisse encore de côté les professions qui exigent ce septième jour, l’industrie des hauts-fourneaux, par exemple, et celle du journalisme, qui ont plus d’une relation. Mais les autres? Pourquoi cette rage de labeur? et qui porte les travailleurs à s’exténuer de la sorte ? Un fait profond, quoique trèssimple, et insoupçonné de la plupart de ceux qui y obéissent d’instinct. La France ne produit pas assez, en d’autres termes, n’est pas assez riche pour nourrir, vêtir, abriter convenablement tout son monde ; il s’en faut de beaucoup, et c’est ce qui ressort de toutes les statistiques, de toutes les évaluations, de toutes les moyennes de revenu privé. C’est ce fait général qui, pesant sur la masse, se traduit en tant d’efforts particuliers et acharnés. Chacun croit ne porter le poids que de sa situation propre, et il porte en outre celui de l’insuffisance totale. Cette situation est ancienne, et il y a lieu de croire qu’elle s’aggrave , à en juger par le renchérissement constant de toutes choses, signe certain, quand il se prolonge, d’une pénurie foncière.
Quand on en est là, est-ce le cas, je le demande avec confiance aux étranges économistes de l’école ecclésiastique, de diminuer volontairement sa production, ses ressources, de rogner une portion déjà maigre, et dont le manque s’appellera misère, indigence, famine? Non, et cent fois non! Quand une nation, comme les particuliers, dont elle résume les souffrances individuelles, ne peut pourvoir suffisamment à ses besoins, elle se déclare en permanence, et, jusqu’à ce que le monstre hideux soit vaincu, elle fait ce qu’on voit aujourd’hui : elle travaille tous les jours, et même le dimanche! Elle se sanctifie ainsi mieux que par des offices et par l’inaction. Il loue Dieu, celui qui, ayant femme et enfants à nourrir, n’hésite point
à sacrifier son repos et son plaisir pour que les êtres faibles confiés à sa garde et à ses soins ne souffrent pas, pour que le poids du dénûment ne s’appesantisse pas sur eux, et, en tuant le corps, n’atrophie pas aussi l’âme : car c’est la conséquence; et cette âme nous est chère autant qu’à vous, croyez-le !
Mais me voici loin de Turin. Arrivons-y. Je n’ai voulu toucher, en passant, qu’à un point, selon moi fort mal éclairci, de l’ardente polémique dont nous avons été et serons encore les témoins. M’étant borné à l’indiquer, je passe la plume et laisse la démonstration à plus habile que moi, et je reviens à l’Italie.
Là, l’observation rigoureuse du dimanche est en pleine floraison. Même dans l’état libre et constitutionnel du Piémont, les deux grandes villes, les villes vraiment italiennes, Turin et Gênes, y demeurent assujetties. On s’en dispense volontiers dans les localités frontières et à demi françaises, Nice, Chambéry, etc. Il n’y a donc pas de pression officielle exeerée pour la provocation de cet état de choses. Sans doute les évêques voudraient bien le voir se généraliser ; mais, au total, chaque diocèse, chaque municipalité, font comme ils l’entendent, et c’est affaire de mœurs, à moins toutefois que ce ne soit tolérance particulière pour des pays toujours tentés d’être français, tels que le duché de Savoie et l’ancien comté de Nice. C’est un point dont je n’ai pas eu l’occasion de m’éclaircir.
Économiquement, j’ignore quelle influence peut avoir sur l’État de Gênes et le Piémont la stricte observation du dimanche. Elle ne peut pas être heureuse ; mais peut-être de plus grandes ressources, moins de besoins, l’effet d’un meilleur climat, en compensent-ils les effets. Je ne le crois pas cependant ; mais la question m’intéressant beaucoup moins dans ce pays que dans le mien, je ne la prends pas de si haut, et je veux seulement conter de quel effet bizarre est pour l’étranger une ville cessant subitement toute vie, tout commerce, tout travail, un et même plusieurs jours. Ce n’est
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qu’une anecdote, mais elle amusera peut-être, si elle n’instruit
pas.
Le dernier jour de la semaine que je passai, en janvier 1853, dans la capitale du Piémont, se trouva être la fête des bienheureux saint Maurice et saint Lazare, patrons du royaume, et sous le nom desquels existe une décoration. Ce jour tombait un samedi. Le dimanche, je devais refranchir les Alpes et m’engager nuitamment dans les gorges du mont Cenis, qui a beau être un peu ridicule , comme dit le président de Brosses : il n’en est pas plus chaud, en telle saison surtout. Il était, les jours précédents, tombé beaucoup de neige, et l’on grelottait à Turin ; que serait-ce à plusieurs mille mètres de plus audessus du niveau de la mer? On m’engagea donc fortement à me bien vêtir pour la route, et surtout à faire emplette d’une couverture pour les jambes, chose fort nécessaire à la cime des Alpes, dans des traîneaux mal fermés.
Malheureusement, les bienheureux saint Maurice et saint Lazare s’opposèrent le samedi à mon acquisition profane. Turin, en état de fête, présente identiquement le même aspect que le dimanche , c’est-à-dire que toutes les devantures des magasins y sont fermées comme une seule huître, à l’exception toutefois de celles des cafés, des marchands de tabac et des débitants de journaux , lesquels d’ailleurs étalent plus communément en pleine rue. A l’heure des offices , les cafés seulement sont tenus de rejoindre leurs contrevents , ce qui crée dans l’intérieur une obscurité solennelle , très-propice aux instincts buveurs, qui n’en fonctionnent que mieux. Dans toute la grande ville on n’aurait pas trouvé une seule boutique ouverte. Je remis donc avec confiance mon emplette au lendemain. (c II font du samedi le dimanche , me dis-je. Cela se conçoit : c’est une fête patronale. Mais il n’est pas possible que la vie disparaisse d’une cité de cette importance quarante-huit heures consécutives. » Et, fort tranquille , j’assistai aux diverses cérémonies de la fête et, entre autres, à une revue de la garde nationale passée par Sa Majesté.
Le lendemain matin , ô stupeur ! même tableau , même air d’ennui universel, mêmes cafés tout grands ouverts, et mêmes magasins hermétiquement fermés. Je parcourus la ville et les faubourgs. Rien! Bien habile qui eût pu y trouver seulement à acheter une allumette! Il fallait partir le soir, et je commençai d’être sérieusement inquiet. Me résoudrais-je stoïquement à avoir les pieds gelés dans ma retraite de Piémont , ou volerais-je une couverture à mon hôtel, le tout pour la plus grande gloire des commandements de l’Église? Il ne me restait plus que cette alternative, que j’agitais dans mon esprit en longeant assez tristement la longue et belle rue du Pô.
Tout à coup, je m’aperçus qu’un homme me suivait à distance, avec l’intention discrète, mais visible, de se rapprocher de moi. Je m’arrêtai, il s’arrêta ; je repris ma marche, il continua la sienne. Enfin, m’abordant au coin de la place Madame, il me demanda, avec obséquiosité et embarras, si je n'avais besoin de rien.
Je crus comprendre, et reçus mal cet homme si officieux. Je n’avais pas envie de rire , et le dilemme alors engagé dans ma tête me prédisposait peu à écouter un genre d’ouvertures fort fréquentes au delà des monts.
Toutefois, comme mon homme insistait et semblait ne pas vouloir lâcher prise, pour m’en débarrasser, je lui dis brusquement :
« Eh bien! oui, j’ai besoin de quelque chose....
— Mais de quoi, Excellence?
— D’une couverture ! »
Je pensais bien l’attraper. Point du tout : il me dit avec un grand flegme , mais toujours à voix basse :
« C’est très-facile : si monsieur veut bien venir, c’est par ici! »
Et , marchant devant moi , il me fit traverser au moins la moitié de Turin. Il m’engagea dans une série de rues étroites qui conduisaient au cœur de la vieille ville, très-différente de la neuve, et enfin, m’introduisant dans une vaste cour
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percée d’une foule de portes bâtardes, il me dit, toujours chuchotant :
cc Attendez un peu, c’est ici. ))
Il frappa à la plus bâtarde de ces portes, au-dessus de laquelle s’ouvrait un petit œil-de-bœuf. A cette ouverture se montra une figure effarée de vieux brocanteur , et une conversation s’entama entre ces deux personnages, dont je ne pus suivre les phases.
A la fin , la porte s’ouvrit , et mon guide , en la franchissant, me fit signe de le suivre. Je me trouvai dans une pièce fort sombre, éclairée seulement par un jour de souffrance trèsélevé et très— grillé , qui devait ouvrir sur la rue. Rien de visible d’ailleurs que la figure de mon officieux cicerone et celle du vieillard, qui, dans cette façon d’antre, ressemblait assez au morose Philosophe en méditation de Rembrandt.
Je commençai de me demander tout de bon si je n’étais pas le jouet d’une farce italienne , ou si , par aventure , je n’étais pas conduit chez quelque faux monnayeur.
L’hôte de ces lieux, pourtant, me regardait avec une attention soupçonneuse. Je subis sans broncher cette inquisition; j’avais la conscience calme et la bourse peu pleine : deux motifs de sécurité.
Enfin, cet Algonquin me lança, comme le terrible chameau du Diable amoureux , mais d’une voix peu assurée , les deux syllabes : Che vuoi?
Toujours fort de mon innocence, je répondis sans hésiter: Une couverture !
Vous rappelez-vous ce passage étonnant des Confessions où Rousseau raconte qu’aux environs de Lyon , mourant de faim et de soif, il entra chez un paysan et lui demanda à dîner? Il offrait de payer sa dépense, et pourtant il ne put obtenir d’abord que du lait aigre et du pain d’orge. Enfin pourtant, s’enhardissant à la vue de l’honnête figure du visiteur , le paysan alla chercher, par une trappe, dans quelque réduit souterrain, un morceau de pain bis, du jambon et du vin, qu’il présenta
au voyageur en lui disant : cc Je vois bien que vous êtes un bon honnête jeune homme qui n’êtes pas là pour me vendre ! » Puis, prononçant avec frémissement les mots de commis et de rat de cave , « il me fit entendre , dit Rousseau , qu’il cachait son vin à cause des aides, qu’il cachait son pain à cause de la taille, et qu’il serait un homme perdu si l’on pouvait se douter qu’il ne mourût pas de faim. Tout ce qu’il me dit à ce sujet, poursuit le philosophe, et dont je n’avais pas 1a. moindre idée , me fit une impression qui ne s’effacera jamais. Ce fut là le germe de cette haine inextinguible qui se développa depuis dans mon cœur contre les vexations qu’éprouve le malheureux peuple et contre ses oppresseurs. y>
Telle fut absolument l’attitude de l’homme chez qui j’étais introduit. Il m’examina à plusieurs reprises, parlementa diverses fois avec mon guide, et sembla lui faire à l’oreille plus d’une question inquiète. Enfin, se remettant et prenant son parti, il alla à un casier parfaitement scellé dans le mur, et en tira une pièce d’étoffe qu’il me mit entre les mains.
C’était la couverture demandée.
Je ne m’amusai point à faire le difficile , et pris livraison sans marchander. Ce n’était pas trop cher , autant qu’il m’en souvient.
« Mais, dis-je à mon homme à la fin rassuré, pourquoi donc toutes ces ténèbres , tous ces mystères et toutes ces appréhensions ?
— Ah 1 monsieur, me dit-il, les prêtres.... la police ! Si l’on savait ce que fais, je serais un homme ruiné. Mais vous êtes un étranger, un brave étranger, je le vois à votre mine et à votre accent. Vous ne me trahirez point ! »
Exactement comme le paysan de Rousseau.
«Moi, vous trahir 1 Mais vous me rendez grand service. Sans vous et sans cet honnête homme , j’étais gelé cette nuit même. Quel mal y a-t-il donc à vendre un morceau de laine à un pauvre voyageur ?
— Aucun, monsieur, mais les prêtres !....
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— Est-ce que saint Martin n’a pas , en pareil cas , partagé son manteau avec un mendiant ?
— Il est bien vrai, monsieur, mais....
— Mais vous vendez votre laine , et ne la donnez pas. C’est trop juste! Quoique assez pauvre, je ne suis pas un mendiant, et vous n’êtes pas saint Martin.
— Non, monsieur, non; mais la police....»
Je n’en pus tirer autre chose.
Je m’enfuis, et je cours encore. O sainteté dominicale! Depuis, j’ai appris que beaucoup de marchands entretiennent de ces courtiers pour reconnaître, aborder et leur rabattre la pratique dans l’embarras. Rien n’est plus philanthropique. Cette contrebande sert leurs intérêts d’abord, et elle profite à autrui. La contrebande est le correctif obligé des prohibitions de tout genre. A quoi sert donc, même à Turin , cette rigidité du dimanche? A rien. Qu’on la suppose introduite à Paris, et nous voilà forcés d’aller acheter notre viande dans le troisième dessous , notre vin dans les caves (pour ceci passe encore), notre pain dans les catacombes. On dit qu’elles sont dangereuses ! On n’y gagnera que cela , et ce n’est vraiment pas la peine.
Marengo.
« Un jour, avant de partir (pour l’immortelle campagne de 1800), Napoléon, couché sur ses cartes, y posant des signes de différentes couleurs , pour figurer la position des corps français et autrichiens, dit devant son secrétaire, qui l’écoutait avec surprise et curiosité : « Ce pauvre M. de Mêlas passera par Tu- « rin , se repliera vers Alexandrie. Je passerai le Pô , je le join- « drai sur la route de Plaisance , dans les plaines de la Scrivia, « et je le battrai là, là.... » Et, en disant ces mots, il plaçait un de ces signes à San-Giuliano. On appréciera tout à l’heure
combien était extraordinaire cette espèce de vision de l’avenir *. »
On sait le plan de cette campagne extraordinaire, qui aboutit à la victoire de Marengo et au traité d’Alexandrie. Débloquer Gênes ; rejeter, par l’armée de Moreau , M. de Kray sur Ulm et sur Ratisbonne ; percer pendant ce temps la ligne d’opérations des deux armées autrichiennes; traverser la Suisse, franchir les Alpes , et tomber inopinément dans la haute Italie , sur les flancs de l’une et sur les derrières de l’autre ; envelopper et écraser cette dernière en donnant la main à l’aile droite de Moreau : telle fut la conception gigantesque du premier consul, exécutée avec une sûreté de vues , une précision , une audace dont on ne pourrait pas citer peut-être un autre exemple dans les annales militaires de toutes les nations et de tous les siècles.
Napoléon partit de Paris le 6 mai , passa à Dijon en revue les réserves et le dépôt de cette armée imaginaire , si habilement combinée pour en masquer une réelle, fut à Genève le 13, passa le Saint-Bernard le 20 , tourna le fort de Bard , et, le 22, Ivrée était au pouvoir de Lannes. En débouchant dans les plaines , le premier consul dirigea son armée sur la rive gauche du Pô , comme voulant franchir ce fleuve pour pénétrer en Piémont, et, par ce second stratagème, trompa M. de Mêlas, qui se porta sur le Pô , tandis que , par une brusque conversion , Bonaparte se repliait sur le Tessin et se dirigeait vers Milan , où il entra le 2 juin. Le général autrichien n’eut plus alors que la ressource de concentrer ses forces , ce qu’il fit sur deux points , Alexandrie et Plaisance. Napoléon, pendant ce temps, s’emparait des passages du Pô , s’établissait fortement dans l’importante position centrale de la Stradella , d’où il pouvait rayonner, selon le parti pris par l’ennemi , dans toutes les directions , et sous laquelle Lannes gagnait , le 9 juin, la glorieuse victoire de Montebello contre le corps autrichien de Ott, qui revenait de Gênes. Le même jour, il se portait lui-même à la Stradella, sur
\ . Thiers , Histoire du Consulat et de V Empire , t. Ier, ch. iv.
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Ja route d’Alexandrie à Plaisance, que, selon ses calculs, ou plutôt l’intuition supérieure de son génie, M. de Mêlas devait suivre. Le 10, il concentrait son armée et la faisait reposer, tout en observant les mouvements de l’ennemi. Le 11 , il voyait arriver à son quartier général l’illustre Desaix , son lieutenant de confiance et son ami le plus intime; il lui confiait sur-lechamp le commandement des divisions Boudet et Monnier réunies. Le 12, impatienté de ne point voir paraître les Autrichiens, et craignant que son ennemi ne lui échappât, il quittait la Stradella et s’avançait jusqu’à Tortone. Le 13, il passait la Scrivia et la Bormida , il prenait possession de la plaine de Marengo, celle-là même où il avait prévu deux mois aupa- ! ravant qu’il battrait M. de Mêlas. Deux villages sont assis sur la route qui relie la Scrivia et la Bormida : le premier est | San-Giuliano, et le deuxième Marengo. Plus loin, cette même j route franchit la Bormida et aboutit à la forteresse d’Alexandrie.
| Arrivé à ce point , le premier consul fit battre la campagne I dans toutes les directions : nulle part on ne rencontra les Autrichiens. Napoléon crutM. de Mêlas échappé. Dans la supposition qu’il avait pu remonter sur Gênes par Novi , il détacha Desaix dans cette direction, avec la division Boudet.
Lui-même, pour avoir des nouvelles de Moncey et de Duj hesme, qui manœuvraient l’un sur le Pô , l’autre sur le Tessin inférieur, voulut regagner son quartier général de Yoghera; mais heureusement, la Scrivia étant débordée, il dut s’arrêter à | Garofolo, où il coucha, après avoir laissé Victor à Marengo avec deux divisions , et Lannes avec une seule, dans la plaine.
Pendant ce temps , la confusion , le désespoir régnaient dans Alexandrie , quartier général de l’armée autrichienne. M. de Mêlas ne s’était point enfui, comme le craignait Bonaparte; mais il était cerné, et, après un très-long et orageux conseil j de guerre , il fut décidé qu’on s’ouvrirait un passage avec les 40 000 hommes qui, de 120 000, restaient au général autri- | chien. Ce mouvement fixé au lendemain 14, dès la pointe du jour , l’armée ennemie s’ébranla et franchit les deux ponts de 242 à
la Bormida. Elle força l’unique division Gardanne , qu’elle rencontra d’abord , à se replier sur Marengo , où fort heureusement elle ne pénétra pas , et d’où le général Victor envoya immédiatement prévenir le premier consul que les Autrichiens s’avançaient et qu’une bataille générale était imminente. Trèsheureusement encore , en avant du village de Marengo , s’étendait un ruisseau profond et fangeux, nommé le Fontanone, qui permit à nos troupes surprises et très-inférieures en nombre de se défendre assez longtemps. Mais enfin il fallut céder à des forces écrasantes, et, à dix heures du matin, malgré les vaillantes charges de Kellermann , les efforts de Lannes, de Rivaud et de Champeaux, qui fut tué , et après un carnage horrible , nous étions repoussés de Marengo, et une partie du corps de Victor en pleine débandade refluait sur San-Giuliano , criant que tout était perdu.
Ce fut à ce moment que le premier consul , accouru de Garofolo , arriva sur le champ de bataille avec la garde consulaire , la division Monnier et deux régiments de cavalerie. Il venait d’envoyer à Desaix, on s’en souvient, alors en marche sur Novi, l’ordre de se replier en toute hâte sur San-Giuliano.
Il trouva la gauche de Victor en pleine déroute, la droite, sous Lannes, débordée, mais se soutenant encore sous le village de Marengo. Avec son coup d’œil ordinaire , ce fut là qu’il jugea expédient et urgent de porter les premiers secours , se réservant de rallier son aile gauche , après avoir fixé et raffermi la droite. Son arrivée, la vue des bonnets à poil de la garde consulaire, rendent le courage et la confiance à ces braves qui se battaient depuis le matin dans des chances si inégales : on reprend partout l’offensive ; les soldats de Lannes rejettent à la baïonnette ceux du général Kaim dans le Fontanone. Les huit cents hommes de la garde consulaire, formés en un héroïque carré , reçoivent sans faiblir les charges d’une cavalerie puissante et le feu d’une artillerie qui la bat en brèche sans la rompre ; Lannes et quatre demi-brigades placées sous son commandement font des prodiges de valeur : mais les Au-
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trichiens combattent de leur côté avec l’énergie du désespoir; le vieux Mêlas les ramène sur Marengo en masses compactes ; il n’y a plus moyen de tenir. Le général français ordonne de céder le terrain peu à peu en faisant une ferme contenance , et se maintient à droite pour conserver une ligne de retraite assurée vers les bords du Pô ; la garde consulaire elle-même est forcée de reculer, mais en bon ordre; la moitié du jour est écoulée; toute l’armée française est en pleine retraite; la gauche dispersée , décimée , a déjà cherché un point d’appui à trois quarts de lieue en arrière, à San-Giuliano. Le vieux baron de Mêlas, exténué de fatigue, voyant la victoire dans ses mains, rentre à Alexandrie après avoir laissé le commandement à M. de Zach , son chef d’état-major : de là il expédie des courriers à toute l’Europe pour annoncer sa victoire.
La bataille peut être en effet considérée comme perdue pour les Français , si rien ne vient changer la face des affaires ; mais alors arrive Desaix !
Ce jeune général de trente-deux ans (né en 1768, à Saint Hilaire-d’Ayat , en Auvergne) , était, dès l’âge de quinze ans, entré comme sous-lieutenant au régiment de Bretagne , où son caractère grave, affable et studieux, l’avait fait vite remarquer. Devenu commissaire d6S guerres en 1791 , il avait été peu après employé comme aide de camp près du général Y. de Broglie ; les guerres de la Révolution l’avaient promptement mis en vue. Il s’était beaucoup distingué à la prise des lignes de Wissembourg et à Lauterbourg, où, blessé et la joue percée par une balle , il avait refusé de se laisser panser avant d’avoir rallié ses bataillons en désordre. Nommé, à raison de ces faits, général de division, il avait puissamment contribué, en 1796, au succès de la belle retraite de Moreau. Il avait commandé l’aile gauche des Français à la bataille de Rastadt. En Égypte, chargé des opérations militaires les plus importantes, il les avait toujours dirigées avec une diligence et une bravoure qui lui avaient valu l’affection des soldats et la haute estime du chef. Il avait défait Mourad-Bey dans la haute Égypte, et
s’était tiré de son expédition dans ce pays aride , au milieu d’obstacles et de difficultés de tout genre, avec une habileté et une prudence admirées de toute l’armée. La noblesse et la droiture de son caractère avaient frappé jusqu’à ses ennemis mahométans, qui le lui avaient témoigné en lui donnant spontanément le surnom de Sultan juste. Le traité d’El-Arisch, conclu par lui avec les Turcs et les Anglais , avait été le signal de son retour en France. Il arrivait plein de haine contre ces mêmes Anglais qui l’avaient traité indignement, en le retenant prisonnier à Livourne, au mépris de la foi jurée. Comme l’amiral Keith, auteur ou instrument de cette exécution indigne, lui demandait ironiquement ce qu’il voulait , Desaix lui dit : cc Je ne vous demande rien que de me délivrer de votre présence. Faites, si vous le voulez, donner de la paille aux blessés qui sont avec moi. J’ai traité avec les Mamelucks , les Turcs, les Arabes du Grand-Désert, les Éthiopiens, les Noirs du Darfour ; tous respectaient la parole qu’ils avaient donnée, et n’insultaient pas aux hommes dans le malheur. »
Tel était Desaix. Ses talents le mettaient au niveau des Moreau et des Kléber; son caractère élevé, son âme vraiment antique, le plaçaient bien au-dessus d’eux. Il aimait d’enthousiasme et sans aucun mélange d’envie le général en chef, qui le lui rendait cordialemement.
La veille de la bataille , en marchant sur Novi , il dit à un de ses aides de camp : cc Voilà longtemps que je ne me bats plus en Europe ; les boulets ne nous connaissent plus ; il nous arrivera quelque chose. »
Le 14 au matin , si, comme le devait faire quinze ans après Grouchy dans des circonstances identiques , il se fût renfermé servilement dans l’observation delà consigne militaire, il n’arrivait point à temps pour changer la face des choses, et la bataille était perdue. Mais, au premier coup de canon qu’il entendit sur ses derrières, il s’arrêta, conjecturant que l’ennemi, qu’on l’envoyait chercher en avant de Novi, pouvait bien être clans la direction opposée, où tout d’abord l’avait attendu Bo-
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naparte , c’est-à-dire sur la Scrivia. Il détacha immédiatement Savary , son aide de camp, en reconnaissance sur Novi, avec quelques centaines de chevaux, et, celui-ci n’ayant rien découvert , Desaix n’hésita plus : il rebroussa chemin et marcha au canon. Il rencontra en route les aides de camp que lui envoyait le premier consul pour le presser de revenir.
Il arrive enfin au galop, précédant sa division cachée par un pli de terrain en avant de San-Giuliano; on l’entoure, on le presse de donner son avis ; beaucoup opinent pour la retraite; mais le premier consul répugne à ce parti ; il interroge Desaix avec anxiété. Desaix , alors , tire sa montre , jette un coup d’œil sur cette plaine jonchée de morts et de débris , et répond avec cette noble et mâle simplicité qui lui était particulière : « Oui, la bataille est perdue; mais il n’est que trois heures : il reste encore le temps d’en gagner une. » Aussitôt il court disposer pour l’attaque ses trois demi-brigades qui arrivent par San- Giuliano, et, tout à coup, tandis que les Aulrichiens, croyant la victoire acquise, suivent confiants la grande route bien plus en ordre de marche qu’en ordre de bataille, et tandis que Marmont démasque sur eux douze pièces de canon , Desaix, à cheval et en tête de ses demi-brigades, franchit le léger pli de terrain qui les dérobait à la colonne autrichienne et la charge inopinément. A son premier feu de mousqueterie tiré à bout portant, l’ennemi riposte, et l’illustre guerrier tombe frappé d’une balle en pleine poitrine. « Cachez ma mort, dit-il au général Boudet, car cela pourrait ébranler les troupes! » Mais on l’a vu tomber, et les troupes n’en sont que plus ardentes à l’attaque, car elles veulent le venger. Kellermann , avec ses dragons, fond comme la tempête sur la colonne deZach, déjà déconcertée par l’agression subite et terrible de la division de Desaix. Pressés de tous côtés , les grenadiers autrichiens sont contraints de mettre bas les armes au nombre de deux mille, et , à leur tête , est fait prisonnier lui-même le général Zach , suppléant de Mêlas. Le reste de cette colonne s’en va porter le désordre et la terreur dans les autres corps de l’armée. Lannes
et Carra Saint-Cyr les poussent l’épée aux reins dans Marengo , dans le Fontanone, et de là dans la Bormida, où ils laissent leur artillerie et les trois quarts de leurs bagages. L’infortuné Mêlas , n’en pouvant croire ses yeux , voit revenir à lui cette armée victorieuse il y a peu d’instants , dispersée à cette heure et à moitié détruite. Elle avait perdu huit mille hommes tués ou blessés , et plus de quatre mille prisonniers, plus du quart de son effectif. Nos pertes relatives n’étaient pas beaucoup moindres ; mais la bataille gagnée , c’était l’Italie reconquise après une campagne de douze ou quinze jours; toute retraite était fermée au vieux Mêlas , et l’armée autrichienne tout entière eût pu subir la honte d’être prisonnière de guerre , sans la modération du vainqueur , qui rendit justice à la valeur de ses adversaires et ne songea pas un instant à leur infliger cet affront.
Il faut relire, ou lire, si on ne l’a pas fait, dans M. Thiers le détail si émouvant et si complet de cette mémorable victoire, dont la joie fut toutefois empoisonnée pour le premier consul par la perte cruelle de son plus cher ami , Desaix, cc Quelle belle journée! lui dit M. deBourrienne, son secrétaire, accourant pour le féliciter. — Oui, bien belle, répondit-il, si ce soir j’avais pu embrasser Desaix sur le champ de bataille ! » On fit chercher les restes du jeune général gisant près de San- Giuliano, parmi des monceaux de cadavres. Savary, son aide de camp, le reconnut à son abondante chevelure, recueillit ces précieux restes , et, les enveloppant d’un manteau de hussard , les transporta sur son cheval au quartier général de Torre-di-Garofolo , dans une maison de paysan, où l’on montre encore une chaise teinte, dit-on, du noble sang de ce héros. Bonaparte fit embaumer le corps de son ami, et le fit transporter à l’hospice du grand Saint-Bernard, où il lui érigea un monument.
D’après une tradition locale , ce fut du balcon de cette maison , où avait couché Bonaparte dans la nuit du 13 au 14 , qu’il aperçut au loin Desaix marchant à lui. Cela ne saurait être exact; car, au moment de l’arrivée de Desaix, entre deux ou
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trois heures de l’après-midi, le premier consul était depuis longtemps venu s’associer aux périls de ses troupes, relever leur moral , et n’était certainement plus au balcon de Torre-di- Garofolo. Ilne paraît pas, non plus, que Desaix, en tombant, ait prononcé l’espèce de centon un peu emphatique qu’on lui prête : « Allez dire au premier consul que je meurs avec le regret de ne pas avoir assez fait pour la postérité! » Desaix, la simplicité et la modestie même , n’était pas homme à draper son héroïque mort dans une phrase à effet. L’historien si précis et si consciencieux du Consulat et de l’Empire ne fait d’ailleurs aucune mention de ces paroles , auxquelles nous préférons de beaucoup cette noble et dernière recommandation au général Boudet : « Cachez ma mort , de peur que les troupes ne s’ébranlent. » Il y a loin de là à un cri théâtral d’apothéose et de regret.
Indépendamment de la tombe élevée au grand Saint-Bernard, le premier consul fit ériger à Paris deux monuments à son fidèle lieutenant , le premier sur la place Dauphine, où on le voit encore ; le second sur la place des Victoires , d’où il a été enlevé par ordre de Louis XVIII.
Un déluge de vers célébra la victoire de Marengo et la glorieuse mort de Desaix; mais il était dans les destinées do Napoléon et de l’Empire de n’inspirer , malgré leur grandeur , que de plates et détestables poésies : ils n’ont été vraiment et dignement chantés que lorsqu’ils n’étaient plus debout.
Dans le Chant du 14 juillet 1800, M. de Fontanes rima en ces termes sur le jeune et malheureux héros de la Bormida :
Tu meurs? brave Desaix! tu meurs! Ah! peux-tu croire Que l’éclat de ton nom s’éteigne avec tes jours ?
L’Arabe , en ses déserts , s’entretient de ta gloire ,
Et ses fils à leurs fils la rediront toujours.
Memphis , en sa plaine stérile ,
Çarde le bruit de tes combats ;
Sur ces bords chantés par Virgile ,
L’Ëridan pleure ton trépas.
M. François de Neufchateau, dans un discours en vers, lu
à la séance de l’Institut du 15 messidor an vin, épancha son lyrisme de la façon suivante :
Desaix! que ta grande ombre aujourd’hui se console!
Chez nos derniers neveux , ta dernière parole Retentira sans cesse , et de ton souvenir Sans cesse entretiendra les siècles à venir.
Le premier des héros doit se connaître en gloire, - Et c’est lui qui t’inscrit au temple de Mémoire.
Bonaparte s’honore en voulant t’honorer;
Ta mort le fit gémir de ne pouvoir pleurer.
Écouchard Lebrun s’écria :
Quel choc ! Le sort quatre fois change ;
Partout siffle le plomb mortel.
Au premier rang de sa phalange ,
Desaix.... Sa tombe est un autel!
Au lieu de le pleurer, Bonaparte le venge.
Refrain.
Sous des lauriers, que Bacchus a d’attraits!
Enivrons , mes amis , la coupe de la gloire D’un nectar pétillant et frais.
Buvons, buvons à la Victoire,
Fidèle amante du Français !
Mais la palme du genre appartient sans conteste à M. Lemer ■ cier (fragment d’un poëme à' Alexandre) :
. Dans les airs , il assiège
La tête des rochers éblouissants de neige ;
Son vol précipité tombe sur l’ennemi,
Et l’Adda, l’Éridan, la Bormide , ont frémi.
Ses étendards flottaient , en leurs voiles Êole Déploie aux yeux les noms de Rivoli , d’Arcole.
Le feu luit , le sang fume , et la Victoire encor Vient d’y graver Maringue en traits de pourpre et d’or.
Pour venger Desaix de tout ce fatras dithyrambique, disons en peu de mots quelle fut sa vraie gloire. La force ne peut rien sans l’idée. Bonaparte avait tout le premier conçu et proclamé cette vérité éclatante, et il en fut lui-même le plus illustre exemple-^ avant d’en être la victime. Il fit essentiellement la
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guerre en ingénieur; jusque dans l’art terrible de détruire les hommes il fut membre de l’Institut. Il introduisit le premier l’élément civil dans la force. Son armée le suivit dans cette voie ; elle fut la plus intellectuelle, la mieux disciplinée, la plus patriotique et la plus morale qui ait jamais été. Ses maréchaux laissaient, comme lui, aux grognards, les moustaches rébarbatives et tout l’attirail soldatesque. Leur puissance à tous était dans les études approfondies , dans le cerveau. Si Desaix eût vécu , il eût été l’honneur de ce règne si fortement basé sur la capacité et la pensée , malgré cette singulière haine de l’idéologie qu’il se complut à afficher. Desaix , dans sa courte carrière, fut le premier , le plus complet représentant de cet esprit supérieur : il ne vit dans la force que l’auxiliaire du dévouement et des principes , et la subordonna dans ses actes publics à la justice et aux idées. C’est là sa vraie grandeur , et de plus en plus ce sera son premier titre de gloire aux yeux de la postérité.
Au sortir de l’Apennin , après une laborieuse et pittoresque traversée , le chemin de fer de Gênes à Turin entre en plaine à Arquata , que surmonte une magnifique tour grandiosement assise sur un roc élevé. L’immense plaine que bornent ainsi au sud l’Apennin, et au nord les Alpes, c’est celle du Pô, où s’inscrivent à chaque pas, pour nous Français, d’impérissables souvenirs. D’Arquata , la vapeur nous conduit à Novi; puis bientôt , franchissant la Bormida , le Tanaro , petits ruisseaux et grands noms , elle pousse droit à une ville qui est Alexandrie, et dont on aperçoit les édifices à droite, tandis que les terrains qui s’étendent à gauche, c’est.... la plaine de Marengo! Tout à l’heure, dans les plis de l’Apennin, nous étions tout au vainqueur de Zurich et au glorieux vaincu de Gênes, à Masséna. En passant à Novi, nous avons vu se dresser devant nous l’ombre de Joubert, cet illustre jeune homme qui, s’il n’eût péri là , à la tête de ses cohortes triomphantes, eût peut-être été désigné pour jouer la partie dictatoriale de Bonaparte, alors confiné et par beaucoup regardé comme enfoui et perdu dans le désert libvque. Et maintenant, entre cette ville 'et cette plaine, c/est
Bonaparte lui-même qui nous apparaît, domptant la fortune un instant si contraire, avec le feu, la confiance, l’heureuse audace de la jeunesse, et le concours du grand Desaix. Cette victoire de Marengo, par où il jeta les fondements de sa fortune impériale , lui fut, à ce titre, toujours particulièrement chère, et peut-être aussi parce qu’il dut l’arracher à l’ennemi, chère comme ces enfants d’autant plus aimés qu’ils ont coûté plus de douleurs et de dangers à leur mère. Tant que dura l’empire, il fut question de construire là une splendide cité que l’on aurait nommée la ville des Victoires. Ce projet, comme tant d’autres, resta inexécuté, faute de temps. Mais, chose fort étrange ! il a été repris bien des années après, dans les proportions que pouvait y donner un simple particulier , et cela par un étranger , par un Italien, M. le chevalier Delavo, qui a consacré sa fortune et une grande partie de sa vie à l’acquisition , à l’ornementation monumentale de la plaine et du hameau de Marengo.
Autrefois, il n’y avait là qu’une mauvaise auberge auprès du Fontanone, celle où Bonaparte se reposa le soir de la bataille, et d’où il dicta à l’empereur d’Autriche les conditions du vainqueur. Aujourd’hui , ce lieu est couvert de vastes et superbes édifices, élevés au prix de sommes immenses et de peines infinies, par M. le chevalier Delavo. C’est un palais, c’est un musée renfermant en une suite d’œuvres d’art tous les épisodes de la bataille et tous les glorieux débris patiemment recueillis de cette grande journée d’héroïsme et de carnage. On y voit, avec le buste de Desaix, une statue de Napoléon attendant anxieux l’apparition de son fidèle lieutenant, comme il fera quinze ans plus tard à Waterloo, mais cette fois en vain, l’arrivée de Grouchy. Cet ouvrage, dû au ciseau du chevalier Cacciatorij est remarquable, et posé, par un à propos du meilleur goût , sur un piédestal en granit rouge des Alpes. Selon le vouloir formel de M. le chevalier Delavo , l’architecte chargé du vaste monument a pris le soin et a eu l’art d’y enclaver les humbles chambres de l’auberge où Napoléon fut reçu le 14 juin au soir. Elles forment un musée elles-mêmes, en ce sens
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surtout qu’elles conservent l’agreste ameublement de cette époque, cette chaise basse où s’assit le premier consul, cette table de bois posée devant une fenêtre à barreaux sur laquelle il traça son ultimatum au vaincu, et cette écritoire où il trempa sa plume foudroyante comme son épée. Cette chambre est le pendant de celle de Pierre Ier, que l’on visite à Saardam. Tout près, est le puits carré où le jeune vainqueur se désaltéra en poursuivant l’ennemi, et non loin la chapelle mortuaire dédiée aux héros de la journée, ai pradi di Marengo , et contenant effectivement, dans de grandes urnes cinéraires, tous ceux de leurs restes qu’on a pu recueillir, restes que mettent encore au jour quelquefois, grandia ossa, les socs de la charrue lombarde.
Eh bien! ces monuments, ce palais, ce musée, ces statues, ces tableaux, ces tombeaux, ces souvenirs sont en vente à cette heure, et seront peut-être vendus quand ces lignes seront sous presse. Une fortune de particulier a péri sous le faix de l’œuvre qui appartenait à une nation tout entière. Terminées et inaugurées en 1847 , ces pieuses splendeurs doivent maintenant être aliénées. Il faut donc se hâter d’y faire un historique et national pèlerinage; car qui sait le destin qui les attend demain ? L’acquisition a de quoi tenter d’ailleurs la fortune princière (il faut qu’elle soit au moins telle) de quelque ami de son pays; car il faut espérer qu’ici se montrera le patriotisme français. Outre les monuments, la plaine ouïe domaine de Marengo contient plus de cent hectares de terres si riches, que près de dix années, dit-on, après la bataille, on n’en put rien tirer, attendu l’excès de sève qui , faisant trop tôt germer toutes les plantes , les condamnait à se flétrir et à périr sur leurs tiges avant la saison de la maturité. Sur le champ de Waterloo, que nous décrivons ailleurs *, nous avons pu faire une observation semblable, avec cette différence, que la plaine brabançonne, ne valant pas à beaucoup près comme qualité de sol celle de
\. La Belgique , ouvrage faisant partie , comme celui-ci, de la Biblu thèque des Chemins de fer.
Marengo, n’eut point à attendre un si long temps l’effet de l’héroïque engrais qui la fertilisa, et dès l’année suivante donna des produits miraculeux, inespérés, dernier bilan de la gloire!
Il s’agit ci-après de l’entrevue qu’eut avec le pape, en 1847, Montanelli, triumvir et ancien président du conseil des ministres de la courte république de Florence, un des plus nobles cœurs et des plus beaux génies de l’Italie contemporaine. On se souvient du prestige de liberté, d’indépendance, qu’éveilla le nom de Pie IX, regardé, à son avènement et par ses heureuses réformes, comme le régénérateur de la patrie italienne. On put croire dès lors à la constitution unitaire de la Péninsule, sous la suzeraineté libérale, à l’ombre de la chaire de saint Pierre, autour de cette Rome, seule peut-être encore capable d’être reconnue, acceptée, saluée capitale de l’Italie entière. Après tant de mécomptes, d’oppressions, de maux, cette illusion était permise. Elle fut, non pas universelle, — car Milan , ville peu papiste , Milan , vieille cité gibeline , ne s’y associa qu’avec une extrême réserve, et seulement comme moyen d’opposition à l’Autriche , — mais au moins très-générale, et, sans la partager absolument, Montanelli voulut personnellement s’éclaircir des chances italiennes que présentait la grande initiative de Pie IX. Il quitta Florence à la fin d’octobre, et prit, pour gagner Rome, un chemin détourné, espérant ainsi se soustraire, au moins pour quelques instants de calme et de détente indispensables, aux agitations et aux ovations qui étaient sa vie depuis longtemps déjà; mais il ne put les éviter : il fut signalé, reconnu, et ce fut en triomphateur et en orateur populaire, bien qu’il en eût, qu’il dut voyager jusqu’à l’extrême limite du territoire toscan.
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« Je n’allais point à Rome, dit-il en sa belle langue, pour y interroger la poussière du passé, ou pour m’enivrer de poésie à la vue du Colisée, que teignent les reflets de la lune; ou pour admirer les chefs-d’œuvre de Michel-Ange, de Raphaël. Non , je voyais briller à l’orageux présent une lueur sur le Vatican, espérance de l’Italie, et je venais demander à la Rome de Pie IX si elle n’était que le phosphore du sépulcre , ou bien si elle était le soleil levant ! »
Avant d’être admis à l’audience du pape , Montanelli le vit dans Rome, et voici en quels termes il rendait compte de l’impression produite en lui par cette vue (29 octobre) : ce Hier, j’allai au Quirinal pour voir Pie IX, à sa sortie du palais, pour sa promenade accoutumée. Quoiqu'une distance de quelques pas à peine m’ait séparé de lui à ce moment, c’est à peine si je puis dire que je l’aie vu ... tant mon émotion fut vive. Grand, svelte, souriant, il descendit les degrés et monta en carrosse avec une désinvolture juvénile. Dans la démarche, il a je ne sais quoi de guerrier ; mais sa figure est angélique. Il y avait là une cinquantaine de personnes, la plupart étrangères, et de nations diverses. A l’apparition du pape , elles s’agenouillèrent toutes. Il leur adressa un regard affectueux et les bénit. Une sérénité célesté régnait sur le Quirinal.... Est-il possible que tout cela aboutisse à une tempête? »
Ce fut le 2 novembre que Giuseppe Montanelli fut reçu à l’audience du pape.
cc Je ne fis pas longtemps antichambre, dit-il, et, tandis que j’attendais mon tour , un des monsignori adjoints à la chambre papale me fit affablement compagnie. C’était un gros courtaud de prêtre, d’âge moyen, réjoui, grand parleur, qui se complut à me répéter les propos déjà tenus à Sa Sainteté , et par lesquels chacun lui avait soumis ses idées touchant la réforme. Ce grand babillard discourait’, avec force figures , en style oriental : je demandai comment il s’appelait; on me dit que son nom était Stella.
cc En entrant chez le pape, avant de m’annoncer, mon-
seigneur Stella s’agenouilla sur le seuil, et j’avoue franchement que cet abaissement de l’homme devant un autre homme ne me plut guère. Je m’étonnai qu’un pape évangélique, tel que je me représentais Pie IX, pût tolérer cette pratique. Mais la simplicité personnelle du pape, et son empressement à éparner d’un geste de la main fait aux visiteurs l’humiliante formalité du baisement de pieds, neutralisèrent en moi cette fâcheuse impression. Pie IX, quand je le vis, était assis devant un bureau de travail, sur lequel figuraient des cartes et quelques livres. La pièce où il se tenait n’était ni grande ni petite , et une seule lampe à cylindre , posée sur le bureau , l’éclairait.
cc Afin de me tirer d’embarras et de donner prompte matière à l’entretien , Pie IX me demanda ce que j’enseignais ; mais j’avais mieux à faire que de perdre le temps en conversations indifférentes, et, coupant court sur ce qui m’était personnel , je demandai au pape la permission de lui exposer franchement quelques-unes de mes pensées sur les questions politiques. Il voulut bien me témoigner qu’il était prêt à m’entendre.
cc J’étais venu au pape dans le dessein de lui conseiller d’abonder dans une politique large, afin que l’on cessât de regarder le génie de la religion catholique comme inconciliable avec le génie de la liberté. « Il ne faut pas s’illusionner, » lui dis-je; cc la popularité du cri : Vive Pie IX ! ne tient aucunecc ment à la vivacité du sentiment catholique. Ce cri n’est pas : cc Vive le pape! L’Italie acclame en Votre Sainteté un souverain ce dont elle attend l’indépendance, l’unité et la liberté. Le monde cc applaudit le Juste qui commence le règne de l’amnistie....
cc — C’est vrai , interrompit Pie IX . et rien ne m’est plus cc agréable que quand j’entends crier dans Rome : Vive le saintcc père ! au lieu de : Vive Pie IX! parce que ce premier cri est cc un cri religieux , et l’autre un cri politique. Vive Pie IX! cc s’adresse à moi ; mais Vive le saint-père! est pour le succescc seur de saint Pierre.
« • — Il n’importe, lui dis-je; Pie IX peut faire merveilleusecc ment les affaires du saint- père. Que ceux qu’enflamme la jus-
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« tice s’habituent à voir ici le règne du Juste, et, en aimant « Pie IX , ils reviendront à aimer cette religion qui l’inspire.
« — C’est encore vrai », répondit-il.
« Pie IX me parut se rendre parfaitement compte de la valeur révolutionnaire de son nom. cc Charles-Albert, me dit-il, «ne veut point céder. Mais là aussi le peuple a commencé « son œuvre au cri de : Vive Pie IX ! et le roi donnera la ré- « forme malgré lui. Les nouveaux ministres de Toscane, Ri- « dolfi et Serristori, » continua-t-il à propos des amendements et réformes à apporter chez nous à la prérogative souveraine, « devraient faire quelque chose pour l’Église, ne fût-ce que « par reconnaissance. En définitive , le mouvement qui les a « portés au pouvoir est parti d’ici. »
« Il se plaignit à moi des excès commis dans les mouvements populaires formés au cri de : Vive Pie IX! et me dit qu’il y avait fait allusion dans son allocution du 4 octobre aux cardinaux, qu’avait critiquée YAlba. « Se figure-t-on, dit-il, que dans « une ville de Calabre le peuple ait mis des malfaiteurs en lift berté au cri de : Vive Pie IX! Peut-on supporter des désordres « semblables? Le signor la Farina (rédacteur de YAlba ) a dit « que les termes de mon allocution avaient fait défaillir son « cœur. Moi, qui gagne le cœur de tous, j’ai aussi regagné le « sien. »
« Ce mélange de bonhomie et de douce causticité , de grâce et d’ironie, faisait un séduisant Pie IX, non pas tel toutefois que je l’imaginais , et aussi désirais qu’il fût. Mais où je fus désappointé surtout, c’est quand j’arrivai à le pressentir sur la liberté de la presse, la guerre de l’indépendance et le jésuitisme, questions vitales dont la révolution voulait, à tout prix, une solution.
« Rome était à ce moment-là tout en émoi à cause des entraves mises à la liberté de la presse. Monsignore Gazzola avait , dans le Contemporain , attaqué le parti catholique suisse et belge. Jésuites et jésuitants avaient fait des pieds et des mains pour obtenir une réparation, et le gouvernement la leur
avait donnée en condamnant l’article dans le Diario officiale , en éloignant de Rome temporairement Gazzola , et en suspendant de ses fonctions censoriales le professeur Betti , pour avoir laissé passer cet article. Mais les libéraux, à leur tour, ne s’étaient point tenus pour battus ; tous leurs journaux avaient cessé simultanément de paraître, et le peuple, dont c’était le pain quotidien , avait fait du tapage. Sur quoi le gouvernement, dans l’embarras , avait révoqué les mesures prises.
«: Je pris occasion de ce fait pour défendre la liberté de la presse , et représentai à Pie IX que la censure rendait le souverain solidaire des opinions exprimées, en le réduisant à la triste nécessité d’intervenir chaque jour en personne pour calmer les mécontentements qu’elle excite ; je lui fis observer que le journalisme politique et la censure ne pouvaient faire bon ménage, et qu’il faudrait toujours finir par supprimer ou l’un ou l’autre. Il me paraissait, dis-je, qu’il serait plus facile de renoncer à la censure qu’à la liberté de la presse. A ces arguments, il en opposa un qui vint couper court à la discussion : cc Gomme pape, dit-il, je suis père des souverains étrangers; cc et comment voulez-vous que je les laisse offenser par la cc presse dans la capitale du monde catholique? »
cc La guerre de l’indépendance me paraissait inévitable, et, comme Italien , je devais souhaiter l’expulsion de l’envahisseur étranger. Là encore, il m’opposa sa paternité universelle, et m’affirma que , comme pape , il ne pouvait déclarer la guerre à l’Autriche. ccMais, lui dis-je, quand toute l’Italie frémit cc d’enthousiasme guerrier; quand la Lombardie se lève et apcc pelle à son aide la jeunesse de tous les autres États, les cc peuples de celui que gouverne Votre Sainteté voudraient-ils « ne pas s’associer à l’œuvre nationale?
cc — Je vois bien , dit-il, que les retenir serait impossible.... cc Ils iront.... »
« Sur le point du jésuitisme, il s’exprima en ces termes : cc Je ne fais pas de différence entre les jésuites et les autres cc ordres religieux. Gioberti a tenu, dans son Jésuite moderne , un
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<t langage qui n’est ni d’un chrétien , ni d’un homme , encore « moins d’un prêtre. Le tort des jésuites est d’être trop im- « prudents.... Je les ai empêchés l’autre jour de faire une « grosse sottise. Se figure-t-on qu’ils avaient engagé le P. Gurci « pour prêcher l’Aventà Rome! Mais il n’est pas vrai que je « me laisse diriger par les jésuites. Il a suffi que leur général « vînt ici pour qu’on dît aussitôt à Rome : « Le pape est dans « les mains des jésuites. Le P. Perrone m’a dédié son livre sur « la madone. Moi , qui suis dévot à la madone, je lui adres- « serai une lettre de remercîments. Vous la verrez imprimée « dans trois ou quatre jours. Lisez-la bien , et vous sentirez « que ce sont purs compliments. Et pourtant vous verrez que « l’on dira encore : Pie IX est devenu jésuite . »
« L’audience durait depuis près de deux heures. Convaincu comme je l’étais , qu’à l’Italie privée d’unité politique et morale, échappant à la servitude sans principes bien définis de liberté , le nom de Pie IX , dominant le chaos transitoire des révolutions , serait pour les uns un aiguillon , pour les autres un frein, et pour tous un lien; convaincu de plus que si, par malheur, ce nom perdait son prestige avant que nous eussions pu prendre notre assiette nationale, nous étions exposés à nous amoindrir et à nous fondre dans des factions impuissantes, on imagine sans peine avec quelle chaleur je m’efforçai d’entraîner Pie IX à faire tourner au bien de l’Italie sa grande popularité. «Je sens, lui dis-je, que nous serions perdus le «jour où, haranguant la multitude, nous ne pourrions plus « finir notre discours parle cri de : Vive Pie IX ! » Et l’amour de l’Italie l’emportant chez moi sur la roideur répblicaine, je ne répugnai plus à l’acte d’abaissement qui m’avait déplu en Mgr Stella , et ce fut en fondant en larmes que je me jetai aux pieds du pape , le suppliant , avec le plus vif accent que pussent me fournir l’amour de la patrie, le sentiment religieux, de ne point abandonner l’Italie. Il me prit la main , la serra fortement en me disant : « Elle m’inspire ! »
Nous retrouvons Montanelli en 1848 à la tête du mouvement 242' c
national et de la guerre de l’indépendance. Nous le retrouvons sur les champs de Curtatone, devant le bataillon d’écoliers que naguère sa voix instruisait , et que maintenant elle guide sur le chemin de la nationalité et de la liberté dans la victoire, ou de la gloire dans la mort. Quand, le 21 mars, aux bords de V Arno , la foule , l’entourant , lui avait demandé s’il était vrai que Metternich fût évadé de Vienne , et Milan en révolution : c< C’est vrai, avait-il répondu. — Que faire alors? avaiton dit. — Prendre son fusil et partir. » Ce conseil , joint à l’exemple, avait entraîné tout Florence. A Curtatone, Montanelli , blessé dangereusement , laissé presque pour mort sur le terrain , avait été transporté sans connaissance dans un moulin, pris et repris , qui avait été l’un des points stratégiques de la bataille. O bella la morte sul campo! s’écria-t-il en recevant la balle ennemie. Heureusement pour l’Italie, pour nous, pour lui-même, il n’eut pas ce destin. Quand, malgré l’abondance du sang perdu , il reprit ses esprits , ce fut pour entendre les hourras tumultueux d’une horde de Croates qui se précipitait dans le moulin. Deux de ses compagnons d’armes, Morandini et Colandini , avaient affronté les ennuis et les périls de la prison plutôt que de l’abandonner. Un capitaine de Croates entre, cc Faites de nous ce que vous voudrez , s’écrient ces deux nobles hommes, mais épargnez notre blessé! » Le capitaine, bien que Croate, avait un cœur, et répondit: « N’ayez aucune crainte; nous sommes tous chrétiens. y Et il chassa la soldatesque. Colandini était un jeune Livournais ; Morandini , un citadin par excellence, professeur de mathématiques, homme doux, paisible , modeste , aussi brave que vertueux. Tels furent , en général, les défenseurs improvisés de l’Italie, abandonnée par qui devait la protéger et avait engagé la lutte. J’ai entendu dire à Manin que , lorsqu’il prit l’arsenal de Venise à la tête de la garde nationale, il n’avait jamais manié un fusil. Il fit son apprentissage. La charge en douze temps s’inculque vite en temps de révolution nationale.
Guéri de sa blessure, échangé, Montanelli revint dans sa
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patrie pour y prendre la présidence du conseil , et bientôt après le pouvoir souverain , par suite de la triste fuite du grand-duc. Sa carrière fut courte, mais aussi grande qu’aucune de celles qui ont beaucoup duré. D’agitateur énergique devenu gouvernant, pondérateur habile, ennemi de l’anarchie autant que du joug étranger, stimulant la bourgeoisie et refrénant le populaire, hardi dans le combat, prudent dans le conseil , tel il fut, tel le proclame, bien mieux que son candide et modeste récit, la voix de l’Italie entière.
Manin et Venise.
Les diversités de nuances qui ont marqué et fait échouer les tentatives d’affranchissement de l’Italie se retrouvent naturellement dans les aspirations et les doctrines des plus modernes politiques de ce pays , uni de cœur, mais divisé de prétentions et d’intérêt. Unité républicaine, tel est le but constant, et, il faut ajouter, le rêve que poursuit Mazzini. Gioberti , prêtre, vit dans le chef spirituel et temporel de la chrétienté l’espoir de régénération de la Péninsule, et il développa cette prédication en plein pontificat de Grégoire XVI Balbo , moitié papal et moitié Sarde, résuma la question dans le renversement de la domination allemande et dans l’union fédérative des divers États italiens sous la présidence du roi de Sardaigne. Maxime d’Àzeglio, ennemi déclaré des sociétés secrètes, dont l’inutilité autant que le danger ont dès longtemps frappé son cœur chevaleresque et ardent à la lutte, mais à la lutte ouverte, s’écria : Cospiriamo alla faccia del sole ! Et cette devise, recueillie dans une âme droite et enthousiaste, s’en alla, comme la bonne semence dans la bonne terre , fertiliser et résumer le plan de conduite de celui d’entre tous ces hommes dévoués à leur pays et à la liberté, qui, entré le plus tard sur la scène,
y a tenu la première place, et auquel ni ennemis ni émules ne peuvent contester les plus grands talents politiques et une puissance d’esprit qui n’a d’égale peut-être que l’élévation du cœur.
Cet homme, c’est Daniel Manin. Simple avocat et sans fortune, il portait le même nom que ce dernier doge de la république de Venise, Lodovico Manin, qui n’avait su être au niveau ni de son rang ni de ses revers. Cette homonymie l’oppressait , elle l’humiliait , et il s’était juré de réhabiliter ces malencontreuses syllabes dont l’avait affublé le sort.
Il s’est tenu parole. Témoin indigné, dès sa première jeunesse, et lui-même victime , en tant que citoyen vénète , des tristes violences et des malheurs qu’entraîne la domination étrangère , prompt à discerner l’occasion , non moins habile à la saisir, il n’omet pas une fois de soulever contre les maîtres allemands la conscience nationale ; de fomenter, d’entretenir une agitation légale et pacifique, qui , vienne le temps, sera féconde. Tout lui est bon, tout lui est propre, tout lui devient machine, arme, instrument de guerre, dans ce lent, patient et ardent travail d’affranchissement et de régénération. Questions de chemins de fer , congrès scientifiques , subtilités de procédure, il touche à tout, il puise partout des armes offensives ou défensives, des traits directs ou indirects contre l’ennemi commun. Une question insignifiante en apparence, celle d’un transit de railway, lui fournit l’occasion de son premier triomphe, et, ce que l’on aura peine à imaginer, d’un triomphe tout politique. Il ne manque pas de gens, à Venise et ailleurs, pour lui reprocher, toutefois, et sa souple persévérance, et l’espèce d’hommage implicite qu’il rend aux institutions autrichiennes, par cela même qu’il les combat et les démolit en détail , ne pouvant les détruire en bloc. « N’est-ce pas en effet, lui dit-on, reconnaître la domination de l’Autriche, que d’accepter ses propres lois comme point de départ de votre résistance?» On l’accuse d’être «un maladroit ami qui fait, à son insu, les affaires de Vienne; de détourner l’élan
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national; d’agiter le pays en vue de stériles réformes. » Et là-dessus on lui conseille l’abstention , majestueux suicide des individus et des peuples. Mais lui, sans se laisser abattre ni même ralentir un instant dans sa marche, répond avec une haute raison « qu’on ne peut se battre sans armes, et que les meilleurs projectiles sont ceux que Ton puise dans les codes des oppresseurs pour les tourner contre eux-mêmes. » Et il fait si bien, qu’avec leurs propres armes il ne cesse de battre les amis, les suppôts et les défenseurs de l’Autriche, les aiguillonne, les harcelle, les accule, les pousse dans leurs derniers retranchements, et les réduit à le jeter, en désespoir de cause, dans une prison d’État, d’où il ne sortira que délivré par les magistrats tremblants, cédant aux mille voix du peuple, et déjà maître de Venise.
S’il est une impression qui n’ait jamais eu prise sur l’âme de Manin, c’est le découragement. On lui disait aussi, et celui qui tenait ce langage était pourtant son fidèle Tommaseo, le noble compagnon de sa captivité et de ses heures de pouvoir :
« Que voulez-vous faire avec cette population incapable de sacrifice ?
— Croyez-moi , répondit Manin , ni vous ni personne ne connaissez la population de Venise ; on l’a toujours très-mal jugée. »
Il ne Se trompait pas. Pendant la captivité de Manin et de Tommaseo , les bals , les théâtres furent déserts. cc C’était une 'habitude, à Venise, de se réunir tous les soirs sur la place Saint-Marc pour se promener et entendre en plein air la musique militaire. Depuis l’arrestation des deux patriotes vénitiens, dès que la troupe arrivait, tout le monde disparaissait. Aux soirées du gouverneur, il n’y avait plus que les officiers et les fonctionnaires autrichiens. Les maisons de banque, à aucun prix, ne voulaient plus des bank-notes de Vienne, que les habitants, jusque-là, s’étaient seuls refusés à accepter. Sur tous les murs de' la ville on lisait des inscriptions vénitien-
nés hostiles à l’Autriche. Depuis des siècles, deux factions ennemies se combattaient à outrance , les Castellani et les Nicoletti : elles se rapprochèrent pour unir leurs efforts contre Tétranger.... » Voilà ce dont cette population insoucieuse et attachée à ses jouissances ou à ses passions fut capable. La condamnation de toute une nation est, comme Y abstention, un système commode pour se dispenser soi-même de sacrifices et d’efforts.
Ce qui distingue profondément Manin, et on peut en juger par ce peu de traits , de tous ses coreligionnaires politiques, c’est un sens admirablement pratique. Une prudence toujours maîtresse d’elle-même , qui n’exclut pas l’audace , et il l’a bien prouvé le jour où il prit l’Arsenal , est au service de cet esprit si pénétrant et si solide. Il ne se borne pas à dire : <c Il y a quelque chose à faire ; » il se tait, ou dit : « Faites cela ! » Comme O’Connell, comme Cobden, qu’il admire, dont il a étudié à fond le génie , il s’est imposé, moins par goût que par choix réfléchi , le rôle d’agitateur légal. Il connaît toutes les promesses faites, toutes les lois édictées par les Autrichiens à leur entrée en Italie. Elles sont mal observées, il le sait, il le sent. C’est là-dessùs qu’il fondera sa base d’opérations, et tout lui deviendra matière à un engagement régulier, inattaquable dans la forme, mais d’autant plus meurtrier, au fond, contre l’ennemi national. Je ne sais comment un critique d’infiniment de connaissances et de talent, M. Lemoinne, du Journal des Débats , peut ne voir dans Manin. qu’un procédurier , chicanant , avocassant contre l’Autriche , sur des détails , et, en fin de compte , se trouvant 'récolter une révolution là où, comme la bourgeoisie de 1848, il n’espérait qu’une réforme. J’en demande pardon à mon spirituel et honorable confrère, mais il y a une distance considérable entre Manin et M. Odilon Barrot. Je ne compare pas le mérite des hommes, Dieu m’en garde ! je ne veux contrister personne. Mais, en refusant même à Manin ce que ses détracteurs les plus déclarés lui accordent, un rare coup d’œil, toujours est-on forcé
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de reconnaître que sa situation n’avait rien de pareil a celle de nos agitateu'rs-banquetiers , qui , à leur insu , précipitèrent dans le gouffre la monarchie de Juillet. On peut demander des réformes à un gouvernement, même mauvais, sans toutefois aspirer à le renverser. Mais la domination d’un peuple sur un autre, ce n’est pas un gouvernement, c’est une compression, c’est un fait matériel que l’on subit avec plus ou moins de douleur, mais que l’on n’accepte jamais. Entre ces deux nations, celle qui a la force et celle qui est asservie, il y a un abîme que nulle réforme au monde ne saurait combler, et c’est faire grande injure à Manin que de lui imputer le soupçon d’avoir pu un seul jour, une seule minute, se contenter de celles que sa persévérance eût extorquées à l’Autriche. Il ne voulait évidemment que deux seules choses ; il les a eues : révolution et indépendance; mais, pour les obtenir, il lui fallait masquer son vrai désir du rôle, des insignes et de la devise du réformateur : il n’avait pas le choix des armes. C’est précisément tout l’inverse des compétitions et du sort de nos fameux agitateurs de la campagne des banquets, révolutionnaires sans le vouloir: Tandis que l’un poussait à la révolution sous prétexte d’une réforme , les autres, il est permis de le croire, n’eussent pas même demandé la réforme s’ils eussent vu la révolution derrière. La différence est capitale, et la méprise vaut la peine d’être relevée en passant.
Lorsque l’insurrection populaire, s’avançant jusqu’à la prison de Manin, le redemande à grands cris, et que Manin refuse de sortir de prison autrement que sur l’ordre écrit de ces mêmes magistrats qui ont prononcé son incarcération arbitraire, faut-il ne voir, avec M. John Lemoinne, dans cet acte de si honorable et si habile fermeté , qu’une solennelle, nouvelle et caractéristique argutie de procédurier ? ce serait une étrange erreur. Quitter la prison, délivré par un mouvement populaire, ce n’est qu’un fait physique et sans grande portée ; mais savoir résister au désir de la liberté pour réduire les magistrats de l’Autriche à se renier et à se condamner eux-mêmes, à consacrer le droit :
donner du même coup une éclatante leçon du respect de la loi et de l’inviolabilité personnelle à ce peuple et à ce's tristes magistrats, c’était doubler, par cette constatation, l’éclat et l’importance du triomphe ; c’était porter un coup décisif à la vieille et irréconciliable ennemie de la cause nationale. Voilà ce que cachaient ce scrupule de la forme, cet amour excessif de la légalité qu’il est facile de railler, mais plus facile de comprendre, et que notre confrère, nous n’en saurions douter, interprétera différemment, le jour où il examinera sans ironie, sans parti pris, tout l’ensemble de la conduite politique de Manin , avant et pendant sa glorieuse administration de Venise.
Agitateur légal , comme Daniel O’Connell, Daniel Manin a mis au service de ses luttes, comme le grand tribun de l’Irlande, un fonds inépuisable de causticité, qui, sous sa parole âcre et inspirée, se traduisait en traits satiriques dignes de Perse ou de Juvénal. Mais, en revanche , et c’est en quoi il diffère profondément de l’agitateur irlandais, il n’a jamais poussé jusqu’à la grossièreté et à l’injure la véhémence du langage. On ne l’a pas vu s’abaisser une seule fois à ramasser des injures pour les jeter à la face de ses adversaires. Qu’il combattît en s’adressant à leur bon sens, à leur esprit, à leur cœur ou à leur imagination, il restait toujours convenable dans la défense et dans l’attaque.
En action, c’était la même ligne de conduite. « Pas d’inertie, mais pas de violence, » était sa devise politique. « Que la plus petite question de droit, écrivait-il dans une lettre confidentielle au comte Freschi, datée de janvier 1848, soit soutenue jusqu’à la fin, et qu’on abandonne partout les voies brutales. Elles compromettent et déshonorent ceux qui les emploient en dehors d’une nécessité absolue et suprême. »
Ce qui n’empêcha pas que, le jour où il fallut prendre, lui avocat, l’arsenal de Venise, il s’y résolut sur-le-champ, envers et contre tous ceux qui traitaient le projet d’extravagant et chimérique, et l’accomplit à l’heure dite avec toute la vigueur, le sang-
EN ITALIE
froid et l’audace d’un homme de guerre consommé. Puis, parvenu ainsi au pouvoir, il donna au monde le spectacle étonnant d’un révolutionnaire qui, transformé soudain en homme de gouvernement, reste fidèle à ses principes, et trouve, d’autre part, pour l’organisation, pour la sauvegarde de l’ordre matériel et moral, les mêmes facultés puissantes dont l’œuvre de sa vie entière avait été l’application à une tâche si différente, celle du renversement et de la lutte. On peut dire de la république de Venise sous Manin, qu’elle fut la seule dont les fautes n’aient en rien accéléré la chute, et qui ait succombé seulement sous la force majeure et irrésistible, après avoir vu s’écrouler un à un, autour d’elle, les remparts de la liberté, en Italie et ailleurs. Aussi, le faut-il dire, Daniel Manin a emporté dans son exil le rare privilège de commander l’estime et la sympathie à ceux mêmes qui l’avaient le plus combattu. Glorieuse exception justifiée par tant et de si nobles qualités, tournées à la défense de la plus respectable des causes !
EN ESPAGNE
Le château de la Granja.
En 1719 , le pauvre jeune roi Philippe V, écrasé sous le poids de ses grandeurs, et déjà méditant l’abdication de cette pâle royauté, dont l’investiture avait mis l’Europe toute en feu et la France à deux doigts de sa perte, le roi Philippe V, disonsnous , mal remis des émotions à peine calmées , des péripéties à peine closes de la funeste guerre de la Succession , fatigué des révolutions et des intrigues de palais, las du joug successif et d’abord collectif de Mme des Ursins et d’Alberoni , encore tout
plein du souvenir et du regret de sa première et douce reine Marie-Louise de Savoie , ayant , pour comble de malheur , épousé en secondes noces un maître en la personne d’Élisabeth de Parme, résolut de se soustraire à tant d’agitations pour lesquelles n’étaient faites ni sa faible complexion ni son âme mélancolique, et s’en fut, comme Alceste, dont il n’avait que la tristesse, chercher dans les Espagnes
.... Un endroit écarté Où d’être homme de rien on eût la liberté.
Ce site favorable au repos de l’esprit , à l’oubli des douleurs princières , il crut l’avoir trouvé à quinze lieues de Madrid , sur la route et dans les entours de Ségovie, au pied du mont Penalara, au sein d’une nature accidentée, aride, sauvage, dont les pics élevés sont recouverts de neige jusqu’aux mois de juillet et d’août, qu’animent seuls de leur bruissement les cascades et les torrents aux eaux glaciales et troublées dévalant des monts Carpetaines , et que revêtent d’un sombre et éternel feuillage les pins des Alpes et du Nord.
Dans ce lieu s’était élevée une chapelle bâtie par le roi Enrique IV (1450) , et dédiée à saint Ildefonse. Elle était desservie par des hiéronymites qui possédaient là un domaine. Lorsque la résidence royale de Yalsain (située à une demi-lieue de là) fut incendiée sous le règne de Charles II , la confrérie de Saint- Jérôme offrit à ce fantôme de monarque la Grange ( Granja ) ou métairie de Saint-Ildefonse , qu’elle tenait des munificences de Ferdinand le Catholique, et dont la prise de possession remontait pour les frères à l’époque glorieuse de la conquête de Grenade.
Les choses en étaient demeurées là. L’offre des hiéronymites fut acceptée par Philippe V, qui leur donna en dédommagement le domaine deih'o-Fno, et leur attribua, selon les usages monarchiques , une partie de sel à prendre dans les magasins royaux.
Jusque dans le dégoût des choses de ce monde , jusque dans
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le désespoir , les âmes faibles ne peuvent se dégager du sceau de la frivolité native. Charles-Quint , désillusionné, et Philippe II près de la mort , avaient songé à l’Escurial. Philippe Y conçut et voulut un ermitage de plaisance : il languissait loin de Versailles ; peut-être bien était-ce là la cause profonde et intime du mal secret qui le rongeait. Il décréta de transporter Versailles à quinze lieues de Madrid, et recommença, à distance d’un demi-siècle, la folie magnifique de son aïeul, en dépit de tous les obstacles que semblait devoir opposer à sa royale fantaisie une nature bien autrement indomptable que le site rebelle et le sol sablonneux de l’ancien rendez-vous de chasse du roi Louis XIII.
Tout le terrain de la monacale Granja et les espaces d’alentour furent remaniés , remués , bouleversés de fond en comble. L’ingénieur français Marchand fut chargé de refaire l’œuvre du bon Dieu et de construire des montagnes. Le même , si je ne me trompe , eut mission de pourvoir aux immenses travaux hydrauliques qui devaient, détournant rivières et ruisseaux de leurs cours, les conduire en une vaste réserve, nommée Mer, d’où ils s’élanceraient dans diverses fontaines et pièces projetées, pour rejaillir de là en gerbes, en cascades et en fusées. Théodore Ardemans, l’architecte ordinaire de Sa Majesté Catholique, eut ordre de construire les bâtiments, avec enclave des maisons déjà existantes et défense d’en rien ôter; autre imitation de Versailles , dont Mansart eut ordre exprès de respecter le palais de briques du feu roi. Le plan des jardins fut dessiné par Marchand ; la plantation et l’entretien en furent confiés à Étienne Boutelon; Firmin et Thierry furent chargés de toute la partie ornemaniste des cascades et fontaines, et, pour aller plus vite , ils coulèrent les statues et les mascarons en plomb , métal dont les Espagnes abondent , et qui fut revêtu d’une simple feuille ou couche de cuivre doré , de façon à imiter , sans trop de frais et à court terme , la magnificence du grand roi.
En 1723, le palais se trouva déjà fort avancé : tout le rez-
de-chaussée, composé de douze pièces magnifiques, put être livré à son royal propriétaire. Six furent affectées au logement du roi ; les six autres à une collection princière de peintures et d’objets d’art. La chapelle se trouva pareillement construite, et le patriarche des Indes , Borgia, en fit la consécration solennelle.
Le roi fut tellement ravi de son œuvre et de la façon dont ses ingénieurs l’avaient exécutée, que, dès l’année d’après (1724), il abdiqua au profit de son fils, Louis Ier, afin d’appartenir sans réserve aux délices de sa bienheureuse Granja.
Mais les rois proposent !... Dieu retira à lui le jeune Louis Ier, après un règne nominal de quelques mois, et Philippe Y dut reprendre à regret les rênes du pouvoir, ce qu’il fit par les mains d’Élisabeth de Parme , et ce dont il se consola de son mieux, en continuant d’embellir à sa manière et d’habiter Te plus possible son site de prédilection, son bien-aimé Saint- Ildefonse.
C’est ainsi qu’il y adjoignit une église collégiale et de vastes communs , destinés au logement de sa maison et de ses hôtes. Par son ordre, la magnifique galerie de tableaux et de statues de la reine Christine de Suède fut achetée à Rome et vint s’ajouter aux artistiques trésors du château de la Granja.
Après la mort de Philippe V (1746) , la reine douairière fonda, à Saint-Udefonse, la superbe manufacture de glaces qui y subsiste encore, et qui en est restée l’une des plus intéressantes et des plus utiles annexes.
Charles III mit la dernière main à la Granja , qu’il se complut à habiter chaque saison , en juillet, août et septembre. Cet exemple fut suivi par Charles IY, et depuis lors tous les souverains de l’Espagne ont été dans l’usage de passer chaque année une partie de la belle saison au Versailles de la Péninsule. La situation intéressante de la reine Isabelle est seule cause, quelquefois, d’une déviation à cet usage monarchique.
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Le site du palais est un vallon qu’encaissent profondément de hautes montagnes décharnées, d’un aspect triste et grandiose. La vue générale de ce château, masqué et comme cerné par un fouillis de communs, de villas et autres logis privés avec lesquels il forme un ensemble confus , n’est pas extérieurement des plus satisfaisantes. Il se détache mal de ce fouillis discord , et l’on dirait assez volontiers de loin , soit d’une caserne, soit d’une immense filature dominant les toits subalternes d’une commune industrielle de Franche-Comté ou d’Alsace. Les clochers et les clochetons de la collégiale ( colle giate ) manquent de caractère, et leurs fûts rectangulaires, coiffés d’une calotte d’ardoise, rappellent les plus mauvais temps de l’architecture religieuse du commencement du dernier siècle. Mais la façade principale, tournée du côté du jardin , a plus de charme , sans pourtant constituer une œuvre d’art digne de figurer à un titre éminent dans l’histoire monumentale de l’Europe. En revanche, les œuvres d’art y abondent : elles y forment une galerie d’un haut intérêt. Autour du palais se groupent en grand nombre les demeures d’été des plus nobles familles de Madrid : les bureaux de l’État se transportent aussi à Saint-ïldefonse durant la villégiature du souverain, et y occupent les communs élevés par Philippe Y. La manufacture de glaces , où se fabriquent des pièces dè plus de 130 pouces de long sur 72 de largeur, contribue à donner le mouvement et la vie à cette auguste résidence.
Mais c’est surtout dans les jardins et dans les pièces hydrauliques que s’est épandue la magnificence du mélancolique héritier de l’infortuné Charles II. Les fontaines ou cascades , imitées de Versailles , sont au nombre de quinze ou vingt, dont plusieurs sont de premier ordre, et, nous n’éprouvons aucune peine à le reconnaître , du plus beau et du plus saisissant effet. L’hydrodynamique en est irréprochable : peut-être même quelques-unes sont-elles en progrès , sous ce rapport , chose qui paraissait difficile pourtant, sur les prodiges de Ver-
sailles. Toutes prennent leur eau dans cette Mer dont nous avons déjà dit un mot, et qui, située dans la portion haute des jardins, est elle-même alimentée par les rivières ou torrents qui coulent des monts Carpetaines.
Ces pièces étant inégalement dignes d’ailleurs de l’intérêt du lecteur, nous nous bornons à décrire succinctement les principales.
E*lace des imit allées. C’est un rond-point auquel viennent aboutir huit avenues , et d’où Ton peut apercevoir seize fontaines , y compris les huit du rond-point , toutes égales , formant arcades et lançant chacune trois jets d’eau qui retombent dans des bassins de marbre blanc. Le centre de ce beau carrefour est marqué par un groupe représentant, si nous ne nous trompons, l’enlèvement de Proserpine, même sujet que dans la belle pièce d’eau de Versailles, les Portiques, dont celle-ci nous semble une visible mais heureuse réminiscence.
ILa fontaine des Vents ou d’Éole. Assez évidente imitation de la pièce de Latone à Versailles. Cette fontaine occupe le centre d’un bosquet ; elle est de forme circulaire et environnée de gazons du milieu desquels huit mascarons lancent autant de jets sur une île rocheuse. Du centre de cette île surgit le dieu Éole, dominant seize têtes de vents qui projettent l’onde dans toutes les directions. Du milieu de cette anarchie harmonique, un dragon que le dieu foule aux pieds lance au ciel un jet de vingt et quelques mètres. Ces figures sont de plomb et peintes en bronze.
Fontaine d’Andromède. Cette fontaine est ronde et déverse ses eaux dans une cascade dont l’orifice est formé de deux vases en marbre blanc. Au centre de la pièce, Andromède, enchaînée sur son rocher, reçoit sa délivrance d’un Amour qui plane sur sa tête et s’empresse à rompre ses fers. Au-dessous, le monstre marin étendu, les nageoires ouvertes
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et la tête levée , expire sous les coups de Persée , qui d’une main tient son glaive , de l’autre la tête de Méduse. Tandis que le héros s’apprête à le frapper encore , le monstre impur est censé rendre tout son sang par soixante-trois plaies dont est criblé son corps, et qui vomissent autant de jets dans tous les sens; de sa gueule béante en jaillit un dernier verticalement , lequel s’élève à cent et un pieds de hauteur.
Bains de Biane. Cette belle fontaine est ingénieusement et heureusement agencée à un frontispice de pierre de cinquante pieds de hauteur. Trois vases surmontent ce porti- I que; le second domine les deux autres, et, entre les trois, deux lions terrassent deux dragons , le tout lançant des jets de l’effet le plus agréable. Au centre et au-dessus des degrés qui descendent à la fontaine, on voit, dans une grotte, Actéon le chasseur donnant un concert à Diane. Au bas de l’escalier , la déesse elle-même se baigne , entourée de ses nymphes , dont elle reçoit les offices ; d’autres nymphes au bain peuplent la piècé , jouant avec des dauphins et des cygnes.
Pièce de la Fama, ou de la lienommée.
Quelle est cette déesse énorme ,
Ou plutôt ce monstre difforme ,
Tout couvert d’oreilles et d’yeux ,
Dont la voix ressemble au tonnerre ,
Et qui, des pieds touchant la terre,
Cache sa tête dans les cieux?
C’est la Fama, qui, n’en déplaise à Jean-Baptiste, n’a , pour ! cette fois, rien de difforme , et je ne lui vois rien d 'énorme , si | ce n’est toutefois le jet que lance son clairon épique à cent I soixante pieds dans les airs.
C’est l’inconstante Renommée Qui , sans cesse les yeux ouverts ,
Fait sa revue accoutumée Dans tous les coins de l’univers;
Toujours vaine, toujours errante,
Et messagère indifférente Des vérités et de l’erreur,
Sa voix , en merveilles féconde ,
Va chez tous les peuples du monde Semer le bruit et la terreur.
La pièce circulaire est bordée de gazon. Le cheval qui se cabre au haut de ce rocher, c’est Pégase, qui paraît supporter à regret son noble et inconstant fardeau. La trompette de la Fama a une force ascensionnelle de dix mètres à la seconde. Les cieux s’en émeuvent , et il y a de quoi.
Quelle est cette foule sans nombre D’amants autour d’elle assidus ,
Qui viennent en foule à son ombre Rendre leurs hommages perdus?
Quels sont ces personnages à ses pieds terrassés ? Poètes malheureux sans doute, lyriques, satiriques, épiques , dont
. L’engeance tout entière
S’en va , la tête en bas, rimer dans la rivière.
Ce n’est rien moins : ce sont les Vices , que la Renommée foule aux pieds et précipite ! Cette Fama bizarre a pour supports, au pied de son rocher, les quatre principaux fleuves de l’Espagne : le Guadalquivir, l’Èbre, la Guadiana, le Tage, dont cette spécialité motive surabondamment les expansions aquatiques.
Cette pièce , environnée de statues , de beaux vases , de larges et profondes allées, est une des plus originales et des plus magnifiques des jardins de la Granja.
Fontaine de ia Corbeille (El Canatillo). Cette fontaine n’a pas d’analogue parmi les pièces du parc de Versailles. Le bassin est rond; au milieu, une grande corbeille de fleurs et de fruits est soutenue par quatre cygnes. Autour sont quatre naïades qui supportent une couronne. Cette disposition est simple ; mais les jets d’eau de cette pièce
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sont du plus bel effet : ils son au nombre de 41, dont 32 obliques; 3 s’élèvent à une hauteur de près de quatre-vingt-dix pieds. Il arrive quelquefois que les jets obliques , lancés un peu trop fort par une facétieuse main de machiniste, viennent tomber en nappe plus que rafraîchissante sur les promeneurs ébahis. A l’état normal, cette pièce présente le plus bel aspect. N’étaient les statuettes et le motif profane de cette fontaine, on pourrait croire que l’ingénieur s’est proposé de figurer l’un de ces somptueux panaches à aigrettes qui ornent, aux grands jours de fêtes catholiques, le dais du saint sacrement.
Fontaiue de la cascade d’Amphitrite et les trois Grâces. Cette pièce , dont les trois Grâces au bain occupent le bas, est précisément située devant la façade du palais. Elle est fort belle, bien que très-simple. Les autres fontaines moins importantes , et pourtant parfaitement dignes d’être vues , que renferment les ombrages des jardins de la Granja, sont les pièces d’eau de Latone et des Grenouilles , de YÉventail et de Neptune , des Dragons , des Tasses, et enfin de Pomone.
C’est la plus belle contrefaçon, sans contredit , qu’on ait en aucun lieu du monde entreprise et menée à fin de notre admirable Versailles; mais c’est une contrefaçon. Il n’y a jamais avantage pour un peuple à s’inspirer des coutumes , des mœurs ou des modes de l’étranger : nous disons ceci en général. Le goût français passa en Espagne à la suite des princes de la maison de Bourbon , non-seulement en ajustements et en babioles , mais en architecture et en style , ce qui était un peu plus grave. La Péninsule y a perdu de son originalité , et n’y a pas gagné beaucoup du côté de l’art. Comme pastiche et comme site ( sitio ), le château de Saint-Ildefonse n’en demeure pas moins un morceau fort curieux que chacun doit désirer voir et que beaucoup admireront. M. Gautier n’en parle pas dans son Voyage en Espagne. M. de Custine ( V Espagne sous Fer- 242 d
dinand VU) n’en dit que deux mots; les voici : * Le château de Saint-Udefonse, dit-il, ressemble à Versailles comme Philippe V à Louis XIV. » Le trait est acéré : il me paraît bien dur pour le château de la Granja.
EN ALLEMAGNE
Le mystère de la Passion en Bavière , jubilé dramatique.
Un mystère célébré en l’an de peu de grâce et de foi 1850, voici un fait, un épisode, un phénomène assez étrange pour mériter qu’on s’y arrête. Expliquons tout d’abord comment cet anachronisme pieux a pu se produire et se perpétuer jusqu’à nous, et comment dernièrement encore, en ce siècle de scepticisme et de socialisme, au milieu des discordes, et tandis que déjà tremblait le sol allemand sous le pas des landwehrs courant aux armes pour une guerre fratricide, les saintes origines d’une religion de fraternité et d’amour, représentées en grande pompe, groupaient, dans un village des paisibles montagnes de la Bavière supérieure , des milliers de curieux et de fidèles venus de tous les points de l’Allemagne.
En Germanie s’était introduit, comme ailleurs, à la suite du christianisme, l’usage de représenter solennellement, aux grandes fêtes, par des personnages vivants, les principaux mystères delà religion. La réformation fit tomber cette coutume ; mais les jésuites la recueillirent et la maintinrent dans leurs chapitres et leurs écoles : elle trouva, en outre, un asile parmi les pieux et simples habitants des montagnes de la Suisse, du Tvrol, de la Styrie, de Salzbourg, de la Bavière supérieure et de la Souabe, où elle se trouvait encore généralement répandue vers le
EN ALLEMAGNE
milieu du dernier siècle. Elle s’y est éteinte progressivement dans le nôtre avec les antiques croyances , mais elle a conservé jusqu’en ces derniers jours un sanctuaire vénéré dans un village obscur de la haute Bavière , celui d’Oôerammergau.
Au milieu des désastres de la guerre de Trente ans , une épidémie formidable vint à sévir sur ce village : sous l’inspiration des moines bénédictins du monastère voisin d’Ettal, les habitants firent ce vœu que, lorsque la miséricorde divine aurait chassé d’eux le fléau , ils célébreraient publiquement, par périodes décennales, la Passion du Rédemp- I teur.
L’épidémie cessa, et, à partir de l’année 1634, les habitants . d’Oberammergau observèrent religieusement et ponctuellement leur vœu, en jouant, aux époques prescrites, le mystère de la Passion dans le cimetière du village, devant un grand concours de spectateurs. Toute la commune prit part avec le plus grand zèle à ce jeu saint dans lequel ils excellaient déjà, mais où ils ne tardèrent pas à éclipser tous leurs rivaux. La jeunesse du village, qui, dès l’âge le plus tendre, était habituée à paraître sur le théâtre au milieu du peuple de Jérusalem, s’élevait par degrés, de dix ans en dix ans, aux premiers rôles de la pièce. Déjà aptes à rivaliser comme sculpteurs de petits ouvrages en bois avec les montagnards tyroliens, les gens d’Oberammergau joignirent bientôt à ce talent celui d’acteurs, décorateurs, metteurs en scène consommés.
Il y avait près de deux siècles que leurs jeux sacrés avaient lieu, à chaque retour décennal , quand le chapitre de Munich
Ieur intima la défense de les continuer ; mais ils obtinrent du oi Maximilien- Joseph la permission de les reprendre, à 1a. conlition d’élaguer de la pièce et de laisser au bon vieux temps certains détails par trop naïfs, tels que le diable et sa séquelle, Et ses propos un peu trop crus contre Dieu et les saints autels. Le pasteur Ottmar Weiss, ancien bénédictin d’Ettal, chargé de
ce remaniement, s’en acquitta à l’entière satisfaction du chapitre, et le drame fut repris avec ces changements en 1811, puis en 1815, et enfin en 1820, avec musique composée expressément pour la pièce par le professeur Dadler. Depuis cette époque, il a été régulièrement joué tous les dix ans, et l’a été en dernier lieu avec une affluence et une vogue telles , que non-seulement il a fallu agrandir de beaucoup le théâtre, établi dans une vaste prairie située non loin du village et où six mille personnes peuvent trouver place, mais qu’une fois entre autres il a fallu refuser près de trois mille spectateurs.
Les représentations sont au nombre de douze , et se succèdent dans l’été et dans l’automne : la dernière a lieu d’habitude à la fin d’octobre.
Quand se lève le jour qui doit éclairer l’une de ces solennités pieuses, c’est un spectacle curieux et émouvant à la fois que celui d’Oberammergau. Dès l’aube, tout le village est en mouvement pour la représentation annoncée. Les étrangers arrivent en foule et reçoivent l’accueil le plus cordial. La seule auberge du lieu ne pouvant suffire, comme on pense, ils s’acheminent par petits groupes vers ces charmantes maisonnettes montagnardes, connues dans le pays sous le nom de logis suisses, aux larges toits en auvent, aux murs éclatants de blancheur, qu’ornent extérieurement l’image de la Vierge ou des fresques représentant quelque épisode biblique, et qu’entoure un jardin à fleurs. Sur la porte est écrit, suivant l’antique coutume, le nom du propriétaire. L’hospitalité qu’y reçoivent les étrangers n’est point avide : ils n’ont à débourser que le strict montant, rigoureusement calculé, des dépenses de leur séjour. Quant aux montagnards, fiers et heureux de l’empressement, de l’intérêt universels qui s’attachent à eux en tant que dramat.istes sacrés, ils ne négligent rien pour s’en montrer dignes, et chacun met la main à l’œuvre; dans chaque maison, depuis le vieillard jusqu’au petit enfant, chacun a sa tâche à remplir. Celui qui ne peut ni chanter ni tenir un rôle dans la pièce, joue du vio-
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Ion ou de la flûte dans l’orchestre , ou bien encore est employé aux travaux intérieurs du théâtre, à l’arrangement des costumes ou à la pose des décors, à la caisse ou au contrôle, à la délivrance des billets, etc., etc. Le village présente ainsi la physionomie curieuse d’une commune tout entière transformée, au profit commun, en entreprise dramatique. Ce n’est pas de sa part objet de spéculation, tant s’en faut; car si l’on songe au nombre d’heures , de jours , de semaines employé aux préparatifs compliqués de ces représentations gigantesques, à tous les frais qu’elles entraînent; si l’on considère d’autre part que les Ammergauers , avons-nous dit déjà , sont de très -habiles sculpteurs de petits ouvrages en bois et tirent de cette industrie un fort bon revenu , on comprendra sans peine que tout autre emploi de leur temps leur serait aussi lucratif.
Les douze représentations de l’année 1850 ont rapporté environ 20 000 florins ; mais il faut déduire de cette somme des frais assez considérables.
C’est le curé lui-même d’Oberammergau qui exerce la direction de cette entreprise théâtrale : il s’acquitte de ces fonctions avec habileté et zèle ; son pouvoir est discrétionnaire, et l’on s’accorde à reconnaître que cet honorable ministre et imprésario s’entend merveilleusement à discerner l’aptitude spéciale et le talent propre de chacune de ses ouailles, à les produire sous le jour dramatique capable de mettre en lumière le talent du plus humble de ses artistes.
Le moment solennel est venu de passer d’Oberammergau à Sion. Le vaste espace réservé aux spectateurs est entouré d’une palissade en planches, et ressemble à un champ de foire.
Le centre seulement de la scène est couvert ; il contient un théâtre construit sur le plan usuel, avec décors mobiles et rideau. De chaque côté de ce théâtre central et en plein air se développent d’autres décors, dont l’usage sera indiqué dans le sommaire de la pièce. Tout alentour, on voit des enclos moiti-
dres en planches : c’est là que sont les loges des acteurs et le foyer commun où ils se réunissent en attendant leur tour d’apparition sur le théâtre. Sur la prairie s’élèvent de nombreuses boutiques où l’on vend le boudin et la bière destinés à refaire les spectateurs des émotions et des fatigues dramatiques de la journée qui se prépare. La représentation ne dure pas moins de huit heures ; elle est interrompue, quand le temps le permet, par une pause d’une autre heure.
L’espace réservé au public est entièrement à ciel ouvert, à l’exception de trois loges qui en occupent l’arrière-plan. Là prennent place, avons-nous dit déjà, plus de six mille personnes, sur de simples bancs de bois sans dossiers, et c’est ainsi qu’elles assistent à cette représentation gigantesque , bravant le soleil, la pluie et la neige, dont il n’est pas rare d’être assailli dans ces vallées montagneuses. Il est arrivé, en de certains printemps nébuleux, que, pendant plusieurs représentations , il a plu sans interruption d’un bout à l’autre de la pièce, en sorte que les acteurs ont dû s’abriter, pour jouer leurs rôles et protéger leurs beaux costumes , sous des parapluies rouges, ce qui ne laissait pas d’offrir un coup d’œil pittoresque. En septembre, et a fortiori , les mêmes parapluies ont dû souvent s’ouvrir contre une épaisse giboulée de neige fondante, qui plaçait notamment les trois crucifiés habillés d’un simple tricot dans une position fort critique. Quant aux assistants, ils ont eu, sans défense aucune, à endurer pluie et neige ; ce qu’ils ont fait, du reste, avec une constance admirable : car ceux qui occupaient les bancs de derrière ne voulaient pas permettre aux spectateurs de devant de déployer leurs parapluies, ni même de garder sur leurs têtes ces larges chapeaux montagnards qui pourraient à la rigueur en tenir lieu. Parlez-nous d’un public allemand !
Pourtant, les prix des places sont assez élevés. Pour s’asseoir sur les bancs situés immédiatement derrière l’orchestre, il en coûte 1 florin et 12 kreutzers (plus de 3 francs); sur ceux qui viennent ensuite, et à mesure qu’ils s’éloignent du théâtre, 48,
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24 et 15 kreutzers. Les places des loges sont de 1 florin 48 kreutzers pour celles du milieu, et de 1 florin 36 kreutzers pour les deux autres. Mais il n'est pas permis de ne pas s’imposer cette petite dépense dramatique, et quiconque dans le pays, à bien des lieues à la ronde, n’aurait pas du moins assisté à l’une de ces solennités, serait mal vu dans son endroit, et aurait tort de se présenter aux fonctions de burgmeister ou toutes autres.
Le mécanisme de la scène, qui frappe par son aspect étrange, mérite une mention spéciale. Le théâtre couvert qui en occupe le centre est spécialement affecté aux divers tableaux du mystère de la Passion proprement dite, qui nécessitent des changements de décorations ou autres préparatifs, et sont séparés par des entr’actes. Quand l’un de ces tableaux se termine, la toile baisse ; elle représente une grande rue qui se trouve bornée alors par les maisons- décors que l’on voit à la gauche et à la droite du théâtre, celle du grand prêtre Anne et du gouverneur Ponce-Pilate, et plus loin deux portes-arcades, qui s’ouvrent sur deux autres rues. C’est devant ces décorations accessoires que sont jouées, à titre d’intermèdes, et durant les entr’actes, d’autres scènes épisodiques empruntées à l’Écriture sainte.
Après une messe solennelle célébrée dans l’église d’Oberammergau, et où toute la communauté se prépare dévotement aux exercices de la journée; après une ouverture exécutée par les orchestres réunis du village et du district (c’est la seule assistance étrangère que reçoive et réclame la troupe rurale et artistique) , le chœur entame la représentation par un prologue où il annonce et explique à sa manière le dogme de la Rédemption des hommes par le sang du divin Sauveur : c’est l’objet de deux tableaux. Le premier montre Adam et Ève chassés du paradis terrestre , ou le péché originel ; puis le Sacrifice d' Abraham; le second tableau représente Y Adoration de la Croix.
Ces tableaux intermédiaires sont mis en jeu par des figures
mécaniques ; les personnages vivants n’apparaissent que sur le théâtre, et pour jouer les scènes du mystère.
Le chœur se compose de quatorze personnes, hommes, femmes et enfants , en costumes fantastiques , uniformes pour les deux sexes. Elles s’avancent en deux bandes au bord de l’avant-scène, rangées comme des tuyaux d’orgue, et attaquent le chant avec des voix, sinon exercées, du moins d’une justesse irréprochable, et avec un parfait ensemble.
La musique est simple et du style langoureux, parfois trivial, que Pierre Winter a mis à la mode en Allemagne au commencement de ce siècle ; mais elle est agréable et s’élève par moments aux effets les plus pathétiques.
Au prologue et aux deux tableaux d’ouverture succède enfin le drame propre. Le rideau se lève et nous montre Y Entrée du Sauveur à Jérusalem. 11 n’est point sans intérêt de remarquer que , le fond du théâtre étant ouvert , c’est le paysage luimême, un vrai paysage, éclairé par les rayons d’un vrai soleil, qui en occupe et en prolonge à perte de vue l’arrièreplan. Revenons au premier tableau. Hommes, femmes, enfants, vieillards, tenant des palmes dans les mains, crient : Hosannah! Loué soit celui qui vient au nom du Seigneur! Us courent au-devant du Sauveur, débouchant de la scène et des rues latérales, et se mêlent^ au bord du proscénium, aux prêtres et aux scribes qui arrivent par d’autres rues. Tout ce tableau est plein de vie et de mouvement pittoresque.
Un changement de décors sur la scène centrale suffit pour nous montrer Jésus prêchant et enseignant à l’entrée du temple où trafiquent les revendeurs. On le voit menacer les marchands, les chasser ; on entend leurs imprécations, et on assiste
la querelle où les prêtres et la multitude se divisent, prenant parti , les uns pour les trafiquants , le peuple pour le Rédempteur.
Tout cela est rendu avec une précision et une énergie remarquables. On se croit reporté à dix-huit siècles en deçà. On croit voir s’animer l’une des naïves toiles des anciens pein-
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1res allemands. Des centaines de comparses qui occupent la scène, il n’en est pas un qui ne soit tout entier à son personnage et ne s’en acquitte avec une vivacité d’expression singulière et des plus propices à l’illusion générale. Dans les masses chorales on distingue clairement chaque exclamation, chaque mot, et il n’est pas jusqu’aux enfants qui ne s’énoncent et n’articulent de la façon la plus intelligible et la plus nette. L’apparition du Christ est d’un effet puissant. Ce qui ajoute encore à cette impression véritablement solennelle, c’est la parfaite conformité de l’acteur qui personnifie cette sainte figure au type traditionnel et consacré dans l’art que nous en ont légué les peintres.
Ces deux premières scènes forment l’exposition du mystère. Les coryphées rentrent en scène, et l’un d’eux analyse, dans un récitatif rapide, ce qu’on a déjà vu et ce qui se prépare. Le chœur, en une douzaine de vers, répète, ou à peu de chose près, ce sommaire; puis il se retire vers les colonnes du théâtre, et un intermède montre les douze fils de Jacob préméditant et arrêtant le meurtre de leur frère Joseph. Le chœur maudit en quelques vers énergiques ces mauvais frères ; puis il s’éloigne de nouveau : le rideau se lève et nous montre le Sanhédrin.
A droite et à gauche siègent les membres du conseil sur des escabeaux : dans le fond sont les présidents Anne et Caïphe. Il s’agit de délibérer sur le danger dont ce Jésus de Nazareth menace la propriété, la société et la famille. Plusieurs membres prennent tour à tour la parole ; on entend les marchands du temple, ceux-là mêmes que l’audacieux novateur a expulsés du lieu saint. La perte de Jésus est arrêtée : les marchands offrent au grand conseil et se promettent d’ailleurs d’y participer de leur mieux. Cette délibération, qui est fort longue, est animée par l’à-propos, la vivacité et le naturel des répliques, la force des raisonnements, l’habileté des arguments qui se produisent pour ou contre. L’intérêt principal de cette réunion du grand conseil, comme de celles qui la suivent, se porte sur
Caïphe; ce personnage, en mitre d’or et en robe d’un rouge sombre, s’acquitte si bien de son rôle qu’on oublie à la fois son accent haut-bavarois et les locutions un peu trop familières qui, de temps en temps, lui échappent.
Après cette séance, le chœur, rentrant en scène, introduit deux autres tableaux : le jeune Tobie prenant congé de ses parents, et la Vierge aimante du Cantique pleurant la perte de son fiancé. C’est à ces intermèdes que correspondent les scènes où Jésus-Christ à Béthanie se sépare de ses parents.
La vierge Marie apparaît revêtue de la robe rouge et du manteau bleu traditionnels. Chacune de ses poses est aussi empruntée aux sources les plus en renom de la peinture religieuse. On la voit souvent le visage et les bras levés au ciel, telle que les tableaux de l’Ascension nous la montrent. Malheureusement son débit n’est pas pris à si bonne école, et le petit chevrotement déclamatoire et maniéré dont elle croit devoir rehausser les parties les plus pathétiques de son rôle nuit considérablement et à son succès comme actrice et à l’effet du personnage : exemple caractéristique et qui prouve combien les Ammergauers auraient tort de vouloir outrer l’expression qui jaillit tout naïvement de leur bonne et simple nature.
Dans les scènes suivantes, nous voyons Jésus-Christ à table chez Simon et Marie-Madeleine lui versant sur la tête le nard et la myrrhe d’Asie. Dès ce moment, le poëme donne à pressentir la prochaine trahison fde l’Iscariote, en éclairant, par une lueur épisodique, ce caractère étroit, bourgeois, rapace, mercantile, ombre au tableau, parfait contraste avec la nature divine et le sublime détachement de Jésus, son maître et le nôtre. Aussi n’est-on pas étonné lorsque, dans la scène qui suit, celle où le Rédempteur vient à Jérusalem pour y manger l’agneau pascal, on voit Judas tomber sans peine dans les pièges des revendeurs, et se résoudre non-seulement à quitter, mais à livrer le Christ. Les arguments que font valoir les marchands pour le déterminer sont bien les plus propres à faire un
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traître de cet homme sans portée, d’instincts brutaux et prosaïques. Jésus veut faire du nouveau ; il n'a aucun égard pour les respectables vieilleries qu’ont accréditées tant de siècles ; il est en pleine rébellion contre V Église dominante ; il entraîne le peuple au schisme et à l’erreur ; enfin il est poursuivi par le conseil ecclésiastique ; et malheur à quiconque lui restera fidèle! il sera perdu avec lui !
La cinquième scène montre le repas de la Pâque et l’institution formelle de la sainte Eucharistie. Elle est extraite mot pour mot du texte des évangélistes et produite avec beaucoup de solennité et de pompe.
Dans la sixième, le chœur explique le tableau, mis sous les yeux du spectateur, de Joseph vendu par ses frères , et le drame nous montre Judas au Sanhédrin , promettant de livrer son maître et recevant le prix tant désiré de son parjure. Tout cela vivant, naïvement et énergiquement rendu.
Trois tableaux : le premier, Adam mangeant son pain à la sueur de son front; le second, Joab tuant Amasa en lui donnant le baiser de paix ; et enfin, le troisième, Samson enchaîné par les Philistins , préparent et annoncent la scène du Jardin des Oliviers. Jésus paraît sur la montagne ; ses trois disciples s’assoupissent ; par deux fois Jésus, dans son angoisse mortelle, tombe la face contre terre, et, lorsqu’il se relève, une sueur de sang coule le long de son visage. C’est alors que Judas survient avec les gardes et le trahit par son baiser. Le Sauveur est chargé de fers et entraîné hors de la scène.
Après un autre tableau où le spectateur voit le prophète Michèe recevant la mort par derrière tandis qu’il annonce à Achab les vérités divines, suit une nouvelle série de scènes, où Jésus, prisonnier, est d’abord présenté au grand prêtre Anne, qui l’interroge du haut de son balcon , puis outragé et battu par les soldats en faction devant le logis du grand prêtre, puis entraîné de rue en rue, de palais en palais , conduit à Caïphe, et de Caïphe renvoyé à Hérode, conspué, abandonné de tous, depuis le gouverneur romain jusqu’à la vile populace, trahi,
quitté, renié par tous ses compagnons et ses disciples les plus chers. La monotonie de ces scènes et de ces défilés continuels, toujours les mômes au fond, mais soutenus par un grand soin et un grand art de mise en scène, loin de fatiguer le public, est au contraire suivie par lui avec une attention profonde et un intérêt évident. Après ces allées et venues , le Christ est ramené devant le grand conseil, qui le condamne à mort sur de faux témoignages ; maltraité dans la cour par les soldats de garde, puis conduit au palais d’Hérode, où son aspect n’excite que la curiosité de ce frivole gouverneur. Ces scènes s’entremêlent avec celles où Pierre renie son divin Maître et aussitôt après se repent de sa lâcheté, et où, dévoré de remords, Judas, après avoir reporté aux prêtres le prix de son forfait, s’enfuit désespéré dans les bois et résout de se faire à lui-même justice* Cette dernière scène est rendue par l’acteur d’une façon très-dramatique. Le désespoir, l’égarement de cette âme faible et basse, est exprimé avec une poignante vérité. On voit l’Iscariote éperdu s’arracher les cheveux et la barbe, jeter foin de lui son manteau, défaire sa robe jaune et saisir sa ceinture, en attachant un œil hagard sur l’arbre dont il a fait choix pour instrument de son supplice. Avec une hâte sauvage, il brise les rameaux qui pourraient entraver l’exécution de son suicide, enlace sa ceinture à la plus forte branche, en forme un nœud coulant, y introduit sa tête, et.,., le rideau tombe à ce moment.
On voit ensuite Jésus conduit pour la troisième fois devant Pilate, qui, toujours impassible sur son balcon et tout resplendissant de la pourpre romaine, offre au peuple de délivrer Jésus-Christ ou le malfaiteur Barabbas, et, sur la réponse du peuple, qui demande à grands cris la mort de son sauveur, lave ses mains du sang de cet homme , brise son bâton sur Jésus et en lance au loin les morceaux ; sur quoi, les gardes s’emparent de la victime, tandis que les prêtres et la multitude se réjouissent de l’arrêt de sang édicté par le proconsul.
Un simple montagnard, le sculpteur en bois et maître d’écri-
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ture Pflunger, s’est révélé un grand artiste dans le caractère du Christ. Une majesté infinie, une douceur, une sérénité, une patience inaltérables, une résignation touchante, telles sont les éminentes qualités qu’il apporte dans ce beau rôle. Il y produit constamment une sensation solennelle et profonde, notamment dans les scènes où il est dépouillé de ses vêlements, lié à la colonne du martyre, battu de verges, puis couronné d’épines, et dérisoirement exposé en manteau de pourpre à la vue de la multitude, entre d’infâmes meurtriers. On a dit de lui avec raison, et l’on ne saurait faire un plus magnifique éloge de l’artiste, que le public lui prête sans peine la divinité de Jésus, et reporte sur sa personne les sentiments d’amour et de vénération qu’éveille en foule ce saint nom dans toutes les âmes chrétiennes.
A mesure , du reste , que l’action progresse et se précipite vers sa fin, l’émotion générale et l’intérêt redoublent. Le portement de croix est un tableau de l’effet le plus hautement pittoresque. Le centurion romain à cheval ouvre la marche à la tête de ses soldats formant une double haie, au milieu de laquelle Jésus, succombant sous le faix de l’instrument de mort, apparaît, les genoux pliants, le dos courbé, et se laisse tomber enfin épuisé, haletant, sous le fouet des bourreaux. Le cortège s’arrête, et l’on voit, à distance, s’avancer au milieu des gardes le mauvais et le bon larron portant également leur croix. Simon de Cyrène est monté sur le théâtre du milieu, et, à l’entrée de la voie qui y fait face, une groupe de femmes et d’enfants suit obtinément le cortège en frappant l’air de ses sanglots et de ses plaintes sympathiques. Le Sauveur leur adresse alors ces paroles recueillies par la tradition : « O enfants de Jérusalem ! ne pleurez point sur moi, mais bien.... » etc. Pendant ce temps, Simon se charge de la croix, et le cortège reprend sa marche au milieu des huées, des quolibets et des vociférations des soldats. Marie, saint Jean et Madeleine, avec le groupe des saintes femmes, le suivent de loin, en mêlant leurs gémissements aux clameurs de la multitude ameutée.
C’est au tour du chœur maintenant : il réparait en habits de deuil, sandales, ceintures et manteaux noirs. Le coryphée dit son récitatif au son d’un accompagnement funèbre, plus accentué et plus bruyant que de coutume. Il s’exprime à peu près ainsi :
Allez , âme pieuse , allez !
D’amour, de repentir et de douleur pressée,
Montez au Golgotha ; voyez Quelle noble victime expire , délaissée ,
Portant le poids de vos péchés !
Et, tandis qu’il annonce que le Rédempteur vient d’être attaché à la croix, les sinistres coups de marteau retentissent derrière la toile. Le coryphée reprend ainsi :
Qui pourra s’élever jusques au divin cœur De celui dont la mort pardonne ,
Et qui , de ses bourreaux , de la haine vainqueur,
Souriant, plein d’amour, à leurs coups s’abandonne?
Ce à quoi le chœur répond tout d’une voix :
Que cet amour divin, que cet amour propice,
Nous unisse, du moins, pour le saint sacrifice!
La scène est vide ; le rideau se lève et nous montre le Golgotha.
Les deux compagnons de Jésus sont déjà hissés sur la croix. On attend pour dresser celle du Rédempteur l’écriteau que doit envoyer Ponce-Pilate pour y être fixé sur la tête du Christ. Cette opération accomplie malgré l’opposition des prêtres, le Sauveur est porté en croix au milieu du théâtre, et l’on assujettit l’arbre infamant à l’aide de gros coins fichés en terre. Les soldats, le peuple, les prêtres, les pharisiens et les scribes se groupent pittoresquement sur toute l’étendue de la scène, tandis qu’au pied de la croix, environnée de ses compagnes, pleure la mère du Sauveur.
Il faut renoncer à décrire l’effet terrible et profond du Crucifix vivant sur l’assemblée émue de pitié et d’épouvante.
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Chaque mot prononcé du haut de cette croix, chaque nutation de ce front ceint d’épines, et enfin ce dernier soupir, cette parole suprême : « Tout est accompli ! » Consummatum est ! retentissent dans chaque cœur : c’est comme une lueur divine qui illumine tout à coup le plus formidable mystère de la religion chrétienne ; l’art ne saurait rien concevoir ni exécuter de plus grand. La bigarrure de la foule qui se presse autour de la croix, les railleries impies dont les prêtres insultent à l’agonie de la victime, la rage et la grossièreté des tourmenteurs en habit rouge, non - seulement n’altèrent point l’élévation de cette scène, mais en rehaussent l’effet par l’opposition et le contraste, comme l’ombre met en lumière le tableau. Peu nous importe que Caïphe exprime son ardeur de haine et de vengeance d’une façon presque comique , lorsque , impatient de contempler les derniers instants de l’Homme-Dieu, il s’écrie étonné , furieux pour ainsi dire de l’entendre encore murmurer quelques mots , adressés au peuple, à sa Mère ou à ses disciples : Mais il parlera donc toujours!... mais il ne mourra donc point! Le retentissement de cette même voix , après tant et tant de souffrances, force le centurion romain à reconnaître qu’en effet cet homme est bien le Fils de Dieu.
Après que les deux malfaiteurs ont été descendus de croix, que le coup de lance de Longin a rougi le flanc du Sauveur, et que Joseph d’Arimathie a obtenu la permission d’ensevelir le corps de son divin Maître, les prêtres, les soldats , le peuple se retirent , et tout reste silencieux. Le groupe des saintes femmes et des disciples seul est demeuré près de la croix , et le recueillement général n’est troublé que par les sanglots de Marie. Joseph et un autre homme montent par des échelles aux deux côtés de la croix, enveloppent du blanc suaire la poitrine et les bras de Jésus , et renouvellent en action l’immortelle page de Rubens. La sainte dépouille est remise à l’homme riche dont il est fait mention dans l’Évangile, le seul des amis de Jésus qui possède des biens terrestres , par
les soins duquel elle est ensevelie et emportée au saint sépulcre dans une étoffe précieuse.
Quelques détonations de boîtes ont figuré la foudre et le tremblement de terre au moment du crucifiement. Les mêmes salves retentissent, après les tableaux secondaires de la mise au tombeau et de l’envoi des gardes , pour la résurrection du Christ. Deux anges renversent le couvercle du sépulcre, et le Crucifié s’élève dans une gloire de clinquant. Les gardes s’éveillent au bruit , et , terrifiés , prennent la fuite.
Il ne nous reste plus qu’à citer pour mémoire la visite des saintes femmes auxquelles un ange annonce la Résurrection; les efforts vains que tentent les prêtres pour tromper l’opinion émue de ce prodige , et enfin le dernier tableau , qui montre le Sauveur victorieux, tenant l’oriflamme dans sa droite, au milieu des fidèles, tandis que les marchands et les prêtres épouvantés se prosternent dans la poussière aux pieds des ' chrétiens triomphants.
Tel est ce drame colossal, ce retour singulier aux naïfs jeux scéniques et à la ferveur de nos pères. L’effet en est immense, et si cette analyse peut apporter à nos lecteurs une petite partie, ne fût-ce que la centième, de l’intérêt et du plaisir qu’excite chez le public allemand la représentation elle-même, nous nous estimerons heureux.
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En 1736, M. de Maupertuis s’en alla avec Le Monnier, Clairault et Bouguer, mesurer à l’extrémité de la Finlande , à Tornéo , au nord du golfe de Bothnie , un degré du méridien. Il fut considéré comme un argonaute pour cette expédition
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scientifique, au retour de laquelle il se fit peindre aplatissant le globe , et dont il rapporta deux Laponnes qui firent grand bruit , et qui, en fin de compte , se trouvèrent tout simplement et tout grandement deux Suédoises.
C’est précisément le voyage que, d’un peu moins loin, il est vrai, fit spontanément, il y a peu d’années, en simple explorateur artiste et homme du monde, M. le prince Galitzin.
Il n’a pas fait si grand bruit que M. de Maupertuis de son excursion polaire; il a vu des Laponnes et même des Lapons, mais il n’en a pas rapporté ; il ne s’est pas fait peindre aplatissant la terre , mais il est résulté de son voyage sur une contrée presque inconnue une intéressante relation.
En fait de grâces françaises et d’amabilité, M. le prince E. Galitzin avait de qui tenir : il était petit-neveu de ce comte André Schuwaloff, poète et homme d’État, qui fut l’ami et le correspondant de Voltaire, et si le même Voltaire revenait sur ce globe si bien aplati de la main de Maupertuis et de Clairault , il n’aurait vraisemblablement , pour le neveu comme pour l’oncle, que des douceurs et des félicitations , lui qui, par contre, fut assez rude, dans le temps, aux vanités et aux prétentions polaires des quatre physiciens français:
Courriers de la physique, argonautes nouveaux,
Qui franchissez les monts , qui traversez les eaux ,
Ramenez des climats soumis aux trois couronnes Vos perches , vos secteurs et surtout deux Laponnes ;
Vous avez confirmé dans ces lieux pleins d’ennui Ce que Newton connut sans sortir de chez lui.
( Quatrième discours sur la loi naturelle .)
La Finlande n’est plus soumise aux trois couronnes qui sont ou plutôt furent celles de la Suède. Elle est aujourd’hui moscovite. L’annexion définitive de ce petit pays au vaste empire russe fut l’une des conséquences du traité de Tilsitt. Quand nous disons petit pays , c’est par rapport , bien entendu , au nombre de ses habitants; car la Finlande , s’étendant du golfe qui a pris le nom de cette province jusques et par delà celui 242 e
de Bothnie , c’est-à-dire du 60e au 66e degré de latitude nord , sur une largeur au moins proportionnelle, équivaut comme territoire aux trois cinquièmes ou aux deux tiers de la France. C’est un pays couvert de lacs et de forêts rabougries qui sont à celles de la Russie ce qu’est la race finnoise, pâle, petite et blonde , aux types vigoureux de cette race slave qui a fondé l’empire russe. Cette population finnoise, resserrée entre deux puissances voisines, était, comme tous les peuples doux, peu belliqueux et peu nombreux, prédestinée à subir la domination étrangère. L’ascendant qu’avaient pris sur elle les Suédois, d’abord , a décliné avec l’étoile de cette puissance guerrière , et le plateau de la balance , s’inclinant depuis Pultawa vers Saint-Pétersbourg , a enfin dévolu en toute propriété cette épave de la Suède aux héritiers de Pierre le Grand.
Contrairement à ce qui arrive aux peuples mûrs et en état de se gouverner par eux-mêmes , qu’un accident ou les caprices de la politique ont placés sous un souverain étranger, l’annexion de la Finlande à la Russie paraît avoir été un bienfait pour cette province. Les puissants tzars ont joui avec modération de leur acquisition récente. La Finlande se gouverne en vertu de lois propres. Sa constitution spéciale diffère peu de celle de nos anciens pays d'Etat , et elle est présentement à la Russie ce qu’était à la France , avant 89 , le Dauphiné ou la Bretagne. Tl y a , pour l’administrer, un secrétaire d’État à Saint-Pétersbourg , et sur les lieux mêmes , à la résidence de la capitale, Helsingfors, un haut fonctionnaire désigné sous le titre de gouverneur général , qui fait les affaires du grandduché avec le concours du sénat de Finlande. Les lois et coutumes du pays , les droits et privilèges des habitants , sont -pris en très-grande considération dans toutes les mesures, règlements , décrets de police, d’ordre, d’administration, de finances , de justice. Le gouverneur général a pour mission spéciale d’encourager le développement progressif de l’agriculture, premier devoir d’un bon gouvernement, et cette partie essentielle du programme tracé par la cour de Russie à
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l’administration du grand-duché paraît avoir reçu l’exécution la plus heureuse, si l’on en juge par les énormes progrès signalés en très-peu de temps dans le mouvement de la navigation et des échanges ,' particulièrement des exportations de la province finnoise. C’est surtout sous le règne de l’empereur Nicolas que ces accroissements se sont manifestés. Pour ne citer que quelques faits, en 1830, le nombre des planches de pin expédiées de Viborg à destination de l’étranger n’était que | de 32 352 douzaines; en 1838, il s’était élevé à 114 736. En 1828, on ne comptait dans les différents ports de la Finlande que 250 bâtiments de commerce, montés par 2306 matelots. Ces chiffres doublèrent presque dans l’espace de treize I ans ; en 1841 , il y avait 458 bâtiments , 5200 hommes d’éi quipage ; en 1846, 579 navires et 6890 matelots. Enfin, le 1er janvier 1850, le nombre total des navires s’élevait à 998 , celui des matelots à 12 100. Cette augmentation , vraiment extraordinaire , de la marine finlandaise n’en restera pas là ; une décision récente vient de créer à Helsingfors une école de navigation pour la marine marchande , institution qui , si ' l’on augure de l’avenir par le passé , ne peut manquer d’être féconde.
Des mesures non moins tutélaires paraissent assurer l’existence de la population pauvre. Chaque paroisse est tenue , aux termes de la loi, d’entretenir ses pauvres, dont la surveillance est commise aux soins du pasteur. En dehors de cette assis tance communale , les principales villes du grand-duché possèdent des établissements spéciaux de bienfaisance , tels qu’hospices , écoles gratuites , maisons de travail libre ou forcé , suivant la condition et le caractère des sujets qui y jsont admis. A Helsingfors , on trouve une école spéciale d’é- ||ducation professionnelle pour les jeunes garçons pauvres , et
Iune école pour les filles , auxquelles on enseigne les diverses industries réservées aux femmes. Quinze grands magasins de réserve pour le blé sont établis dans le pays. Ils ne renferment pas moins de vingt mille tonneaux de seigle en grain. Ces sub-
sistances sont vendues à des prix fixes et modérés, et servent à alimenter les habitants nécessiteux, ou à leur fournir des semences. Chaque paroisse a d’ailleurs son magasin de blé , qui fait des livraisons à prix réduit ; mais dans les années de disette on ne s’en tient pas là , et il est arrivé plus d’une fois que des fournitures gratuites de plus de deux cent mille tonneaux d’orge , de seigle ou de farine, ont été .faites aux habitants , indépendamment de sommes considérables en roubles , papier ou argent.
Nonobstant les rigueurs du climat , la Finlande produit , année moyenne , plus de trois millions de tonneaux de grains de toute nature, seigle, froment, orge et avoine. On y cultive aussi sur une vaste échelle les légumes , et notamment la pomme de terre, le navet, les pois et les choux. On y produit le lin au sud , le chanvre dans les districts du nord , et le houblon dans le Nyland. On y cultive aussi le tabac, mais par petits plants et pour l’usage personnel des paysans, qui s’adonnent à cette spécialité agricole.
A ces productions naturelles, la Finlande , dans le bilan de ses richesses , joint les produits spontanés de ses forêts, ceux de ses mines , qui fournissent des fers si abondants , si estimés , ceux de ses carrières de marbre et de granit , d’où sont sortis en blocs gigantesques les monuments et les palais de la grande cité impériale. On y compte , ou, pour être plus exact, on y comptait dès 1838 vingt -quatre fabriques de drap, quatre usines à peigner la laine et le coton , quatre savonneries , trois fabriques de toile à voiles et de serpillières , trois manufactures de tabac , trois tanneries et deux fabriques de couleurs.
Aussi, en parcourant le pays, peut-on constater chez la population un degré de bien-être que ne présentent pas, à beaucoup près, sous tant de latitudes privilégiées, d’autres sociétés humaines. Le plan d’exploration que s’était tracé M. Galitzin consistait à gagner Tornéo, point extrême de la Finlande , au fond du golfe de Bothnie , en suivant le bord
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occidental du lac Ladoga , jusqu’à Serdobol , à l’extrémité nord de cet immense lac; puis, en coupant transversalement la Finlande , dans la direction du nord-est , pour atteindre à Wéaborg , et enfin aux colonnes d’Hercule de son expédition , à Tornéo, où commence la Laponie et où s’effacent les derniers vestiges de la civilisation. Le noble voyageur, tantôt en taramass (voiture à quatre roues), tantôt en barque sur les lacs , les rivières et les rapides , a suivi cet itinéraire de point en point, à travers beaucoup d’incidents et de dangers même, et il est revenu au sud-ouest , en longeant les côtes du golfe de Finlande jusqu’à Yiborg. Chemin faisant, il a vu la plupart des villes principales et toutes les plus remarquables curiosités de la Finlande , où elles abondent. Il a vu Tornéo , ce quartier d’hiver, cette Nice des Lapons, qui viennent chercher, sous des climats plus doux , la nourriture de leurs rennes et la leur propre ; doux climats en effet , où la neige ne tombe que jusqu’au faîte des maisons , à telles enseignes que le maire de celte aimable ville, étant allé se promener dans les environs, dut , au retour, rentrer chez lui par escalade et au moyen d’une lucarne. Il a même poussé plus loin : il est allé jusqu’à Alcula , à douze ou quinze lieues plus au nord , voir des grottes très-remarquables et très-inaccessibles , mais dont l’intérêt ne vaut pas peut-être la fatigue et les périls auxquels on doit d’y aborder. Mais ainsi sont faits les touristes, ceux qui joignent surtout aux enthousiasmes de l’art le feu sacré de la science.
Il fallait tout cela pour entreprendre , même en été , une si longue excursion et en tenir registre jour par jour, heure par heure. Prendre des notes au relais , sous l’impression même des événements et des choses , est une excellente méthode , et qui a le courage de s’y assujettir en est récompensé par le livre tout fait qu’il rapporte au bout du voyage , livre plus vrai et plus vivant , sans nul doute , que tant de narrations composées après coup, l’imagination aidant où fait défaut le souvenir. Ce que le livre perd en condensation et en méthode
à ce système , il le regagne en précision et en naïveté d’images. Au reste, chacun suit sa pente en pareille matière, et fait bien. Remarquons, en passant, quel genre difficile constitue la relation ou l’impression de voyage. Je ne parle pas des voyages de découverte, qui, indépendamment de l’agrement du style , peuvent du moins offrir quelque intérêt scientifique , mais des excursions artistiques ou autres dans les pays déjà explorés ; je ne connais pas quatre livres de cette espèce qui résolvent convenablement le problème propre de ce genre d’ouvrages , dont on pourrait dire presque , comme Voltaire de la comédie (par expérience) , que c’est une œuvre du démon. Il faut intéresser; il faut plaire et instruire ; il faut fuir l’égotisme ; il ne faut pas monter, en généralisant , sur des échasses solennelles; tout en particularisant, il ne faut pas tomber dans des détails frivoles ou bassement minutieux ; il ne faut pas , comme Voiture , raconter qu’on vit
. près Sercotte ,
Cas étrange et vrai pourtant ,
Des bœufs qu’on voyait broutant Dessus le haut d’une motte,
Et plus bas quelques cochons Et bon nombre de moutons.
En ce terrible genre , le succès est si rare qu’à peine existet-il, et que , faute d’un prix véritablement remporté, depuis que la lice est ouverte , on se contente d’accessits. Voilà pourquoi lady Montague , pour quelques lettres gracieuses et enjouées datées de l’est de l’Europe, Chapelle et Bachaumont, pour être allés un peu par terre , un peu par eau , moitié vers et moitié prose , de Paris à Montpellier, se sont fait un renom solide.
Deux des curiosités naturelles les plus remarquables et les plus renommées de la Finlande sont : l’une, les fameuses carrières de marbre de Ruskiada; l’autre, une des belles cataractes que forme la Kaïana , avant d’entrer dans l’Uléo.
Les carrières de Ruskiada, situées non loin de Serdobol et à
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vingt-cinq kilomètres seulement du lac Ladoga , présentent une vaste enceinte quadrangulaire dont les murailles de marbre mesurent en hauteur environ 14 mètres sur environ 33. de côté. Cette enceinte est le résultat d’une exploitation des plus actives qui se poursuit depuis près d’un siècle à ciel ouvert. Quoique ces murailles blanches soient généralement perpendiculaires, elles présentent à l’œil mille accidents divers : ici, d’énormes masses de marbre s’avançant en surplomb; là, des cavités béantes si profondes que l’œil ne peut en mesurer l’étendue. Aperçus à distance, les blocs paraissent blancs ; mais , en les examinant de près , on reconnaît que le marbre en est de couleur grisâtre : soumis au polissage , il prend même une teinte grise assez foncée. C’est cette carrière qui fournit les principaux matériaux pour tous les grands palais ou monuments publics construits à Saint-Pétersbourg. L’État l’afferme pour un certain nombre d’années à un entrepreneur qui s’engage à lui livrer, à un prix convenu par pied cube , la quantité de marbre qui sera demandée. Ouvriers et ingénieurs sont tous à la solde de l’entrepreneur ; l’État se contente d’y entretenir un inspecteur. Il y a près de Ruskiada une autre carrière de marbre vert, dont on peut voir en œuvre à Saint-Pétersbourg de magnifiques produits. La Kaïana forme deux grandes cataractes , l’une au-dessus , l’autre au-dessous de la ville du même nom. La première est celle qu’on nomme Koïwokowski , ou cataracte de la Boulaie : elle est extrêmement importante. Plusieurs grandes coupoles granitiques partagent le courant de manière à former autant de cascades principales qui , quoique distinctes, mêlent leurs eaux. Une infinité de chutes plus petites s’entre-croisent au milieu des grandes, et, se choquant, lancent au loin des torrents d’écume en faisant bouillonner l’eau de la Kaïana à grande distance de la cascade. La seconde cataracte est dite de l’Aemma, ce qui, en langue finnoise, signifie de la Grand’ Mère. Elle est moindre en hauteur que celle de Koïwokowski , mais elle l’emporte sur celle-ci par les effrayants tourbillons que le
torrent produit dans sa course fougueuse. En plusieurs endroits , l’eau précipitée par cascades interrompues s’engouffre dans des cavités profondes d’où elle rejaillit en gerbes qu’on dirait des jets d’eau artificiels. Elle est dominée par un îlot relié aux deux rives de la Kaïana par un pont. Sur cet îlot, on voit les ruines d’un château fort nommé jadis Kaïanaborg, et construit en 1560 par le comte Broghé, usufruitier de la province de Kaïana. Ce château fort fut plus tard prison d’État : le plus célèbre des captifs qu’il abrita fut le savant Jean Messenius, qui y passa vingt ans pour avoir pris parti contre Gustave-Adolphe en faveur du roi Sigismond. Messenius supporta l’adversité en sage et composa dans sa prison son vaste ouvrage de la Scandia illustrata , qui fut imprimé à Stockholm, en quatorze volumes in-folio. Après la mort du roi Gustave- Adolphe, son successeur poussa la clémence envers le savant prisonnier jusqu’à transférer sa résidence dans la.... forteresse d’Uléaborg, où il mourut non moins captif. Le château de Kaïanaborg a été à peu près détruit tout récemment pour la construction du pont. Du haut de ces ruines, on jouit du spectacle simultané des deux cataractes , de la ville de Kaïana et d’un splendide paysage.
Louis-Philippe , voyageant en Finlande, en 4 793, eut une vision ni plus ni moins que Macbeth et Charles XI de Suède , dans laquelle il lui fut prédit par un vieux troll (prière instante de ne pas prononcer le mot à l’allemande) qu’il monterait un jour sur le trône de France. Les trolls du Nord sont des hommes qui lisent couramment le livre de l’aveugle destin. Ce sont les Tirésias du pôle. Louis-Philippe crut ou ne crut pas ; mais enfin il ne cessa de poursuivre cette couronne que, pour son malheur et celui de sa race , il devait , en effet , trente-sept ans après , réussir à placer sur son front bourgeois.
EN DANEMARK
EN DANEMARK
Le roi et le journaliste.
J’ai, dans mon enfance, connu un bonhomme de mon pays qui s’appelait Gaillardon. A force de vendre son très-bon vin de Mâcon, il avait amassé une certaine fortune et s’appelait lui-même avec complaisance : Gaillardon le Riche. C’est ainsi qu’il aimait à se distinguer d’autres Gaillardons, moins bien traités du sort. Il en était favorisé à tous égards; car, lorsque je le vis, et c’est du plus loin qu’il me souvienne, il était presque centenaire. Ce fut sous le Consulat qu’il atteignit à l’apogée de sa prospérité, et il avait coutume de dire avec orgueil : a II n’y a que trois grands hommes dans le monde : c’est Bonaparte pour la guerre, Méot pour le restaurant, et Gaillardon pour le bon vin. » Il conduisait lui-même ses tonneaux à Paris, à tout le moins deux fois l’an, et c’est une habitude qu’il avait contractée dès le règne de Louis XVI. Il était déjà vieux en ce temps, et c’était dans le pays une question de savoir s’il avait jamais été jeune. La première fois qu’il revint de cette excursion alors si lointaine, les amis du quartier lui dirent en gouaillant :
« Eh bien ! père Gaillardon, as-tu vu le roi?
— Oui, je l’ai vu ! fit-il sans se déconcerter, en vrai glorieux qu’il était.
— Et que t’â-t-il dit ?
— Ce qu’il m’a dit, parbleu ! il m’a dit : « Père Gaillardon, je « suis enchanté de te voir 1 »
— Voilà tout? Et t’a-t-il seulement offert à boire?
— Oui, il me l’a offert , il m’a dit : « Père Gaillardon, je vou-
« drais bien te faire rafraîchir, et trinquer avec toi ; mais ma « femme est allée à vêpres, et elle a emporté la clef de la cave « dans sa poche ! »
Cette histoire est encore très-populaire dans tout le faubourg de la Barre et dans la banlieue de Mâcon, Charnay, Prissé, Chevagny, Saint-Sorlin et autres lieux. Nous ne la citons pas pourtant par amour-propre de clocher, mais parce qu’elle nous est remise en mémoire par les intéressants souvenirs d’un journaliste danois, qui est M. Édouard Meyer.
Le Danemark est un pays heureux et patriarcal : les journalistes y font fortune, et l’on y aborde le roi, à peu près dans les termes familiers dont aimait à se glorifier le père Gaillardon.
M. Édouard Meyer était primitivement un pauvre tourneur : il se fit journaliste, d’abord dans sa petite ville, puis à Copenhague même, où, en très-peu d’années, il amassa un bel avoir ; c’est lui qui nous l’apprend : voulant quitter le métier et le pays pour venir se fixer en France, il vendit son journal et son imprimerie la somme ronde de 300 000 fr. ; il possède de plus quelques biens , et, entre autres, deux maisons , etc., etc. En écoutant cet inventaire, on croit rêver, et l’on se demande ce que les écrivains français ont fait au ciel, qui les traite en chiens, — apparemment pour n’être point venus au monde danois.
M. Édouard Meyer fùt-il quatre et cinq fois millionnaire, son autobiographie manquerait d’intérêt, si elle ne nous initiait aux mœurs privées, et surtout publiques, de son pays natal. Voici, de ces dernières, un exemple qui ne manque pas d’actualité
« Le roi (Christian VIII), dit notre journaliste, rendit un arrêt par lequel il était défendu de vendre quoi que ce fût ou de travailler les dimanches et fêtes. Dès que cette loi fut mise en vigueur, j’osai y faire opposition dans mon journal, mais une opposition motivée, franche et loyale. Soudain, chacun de s’écrier que je suis fou d’agir ainsi ; qu’il est inouï qu’un
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homme fasse de l'opposition à un arrêt émané de la puissance royale et signé par elle. Mais, avec la même loyauté et la même franchise, je continuai mes attaques, en disant : « Le roi, avec « son bon cœur, ne sait probablement pas que les pauvres ou- « vriers, qui reviennent très-tard de leur travail le samedi soir, « ne peuvent acheter ce dont ils ont besoin que le dimanche; « qu’en conséquence, si on leur enlève cette liberté, les dicc manches et fêtes, au lieu d’être des jours de joie et de repos, « deviendront, au contraire, des jours de douleur et de déses- « poir. »
Que pensez-vous que fit le roi? Il envoya un de ses conseillers intimes à l’infâme journaliste, et celui-ci lui dit :
«Vous êtes bien hardi, monsieur Meyer; mais le roi est plein de justice, et, au lieu de vous punir, il veut vous dire ! quelque chose qui vous fera plaisir. »
Le directeur-rédacteur du Flyve Posten (Poste volante) se rendit au palais , où , après de certaines difficultés d’admission opposées par les familiers , il fut introduit près du roi :
Sa Majesté l’aborda en ces termes :
« J’ai quelque chose à vous dire : je veux vous récompenser du bon soin que vous avez eu de mes sujets pauvres. Racontez donc dans votre journal que le roi, ému de votre plaidoyer en faveur des ouvriers malheureux, ordonne que désormais il sera permis à tous les commerçants de vendre tout ce qui est nécessaire à la vie, le dimanche et les fêtes, de cinq heures à neuf heures du matin. Êtes-vous satisfait maintenant?
— Oui, sire, lui dis-je avec des larmes dans les yeux, et vous le seriez aussi si vous pouviez entendre les remercîments de vos sujets.
— Que Dieu soit avec vous ! » me dit-il en me quittant.
« Et, le lendemain, mes lecteurs lurent dans mon journal la i bienfaisante ordonnance du roi. »
Ce qu’il y a de beau, c’est que le roi n’avait fait part de sa résolution à aucun de ses conseillers, ni au directeur de poi lice, qui, dans son courroux, chercha noise à M. Meyer et le
taxa de faux ; mais le fait fut bientôt et facilement éclairci, et le roi dit pour ses raisons : « Édouard Meyer est le premier qui m’ait conseillé d’apporter, en faveur des pauvres, une modification à ma loi sur les dimanches et fêtes ; il est juste qu’il en prenne connaissance le premier et qu’il le propage partout. »
Supposez qu’au lieu de cela le bon Christian VIII eût eu un grand ministre, un grand homme d’État. Celui-ci, accouru au bruit d’un changement quelconque, lui eût dit, le chef bien droit, avec une humilité rogue : « Sire, on ne peut disconvenir qu’il y a quelque chose à faire.... C’est pourquoi mon avis mûri et suprême est celui-ci : <c Ne faisons rien! » Et si le roi eût hasardé quelques faibles observations tirées de la nécessité, le même grand homme, se redressant de plus en plus , n’eût pas manqué de repartir : « Qu’ils accumulent leurs injures, elles n’arriveront jamais à la hauteur de mes dédains !... Oui, je suis allé à Stockholm! j’y suis allé porter ma jeune expérience dans l’intérêt de mon pays!... Je suis allé trouver l’étranger, l’ennemi, mais pour le servir, mon pays ! Je ne connais que mon pays! De mon pays.... à mon pays !... » Le bon roi se fût dit : « Voilà un ministre qui décline ! » mais il eût suivi' son conseil et se fût procuré à peu de temps de là une bonne révolution.
La révolution eut lieu, cependant, mais voici de quelle façon : le grand ministre ayant complètement manqué, tout eut lieu pacifiquement. M. Meyer s’exprime ainsi à ce sujet:
« Puisque je viens de parler de 1848, je ne puis passer sous silence cette espèce de révolution politique , qui, au mois de mars 1848, eut lieu à Copenhague. Les troubles commencèrent d’abord dans les duchés qui voulaient se détacher du Danemark. En Danemark, on attribuait ces troubles à la faiblesse des ministres du roi ; on voulait un gouvernement fort et une constitution à la fois libérale et raisonnable, ou renverser totalement l’ancien régime. Copenhague était plein de peuple : partout, sur les places, dans les rues, il y avait des rassem-
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blements, car on voulait faire une démonstration auprès du roi Frédéric VII, monté sur le trône un mois auparavant. Enfin, un beau matin, plus de vingt mille hommes, sans armes, vêtus d’habits de fête, vinrent, dans le meilleur ordre et en se donnant le bras , de l’hôtel de ville jusqu’au château de Christianborg. Là, une députation vint saluer le roi et lui demanda un nouveau ministère, une constitution libérale et une prompte répression des troubles causés par les insurgés des duchés. Le roi donna son consentement à ces propositions. Alors on cria : « Vivent le roi et la constitution ! » C’est ainsi que se termina la révolution, qui, dans une matinée et sans effusion de sang, renversa un système de gouvernement qui avait duré près de trois cents ans. »
Quelque temps après, le bruit se répandit que le roi voulait des ministres d’origine et de tendances allemandes. Comme c’était un vrai danger pour le Danemark, le vigilant journaliste écrivit à la comtesse Danner, ancienne modiste de Copenhague, épousée de la main gauche par Frédéric VII, pour lui exprimer ses craintes. Il reçut une audience, soumit ses appréhensions au roi, et celui-ci, en l’embrassant, accepta plusieurs ministres populaires sur sa proposition. Une autre fois, il est mandé pour une affaire plus intime, et l’auguste époux de la comtesse Danner le reçoit la pipe à la bouche. On s’explique : le roi lui offre tout l’argent qu’il voudra, mais, en lai ouvrant sa caisse, il lui demande son journal. L’écrivain refuse, et, peu après, il réalise tout pour venir exercer chez nous la profession de conteur.
A la bonne heure! mais qu’il veuille bien se souvenir qu’il n’écrit plus en Danemark.
EN GUYANE
U y a des pays que l’on dirait atteints et poursuivis, comme certaines personnalités malheureuses, de réprobation et de fatalité. La Guyane est un de ceux-là. Depuis près de cent ans elle n’est, pour ainsi dire, que le théâtre de désastres politiques ou privés. LeKourouet Fructidor pèsent encore sur cette possession française d’un si lugubre poids, que Guyane et Cayenne sont et demeurent pour nous équivalents ou synonymes de désespoir, d’insalubrité et de mort. C’est encore un procès qui, à ce qu’il paraît, n’a pas été très-bien jugé, et que les circonstances présentes font un devoir d’examiner à nouveau. Il va sans dire que, dans cette remise en cause, nous n’entendons remplir que l’office de simple rapporteur, tenant compte sincèrement des témoignages pour ou contre. Entre ces divers dires très-contradictoires (la Guyane a ses enthousiastes comme elle a ses détracteurs), il nous est d’autant plus facile de demeurer impartial, que nous n’avons aucune prévention de parti pris contre cette colonie , qu’il serait injuste de rendre solidaire d’actes funestes ou coupables et de souvenirs odieux.
La Guyane française est un vaste pays qui s’étend du 2e au 6e degré de latitude nord, sur un littoral de cent quarante lieues, et que bornent au nord le fleuve Maroni, qui la sépare de la Guyane hollandaise, à l’ouest l’Atlantique, à l’est le Pérou, et au sud la rivière des Amazones, au delà de laquelle s’étend l’empire du Brésil.
En 1498, Christophe Colomb visita la Guyane pour la première fois. Plus d’un siècle s’écoula avant qu’on songeât à y
EN GUYANE
former des établissements, et en 1626 seulement quelques Français s’y fixèrent sur les bords de la rivière de Sinnamary. Huit ans après, de nouveaux colons étant venus se joindre aux premiers occupants, ils commencèrent à cultiver ensemble la côte de Rémire, et fondèrent à l’embouchure de la rivière de Cayenne la ville qui est devenue la capitale de la Guyane française.
Cette possession offre à la culture et au commerce de grandes ressources dont, soit prévention, soit incapacité, soit obstacles réels, nous n’avons jamais su tirer aucun parti. Malte- Brun est formel sur les causes de cette impuissance, dont il n’hésite pas à nous imputer toute la faute. « L’ignorance, ditil, si commune chez les hommes d’État français, la présomption , compagne de l’ignorance , enfin la puissance combinée de l’intrigue et de la routine, ont toujours enchaîné les hommes éclairés et entreprenants qui ont proposé les vrais moyens pour faire sortir cette colonie de sa trop longue enfance. »
En 1761, sous M. de Choiseul, premier ministre, et avec son haut patronage, il se forma en France une société aristocratique pour la colonisation de la Guyane. Il s’agissait d’y transporter la culture en grand et la constitution féodale de la propriété, qui prévalait alors en France. MM. de Choiseul et de Praslin étaient à la tête de l’entreprise que devaient payer les subsides de l’État, et sous leur noble bannière s’étaient enrôlés force gentilshommes ruinés, marquis, chevaliers nécessiteux, et jusqu’à des comtesses et des baronnes, poussées à l’expatriation par les rigueurs du biribi; tout ce monde rêvant terres, métairies, fermes et vassaux de toutes couleurs, parcs, donjons et colombiers en pleine Guyane, et comptant bien redorer son blason tërni en peu de temps. Il ne s’agissait que de traverser l’Atlantique, quatre ou cinq semaines au plus. Pour fournir une armée à cet état-major, on recruta sur le pavé de Paris dix ou douze mille aventuriers faméliques, et on expédia le tout à l’aventure, l’espérance enflant les voiles, et le mi-
rage, qui avait présidé à tous les apprêts de cet incroyable départ, montrant déjà à l’horizon des palais, des trésors à remuer à la pelle, et de nouveaux jardins d’Armide. Si l’on veut se former quelque idée du degré d’ineptie et d’ignorance crasse qui avait réglé les préparatifs de cette folle expédition, il suffira de savoir qu’au nombre des objets d’échange, d’utilité ou d’agrément qu’emportaient les émigrants, il y avait une partie considérable de patins et de casse-noisettes : le fait est attesté par tous les mémoires du temps. Il y avait à bord une troupe de comédiens, un orchestre au grand complet, et tout un personnel de nymphes arrachées aux bosquets du Palais-Royal. C’est ainsi qu’on allait , le violon en main , coloniser un nouveau monde.
Lorsque l’on débarqua, suivant le programme, sur la langue de terre comprise entre la mer et la rive gau'che du Kourou (d’où est venu le nom de l’expédition), il est plus facile d’imaginer que de peindre la stupéfaction de ces gais émigrants, de ces marquis poudrés au crochet et coiffés à l’oiseau royal, de ces majestueuses douairières en robes à queue, lorsque, dans la nature complètement sauvage qui se déroulait à leurs yeux,? ils cherchèrent en vain leurs terres, leurs vastes champs de cannes à sucre, leurs vergers de caféiers, leurs paysans, qui sait? peut-être le bailli du village venant les recevoir, le bouquet à la boutonnière et le compliment à la main. La famine, la nostalgie et la démoralisation se mirent promptement de la partie, et une épidémie survint qui, en moins de six mois, sous ces influences aggravantes, coûta la vie à plus de dix mille émigrants. Pendant ce temps, M. de Chanvalon, l’un des principaux meneurs de ces malheureuses dupes, donnait héroïquement la comédie dans un couvent de jésuites, où il avait élu domicile avec les notables de l’expédition. Quand baissa enfin le rideau sur cette lugubre farce, deux ou trois cents comparses à peine survivaient à leurs compagnons d’infortune, et ce grand désastre coûtait trente-trois millions à la France. Ce fut le premier coup porté à la colonie de Cayenne.
EN GUYANE
Le 18 fructidor fut un de ces nombreux coups de bascule qui signalent la politique de tous les gouvernements faibles et sans principes, et par lesquels le Directoire s’efforça constamment de tenir l’équilibre entre les royalistes et les républicains, frappant tantôt ceux-ci par ceux-là, comme au 22 floréal, tantôt les premiers par les seconds, comme au 18 fructidor. Vers cette époque de l’année 1797, la contre-révolution, qui venait de donner aux royalistes la majorité dans les deux corps législatifs, de déférer à Pichegru la présidence des Cinq-Cents, et à Barbé-Marbois celle des Anciens, relevait hautement la tête et acquérait dans le maniement des affaires une prépondérance à bon droit inquiétante pour les amis de la république et de la constitution de l’an ni. Le Directoire, divisé sur les préservatifs à adopter contre l’orage, se partageait entre Barthélemy et iCarnot, également ennemis, bien que par des motifs différents, jdes mesures rigoureuses et arbitraires, et Rewbell, Barras, La Réveillère-Lépeaux, qui opinaient formellement pour le coup jd’État. L’attitude des deux conseils devant l’imminence de ce [danger offre les plus frappantes analogies avec celle de la dernière assemblée législative avant le 2 décembre 1851 : meme exaltation , même» conflits tumultueux , même véhémence de paroles , même mollesse dans les actes. Pendant que les conseils épuisaient leur ardeur en vains orages de tribune requéraient pour leur sûreté un supplément de force armée 'proposition des questeurs) et déféraient le commandement de leur garde particulière à Pichegru , qui fut le Changarnier de l’époque, la majorité du Directoire introduisait dans 'Paris, le 17 fructidor au soir, quarante pièces de canon et douze mille hommes sous le commandement d’Augereau, et faisait occuper la salle des conseils, arrêter Willot, Pichegru et tous les principaux meneurs de la contre-révolution ; et le 18, en s’éveillant, Paris apprenait, non sans stupeur, le coup [le main et sa complète réussite. Furent arrêtés avec Piche- !;ru et Willot, et condamnés à la déportation à Cayenne par la commission spéciale des Cinq-Cents (commissions mixtes), le 242 f
directeur Barthélemy (Carnot put s’échapper et se réfugier en Allemagne), cinquante et un autres députés des deux conseils, dont Aubry, Boissy-d’Anglas, Bourdon (de l'Oise), Cadroy, Dumolard, Henri Larivière, Camille Jordan, Pastoret, Quatremère de Quincy, Saladin, Siméon, Villaret-Joyeuse, Barbé- Marbois, Portalis, Rovère et Tronçon Ducoudray, auxquels on adjoignit l’ancien ministre de la police Cochon, l’ex-général Mirande, Suard le publiciste, l’ex-commandant de la garde du corps législatif, Ramel, les trois condamnés de la conspiration royaliste de pluviôse, et les propriétaires ainsi que les principaux rédacteurs de quarante-deux journaux contre-révolutionnaires de Paris et des départements. Beaucoup de ces proscrits obtinrent l’autorisation de résider à l’île de Ré ; mais les autres subirent l’arrêt politique qui les frappait, et allèrent traîner une vie misérable dans les solitudes de la Guyane , dont la plupart ne revinrent pas.
On a tiré, contre le climat de Cayenne, de la mort prompte d’une grande partie de ces infortunés, un nouvel argument, plus terrible encore que l’expédition du Kourou, aujourd’hui à peu près oubliée, tandis que le souvenir des fructidorisés, ravivé comme il l’a été dans ces derniers temps, plane encore, et plus que jamais, sur la Guyane française. L’auteur d’un excellent mémoire sur Cayenne, que nous avons sous les yeux, fait observer, avec grande raison selon nous, que cette mortalité fut en dehors de toutes les proportions habituelles, ce qu’explique de reste la position cruelle d’hommes déjà avancés en âge pour la plupart, animés de passions politiques ardentes, déçus dans leur ambition personnelle, frappés dans leur parti, enlevés à leurs proches, à leur pays natal, soumis à des privations, à des rigueurs, et brusquement détachés de leurs habitudes, pour être parqués dans un désert , sous un ciel tropical, sans aucun des objets ni des commodités que nécessite le climat. Dans de telles conditions , il est facile de comprendre que toute contrariété devient un désespoir, toute piqûre d’épingle une blessure incurable, tout accès de fièvre un arrêt de mort.
EN GUYANE
Les mêmes causes amèneraient infailliblement les mêmes résultats. Fautr-il en conclure péremptoirement à l’insalubrité de la Guyane? Non; mais à l’impropriété de ce lieu comme but assigné aux déportations politiques, si tant est qu’il doive y avoir des déportations politiques , ce que , pour notre part , à tort ou à raison, il nous répugne d’admettre. En ce qui touche les forçats, la question est autre, et il suffit que le climat de cette colonie ne présente pas de germes morbides particuliers et constatés, pour que l’on puisse, sans blesser les lois de la justice et de l’humanité, y transférer ces hommes dangereux, qui n’ont rien à regretter en France, et ne laissent derrière eux qu’une vie d’opprobre et de misères.
Il ne paraît pas que Cayenne soit essentiellement plus insalubre qu’aucune de nos possessions tropicales, et certains auteurs même vont jusqu’à affirmer que le climat en est plus sain que -celui des Antilles. La température moyenne y est, il est Vrai, disent-ils, fort élevée (de 26 à 28 degrés centigrades) ; mais l’égalité des jours et des nuits, et le vent d’est qui y souffle invariablement dans le jour, mitigent et neutralisent les effets de cette grande chaleur. Un chirurgien de la marine, M. Ernest Viaud, qui a résidé près de quatre ans en Guyane, déclare formellement que les maladies graves y sont rares; que les coliques sèches et les dyssenteries, qui sévissent surtout sur les gens de couleur, n’y ont pas de portée sérieuse; que les fièvres pernicieuses, en petit nombre, y sont facilement curables par les médecins doués de quelque pratique, et que, quant aux fièvres intermittentes, assez nombreuses, il est vrai, elles n’ont aucune gravité, la Guyane possédant d’ailleurs, pour suppléer au quinquina, s’il venait à manquer, beaucoup de fébrifuges doués de propriétés énergiques. La fièvre jaune n’y a paru que deux fois depuis le commencement du siècle : en \ 804 et en 1850 ; la première fois apportée par un navire des États- Unis, la seconde par un navire français venant du Para.
La Guyane, qu’une traversée moyenne de quatre à cinq semaines sépare de la France, est baignée par douze ou quinze
fleuves ou rivières navigables, à l’aide desquels elle peut établir de faciles communications avec le Brésil et le Pérou, ses limitrophes, et développer son commerce, partant sa production intérieure, sans avoir rien à redouter de ce côté d’éventualités de guerre, dont sa position au vent de la plupart des colonies de l’Atlantique la protège d’ailleurs très-efficacement, même par la voie maritime.
La fertilité de la Guyane est égale, sinon supérieure, à celle des plus riches régions intertropicales, cc Chose étrange! » dit M. Victor de Nouvion dans un ouvrage spécial, où il appelle l’attention du pays sur les heureuses chances probables d’une colonisation sérieuse de la Guyane, tentée pour la première fois, cc la terre, en Europe, ne produit que pendant sept mois chaque année. Il faut annuellement lui rendre de la sève, de la chaleur, par d’abondants engrais; il faut, chaque année, varier la semence qu’on y dépose, en combiner les assolements, etc., et cette terre est réputée fertile; elle nourrit douze cents habitants par lieue carrée, et fournit abondamment à leurs besoins.
« La terre de Guyane, une fois défrichée, est mise en culture. Dès ce jour elle n’aura plus de repos. Là, point d’hiver, point de saison où la végétation s’arrête ; l’arbre y porte tout ensemble, et perpétuellement, des boutons et des fruits. Une jeune pousse remplace la feuille qui vient de tomber. La récolte n’est pas encore cueillie que le plant nouveau s’élève dans le même champ. Point d’engrais : on ne le connaît pas; point de labour : on se borne à gratter la surface du sol assez pour recouvrir la semence; c’est la manière de l’Indien, elle n’a pas été perfectionnée. Point d’assolements, moins encore de jachères, et quand parfois, après trente ou cinquante années d’un régime que ne supporteraient pas trois ans nos plus riches terres d’Europe, ce champ fatigué ne rend plus de lui-même au centuple la semence qu’il a reçue, il est alors considéré comme épuisé, et l’on n’a rien trouvé de mieux encore que de l’abandonner et de défricher quelques hectares de la forêt voisine. Et
EN GUYANE
notez bien que nous ne parlons que des terres hautes; quant aux terres basses, il y a plus d’un demi-siècle qu’on y cultive la canne, et personne ne peut dire encore qu’il les a vues épuisées. »
Ce n’est pas seulement la canne que peut produire en abondance la Guyane; les denrées de l’Inde et de la Chine, du Sénégal et delà Guinée, de l’Arabie et des Moluques, dit M. Yiaud, y poussent comme dans leur sol natal. On y rencontre, indigènes, d’inépuisables forêts des plus précieuses essences des trois mondes, des parfums, des gommes, des résines, des plantes médicinales, que nous allons chercher à grand’peine aux extrémités du globe , et qui suffiraient à la fortune d’une colonie mille fois plus peuplée que notre malheureuse et chétive possession de Cayenne.
Passons en revue les trois règnes.
La Guyane française, dit M. Dumonteil, produit en bois tout ce qu’il est possible de trouver de plus lourd et de plus léger, de plus dur et de plus mou, privilège d’autant plus précieux que la plupart des Antilles sont maintenant privées d’arbres, et que depuis longtemps les forêts de la France s’épuisent de bois de construction, <c Si l’on voulait, dit Lescalier, réserver à notre marine seulement un canton inoccupé de la Guyane, elle pourrait s’y approvisionner, à des prix inférieurs à ceux d’Europe, de bois d’une durée quintuple au moins de celle des nôtres. » D’après le rapport de la commission chargée, en 1823, d’examiner les bois de la Guyane, on a trouvé dans ce pays quinze espèces plus lourdes que le chêne, et pouvant servir aux parties inférieures d’un navire ; trente-deux espèces d’un poids égal à celui du chêne, et particulièrement propres pour Y œuvre vive; vingt-neuf espèces d’une pesanteur égale à celle du sapin, et propres à la construction de Y œuvre morte. Ces témoignages sont confirmés par les énoncés du remarquable travail que M. B. C. Collas, ancien représentant de la Gironde, a récemment publié sur la Guyane française, dans les colonnes du Journal des Débats.
La Guyane peut offrir à l’ébénisterie, à la menuiserie et à la marqueterie françaises, le bocco, le bois violet, l’ébène noire, l’ébène verte, toutes les variétés d’acajou, de moatouchy, de bois satiné, de bois de lettres , improprement nommé bois de Chine, et qui ne croît qu’à la Guyane.
Parmi les plantes alimentaires produites par cette colonie, il faut citer le manioc, le tapioca, le maïs, les patates sucrées, l’igname, qui peut remplacer avantageusement notre pomme de terre, le riz, qui arrive trois fois à maturité dans une même année et dans le même champ, le sagoutier, la banane et presque tous les légumes d’Europe.
La vigne vient bien à Cayenne ; on y a même fait des vins excellents, au dire de l’ingénieur Bellin, qui visita cette colonie en 1763, et du chevalier de Larue, membre du conseil des Cinq-Cents et déporté de fructidor. « Quant au blé, dit le même exilé, il monte bien jusqu’à douze pieds en six semaines, mais il ne donne point d’épis. Le tallage , opération qui se pratique assez souvent dans nos campagnes , et qui consiste à faire paître rapidement un troupeau en lui faisant traverser les champs de blé en février ou mars, remédierait sans doute à cette défectuosité. Il n’est bon blé que de tallage , dit le proverbe. Il conviendrait aussi de semer le blé en terre haute, et de préférer l’espèce dite Victoria. C’est l’opinion du naturaliste Schomburgk, qui cite à l’appui de son opinion l’acclimatement parfait de cette espèce de blé àlaBarbade etàla Jamaïque.
Les principaux fruits que produit la Guyane sont le coco, l’orange, les différentes variétés de mangues, la sapotille, l’abricot, l’avocat , surnommé le beurre végétal , l’ananas , le corossal, la barbadine, le maritambour, etc., etc.
A Cayenne , d’après l’attestation peu suspecte du chevalier de Larue, déjà cité, le sucre est d’un grain plus gros et mieux cristallisé que celui d’aucune autre colonie intertropicale. Le girofle peut s’y récolter en grande abondance , et est d’une qualité supérieure à celui des îles d’Asie. Le café de Cayenne prend place immédiatement, dans le commerce, après la fève
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de Moka. Le cacao y est d’une qualité excellente, et le mode vicieux du séchage a pu seul le reléguer au second rang. Le cours supérieur de l’Oyapock présente sur ses rives des forêts entières de cacaotiers. Le coton de Cayenne est doux et moelleux, d’un beau blanc, et toujours coté à très-haut prix dans le commerce, et cependant, par une anomalie inexplicable, la production de ce précieux article a baissé en Guyane, de 1837 à 1848, de 322 000 à 40 000 fr. (commerce d’exportation), Et cependant la France consomme annuellement 72 millions de francs de coton, pour lesquels elle est entièrement tributaire de l’étranger. Le rocou (plante tinctoriale) de la Guyane est d’une qualité supérieure universellement reconnue ; pourtant, faute de bras sans doute, l’exportation de cet article, qui, en 1839, était encore de 108 000 kilogrammes, n’a pas dépassé, en 1848, 4300 kilogrammes. L’indigô est tellement indigène en Guyane, que cette plante est considérée, dans beaucoup de localités, comme une mauvaise herbe qu’il est impossible de détruire lorsqu’une fois elle a pris racine. Pourtant il ne se fabrique point d’indigo à Cayenne, tandis que les Anglais, naguère tributaires pour cet article de la France et de l’Espagne, en vendaient à l’Europe, dès 1815, pour plus de 50 millions. La cannelle de Cayenne est estimée à l’égal de celle de l’île de Ceylan.
La Guyane produit encore un grand nombre de plantes médicinales, telles que le simarouba, le gaïac, le sassafras, la casse, la salsepareille, la racoucine ou baume dit du Pérou, le sipéri ou cœur-vert, dont le principe amer remplace avec succès le quinquina. La vanille y croît avec facilité ; on y remarque encore le wawarouchy ou arbre à suif, le guagnamadou ou cirier, la noix parfumée de Bankoul , le syringa ou arbre à caoutchouc, et toutes les variétés de palmiers.
Les cultivateurs n’ont rien à craindre en Guyane des quelques tribus indiennes établies dans les forêts les plus reculées du pays , et tout à fait inoffensives. L’approche des animaux nuisibles peut seule les exposer à quelques dangers. Ces races,
peu nombreuses , fuient d’ailleurs devant l’homme , à moins d’être blessées ou irritées. Ce sont le lion d’Amérique, ou lion sans crinière, communément désigné sous le nom de tigre rouge de Cayenne , quelques jaguars et des reptiles venimeux. M. Édouard Gorges , dans une suite d’articles récemment publiés par le Siècle sur la Guyane, fait également mention d’insectes parasites en très-grand nombre, qui pullulent là comme dans tous les pays très-chauds , et au total plus incommodes que réellement malfaisants. Comme compensation, les espèces animales paisibles et alimentaires abondent en Guyane. Nous citerons, entre autres, le tapir , d’une excellente chair , plusieurs variétés de cerfs, le cochon sauvage, l’agouti, le pac ou paca , tous deux excellents gibiers de la nature du lièvre , tous les oiseaux de basse-cour, et, parmi les oiseaux sauvages, différentes espèces de perdrix , des ramiers , des cailles , des faisans, des bécassines, etc. Les côtes et les rivières abondent en poissons exquis, pour la plupart inconnus en Europe, tels que le parassy, l’acoupa, le mulet, le pacou et l’haïmara. Les seules espèces bovine et ovine sont rares, la première surtout,, en Guyane, où l’on est contraint de tirer de l’étranger presque toutes les subsistances en viande de boucherie. Cette disette doit être attribuée uniquement à la paresse et à l’impéritie des hommes, et non à la nature, qui a pourvu au contraire la Guyane des plus splendides pâturages, ce II semble, écrivait en 1775 l’ordonnateur de Lacroix, que la nature ait établi encore la Guyane pour être la terre nourricière des îles sous le Vent. Cette province est remplie dans toute son étendue, surtout dans la partie de l’ouest, de savanes ou prairies naturelles, coupées de rivières et de ruisseaux, et parsemées de bouquets de bois où le bétail se retire dans la grande chaleur. » Les boeufs qui paissent dans ces savanes sont, dit M. Viaud, d’une beauté remarquable, et leur chair ne le cède en aucune façon à celle des bœufs de France. Entre la Mappa et l’Oyapok, on trouve des savanes d’une fertilité étonnante, où l’on pourrait, selon l’appréciation de feu le baron de Walckenaër, élever des
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millions de bœufs et de chevaux. Et cependant il n’existe pas aujourd’hui en Guyane plus de 250 bêtes de somme et de 8000 bêtes à cornes! C’est une situation déplorable et honteuse, que les plus légers efforts suffiraient à faire cesser.
Il nous reste, pour compléter cette énumération, à dire quelques mots du règne minéral : il ne le cède point aux deux autres. On trouve en Guyane des terres propres à faire des briques, des tuiles, de la poterie; elle contient d’immenses mines de fer , dont les produits , essayés à Paris par Darcet et Duhamel, ont donné un rendement de 40 pour 100 de fer de la meilleure qualité. On y trouve de la manganèse , des bancs de kaolin ; le beau cristal de roche désigné sous le nom de diamant de Sinnamary , et bien connu dans le commerce. En 1700, le marquis de Ferrol, qui avait été gouverneur de la Guyane , rapporta à Paris deux quintaux de minerai d’argent, extraits d’une montagne située à quatre-vingts lieues de Cayenne. Enfin , un ingénieur hollandais a découvert récemment une mine d’or dans les montagnes au sud de Surinam ; et la constitution géologique des montagnes des deux Guyanes française et hollandaise étant la même, des recherches analogues ont été pratiquées dans notre colonie. Elles ont été heureuses, et l’or a été trouvé en divers placers, aux entours de Sinnamary. Que va faire le monde de tant d’or? En sera-t-il plus riche , dans le vrai sens du mot ? Cela fait au moins question.
En résumé, la France équinoxiale (titre pompeux dont la Guyane fut décorée dans un élan d’enthousiasme qui dura peu) ne le cède , sous aucun point de vue , aux deux Guyanes anglaise et hollandaise, qui sont florissantes, tandis que notre possession de Cayenne n’a pas cessé de déchoir , et est tombée , surtout depuis quelques années , aux derniers périodes du marasme et de l’annihilation agricole et commerciale. Les perturbations politiques de 1848 et l’abolition de l’esclavage ne sont point les causes déterminantes de ces déplorables résultats, qu’ils ont à peine aggravés. De 1836 à 1847, le
commerce général de la Guyane française, tant importation qu’exportation , est resté inférieur , en moyenne , à six millions par an; dans la même période, celui de la Guyane anglaise atteignit au chiffre annuel de quatre-vingts millions , et employa quinze cents navires. A Surinam, ville que nous avons bâtie , et qu’ensuite nous avons abandonnée comme sans ressources , les Hollandais , qui nous ont remplacés , n’ont pas cessé de prospérer, et leur mouvement colonial soutient la concurrence avec celui de la Guyane anglaise.
Notre infériorité si humiliante dans ces fécondes régions du Nouveau-Monde tient donc évidemment et à des préventions mal fondées, et au manque de bras qui en est la conséquence naturelle , et au défaut d’encouragement et de sollicitude des divers gouvernements qui se sont succédé depuis un temps immémorial , et ont laissé , en quelque sorte , périr une colonie qui , après deux siècles et plus d’occupation , devrait être pour nous une source de richesses et n’a jamais été qu’une charge. Tant d’inintelligence et d’incurie est d’un fatal augure pour l’avenir de nos possessions d’Afrique, qui nous coûtent déjà un milliard, et où cependant les émigrants d’Allemagne et de- Suisse, d’année en année plus nombreux , ne se pressent point de se rendre. Le gouvernement actuel a jeté les yeux sur Cayenne pour en faire un lieu de déportation des criminels condamnés au bagne. Nous laissons de côté, et pour cause, la question des déportations politiques, qui ne feront pas faire un pas à la production coloniale, et qui, d’ailleurs, ne seront heureusement réalisées, si elles le sont, que très-exceptionnellement. En ce qui touche les forçats , nous croyons qu’il faut se hâter de généraliser et de légaliser la mesure qui , à l’instar de ce que tous les grands pays européens pratiquent depuis longtemps déjà , leur assigne pour colonie pénitentiaire la Guyane. Outre que les bagnes sont une grande dépense à peu près improductive , la France ne peut rester indéfiniment sous le poids de douze ou quinze mille malfaiteurs qui troublent gravement sa sécurité et déshonorent tous ses partis politiques.
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en en prenant le masque et en souillant de leurs excès le triomphe ou les luttes de l’opinion qui semble temporairement l’emporter. Que si l’on objectait l’insalubrité de Cayenne, il faudrait répondre que , si cette insalubrité était telle que la représentent les préjugés existants , ce qui est loin d’être , le premier devoir de tout gouvernement serait de rappeler en France, non-seulement les garnisons, les fonctionnaires et les travailleurs libres de Cayenne , mais encore , mais surtout ceux des Antilles françaises , où la mortalité excède de beaucoup le chiffre des décès européens constaté en moyenne à la Guyane. Là, en effet, il n’est, annuellement, que de 2,53 pour 100, tandis qu’il a été , de 1838 à 1847 , de 8 à 9 pour 100 à la Martinique et à la Guadeloupe, et au Sénégal de plus de 6. Ces chiffres sont péremptoires.
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La science a ses martyrs, comme la politique et la religion. Voici un homme qui , pour l’amour de la géographie et de l’histoire naturelle , a , sans sourciller , accepté les fatigues et les périls tout à fait extraordinaires d’un voyage , — et quel voyage ! devons-nous à bon droit nous écrier ici, — dans les sauvages solitudes et dans les immenses espaces coupés de rapides torrents , hérissés de montagnes neigeuses , de volcans et de forêts inextricables infestés de jaguars et de serpents venimeux, dont se composent les régions sud de la république Équatoriale.
Après avoir parcouru l’Amérique du Nord en 1846 et dans les premiers mois de 1847, M. Gaëtano Osculati, membre de la Société géographique de Paris, partit de Panama et aborda
à Guayaquil , d’où il gagna Quito , capitale de la république de l’Équateur. Ces villes, la dernière surtout, offrent sans contredit un puissant intérêt de tout genre à l’explorateur; mais , comme elles ont été décrites ailleurs , et qu’il nous faut choisir dans la relation de l’intrépide Milanais, nous ne retiendrons pas le lecteur à Quito, ni à Guayaquil, et nous aborderons sur-le-champ un épisode hautement émouvant du voyage, le trajet de Quito à Archidona et à la rivière Napo.
M. Osculati partit le 7 juin 1847 de la capitale de l’Équateur, ayant confié une partie de ses bagages à une troupe d’indiens Yumbos , qui se rendaient, comme lui, au Rio-Napo, et n’avaient pas voulu l’attendre deux jours de plus , à cause des maladies qui régnent à Quito, et qui sont fatales à leur race.
La première étape du hardi voyageur fut à Tombacko , où il avait un ordre du gouvernement pour se procurer des cargueros (porteurs de fardeaux) ; mais la fête du Corpus Domini le contraignit à passer là huit ou dix grands jours , aucun Indien carguero ou autre ne voulant’ se mettre en route avant la fin de la solennité.
Voulez-vous savoir ce que c’est qu’une fête du Corpus Domini dans ces régions brûlées, où la religion importée par les RR. PP. jésuites ne s’est jamais élevée au-dessus d’une superstition sensuelle et grossière? La solennelle procession où l’on porte l’image du corps du Sauveur n’est qu’un prétexte à danses grotesques et à orgies. Toute la population des lieux d’alentour encombre les maisons du village : on y passe la journée entière à faire ample bombance, à boire la chicha et autres liqueurs fortes. La place principale est ornée d’arcs de triomphe parés de fleurs et de fruits de toute espèce , parmi lesquels on voit attachés des lapins et des chevreaux vivants. Ces malheureuses bêtes , ainsi exposées aux rayons d’un soleil ardent, se tordent de douleur, et poussent des cris lamentables. Ces divers ornements sont apportés en offrande par les
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Indiens de la contrée , et restent au curé de la paroisse, qui les fait enlever et porter chez lui aussitôt le soir venu. Il y a aussi , toujours pour honorer le corps du Christ , des courses de taureaux , des mascarades , des ascensions à mâts de cocagne et des feux d’artifice. La fête se termine par la procession, que précèdent des danseurs enharnachés de panaches, et qui fait le tour de la place , où elle stationne devant quatre reposoirs ou autels , avant de rentrer dans l’église , non sans force autres simagrées.
M. Osculati, perdant patience, se rendit, avant la fin de la fête , à Papalleata, sur les bords du lac du même nom, où il comptait rejoindre les Yumbos, porteurs d’une partie de ses bagages, et attendre les carguerosque lui expédierait l’alcade du village de Tombacko. Peine inutile ! Les Yumbos étaient pressés , et voulurent partir en avant , tandis que les cargueros se faisaient désirer trois ou quatre mortels jours dans un hameau dénué de tout, où l’église même est en paille , et où les habitants n’ont d’autre nourriture qu’un peu de maïs et de pommes de terre grillées. Enfin ils arrivèrent , et , dès le 16 juin, la petite caravane se mit en route pour Archidona, sur un petit sentier , à peine tracé , de piéton , où ne pouvait passer un mulet même , et où tous les bagages devaient être transportés à dos d’homme.
Le temps était à ce moment très-pluvieux , et il l’est sans cesse durant les mois de juin, de juillet et d’août, qui sont l’hiver des portions sud de la région équatoriale. Le voyage fut donc très-pénible , et n’aboutit pas à la destination projetée. Nous n’en redirons pas les diverses étapes. Qu’il suffise au lecteur de savoir qu’il fallait le plus souvent marcher dans la boue et dans l’eau jusqu’aux genoux, se frayer un chemin pénible à travers les ronces et les roseaux de forêts à peu près vierges, franchir à chaque instant ou les sommets glissants et escarpés des Cordillères , ou des gués déjà menaçants ; le soir, pour réfection , vivre de peu et coucher sous des tambos (cabanes) improvisés de branches et de feuillages,
ouverts à toutes les ondées, comme à tous les vents du ciel.
Tout ceci n’eût rien été encore, si le voyageur eût pu compter sur la fidélité de ses Indiens cargueros ; mais il avait toutes raisons de croire qu’au contraire ils chercheraient à l’abandonner en route , et ses pressentiments n’étaient que trop fondés , comme on le verra bientôt.
Un incident de triste augure marqua le passage des bois marécageux de Berro-Yacu. Un peu avant d’atteindre le torrent du même nom , comme la petite troupe se trouvait au milieu de grands roseaux qui embarrassaient et ralentissaient sa marche, M. Osculati entendit tout à couples cargueros qui cheminaient devant lui s’écrier : Ayaruna! «Un mort, un mort!
Il pressa le pas , et découvrit effectivement le cadavre d’un Yumbo, couché la face contre terre. Il le retourna en s’aidant des longs cheveux de l’Indien , et. reconnut un des cargueros partis en avant , qui avait contracté la dyssenterie à Papalleata, pour avoir mangé un morceau de peau de bœuf et bu par-dessus un verre d’eau froide. Ses compagnons l’avaient sans doute abandonné lorsqu’il n’avait plus été en état de marcher , et ils avaient accroché son fardeau aux branchages de l’un des arbres voisins. La vue de ce cadavre jeta les cargueros dans un état de terreur qu’ils ne cherchaient point à cacher , tour à tour s’appelant par leurs noms , se serrant les uns contre les autres à chaque coin de sentier, èt frissonnant au moindre cri qu’ils entendaient dans les bois. Il est permis de croire que c’est à ce moment que fut résolue, sans retour ni pitié, la perte du voyageur. M. Osculati, redoutant ce sort, marchait toujours à l’arrière-garde, tenant son fusil à deux coups et ses pistolets toujours prêts à faire feu sur le premier qui tenterait de fuir ou de se révolter. Agréable pèlerinage !
Les premiers symptômes d’insubordination se déclarèrent à Baeza , ancienne cité, aujourd’hui réduite à un unique tambo, habité par une pauvre famille qui cultive un peu de terrain et
fait un petit commerce de consommation avec les Indiens de passage. Lorsqu’après un jour de repos , il fallut partir de ce lieu , mille prétextes furent mis en avant par les cargueros pour ne point se remettre en route. Le voyageur restant inflexible , le chef entreprit de l’intimider, en lui disant « qu’il ne voulait pas voyager un jour de fête; que le gouverneur même de la province de Quixos, qu’ils avaient escorté l’année d’avant, les avait laissés se reposer le dimanche , et que sans doute il arriverait au blanc quelque malheur s’il persistait dans son dessein. » Pour toute réponse, le voyageur menaça l’orateur d’en venir aux coups , s’il n’obéissait sur-le-champ ; c'est pourquoi les Indiens chargèrent le bagage sur leurs épaules et se résignèrent en apparence. A trois cents pas de là , l’un d'eux tomba et se mit à pousser les hauts cris, en disant qu’il s’était blessé , et que c’était un avertissement du ciel. Impossible de le faire relever. Il fallut le renvoyer à bras , avec sa charge, à Baeza, où déjà d’autres colis étaient entreposés dans le tambo.
On passa sans encombre le Rio-Vermejo , ainsi nommé de la pureté et de la belle couleur de ses eaux. La capture d’un gros ours noir , tué par M. Osculati , et la distribution de sa chair , dont les Indiens se montrent extrêmement avides , ramenèrent un peu de gaieté dans la petite caravane , et ce fut sous de meilleurs auspices qu’elle campa au bord du Gosanga, rivière-torrent que le courageux voyageur s’était flatté de passer à gué , mais alors tellement grossi par les fontes de neige et les pluies, qu’il fallait, au moins jusqu’à nouvel ordre , renoncer à réaliser ce projet. On fit un long circuit pour tâcher de trouver un meilleur passage , et cela prit encore deux ou trois journées d’une marche assez difficile. Cependant le mauvais vouloir et les complots de cette perfide race d’indiens , dont font partie les cargueros, augmentaient d’une façon inquiétante et se montraient à découvert. Une nuit, ils volèrent la moitié de l’ours fumé , que l’on gardait comme provision de route. Un autre soir, le voyageur s’aperçut que les Indiens
avaient construit son tanibo avec un soin minutieux auquel ils étaient loin de l’avoir habitué , et que les parois de son asile étaient si bien calfeutrées qu’il ne pouvait voir au travers. Il ne se méprit pas sur le secret mobile de ce zèle excessif, et alla droit au chef des cargueros, à qui il en demanda raison. Pour que maître repose mieux! répondit celui-ci d’un ton hypocrite. Jlais M. Osculati, arrachant le clayonnage et le jetant hors du tarnbo , fit bien voir à l’Indien qu’il n’était pas sa dupe. Mais c’était peine superflue. Que pouvait , en effet , la vigilance d’un seul homme contre toute une poignée de coquins astucieux , résolus à l’abandonner ?
Dans la journée du 24 juin , la crue du Gosanga ayant beaucoup diminué , M. Osculati se mit en marche avec le chef et un autre Indien pour tâcher de trouver un gué. Comme il suivait la rive depuis quelques instants , il s’aperçut tout à coup que le chef avait disparu. L’autre Indien , qu’il avait tenu à ses côtés, n’avait pu prendre la fuite. Il retourna vivement sur ses pas et eut la douleur , de retour au tambo , de voir que toute la troupe des cargueros s’était enfuie , emportant ses provisions et la plus grande partie de ses hardes. Que faire ? L'Indien , resté près de lui , parut ému de sa position critique et lui promit de l’assister. Il se résolut à le dépêcher au gouverneur d’Archidona, porteur d’une lettre où il réclamait du secours. L’Indien s’engagea à se charger du message, dont il rapporterait la réponse au bout de six ou sept jours; il demanda seulement à être payé d’avance et à ne partir que le lendemain matin, de peur d’être dévoré la nuit par les jaguars qui infestaient la contrée. M. Osculati concéda ces deux points , qui lui parurent raisonnables ; mais , le soir même , le faux messager s’enfuit et alla rejoindre ses camarades , qui l’attendaient sans doute à quelque distance de là.
Que devenir? A quoi se résoudre , au milieu d’un épouvantable désert , à tant de journées de tout lieu habité , dans l’ignorance des chemins , dans le double péril d’être dévoré la nuit par les bêtes féroces, ou assassiné par les coquins d’indiens,
qui se tenaient probablement en embuscade aux alentours , et, si l’on échappait par miracle à ces deux dangers , dans l’imminente et à peu près absolue certitude de mourir de faim? Mais laissons parler le voyageur lui-même , dont le courage indomptable et la résignation touchante, dans de si effroyables circonstances, rappellent souvent l’évangélique force d’âme et le calme sublime de l’illustre Silvio Pellico :
« De retour au tambo, n’apercevant pas l’Indien, je me mis à crier plusieurs fois, en l’appelant par son nom de toutes mes forces ; mais ce fut en vain : j’étais seul , absolument seul ; lui aussi m’avait abandonné , emportant le filet où était contenu le reste de mes provisions , et s’était enfoncé dans les bois , suivant la direction de Baeza.
cc Je me calmai pourtant, et, acceptant mon infortune, je ne songeai plus qu’à réparer la cabane, déjà demi-détruite par le vent , en mettant à profit pour cela les intervalles de beau temps. Je la raccommodai , du mieux qu’il me fut possible, avec des perches et des cordes. Puis je construisis à l’entour une espèce de barricade faite de roseaux , de branches et d’épines, afin de n’être pas surpris pendant mon sommeil, et d’avoir au moins le temps de me mettre en défense , soit contre les bêtes féroces , soit contre mes cargueros eux-mêmes, qui pouvaient être cachés dans le bois, attendant l’occasion de m’assassiner. Lorsque j’eus terminé ce travail , je chargeai mon fusil et mes pistolets ; je fixai une pointe de lance à un long bambou pour m’en servir au besoin , et , après un maigre repas de biscuit et d’eau , je me couchai sur mes bagages. Vers dix heures de la nuit, je me levai, et, une fois hors de la palissade , je visitai les alentours pour voir s’il n’y avait personne en embuscade ; je tirai deux coups de fusil dans la direction du bois, autant pour éloigner les ours et les jaguars que pour faire connaître aux Indiens, s’ils rôdaient par là, que j’étais sur la défensive. L’obscurité était profonde; on ne pouvait pas distinguer les objets à plus d’un palme de distance , ce qui , joint à une pluie torrentielle , contribuait à rendre ma position 242 g
des plus tristes et me faisait ardemment désirer le retour de la lumière. A minuit, je tirai deux autres coups de fusil, et à six heures du matin , aussitôt qu’il fit jour, je pris un peu de café, que par bonheur les Indiens m’avaient laissé, ne le trouvant sans doute pas de leur goût. »
Après mûre réflexion, M. Osculati se décida, avant de tenter le voyage d’Archidona ou un retour à Baeza, entreprises toutes deux bien douteuses, à rester dans ce triste lieu six ou sept jours, dans l’espérance que quelque Indien viendrait à passer par là et lui donnerait du secours. Il divisa en rations bien exiguës le peu de biscuit qui lui restait, afin d’être assuré de vivre le temps qu’il s’était fixé ; puis il attendit patiemment. Croirait-on bien qu’au milieu de tant d’angoisses, il trouva encore la force et la liberté d’esprit de faire la chasse aux insectes , et de recueillir notamment de très-curieux lépidoptères ? A coup sûr, l’entomologie n’a jamais remporté de plus belle victoire : c’est le triomphe de la classification.
Ce séjour, ou plutôt cette agonie, dura douze ou quatorze mortels jours. En retracer toutes les particularités, même les moindres, serait un sûr moyen de captiver l’attention, de provoquer l’attendrissement du public qui veut bien nous lire. Elles effaceraient les infortunes fictives de Robinson Crusoé , qui du moins, dans son île, n’avait pas peur des bêtes féroces, et avait, pour s’organiser, toutes les épaves d’un navire. La limite de ce petit livre nous force à éliminer les détails de ce journal si poignant. Qu’il nous soit toutefois permis d’en retracer un épisode bien simple, et qui cependant fait presque venir les larmes aux yeux :
« Le 27, dit le voyageur, la pluie continua toute la journée. La rivière grossissait toujours. Je ne pus pas réussir à faire du feu. Le courage, qui jusque-là ne m’avait pas manqué, commençait à faire place au désespoir. Dans la nuit , je fus éveillé en sursaut par un bruit qui , venant des profondeurs de la forêt, s’approchait de plus en plus. Je sautai sur ma carabine, et j’attendis. Au bout de peu de temps , je vis paraître à peu
de distance de mon enclos un objet noir qui s’avançait vers la rive. Quoique la nuit fût très-obscure, je présumai que c’était un tapir , en entendant le bruit d’une marche pesante et la forte respiration d’une bête qui flaire. Ma joie fut grande en ce moment ; mais la peur de perdre cet animal de vue et de ne pas pouvoir m’en emparer produisit en moi une telle émotion, que je fus obligé de m’appuyer à l’arbre qui soutenait le tambo pour faire feu. A ma grande satisfaction , je le mis par terre au second coup. Certain de l’avoir tué, et ne me sentant pas la force de le trader jusqu’à la cabane, je retournai me mettre sur mon grabat, heureux d’avoir une existence assurée pour longtemps. J’eus beaucoup de peine à m’endormir, agité comme je l’étais de mille émotions différentes ; mais ma joie fut de courte durée.
cc En m’éveillant le 28, à cinq heures du matin, je vis avec douleur que la rivière avait crû subitement. Ses eaux arrivaient jusqu’à la cabane; à peine eus-je le temps de traîner un à un dans le bois mes caisses et mes ballots. Le courant avait déjà qptraîné un certain nombre d’objets que j’avais laissés hors du tambo. Mais quelle douleur n’éprouvai-je pas, lorsque je m’aperçus que le tapir avait disparu! »
Le pauvre voyageur, rendu plus prudent , dit-il , construisit une nouvelle cabane plus loin de la rivière, et dut, pour se réconforter de ce surcroît de fatigues, nourrir son estomac affamé avec quelques fruits sauvages ou des pousses de palmiers, afin de ne pas entamer sa provision de biscuit , déjà si mince.
cc Cependant , ajoute-t-il , la pluie continuait avec une force croissante. Le sifflement de la tempête et le fracas des eaux qui se brisaient sur les rochers produisaient un bruit lugubre et monotone, auquel se joignaient les fréquentes détonations du Sangai (volcan des Andes). Chacun peut imaginer quelle impression sinistre un pareil tableau devait produire sur un homme affaibli par le jeûne et les veilles. »
S’attendant à mourir, le voyageur traça ses dernières volontés avec une lettre adressée au président de la république
de l’Équateur, dans laquelle il décrivait une à une ses infortunes, et attacha le tout au haut d’une longue perche, au sommet de laquelle il arbora une serviette , en guise de pavillon.
Abrégeons le détail de ce long supplice. Après dix jours d’attente, le voyageur, n’attendant plus et ne pouvant plus attendre raisonnablement de secours , dut prendre un parti. Il se décida de tenter de gagner Archidona, quelque chanceuse que fût une telle entreprise ; et , ayant divisé le peu qui lui restait de provisions en deux parts, l’une qu’il emportait et l’autre qu’il laissait au tambo , afin de ne pas risquer le tout en une fois ; se munissant en outre de ce qu’il avait de plus précieux , montre, argent, boussole, il se jeta résolument à la nage dans les flots tumultueux du Cosanga. Mais la rivière le rejeta : il n’avait plus assez de forces. Dans cette tentative, il perdit la moitié de ses vivres et ses deux pistolets. Il regagna le bord avec peine, et dut renoncer à l’espérance de gagner Archidona. Dès lors, il ne lui restait plus qu’une perspective et un espoir : regagner Baeza. C’est ce qu’il fit , avec des fatigues sans nombre, ayant pour toute nourriture quelques fragments de biscuit moisi et quelques grains de maïs cuit , hésitant à chaque pas sur le sentier à suivre , se trompant fréquemment , faisant trois fois le chemin que comportait la distance, et défaillant à chaque instant. Enfin il arriva. Mais laissons-le parler une dernière fois. Nos lecteurs ne sauraient s’en plaindre :
Trois jours après avoir quitté le Cosanga, dit-il, après avoir passé la nuit sur les sables, car je n’avais plus la force de me construire une cabane, j’eus toutes les peines du monde à me remettre debout. Les plaies saignantes de mes pieds m’empêchaient de marcher; mais, la pensée que dans un seul jour je pouvais me rendre à Baeza , domptant la douleur, je me mis en route, en rappelant à moi tout ce qui me restait d’énergie.
ce J’avais mangé, le jour précédent , le dernier de mes biscuits; il ne me restait pour toutes provisions que deux poignées de maïs rôti. Je traversai à grand’peine les bois et les ma-
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rais , me faisant une route avec mon couteau au milieu des buissons qui interceptaient le chemin. J’étais couvert de fange, et souvent obligé de ramper à quatre pattes sous les roseaux entre-croisés, pour ne pas perdre le chemin. J’avais marché jusqu’à quatre heures après midi sans avoir rencontré rien qui m’annonçât que j’approchais de Baeza. Mes forces étaient abattues; craignant de ne pouvoir arriver le soir dans un lieu où je pusse être secouru , je mangeai seulement une trentaine de grains de maïs, et je gardai le reste pour le jour suivant. A bout de forces , je m’assis sur un tronc d’arbre, et , maudissant mon mauvais sort, je songeais à me construire une cabane, lorsque je crus entendre au loin le chant d’un coq. Tremblant de m’être trompé, je tendis l’oreille en retenant mon souffle, et au bout de quelques instants le même bruit se fit entendre. Mon courage abattu se relève aussitôt : je me sens revivre, et , me jetant à genoux, je m’écrie : Je suis sauvé! Dieu de miséricorde , je te remercie! »
C’était en effet Baeza qu’annonçait ce bien heureux coq; M. Osculati arriva au tambo, hâve, décharné, et n’eut que la force de se laisser tomber sur une peau de bête fauve, en demandant qu’on lui apprêtât à manger. On lui apprit que ses cargueros étaient repassés en ce lieu , nombre de jours auparavant , annonçant qu’il avait péri au passage du Cosanga , et , non contents de ce, ces misérables avaient détruit le chétif pont du Rio-Vermejo, pour l’empêcher de les poursuivre. Il y avait là une troupe d’autres Indiens , qui consentirent à conduire le voyageur à Archidona et à porter tous ses bagages. Après un ou deux jours de repos, on se remit en route et l’on gagna le Cosanga. Aux bords de cette rivière , le voyageur trouva une seconde troupe d’indiens envoyés à sa rencontre par le gouverneur d’ Archidona , qu’inquiétait sa longue absence. Dès lors tout fut dit, et le voyageur n’eut plus qu’à se laisser transporter, car il ne pouvait plus marcher, à Archidona, où il fut reçu à merveille et eut plus qu’amplement le temps de se refaire de tant de privations et de fatigues.
Archidona, bien que le chef-lieu de la province de Quixos , n’est qu’un petit village , et la province elle-même est dans l’état le plus misérable, et cela par la faute des gouverneurs et des missionnaires eux-mêmes , qui n’ont jamais songé qu’à amasser de l’or par tous les moyens possibles. Us usaient et abusaient de toutes les ressources extorsives d’un pouvoir illimité. Ils administraient la justice selon leur bon plaisir, et imposaient des tributs exorbitants (jusqu’à 12 pesos, 6 castillans d’or par tête) aux infortunés habitants. En outre, ils les forçaient , deux fois par an , à accepter des marchandises sans valeur qu’ils leur faisaient payer un prix exorbitant et arbitraire. Les populations avilies ne travaillaient plus que pour satisfaire l’avidité des gouverneurs et des prêtres ; mais un jour elles se lassèrent , et massacrèrent tous les curés, ainsi que le gouverneur Torrès. Elles contractèrent dès lors la haine des blancs et retombèrent en plein dans la sauvagerie. Telle a été, dans ces belles régions, l’œuvre des RR. PP. jésuites.
Après un séjour de trois mois dans cette province, M. Osculati , ayant recouvré tous ses bagages , put enfin s’embarquer sur le Napo. Nous ne le suivrons pas dans cette navigation de cent cinquante lieues, qui sépare le point où cette rivière peut supporter des embarcations et celui où elle se jette dans le Maragnon (fleuve des Amazones). Nous aimons mieux donner, en terminant, quelques détails ethnographiques sur les Indiens de Quixos et sur les deux rives de cet important cours d’eau.
Ces sauvages sont de taille élevée ; leur peau luisante est cuivrée ; leurs cheveux sont noirs et épais. Ils ont les traits réguliers, les yeux grands, le front développé. La conformation générale de leur corps annonce de la vigueur et de l’agilité. On ne voit chez eux ni rachitiques ni goitreux. Ils se teignent la face , les bras et les jambes comme avant la conquête, et, pour cela, se servent de divers végétaux qui donnent un beau rouge, et des graines d’un arbre appelé guito , dont on obtient une liqueur noire , laquelle s’attache si fortement à la peau
qu’elle devient indélébile, au moins pour plusieurs semaines. Quelques-uns même s’en barbouillent tout le corps pour se préserver des morsures des moustiques et autres insectes.
Quoique extrêmement robustes et véloces à la course , habiles pêcheurs, bons chasseurs, ils font consister leur souverain bonheur dans l’oisiveté, et passent la plus grande partie de leur temps étendus dans leurs huttes de cannes couvertes en chaume. Ces habitations sont infestées d’araignées venimeuses d’une merveilleuse grosseur, de mille-pattes, de scorpions, de lézards, de scarabées et de mille autres espèces d’insectes. Aussi ne seraient-elles pas tenables sans une bienfaisante fourmi, la cazadora (chasseresse), qui fait sa proie de ces animaux malfaisants , et vient tous les cinq ou six jours faire sa ronde dans la cabane.
Ces utiles coléoptères forment d’admirables républiques. Chaque matin, ils sortent de leurs grottes souterraines et se dirigent vers la demeure qui doit, ce jour-là, leur fournir la subsistance générale. Sans jamais se tromper, ils s’y acheminent, et on les voit grimper par milliers sur les murs, sur les lits, sur les toits, où ils saisissent les insectes parasites et jusqu’aux chauves-souris, qui, une fois surprises par eux, sont promptement mises à mort. Aussitôt que les habitants de la cabane voient venir ces ponctuelles et redoutables femmes de ménage, ils vident les lieux, et bien leur en prend, car la piqûre de ces fourmis est cruelle, et elles attaquent intrépidement quiconque, petit ou grand, essaye de leur résister.
Ces Indiens sont imposés par le gouvernement équatorial à trois castillans d’or par tête, et ils détestent les blancs, avec lesquels ils n’ont jamais eu de rapports que ceux du contribuable vis-à-vis d’un avide percepteur.
Ces Indiens, dits Zaparos , forment environ deux cents tribus, qui comprennent une population de 30 000 âmes, et vivent dans une sauvagerie complète. Depuis que la dîme est abolie, et que le métier n’est plus lucratif, l’évêque de Cuença ne peut
trouver de curé qui veuille les catéchiser. 11 en est ainsi au surplus dans presque tout le gouvernement de l’Équateur.
Le Napo , qui peut être considéré comme une des grandes artères de l’Amérique méridionale (il est assez facilement navigable), coule généralement entre deux rives plates, couvertes de la végétation la plus exubérante et la plus riche en plantes précieuses de tout genre. M. Osculati estime que ce pays offre à l’activité européenne d’inépuisables ressources, et il insiste vivement sur la nécessité d’ouvrir enfin cette Amérique du Sud, si richement douée, si peu explorée, si déplorablement régie.
Après bien d’autres aventures, que nous ne pouvons même indiquer au passage , notre savant et audacieux voyageur revit sa patrie, rapportant pour trophées de ses triomphes sur la faim et les sauvages beaucoup d’animaux inconnus, et, entre autres, vingt-cinq nouvelles espèces d’insectes, dont l’une a nécessité de la part de l’illustre naturaliste Spinola l’établissement d’une coupe générique. On trouvera sans doute que voilà des diptères et des lépidoptères achetés bien cher. On aura peut-être raison. Quant à moi , lorsque j’ai sous les yeux de tels récits de voyages, accomplis avec tant de labeur et de zèle pour de semblables résultats, sans vouloir déprécier ce qu’ils ont d’honorable , je ne puis m’empêcher de songer à l’homme aux insectes de La Bruyère. « Quel temps prenez-vous pour lui rendre visite ? il est plongé dans une amère douleur, il a l’humeur noire, chagrine, et dont toute sa famille souffre. Aussi a-t-il fait une perte irréparable : approchez, regardez ce qu’il vous montre sur son doigt, qui n’a plus de vie, et qui vient d’expirer ; c’est une chenille, et quelle chenille! » Mais la passion, même celle de l’entomologie, ne raisonne pas, et c’est peut-être son plus beau côté.
AU OUÀDAY.
AU OUADAY.
Les voiles de la noire Isis, l’Afrique centrale, s’éclaircissent et se déroulent peu à peu. De hardis voyageurs, se musulmanisant , pénètrent, à la suite des caravanes, dans les solitudes sahariennes. Quelques-uns y succombent, comme Richardson; d’autres, plus heureux, nous reviennent, chargés de notions précises sur les étapes, les puits, les oasis, les principales productions, les préférences commerciales, les rivalités intestines, les caractères ethnographiques de ces régions mystérieuses. Ils nous apprennent à connaître ces singulières races blanches, les Fellâtah et les Touareg, qui, la lance au poing, le bouclier au bras, le visage voilé du lüham , montés sur leurs rapides maharis , sillonnent incessamment le grand Désert, vivent de meurtres et de pillages aussi paisiblement, aussi consciencieusement que d’autres du trafic et de l’agriculture, vrais écumeurs de sables , pirates de ces mers tourmentées et arides , dont le chameau est le navire. D’autres explorateurs savent mettre à profit une profonde connaissance des mœurs et des langues orientales pour accomplir de plus lointaines excursions ; ils possèdent l’art difficile d’interroger l’Arabe, toujours porté d’instinct à la réserve et au mutisme; ils feuillettent, au lieu de livres , de cartes et de plans qui n’existent point , les têtes humaines, selon l’expression pittoresque d’un archéologue-poète, et, contrôlant l’une par l’autre les réponses rarement positives, plus souvent évasives et incomplètes, qu’ils parviennent à tirer de ces cervelles réfractaires , ils construisent, ils restituent, ils découvrent pièce à pièce, à peu près par la méthode analytique dont Cuvier trouva, exhuma,
recréa les mondes antédiluviens, des pays dont le nom à peine avait pénétré jusqu’à nous, mais où il est indubitable qu’avant peu les Européens, munis de ce fil conducteur, iront porter, non plus le ravage et le meurtre , comme au temps des émigrations espagnoles, mais leur douceur de mœurs , mais leurs lumières , mais l’industrie et la civilisation.
C’est ainsi qu’on a déjà pu suivre pas à pas jusqu’au pays des Nègres l’une de ces nombreuses caravanes qui partent chaque année de la lisière du Sahara algérien. Il se trouve parfois des Arabes expansifs : rien n’est impossible à celui qui lie et délie toutes choses. M. le général Daumas, à raison peutêtre de sa haute position officielle , avait eu déjà , en ce qui touche le grand Désert et la partie occidentale du Soudan, cette rare bonne fortune. Pareille chance est advenue à M. le docteur Perron, durant son long séjour au Caire, à l’égard de l’un des pays les plus lointains, les plus fermés, les moins connus, même de nom, de la région est de l’Afrique centrale. Nous voulons parler du Ouâday , contrée mahométane, limitrophe du Darfour, située presque sous l’Équateur, royaume de trente journées de long sur vingt-quatre de large, habité par des races cc noires comme le charbon , » sans cependant les caractères distinctifs du peuple nègre, auquel elles font la chasse , et qui , esclave , forme la première de leurs richesses. Au Caire, où il a fait une longue résidence dans l’un des premiers postes scientifiques de l’État, M. le docteur Perron a connu le cheykh El-Tounsv, réviseur en chef de l’école de médecine de cette grande ville, dont la jeunesse s’était écoulée au Ouadây, et qui en connaissait à fond l’histoire, les localités, les mœurs naïves et sauvages. M. Perron, dont la curiosité était , en ce qui touche ce pays, stimulée par plusieurs narrations bizarres, à grand’peine obtenues, bien que fort incomplètes, des Ouâdayens venus en Égypte pour un intérêt de commerce, sut mettre à profit pour la science sa liaison avec le cheykh El-Tounsv, l’autorité que lui donnait sur lui son
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titre de directeur de l’école où ce mahométan était employé en sous-ordre, et , malgré toute la profonde répugnance des mu-r sulmans pour les confidences et les expansions d’aucune sorte, vis-à-vis des chrétiens surtout , il le détermina à consigner par écrit, dans le plus grand détail, ses impressions et ses observations sur le Ouâday.
Ce pays, situé à l’extrémité sud du désert de Libye (Toubou), est l’un des royaumes les plus puissants et les plus vastes du Soudan occidental; il est borné à l’ouest par le Baguirmeh : au sud par le Djenakherah, qu’habitent les nègres idolâtres, chair à esclaves, auxquels on donne périodiquement la chasse, avec agrément et permis de l’autorité supérieure ; à l’est par le Darfour, territoire plus connu, mais non plus important que le Ouâday, avec lequel il offre au reste beaucoup d’analogies. A peine entré en Égypte, Bonaparte songea à établir des relations commerciales avec le Dârfour; et en effet ces deux pays mystérieux , le Dârfour et le Ouâday, à peu près égaux par la puissance guerrière et la production agricole, sont appelés par leurs caravanes à de grandes et fructueuses relations avec le littoral de l’Afrique du nord, et l’Europe par conséquent. Le Ouâday, qui, d'après le nombre des journées nécessaires pour le franchir soit en long, soit en large, ne doit guère le céder en étendue à la France, a pour capitale Ouârah, ville de 40 000 âmes. La forme du gouvernement y est complètement despotique, les mœurs cruelles, les passions vives, les instincts guerriers, le courage général et poussé jusqu’à l’héroïsme, le ciel torride et la nature féconde en produits de tout genre. Beaucoup de singularités, dont nous citerons quelques-unes , signalent ce pays stationnaire, primitif , ennemi de toute nouveauté à ce point que son plus puissant souverain, le sultan Sâboun, contemporain de notre Empire, qui avait droit de vie ou de mort absolu sur tous ses sujets , entreprit vainement de réformer chez lui le système des poids et mesures. Plusieurs tribus arabes campent sur la lisière et en dehors du Ouâday ; elles ne sont que nominalement soumises au sultan de Ouârah,
dont elles reconnaissent pourtant la suzeraineté par quelques tributs ou hommages.
Écoutons maintenant le cheyldi Mohammed Ibn-Omar-el- Tounsy.
Tunisien d’origine, comme son nom l’indique, ce personnage avait suivi dans le Darfour, au commencement de ce siècle , son père, engagé de rapports commerciaux avec ces peuplades martiales et farouches , dont la principale industrie est la chasse aux nègres, et où l’on pourrait dire que la marchandise noire est non pas seulement le grand objet d’échange, mais même la monnaie courante. Le nombre des esclaves est là l’étalon vrai de la richesse. Observons en passant que ce qui fait le prix de ce bétail à peau d’ébène, ce n’est point la difficulté de se l’approprier dans les grandes chasses à courre organisées régulièrement chaque année contre ce gibier humain, mais bien celle de le conserver une fois pris. Malgré les précautions cruelles que l’on emploie pour le retenir, un grand nombre réussit à rompre ses chaînes , et un beaucoup plus grand encore succombe dès les premiers mois au changement de régime, de climat, à la soif et aux autres privations qui déciment les caravanes, à la nostalgie, au marasme, à l’émasculation, presque toujours mortelle, que l’on pratique sur des milliers de victimes pour obtenir quelques sujets propres au service des harems. Toutes ces causes permanentes de mortalité, réduisant à un vingtième peut-être le nombre des esclaves qui atteignent les bazars de Syrie et d’Égypte, entretiennent naturellement le haut prix de la marchandise et la vigueur de la traite.
Le père de notre cheykh , ayant quitté le Dârfour pour le Ouâday, laissa son fils dans le premier de ces pays, où celuici raconte qu’il demeura sept ans et quelques mois , visitant tout et s’occupant de spéculations agricoles , jusqu’au jour où son père lui écrivit de venir le rejoindre en toute hâte au Ouâday, son intention étant, mandait-il, de quitter le Soudan et de retourner à Tunis. Il ne fut pas aussi facile au jeune
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homme de répondre à l’appel paternel que tous deux avaient pu penser. Il y avait en ce moment querelle entre les deux pays. Instruit du projet d’El-Tounsy, le sultan de Tendelty (ville capitale du Darfour) non-seulement refusa de le laisser partir, mais donna ordre qu’il fût mis en prison et gardé à vue jusqu’à la fin de la campagne. Cet arrêt, ponctuellement et sévèrement exécuté , réduisit notre pauvre cheykh au dernier degré de la détresse. Tous ses esclaves, abusant indignement de la circonstance, s’enfuyaient l’un un jour, l’autre le lendemain, sans qu’il pût leur courir après. Jusqu’à sa favorite , toute la maisonnée l’abandonna , emportant hardes et bijoux. Pour comble d’infortune , il n’avait plus d’argent et on ne le nourrissait point , si bien qu’il en était réduit à disputer aux ânes leur maigre picotin de doukhn (millet). Enfin, le sultan fôrien se relâche de sa rigueur; il consent à laisser partir notre héros, et El-Tounsy, qui a de la littérature et qui connaît à fond ses auteurs , peut vérifier la justesse de cette parole du Prophète : « Si la tristesse se glisse dans le trou du lézard , le contentement l’y suit et finit par la déterminer à en sortir. » Après plusieurs journées de marche aussi dangereuse que pénible dans les terrains vagues et déserts qui séparent les deux royaumes , la caravane dont fait partie notre voyageur touche à la frontière du Ouâday. Là, elle voit venir à elle une troupe de douaniers armés de toutes pièces , portant lances à large fer, et javelots en guise de sondes. L’interrogatoire minutieux qu’on fait subir aux arrivants sur leur provenance, leur but, la nature de leurs marchandises, témoigne d’un système protectionniste fort avancé chez ces barbares. On les reçoit enfin , mais avec courtoisie et libéralité. On envoie au sultan la nouvelle de leur apparition dans le pays, avec demande d’instructions, et la réponse de celui-ci ne se fait pas attendre : il envoie pour les étrangers un permis de libre pratique, et pour le jeune cheykh un régal magnifique, comprenant, en douze baquets portés par quarante-huit esclaves, tout ce que la cuisine ouâdayenne a de délices et d’apprêts. Deux de ces
plantureux baquets étaient de riz cuit au miel , deux de poules frites au beurre , deux de jeunes pigeons , quatre de bouillie (< acideh ), un de foutir (galettes feuilletées), un de viande cuite dans son jus.
Le lendemain, et en échange de quelques menues offrandes, nouvelles largesses du sultan; plusieurs chameaux en sont chargés : ce sont « cinq jarres de miel , dix jarres de beurre , deux charges de blé , une charge de poisson salé , une charge de tekaki (liasses de fil et de coton qui sont l’une des monnaies courantes du pays : ce magnanime souverain songe à tout, même à l’argent de poche); un cheval gris sellé et bridé, un palefrenier de sept empans, un paquet d’habits les plus fins, deux taureaux bons à tuer, une jeune chamelle, idem; deux esclaves femmes pour domestiques ; deux autres , jeunes et bien parées, pour un usage plus intime. »
Ce sultan si munificent et de tant de prévoyance était l’illustre Mohammed-el-Kerym , dit Sâboun , le conquérant , le guerrier, le grand homme par excellence de ces sauvages contrées. Il était le sixième descendant de Sâleh-le-Sennaoui , qui se disait lui-même arrière-petit-fils des grands khalifes abbacides, et qui , de chute en chute et d’exil en exil , tomba jusque dans ce pays , où il introduisit l’islamisme , organisa la guerre sainte , fut proclamé roi , et fonda au Ouâday la dynastie qui règne encore. D’autres traditions disent qu’il descendait des Arabes Fezzara.
C’est la même famille qui , par une branche collatérale , occupe le trône du Darfour.
Il y eut d’abord à ce titre alliance et amitié entre les deux pays. Puis la brouille survint par suite de la folle ambition qu’eut Ahmed-Bekr, sultan du Dârfour, de conquérir le Ouâday. Ce royaume était gouverné alors par le sultan Gaudèh , qui vainquit les Fôriens en de sanglantes batailles , dans la dernière desquelles Abou-Bekr perdit la vie. Pour unique prix de sa victoire, Gaudèh , aussi sage que brave, se contenta de lui donner un successeur de son choix , et , depuis cette épo-
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que, nulle division sérieuse n’a troublé la bonne harmonie entre les deux pays limitrophes et à peu près égaux en forces.
Le règne du sultan Sâboun, le Pierre le Grand de la dynastie ouâdayenne, s’inaugura d’une façon très-dramatique, en l’an de l’hégire 1219 (1804).
Fils aîné du sultan Sâleh , et de beaucoup supérieur à ses deux frères, mais né d’une mère délaissée et dédaignée par le sultan, Sâboun sévit, comme elle, en disgrâce, et passa sa jeunesse loin de la cour. Sans cesse menacé par les dénonciations et les intrigues de ses frères et de leurs vizirs favoris , il se forma une garde personnelle de jeunes gens braves et dévoués, qu’il arma de fusils, instruments de guerre jusqu’alors inconnus au Ouâday, et dont la supériorité et l'usage lui avaient été révélés par des marchands mogrebins. Son père, le sultan, étant venu à tomber dangereusement malade , il reçut de l’une des femmes de ce dernier l’avis secret d’avoir à se tenir tout prêt à s’emparer du pouvoir, quand le moment fatal , jugé inévitable et prochain, serait arrivé. Peu de jours après, en effet, Sâleh expira, et Sâboun, qui en fut instruit aussitôt , pénétra nuitamment avec ses partisans dans le palais impérial. On ne peut y entrer qu’en passant par sept portes, dont la quatrième , bardée de fer et toujours soigneusement close, semblait surtout infranchissable. Un de ses partisans la lui livra par ruse. Entré dans le palais avec quatre ou cinq cents de ses adhérents, il fondit à l’improviste sur la garde de l’intérieur et en fit un grand massacre. Il pénétra jusqu’à la chambre où reposait , orné et paré , le corps à peine froid de son père , et là se fit remettre , non sans difficulté, les insignes du sultanat, c’est-à-dire le sabre impérial, l’amulette et le trône, ou siège. Il parut ensuite au divan, et, en présence des ulémas, il se fit reconnaître chef souverain et légitime de l’État. Ses deux frères, Ahmed et Acyl, aidés de leurs parents maternels, les vizirs, protestèrent, il est vrai, les armes à la main, contre cette intronisation; mais il les vainquit tous les deux, fit trancher la tête de l’un et crever
à l’autre les yeux par les miroued (brochettes de fer chauffées à rouge) passées sur le globe oculaire.
Une fois son pouvoir affermi, il n’y eut, dit la tradition, sorte de mal qu’il ne réprimât, sorte de bien qu’il ne fît. Il purgea les routes d’une engeance de redoutables détrousseurs que l’on nommait Tdiiryt (diables), et sous son règne, dit-on, cc une femme seule , fût-elle couverte d’or, sur quelque chemin que ce fût, n’avait rien à craindre que le Tout-Puissant. » Il déclara et soutint plusieurs guerres glorieuses contre le Dâr- Tamah et le Baguirmeh , deux pays voisins du sien, dont les sultans avaient lassé sa patience en tolérant et même en provoquant diverses excursions à main armée sur les terres du Ouâday, sans prétexte ni motif autre que le pillage et tous les genres de rapine. Dans son expédition contre le Baguirmeh, il déploya toute l’adresse et l’esprit de ruse qui, avec le courage guerrier et la persévérance, paraissent avoir été les principaux traits du caractère de ce prince. La manœuvre dont il usa pour fondre à l’improviste sur le pays ennemi rappelle , — - si les exploits de ce génie barbare peuvent être comparés aux grandes actions de l’homme qui , à la même époque, remplissait le monde de son nom , — la savante diversion et le célèbre stratagème qu’employa le premier consul pour masquer, avant le passage du Saint-Bernard et Marengo , son admirable plan de campagne. Sâboun, comme son illustre contemporain, eut son faux quartier général de Dijon ; comme lui il échelonna ses troupes dans des directions diamétralement opposées en apparence au but qu’il désirait d’atteindre , et sut les faire manœuvrer de façon à les rencontrer comme par hasard , toutes ensemble, au jour et au lieu précis décrétés pour l’invasion. Il fut sur les Baguirmiens et menaça leur capitale, que ceux-ci le croyaient encore en deçà de ses frontières , livré aux plaisirs de la chasse et ne songeant à rien moins qu’à les assaillir. Ses troupes elles-mêmes ne connurent qu’au moment de passer la frontière l’objet de la campagne, et quelques mécontents ayant par leurs murmures jeté l’inquiétude dans les rangs, il les' fit
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appréhender et mettre à mort sous les yeux de toute l’armée. « Sachez, dit-il, que le même sort attend quiconque espérera trouver son salut dans la fuite ! » Un de ses officiers ayant voulu lui faire des remontrances sur ce qu’il appelait sa témérité, et prédisant qu’il courait à un échec certain , pour toute réponse Sâboun fit lier à un arbre le malencontreux conseiller, laissa auprès de lui deux hommes pour lui donner à manger et à boire, et le condamna à attendre de la sorte le retour de l’expédition , heureuse ou non. Le résultat dépassa toutes les espérances de Sâboun et surtout de ses compagnons d’armes, et lorsque , souverain maître du Baguirmeh , chargé d’un immense butin, il repassa sous les ombrages où gémissait ce malheureux , toujours attaché à son arbre , il semble qu’il eût dû lui faire grâce ; mais l’inexorable vérité nous force à convenir, fort à regret, qu’après l’avoir humilié de son triomphe, le sultan fit trancher la tête à ce lâche. Ce qui atténuera cet acte de cruauté , ce manque de générosité , le seul peut-être que nous ayons à reprocher au glorieux sultan Sâboun , c’est le haut prix que les Ouâdayens attachent à la qualité du courage. Leur idolâtrie pôur cette vertu martiale dépasse de beaucoup ce que les temps antiques ou modernes nous ont légué de plus prodigieux en ce genre. Un homme qui n’a pas de courage ne peut trouver femme dans le Ouâday. Il y a, entre autres supplices affreux chez ce peuple cruel, celui du kabariou , sorte d’assommoir, masse de fer dont les exécuteurs frappent la tête des victimes comme celle d’un bœuf à l’abattoir. Eh bien, quand ce supplice est infligé, et il l’est quelquefois à des centaines d’hommes, c’est à qui de tous les patients présentera le premier son crâne dénudé au marteau homicide , et tous s’empressent sous les coups des kamkolak (exécuteurs), en s’écriant : <c A moi! à moi! » Tous les Ouâdayens ont au-dessous des tempes , en arrière de chaque oreille, un renflement artificiel produit par l’emploi fiéquent de ventouses scarifiées. Ces tumeurs, qu’ils nomment dauma , sont pour eux l’organe du courage. Quiconque en serait privé , 242 h
serait méprisé de chacun , et l’absence de cette singulière tumeur chez les étrangers est le premier principe de la trèsdédaigneuse aversion qui les accueille au Ouâday.
Sâboun , victorieux de tous ses ennemis , s’attacha à améliorer la condition de ses sujets, à les civiliser et à les éclairer; mais il n’y réussit qu’en partie, à cause de leur éloignement opiniâtre pour tout ce qui est innovation. Il dirigea des caravanes par de nouveaux itinéraires qu’il s’attacha à découvrir, et qui abrègent considérablement les distances, sur le Maghreb et sur l’Égypte. Il envoya au vice-roi Mohammed-Ali des présents , et ce prince , par l’organe et par l’intermédiaire de son fils Ibrahim-Pacha, adressa en retour au sultan du Ouâday des assurances amicales appuyées de riches cadeaux. Il gouverna avec sagesse et équité , fit régner l’abondance et le bas prix des choses dans les pays soumis à son autorité , ce qui est la pierre de touche et le premier objet de la sollicitude des gouvernants dignes de ce nom. Il périt de mort violente, tué par des voleurs qui enlevaient une vache et qu’il assaillit seul, un jour qu’il revenait incognito à Ouârah de la maison de campagne de la mômo (reine mère) , où il avait passé la nuit. Ses successeurs immédiats de la ligne directe , Abd-el-Kader, Kharyfeyn et.Râkeb, moururent très-jeunes, les deux derniers assassinés. C’est aujourd’hui son frère Chérif qui, par une rare fortune , échappé au massacre de toute la branche collatérale qui accompagne d’ordinaire l’élévation des sultans , gouverne au Ouâday et paraît continuer les traditions de bonne administration et de justice léguées par Sâboun à ses successeurs.
Le Ouâday est un pays à peu près aussi étendu , mais plus riche que le Darfour. On y trouve presque partout des courants d’eaux vives , une belle végétation , beaucoup d’oiseaux , de quadrupèdes, dont les principaux sont l’éléphant, la girafe, le lion, l’hyène et un rhinocéros unicorne, Yaboukharn , qui paraît être la licorne fabuleuse des temps antiques. Le sol y est d’une qualité excellente , ni trop sablonneux ni trop dur.
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Cinq grandes tribus dites primitives, et plusieurs autres qui s’y sont juxtaposées, habitent ce vaste territoire; leurs coutumes, leurs physionomies , leurs langues même sont très-diverses , mais elles obéissent toutes à un melik (roi), qui au fond n’est qu’un gouverneur relevant d’un sultan unique, Ouârah , la capitale du Ouâday, est située entre trois groupes de montagnes. Les maisons ou birnys y sont construites en terre mêlée de pierres ou moellons ; ce ne sont guère que des huttes , et elles affectent à peu près la forme d’une ruche d’abeilles, Au centre de la ville est le Fâcher , grande place dite du palais impérial.
C’est là que tous les vendredis le sultan vient , sous l’un des arbres dont le Fâcher est planté, passer ses revues , donner à ses administrés le salut , le recevoir d’eux, écouter leurs réclamations, leurs plaintes, et rendre ses arrêts.
Le palais, vaste construction tout en maçonnerie, est fermé, comme nous l’avons vu , par sept portes , dont la première est accessible à tout sujet, grand ou petit; mais la quatrième ne l’est qu’aux eunuques et aux jeunes touarayt (sortes de pagesenfants) , et cela sous des peines terribles , qui n’empêchent pas toujours les amants déguisés de se glisser, au risque d’être littéralement coupés en morceaux s’ils sont pris, parmi les mille et mille beautés mystérieuses qui languissent dans le harem. Autour du palais sont les huttes ou guérites des ozbân , milice spéciale et gardes du corps du sultan au nombre de quatre mille, coiffés de casques ronds en fer et armés de formidables casse-têtes. D’autres huttes sont affectées aux eunuques, aux touarayt : c’est tout un monde que ce palais.
L’humeur des Ouâdayens a de l’analogie avec le caractère français. Us sont, comme nous, braves, emportés, amoureux de la superficie des choses , très-adonnés au luxe et à tous les plaisirs , aimant à guerroyer et à tenir sur pied des bataillons de toutes sortes, ayant enfin une hiérarchie très-compliquée de fonctionnaires , et fort ambitieux d’emplois. Us sont aussi
fort attachés aux vieilles routines , et leurs sultans ont une peine inimaginable à les en faire dévier. Le grand Sâboun , malgré la vénération qui l’entourait , malgré son pouvoir absolu et terrible, ne put jamais ni réformer les poids et mesures , ni battre monnaie dans ses États. Ces deux tentatives audacieuses faillirent susciter des révoltes qui lui eussent coûté la vie. Il y a eu un temps fort long durant lequel il était défendu aux sultans du Ouâday de boire du lait frais , et cela parce qu’en toutes matières, il existe entre le souverain et les sujets une infranchissable étiquette , réglée par des lois somptuaires très-détaillées et très-rigides. ce Or, disaient les Ouâdayens , si le Sultan boit du lait , que nous restera-t-il à boire ? » Nonobstant la coutume , un de ces souverains eut un jour envie ou besoin du breuvage interdit , et fit venir en secret dans son palais une vache laitière. La chose transpira : il y eut une émeute, et l’on alla dire au sultan qu’il fallait choisir entre sa vache d’une part , le pouvoir et la vie de l’autre. Le sultan renvoya sa vache ; mais l’esprit révolutionnaire, poussé sans doute au Ouâday par l’un de ces furieux ouragans qui y soufflent durant plusieurs mois de l’année , a déraciné cet usage , et les sultans boivent aujourd’hui du lait comme de simples mortels.
Les Ouâdayens sont généreux, o: Au lieu de la parcimonie serrée et avare des Français, ils ont la libéralité hospitalière des Arabes. » Tout sévère qu’il soit, ce jugement n’est que juste , on en pourrait donner mille preuves pour une ; mais noas sommes au Ouâday. Les largesses du sultan Sâboun envers le cheykh El-Tounsy, dont nous avons donné le détail magnifique dans nos précédentes pages, sont caractéristiques et viennent à l’appui du témoignage que rend notre Tunisien de la munificence ouâdayenne.
La religion du Ouâday est le mahométisme. Les peines que prononce le Koran pour les divers crimes y sont appliquées : le talion y est dans toute sa vigueur. Plusieurs châtiments civils y sont en outre prononcés par le souverain. L'un des