‹ Un peu partoutChapitre 2 sur 3 · AU OU AD A Y · texte numérisé non relu

AU OU AD A Y

plus singuliers est celui qui a nom : bortoan-bau ou casse-pastèque. Au Darfour, lorsque le sultan, en condamnant quelqu’un à mort, a prononcé ces mots terribles, on emmène le patient ; les exécuteurs le soulèvent en l’air, la tête en bas , puis l’abandonnent tout à coup de façon à ce que le sommet du crâne vienne frapper le sol , opération qu’on recommence une, deux, trois fois, plus, s’il est nécessaire, jusqu’à ce que le patient expire. Au Ouâday, on casse la pastèque sur la grande place du Fâcher à l’aide d’un gros bâton court à tête renflée , dont on assène au condamné un violent coup sur la nuque , puis un second dans l’estomac, si le premier n’a pas suffi; au troisième , il est sans exemple que l’homme ne tombe pas roide mort.

Les Ouâdayens ont encore ceci de commun avec nous qu’ils connaissent et pratiquent la contrainte par corps. Leur ma- * nière de l’exercer est tout à fait singulière. Lorsque le créancier veut s’en prévaloir vis-à-vis de son débiteur récalcitrant ou insolvable, il lui suffit, en le rencontrant, de lui dire : ce Le sultan te détient ici. » Le débiteur s’arrête aussitôt : l’ayantdroit trace autour de lui, de la pointe d’une lance , une ligne circulaire et lui enjoint de s’asseoir, en lui disant : « Par Dieu et son prophète ! par le sultan et la mère du sultan ! par les téna (justiciers) appuis de l’État, tu ne sortiras pas de ce cercle que tu ne m’aies payé ta dette ! » Le débiteur est tenu de demeurer assis dans sa prison imaginaire jusqu’à ce qu’il ait payé ou que le créancier se relâche de ses rigueurs. Autrement , s’il rompt le khatt (enclos) , on envoie à sa poursuite, et il est condamné pour rupture de ban à des peines très-sévères.

Le commerce du Ouâday offre de très-grands avantages aux caravanes et aux marchands européens. Le Ouâday ne fournit point d’or; mais, outre les esclaves, marchandise que nous mentionnons seulement pour mémoire , on en exporte de la gomme , des dents d’éléphant , du tamarin et plusieurs autres médicaments très-recherchés, les fruits du baobab , des peaux

de bœufs servant à la fabrication des grandes outres plates usitées en Égypte, des plumes d’autruches blanches et noires.

En retour de ces objets qui trouvent un débit facile et lucratif par tous pays, les marchandises qu’on peut importer au Ouâday avec grand avantage ne sont pour la plupart d’aucune utilité ni d’aucune valeur dans les pays civilisés. Le principal article de ces importations consiste en verroteries de toutes couleurs et de toutes formes, dont les Soudaniens font le plus grand cas, et qui forment chez eux la base essentielle de la parure féminine. Les belles Ouâday ennes portent ces verroteries en ceintures secrètes appliquées sur la peau et dont le cliquetis est , à ce qu’il paraît , un stimulant d’une magique influence sur l’autre sexe. On peut aussi porter au Dârfour, au Ouâday , avec d’énormes bénéfices , des coraux , des étoffes légères , telles que mousselines , cotonnades, des târbouchs , des aiguilles , des rasoirs , des selles , des sabres , de l’étain , du cuivre , des aromates , du soufre , du papier, des encriers , des livres arabes, etc., etc. L’un des objets qui s’y échangent avec le plus de profit est le ryal (douro d’Espagne) , aussi nommé pièce à canon , parce que les Arades prennent pour des canons les deux colonnes emblématiques (colonnes d’Hercule) qui figurent sur ces monnaies. Le cuivre rouge surtout s’y vend à prix d’or. Le fer y est très-rare, à ce point que, taillée en fragments allongés , la qualité dite falgo s’emploie dans les transactions à titre et en guise de numéraire.

Les Ouâdayens ainsi que lesFôriens professent un très-grand respect pour les morts. Ils n’abandonnent point à des mains mercenaires le soin de les ensevelir; ce sont les proches qui s’en chargent. Les restes du défunt, sans distinction de rang ni de fortune, reposent dans une tombe à part. Plus heureux que les Parisiens, ces barbares à moitié nègres ne connaissent point la fosse commune.

Une vénération qui tient du fétichisme entoure le sultan au Ouâday. La raison d’État entretient soigneusement cette idolâtrie; elle la corrobore par des lois somptuaires dans les dé-

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tails les plus futiles; elle isole le souverain au milieu de la nation, dans la crainte que, si les sujets par malheur en venaient à s’apercevoir qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre eux et le sublime sultan , qu’ils sont pétris du même limon, qu’il est un homme comme un autre, il en résultât de l’irrévérence, des troubles, et partant des séditions. Ces noirs politiques savent par intuition que l’esprit d’examen une fois éveillé ne s’arrête plus : ils n’en veulent pas. A cet effet, le souverain ne paraît jamais qu’entouré de la pompe la plus éclatante, d’un grand appareil militaire , d’un tintamarre foudroyant de tambourins et de cymbales. U a seul droit de porter des vêtements, des armes, des parures d’une certaine espèce; c’est crime que de lui ressembler. Il ne souffre point d’homonvmes. Lorsqu’il monte au trône, s’il se nomme Saleh , tous les Saleh de son empire doivent changer de nom. Il n’est permis d’ouvrir la bouche sur son compte que pour le louer ou pour appeler sur sa tête les bénédictions du Très-Haut.

Exemple : sous le règne de Gaudèh, une femme, ayant vu le sultan passer dans son cortège triomphal , s’avisa de dire au retour à son mari :

« J’ai vu le sultan ; c’est un bien bel homme ; c’est seulement dommage que la barbe commence à lui blanchir sur les deux joues.

— Malheureuse ! s’écria l’époux scandalisé en la battant ; quel propos impie ose tenir ta maudite langue sur notre gracieux sultan? Un sultan ne blanchit jamais ! »

Et il s’en alla raconter de point en point le dire impertinent de sa moitié à Gaudèh , qui , fort courroucé contre la dame , chargea l’époux de l’avertir, avec une forte réprimande, qu’elle eût à l’avenir à mieux tenir sa langue, si elle lie voulait encourir un châtiment exemplaire.

La façon dont le souverain donne audience à ses sujets mérite d’être rapportée. Quiconque veut pénétrer jusqu’à lui doit quitter sa chaussure dès la première porte du palais impérial ; à la deuxième, son turban; à la troisième, il ôte sa blouse de

dessus son épaule droite et la porte à l’épaule gauche; à la quatrième, le târbouch disparaît de dessus sa tête; à la cinquième, il se ceint les reins avec sa couverture; à la sixième, il fait tomber la blouse de dessus l’épaule gauche et la laisse pendre à sa ceinture; à la septième enfin, il saisit cette portion de vêtement flottante et se la tourne en ceinture au-dessus des hanches. C’est dans cet attirail qu’il est admis à parler au sultan , à travers une grande tenture qui le dérobe à ses regards. Celui-ci l’interpelle ordinairement par cette exclamation : Yâ abd! (esclave!) et, quel que soit son rang, il répond aussitôt : Plaît-il? mon maître, maître de mon père et de mon grand-père! Si le sultan lui donne un ordre, il bat des mains accroupi à terre et se renverse en même temps du côté droit, jusqu’à toucher la poussière avec sa tempe, puis du côté gauche, en disant : J’ai entendu , j’obéis , mon maître , etc. Buffle de courage, que Dieu te rende toujours triomphant de tes ennemis , ô mon maître!

En un mot, le sultan est un dieu. Il n’est pas un sujet, à part les vizirs et les habitants du palais impérial , qui puisse prononcer trois mots en sa présence sans se troubler, tant est grand le prestige de l’appareil et de la toute-puissance du monarque. Voici une précieuse anecdote à l’appui de ce que nous venons d’avancer :

Le sultan Mohammed-Tyrab avait donné à une tribu d’Arabes Bédouins un éléphant à élever et à dresser. Ce gigantesque garnisaire dévorait tout dans le village ; c’était une calamité. On tint conseil dans la tribu, et et le cheykh fut chargé d’aller porter au sultan les doléances universelles sur le sujet du pachyderme dont l’appétit démesuré menaçait ces gens de famine. Le cheykh, tergiversant, ne se souciait guère de se charger de la mission , lorsqu’un Bédouin plus audacieux ou plus présomptueux que les autres lui dit :

« Ne te mets pas en peine; je parlerai bien au sultan! »

Sur cette annonce rassurante, les deux ambassadeurs, le cheykh et le Bédouin se mirent en route, et, arrivés dans la

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capitale, rencontrèrent sur la grande place du palais plusieurs cortèges magnifiques, à la vue de chacun desquels le rustique demandait à son compagnon :

« Est-ce là le sultan ?

— Non , disait celui-ci ; ce n’est que l’un de ses vizirs , ou l’un de ses grands vizirs , ou enfin son premier ministre. »

A la fin , le sultan parut (c’était un vendredi , jour du salut public ) au milieu d’une pompe et d’un fracas prodigieux. A cette vue, le rustique commença de trembler dans toutes ses articulations. Le cheykh, comme il était convenu avec son compagnon de route , se plaça devant le sultan , et d’une voix sonore s’écria :

« L’éléphant!... laissant au Bédouin qui s’en était fait fort le soin de suivre et de conclure la harangue.

— L’éléphant; eh bien, qu’a-t-il? repartit le sultan.

— Parle donc ! » dit le cheykh à son collègue.

Pour toute réponse, celui-ci claquait des dents; sa langue semblait comme figée à son palais.

« Eh bien donc, l’éléphant, qu’a-t-il? reprit le souverain avec impatience.

— Sire, lui dit le cheykh perdant un peu la tête, l’éléphant s’ennuie; il demeure sauvage....

— Il s’ennuie, c’est parce qu’il est seul. Qu’on leur donne un autre éléphant! » repartit le sultan en continuant sa marche.

Aussitôt fait que dit. Je vous laisse à penser la belle réception qui accueillit nos deux ambassadeurs, lorsqu’on les vit revenir au village avec un second pensionnaire de la taille et de l’appétit du premier.

Les paysans bédouins sont simples d’esprit. D’autres, ayant depuis longtemps entendu parler du miel comme de l’une des choses les plus suaves qui existent dans la nature, s’en vinrent tout nettement demander au sultan de leur procurer ce régal. Le sultan , furieux de la niaiserie indiscrète de ces balourds , leur en fit apporter une outre toute pleine , avec ordre de les emprisonner jusqu’à ce qu’ils eussent avalé le tout ; ce qui ,

malgré leurs suppliantes réclamations et leurs nausées bien plus éloquentes encore, fut exécuté à la lettre.

Trois autres paysans ayant planté des aulx, des oignons et du piment rouge, crurent faire une chose merveilleuse que de s’en aller présenter ce triple cadeau au sultan. Us lui offrirent de chacun une charge de dromadaire. Le sultan , qui ne connaissait ni aulx, ni oignons, ni piments, porta ce dernier condiment à sa bouche , et , sentant ses lèvres corrodées par la saveur âcre et brûlante de cette baie, s’imagina que ces genslà avaient voulu l’empoisonner , et les condamna à rester enfermés jusqu’à ce qu’ils eussent consommé toute leur marchandise : ce fut l’affaire de trois ans. L’un sortit de prison avec une dermatose ; l’autre, affligé d’une lèpre éléphantiasique ; le troisième se portait bien. Pareille histoire amuse les oisifs de Ouârah sur certains fumeurs obstinés, qui, n’ayant plus ni sou ni maille , s’étaient un jour permis de venir demander, en pleine audience, du tabac « à l’ombre de Dieu sur la terre. » L’ombre , très-irritée , leur en fit apporter une tonne percée de dix trous (autant que de fumeurs), avec ordre de ne pas quitter la place qu’ils n’eussent dépêché le tout ; mais nos hommes n’ayant point tardé à tomber ivres-morts , l’ombre de Dieu se relâcha de sa rigueur facétieuse et leur fit grâce du surplus.

Les deux passions dominantes qui se partagent le cœur des Ouâdayens sont l’amour des femmes et le courage militaire. Les soldats marchent au combat en chantant et ils ne reculent jamais. Leur mode de duel mérite d’être offert en exemple aux nations les plus progressives. Au commencement de la bataille, l’offensé dit à son adversaire : « Allons, compère, suis-moi! » Et il l’entraîne au fort de la mêlée. Si celui-ci refuse de répondre à cet appel martial , il est déshonoré ; mais il est à peu près sans exemple qu’un Ouâdayen ait répondu par un refus à ce direct et honorable défi , dont l’acceptation , au contraire , règle tout différend et ramène la paix entre les deux antagonistes, s’ils n’ont péri dans le combat.

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Le buffle , au Ouâday, paraît être le prototype du courage , comme l’est ailleurs et généralement le lion.

Au Darfour, la chasse aux esclaves se fait en vertu de permis spéciaux et personnels ( salatyeh ), et le chef de la chasse reçoit le titre de sultan. Mais au Ouâday, le souverain fait faire les chasses pour son compte , sous le commandement d’un aguid (gouverneur), et c’est à lui qu’en revient le principal profit. Il perçoit aussi tout le produit du butin , armes et chevaux , fait sur les Fertyt idolâtres. Ces malheureux périssent, comme nous l’avons dit, en grand nombre, soit dans les chasses, soit dans le parcours des caravanes , soit dans les premiers temps de leur transplantation hors du territoire natal. Mais, si tristes que soient ces éventualités, ils ne cherchent jamais à se révolter, et cela de peur d’être vendus aux marchands d’esclaves arabes (i djellâb ), dont ils ont une horrible peur; et s’ils menacent de se mutiner, il suffit, pour les ramener dans le devoir, de leur dire : ce Je te vendrai aux blancs (Arabes) qui mangeront ta chair, teindront leurs draps avec ton sang et feront avec ta cervelle du savon. » Ils croient tout cela et n’essayent plus de résister.

En arrivant au Ouâday, notre voyageur n’y avait plus trouvé son père, parti depuis longtemps pour le Maghreb, où, désespérant de ramener son fils , retenu, on s’en souvient, au Dârfour, il s’était enfin décidé à retourner seul à Tunis. Les bontés de Sâboun retinrent assez longtemps le cheykh El-Tounsy dans ce pays barbare ; mais une disgrâce imméritée et l’amour de la patrie le déterminèrent enfin à regagner le littoral nord de l’Afrique. Son itinéraire de Ouârah à Tripoli et à Tunis remplit toute la troisième partie de son ouvrage : nous nous bornons à la résumer succintement.

El-Tounsy s’adjoignit à une caravane en partance pour Tripoli. Les voyageurs eurent d’abord à traverser d’immenses plaines de verdure qu’habitent les Arabes scénites et pasteurs. Après dix ou douze jours de marche, ils entrèrent sur le territoire des Toubou-Turkmân, qui forme l’extrémité sud de Tan-

cien désert de Libye. Les Toubous, qui portent le litham sur la face et montent à maharis (dromadaires de course), comme les Touareg et les Fellâtah , détroussent comme eux les caravanes. Ils ne manquèrent pas d’attaquer celle-ci; mais les émigrants , qui étaient en nombre , se défendirent vaillamment. Us ne perdirent que quelques hommes et quelques chameaux ; mais ils furent, pendant les vingt jours que dura leur passage sur ce territoire, perpétuellement harcelés par ces nomades incommodes, qui ne leur laissaient de repos ni jour ni nuit. Us n’en furent délivrés qu’en arrivant dans le Toubou-Rechâd ou des Montagnes. Mais là d’autres vexations, d’autres ennuis les attendaient, il est vrai beaucoup moins tragiques. A peine étaient-ils installés au lieu de leur première halte, qu’une nuée de Toubou-Rechâd les environne et leur enjoint de venir saluer le sultan et la sultane , deux personnages ridicules et décrépits, dont les grotesques majestés étaient hissées sur un chameau. De la part du sultan, un drogman leur vient faire cet agréable compliment : « Gens de la caravane, j’ai appris que vous êtes voyageurs de trois nations. Il faut, par conséquent, qu’avant de sortir de mon pays vous me fassiez trois cadeaux. Sachez aussi que nous avons grande envie de manger de la viande , attendu qu’il y a passablement longtemps que nous n’en avons mangé. Nous sommes nombreux ; dès lors pensez à préparer un souper assez copieux pour nous régaler tous. Et puis soignez la cuisine , entendez-vous? Qu’elle soit bonne et surtout bientôt prête. — Très-bien! » dirent les voyageurs , heureux d’en être quittes au prix d’un souper, même copieux. Mais ils étaient bien loin de compte. Après le repas consommé, il leur fut ordonné d’en préparer un autre pour le lendemain au matin, et il fallut passer la nuit à cuisiner pour le sultan et son innombrable suite. Ce manège dura tout le temps qu’ils passèrent chez les Toubou-Rechâd ; puis vinrent les cadeaux de rigueur, et, de ce non contentes, les deux sérénissimes caricatures qui régnent sur ce beau pays firent en personne, avant de les laisser partir, une inspection des tentes, où elles rempli-

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rent des sacs de tout ce qui leur convenait , en marmottant à chaque prise : « Eh! eh! nous sommes les souverains de ce pays et les maîtres de cette route; quiconque ose nous refuser quelque chose ne sort plus d’ici. »

Demi-dévalisés , les voyageurs reçurent la permission de s’en aller. Us eurent au sortir de là dix journées de désert et de vives souffrances à endurer avant d’arriver à Catroûn , premier village du Fezzan , dont la capitale est Mourzouk, et où régnait alors le sultan Mohammed-el-Mountacer, qui , malgré ce titre pompeux, n’était qu’un gouverneur vassal du pacha de Tripoli. Le Fezzan est un vaste territoire qui ne vit que de dattes et d’un peu d’orge ; il ne comptait à cette époque , dans toute sa superficie, que cent et un lieux habités; mais comme passage des caravanes du Bornou, du Ouâday, du Bâguirmeh et de tout le Soudan, Mourzouk a une grande importance commerciale, et la poudre d’or y abonde. Quant aux plaisirs de ce séjour, on en pourra juger par cette description qu’en a tracée un uléma : « Mourzouk est une vraie image de l’enfer : l’enfer est chaud et ce pays-ci est brûlant ; les damnés de l’enfer sont noirs , les gens de ce pays sont au moins aussi noirs; l’enfer a sept portes, et Mourzouk a aussi sept portes. Que diable voulez-vous qu’on fasse dans un pays où tout est pareil à l’enfer ! »

Les impressions de notre voyageur paraissent de tout point conformes à celles de l’uléma. Néanmoins, faute d’occasions propices pour franchir les distances encore assez considérables qui séparent Mourzouk de Tripoli, il fut contraint de perdre un assez long temps dans la première de ces deux villes. S’il s’y ennuya, s’il y fut mal abrité et mal nourri, il y éprouva, en revanche, et il loue sans réserve, la bienveillance, la probité, la conscience de ses habitants. Dans un coin de terre du Fezzan (la vallée du Khiâty) notre voyageur a trouvé en pleine pratique le suffrage non pas seulement universel , mais illimité , et il a été témoin d’une décision d’intérêt public prise sous ce régime. Laissons-le exprimer, sur un fait politique si remar-

quable, les émotions, les sentiments tout nouveaux qu’éveilla en lui ce spectacle extraordinaire : ce La tribu se réunit en conseil pour délibérer : grands et petits, jeunes et vieux, tous se disposent à examiner la circonstance actuelle et à discuter sur la situation. Des jeunes gens, des enfants de douze à quinze ans, aussi bien que les révérends de la tribu, obtiennent voix délibérative, et ils sont entendus sans trouble et sans indifférence. Tous donnent leur avis, expriment leur pensée; tous prêtent à celui qui parle une juste attention, pèsent, sans faire distinction d’âges, les motifs et les observations des opinants, et y répondent. On ne repousse et ne méprise aucun suffrage.

« C’était chose merveilleuse, et j’en conserverai toujours le souvenir, de voir comment les vieillards écoutaient les réflexions, les paroles d’enfants imberbes et peut-être à peine pubères ! Jamais assemblée ne m’a plus fortement, plus profondément ému. Dans aucun pays du monde, je crois, pareilles choses ne se rencontrent. Une assemblée si calme, si attentive, si grave , assemblée représentant tous les âges , pour traiter une question d’intérêt général, est un modèle à suivre, à imiter par tous les peuples de la terre. J’ignore comment se tiennent et se comportent (heureuse ignorance!) les assemblées délibérantes en France et en Angleterre ; mais je suis persuadé que vous autres Français et Anglais, vous pourriez bien aller prendre une leçon de gravité et de liberté dans le désert de l’Afrique, là où sont ces enfants de la tribu de Bichr. Il y a des sauvages qui ont du bon, des brutaux qui ont de la sagesse, des ignorants qui en remontrent aux savants, comme dans le désert il y a quelques oasis, quelques stations verdoyantes ! »

Du pays dû suffrage universel et illimité El-Tounsy put enfin regagner, sans trop de traverses, Tripoli, et de là Tunis, et enfin le Kaire , où il se fixa et où il vit encore ; du moins” nous avons tout lieu de le croire.

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Bien décidément il paraît qu’il y a vraiment des Chinois. Des voyageurs, j’ignore sur quels documents, prétendent même qu’il y en a trois cents millions. Un peuple si considérable n’en est pas moins resté longtemps à l’état presque fabuleux. On en parlait un peu, mais comme des Lotophages et des Garamantes d’Afrique, et, au fond, on n’y croyait pas. On avait beau voir de leurs œuvres sur laque, porcelaine et papier de riz; les figures extraordinaires et les animaux fantastiques qui ornaient les potiches et les écrans ne faisaient que rendre la chose, c’est-à-dire la Chine, plus invraisemblable, et l’on n’était pas très-éloigné de voir, dans ces produits d’une industrie aussi bizarre que lointaine, d’habiles apocryphes fabriqués par les soins des équipages au long cours dans les heures de panne et de marasme d’une interminable traversée. Du temps de Montesquieu, c’était à peine encore si l’on croyait aux Persans. Pour amuser la vieillesse morne et ennuyée du grand roi, on sait que l’on fut obligé d’inventer une fausse ambassade de Siam, faute de pouvoir mettre la main sur de véritables Siamois.

Tout cela n’ouvrait point le Céleste-Empire , qui continuait de demeurer brumeusement enfoui dans un lointain de quatre mille lieues, et dans le cycle légendaire de ses quarante dynasties. Mais le tour de la Chine est à la fin venu. Les Anglais , les premiers, y ont introduit, à grands coups de canon et le poison en main, un premier rudiment de civilisation. La Chine s’est

* . D’après MM. Lavollée, Callery et Yvan

ouverte de force et a vomi sur le monde, ni plus ni moins que le Wurtemberg et la Suisse, des myriades d’émigrants, déterminés colons ou intrépides commerçants, dont plusieurs échantillons sont déjà venus jusqu’à nous. Il y a eu au great exhibition de Londres un mandarin et tout un quartier chinois. Plusieurs de ces industriels à peau jaune ont bien voulu honorer Paris d’une visite, au sortir du palais de cristal. 11 y avait, dans le nombre, des baladins qui ont donné, sur le théâtre des Variétés, des représentations de mimique guerrière et de danse mêlées de chant , qui obtinrent peu de succès. D’autres, beaucoup plus élevés dans la hiérarchie sociale (c’était un gros marchand et ses trois femmes) s’installèrent, eux et leur bimbeloterie, dans un très-bel appartement de la rue Neuve-Vivienne , où ils condescendirent volontiers à admettre les Parisiens.... pour de l’argent. Les Chinois sont d’excellents spéculateurs. Pour de l’argent, ils sont prêts à bien des choses. On ne s’en allait guère de la petite Chine de la rue Vivienne sans emporter quelque brimborion d’étalage ; dans tous les cas, le maître avait su conjurer ce terrible : La vue n’en coûte rien , qui fait le désespoir de ses pareils. Malheureusement, le 2 décembre interrompit le cours de ces prospérités personnelles et mercantiles. Les malheureux Chinois, placés aux premières loges pour entendre la canonnade, eurent une terrible frayeur, tant pour eux que pour leurs magots trop casuels. On essaya vainement de leur faire comprendre la signification de ces mots : coup d’État , insurrection, guerre civile ; ils ne connaissent point ces choses, et décampèrent au plus vite, n’exprimant qu’un regret, celui de ne pas s’en être allés — auparavant — (je demande grâce pour cet horrible tartarisme).

Abordons maintenant notre sujet avec tout le sérieux qu’il comporte. La France, après l’Angleterre, voulut à son tour nouer des relations commerciales avec la Chine (louable intention non suivie, ce nous semble, d’un grand effet jusqu’à ce jour). Elle s’y prit, non par la force des caronades et de l’o-

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pium, mais par l’entremise beaucoup plus courtoise d’une mission en règle, conduite de 1843 à 1846 par M. de Lagrenée, à Macao, à Canton et à Hong-Kong, et qui amena la signature du traité de paix, de commerce et d’amitié de dix mille ans , conclu à Wampoa entre le plénipotentiaire français et l’illustre Ky-ing, l’un des premiers dignitaires et la plus forte tête de l’empire, de plus parent du souverain.

Les Chinois, si peu connus jusqu’à ces dernières années, nous apparaissent, par tous les documents authentiques recueillis sur ce peuple ami du mystère et habitant des antipodes, et en particulier par la relation qui nous occupe, sous un jour entièrement nouveau et imprévu. Les Chinois ne sont pas, comme on l’a cru longtemps, un peuple abruti et asservi au joug du plus pesant despotisme. Ce peuple a, il est vrai, le plus grand respect de l’autorité, sauf toutefois les rébellions assez fréquentes des gouverneurs de provinces, et notamment celle qui tient aujourd’hui le trône impérial en échec (mais c’est affaire de rivalités et de compétitions dynastiques, qui n’ont rien à voir dans les instincts du petit peuple). Il demeure avéré que la nation chinoise vénère profondément le principe incarné dans celui qui tient le pouvoir, comme dans ses représentants. Il n’est besoin, pour la contenir, ni d’un grand appareil de force, ni de costumes imposants. Elle se soumet d’elle-même à la loi et à ses prophètes , qui sont les mandarins T et ceux-ci en retour permettent aux plus humbles une familiarité qui rappelle l’ère du patriarcat et les bons temps de la constitution féodale, où maîtres et serviteurs prenaient souvent place fraternellement à la même table, se chauffaient au même foyer, et réalisaient parfois mieux l’égalité que ne la comportent de nos jours les immenses distances d’éducation et de fortune. « Dans une société, dit M. Lavollée, où les rangs sont si minutieusement classés, où les devoirs des inférieurs envers les supérieurs ont été si rigoureusement décrits, on s’étonne à bon droit de voir ainsi les rangs confondus, les classes mêlées, et d’observer une si intime familiarité de mœurs, là 242 i

où dans nos sociétés européennes la richesse et T éducation élèvent des barrières presque infranchissables. Le même spectacle vous frappera, si vous entrez dans la maison d’un riche mandarin. Vous trouverez le maître entouré de ses serviteurs, qui boivent son thé, fument son tabac, s’entretiennent familièrement avec lui, sans que jamais l’obéissance en souffre. Ce sont des moeurs vraiment patriarcales et qui font honneur au caractère chinois. »

A Macao, même remarque. « Voilà un mandarin bien mal gardé ! dit notre voyageur en parcourant les cours absolument désertes du palais de ce dignitaire.

— Oh! reprend le P. Guillet, les Chinois ne connaissent guère les embarras des états-majors. On entre chez eux comme vous voyez, et la porte est ouverte à tout le monde. Il y a chez ce peuple un profond respect pour l’autorité, une antique tradition de hiérarchie, et cela vaut mieux que tous les uniformes du monde. »

Le peuple chinois participe à la qualité essentielle de toutes les plus fortes races dont l’histoire ait gardé mémoire. Il est éminemment colonisateur, comme les Égyptiens, comme les Grecs, comme les Romains, comme les Espagnols et les Portugais en leur beau temps, comme les Hollandais, comme les Anglais, comme les Anglo-Américains. Je suis extrêmement fâché pour mon pays qu’il ne m’ait pas fourni une seule occasion de l’inscrire sur cette liste. Mais, franchement, nous sommes, de tous les colons présents et passés, les plus ineptes et les moins persévérants. A Wampoa,. ce théâtre solennel de la signature du traité de dix mille ans entre la France et le Géleste-Empire , M. Lavollée constate qu’il n’a trouvé , hélas ! parmi une vingtaine de navires européens, qu’un seul pavillon français, et encore sur un bâtiment étranger, et que c’est à peine si la douane de cette ville constate une ou deux fois par an la venue d’une voile gréée dans nos ports. Ceci n’est que pour la partie commerciale, il est vrai; mais un peuple qui n’est que négociant timide ne sera jamais bon colon. Et, en

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effet, toutes nos plus splendides possessions d’outre-mer se sont toujours fondues dans nos mains, depuis et y compris la Guyane jusqu’à l’Algérie pacifiée et guère moins stérile qu’avant.

Au contraire, voulez-vous savoir comment les Hollandais, comment les Anglais procèdent? Voyez ce qu’est Batavia; voyez ce que les Anglais ont su faire de Singapore. « Lorsque, en 1818, sir Strafford Rumples fonda l’établissement de Singapore, l’île entière n’était peuplée que de cent cinquante Malais; aujourd’hui, elle compte plus de soixante mille âmes. Son commerce met en mouvement cent vingt-cinq millions de marchandises ; son port regorge de navires, et donne asile à tous les pavillons. Ce coin de terre, ignoré il y a un quart de siècle, est devenu le centre commercial et politique de l’archipel indien, l’étape obligée pour les communications entre l’Europe et l’extrême Orient, le foyer de civilisation et de lumière pour tout un monde ! »

Parlerons-nous des Chinois maintenant? Dussions-nous en périr de honte, il faut reconnaître que, marchant intrépidement sur les traces des citoyens d’Angleterre, de Hollande, des États-Unis, ils nous écrasent partout, en tant que commerçants et colonisateurs , de leur supériorité. C’est du port d’Amoy qu’ont lieu, chaque année, leurs nombreuses migrations.

Dans l’espace compris de l’est à l’ouest, entre Manille et l’Indostan, et du nord au sud, entre le Tong-King, les îles de la Sonde et Sooloo, la Chine a fondé des colonies florissantes. Partout où les Chinois se sont établis, leur industrie, leur esprit commercial , leur travail opiniâtre les ont rendus , en quelque sorte, les maîtres du pays. Une communauté chinoise est partout la même , quelque part qu’on la prenne, et cette fidélité en tout du Chinois à la Chine fait que cette dernière possède, malgré elle et contrairement à ses lois , mais sans frais, sans embarras, les meilleures colonies qu’un gouvernement puisse désirer, et des débouchés assurés toujours croissants. »

Les Chinois abondent en Californie ; on y en compte déjà

plus de vingt-cinq mille. Ils y rendent de grands services, et y font de fort bonnes affaires.

Ce qu’il y a à dire pour notre décharge dans cette grave question de colonisation, c’est que la France évidemment est loin encore d’avoir atteint le maximum de sa densité de population, quoi qu’en dise cette étrange secte d’économistes qui voient dans la raréfaction de l’espècé humaine la meilleure condition de prospérité d’un État. En Chine, dans la société la plus ancienne du globe, la population, au contraire, est tellement pressée, qu’elle ne saurait plus guère s’accroître, bien que pas une parcelle de terrain n’échappe à l’agriculture. C’est une situation dont l’Angleterre elle-même tend à se rapprocher. Le jour où la France en sera là, elle deviendra forcément colonisatrice. Heureuse si, n’ayant point perdu ses possessions transatlantiques et transméditerranéennes, elle n’est pas réduite, comme la Chine, à aller féconder des sueurs et des larmes de ses enfants un sol nouveau et étranger !

Les négociations françaises, couronnées du plus entier succès, nous l’avons dit déjà, ne furent pas très-longues ; mais le diplomate chinois, homme de mérite et consommé dans les affaires, y déploya tout ce que le génie souple et réservé de sa nation peut apporter de ruse et de circonspection dans une occurrence majeure. Sa tactique consista d’abord à se faire attendre près de deux mois de l’ambassade française, campée tant bien que mal à Macao, comme pour éprouver sa constance, et voir si, par la lassitude, il ne serait pas quitte d’elle à meilleur marché. Enfin il parut, mais dans un appareil et dans une tenue plus que simples, même en tenant compte du peu de pompe accoutumé des dignitaires chinois. Lui-même ne se distinguait point des personnes de son escorte, si ce n’est peut-être par une sorte de négligence naturelle ou étudiée. On interpréta, je le crois, assez justement cette parade d’austérité presque Spartiate par un calcul et le désir, soit d’humilier les barbares , soit tout au moins de leur bien établir qu’on n’entendait pas se mettre en grands frais pour eux. Quoi qu’il

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en soit, les entrevues furent cordiales ; on se traita mutuellement ; les assesseurs de Ky-ing, moins hommes d’État que lui, firent grand honneur à nos vins, et se grisèrent de confiance. Enfin l’on arriva à parler affaires ; mais ce fut le plus tard possible, et après force entretiens, où le diplomate chinois ne semblait avoir qu’une préoccupation : celle d’éviter le terrain de la négociation instante.

Voici un spécimen assez piquant de ces curieuses conférences. La scène se passe chez Ky-ing; on prend le thé en attendant que le dîner soit servi.

« Santé de l’empereur des Français !

— Santé de l’empereur de Chine !

— Les Anglais sont plus gras que les Français , » observe Ki-ing.

Grandeur de Paris et de Nankin. Tour de Nankin. Il y a à Paris des maisons de six et sept étages.

« Axa ! s’écrient en chœur Ki-ing et les mandarins.

— Pourquoi ne viendriez-vous pas faire un tour en France?

— Les affaires politiques m’empêchent de m’éloigner.

— Au moins donnez-nous un de vos fils. Nous l’emmènerons.

— Mais la France est bien loin, bien loin! »

Ici une digression sur la difficulté de la langue chinoise, où prend part le lettré Tsao.

«Pourquoi, dit Ki-ing, avez-vous, les uns des broderies en or, les autres des broderies en argent? j>

On lui explique tant bien que mal la distinction.

« Et pourquoi le chapeau de l’ambassadeur a-t-il des plumes, tandis que les autres n’en ont pas ?

— C’est que les plumes sont les insignes d’une haute dignité.

— Je comprends , comme en Chine la plume de paon. Mais quelles sont ces plumes ?

— Des plumes d’autruche. »

A propos d’autruche , une discussion très-vive s’élève entre Ki-ing et les mandarins sur la question de savoir si les au-

truches ont deux ou quatre pattes. La science française vient au secours des mandarins , et il demeure établi que les autruches n’ont que deux pattes.

Là-dessus , on reprend du thé , puis on parle beaucoup de chasse , et enfin l’on se met à table , où , à côté des côtelettes de chien , des vers frits et des ailerons de requin, le diplomate chinois a eu l’attention de faire servir des plats un peu plus catholiques. C’est le cas d’expliquer ici à nos lecteurs ce que sont ces fameux nids d'hirondelles dont les Lucullus chinois font une si prodigieuse consommation. Il y a , dans plusieurs îles de l’Archipel indien, d’immenses grottes dans lesquelles les hirondelles de mer déposent leurs nids. Les matériaux divers dont sont formés ces nids sont reliés par une sorte de substance visqueuse et blanchâtre qui provient d’une sécrétion particulière à Fanimal. On débarrasse cette matière de tous les ingrédients hybrides qui s’y trouvent amalgamés ; on la fait cuire , et elle donne de longs filaments assez semblables à un gros vermicelle , qui valent plus que leur pesant d’or, et font les délices assez fades des aristocrates chinois. Il est vrai qu’ils attribuent au singulier potage fourni par la salive de Progné une vertu équivalente à celle de la cantharide.

Car le Chinois est fort aimant , et ce n’est pas pour rien , je vous prie de le croire, qu’il a l’œil tendre et en coulisse. Il ne fait nul mystère de ses débordements; il y apporte même une certaine poésie. Ceci nous conduit à dire quelques mots de ces bateaux de fleurs , dont la renommée incertaine a franchi les mers , au milieu de force on-dit mystérieux et contradictoires.

Une partie de la population de Canton (quatre-vingt mille, âmes peut-être) passe littéralement sa vie à bord de jonques amarrées dans le Chou-Kiang, et forme une ville flottante. On y trouve des rues régulièrement formées et des bateaux de toute espèce : bateaux de douane , de police , de ménage , de bain , de plaisance, et enfin des bateaux de fleurs.

« Le bateau de fleurs n’a ni rames ni mâts; c’est une

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maison en bois posée sur une coque de jonque. La muraille extérieure est formée d’un treillage de bambous, très- élégamment découpé , et peinte en couleurs vives , rouge ou vert , entremêlées d’or. Les Chinois excellent dans ce genre d’ornementations. Derrière cette muraille à jour est un autre mur en bois plein qui interdit toute communication entre l’intérieur du bateau et les regards curieux du dehors. Au-dessus du vestibule qui s’ouvre à l’avant , sont rangés plusieurs vases en porcelaine où l’on a soin d’entretenir de belles touffes de fleurs, a

Voilà pour justifier le titre, ce Mais que se passe-t-il dans ces bateaux? On sait qu’il y a là des dames... Ce sont des établissements plus au moins luxueux où l’on boit le thé, où l’on fume, où l’on joue, et.... Tous les Chinois, jeunes ou vieux, maris ou garçons, mandarins, lettrés, marchands,, entrent sans la moindre honte dans les bateaux de fleurs , absolument comme nous entrons au restaurant. Ils y passent uns quart d’heure , une heure , la soirée , quelques-uns la nuit , mais ils peuvent dire qn’ils n’y ont pris, qu’une tasse de thé ; leur réputation de vertu demeure tout à fait sauve. »

Des voyageurs , plus moralistes qu’observateurs , ont prétendu que la pudeur des magistrats de Canton reléguait ces demeures fleuries sur le fleuve pour en purifier la ville. Mais la vérité est , paraît-il d’après les rapports les plus récents , que les libertins, à Canton, n’ont nul besoin de s’embarquer; les bateaux de fleurs n’empêchent pas qu’il n’existe des maisons de fleurs. Les Chinois cherchent leur plaisir sur la terre et, sur l’onde, voilà tout. Ce serait le cas de retourner le célèbre distique du P. Malebranche, et de s’écrier :

Il fait en ce beau jour le plus beau temps du monde

Pour aller en bateau sur la terre et sur fonde.

Les Chinois sont de cette force. Il est bon d’ajouter que l’entrée des bateaux de fleurs, est absolument interdite aux Européens, Les Chinois veulent bien commercer avec nous ,

parce que nous les y avons forcés ; mais , s’ils prennent nos piastres , ils ne veulent en revanche nous céder rien de leurs plaisirs.

Voyez pourtant ce qu’est la différence des goûts et des instincts de l’homme , suivant sa race et selon la latitude qu’il habite; ce que les Chinois gazent élégamment sous les fleurs s’appelle la montagne des poux à Tuggurt et dans toute la poétique région des oasis africaines.

Après la signature du traité, l’ambassade visita successivement les principaux ports chinois, autres que Macao et Canton, et elle poussa même jusqu’à la Cochinchine dans la baie de Touranne ; où son intervention eut pour effet l’heureuse mise en liberté de l’évêque d’ïsauropolis. Nous dirons deux mots de quelques-uns de ces ports. Au reste, toutes les villes chinoises se ressemblent, à l’étendue près. Une grande confusion, peu de propreté, beaucoup de vie et de négoce , des maisons invariablement bâties sur un plan unique, un seul étage, le toit arrondi au sommet, relevé aux extrémités, etc., etc. (en sorte que qui en a vu une les a vues toutes) , voilà les traits rudimentaires de ces énormes agglomérations humaines. Passons à Hong-Kong.

C’est une île très-haute et aride, ou pour mieux dire un bloc rocheux où les Anglais ont , en moins de trois ans , bâti une ville ( Victoria ) et fondé un établissement déjà puissant. Tout leur était obstacle : la nature du sol , l’insalubrité du climat , la difficulté de détourner le commerce chinois de ses vieilles habitudes et de l’attirer sur un rocher stérile. Toutes ces difficultés ont été surmontées à miracle par un effort d’énergie qu’on ne saurait trop admirer et dont nous sommes incapables. Les Chinois affluent déjà à Hong-Kong, et leurs plus importantes maisons de commerce ont été obligées d’y transporter le siège principal de leurs opérations. La ville n’est pas gaie, comme bien l’on pense , et la vie y est chère , mais rien n’y manque. Hong-Kong n’est pour le léopard britannique que le port avancé, le point d’arrêt où il reprend haleine pour fondre

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au premier jour sur le Céleste-Empire , qu’il mesure déjà de ses griffes puissantes, comme une proie qui ne saurait lui échapper.

Définitivement ouvert au commerce d’Europe par le traité de Nankin (1842), le port d’Amoy est également établi sur une petite île séparée de la terre ferme par un étroit chenal. C’est le grand débouché pour l’émigration de la province du Fokien, qui , tous les ans , fournit un nombreux contingent aux îles , grandes et petites, de l’archipel indien. C’est une population hardie , i ntelligente , habile et aguerrie à la navigation , chinoise dans l’âme et redoutable à la nouvelle administration tartare , qui , par cette raison , en favorise l’expatriation tant qu’elle peut. La ville d’Amoy est peu spacieuse , mais les faubourgs en sont très-vastes; ils sont encombrés d’une population misérable, malsaine, mal logée, où les épidémies font les plus terribles ravages. La déesse Kouan-Yn y est honorée dans une pagode révérée de tout temps , mais plus encore depuis que les boulets des Anglais sont venus tomber près du temple sans l’endommager, lors du bombardement qu’eut à subir la ville dans la guerre de 1841.

Ning-Po , sur le fleuve Ta-Kia, animé par une navigation active, passe pour une des plus belles villes de la Chine, ce qui n’est pas beaucoup dire. Elle est entourée d’une muraille de quinze pieds de haut , de six milles de circonférence , aujourd’hui fort dégradée. De vastes faubourgs l’environnent. Un pont de bateaux, jeté sur les deux bras de la rivière Ta-Kia, unit les principaux quartiers de la ville. Les diverses natures de commerce ou d’industrie y sont rassemblées par rues. « Les plus populeuses possèdent, dans l’intervalle laissé entre deux maisons, des fossés à l’usage des passants, et à chaque instant on rencontre des cooties chargés de seaux dont nous n’avons plus besoin de désigner le contenu , et qui vont les vider dans les champs ou dans de vastes dépôts. C’est une véritable industrie. Heureux le propriétaire qui peut avoir auprès de sa maison un emplacement convenable ! » Heureux

Chinois qui, mieux qu’hommes du monde, ont saisi le grand mythe du circulus ! Ne rions pas : ils doivent à ces soins répugnants la première agriculture du monde, et, sur ce terrain particulier, ils sont encore bien en avance sur nous.

Il y a dans la ville une belle tour hexagone , une pagode célèbre dans tout l’empire et un temple de Confucius , où les Anglais ont sans façon tenu garnison pendant leur occupation de Ning-Po. Cette cité a beaucoup souffert pendant la guerre, et cependant l’Européen y est parfaitement accueilli. Il n’y inspire point cette terreur puérile mêlée de répulsion qu’il est en possession d’exciter partout ailleurs, et qu’il n’apaise habituellement qu’à force de menue monnaie distribuée à tous venants , argument qui , il est vrai , est à la longue irrésistible. Ning-Po, ville industrieuse et qui fabrique principalement les étoffes dites nankin , commence à peine cependant à attirer à elle le commerce étranger : le voisinage et la rivalité de Shanghaï en sont la principale cause . Shanghaï est la capitale d’une province où la population est , dit-on, en moyenne, de 946 habitants par mille carré. C’est effrayant à penser.

Nous autres peuples sans gravité, nous avons peine à concevoir un milieu où l’existence de chacun n’est que la case prévue d’un immense échiquier où tout se meut, roi, fous, cavaliers, simples pions, par un ordre, selon des rites prér établis et immuables. Supposez que l’on veuille nous régir par les ordonnances de Pharamond, s’il en a fait, ce que j’ignore, et que même , par impossible , car tout arrive , on y réussisse un instant. Quels rires d’abord , puis quelles clameurs ou quels quolibets irrévérencieux, quelle opposition sourde se faisant jour malgré les entraves pour éclater bientôt' en fortissimo , comme l’air de la Calonnia de Bazile !

Nous avons sous la main le Li-ki , texte chinois et français ou Mémorial des rites de l’Empire-Céleste , traduit pour la première fois par le savant sinologue M. Callery, compendium canonique des règles et usages, que les estimations les plus modérées ne peuvent faire remonter à moins d’un ou deux

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siècles avant l’ère chrétienne , et dont les préceptes , au moins pour la plupart , continuent d’être en pleine vigueur sur les bords du Hao-Khang et du Ning-Po. Tout y est ordonné, déterminé, jusqu’à la signification du rite de tirer de l’arc , de boire du vin dans les districts , de la musique , des festins , de la visite de digestion et autres; de l’habit noir, bleu, vert, rouge ou amaranthe , des pendeloques de ceinture , des ornements de jade, de la manière de remplir un message, de porter une lettre , un fardeau , suivant la dignité du destinataire, etc., etc. On y apprend que le philosophe doit avoir un air grave et sévère et une maison petite ; un maintien réservé et une porte en bambous; de la droiture d’âme et des volets d’osier; le mépris des richesses et une fenêtre ronde; qu’il doit servir son souverain sans hésitation comme sans flatterie , et changer d’habits quand il sort; enseigner la vertu à ses contemporains , et ne consommer qu’en deux jours les vivres et boissons d’un seul.

Si le plus sage des hommes est ainsi traité, jugez de ce qu’est tout le reste. Ne nous hâtons pas trop de rire cependant : sous ces formes strictes et qui semblent puériles se cache un fond sérieux et fermement moral , et l’on est tout surpris de trouver à chaque ligne de ces prescriptions si minutieuses des interprétations et des préceptes du spiritualisme le plus pur. L’âme de Confucius habite et anime ces amas de liens étroits , où de temps immémorial s’est conservée la Chine telle qu’une momie embaumée en ses bandelettes. On trouvera dans ce précieux formulaire du Li-ki une preuve de plus que la morale est une , et que , loin de pouvoir se particulariser, se quintessencier, comme le veulent quelques fins esprits de Paris, non de Chine , elle n’admet aucune différence sensible , aucune transaction avouable, ni dans les temps, ni dans les lieux. Les rites ne sont que des étuis destinés à maintenir et à préserver les principes , comme la flamme dans la lampe , comme le noyau dans le fruit. A ce point de vue , non moins qu’à titre de document historique et ethnographique , le travail entrepris et mené

à bonne fin par M. Callery présente un incontestable intérêt; et s’il est vrai que , comme tout le présage , l’antique empire de la Chine doive avant peu s’effondrer, on pourra du moins reconstruire en partie dans ce monument curieux sa constitution et ses anciennes moeurs. Cette étrange société est-elle donc destinée à ne rien laisser entrevoir de ses arcanes que le jour où elle cessera d’exister?

Car le non puissant mais vaste empire de la Chine paraît toucher à une complète dissolution. Naguère les insurgés, conduits par le jeune prétendant Tien-Té , se sont emparés de Nankin. La province de Nankin est à la fois le jardin et le grenier de l’empire. Elle domine Pékin , comme l’écluse commande le canal , ou le barrage le cours d’eau. On considéra un moment comme indubitable que les insurgés parviendraient jusqu’à la capitale, et s’en empareraient. Une fois là, le défaut de télégraphes et de communications rapides eût produit les mêmes effets qu’en Europe l’excès de centralisation, car tous les extrêmes se touchent; et si Tien-Té fût parvenu à Pékin, c’était fait de la dynastie tartare.

Que signifie ce mouvement né d’hier, et qui se propage dans l’immense Empire du Milieu avec une rapidité et un succès inéluctables? Mon Dieu, tout simplement, c’est l’esprit nouveau que rien n’arrête , même en Chine , et qui détrône l’ancien. La dynastie mantchoue , qui a conquis la Chine au préjudice des souverains indigènes, s’écroule et s’éteint dans l’infatuation , dans l’immobilisme , dans les aveuglements de l’orgueil.

L’empereur actuel, Hien-Foung, dont le nom économique mais menteur signifie parfaite abondance , est monté sur le trône en 1850. Il n’a que vingt-six ans; et pourtant ce jeune homme, nourri dans les stupides délices dont s’entourent les héritiers de l’empire , se montre l’adversaire le plus obstiné de toute réforme et de tout progrès. Depuis longtemps la Chine est couverte de clubs et de sociétés secrètes. Si c’est un mal, c’est du moins l’indice d’un besoin , vague peut-être ,

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mais que les gouvernants , quels qu’ils soient , ont tort de mépriser ou de chercher à combattre par la seule compression. 11 vaudrait infiniment mieux le discerner, le définir, et tâcher de le satisfaire. Tel ne se montre pas Hien-Foung, qui, au cri de ce Réforme » poussé par la nation , répond par celui de oc Résistance. »

De quoi s’agit-il? A une pareille distance, et en l’absence de documents bien précis , il nous est difficile de déterminer nettement le caractère de la levée de boucliers qui menace le dernier descendant des Tsing. Toutefois nous pouvons comprendre qu’il s’agit à la fois d’une révolution politique et religieuse.

Tien-Té , le chef de l’insurrection , est aussi un très-jeune homme : il n’a pas plus de vingt-cinq ans. Son but avoué est de renverser la dynastie étrangère, et d’y substituer en sa personne la race nationale des Mings.

Mais il n’est pas seulement un Gustave Wasa ou un Charles- Édouard : il est un réformateur théologique, et il y a chez lui du Jean de Leyde autant que du prétendant monarchique. Son nom, qui signifie Vertu céleste, opposé à celui de Parfaite abondance, indique assez le caractère spiritualiste, en même temps que temporel , de son entreprise : c’est l’esprit opposé au ventre et aux énervements de toute nature où meurt la dynastie des Mantchoux. Il a grandi dans les sociétés mystiques , dans les franc -maçonneries secrètes qui depuis des années minent l’empire tsing, et dont la base, à peu près invariable, est une sorte de trinité ou de triade , où l’homme entre en communauté avec le ciel et la terre. Nous déclarons franchement ne pouvoir expliquer le dogme nouveau-né de cette triple alliance; ce qu’on y voit de clair, c’est que les insurgés réformateurs de la Chine , les Hussites du Céleste-Empire , veulent abolir les superstitions et les grossiers insignes de Bouddha, et qu’ils ont commencé leur œuvre iconoclaste en détruisant les monuments religieux, pagodes, dragons, idoles et autres, qui leur sont tombés sous les mains. Il n’est pas

bien sûr qu’à cette heure la fameuse tour de porcelaine de Nankin soit encore debout sur sa base. C’est ici que l’imperfection de l’âme humaine se révèle : en Europe comme en Asie , pourquoi faut-il que chaque étape nouvelle de l’esprit soit accompagnée de destructions vandales, d’attentats aux œuvres de l’art, à l’histoire, à la vie muette, inoffensive, des siècles qui ont précédé?

Il s’agit donc de renverser à la fois la dynastie et la religion dominantes , pour substituer à l’une les Mings , à l’autre un culte plus épuré , plus intérieur. Ce n’est pas tout : Tien-Té a annoncé hautement qu’il diviserait l’empire et qu’il le fédéraliserait. Sans doute c’est aussi un besoin politique de cet empire , si vaste et si mal pourvu de rapides moyens de communication , que ce fédéralisme qui , relâchant les liens d’une tyrannie abhorrée , permettrait aux provinces de se régir et de vivre un peu mieux à leur guise : au nord , de continuer à être asiatique ; au midi , de se fondre avec les éléments nouveaux que l’institution des Cinq Ports et l’immigration incessante des Européens lui apportent ; de s’ouvrir, en un mot , à une civilisation supérieure, qu’il n’est pas plus possible de dénier que de repousser, et contre laquelle ont imbécilement réagi les derniers empereurs tartares.

Les insurgés ont pris pour signe de ralliement la suppression de la longue queue, que les conquérants mantchoux avaient imposée , à leur instar , à toute la population soumise. Ce retour aux anciens usages se complète par l’adoption de la robe ouverte sur le devant , qui est le vêtement chinois pur.

Se couper la queue présentement, ce c’est comme si on tirait l’épée en jetant le fourreau, a Le portrait de Tien-Té, tel que nous le transmettent les nombreuses monnaies et autres effigies semées à profusion dans l’empire , se distingue par la croissance inusitée et toute révolutionnaire de la chevelure entière:

Quant au surplus du signalement, MM. Callery et Y van le donnent ainsi ; cc L’étude et les veilles l’ont prématurément

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vieilli (le prétendant). Il est grave et triste; il vit fort retiré , ne communiquant avec ceux qui l’entourent que pour donner ses ordres. Sa physionomie exprime la douceur, mais cette douceur propre à certains Asiatiques , qui n’exclut ni la fermeté , ni une espèce d’obstination particulière aux natures croyantes. Son teint est celui des Chinois des provinces méridionales : il est en quelque sorte safrané. Sa taille est plus haute que celle de Hien-Foung; mais il paraît moins robuste. L’un et l’autre ont subi l’influence de leur éducation , et le moral se reflète sur le physique. Le jeune empereur, svelte , hardi , le regard assuré , commande avec hauteur et veut qu’on lui obéisse aveuglément. Tien-Té, au contraire, a un regard impassible qui semble soulever un à un les replis de l’âme humaine et plonge dans ses profondeurs. Il commande plus par suggestion qu’en dictant directement ses ordres. En un mot , il a la réserve silencieuse de l’homme qui a beaucoup réfléchi avant de s’ouvrir à quelqu’un sur ses projets. » Sa tactique, ses manifestes prouvent qu’il possède « une rare sagacité politique, une incontestable supériorité d’esprit, et par-dessus tout cette énergie active et patiente , particulière aux hommes élevés en quelque sorte dans l’ombre des sociétés secrètes. »

Ce portrait , s’il est exact , ne saurait laisser planer aucune incertitude sur le résultat de la lutte , alors même que des bulletins répétés n’établiraient pas que les troupes impériales sont partout en pleine déroute et ne comptent littéralement leurs combats que par leurs défaites.

Cette lutte d’ailleurs a le caractère de l’extermination la plus acharnée. On ne fait point de quartier. Les insurgés pris les armes à la main, ou, ce qui revient presque au même, sans l’orthodoxe ornement de la longue queue, sont sans merci décapités par le long rasoir qui tient lieu de la hache dans les mains du bourreau chinois. Tien-Té en use identiquement de la même façon avec les misérables défenseurs de Hien-Foung. Les provinces sont tour à tour saccagées et rui-

nées par les deux partis adverses. En voici un exemple : cc Lorsque la petite ville de Lo-Ngan fut prise par les insurgés en mars 1851 , les vainqueurs frappèrent la cité d’une contribution ; de plus , ils s’emparèrent du fermier d’un mont-depiété et fixèrent sa rançon à mille taels (à peu près 8000 francs). Le malheureux négociant paya et fut rendu à la liberté. Mais le lendemain, les troupes impériales, ayant débusqué les rebelles , rentrèrent dans la ville et frappèrent les habitants d’une nouvelle contribution ; le malheureux fermier du montde-piété fut taxé cette fois à trois mille taels (24 000 francs) ! »

Tel est le fruit amer des discordes civiles.

On ne sait pas encore, mais on saura bientôt si le jaune et immense empire du Milieu sera finalement Ming ou Tsing.

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Aventures d’Ali-ben- Abdallah , renégat espagnol.

Je rencontrai un matin , chez un de mes amis , un homme d’environ cinquante ans, vêtu à l’orientale, dont le front, sillonné par des rides profondes, semblait accuser un exercice long et pénible de la pensée, ou les préoccupations d’une vie semée de périls et d’émotions cruelles. Bien que les lignes assez incorrectes de son visage ne rappelassent en aucune façon ni le type austère de la tête arabe, ni la physionomie pleine de noblesse et de gravité du Turc, ni la beauté molle et quelque peu efféminée du Maure , je crus néanmoins , à considérer

AU MAROC

la lenteur et la mesure de ses gestes expressifs, l’aisance infinie avec laquelle il portait ses vêtements et la nonchalance de son attitude, qu’il ne pouvait qu’appartenir à l’une de ces trois races. J’appris en effet qu’il se nommait Ali-ben-Abdallah, et qu’il avait récemment quitté Oran, où il remplissait les modestes' fonctions de portier-consigne, pour venir témoigner à Perpignan dans un procès qui fit beaucoup de bruit à cette époque.

cc Et vous avez profité de cette occasion , lui dis-je , pour visiter Paris et la France, que sans doute vous ne connaissiez pas?

— Au contraire, monsieur, me dit-il, la France est pour moi une vieille connaissance, et vous n’étiez peut-être pas né lorsque j’y vins pour la première fois.

— Quelle circonstance vous avait donc amené de si bonne heure en France? sans doute un intérêt commercial?

— Oh! ce n’est pas cela, dit-il en souriant ; c’est bien plutôt une de ces vicissitudes qui n’ont cessé d’agiter ma vie jusqu’à ce jour. Tel que vous me voyez, monsieur, j’ai eu l’honneur de servir sous votre grand empereur. Voyez plutôt, » ajouta-t-il en tirant de son portefeuille et en me tendant un papier jaune comme un parchemin, dont les plis rongés par l’usure dénotaient une honorable vétusté.

C’était un certificat en bonne forme de l’un des chefs de corps qui commandaient à la bataille de Leipsig, attestant que le nommé Jacques Pavie, maréchal des logis au 10e d’artillerie, s’était bravement comporté pendant cette action mémorable, et avait, en risquant sa vie pour sauver celle d’un de ses officiers, mérité l’étoile de la Légion d’honneur.

cc Ce Pavie, ou plutôt Pavia, car je suis Espagnol de naissance , continua Ali, c’était moi qui vous parle. Cela vous étonne, n’est-ce pas? Vous ne vous attendiez guère à trouver sous ce costume un débris de la grande armée.

— Mon, en vérité ! lui dis-je; mais par quel singulier caprice avez-vous quitté l’uniforme d’artilleur pour le cafetan et le

burnous? Entre nous, la transition me paraît un peu brusque; car je ne sache pas que les soldats de l’Empereur aient jamais eu beaucoup de goût pour le mahométisme , si ce n’est peutêtre à l’endroit de la pluralité des femmes.

— Oh! quant à cela, c’est une longue histoire, et je ne sais en vérité jusqu’à quel point le détail des traverses et des tribulations sans nombre que j’ai essuyées jusqu’à ce jour serait susceptible de vous intéresser; aussi vous conseillerai-je, dans votre propre intérêt , de ne pas trop insister pour que je vous en fasse le récit, car je suis comme tous les malheureux : j’aime à évoquer le souvenir de mes infortunes.

- — Eh bien ! dit alors mon ami , vous allez nous conter tout cela à table, en déjeunant. Vous trouverez en nous des auditeurs sympathiques et attentifs , et , pour noyer vos chagrins s’il vous en reste encore, nous boirons gaiement à la santé du prophète, à moins toutefois que, depuis votre conversion ou votre apostasie, comme il vous plaira, vous n’ayez conçu une sainte horreur des liquides fermentés, ce qui m’étonnerait, je l’avoue , de la part d’un ex-canonnier de l’armée impériale.

— Le mauvais vin seul me fait peur, s’écria notre singulier compagnon de table en saisissant son verre à deux mains. Au diable Mahomet! je le méprise, comme un buveur d’eau qu’il était. Allons, messieurs, puisque vous le voulez, je vais vous raconter la vie du pauvre Ali. Puisse le récit de mes aventures ne pas vous causer un ennui égal à mes souffrances ! »

Nous vous adresserons, lecteur, le même souhait.

Quant à mon ami et à moi, nous nous recueillîmes et devînmes tout oreilles , à peu près comme Didon et Anna Soror , au moment où le père Énée prit la parole , et ce fut avec un intérêt toujours croissant que nous entendîmes, inter pocula , l’histoire qu’on va lire et que le narrateur n’interrompit de temps à autre que pour faire honneur à la chère de l’amphitryon. Nous devons même ajouter, dans l’intérêt de la vérité, qu’il ne se comporta pas dans cette circonstance avec moins de bravoure que n’eût fait un de ces Turcs à barbes postiches

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et à vestes ensoleillées qui , vers le mois de janvier ou de février, inondent le café anglais au sortir du bal masqué de l’Opéra.

« L’Espagne , ma patrie, dit le conteur, est , comme vous le savez sans doute, le pays des aventures et des aventuriers. Il paraît que, sous ce rapport du moins, je ne devais pas mentir à mon origine : vous allez en juger. Mon enfance et mon extrême jeunesse s’écoulèrent toutefois assez paisiblement. Je vécus jusqu’à dix-huit ans dans ce que les Italiens appellent le far-niente , état que j’ai toujours considéré comme le plus agréable de tous. Bien que j’appartinsse à une famille pauvre, je ne laissais pas de me trouver fort heureux ainsi, car l’Espagnol a peu de besoins. Du reste, mes parents, aussi orgueilleux que s’ils avaient possédé tous les trésors de l’Amérique, jugèrent au-dessous d’eux de me faire apprendre un métier quelconque, ce que j’ai eu bien souvent occasion de regretter plus tard.

« Aussitôt que je fus en âge de porter les armes, mon père, obstiné et fanatique ennemi des Français, me mit un fusil sur l’épaule et m’emmena rejoindre mes frères aînés, qui déjà faisaient partie d’une bande de guérillas organisée contre l’armée française. Je fis comme eux et combattis à leurs côtés, non que j’éprouvasse aucun sentiment de haine contre vos compatriotes, mais uniquement par esprit d’imitation et pour tuer le temps. Au reste, ce genre de distraction ne fut pas longtemps à ma portée : car, dès l’un des premiers engagements auxquels je pris part, les Espagnols eurent le dessous et furent mis en fuite; quant à moi, atteint d’une balle à la cuisse, je ne pus m’échapper et tombai au pouvoir des vainqueurs. Heureusement, la destinée, qui préludait ainsi envers moi, voulut que j’eusse affaire en cette circonstance à des soldats humains qui,, au lieu de m’achever, à titre de représailles, comme ils en avaient bien le droit, prirent pitié de ma jeunesse et m’emmenèrent au quartier général des Français, où ma blessure fut promptement guérie. De là je fus dirigé, avec un bon nombre

d’Espagnols , prisonniers comme moi , sur l’intérieur de la France, que je vis alors pour la première fois, un peu à contre-cœur, je ne vous le cache pas. Peu de temps après mon arrivée dans ce pays, on y annonça la fameuse déroute que votre Napoléon venait d’essuyer là-bas, dans le Nord, pour avoir voulu faire de la Russie un grand département français. Alors, on chercha partout des hommes pour remplacer ceux qui étaient morts dans la neige, et ce fut à ce moment que l’on nous proposa, à nous autres, prisonniers espagnols, d’entrer au service de l’empereur des Français : la plupart refusèrent; quant à moi, j’acceptai. Je n’avai,s, comme je vous l’ai dit, aucun ressentiment contre la France; d’ailleurs il ne s’agissait pas, pour le moment, de combattre l’Espagne, et puis le sort d’un prisonnier de guerre est si peu agréable que je n’hésitai pas à l’échanger contre celui qui m’était offert.

te Me voilà donc enrégimenté dans le 10e d’artillerie et en route pour l’Allemagne, où le prince Eugène avait fort à faire, avec ses vingt ou trente mille hommes, contre la cinquième coalition. Je pris part successivement aux batailles de Lutzen, de Bautzen, de Hanau, de Kulm et de Wachau. Vous savez comment l’empereur Napoléon sut vaincre partout avec une armée de conscrits dont les trois quarts n’avaient pas six mois de service. Le surlendemain de l’affaire de Wachau, eut lieu celle de Leipsig. Quelle canonnade et quel carnage, mon Dieu ! Je ne puis encore y songer sans frémir. 11 paraît, toutefois, que je me comportai assez bien dans cette journée ; car le soir même de la bataille, M. le général Lagrange, aujourd’hui pair de France, qui, par parenthèse, serait bien étonné de trouver un des soldats de sa division sous cet accoutrement, me proposa pour la décoration de la Légion d’honneur. J’étais déjà sous-officier, et vous voyez que j’aurais pu faire mon chemin tout comme un autre. Malheureusement, le lendemain, comme nous battions en retraite, faute de munitions et de vivres, je fus enveloppé par un gros de Prussiens qui me firent de nouveau prisonnier. Et de deux ! On me conduisit en Prusse, où

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je fus détenu jusqu’à l’abdication de l’Empereur. Je fus alors réclamé par mon ambassadeur, qui me fit diriger sur Stralsund, où je m’embarquai pour l’Espagne. Avec quelle émotion je revis mon village natal ! Je courus à notre casa , que je trouvai abandonnée et déserte ; un funeste pressentiment me saisit :

cc Qu’est devenu Diego Pavia, mon père? » dis-je à un voisin qui vint à passer en ce moment.

cc — Mort, me dit-il, en combattant pour son souverain cc légitime.

cc — Mort! répétai-je machinalement. Et mon frère José, et cc mon frère Juan?

« — Morts comme lui, tués pour la bonne cause I cc — Grand Dieu ! que m’apprenez-vous ? Et ma mère , estcc elle morte aussi ?

cc — Votre mère n’a pas survécu à son mari et à ses fils, car elle c< vous croyait aussi perdu pour elle. Dieu vous garde , voisin ! » cc Ce fut ainsi qu’après trois ans d’une cruelle absence , je revins dans ma patrie pour y acquérir la triste certitude que désormais j’étais seul sur la terre. Sans parents, sans amis, sans profession et sans ressources, il ne me resta qu’un parti à prendre, celui de me faire soldat comme auparavant. Je m’enrôlai donc sous les drapeaux du roi d’Espagne, où j’eus soin de cacher mes exploits de Lutzen et de Leipsig , que je jugeais de nature à me compromettre aux yeux de mes chefs,. Je réussis en effet à les dissimuler pendant un certain temps ; mais le malheur, toujours acharné contre moi, déjoua un beau jour toutes mes précautions : je ne sais quel maudit hasard, ayant fait découvrir que, pendant ma captivité, j’avais pris du service en France, peu s’en fallut que le fait ne fût considéré et puni comme crime de haute trahison ; toutefois on se borna à m’expulser du corps d’élite auquel j’avais appartenu jusqu’à ce jour, et à m’envoyer à Geuta , ville que les Espagnols possèdent dans le Maroc, à l’entrée de la Méditerranée, et dont ils ont coutume de confier la garde au rebut de leur armée. Là m’attendaient de nouveaux contre-temps : j’eus le

malheur de devenir amoureux , et celui non moins grand d’avoir pour rival mon propre colonel. Il était vieux et laid ; j’étais jeune et assez bien tourné : aussi ne tardai-je pas à l’emporter sur lui. Un jour, nous nous trouvâmes face à face chez notre commune infante , qui était la fille d’un marchand espagnol de Geuta.

« Sortez ! me dit mon colonel furieux , et rendez-vous pour « quinze jours aux arrêts ! »

cc Toute résistance était impossible : j’obéis ; mais, chacune des nuits suivantes , je trouvai moyen de m’esquiver pour aller rejoindre Paquita.

« Ma mauvaise étoile ayant voulu que le colonel fût instruit de mes escapades nocturnes, pour m’ôter tout moyen de les recommencer, il m’envoya dans le fort de Ceuta , que gardait une compagnie de son régiment, et dont chaque soir le commandant faisait fermer les portes à double tour. Jugez de ma contrariété! La surveillance spéciale dont j’étais l’objet acheva de me rendre ce séjour odieux. Ma tête s’exalta; je pris en haine mon métier, mes chefs, mes camarades eux-mêmes, et, dans l’espèce de délire auquel j’étais en proie, je conçus le projet le plus extravagant, celui de dire un adieu éternel à l’Espagne et d’aller chercher fortune dans l’empire de Maroc. Une fois cette résolution prise, je ne songeai plus qu’à la mettre à exécution et je n’y réussis que trop bien. Par une soirée nébuleuse de printemps qui présageait une nuit obscure, un peu avant la fermeture des portes, comme nous étions en train de jouer à la mora, mes camarades et moi, je trouvai un prétexte pour quitter le corps de garde, où j’eus soin de laisser, afin d’écarter tout soupçon, la plus grande partie de mon équipement et jusqu’à ma coiffure militaire. Puis, me glissant à pas de loup vers la porte du fort, au moment où le dernier factionnaire venait d’en être relevé, je la franchis d’un bond et fti’élançai dans la campagne. J’étais libre enfin ! J’échappais au despotisme militaire ! Ma poitrine se dilata, comme soulagée d’un poids énorme; je me croyais déjà au bout de mes peines : mais, hélas ! j’étais bien loin de compte.

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« Me voilà donc sur le territoire du Maroc, par une nuit noire, sans argent , nu-tête et à peine vêtu , ne sachant où aller, et , qui pis est, ne sachant pas un mot d’arabe. Cette situation n’avait rien de flatteur, il en faut convenir ; mais, résolu plutôt à tout qu’à revenir sur mes pas, je m’avançai délibérément à travers les ronces et les broussailles, sans me laisser intimider ni par la profonde solitude qui régnait autour de moi, ni par les hurlements lugubres des chacals qui par intervalles troublaient le silence de la nuit. Au point du jour, j’aperçus à distance un vaste édifice dans lequel je reconnus sans peine un sérail ou fort marocain assez voisin de Ceuta. Je m’y rendis aussitôt et me présentai au commandant de ce sérail, auquel je fis comprendre, non sans peine, que, las de vivre avec les chrétiens, j’étais décidé à me faire musulman. Ce personnage ordonna alors à deux cavaliers arabes de me conduire à Tanger, afin que je pusse renouveler cette déclaration devant le consul espagnol. Mes deux guides parurent très-mécontents de la mission dont ils étaient chargés; aussi, à peine étions-nous à quelques lieues du fort, que, mettant pied à terre, ils me firent signe de les devancer, tandis qu’ils feraient paître leurs chevaux. Je fis ce qu’ils me disaient et continuai à marcher sans défiance ; mais au bout d’une demi-heure, ne les voyant pas venir, je conçus quelques soupçons et revins en arrière, mais je les cherchai inutilement de l’œil. Force me fut alors d’errer à l’aventure comme la nuit précédente. Comme je m’en allais tristement à la garde de Dieu, j’aperçus un groupe de femmes bédouines accroupies au bord d’un ruisseau et lavant quelques mauvais haillons. Je m’approchai d’elles, espérant en obtenir quelques indications sur le chemin qu’il fallait suivre pour arriver dans un lieu habité. A mon aspect, ces noires et hideuses créatures se levèrent en tumulte, et, formant un cercle autour de moi, se livrèrent à la plus minutieuse inspection de mon individu. Cette recherche, que je ne savais à quoi attribuer, prit bientôt un caractère tellement inconvenant, que j’en fus honteux moi-même pour le beau sexe du Maroc.

« Il paraît que le résultat de ce singulier examen ne fut pas à mon avantage, car les mégères qui m’environnaient commencèrent tout à coup à pousser de grandes exclamations, et chacune d’elles me cracha à la face , en m’appelant kelb et roumi (chien et chrétien). Je m’enfuis au plus vite, poursuivi par les huées et les imprécations de ces abominables furies. Le hasard, uuquel je pris le parti, après cette aventure, d’abandonner la direction de mes pas, me seconda cette fois, et, vers la fin de la journée, j’arrivai à Alcazar, ville assez grande, mais en ruines, où réside un gouverneur marocain. Celui que j’y trouvai à cette époque (avril 1818) entendait un peu l’espagnol. Je lui fis part de l’intention où j’étais de me faire musulman et lui racontai ma récente mésaventure. Il me promit de faire punir les deux Arabes qui m’avaient si traîtreusement abandonné, me fit servir un peu de couscoussou, car je mourais de faim, et le lendemain matin, je partis pour Tanger sous l’escorte de deux nouveaux Arabes, auxquels le gouverneur d’Alcazar avait déclaré en ma présence qu’il leur ferait donner la bastonnade , s’ils s’avisaient de me quitter en route. Intimidés par cette menace, mes deux nouveaux guides n’eurent garde de désobéir au gouverneur, et, pendant tout le trajet d’Alcazar à Tanger, je n’eus qu’à me louer d’eux, au moins en apparence ; mais les deux coquins, instruits de ma position critique, s’étaient promis de l’exploiter à leur profit; à cet effet, ils avaient conçu un plan machiavélique dont l’exécution eût pu me devenir funeste , mais que j’eus le bonheur de déjouer.

« Pendant notre marche, mes deux guides eurent entre eux, en arabe, un colloque très-animé dont je ne pus saisir le sens; je compris cependant, à leurs regards et à leurs gestes, qu’il s’agissait de moi dans leur conversation. Je craignis un instant qu’ils ne voulussent me mettre à mort, afin de s’approprier mes dépouilles; mais comme je ne possédais pas un maravédis «t qu’il n’y avait pas dans toute ma défroque de quoi tenter le voleur le moins exigeant, je ne tardai pas à reconnaître le peu de fondement de cette appréhension. Toutefois, je n’étais pas

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tranquille, et, dans la prévision de quelque embûche secrète, je crus devoir me tenir sur mes gardes.

« Pour nous rendre à Tanger, nous eûmes à traverser le territoire de plusieurs tribus. Les premiers indigènes qui nous aperçurent accoururent près de nous, attirés par la curiosité. A l’aspect de mon uniforme espagnol , quelques-uns me demandèrent aussitôt en langue franque si j’étais musulman ou chrétien ( moro vel christiano ). Je leur répondis que j’étais moro de corazon (musulman de cœur), ce qui parut singulièrement contrarier mes guides, car l’un d’eux, me tirant à part, me conseilla aussitôt de dire que j’étais christiano , tandis que l’autre, prenant la parole en arabe, s’efforçait évidemment de contredire mon assertion. La même scène s’étant reproduite un peu plus loin , je ne sus que penser de leur insistance à vouloir me faire déclarer que j’étais chrétien, tandis que j’allais à Tanger pour me faire musulman. A force de me creuser la tête pour tâcher de découvrir le but de cette manœuvre , je finis par deviner l’énigme. Le mot de konsoul (consul), qui revenait sans cesse dans leurs discours , contribua d’ailleurs à me mettre sur la voie, et je compris que mes deux larrons projetaient de me livrer au consul espagnol de Tanger, afin de recevoir la récompense promise à tout individu qui lui ramène un déserteur de sa nation. Or , dans ce cas , il y allait tout simplement pour moi d’être fusillé sans miséricorde. Je n’avais donc qu’un moyen d’échapper à la sévérité de nos lois militaires, celui de me placer sous la protection du gouvernement marocain, en embrassant la religion du prophète, et c’était justement la ressource que mes guides cherchaient à m’enlever. Je m’expliquai alors pourquoi les deux drôles tenaient tant à me voir rester dans le sein de l’Église catholique , apostolique et romaine. Je bénis Dieu, sans songer s’il s’appelait Jésus-Christ ou Allah, de m’avoir révélé leurs intentions perfides, et, pour mieux leur donner le change, je feignis nonseulement d’ignorer leur dessein, mais de condescendre à leur exigence. A cet effet, je les comblai de joie en répétant pen-

dant tout le reste du voyage, à qui voulut l’entendre, que j’étais chrétien et que je voulais vivre et mourir chrétien, ce qui me valut, de la part de mes interlocuteurs , bon nombre d’injures et d’outrages que je méprisai sagement. »

■« Ou en étais-je? reprit Ali, après une petite libation assez peu autorisée par les préceptes du Koran.

— Nous vous avons laissé à votre entrée à Tanger en compagnie de deux Arabes qui vous conseillaient de vous déclarer bon chrétien.

— Fort bien.

« Une fois que nous fûmes tous trois en présence du bacha de Tanger, la scène changea de face , et , lorsque ce dernier m’eut adressé la question sacramentelle : Moro vel christiano ? je lui répondis à haute et intelligible voix que j’étais musulman de cœur et que j’aspirais de tous mes vœux à l’être bientôt de fait. Mes deux guides essayèrent encore de me faire revenir sur cette déclaration, en me soufflant tout bas de continuer à dire que j’étais chrétien; mais je les terrifiai en dévoilant au bacha le calcul que leur avait inspiré une basse cupidité ; je les accusai avec indignation d’avoir voulu contrarier la vocation irrésistible qui me portait vers la religion mahométane et cherché à précipiter mon âme dans les enfers , en m’exposant à mourir dans mon impureté native, le tout pour satisfaire une sordide avarice. A ces mots , le bacha , frémissant du danger qu’avait couru l’islamisme de perdre en moi un aussi fervent néophyte, éclata en reproches véhéments contre mes infidèles guides ; puis, ayant appelé ses chaouchs, il leur fit administrer à chacun devant moi cent coups de bâton sur la plante des pieds. Cela fait, il m’envoya chez le consul.

« J’exprimai à ce dernier, en présence de deux témoins, l’intention où j’étais d’embrasser la religion du prophète, et je le

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priai de m’en donner acte. Il chercha à me dissuader de cette résolution et se mit en frais d’éloquence pour me prouver que je courais ainsi volontairement à une destinée misérable en ce monde et à une perdition certaine dans l’autre; mais comme, au, total, il valait mieux être mahométan que fusillé, je demeurai insensible à toutes ses représentations. Au sortir du consulat espagnol, je me rendis auprès du kadi, que je trouvai entouré de ses oulémas, et devant lequel j’abjurai solennellement la religion chrétienne. Après avoir dressé procès-verbal de cette renonciation, le kadi m’envoya à la mosquée, où les fidèles se trouvaient réunis pour la prière du vendredi, et où je devais être initié aux dogmes du Koran. Aussitôt que la prière fut terminée, le moufti , déjà prévenu par le bacha , vint à moi et procéda à l’interrogatoire usité en pareille circonstance. La première question qu’il m’adressa se composait de deux mots arabes qui peuvent se traduire par ceux-ci : ce Yeux-tu te faire cc musulman? » Comme à cette époque je ne savais pas l’arabe, je crus qu’il s’agissait de réciter après le moufti quelque profession de foi dont il m’indiquait les termes, et je lui demandai à mon tour, avec un grand sérieux , s’il voulait se faire musulman. Cette réponse saugrenue excita , comme bien vous le pensez, une grande hilarité parmi les assistants. Le moufti ne put s’empêcher lui-même d’v prendre part; puis, voyant que je n’avais pas compris, il répéta sa question en langue franque, et cette fois je me hâtai d’y répondre affirmativement.

cc Confesses-tu, ajouta-t-il dans le même idiome, l’existence « d’un dieu unique dont Mahomet est le prophète? cc — Très-volontiers, lui répondis-je.

« — T’engages-tu à donner régulièrement aux pauvres le « dixième de ton bien?

cc — Je ne demande pas mieux ; mais je crains de ne pas les « enrichir beaucoup, car, hélas ! je n’ai pas une pataque-chique.

ce — Si tu es pauvre, tu auras toi-même droit à l’aumône du « riche. Promets-tu de jeûner pendant les trente jours du race mazan?

« — Seigneur, je ne puis vous faire cette promesse , car je € sens bien que je serais mort de faim dès le troisième jour.

« — La loi ne t’impose pas , » dit le moufti en souriant de ma naïveté , « l’obligation de t’abstenir de tout aliment pence dant trente jours, mais celle d’attendre le coucher du soleil « pour prendre ton repas.

« — En ce cas, je m’engage à observer scrupuleusement le « jeûne.

« — Ya donc, » dit alors le moufti , cc que la bonté de Dieu te « protège et te guide dans la voie du salut ! N’oublie pas , suris: tout, de prier cinq fois par jour et de pratiquer les ablutions « prescrites par la loi. Crains de te souiller en goûtant à la « chair impure et maudite du porc, et garde-toi des liqueurs « fermentées. »

Ici , notre ami Ali-ben-Àbdallah s’interrompit pour se verser un verre de champagne qu’il dégusta avec sensualité.

<r Après cette cérémonie, je fus conduit, par l’ordre du moufti, chez un baigneur mozabite qui, joignant à cette industrie celle de barbier, comme tous les gens de sa profession, se mit en devoir de me raser avec une sorte de faucille ébréchée, genre de rasoir employé dans ce pays pour cette opération qui me fit cruellement souffrir ; chaque coup de l’horrible instrument me faisait venir les larmes aux yeux ; bref, je sortis tout ensanglanté des mains de ce bourreau. Je retournai ensuite chez le hacha, que je priai humblement de vouloir bien me faire donner des vêtements plus en harmonie avec mon nouvel état et quelque subside, en argent ou en vivres, pour m’empêcher de mourir de faim. Mais ce gouverneur, dont l’avarice était extrême, me repoussa durement, et, comme j’insistais, il me fit mettre à la porte de son palais par ses chaouchs. Je m’en allai, bien découragé, par les rues de la ville, et ne savais plus à quel saint me vouer, lorsqu’un des Maures qui avaient assisté le matin à ma conversion, dans la grande mosquée, me frappa sur l’épaule , et m’invita à venir partager son modeste repas. J’acceptai de grand cœur la proposition de cet homme

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hospitalier, qui , après avoir partagé avec moi son riz et son couscoussou , me conseilla de me rendre à El Raïch , petit port situé à une demi-journée de Tanger, en m’assurant que le hacha de cette ville, homme doux et compatissant, ne manquerait pas de me faire un accueil favorable. Je le remerciai de cet avis, et, dès le lendemain matin, je me mis en marche pour El Raïch. Chemin faisant, nombre d’Arabes venaient à moi, et, me reconnaissant à ma tête rasée pour un de leurs coreligionnaires :

« Pourquoi, me disaient-ils, puisque vous voilà au nombre « des croyants, continuez-vous à porter le costume de ces «: chiens de chrétiens? Quittez, quittez au plus vite cet odieux « vêtement !

« — Je ne demande pas mieux , leur disais-je, et vais m’en « dépouiller sur l’heure; ayez seulement la charité de m’en cc donner un autre. »

« Mais aussitôt chacun faisait la sourde oreille, et, parmi ces conseillers si officieux, il ne s’en trouva pas un qui m’offrît seulement une paire de babouches. C’est ainsi que l’on pratique dans ce pays la charité prescrite parle Koran.

« Ainsi que me l’avait fait pressentir mon ami le Maure de Tanger, je trouvai un véritable bienfaiteur dans le pacha d’El Raïch. C’était un bon vieillard qui, touché de ma situation, non-seulement me fit donner les vêtements que je n’avais pu obtenir du bacha de Tanger, mais m’assigna un emploi dans l’intérieur de sa maison. Il avait conçu le projet de me marier avec une petite juive, récemment convertie à la religion mahométane, et qu’il avait prise, ainsi que moi, sous sa protection spéciale. Malheureusement, la peste vint à éclater sur ces entrefaites dans l’empire de Maroc, et il en fut une des premières victimes. Je ne tardai pas moi-même à être atteint de ce fléau terrible; aussitôt la peur de contracter mon mal gagna tous ceux qui m’entouraient , et chacun me fuit comme une bête féroce. Abandonné de tous , gisant sur une mauvaise natte de paille, sans aliments et sans secours, je crus fermement tou-

cher à ma dernière heure. Mais, qui le croirait? ce fut précisément cet abandon qui me sauva. Si je n’eusse pas été un misérable renégat , honni et méprisé , les médecins du pays seraient venus, avec tout leur attirail de simagrées et de pratiques absurdes, me prodiguer leurs remèdes empiriques et leurs stupides exorcismes, et je ne doute pas qu’ils ne m’eussent envoyé rejoindre mon bon ami le bacha d’El Raïch. Mais personne ne venant à mon aide, je fus contraint d’aviser moimême aux moyens d’échapper à la mort.

cc J’avais entendu parler autrefois d’un traitement découvert contre la peste par un médecin espagnol, qui avait longtemps pratiqué en Orient. Ce traitement, que l’on disait infaillible, consistait à vacciner les individus atteints de la peste et à leur faire avaler de l’huile à forte dose, en ayant soin de leur enduire tout le corps de la même matière. Au milieu de la stupeur voisine de l’anéantissement dans laquelle j’étais plongé par mon état de souffrance, ce souvenir me frappa tout à coup comme un avertissement du ciel. Soutenu par le sentiment si instinctif de la conservation , je rassemblai toutes mes forces et me traînai, plus mort que vif, jusqu’au prochain bazar, où j’employai le peu d’argent que je possédais à acheter une outre pleine d’huile que je rapportai à grand’peine dans mon pauvre réduit. Là , sans me laisser rebuter par l’odeur nauséabonde et le goût exécrable de cette huile rance et fermentée, comme toute celle que fabriquent les industriels barbaresques , j’en avalai courageusement la plus grande partie, et me servis du reste pour me frictionner et m’imbiber de la tête aux pieds , suivant la prescription du docteur espagnol. J’eusse désiré vivement compléter cette médication à l’aide du vaccin; mais où découvrir ce précieux germe de salubrité? 11 fallut donc renoncer à me l’inoculer. Malgré l’absence de cet auxiliaire , le traitement par l’huile me réussit à merveille ; peut-être la diète absolue à laquelle me condamnait mon isolement forcé contribua-t-elle à en accroître les effets ; quoi qu’il en soit, je sentis mon mal se dissiper et mes forces renaître comme par enchan-

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tement , et , au bout (le quelques jours , ma guérison fut radicale. J’ai ouï dire que, depuis, un de vos compatriotes nommé Bulard a découvert un spécifique contre la peste : j’ignore si ses remèdes ont quelque analogie avec celui dont je vous parle ; mais, ce que je puis vous certifier, c’est que je dois à la recette du médecin espagnol le plaisir de me trouver aujourd’hui en votre société.

a Aussitôt que je fus rétabli , je m’empressai de quitter El Raïch. La faveur dont j’avais joui auprès du défunt bacha m’avait suscité de nombreux ennemis dans la ville, et, ne pouvant plus y espérer ni protection ni bienveillance , je pris le parti de retourner à Tanger, où je comptais me livrer, faute de mieux, à quelque profession manuelle. Je trouvai cette ville dans une grande agitation : un courrier arabe venait d’y arriver, porteur de nouvelles alarmantes, et il s’y préparait une expédition destinée à aller secourir l’empereur de Maroc bloqué dans sa capitale par un grand nombre de tribus insurgées contre lui. Espérant trouver dans cette campagne l’occasion de me signaler par quelque action d’éclat et de gagner par là les bonnes grâces de l’empereur, je m’offris spontanément à faire partie de l’armée expéditionnaire. Nous quittâmes Tanger au nombre de trois mille, commandés par l’aga du district, et comptant bien que les rebelles fuiraient à notre approche : mais ces derniers, qui , de leur côté , avaient reçu des renforts , nous assaillirent inopinément à quelque distance de Méquinez , en nombre tellement supérieur et avec tant d’impétuosité, que notre corps d’armée ne tint pas dix minutes. Chacun s’enfuit au plus vite ; la plupart de ceux qui tombèrent au pouvoir de l’ennemi eurent la tête tranchée , suivant l’usage de la nation arabe.

« Quant à moi, saisi par quatre ou cinq rebelles, j’avais déjà fait mon acte de contrition et n’attendais plus que le coup fatal; car déjà l’un d’eux m’avait courbé la tête d’une main, de l’autre atteignait à sa ceinture la poignée de son yatagan, lorsque, me dégageant de son étreinte par un effort désespéré, au lieu

d’imiter la stupide résignation des gens de ce pays, qui , une fois terrassés, se laissent égorger sans résistance au nom de la fatalité, je protestai énergiquement contre la cruauté des vainqueurs. c( Je suis, leur dis -je, un esclave chrétien que l’on a « contraint à marcher contre vous. Pourquoi voulez-vous me « tuer? Suis-je coupable d’avoir cédé à la violence? Ne suis-je « pas comme vous la victime du tyran que vous combattez? » Soit que ce mensonge, permis, je crois, en pareille circonstance, eût produit une certaine impression sur l’esprit de mes bourreaux, soit que la vue d’un homme qui paraissait tant tenir à conserver sa tête fût pour eux un spectacle nouveau et réjouissant qui les porta à m’épargner, toujours est-il que le fatal yatagan rentra dans sa gaine , et qu’après avoir échangé quelques paroles entre eux , ils commencèrent à me dépouiller paisiblement de tout ce que je portais, sans faire mine de vouloir attenter à ma vie. Puis, lorsque je fus littéralement comme un ver : cc Chien ! me dirent-ils , sauve-toi maintenant au plus « vite, et garde-toi de retomber entre nos mains ! » Comme bien vous le pensez, je n’eus garde de me faire répéter cet avertissement ; mais d’autres périls m’attendaient : car, en me voyant courir à toutes jambes, les Arabes, auxquels je venais d’échapper ainsi comme par miracle se ravisèrent sans doute , ou plutôt voulurent se donner le divertissement de me tirer comme une bête fauve , et plusieurs balles sifflèrent à mes oreilles.

« Pour comble de malheur, j’eus à essuyer le feu de plusieurs autres groupes d’Arabes disséminés sur le terrain que je parcourais, et dont aucun ne se refusa la satisfaction de me prendre pour cible. Grâce au plus merveilleux hasard, joint à la précaution salutaire que je pris, en fuyant, de ne jamais suivre une ligne droite, et de décrire, comme les reptiles, une spirale continue, j’essuyai ce terrible feu de file sans être atteint d’une seule balle. Enfin, j’arrivai, exténué, hors d’haleine, horriblement meurtri par les pierres et les ronces du chemin, dans un lieu écarté , où , n’apercevant plus aucun ennemi , je

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me résignai à passer la nuit sous une petite cabane en planches ouverte à tous les vents , qui probablement , le jour, servait d’asile à quelque pâtre , et où je fus heureux de trouver un abri. Je faillis cependant y périr de froid , exposé que j’étais, sans le moindre vêtement , à l’atmosphère glaciale et humide de la nuit. Le lendemain , au point du jour, je sortis de ma retraite à demi mort et pouvant à peine reposer sur la terre mes pieds sanglants et tuméfiés par toutes les épines qui y étaient entrées la veille. Une branche d’arbre que je réussis à casser, malgré mon état de faiblesse, soutint ma marche chancelante, et le lit d’une petite rivière, que je jugeai avec raison devoir couler vers Méquinez, me guida vers cette dernière ville, où je fis une entrée piteuse dans le costume de notre premier père.

« Je m’attendais à soulever par mon étrange aspect les huées de toute la populace ; mais il n’en fut rien : de semblables aventures sont très-fréquentes dans les pays peuplés d’Arabes. Quelques vieilles femmes poussèrent des cris perçants à mon approche , mais personne autre ne parut s’en émouvoir. Une âme charitable , prenant pitié de mon dénûment , me fit présent d’un lambeau de haïk que je métamorphosai en une sorte de jupon court ou de tunique nouée au-dessus des hanches, qui retombait jusque sur mes genoux. Ce fut ainsi vêtu à la légère que je me présentai à l’empereur de Maroc. Les souverains de ce pays ont pour habitude de donner tous lés jours une audience publique où chacun est admis indistinctement, depuis le plus pauvre jusqu’au plus riche. J’usai de cette faculté pour implorer l’assistance du sublime empereur, en me prosternant, suivant l’usage , à ses augustes pieds. Après m’avoir adressé plusieurs questions sur le combat dans lequel ses troupes avaient été vaincues et avoir exhalé son ressentiment en effroyables imprécations contre les rebelles, qu’il jura d’exterminer jusqu’au dernier, ce prince me fit compter dix-huit boudjous (environ 30 francs), à l’aide desquels je remontai immédiatement ma garde-robe. Toute la gratification de l’em- 242 k

pereur y passa à la vérité, moins un boudjou dont je me trouvai nanti, en fin de compte. Que faire avec un boudjou? Bien des gens à ma place se fussent aisément décidés à vivre de cette dernière ressource pendant deux ou trois jours , sauf à compter sur Dieu pour l’avenir.

ce Quant à moi, loin de partager cette confiance irréfléchie, je pris le sage parti de faire valoir mon capital. A cet effet , je louai dans une des rues les plus fréquentées de la ville une petite boutique , c’est-à-dire un trou large de trois pieds sur quatre de hauteur; puis, ayant acheté une livre de tabac à fumer, j’étalai sur le devant de ma boutique cette marchandise, divisée en petits paquets , que je vendis aux allants et venants. Si en Europe il faut des sommes considérables pour fonder la moindre entreprise, dans le Maroc, je trouvai moyen de faire le commerce avec trente-six sous. Au reste, vous saurez que la plupart des marchands dont les boutiques avoisinaient la mienne n’étaient guère plus riches que votre serviteur. Il en est de même dans toutes les villes de Barbarie, où vous rencontrerez à chaque pas des négociants de cette espèce, trônant avec majesté, derrière trois pastèques , une douzaine de grenades ou quelques onces de café moulu. Quelque modiques que fussent les bénéfices de mon petit négoce, j’en eusse néanmoins retiré de quoi vivre sans faire tort au prochain , si l’un de mes compatriotes, renégat comme moi, et réduit à.la dernière misère , ne fut venu partager mon pain de chaque jour. De cette manière, j’eus bientôt mangé mon fonds avec mon revenu , et il fallut fermer boutique.

« Juan Pérez (c’était le nom de mon compatriote) me conseilla alors de me rendre avec lui à Ouschda, petite ville située à une journée de marche de Méquinez, et habitée par un grand nombre de renégats espagnols qui sans doute, me dit-il , nous feraient bon accueil , et nous aideraient à trouver des moyens d’existence. Je me déterminai à tenter cette nouvelle chance; mais, arrivés à Ouschda , nous frappâmes vainement à la porte de nos compatriotes : nous ne trouvâmes en eux que des cœurs

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froids, égoïstes, fermés à tout souvenir de leur ancienne patrie, et nous vîmes clairement que nous ne devions en attendre aucune assistance. Juan Pérez, qui était grand et athlétique, s’estima heureux à ce moment de pouvoir gagner sa vie en portant des fardeaux; pour moi, j’entrai sans hésiter au service d’un meunier maure dont le valet venait d’être emporté par la fièvre.

« Le métier de meunier consiste avant tout, dans ce pays, à voler le plus possible sur les grains qu’on est chargé de moudre. Mon maître, dont la filouterie était vraiment incroyable, ne se fit pas faute de me donner à cet égard les instructions les plus formelles et les plus explicites. Malgré tous mes efforts pour les suivre à la lettre, il trouvait toujours que je n’avais' pas dérobé assez, et m’en adressait les plus amers reproches, en me traitant de mauvais serviteur, comme si je l’eusse volé lui-même. Las de ses réprimandes, je finis par mettre de côté tout vain scrupule , et , lui abandonnant à part moi la responsabilité de mes actes , je me mis à voler le tiers et le quart avec une impudence et une âpreté sans égales. Mais, hélas! je fis tant et si bien, qu’il nous en arriva malheur. Une nuit que j’étais seul au moulin , occupé à moudre le blé nécessaire aux apprêts d’une noce qui devait avoir lieu le lendemain à Ouschda, le son de plusieurs voix confuses vint frapper mon oreille , et aussitôt des coups redoublés ébranlèrent la porte du moulin. Je n’eus garde d’aller ouvrir, paralysé que j’étais par la crainte d’une attaque nocturne; mais bientôt la porte céda aux efforts des assaillants, et cinq ou six hommes, couverts de longs manteaux blancs, se précipitèrent dans la pièce où j’étais, en proférant contre moi d’effroyables menaces. Tout mon sang se glaça dans mes veines , lorsque je reconnus en eux plusieurs Berbères d’une tribu voisine, que peu de jours auparavant j’avais indignement rançonnés à l’instigation de mon odieux maître, et qui , après avoir pris Dieu à témoin du manque de foi commis à leur égard , avaient juré qu’ils en tireraient vengeance. Ces hommes se ruèrent sur moi comme

des forcenés, et en un clin d’œil m’eurent dépouillé de tous mes vêtements. L’un d’eux parlait même de me couper la tête; mais les autres, plus humains, ne voulurent pas y consentir et se contentèrent *de me lier fortement les pieds et les mains, après m’avoir étendu sur la dalle froide, pour me contraindre à rester spectateur immobile de la scène de destruction qui allait s’accomplir. Alors, brandissant d’énormes barres de fer dont ils étaient armés, ils commencèrent à en asséner des coups furieux sur l’aile, la meule et tout l’engrenage du moulin, notre innocent complice , qu’ils eurent bientôt fait voler en éclats; puis ils brisèrent un à un tous les ustensiles dont nous nous servions dans notre profession; enfin, ils se retirèrent, en emportant toute la farine et tout le blé qui se trouvaient dans l’usine, et me laissèrent là nu comme la main, et dans l’impossibilité de faire un mouvement.

« Le lendemain matin , le fiancé qui nous avait confié son grain vint le redemander et me trouva dans cette déplorable position. Il joignit les mains en m’apercevant au milieu de cette scène de dévastation et ne manqua pas de m’adresser cent questions avant de me délier. Enfin il s’y décida , et lorsque je l’eus mis au fait, il s’apitoya beaucoup sur la perte de son grain , très-peu sur l’infortune du meunier et encore moins sur la mienne propre. Néanmoins , comme c’était un bon homme au fond , il me couvrit de son manteau et m’emmena à la ville, où il me donna quelques mauvaises hardes et me fit prendre un peu de nourriture; mais ce fut tout, et je tombai dans les mêmes inquiétudes qu’auparavant sur mon sort à venir.

« Après avoir cherché inutilement à Ouschda une nouvelle condition, je pris le parti de retourner à Méquinez et d’y implorer une seconde fois la générosité de l’empereur.

« J’ai déjà vu ce chien quelque part ! » s’écria à mon aspect Sa gracieuse Majesté, dont la mémoire était excellente.

« — Il est vrai , grand prince des croyants : ici même , dans « ton palais, j’ai déjà eu le bonheur de paraître en ta sublime

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« présence, » lui répondis-je en m’avançant vers lui, non sur les pieds , mais sur le ventre , suivant l’étiquette en vigueur à la cour de Maroc.

« — Que demande donc ce chien? répliqua l’empereur. N’ai- « je pas déjà répandu sur lui la rosée de mes bienfaits? Pour- « quoi vient-il m’importuner encore ?

« — Le souvenir de ta munificence est à jamais gravé dans « le cœur du plus humble de tes esclaves , ô magnanime sul- « tan! Mais daigne encore jeter sur lui un regard miséricor- (c dieux; çar, si tu l’abandonnes, il périra de faim et de misère.

(c — Tu n’as donc pas travaillé pour gagner ta vie, puisque « te voilà encore mendiant notre assistance ? »

cc Craignant de gâter ma cause en racontant à l’empereur ma dernière aventure , je répondis à cette question par un ingénieux mensonge :

« Hélas! m’écriai-je d’une voix lamentable, comment pour- « rais-je travailler? la profession que j’exerçais autrefois est « inconnue dans ce pays.

« — Quelle est cette profession? demanda l’empereur.

« — Sultan auguste, avant que la bonté du Très-Haut eût « affermi mon pied dans la vraie voie, du temps où d’épaisses « ténèbres fermaient encore mes yeux à la lumière divine, je « fabriquais des chapeaux pour les Francs, au milieu des- <c quels je vivais dans mon pays natal. Maintenant, je ne puis « plus exercer mon industrie ; car le turban est la seule coiffure « des enfants du Prophète. Je mets donc mon espérance en « toi qui représentes Dieu sur la terre, et je te conjure d’avoir cc pitié de moi.

cc — C’est très-bien , » dit l’empereur, après un instant de réflexion ; « mais, s’il me fallait nourrir tous les vagabonds et <c tous les désœuvrés qui sont dans mon empire, toutes les ricc chesses de l’Orient ne me suffiraient pas. Retire-toi donc, et, cc si jamais tu oses m’obséder encore de tes sollicitations, ce tiens-toi pour averti que côtte insolence te vaudra cinquante x coups de bâton. »

« A peine Sa Majesté eut-elle prononcé ces bienveillantes paroles, que deux chaouchs se jetèrent sur moi et, me prenant par les épaules, me poussèrent rudement hors de la salle d’audience.

« Allons , me dis-je en sortant du palais , il paraît décidé- « ment que je ne ferai pas fortune à Méquinez; essayons donc « d’une autre ville. »

« Et comme, le lendemain, Muley-Ismaël, fils de l’empereur, partait pour Fez avec une nombreuse escorte, je me mêlai à son cortège et le suivis dans cette seconde capitale du Maroc.

ni

« Parvenu au terme de mon voyage, j’errais tristement dans les rues du vieux Fez, ne sachant trop que devenir, lorsque deux hommes d’assez mauvaise mine, ayant sans doute jugé , à ma démarche incertaine et à ma physionomie soucieuse , que je n’étais pas trop sûr d’un gîte pour la nuit qui approchait, et que mon dîner était au moins aussi problématique , m’accostèrent sans façon et me demandèrent si je voulais entrer à leur service.

« Volontiers, leur dis-je; que me faudra-t-il faire?

« — Tu vas le savoir ; suis-nous : silence et discrétion! »

« Heureux d’avoir trouvé où reposer ma tête, je ne me fis pas répéter deux fois cette invitation. Après avoir parcouru un labyrinthe de rues étroites et désertes, nous nous arrêtâmes à une extrémité solitaire de la ville , auprès d’un amas énorme de ruines , au travers desquelles nous pénétrâmes , non sans difficulté , jusqu’à l’entrée d’une chétive masure qu’elles entouraient comme d’un rempart inaccessible. Mes compagnons frappèrent trois coups à la porte de cette misérable habitation, dont l’existence ne pouvait être soupçonnée du dehors , et aussitôt nous fûmes introduits par un vieux nègre dans une grande chambre de forme oblongue , à peine éclairée par une seule lucarne grillée, et dans laquelle je vis entassées des

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marchandises de toute nature et des objets de toute forme. Deux Arabes, accroupis sur des nattes, fumaient silencieusement leur pipe, tandis qu’un troisième, à genoux sur le plancher, procédait au dépouillement d’un ballot rempli d’étoffes soyeuses, qu’il examinait successivement avec la plus scrupuleuse attention. A la muraille étaient appendus des yatagans, des pistolets et des fusils de tous les calibres; on eût dit à la fois d’un entrepôt et d’un arsenal.

« Écoute , me dit alors un de ceux qui m’avaient amené « dans cette étrange demeure; le Prophète a dit au riche : Ta « donneras au pauvre le dixième de ton revenu. Mais, hélas! « le Prophète a prêché dans le désert. Tu vois en nous des « gens pauvres qui , indignés de l’égoïsme des riches , se sont « associés pour prélever eux-mêmes la dîme qui leur est due. « Tu parais être comme nous , 'ajouta-t-il en inspectant mes « haillons , un de ceux qui ont droit à la dîme : reste donc avec « nous; tu seras bien nourri, bien vêtu, bien logé, et tu ap- « prêteras nos repas, pendant que nous travaillerons au de- « hors à rétablir l’égalité des fortunes. Mais retiens bien ceci : <r si jamais il t’arrive de nous trahir , l’heure du jugement suce prême aura sonné pour toi. »

« Me voilà donc tombé, comme Gil Blas de Santillane, dans une caverne de voleurs. Le ton quelque peu menaçant dont me fut faite la proposition que je viens de dire admettait difficilement un refus : aussi me résignai-je à l’accepter, avec cette restriction mentale, que je saisirais avec empressement l’occasion de fuir un pareil contact. M’échapper en l’absence des voleurs eût été un parti dangereux ; car , en ce cas , ils m’eussent soupçonné de délation, et j’aurais eu tout à craindre de leur vengeance. Je préférai donc employer la ruse pour atteindre mon but. A cet effet, je feignis la stupidité et m’acquittai si mal de mes nouvelles fonctions , pour lesquelles je n’avais pas, au reste , une grande aptitude, que bientôt , désespérant de jamais tirer bon parti de moi, les voleurs se virent contraints de me congédier, en me réitérant avec d’horribles

imprécations la menace de me tuer, si je m’avisais de révéler leur retraite.

« Mais , si chez les voleurs j’avais trouvé du pain et un asile, les honnêtes gens ne me donnèrent ni l’un ni l’autre. Réduit par le défaut d’emploi et de ressources à demander l’aumône , j’implorai maintes fois sans succès la charité publique. Pour comble de malheur, je fus atteint de la fièvre qui désole périodiquement le pays. Une bonne âme étant alors venue à mon aide, je me rendais dans le nouveau Fez , séparé de l’ancien par une courte distance , pour y acheter quelques drogues , lorsque, saisi par un accès de fièvre au milieu du trajet, je tombai étourdi sur le bord du chemin , incapable de faire un pas de plus. J’étais là depuis quelque temps en proie à de vives douleurs , lorsque trois Arabes , venant à passer , s’arrêtèrent devant moi.

« N’est-ce pas, dit l’un, ce pauvre renégat qu’on voit depuis cc quelque temps à Fez demandant l’aumône aux croyants?

a — Pauvre homme ! » dit un autre en soulevant ma tête appesantie par la souffrance.

c Puis tous trois échangèrent quelques paroles à voix basse, et l’un d’eux , tirant de sa poche une petite tasse à café , la plaça auprès de moi en y déposant une pièce de monnaie , acte de générosité qu’imitèrent les deux autres. Puis , non contents de cette offrande, mes bienfaiteurs improvisés se placèrent au milieu de la route et intercédèrent en ma faveur près de tous ceux qui vinrent à passer.

« Ayez pitié , disaient-ils , de ce pauvre musulman que vous « voyez là abandonné de tous ; la fièvre le dévore et il ne peut « se guérir faute d’argent. Il est depuis peu votre frère en reli- « gion : donnez-lui en le secourant l’exemple de l’aumône. »

« Et les passants , attendris , de fouiller à leur portefeuille et de joindre leurs dons à ceux de mes protecteurs.

& Quant à moi, j’étais resté muet de surprise et de joie; n’ayant jamais rencontré chez autrui qu’indifférence et égoïsme, je ne savais que penser d’un acte de charité si tendre et si

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spontanée. Cependant j’examinais du coin de l’œil la bienheureuse tasse dans laquelle pleuvait une nuée de pataquès et de demi-boudjous. La voyant pleine jusqu’au bord , je fis un mouvement pour la saisir ; mais aussitôt l’un des Arabes me prévint, et, après en avoir vidé le contenu dans les plis de son haïk , il fit trois parts de la somme totale , en garda une pour lui et donna le surplus à ses deux compagnons. Puis , se tournant vers moi, qui, paralysé par la douleur, assistais à ce loyal partage, hors d’état de m’y opposer, il me dit avec beaucoup de gravité :

« As-tu cru sérieusement , vil renégat , que l’aumône des « fidèles pouvait appartenir à un mécréant tel que toi ? C’est à « nous qu’elle revient, à nous qui sommes les enfants du Pro- « phète, et non aux chiens de ton espèce. N’essaye donc pas de « nous la disputer, ou ce bâton fera justice de tes insolentes « réclamations. »

« Après s’être ainsi joués de moi et de la commisération publique, les trois Arabes continuèrent tranquillement leur route, sans me laisser une obole de l’argent qui m’était destiné. J’avoue que ce fut pour moi un terrible désappointement. Mais pourquoi diable aussi m’étais-je avisé de croire à l’humanité de tels voleurs? Que vous dirai-je? après avoir dû à la force de ma constitution une guérison sur laquelle je ne comptais guère et que je désirais à peine , je crus un instant toucher à un sort plus heureux. Ayant raconté mes malheurs au fils «de l’empereur, dans une audience que ce prince m’accorda, j’obtins de lui l’emploi de jardinier du palais impérial de Fez. Là, j’aurais sans doute vécu paisible jusqu’à ce jour, si je ne m’étais aperçu que , la nuit , des voleurs s’introduisaient dans le jardin confié à ma garde , pour y dérober les poudres et les salpêtres de l’État, déposés sous un vaste hangar attenant au palais de l’empereur. Ayant guetté les malfaiteurs, je reconnus en eux ces mêmes hommes entre les mains desquels j’étais tombé peu de jours auparavant. « Hélas ! me dis-je alors, si je « les dénonce, ils me tueront sûrement; si je ne les dénonce

« pas, on m’accusera de voler moi-même les poudres de l’État, « et l’agha me fera couper la tête. Ali, mon ami, l’air de ce pays « ne te vaut rien ; il faut encore changer de résidence , si tu « ne veux t’exposer à une mort certaine ! »

« Comme j’étais dans ces dispositions, je fis rencontre d’un Maure atteint d’une ophthalmie aiguë qui menaçait de lui ravir entièrement la vue, calamité qu’il attribuait pieusement à ce qu’il n’avait pas encore accompli le pèlerinage de la Mecque, comme doit le faire tout musulman. « Quitte le Maroc, » me dit-il, cc et viens avec moi jusqu’à Oran, où je compte m’em- « barquer pour un port d’Arabie. Le bey Hassan, qui y règne « aujourd’hui, est un homme libéral et plein de sympathie pour « les Européens ; il t’accueillera suivant ton désir. »

« J’acceptai cette proposition : mon compatriote Juan Pérez, que je venais de retrouver aussi pauvre que par le passé , voulut faire avec moi le voyage d’Oran et se joignit à nous.

« Mais, dis-je avant de partir à notre compagnon de route , « comment vivrons-nous en chemin? Ne ferions-nous pas bien k d’attendre, pour exécuter notre projet, que nous ayons pu « réaliser l’argent nécessaire à notre subsistance pendant la « durée du voyage ?

« — Gardons-nous-en bien! me répondit le pèlerin : Dieu « pourvoira à nos besoins. Si nous avions de l’argent, les Arabes « qui infestent les routes nous le voleraient infailliblement, et a nous tueraient peut-être par-dessus le marché. Si, au contt traire, nous allons à eux les mains vides, ils exerceront <en- « vers nous l’hospitalité que prescrit la sainte loi du Prophète. »

« Par malheur, il régnait une telle misère parmi les tribus du pays, que, pendant sept jours consécutifs, nous fûmes réduits à vivre d’herbes et de fruits sauvages , ne pouvant obtenir des Arabes aucune nourriture. Le pauvre pèlerin , qui était vieux et valétudinaire , ne put résister à tant de privations. Il tomba épuisé pendant une de nos marches, en nous déclarant avec résignation que son heure était venue : effectivement , il expira devant nos yeux , comme une lampe qui s’éteint faute d’huile.

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Quant à nous , nous étions sur le point d’avoir le même sort , lorsque heureusement nous arrivâmes à Tlemcen , où , après nous être rassasiés à souhait , nous reçûmes du gouverneur de cette ville tous les secours dont nous avions besoin pour continuer notre route jusqu’à Oran. Là , je trouvai un terme à mes longues souffrances.

« Bey Hassan, qui venait de succéder dans le gouvernement de la province à un Turc nommé Bou-Kabousch , qui, pour s’être révolté contre le pacha, avait été écorché vif, nous reçut on ne peut mieux , mon camarade et moi. Il employa Pérez dans sa maison , et me nomma son kaïd-ed-dinah ( kaïd des jardins). J’avais, en cette qualité, le logement , la nourriture et cinq boudjous ( neuf francs ) d’appointements par mois. Jugez de mon bonheur ! Je me vis dès lors un homme considérable : j’épousai une femme mauresque, et j’eus soin de la prendre jeune , afin de pouvoir la plier plus facilement à mon genre de vie , car je ne me souciais pas de jeûner pendant le ramazan, et de boire de l’eau comme le font les vrais sectateurs du Prophète. Je vécus ainsi heureux et tranquille jusqu’en 1830.

« Vers le milieu de juin, on apprit que les Français avaient opéré sans obstacle leür descente à Sidi-Ferruch : vous savez que le dey d’Alger avait ordonné , dans sa confiance aveugle , qu’on ne s’opposât point à leur débarquement, afin, avait-il dit , que pas un seul ne pût porter en France la nouvelle de leur défaite. Bientôt un messager vint rendre compte au bey du désastre essuyé à Staouély par l’armée de l’agha. Les jours suivants, on annonça que les Français , loin d’être repoussés par les hordes musulmanes, les chassaient devant eux comme le vent disperse les nuages du ciel , et s’avançaient vers la capitale, lentement, il est vrai, mais sans jamais rétrograder. A trois jours de distance, on apprit l’issue non moins malheureuse des combats de Sidi-Khalef et de Sidi-Abderrahman- Bon-Nego , journées funestes au Croissant. Je vous laisse à penser quelle agitation produisit dans la ville l’annonce de ces divers échecs. Une multitude d’Arabes, accourus dans le chef-

lieu du beylik pour y apprendre les nouvelles du théâtre de la guerre , parcouraient en armes les rues et les lieux publics , proférant tour à tour des imprécations contre les Français, et des menaces contre le bey Hassan , qu’ils détestaient universellement à cause de sa tyrannie , et dont ils aspiraient à secouer le joug.

« Le 7 juillet, je vaquais paisiblement à mes occupations habituelles , lorsqu’un chaouch du bey Hassan vint m’avertir que son maître désirait me parler. Je suivis cet homme à la Kasbah , où , sur-le-champ , je fus introduit en présence du bey, que je trouvai plongé dans une muette consternation.

« Ali, me dit-il aussitôt qu’il m’eut aperçu , toi qui as vécu « parmi les Français, qui as pu juger de leur puissance, penses- «t tu qu’ils viennent à bout de prendre la ville sainte ? Parleur moi sans détours ; c’est un ami qui t’interroge.

« • — Seigneur, lui répondis-je, je n’ai jamais douté du succès « de leur entreprise, et maintenant j’y crois plus que jamais.

a — En ce cas, dit le bey, je suis un homme perdu! Les « Arabes qui remplissent la ville, et dont j’ai eu tant de fois à « châtier l’insolente rébellion, ne laisseront pas échapper cette « occasion de reconquérir leur indépendance, et mes fidèles « Turcs ne sont pas assez nombreux pour me protéger contre « les agressions de cette canaille impie. Mais peut-être nos « craintes sont-elles prématurées; peut-être.... »

« A ce moment, un Arabe entra dans la salle tout haletant, tout couvert de poussière , pouvant à peine se soutenir sur ses jambes.

« Seigneur, dit-il au bey, j’ai franchi en deux jours les « vastes plaines qui séparent Alger de cette ville. Tu vois en moi « un des débris du corps d’armée que tu avais envoyé au secours « du dey Hussein. Ton agha m’expédie auprès de toi pour t’an- « noncer qu’après avoir vu s’écrouler le Fort-l’Empereur, son * dernier boulevard , la ville sainte a été forcée d’ouvrir ses c portes aux infidèles. La désolation règne parmi les serviteurs « de Dieu. Allah appesantit sur nous sa main de fer ! »

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