‹ Un peu partoutChapitre 3 sur 3 · TS · texte numérisé non relu

TS

« A ces mots, le bey poussa quelques gémissements sourds et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Il demeura ainsi quelque temps immobile et comme anéanti. Mais bientôt il interrompit brusquement le cours de sa rêverie, et fixant sur le messager un regard inquiet et scrutateur :

cc Quelqu’un ici, lui dit-il, t’a-t-il interrogé sur le message cc dont tu étais porteur?

« — Oui, seigneur, répondit l’Arabe, mais personne n’a ap- « pris de moi ce qu’il voulait savoir.

« — En ferais-tu serment sur le saint livre? reprit le bey Hassan, cc — Je suis prêt à le jurer, dit l’Arabe avec tranquillité.

« Par Mahomet! s’écria le bey, tu as bien fait de garder le « silence , car si ta bouche eût laissé échapper quelque parole « indiscrète , une volonté toute-puissante l’eût fermée pour <c toujours ! Prends ces trente sultanis pour prix de ta réserve, cc Ne t’éloigne pas, toi, Ali ; demeure pareillement. Ibrahim, » dit-il à un de ses officiers qu’il venait d’appeler, « va prévenir « les kaïds arabes, réunis dans l’enceinte d’Oran, qu’ils aient cc à se rendre immédiatement ici. Dis-leur que tel est mon « ordre formel et que leur maître les attend. » cc L’officier s’inclina avec respect et sortit aussitôt. L’Arabe et moi, nous restâmes tous deux seuls auprès du bey Hassan. Je me perdais en conjectures pour deviner quel était son projet. Bientôt les chefs convoqués arrivèrent en foule au palais , et lorsqu’ils furent tous rassemblés dans la grande salle d’audience, Hassan, prenant une physionomie ouverte et souriante, leur dit d’un ton de voix où perçait la plus vive allégresse :

« Braves chefs , intrépides défenseurs de la foi menacée , je cc vous ai tous mandés en ce lieu pour vous faire part de la « joyeuse nouvelle que vient de m’apporter un messager de cc l’agha. Vous saurez .donc que Dieu , après avoir éprouvé le « courage et l’énergie de ses enfants, a enfin assuré le triom- « phe de la cause la plus juste.

« Les Français ont trouvé sous les murs d’Alger la ruine de « toutes leurs espérances. Une défaite honteuse a été le prix de

« leur sacrilège témérité. Comme autrefois les Espagnols, com- « mandés par l’empereur Charles, ceux qui ont survécu ont été « contraints de se rembarquer à la hâte pour échapper au cour- « roux des fidèles croyants; mais la plupart d’entre eux joncc chent à l’heure qu’il est de leurs cadavres mutilés le rivage c: africain. Allez et répandez dans les tribus dubeylik le bruit < r de cette heureuse victoire : que d’unanimes actions de « grâces soient rendues au Très-Haut! Si jamais le concours « de votre bras était nécessaire pour repousser les ennemis de « Dieu, je compte sur votre empressement à vous réunir de « nouVeau pour la défense de son saint nom! »

« Aussitôt un cri d’enthousiasme s’éleva du sein de l’assemblée, et les chefs arabes sortirent du palais aux acclamations mille fois répétées de : « Gloire à Dieu! » et de : « Mort aux chrétiens! » Au bout de quelques instants, tous avaient quitté la ville, impatients d’annoncer à leurs coreligionnaires la fausse nouvelle qu’ils venaient d’apprendre , et entraînant avec eux les gens de leurs tribus.

« Qu’on ferme les portes d’Oran, » dit le bey au chef de la milice, après s’être assuré qu’il n’en restait plus un seul dans la place, « et que jusqu’à nouvel ordre, et sous aucun prétexte, « aucun Arabe ne puisse y entrer ! »

cc Ce fut ainsi que, par un merveilleux sang-froid et une admirable présence d'esprit, le bey Hassan échappa à l’un des plus grands périls dont jamais homme ait été menacé.

« Peu de temps après, trois bâtiments français mouillèrent en vue d’Oran, et il fut impossible de tenir plus longtemps la vérité secrète. La plus grande partie de la population musulmane, fanatisée par ses prédicateurs, abandonna la ville, et se répandit sur les autres points du beylik. Ma femme et toute sa famille prirent part à cette émigration. Quant à moi, bien loin de partager leurs haines religieuses, j’attendis avec confiance l’arrivée des Français. Cependant les Arabes, furieux d’avoir été trompés par le bey Hassan, avaient repris les armes et tenaient îa ville étroitement bloquée.

AU MAROC

« Déjà la famine commençait à s’v faire sentir. Le bey Hassan parlementait avec le capitaine de Bourmont , envoyé près de lui pour traiter de la reddition d’Oran ; mais il n’osait lui livrer la place, de peur du ressentiment des Turcs qui formaient sa milice. Dans cet état de choses, ce fut sur moi qu’il jeta les yeux pour l’aider à sortir d’embarras. Un jour que les Arabes attaquaient la ville avec une furie et un acharnement qui faisaient craindre de la voir bientôt tomber en leur pouvoir, il me manda à la Kasbah et m’invita à aller arborer au plus vite le drapeau blanc sur le fort Santa-Cruz. Je gravis aussitôt le pic escarpé sur lequel est assis ce fort , semblable à un nid d’aigle ; et là , après avoir déroulé mon turban de mousseline blanche , je l’agitai de toutes mes forces en signe de détresse. Répondant à cet appel, les capitaines des bâtiments français vinrent immédiatement jeter l’ancre dans le port même d’Oran; une portion de leurs marins mit pied à terre et s’empara, sans coup férir, du fort Mers-el-Kebir. Cette démonstration intimida les Arabes, qui firent un mouvement rétrograde. Peu de jours après, l’apparition de nouveaux bâtiments de guerre français acheva de les disperser. Malheureusement, un ordre supérieur ne tarda pas à rappeler cette petite escadre, qui dut mettre à la voile , au moment où les troupes qu’elle portait se disposaient à entrer dans la ville.

« A peine les Français se furent-ils éloignés, que les Turcs de la garnison voulurent me mettre à mort pour avoir arboré le drapeau blanc sur le fort Santa-Crùz, bien que je n’eusse été dans cette circonstance que l’instrument du bey. L’un d’eux, qui était mon ami, me prévint heureusement du complot tramé contre moi; il m’apprit que le soir même je devais être assassiné dans mon domicile par deux de mes compatriotes , ennemis jurés des Français. Aussi me hâtai-je de quitter Oran, et je me rendis à Tlemcen.

« Vous savez que l’empereur de Maroc, à la vue de l’anarchie qui désolait alors la province d’Oran, avait conçu le projet de s’en emparer de vive force, et que si, d’un côté, les Arabes as-

siégeaient Oran , de l’autre , une armée marocaine , sous les ordres de Muley-Ismaël , investissait Tlemcen. J’eus donc à essuyer dans cette dernière ville tous les maux et tous les périls d’un long siège. Mettant alors à profit le peu de connaissances stratégiques que j’avais été à même d’acquérir autrefois dans les armées européennes , je contribuai puissamment au déblocus de la place, dont j’organisai la défense avec un tel succès, que, furieux de voir déjouer tous les plans d’attaque, les Marocains me firent l’honneur de mettre ma tête à prix : une somme de dix mille boudjous fut offerte par Muley-Ismaël à quiconque lui livrerait mort ou vif le pauvre Ali-ben-Abdallah. Heureusement pour moi, j’étais trop nécessaire au salut de la place pour que ses défenseurs osassent me sacrifier. Toutefois, cet honneur faillit me coûter cher; car, lorsque, après la délivrance de Tlemcen, je traversai le territoire des Douairs pour retourner à Oran , ces braves gens , alléchés par l’appât des boudjous marocains, voulurent récompenser mes efforts pour le maintien de leur indépendance en me vendant à Muley-Ismaël ; et telle eût été probablement ma destinée, si le brave lieutenant Ismaël , celui-là même qui a accompagné en France le général Mustapha, ne m’eût pris sous sa protection , et n’eût énergiquement protesté contre la lâcheté et l’infamie d’une telle action.

c Rentré à Oran, j’y ai exercé jusqu’à ce jour les humbles fonctions d’interprète ou de portier-consigne. Je suis resté pauvre et obscur, comme je l’étais avant l’occupation française. Peut-être ne suis-je pas encore au bout de mes souffrances; peut-être l’avenir m’en réserve-t-il d’autres que je ne puis prévoir. Mais alors j’appellerai, comme toujours, à mon aide la résignation, cette grande vertu dont le malheur m’a enseigné la pratique , et qui est tout à la fois la consolation de l’affligé et la force du faible ! »

Ici le conteur se tut. Puisse le lecteur, en parcourant cette longue biographie, n’avoir pas eu à s’armer de cette vertu si nécessaire !

EN ALGÉRIE

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Mœurs arabes en action'. — Le dernier bey de Constantine.

En 1827, trois ans avant sa chute, le dey Hussein, ayant besoin de bois de construction pour sa marine , voulut exploiter les belles forêts qui couvrent le territoire des Beni-Djenad, tribu kabyle , située au sud-est d’Alger, dans le voisinage du Djerdjera. Il envoya à cet effet ses ingénieurs dans la montagne; mais les Kabyles refusèrent de laisser couper un seul de leurs arbres. Ces bois étaient sacrés pour eux : ils vivaient dans la .persuasion que du sort de ces superbeà futaies dépendait leur prospérité ou leur ruine, et, afin de rendre propice la mystérieuse divinité qui présidait à ces ombrages , ils étaient dans l’usage de lui offrir, au milieu de la forêt même, des sacrifices de moutons. Nous laissons aux archéologues le soin de démêler si cette coutume n’était point quelque reste d’idolâtrie païenne survivant à l’empire romain et surnageant, après les siècles , au-dessus du flot de l’islamisme , qui , pour achever notre métaphore, ne recouvrit qu’imparfaitement les hautes montagnes des Kabyles. Dans cette hypothèse, la forêt des Beni-Djenad ne figurerait pas mal le lucus des anciens, où , à défaut de temple, s’accomplissaient les rites secrets de la religion de l’Olympe. Mais cette grave question n’est point de notre ressort : revenons donc à Hussein-Dey.

Nous avons compris dans notre livre ce chapitre biographique, parce qu’il contient , comme le lecteur s’en apercevra , de curieux traits de mœurs arabes.

Irrité de la résistance des Kabyles et persistant à ne voir dans leur forêt sacrée que des mâts et des bordages de navires, il envoya à la conquête des arbres qu’on lui refusait une armée nombreuse commandée par le fameux Jahia-Agha , l’un des meilleurs hommes de guerre qu’ait eus la régence d’Alger, et le prédécesseur de ce malencontreux Ibrahim- Agha,' qui se fit si complètement battre par nous en 1830. Jahia-Agha fut repoussé comme les ingénieurs du dey. Le ciel reconnaissant se déclara en faveur des habitants de la montagne , et l’armée algérienne, obligée d’évacuer leur territoire, tomba, pour comble de malheur, dans une embuscade meurtrière que les Kabyles vindicatifs lui dressèrent à son retour. Une fusillade si bien nourrie assaillit les troupes du dey, que chaque soldat s’empressa de mettre pied à terre et de se faire contre les balles un abri du corps de son cheval. Jahia-Agha lui-même , qui était pourtant brave, prit ce parti comme les autres. Un seul homme n’imita point cet exemple, et resta tranquillement à cheval au milieu des projectiles homicides qui sifflaient à son oreille, bien que déjà il eût reçu un coup de feu. Cette rare intrépidité était d’autant plus remarquable que l’auteur de cette prouesse n’avait aucun grade militaire : il avait accompagné l’armée moins comme combatt ant qu’à titre de curieux ou de promeneur. C’était un kouloughli récemment revenu du pèlerinage de la Mecque. Lorsque tout danger fut passé, et comme chacun s’extasiait sur l’admirable sang-froid du nouveau hcidj (pèlerin), la musique de l’agha commença de jouer une marche militaire dont les sons joyeux ne tardèrent point à ramener l’ordre dans les rangs et la confiance dans les cœurs. L’héroïque pèlerin, se penchant alors vers son voisin, le kaïd Yousef, lui dit d’une voix pénétrée :

c L’admirable musique, ô mon ami (et Dieu sait pourtant quelle musique c’était)! Que ne puis-je en avoir une semblable à moi seul et l’entendre jouer tout à mon aise pendant quinze jours seulement, dussé-je perdre la vie ensuite !

— Par Dieu ! lui répondit le kaïd, le sacrifice ne serait pas

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grand. Il faut en vérité que tu ne tiennes pas plus à la vie qu’à un poil de barbe, pour l’exposer comme tout à l’heure tu faisais de gaieté de cœur !

— Tu te trompes, mon ami, reprit le fils du soldat (traduction littérale du mot kouloughli) : je fais cas de la vie autant que toi; mais je considère qu’il est honteux pour un guerrier de se cacher, surtout devant cette race kabyle que je hais et que je méprise.

— À la bonne heure, répliqua le kaïd ; mais tu es un singulier homme! Tu es blessé, je vois que ton sang coule, et, au lieu de songer à te faire panser, tu n’as que des fanfares en tête ! »

Pendant tout le reste de la marche, il ne fut question dans l’armée que de ce trait d’audacieuse originalité qui fit grand ! bruit à Alger même et ne manqua pas d’être rapporté au dey. On raconte que, peu de jours après, celui-ci manda notre pèlerin à la Kasbah et lui adressa les paroles qui suivent devant j les membres de son divan et les grands officiers de l’État réunis I dans la salle du conseil :

« On me dit merveilles de ta bravoure. C’est très-bien : j’ai besoin d’hommes braves. Il m’est revenu aussi que tu aimes la musique. Eh bien , tu en auras une qui ne le cédera point à celle de Jahia-Agha ; je te fais bey de Constantine. »

Ce fut ainsi que Hadj-Ahmeh, intrépide comme César et dilettante comme Néron ( car ce pèlerin n’était autre que notre futur antagoniste dans l’est delà régence d’Alger), devint gouverneur, ou, pour mieux dire, prince souverain de la plus belle et de la plus vaste province du pays. Au trait de caractère que nous venons de citer de ce personnage célèbre , peu de nos lecteurs eussent sans doute reconnu le sombre despote que, d’après maint récit terrible ou lamentable, l’imagination se plaît à évoquer de la taille des géants de la fable et les mains fumantes de sang. Nous avons accueilli avec empressement ce I détail biographique peu connu, parce qu’il montre l’homme et réduit tout d’abord le tyran de mélodrame à des proportions

humaines. On aime à découvrir que quelque chose bat sous le triple airain qui revêt la poitrine de ces mangeurs d’hommes. Nous ne croyons pas, pour notre part, à la cruauté absolue, à celle qui verse le sang par amour pour le sang lui-même. Le tigre, cet emblème de la férocité, ne déchire point pour son plaisir le flanc de ses tristes victimes; il se repaît, non de la vue de leurs tortures, mais de leur chair, et, quand on l’accuse de goûter une volupté de bourreau , on se trompe : il n’est que gastronome. Pourquoi l’homme, ce cerveau sublime, s’abaisserait-il au-dessous de la brute aveugle et farouche? C’est toujours entraîné parla nécessité, sinon égaré par la passion, que son bras s’arme et donne la mort. Et voilà comment un musicien , un cœur susceptible d’enthousiasme , une âme tendre et élégiaque peut-être, se trouve quelquefois conduit, comme Ahmed-Bey, par un fatal enchaînement d’inexorables circonstances, à lever le glaive sans relâche, et à jouer sur cette terre le rôle de fléau de Dieu.

Cela posé, portons nos regards en arrière, et voyons quelle fut la vie du dernier bey de Constantine jusqu’au jour de son élévation. Son grand-père, qui portait le même nom que lui, avait déjà administré, vers la fin du siècle dernier, la province dont Hussein-Dey venait de lui confier le gouvernement. Mohammed, fils de ce dernier et père de Hadj-Ahmed, ne s’éleva qu’au rang de khalifah (lieutenant) du bey. Il épousa la fille de Daoudy-ben-Gannah, chef de l’une de ces puissantes tribus du Sahara avec lesquelles les gouverneurs de Constantine tenaient à honneur de s’allier, et qui s’enorgueillissent, sans doute en vertu de l’homonymie, de descendre directement du roi David. (Le nom de Daoudy n’est autre que celui du roi-prophète , comme le lecteur en fera sans peine la remarque.)

Le père de Hadj-Ahmed eut une fin tragique. C’était un homme cupide et qui ne reculait devant aucune extrémité pour satisfaire sa soif de lucre. Las des plaintes qui chaque jour lui arrivaient contre cet oppresseur, le dey Ali-Khodja, qui, en fait de châtiment, ne connaissait point les demi-mesures,

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donna ordre de l’exterminer lui et toute sa race, comme on fait une couvée d’impurs reptiles. Le khalifah fut étranglé; mais son jeune fils, Ahmed, fut sauvé par sa mère la Bédouine7 qui l’emporta au Sahara, et se réfugia avec lui sous les tentes noires des Ben-Gannah.

C’est là que se passèrent l’enfance et la première jeunesse d’Ahmed ; c’est là que, sous un ciel embrasé et au sein d’une nature morne et sauvage, il commença de vivre, c’est-à-dire de penser et de sentir, et que se développèrent en lui ces sens de feu, cette organisation impétueuse que ne pourraient plus tard modérer aucun frein , aucune loi divine ou humaine. Le Sahara, c’est le désert, suivant le terme consacré, terme passablement impropre ; car le désert est très-peuplé, et certaines évaluations ne portent pas à moins de dix mille le nombre des tentes soumises au seul scheïkh des Ben-Gannah. Quoi qu’il en soit, voici, d’après la description qu’en fait un naturel de la régence, un aperçu du Sahara : « C’est, dit notre auteur (Hamdan-Ben-Othman-Khodja), un pays sablonneux. On y voit de temps en temps poindre une montagne très-élevée; puis, tout à coup, cette montagne disparaît comme par enchantement, car elle était faite de sable, et le vent qui l’avait bâtie dans une nuit la détruit dans une matinée. Le vent change sans cesse la face de ce pays ; aujourd’hui il creuse des plaines et demain il soulève des collines, au point qu’il est absolument impossible de tracer une route au milieu de cette mer de sable , mer non moins mobile et perfide que celle où voguent les navires. On ne trouve dans le Sahara ni arbres, ni pierres, ni fleuves, ni rivières, en un mot aucun accident de terrain, aucun signe qui puisse guider avec quelque certitude les pas de l’homme. Cependant le peuple de ces contrées voyage et sait trouver sa route. Il consulte les astres du jour et de la nuit, et découvre les sources d’eau avec un admirable instinct. Quelquefois cependant ces sources sont enfouies dans le sable jusqu’à quarante et même cent pieds de profondeur ; ce qui n’empêche pas ce peuple de distinguer très-bien, et du premier coup d’œil, le lieu précis

où gît la source. C’est un de ses dons; c’est une heureuse faculté dont le Créateur l’a doué.

cc On rencontre dans le Sahara beaucoup d’animaux venimeux, tels que serpents et scorpions. La morsure de ces reptiles ou insectes est très-dangereuse, et il est difficile de concevoir comment les habitants peuvent s’en préserver ; car ces animaux ont l’habitude de se tenir blottis dans le sable. On voit aussi dans ce pays des vipères de toutes grandeurs, une entre autres, mince et petite, qui s’élance comme un trait sur l’homme. Aussitôt que ce reptile a touché sa victime, il lance du feu et se tue lui-même, après avoir donné la mort à la personne qu’il a piquée. On dit même que, lorsqu’il effleure de son dard une lame de fer ou d’acier, il fait une marque au métal. Aussi, dans ce pays, les étriers sont larges et ont la forme d’une plaque recourbée dans laquelle s’emboîte le pied du cavalier. Eh bien! cet animal, en mordant l’étrier, laisse son empreinte sur la plaque. »

Quel pays ! L’imagination ne demeure-t-elle point épouvantée d’une telle peinture, dont il faut retrancher, comme de raison, les vipères qui lancent du feu, et autres fables orientales à faire sourire de pitié les naturalistes , s’il en est qui veuillent bien parcourir ces lignes? S’étonnera-t-on que les hommes nourris au milieu de pareils spectacles, parmi les reptiles, sous i’haleine torréfiante de ce simoun qui fait et défait les montagnes et brûle le sang dans les veines, soient des hommes d’une trempe à part, rudes et impitoyables comme la nature marâtre qui environna leur berceau, et sentent bouillonner en eux des passions, des haines, des venins inconnus aux autres fils d’Ève? Ne faudrait-il point admirer bien plutôt qu’à ces hommes il pût rester encore quelque chose d’humain ? Mais revenons à Ahmed-Bey.

L’influence de son oncle Ben-Gannah auprès de Hassan, bey de Constantine , le fit peu à peu rentrer en grâce, et en 1812 (il pouvait être âgé alors de vingt à vingt-cinq ans) il fut nommé kaïd des Haractas , l’une des plus puissantes tribus de la pro-

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vince. Quelques années après, il devint khalifah du bey, qui , en l’appelant aux fonctions jadis exercées par son père , lui rendit la plus grande. partie de sa fortune patrimoniale, confisquée au profit du beylik lors du supplice de Mohammed.

Ahmed, devenu le second dignitaire de la province, marcha sur les traces paternelles. Emporté par l’amour du luxe et du plaisir, il fut rapace, violent, cruel, le tout pour satisfaire une soif de volupté inextinguible. Un hourra de malédictions ne tarda pas à s’élever contre lui; mais Ahmed , plus habile que son père Mohammed, et instruit par la mort tragique de celuici , avait eu soin de se créer à Alger des intelligences et des protections puissantes , qui le soutinrent longtemps contre les vives attaques et les plaintes dont il était journellement l’objet. Un dernier méfait, plus grave et plus scandaleux que les autres, vint enfin déjouer l’effort de ses amis et le précipiter du piédestal d’impunité où il se croyait affermi.

De même que le khalife Haroun-al-Raschid, mais dans de bien autres pensées , il se plaisait, dit-on, à parcourir la nuit les rues ou les alentours de la ville. On raconte qu’errant un jour près de Constantine , il s’arrêta à la porte d’une petite maison où il avait remarqué dans ses promenades du soir deux jeunes filles d’une grande beauté. Avec l’aide d’un Giafar aussi peu vertueux que lui , il était parvenu à éloigner temporairement le père des deux jeunes vierges mauresques. Il entra dans la maison : le reste se devine. Le père demanda justice de ce crime , qu’ Ahmed expia en épousant ses deux victimes, et en leur assignant à chacune, par ordre supérieur, un douaire considérable. Mais, peu de temps après, usant d’un droit que la loi musulmane lui accordait , il les répudia l’une et l’autre. Le bey, qui avait pris l’affaire fort à cœur, irrité de ce manque de foi, en prit texte pour dénoncer Ahmed à Alger et demander sa tête. Le dey, évidemment influencé en faveur du jeune khalifah, refusa de prononcer son arrêt de mort. Ne pouvant toutefois l’absoudre entièrement ni le maintenir en fonctions , il adopta un terme moyen, qui consistait à l’exiler pour quelque

temps de la régence et à l’envoyer faire au tombeau du Prophète le pèlerinage que tout bon ou mauvais musulman doit accomplir au moins une fois en sa vie.

De retour de la Mecque, il ajouta à son nom, suivant l’usage, celui de hadj, et s’établit à Alger ; mais il ne paraît point que la visite des lieux saints eût laissé dans son âme une impression bien vive ni modifié ses penchants, car à peu de temps de là une nouvelle équipée le fit exiler à Médéah, d’où il revint bientôt, grâce aux amis puissants dont nous avons parlé plus haut.

C’est sur ces entrefaites qu’eut lieu l’expédition de Jahia-Agha contre les Beni-Djenad , expédition dont on a vu le résultat pour Hadj -Ahmed. Le singulier courage dont il avait fait preuve dans cette campagne fut vraisemblablement la cause déterminante , mais non point l’unique motif de son élévation au poste envié d’où nos armes l’ont fait descendre. Sa mère, la Bédouine, l’avait suivi à Alger, munie de fortes sommes qu’elle semait habilement parmi les conseillers du dey.

Ces arguments irrésistibles ne contribuèrent sans doute pas peu à la nomination d’Ahmed. Celui-ci était au reste, avec tous ses défauts, ses vices même, un homme d’une capacité et d’une énergie incontestables La province de Constantine était alors dans un état d’anarchie et d’épuisement déplorables. Le bey Ibrahim, qui la gouvernait, n’avait su se ménager aucune alliance parmi les tribus influentes du pays, et restait isolé au milieu de populations fières, impatientes du joug des Turcs et ennemies surtout de l’impôt. Telle était la situation des finances de ce malheureux bevlik, qu’au dernier voyage triennal d’Ibrahim à Alger, le dey, loin de recevoir de lui aucun tribut, avait dû lui faire tenir secrètement une somme d’argent qui le mît à même de pourvoir honorablement aux dépenses de son entrée et de son séjour dans la capitale de la régence. Les désordres, les rébellions agitaient sans cesse la province, déchirée par des factions rivales qui ne faisaient trêve à leurs querelles que

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pour s’unir contre la débile administration du bey. Aux grands maux , dit-on , les grands remèdes. Hussein-Dey fut tenté d’abord de faire étrangler Ibrahim; mais, se ravisant, il consentit à le laisser vivre et songea seulement à lui chercher un successeur, homme de fermeté et d’action , qui imposât aux séditieux et les fît repentir, en les foulant aux pieds, en pesant durement sur eux, de leur mutinerie passée.

Nul homme au monde n’était plus apte que Hadj-Ahmed à jouer ce rôle d’épouvantail. Aussi le remplit-il à merveille , si bien même qu’il dépassa , dit-on , le but , de façon à alarmer sérieusement le dey sur les conséquences de la mesure prise par lui ab irato contre ses féaux et amés sujets du beylik de Gonstantine. D’autres prétendent cependant qu’il gouverna avec plus de justice et de modération que ses antécédents n’eusj sent permis de l’espérer. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’en 1830, au moment de l’expédition contre Alger et à la suite de nombreux différends entre lui et le chef suprême de la régence,

lui , de l’occasion que fournirait son prochain voyage à Alger, où , tous les trois ans , il était tenu d’apporter le tribut en personne. Ce projet n’était point ignoré du cabinet français luimême , qui essaya d’en tirer parti , en détachant le bey de Constantine de la cause de Hussein-Dey. Quelque temps avant le départ de notre flotte, M. de Lesseps, consul général à Tunis, reçut l’ordre d’entrer à cet effet en négociations avec Ahmed, de lui faire entrevoir les dangers qui l’attendaient à Alger, en même temps que la perspective d’une sorte d’indépendance qui pourrait lui être reconnue sous notre suzeraineté. Deux agents français , MM. d’Aubignosc et Girardi , furent envoyés à Tunis, dans la même vue, au mois d’avril 1830; mais il faut dire à la louange d’Ahmed qu’il repoussa obstinément toutes les propositions tendant à lui faire oublier ses devoirs vis-à-vis de son souverain. Il avait hérité de son aïeul le Turc une droiture à toute épreuve, et Hussein, qui le connaissait bien, disait de lui, après sa défaite, à M. le général

Bourmont : « Si Hadj- Ahmed vous promet sa soumission, comptez qu’il tiendra sa parole ; il n’y a manqué de sa vie. »

Ahmed-Bey marcha en effet au secours d’Alger menacé, et rejoignit le quartier général de l’agha avant le bey de Tittery , qui n’en était pourtant séparé que par deux ou trois journées de marche. Du premier coup d’œil , il jugea que la position prise par l’incapable Ibrahim-Agha à Staouéli était mauvaise, et s’efforça de lui prouver la nécessité absolue de changer son plan de campagne.

« Il est impolitique , lui dit-il , de concentrer toutes nos forces sur un seul point. Il faut les diviser, et en porter une partie vers l’ouest de Sidi-Ferruch , afin que les Français, s’attachant à nous suivre, s’éloignent de leur but, qui est Alger. De cette manière nous pourrons les attaquer les premiers , ce qui est infiniment préférable , en choisissant le lieu •et le terrain , et en profitant de l’avantage que nous donne sur eux la connaissance parfaite des localités. Qu’arrivera-t-il, si vous persistez simplemen t à leur barrer le passage ? C’est, que notre retraite leur servira de guide et les mènera comme par la main sous les murs de la ville. Je dis notre retraite, car il est évident que nous ne pourrons leur tenir tête. Il ne faut point se faire illusion à cet égard. De quelles forces disposezvous? De vingt ou trente mille hommes , la plupart gens sans aveu, mal armés, mourant de faim, et qui , faute de vivres, commencent déjà à déserter. Ce n’est point avec mes troupes, les vôtres, les mille hommes du bey de Tittery (ce bey en avait promis vingt mille) , la poignée de cavaliers que nous amène le lieutenant du bey d’Oran , et ce ramassis de vagabonds sans feu ni lieu et de marchands de lait (on appelait ainsi ironiquement les pâtres de la Metidjah),que nous pourrons soutenir la lutte en bataille rangée contre une armée aussi exercée, aussi brave, 'aussi bien approvisionnée de tout que celle des Français. Enfin, si vous voulez m’en croire, pour empêcher la désertion, vous chargerez chacun des chefs de pourvoir, sous sa responsabilité personnelle , à la subsistance et à l’armement de ces

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Arabes et de ces Kabyles qui , remplis dans le principe de bonne volonté, nous abandonnent tous les jours, voyant qu’on ne s’est pas même inquiété de les nourrir. »

Ces avis étaient ceux d’un homme de sens droit et d’expérience; mais Hadj-Ahmed avait affaire à la sottise présomptueuse d’un parvenu que sa bonne mine et sa stature herculéenne avaient, en attirant sur lui les regards de la fille du dey, porté seules au poste éminent dont il se voyait investi , et dont le prestige bouleversait totalement sa faible cervelle.

« Soyez sans inquiétude , dit-il au bey Ahmed ; j’ai un plan infaillible pour avoir bon marché des Français, et ce plan, le voici : des agents adroits et sûrs, des créatures à moi , se présenteront au camp des chrétiens en se donnant comme partisans de leur cause. Ils les tromperont par de faux rapports sur la situation du pays et les engageront à envoyer une partie de leurs troupes débarquer entre Alger et Sidi-Ferruch , en leur promettant de seconder cette descente et de diriger leur marche vers le Fort-l’Empereur, à l’insu des Algériens. Demain , oui , demain au plus tard , cette ruse aura son effet, et, tandis que mes affidés entraîneront l’armée française dans un chemin aride et difficile, les Arabes de leur côté, et moi du mien, nous l’attaquerons et nous la taillerons en pièces. C’est même dans cette attente que je viens de faire distribuer dix cartouches à chaque soldat.

— Et quand ces dix cartouches seront brûlées ? demanda Ahmed à l’agha.

— Quand elles seront brûlées ! répéta celui-ci au comble de l’étonnement. Mais alors nous aurons tué la moitié de l’armée française, et le reste demandera merci, ou nous l’exterminerons à l’arme blanche. De toute façon, il sera inutile de faire aux troupes une nouvelle distribution de poudre. »

Stupéfait d’une pareille stupidité, Ahmed voulut encore hasarder quelques observations ; mais Ibrahim-Agha lui coupa la parole en lui disant d’un ton très-sec :

« N’insistez pas, Sidi, ce serait superflu. Je vois que vous

n’avez aucnne idée de la tactique européenne. Vous ne savez pas à quel point elle diffère de celle des Turcs. »

Outré d’une telle impéritie unie à tant de suffisance , le bey de Constantine modéra avec peine son indignation , et, gardant désormais le silence, il tourna le dos à l’agha. Son mécontentement ne l’empêcha pas au reste de se comporter bravement à la journée de Staouéli, où il se fit remarquer entre tous par l’éclat de sa valeur, le luxe de ses vêtements et de ses armes , et la beauté de ses chevaux. Après la perte de la bataille et durant l’attaque du Fort-l’Empereur, ses troupes prirent position dans la plaine du Hamma et sur les crêtes des collines qui bordent la rade d’Alger. Lui-même avait transporté son quartier général à Hussein-Dey, maison de plaisance du pacha, qui s’élève au bord de la mer, et d’où il prit part activement aux dernières hostilités.

Lorsque tout fut fini et que la destinée eut donné gain de cause à l’infidèle, Ahmed songea à regagner la capitale de son beylik. Mais alors, une notable partie des plus riches habitants de la ville, éperdus à la nouvelle de la capitulation d’Alger, et croyant leurs maisons vouées au pillage, accoururent vers lui en foule : emportant tout ce qu’ils possédaient de plus précieux, ils venaient supplier le bey de les prendre sous sa protection. Pendant quelques heures ce fut dans la rade, près de la côte , et le long du faubourg Bab-Azoun , un mouvement d’émigration qui ne tendait à rien moins qu’à dépeupler la ville entière , si le général La Hitte ne l’eût interrompu en faisant tourner sur les fuyards l’artillerie du Fort-l’Empereur, tombé la veille entre nos mains. Quinze cents Turcs ou environ vinrent aussi se grouper autour du bey de Constantine , qui , suivi de cette multitude, reprit le chemin de sa province, en côtoyant la rade d’Alger et le rivage qui la prolonge. Dans cette pittoresque et riche caravane, figuraient plus de cinq cents femmes. En passant près de la Rassauta , immense ferme qui appartenait au gouvernement algérien, Ahmed fit main basse sur les troupeaux et les haras de ce domaine.

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Les autres métairies de l’État qui se trouvaientsur son passage eurent le même sort : c’était de bonne guerre; en ennemi qui sait son métier, il ne pouvait manquer une si belle occasion de s’enrichir en dépouillant les nouveaux maîtres du pays. Il n’en fut pas tout à fait de même du détroussement qu’il se permit à l’égard d’Ibrahim-Agha, le malencontreux généralissime des troupes du dey, qui , ne voulant pas partager le sort de son beau-père, était venu, avec tous ses trésors, se réfugier auprès d’ Ahmed. Celui-ci l’accueillit à merveille, l’engagea à le suivre, et peu après le renvoya demi-nu. Était-ce rancune de la hauteur impertinente que lui avait montrée Ibrahim? Était-ce pure convoitise? Nous voudrions nous persuader que le désir de la vengeance fut l’unique mobile d’Ahmed.

Pour gagner Constantine, il fallait parcourir une vaste étendue de territoire accidenté, couvert d’aspérités, d’obstacles, et gardé par des populations berbères, c’est-à-dire rapaces, qui, en fait de pillage, ne connaissent ni chrétiens ni mahométans, et dont l’avidité naturelle devait être singulièrement surexcitée par la vue du riche convoi qui défilait devant leurs yeux. Pendant cette longue retraite , qu’un écrivain d’un peu d’imagination comparerait à celle des Dix mille, Ahmed se montra homme de tête, et fit preuve tout à la fois d’énergie et d’humanité; par sa contenance hardie, il imposa aux montagnards, qui eussent pu l’écraser dix fois, rien qu’en laissant rouler sur lui les pierres de leurs crêtes escarpées, et il pourvut à tous les besoins de la foule timide qui se pressait à ses côtés, comme l’humble troupeau autour du dogue belliqueux. Ce n’était pas chose facile que d’assurer la subsistance de toutes ces bouches affamées; car, dans sa précipitation et son effroi, chacun n’avait songé qu’à s’encombrer de la plus grande masse de bijoux et de numéraire possible , sans se préoccuper le moins du monde de la nécessité de vivre en route. Plus d’une fois , cet Eldorado ambulant fut menacé du sort des Hébreux au désert avant la chute de la manne ; enfin , à part quelques privations forcées , quelques morts provenant

de fatigue ou de faim, le pèlerinage s’accomplit sans encombre jusqu’à Constantine; mais, là, d’autres dangers , d’autres épreuves non moins critiques, étaient réservés à Hadj- Ahmed.

En partant d’Alger, il avait promis aux Turcs qui l’avaient suivi de leur donner une demi-solde; dans les rangs de ceux-ci se trouvait un nommé Hamoud-ben-Chakar ou Jaghar, fils d’un ancien bey de Constantine, qui s’engagea à leur payer la solde entière s’ils voulaient l’élire pour chef. Les janissaires, qui du reste se résignaient difficilement à accepter pour maître un homme de sang mêlé, un kouloughli, tel que Hadj-Ahmed, accédèrent sans peine à la proposition, et il fut secrètement convenu en route qu’une fois parvenus au terme du voyage, ils déposeraient le fils de la Bédouine et proclameraient Ben- Chakar. Chose singulière ! entre tant d’hommes le secret fut si bien gardé, qu’Àhmed n’eut aucune connaissance du complot jusqu’au jour de l’exécution. Arrivés sous les murs de la ville, et au moment d’y faire leur entrée, les Turcs se détournèrent brusquement et allèrent camper à deux lieues de là, auprès de leur nouveau chef, qui le premier avait quitté la caravane et les attendait en ce lieu. En apprenant ce mouvement insurrectionnel, leurs compatriotes de la garnison de Constantine se déclarèrent pareillement contre Ahmed et quittèrent la ville pour aller rejoindre Ben-Chakar. Du quartier général dont ils avaient fait choix, les janissaires réunis envoyèrent des députés au bey pour lui signifier l’élection qui le frappait de déchéance. Hadj-Ahmed montra alors une présence d’esprit et une fermeté remarquables : il écouta d’un front serein la déclaration des rebelles, et répondit qu’il était prêt à se retirer ; mais, sans perdre de temps, il fit part du message qu’il venait de recevoir aux habitants de Constantine, leur annonçant qu’il ne voulait. point être cause de la guerre civile, et ajoutant que, s’ils s’unissaient d’intention aux insurgés, il ne leur demandait qu’une grâce, celle de protéger la sortie de sa famille , qu’il comptait emmener avec lui au Sahara, près de ses parents

maternels. « Plutôt, écrivait-il, que de verser le sang de ses concitoyens, il renonçait de grand cœur à soutenir ses droits contre le chef usurpateur que s’était donné la milice. » Redoutant justement l’avidité et la licence d’une soldatesque insolente, et sachant bien par expérience qu’en fait de maître ils avaient peu à espérer au changement, les habitants de Constantine s’émurent du manifeste d’Ahmed, et les plus notables d’entre eux s’assemblèrent sous la présidence des chefs de la loi pour se consulter sur le parti à prendre dans l’intérêt de la chose publique.

Le résultat de cette délibération fut la protestation suivante, qui donnait gain de cause à Ahmed et mettait au fiéant l’élection du fils de Chakar :

« Hadj-Ahmed-Bey a été nommé par Hussein-Pacha, qui tenait ses pouvoirs du sultan. Nous ne reconnaissons que l’autorité de ce dernier, et c’est à lui seul que nous entendons obéir. Si son représentant à Alger n’existe plus politiquement, toujours est-il que les décrets de celui-ci demeurent valables, ayant reçu en temps et lieu la ratification de la Sublime-Porte. Donc Hadj-Ahmed est notre chef, et il doit rester notre chef. C’est seulement au cas où il décéderait, et afin de nous préserver de l’anarchie , que nous pourrions élire un autre bey à notre convenance ; mais ce choix ne serait que provisoire et devrait toujours être soumis à la sanction du sultan. Au surplus, nous ne désirons point changer de maître, et ne voulons surtout à aucun prix de Ben-Chakar, qui n’est qu’un débauché et un ivrogne. Ainsi, non-seulement nous continuons à reconnaître Hadj-Ahmed; mais nous estimons que, pour assurer la tranquillité du pays, il doit remplacer Hussein-Dey comme I pacha et fondé de pouvoir du sultan, sauf par Sa Hautesse à i approuver ou à infirmer cette décision. »

Muni de c efetva ou sentence légale qui, signé du muphtiet des docteurs de la loi, devenait par son caractère religieux une arme terrible contre le nouveau bey et ses adhérents, Hadj- Ahmed fit appel aux Kouloughlis et aux Maures, qui se levèrent

à sa voix, et dès le lendemain, au point du jour, il fondit sur les insurgés avec des forces supérieures. Ce retour offensif qu’ils n’avaient point prévu déconcerta les rebelles, et dans leur épouvante ils ne songèrent plus qu’à apaiser le courroux d’Âhmed en immolant leur créature de la veille. Hamoud-Ben- Chakar, dont le père avait péri sous le poignard de ces nouveaux prétoriens , tomba comme lui percé de leurs coups, et Ahmed reçut, avec la tête de ce malheureux, la soumission de la turbulente milice. Il exigea de plus que les principaux meneurs de la révolte, au nombre de vingt, lui fussent livrés, et il les fit décapiter séance tenante. A cette condition, il consentit à amnistier les mutins ; mais ce pardon n’était pas plus sincère que ne l’avait été son apparente déférence au vœu de l'émeute militaire. Il jugea la leçon trop bonne pour qu’il convînt de s’exposer à en recevoir une seconde, et il se promit d’avoir, comme le sultan Mahmoud, son massacre des janissaires. Dans l’année qui suivit , et sous divers prétextes , il les fit égorger presque tous. Il les envoyait par petits détachements dans les tribus, où ces malheureux ne tardaient point à être mis à mort , d’après l’ordre secret que les scheikhs en avaient reçu de Hadj -Ahmed. Son khalifah Ben-Aïssa fut, comme nous avons eu l’occasion de le raconter ailleurs, le principal ministre de ces sanglantes exécutions , effroyables sans doute , mais dont l’odieux sera quelque peu atténué, si Ton considère que, sur quinze beys prédécesseurs de Hadj-Ahmed, douze avaient péri assassinés. La milice turque fut remplacée par un corps de zouaves composé d’Arabes et de Kabyles, dont Ben-Aïssa prit le commandement avec le titre de bacli-hambah.

Après s’être ainsi délivré d’une soldatesque qui de tout temps avait été l’épouvantail des beys et des pachas euxmêmes, Hadj-Ahmed,' prévoyant d’autres périls qui, en effet, ne tardèrent point à l’assaillir, songea à consolider sa puissance pet d’abord il chercha son point d’appui dans l’affection de ses sujets. C’est dans cette vue qu’il diminua les impôts,

et qu’au lieu d’exiger une charge de chameau en blé et une autre en orge de chaque propriétaire d’une charrue, suivant le tarif adopté jusqu’à ce jour, il se contenta d’une redevance de huit boudjous (environ 15 francs) par paire de bœufs. Il régla aussi à un taux modéré le prix des fermages, et donna à bail aux cultivateurs les propriétés du beylik , moyennant le prix modique de quinze ou seize boudjous pour tout l’espace de terrain qu’une charrue attelée de deux bœufs peut labourer dans une année. Les kàids ou collecteurs d’impôts faisaient un recensement à chaque récolte. Il arrivait souvent que ces percepteurs transigeaient à leur profit avec les contribuables, leur remettant une partie de l’impôt et gardant l’autre pour euxmêmes. Ils revenaient ensuite dire qu’ils n’avaient rien reçu, attendu la misère des cultivateurs. Ahmed-Bey , quand il le fallut, sut politiquement fermer les yeux sur ces arrangements abusifs, afin de se rendre populaire ; mais il n’oubliait rien , et plus tard il retrouva griffes et ongles pour châtier les concussionnaires, et faire rendre gorge à qui de droit. Doué de souplesse , comme on voit , et d’un tact exquis en affaires , il s’attacha les belliqueuses populations du Sud et réussit à se créer des alliances parmi elles, et fit tout au monde pour gagner particulièrement l’amitié de ses oncles maternels , scheïkh Abdallah, scheïkh Achour et scheïkh Hadj-Mohammed-Tobbal, qui , par leur influence sur les tribus du Sahara , pouvaient lui être d’un grand secours.

Il eut tout lieu de se féliciter de cette tactique, lorsque , peu après, de dangereuses rivalités vinrent battre en brèche le laborieux édifice de sa puissance. Après la prise d’Alger , Mustapha-bou-Mezrag ( père de la lance) rentra à Médéah , et se fondant sans doute sur ce que Hussein-Dey lui avait un instant confié le commandement en chef des troupes après la destitution de l’incapable Ibrahim-Agha , il se proclama de son chef pacha de toute la régence, organisa une cour, nomma un khasnadgi (trésorier) et un agha , fit battre monnaie , et , en un mot, s’arrogea tous les attributs de la puissance souveraine.

Non content de ce simulacre de royauté , il notifia son avènement à Ahmed-Bey, et l’invita à lui envoyer des secours en argent et en munitions pour le mettre à même de continuer avec succès la guerre sainte. Le bey de Constantine lui répondit : « Nous sommes égaux, et aucun de nous ne doit avoir le pas sur l’autre. » Et il l’engagea à se mêler de ses propres affaires, lui signifiant qu’il n’avait à attendre de lui ni soumission ni redevances.

Bou-Mezrag ne se tint pas pour battu , et riposta par l’envoi de deux messagers chargés de remettre à Ahmed le diplôme de bey de Constantine et le cafetan d’investiture. Ahmed qui, de son côté , venait de prendre pour lui le titre dé pacha , se montra moins patient cette fois. Il fit trancher la tête à l’un des envoyés , et comme l’autre , épouvanté , n’attendait plus que le même sort , le bey, après avoir joui un instant de son anxiété , le congédia en ces termes :

« Je te laisse la vie , afin que tu ailles dire à ton maître comment j’ai reçu son message. »

Bou-Mezrag déclara alors la guerre à Ahmed , prononça sa révocation, et lui donna pour successeur nominal cet Ibrahim- Bey qui avait précédé au pouvoir Hadj-Ahmed , et maintenant visait à le supplanter à son tour. Ibrahim était gendre du scheïkh Ferhat-ben-Saïd , surnommé le Grand Serpent du Désert , l’un des chefs les plus populaires et les plus puissants du Sahara, qui commandait alors avec le titre d’agha aux tribus des diverses oasis éparses dans cette plaine aride. Il se forma contre le bey de Constantine, entre Mustapha, Ibrahim et le Grand Serpent, un triumvirat menaçant, que Hadj- Ahmed chercha à dissoudre, en nommant son oncle Ben- Gannah agha des tribus du désert , en remplacement de Ferhat-ben-Saïd. Mais les choses ne tournèrent point comme l’avait espéré Ahmed. Le Grand Serpent n’était point homme à céder facilement la place ; ses tribus lui étaient dévouées , et avec leur aide il repoussa Ben-Gannah , qui s’était présenté avec des forces insuffisantes pour prendre possession de son

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commandement. Ahmed-Bey fut contraint de venir en personne soutenir son oncle maternel ; il vainquit d’abord Ben- Saïd ; ce dernier cependant ne perdit pas courage , et la plupart des tribus qu’on voulait lui ôter continuèrent à le reconnaître pour chef. Il s’ensuivit une longue série de combats mêlés de succès et de revers , à la suite desquels le Serpent, devenu l’ennemi irréconciliable d’Ahmed , envoya une ambassade au duc de Rovigo pour lui demander du secours contre le bey de Constantine. Les envoyés de Ferhat furent accueillis à merveille par le gouverneur de l’Algérie , qui les combla de riches présents; mais , à leur retour, ils furent assaillis et dévalisés sur le territoire de la tribu d’El-Oufia. On suppose que des émissaires d’Ahmed furent les instigateurs de ce brigandage, qui attira sur ses auteurs présumés les sanglantes représailles tristement inscrites dans les annales de l’Afrique française sous le nom significatif de massacre d’El-Oufîa.

Cet incident rompit les négociations entamées avec le Serpent, qui , du reste , ne cessa, à dater de ce jour, de susciter des ennemis à Ahmed , d’attiser contre lui la révolte et d’étendre ses menées partout où il entrevoyait le moindre germe de mécontentement à exploiter. C’est ce même Ferhat qui , venant se joindre à nous le lendemain de la prise de Constantine, et comme on lui demandait pourquoi il n’avait point paru plus tôt, répondit spirituellement :

« Je m’en serais bien gardé. Si j’étais venu vous trouver avant la prise , les Arabes n’eussent pas manqué de dire que vous n’aviez pu seuls remporter la victoire. Je n’ai point voulu diminuer l’éclat de votre triomphe en vous apportant un secours dont vous n’aviez aucun besoin. »

Quant au gendre de Ferhat-Ben-Saïd, Ibrahim-Bey, il réussit à soulever plusieurs milliers d’Arabes, avec lesquels il vint Il camper devant les murs de Constantine. Mais Hadj-Ahmed, qui excellait dans l’art de la corruption , dissipa la ligue, en I gagnant par des présents et des promesses les principaux 1 scheïkhs des tribus qui avaient prêté main-forte à son compé-

titeur. Une seule nuit vit , dit-on , la dispersion totale de l’inconstante armée d’ibrahim , et la première clarté de l’aube montra à celui-ci son camp désert. Épouvanté , il prit la fuite avec quelques cavaliers fidèles , et se jeta sur le territoire de la régence de Tunis , d’où il se réfugia bientôt dans le beylik de Tittery. La vengeance de Hadj-Ahmed ne tarda pas à le poursuivre et à l’y atteindre. Peu de temps après son retour à Médéah , on le trouva assassiné dans sa maison. Selon toute apparence, la main de quelque sicaire aux gages du bey de Constantine accomplit ce meurtre mystérieux.

Peu avant ces événements, Bou-Mezrag, ayant refusé de reconnaître la souveraineté de la France, avait été renversé dans une expédition conduite à Médéah par le général Glauzel, et remplacé comme bey par un Maure d’Alger, nommé Mustapha-Ben-Omar. Ancien négociant et homme de mœurs paisibles , comme il convient aux gens de sa profession, ce nouveau bey n’avait aucune des qualités qui seules pouvaient le soutenir dans le poste élevé , mais difficile , où il se voyait appelé. Ce choix fut une des erreurs de l’administration du général Clauzel. Aussi Ben-Omar ne put-il faire accepter ni reconnaître son autorité nominale par une seule tribu de son beylik. Au bout de peu de mois , il fallut envoyer un corps d’armée à son secours et le dégager par la force du milieu du blocus où ses propres sujets le tenaient enfermé dans la capitale de ses États. Dégoûté du pouvoir, il demanda à mains jointes qu’on le ramenât à Alger, ce qui eut lieu en juin 1831. Mais alors un lieutenant de l’empereur de Maroc fondit sur le beylik vacant, et l’occupa jusqu’au commencement de 1833, où , sur les vives réclamations de la France , Muley-Abderrahman consentit enfin à l’évacuer. Ce fut à ce moment que Hadj- Ahmed songea à s’en emparer pour lui-même. Dès la retraite de Ben-Omar, il avait cherché à s’approprier la succession de Bou-Mezrag , et ses troupes avaient paru sur le territoire de Tittery. Ben-Diaf, chef de la puissante tribu des Ouled-Maadhy, et l’ennemi juré d’ Ahmed, avait battu et refoulé hors du beylik

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le corps d’armée qu’y avait envoyé celui-ci. Après le départ du Marocain, le bey de Gonstantine renouvela avec plus de succès sa tentative. Il réussit à installer à Médéah son lieutenant Mohammed-el-Hadji, homme d’action et d’habileté, qui sut se faire reconnaître par un grand nombre de tribus. Mais, dès l’année suivante, ces tribus, fatiguées du joug de Hadj- Ahmed, cherchèrent à lui donner un successeur, et, dans cette vue, elles s’adressèrent à la France. Des négociations s’engagèrent à ce sujet , et n’amenèrent aucun résultat positif. Au demeurant , Ahmed conserva le beylik de Tittery jusqu’au moment où le jeune émir Abd-el-Kader , astre aujourd’hui obscurci, mais alors dans toute la splendeur de son lever autocratique , paâsa le Chélif , envahit le territoire de Tittery, et chassa devant lui comme une nuée les troupes du bey de Constantine. De là, sans aucun doute, la haine irréconciliable qui anime ces deux hommes l’un contre l’autre.

Peu de temps après la réception faite aux envoyés de Ferhatben-Saïd par M. le duc de Rovigo, Ahmed-Bey avait témoigné lui-même le désir de se rapprocher de la France. Peut-être la prise récente de Bône, que venait de mettre entre nos mains le hardi coup de main de Jusuf et du capitaine d’Armandy, l’effrayait-elle, en lui faisant présager une attaque sur Constantine; peut-être seulement voulait-il gagner du temps et sonder, dans une négociation adroite, les secrètes intentions du général en chef. C’est un point qui n’a pu encore être bien éclairci. Ce qu’il y a de .certain, c’est qu’au mois d’août 1832, le Maure Hamdan-ben-Othman-Khodja , l’un des hommes les plus éclairés et les plus considérables de la régence, qui avait été du temps des Turcs le conseiller intime de Hussein-Dey et connaissait très-bien l’Europe pour l’avoir habitée longtemps , vint trouver le duc de Rovigo et lui annonça qu’il tenait du marabout Ben-Aïssa , religieux très-vénéré du mont Djerjera , l’assurance que le bey de Constantine désirait traiter avec la France. Il ajouta même qu’Àhmed lui avait écrit dans ce sens, à lui Hamdan , mais que les lettres avaient été interceptées.

Le duc de Rovigo saisit avec empressement cette occasion de tenter un rapprochement avec un homme dont la puissance et l’habileté l’inquiétaient, et, sans trop examiner peut-être jusqu’à quel point sa confiance était bien placée dansHamdan, il chargea celui-ci d’aller trouver Ahmed et d’entendre ses propositions.

Diplomate des plus rusés et d’ailleurs assez peu sympathique à la France , ce Maure avait eu autrefois avec le bey de Constantine des relations d’amitié et d’intérêt qui sans doute subsistaient encore. On prétendit même , à l’époque où il reçut sa mission , qu’il avait ourdi une fable pour avoir un prétexte de se rendre auprès d’ Ahmed , de lui exposer l’état des choses et de régler avec lui des affaires purement pêrsonnelles. Ce qui donna probablement lieu à cette supposition, du reste assez peu vraisemblable , c’est que Hadj-Ahm.ed était resté débiteur vis-à-vis de Hamdan d’une somme de cent mille boudjous, que celui-ci avait en vain réclamée jusqu’à ce jour; car, disait-il luimême , demander de l’argent à Ahmed , c'est mordre dans un morceau de cuir. Quoi qu’il en soit, il accepta le message assez périlleux que lui confiait le duc de Rovigo, et assurément ce ne fut point uniquement pour nous rendre service qu’il s’offrit aux dangers véritables d’une pareille mission. Ii s’achemina par terre d’Alger à Constantine, avec son jeune fils Ali, alors âgé de douze ou quinze ans, qui a écrit sur ce voyage une relation pleine de charme et d’ingénuité où nous puiserons quelques détails intéressants, tant sur cette ambassade que sur le redoutable souverain de la province de l’est.

Le parti maure proprement dit, celui qui rêvait une restauration musulmane, s’étant prononcé hautement contre toute négociation qui aurait pour objet de réconcilier le bey de Constantine avec la France, Hamdan, par prudence, cacha en partant le but réel de son voyage, et feignit de vouloir seulement rendre une visite à son ami, le marabout Ben-Aïssa. Son jeune fils Ali lui-même n’était point dans la confidence; car, dit ce dernier, « lorsque nous fûmes arrivés chez le marabout,

je n’avais encore aucune idée du voyage de Constantine, et je croyais que nous allions revenir à Alger. Ce fut le lendemain seulement que mon père me fit part de son projet, en me disant : cc Nous allons à Constantine , chez Hadj-Ahmed. » Je commençai à avoir très-peur, et je dis à mon père : cc Nous « jouons gros jeu ; pour sûr, Ahmed nous fera tuer ! » Mon père me répondit : cc Nous sommes sous la protection de Dieu. — « Oui, lui dis-je, elle est excellente ; mais un homme ne se jette « pas par la fenêtre en disant : Je me mets sous la protection « de Dieu. Il est écrit dans le Koran : Garde-toi , et je te gar- « derai. »

Nonobstant les terreurs et l’opposition de son jeune compagnon de voyage, Hamdan continua sa route et faillit peu après s’en repentir. Si bien qu’il eût gardé son secret, il n’avait pu le j dérober à la perspicace inquisition de ses compatriotes d’Alger, et ceux-ci avaient résolu de le faire assassiner en chemin. A cet effet, ils dépêchèrent, des coupe-jarrets à ses trousses, et peu s’en fallut que le projet ne reçût son exécution. Heureusement, les bravi arabes étaient aussi maladroits qu’avides. Mais laissons parler le jeune Ali :

«Vers midi, nous traversions un gué, conduits par des guides berbères, et, tandis que nous y abreuvions nos mulets, une masse d’Arabes arrivent tout à coup et font boire leurs chevaux tout auprès de nous : ils étaient une vingtaine, armés jusqu’aux dents. Tandis que leurs chevaux buvaient, ils nous demandent si nous avons vu deux hommes partis d’Alger pour vendre Constantine aux Français. Par ce propos et plusieurs autres, nous comprîmes, à n’en pouvoir douter, qu’ils avaient reçu de l’argent des musulmans algériens pour venir nous cou- ' per la tête. Ils nous dirent : cc Ce sont deux hommes; il y en a cc un jeune et un vieux. La tête du vieux nous sera payée cc quatre mille piastres fortes, et celle de l’autre cent piastres fortes. » A ces mots, je dis en moi-même : « Par Dieu! ma cc tête n’est pas chère, puisqu’on n’en donne que cent piastres, cc Pour celle de mon père, c’est différent; le prix me semble

« assez convenable. » Les Kabyles qui nous accompagnaient affirmèrent n’avoir point vu les deux hommes qu’on poursuivait, cc Prenez garde d’ailleurs , dirent-ils aux Arabes ; si vous rente contrez ceux que vous cherchez, peut-être bien, en les tuant, cc commettrez-vous une injustice. Êtes-vous bien certains que « leur voyage ait le but que vous supposez? Avant de les tuer, « vous ne feriez pas mal de vous en assurer. » Mais les Arabes répondirent : cc II faut absolument que nous rapportions à cc Alger la tête de ces deux hommes. » Ils prirent ensuite par un chemin , et nous par l’autre, comme on n’aura pas de peine à se le figurer. Ainsi Dieu nous tira de leurs mains. »

Après mainte traverse, les deux voyageurs arrivèrent enfin à Constantine , d’où on les envoya rejoindre Ahmed , alors campé sur le territoire des Hannenchah ( demeure des serpents). Le bey leur fit très-bon accueil, mit pied à terre en voyant venir à lui Hamdan , l’embrassa et , lui assignant une de ses tentes, donna des ordres pour qu’on lui servît à manger. Mais ici nouvelle terreur du jeune Ali, qui ne pouvait, malgré les bons traitements d’Ahmed , se remettre du saisissement que lui avaient causé l’approche et la présence du terrible hôte de son père, cc Lorsque les serviteurs du bey nous apportèrent, dit-il, le repas que celui-ci nous envoyait , les premiers mets que j’aperçus furent un pain d’orge, et un bassin d’olives noires magnifiques. Or, suivant un usage musulman bien connu, quand un chef veut faire périr un homme, il lui envoie un plat d’olives, et ces olives lui disent clairement qu’il doit mourir ce jour-là même. A peine donc eus-je considéré ces maudites olives que je me dis : cc Nous sommes perdus! ceci est le précc sage de notre mort. » Je m’abstins toutefois de communiquer cette réflexion à mon père, de peur d’empoisonner ses derniers moments; mais je ne pus toucher à rien. Mon père me demanda pourquoi je ne mangeais pas , et je lui répondis tout bas : cc C’est qu’à la vue de ces olives mon cœur s’est serré d’époucc vante. — Ne t’effraye pas, me dit mon père; Hadj-Ahmed n’a cc sans doute rien de mieux à nous offrir. Il est bientôt midi, et

« je comprends qu’à cette heure de la journée il n’v ait rien « de cuit chez lui. » Je me mis alors à manger à la grâce de Dieu , mais du bout des dents ; car, malgré ce que disait mon père, je n’étais guère rassuré. »

Ils trouvèrent, du reste, Hadj-Ahmed dans d’assez bonnes dispositions pour la France, et peu éloigné de reconnaître sa souveraineté. Il aurait même consenti à lui payer tribut, moyennant la cession des douanes de Bône. « Ce n’était pas là , dit notre jeune et naïf écrivain, un Abd-el-Kader, ou quelque autre fanatique de même espèce. En parlant de la nation française , il ne montrait point de haine contre elle : loin de là, il faisait grand cas des connaissances des Français, de leur tactique, de leur cœur et de leur bravoure. Il s’en fallait qu’il tînt sur eux le même langage que nos chefs musulmans d’Alger. 11 savait très-bien qu’il n’avait à leur opposer aucune force capable de soutenir la lutte; néanmoins il espérait qu’à l’aide de la ruse il pourrait obtenir sur eux quelque avantage partiel. Je reconnus en lui un homme de grand sens et de bon conseil. J’admirai surtout son esprit et sa manière de s’exprimer. »

Au physique, voici comment le jeune Ali dépeint cet homme remarquable : «Il (Hadj-Ahmed) est de petite taille. Il a des yeux noirs immenses, le nez assez court et aquilin, le visage halé, mais le teint naturellement blanc. C’est un homme très-coquet et d’une propreté exquise. Ses petites mains sont charmantes; blanches et soignées, elles sont couvertes de poils noirs, lissés sur la peau , que l’on a vraiment plaisir à voir. (Ceci est un nouveau genre de beauté orientale que nous révèle le jeune Ali.) Quant à ses vêtements, ils sont tout brodés de soie et diffèrent peu de ceux des riches Algériens. Par-dessus son cafetan, il porte un haïk qu’il drape très-élégamment. Un cachemire lui sert de ceinture, et un autre de turban. Ses sourcils et sa barbe sont très-noirs , et ses moustaches sont si longues que parfois, dans ses rêveries, il lui arrive, tout en les caressant du bout des doigts , de les arrêter machinalement au premier tour de son turban. Ses yeux sont menaçants et terribles; ils

ont une expression cruelle que je ne saurais mieux comparer qu’à celle de l’œil fauve d’un lion. Quand nous étions assis à sa table et qu’il fixait ses regards sur moi, ma faim passait et je me prenais à trembler involontairement. Très-certainement, de tels regards sont ceux d’un homme dangereux. Néanmoins, je ne puis m’empêcher encore de lui trouver une grande beauté. »

Pour compléter ce portrait, nous ajouterons qu’ Ahmed était un homme de construction athlétique et de belle prestance , bien que de taille fort médiocre. L’œil de cet homme dangereux s’adoucissait au besoin et n’exprimait plus alors qu’une vivacité enjouée. Ses manières, quand il le voulait, étaient pleines de séduction et de charme. Sa parole, brève et saccadée, contrastait avec le langage grave qu’ont d’ordinaire les Orientaux, et témoignait de la fougue plus qu’à demi sauvage de son naturel impérieux , turbulent et passionné. Sa barbe et ses sourcils , d’un noir de jais à l’époque où le virent Hamdan et son fils, furent depuis blanchis moins par l’âge que par l’usage le plus immodéré de toutes les jouissances terrestres; mais le feu brûlait sous cette neige , comme la lave volcanique sous le mont chargé de frimas.

Hamdan, qui n’avait pas de pouvoir pour conclure un traité avec Ahmed-Bey, dut se borner à recevoir ses propositions ; mais, avant de le quitter, il l’accompagna avec son fils dans une tournée de vingt-cinq jours, qu’il commençait sur le populeux territoire des Hannenchah. Cette excursion fut marquée par un incident fort ordinaire dans la vie des princes orientaux et auquel le dernier souverain de Constantine fut plus en butte qu’aucun autre : je veux parler d’une conspiration tramée contre les jours d’ Ahmed. La. manière dont elle fut déjouée et punie mérite d’être rapportée. Quelques traits de celte narration montreront d’ailleurs sous un jour vrai le caractère de cet homme, à la fois humain et cruel, selon qu’il se laissait aller à sa première impulsion, ou obéissait à la colère, il serait même plus juste de dire, au moins dans la plupart des cas, à

l’instinct de la conservation. Nous emprunterons encore une fois pour ce récit la plume naïve et véridique du jeune commensal du bey.

On était en marche, et, suivant l’usage, les Arabes qui entouraient Ahmed exécutaient une fantasia. Ali venait de prendre part à ce jeu guerrier en fournissant une course le long de la colonne, et en revenant à toute bride tirer son fusil chargé à poudre au-dessus de la tête du bey. « Gomme, dit-il, je reprenais derrière lui ma place habituelle, un vieillard vint à moi et me dit : « Monsieur Ali, rangez-vous; j’ai à parler à « notre maître. » Je fis place au vieillard, mais avec une sorte de dédain, et sans lui montrer le moindre respect. Il s’approcha de Hadj-Ahmed , le salua, et reçut de lui un accueil plein de déférence. Je vis alors que ce vieillard était un très-grand personnage (c’était le scheïkh des Hannenchah), et je me reculai de reste. Il chuchota je ne sais quoi à l’oreille de Hadj- Ahmed, qui devint, en l’écoutant, jaune comme un citron, et se mit à trembler de tous ses membres. Aussitôt le rang tout entier s’éloigna du bey, que je vis piquer son cheval et se porter à quelques pas en avant. A dater de ce moment, il parut soucieux et ne desserra plus les dents.

« Cependant les Arabes recommencèrent à courir deux à deux au grand galop, suivant leur habitude. Tout à coup le cheval de l’un d’eux butta violemment, et le cavalier faillit être désarçonné. A cette vue, Ahmed poussa un cri d’elfroi. « Par ce Dieul » dis-je en moi-même en le voyant ainsi s’inquiéter du sort des siens , ce cet homme n’est pas si cruel ! Il a au « contraire le cœur très-sensible , et vient d’en donner une « preuve. »

« Quand nous fûmes de retour au camp, et comme nous descendions de cheval, Hadj-Ahmed nous fit inviter à venir prendre le café avec lui. Nous le trouvâmes sous sa tente, entouré d’Arabes, parmi lesquels je remarquai le cavalier qui avait failli faire une chute, cc Vous avez bien manqué tomber ce ma- « tin , dis-je à celui-ci. — Oui , » fit-il ; et nous liâmes tous

deux conversation en buvant le café. J’étais assis à l’un des côtés du bey, et mon père à l’autre. Après le café, Ahmed se tourna vers un serviteur qui était debout derrière lui, les mains croisées sur le ventre, dans l’attitude du respect. « Appelle - moi une cinquantaine d’esbahya ( spahis ) , » lui dit-il.

« Quand j’entendis cet ordre, je tressaillis et me dis : cc Par ce Dieu ! voici la fin de nos jours! » Je croyais fermement que cette gendarmerie allait venir nous arrêter, mon père et moi. Pourtant je me remis un peu en songeant qu’il ne fallait pas cinquante hommes pour cela, et qu’avec beaucoup moins l’affaire serait faite. Lorsque le serviteur reparut, annonçant à Ahmed que les esbahva étaient à la porte de sa tente, celui-ci cria : cc Arrêtez ! »

« Aussitôt les esbahya entrèrent, et je vis qu’ils savaient très-bien sur qui ils devaient mettre la main. Ils saisirent sans hésiter tous les Arabes qui venaient de prendre le café avec nous, et qui étaient au nombre de vingt-cinq : parmi eux, ainsi que je l’ai dit, se trouvait le cavalier dont le cheval avait butté. Ils se mirent à crier bien haut : cc C’est une injustice! une « tyrannie! » Mais personne ne leur répondit ou n’eut même l’air de les entendre. Je me dis au fond de l’âme : cc Cet cc homme est réellement inconcevable. Tout à l’heure , il a eu cc pitié de ce cavalier et a tremblé de le voir tomber , et voilà cc que maintenant il le fait arrêter! Dieu sait quel sort il lui cc réserve ! »

cc Ce que je prévoyais arriva : Hadj - Ahmed appela ses chaouchs et leur dit : cc Répartissez ces hommes sous les cc tentes, et veillez à ce qu’ils ne s’enfuient point. »

« Dans la soirée , après le dîner, le fils du scheïkh (neveu de Hadj -Ahmed , qui l’avait adopté) vint me trouver et me dit :

« Monsieur Ali , vous avez vu ces hommes qu’on a arrêtés « aujourd’hui?

« — Qui, répondis-je.

(( — A minuit on leur coupera la tête , ci , près de vous, « attendu que la tente où se font les exécutions est toute « voisine de la vôtre. »

« Ces paroles me surprirent beaucoup. c< Quel crime ont-ils « donc commis? lui demandai-je.

« — Leur affaire est mauvaise , me dit-il ; vous saurez de- « main ce qu’ils ont fait. »

« Je contai tout cela à mon père et lui annonçai que, les prisonniers étant mis à mort tout jprès de nous, je ne m’endormirais pas que je n’eusse assisté à l’exécution. « Tu n’iras « pas voir cela, me dit-il ; tu ne sortiras pas, je te le défends ! » Mais pendant toute la soirée , et surtout quand minuit approcha, impossible de fermer l’œil. Mon père commença à ronfler, sans s’inquiéter le moins du monde de ce qui allait se passer. Quant à moi, je n’y pus tenir ; je me faufilai par-dessous la tente et courus vers le tapis du sang (on appelle ainsi le cuir de bœuf sur lequel s’agenouillent les patients). Je trouvai tous ces malheureux réunis dans le lieu du supplice : ils avaient les mains garrottées et criaient d’une voix lamentable : Il n’y a d’autre Dieu que Dieu , et Mohammed est son prophète. Je leur vis couper la tête à tous avec le même yatagan : un seul coup très-léger suffit, au ehaouch pour séparer chaque tête du tronc. Seulement , le nombre des suppliciés se trouva diminué d’un : au moment de les mener à la mort, on n’en n’avait plus trouvé que vingt-quatre. A l’aube du jour, le fils du scheïkh vint me trouver et me dit :

« On vient d’arrêter le vingt - cinquième ; aussitôt que cc notre seigneur sera réveillé, en l’enverra tenir compagnie à « ses camarades. »

« Je sortis, car j’avais hâte de voir cet homme et de lui demander comment il ne s’était pas sauvé. Je le trouvai presque en délire et lui dis : « Pourquoi ne vous êtes-vous point enfui? » Il me répondit comme un homme égaré • « Ah 1 sidi, j’ai brisé « mes chaînes cette nuit, je me suis échappé, et j’ai gagné la « montagne.

« — Que n’y êtes-vous donc resté ? lui criai-je ; vous saviez « bien que Hadj-Ahmed ne pouvait vous poursuivre là.

« — Hélas ! me répondit-il , l’approche de mon dernier jour « m’a fait perdre la raison: il ne m’en est plus resté l’ombre.

« J’ai couru devant moi sans savoir où j’allais, comme un fou,

« et je suis revenu dans le camp. O sidi! voyez maintenant si « vous pouvez m’avoir ma grâce! »

« Ces paroles me serrèrent le cœur. Je courus auprès de mon père et lui racontai l’aventure. « Dis à cet homme, » me répondit-il, « que, s’il peut briser de nouveau ses liens, il se sauve « près de moi. Je pourrai alors demander sa grâce, et peut- « être réussirai-je. »

« Je retournai vers le prisonnier et je lui donnai ce conseil. Il voulut alors s’accrocher à moi ; mais l’esbahy qui le gardait nous sépara et me fit sortir de la tente. De retour sous celle de mon père, j’attendis dans une mortelle angoisse la décision de Hadj-Ahmed, qui n’était pas encore levé; mais à peine fut-il hors du lit, qu’il donna ordre de couper sur-le-champ la tête à cet homme. Je voulus aller voir le bey pour le supplier d’accorder la vie à ce pauvre malheureux; mais les gens de sa suite me conseillèrent de ne pas me mêler de cette affaire, qui , disaient-ils , était fort grave. A l’instant , le chaouch tira son yatagan et l’on amena le patient , qui faisait des efforts surhumains pour se sauver vers notre tente; mais il ne put y parvenir, car celui qui le retenait était un porc pour la force. D’un seul coup de sabre, le chaouch lui fit tomber la tête sur les genoux. Lorsque je revis le fils du scheïkh du Sahara , je lui demandai ce que ces hommes avaient fait. Il m’apprit qu’ils avaient formé le projet de tuer Hadj-Ahmed, et qu’on avait trouvé sur eux des pistolets chargés à balles. Celui qui fut cause de leur mort en les dénonçant fut ce vieillard (le scheïkh des Hannenchah) qui la veille était venu prendre ma place auprès d’Ahmed , et que j’avais si mal reçu. Par Dieu! cet homme avait une vraie figure de serpent ,■ Depuis, et bien que je le visse tous les jours , car il mangeait

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à la même table que nous, je ne pus m’habituer à sa face maudite. »

Pour en finir avec le récit de cette mission, plus intéressante par les détails épisodiques et descriptifs que nous venons de rapporter, que par ses résultats politiques, nous dirons que Harrtdan-ben-Othman-Khodja , de retour à Alger, en repartit bientôt pour transmettre au bey de Constantine les propositions du duc de Rovigo. Elles pouvaient se résumer ainsi : Abmed reconnaîtrait la souveraineté de la France , lui payerait | un tribut annuel, lui céderait Bône, qui, au surplus, était déjà en notre pouvoir , et tirerait exclusivement de cette ville les approvisionnements qu’il était dans l’habitude de demander à j la régence de Tunis. A ces conditions, la France prenait l’en- * gagement de pourvoir à l’entretien des troupes du bey, et de l’aider à soutenir son autorité dans les parties de la province où elle pourrait être menacée.

Hamdan , instruit par les périls de son premier itinéraire , se rendit cette fois d’Alger à Bône par la voie de mer ; mais , arrivé dans cette dernière ville , il reçut une lettre par laquelle Ahmed lui annonçait que ses dispositions étaient bien changées , et qu’à aucun prix il ne voulait reconnaître la souveraineté de la France. Hamdan ne laissa pas de continuer sa route, dans l’espérance de faire revenir le bey sur sa détermination;

' celui-ci fut inflexible. Il répondit qu’il pouvait bien consentir à faire la paix , mais non point une soumission , attendu qu’il était sujet de la Porte et non de la France; que jamais il ne céderait ses droits sur Bône, et qu’enfin les Arabes ne pouvaient payer tribut aux chrétiens. Des lettres qu’il reçut d’Alger dans l’intervalle des deux missions , et par lesquelles on l’engageait à se tenir en défiance, contribuèrent, à ce qu’il paraît, et comme lui-même le dit à Hamdan, à ce brusque changement de résolution. Quoi qu’il en soit, les négociations entamées furent définitivement rompues et ne se renouèrent j que cinq années après, par une dernière tentative qui échoua comme la précédente. Les rôles changèrent enfin la veille du

mémorable assaut qui devait nous livrer Constantine : en cet instant suprême, le bey demanda de lui-même à traiter; mais alors il était trop tard , et l’heure de la déchéance avait sonné pour Hadj-Ahmed.

Nous avons maintenant à suivre Hadj-Ahmed dans les actes de son administration intérieure. On sait qu’il s’était attribué tous les droits de la souveraineté en prenant le titre de pacha de la régence, titre dans lequel la Sublime-Porte l’avait confirmé , sinon par un décret officiel , au moins par l’envoi inostensible d’agents qui lui reconnaissaient cette dignité dans leurs relations verbales ou écrites avec lui. En cette qualité, il concentrait entre ses mains tous les pouvoirs, politique et législatif, et cette puissance exorbitante, sans contrôle, affranchie d’ailleurs du contre-poids qu’elle trouvait naguère dans la milice turque , ne tarda pas à dégénérer en une odieuse tyrannie. D’abord traitées avec quelque douceur , les malheureuses populations des tribus se virent bientôt écrasées d'impôts et de charges de toute nature. Fastueux et prodigue , Ahmed était sans cesse aux prises avec des besoins d’argent qu’il lui fallait satisfaire à tout prix, et si quelques tribus lointaines, excitées par les grandes familles auxquelles elles obéissaient, refusaient l’impôt, elles étaient impitoyablement décimées, ou , ce qui arrivait presque toujours , elles s’empressaient de se soumettre dès que les troupes du pacha paraissaient sur leur territoire. Dépourvues de tout lien politique, et voyant d’ailleurs dans le gouvernement d’Ahmed la seule combinaison possible, elles ne faisaient que se soumettre ainsi, bien qu’à regret , à la loi de la nécessité. C’est ce qui explique comment aucune révolte sérieuse n’éclata, une fois la milice abattue, contre la personne d’Ahmed, dans l’espace de sept années qu’il administra Constantine après la chute du dey Hussein.

11 arrivait cependant parfois que quelques tribus , se fiant à la défense naturelle que leur offrait un territoire coupé de ravins ou hérissé de montagnes inaccessibles , secouaient le joug

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ou commettaient des déprédations sur les routes. Malgré cetle sécurité apparente , il était rare que le châtiment ne suivît pas de près la faute. Ce châtiment était toujours terrible. Lorsque le bey ne pouvait punir par la force, il avait recours à la ruse, et par cette voie perfide atteignait encore plus sûrement le but. On cite , à cet égard , plusieurs exemples parmi lesquels nous avons remarqué les suivants :

En 1833, des gens de la tribu d’Ouled-Omar , qui habite le territoire de Zemoul , avaient détroussé des voyageurs sur les grands chemins , et on leur imputait en outre plusieurs assassinats commis à la même époque dans cette partie de la province. Ahmed-Bey , instruit de ces méfaits , et ne se souciant pas d’en poursuive les auteurs jusque sur leurs crêtes ardues , feignit de les recevoir en grâce , et se borna à leur dire qu’ils eussent à ne plus retomber dans de semblables brigandages. Les Ouled-Omar crurent au pardon d'Ahmed; mais , à quelques mois de là , celui-ci les invita à venir camper aux environs de Gonstantine, afin, leur dit-il, de se joindre à sa cavalerie pour exécuter une ghazia. Séduits par l’appât du butin qui était ordinairement le prix de semblables expéditions, les Ouled-Omar se mirent en route sans défiance, et vinrent bivouaquer , au nombre de cent dix , à quatre lieues de Constantine. Peu après eux parurent au lieu du campement les m'khali du bey (fusiliers à cheval), qui les entourèrent de toutes parts, sans affectation toutefois et comme s’ils étaient , uniquement préposés à la garde du bivouac commun. Au milieu de la nuit , on réveilla les Arabes et on leur annonça qu’il fallait monter à cheval; en même temps on leur donna l’ordre de venir dix par dix recevoir des cartouches sous la tente du capitaine d’armes. Là ils trouvèrent , le yatagan au poing et entouré d’une force armée imposante, l’un des exécuteurs du bey, qui se saisit de ces malheureux ét les décapita jusqu’au dernier. La tente où se passa cette scène de carnage avait deux issues, l’une par laquelle étaient introduits les Arabes, et l’autre qui livrait passage à leurs cadavres mutilés. Le

chaouch qui fonctionna dans cette nuit terrible et abattit cent dix têtes, fut un nommé Tobriz, aujourd’hui établi paisiblement à Constantine en qualité de cafetier et exécuteur par occasion.

En 1835 , Ahmed se servit d’une ruse presque identique pour punir la tribu des Ouled-Jahia-Ben-Idir, coupable, ou du moins accusée, de plusieurs vols à main armée sur les caravanes qui parcouraient la route de Constantine à Tunis. Seulement le bey feignit cette fois de ne pas même avoir connaissance des délits commis , et , sans y faire aucune allusion dans la lettre qu’il écrivit aux Ouled-Jahia , il les invita à se trouver dans un quartier qu’il indiqua, pour l’aider dans une expédition projetée contre des tribus insoumises. Ceux-ci vinrent au lieu désigné , et Ahmed fit couper la tête aux cinquante principaux d’entre eux. Les autres en furent quittes pour une amende énorme qui les ruina , ou à peu près.

L’année précédente , il avait fait une expédition contre les Arabes de la montagne d’Aouress. Le soir même de son arrivée sur les lieux , cinq de ses chameaux furent détournés , à quelques pas de sa propre tente , par des maraudeurs d’une tribu voisine. En apprenant ce vol, Ahmed entra dans une violente colère, et ne parla de rien moins que d’exterminer lâ tribu tout entière dont faisaient partie les audacieux malfaiteurs ; mais bientôt, se ravisant, il prescrivit d’un ton plus calme de placer de nouveaux chameaux en évidence sur le terrain même où la veille avait été commmis le crime , et de faire bonne garde du milieu des broussailles environnantes, où quelques-uns de ses terribles esbhaya reçurent l’ordre de se cacher. Le lendemain matin , on lui amena un Arabe qui venait de tomber dans le piège, ayant été pris par les spahis au moment même où il tentait de renouveler le vol de la nuit précédente. Ahmed-Bey, furieux, fit livrer le malheureux à ses dogues affamés , dressés , assure-t-on , à ces effroyables repas , et qui l’accompagnaient dans toutes ses expéditions.

Une révolte de la tribu d’El-Amamarah, au mois d’août 1835, fut punie de l’exécution à mort de soixante-dix Arabes choisis.

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parmi les plus influents et les plus riches de cette nlalheureuse tribu.

Pour toutes ces répressions , pour tant de cruautés , Ahmed- Bey , s’aliénant chaque jour davantage l’esprit des populations, trouvait des auxiliaires sûrs ou plutôt des instruments aveugles dans les Arabes du Sahara au milieu desquels il avait grandi jusqu’à l’âge viril , et que rapprochait d’ailleurs de lui sa parenté avec la famille Ben-Gannah. Ces hommes, que l’éloignement de leur pays, la différence de leurs mœurs et de leur origine rendaient, pour ainsi dire, étrangers aux autres habitants de la province, traitaient ceux-ci en peuple conquis: lorsqu’ils recevaient l’ordre de frapper, ils exterminaient. Leur nombre s’élevait à plus de quatre mille cavaliers , les meilleurs sans contredit de la province et peut-être de la régence. La promptitude de leur marche et leur habileté au pillage les rendaient particulièrement propres aux incessantes ghazias qui signalèrent la sanglante administration de Hadj- Abmed , et il est probable que , sans leur aide , celui-ci n’èût pu se soutenir au milieu de la désaffection et du discrédit dans lesquels il était graduellement tombé. Aussi commit-il nonseulement un crime odieux, mais une faute grave, lorsque i poussé, selon l’opinion générale, par sa cupidité insatiable, il fit assassiner l’un de ses oncles et bienfaiteurs , Boul-Kherass- Ben-Gannah , le frère de sa mère , qui avait protégé son enfance et dont l’immense fortune devint pour lui un appât auquel il ne put résister. Mohammed , fils de Boul-Kherass et cousin du

Ibey, eut le même sort, et ce double meurtre, quelque soin qu’ Ahmed prît de le colorer sous un prétexte de trahison , acheva de ruiner à tout jamais le bey dans l’esprit public.

11 tenta plusieurs fois de faire assassiner également le scheïkh des Bibans ou des fameuses Portes de Fer , El-Hadj- ' Mohammed-Tobbal , surnommé le Paralytique , dont la domination était fort étendue et qui possédait de grandes richesses. Le jeune Hamdan rapporte que ce scheïkh , chez lequel il passa avec son père en se rendant à Constantine, leur fit servir après

le repas l'eau destinée aux ablutions dans des aiguières d’or massif, d’où on la versait sur leurs mains dans des cuvettes de même métal. Hors d’état de résister ouvertement à Ahmed et craignant pour sa vie, le Paralytique se réfugia dans la puissante tribu des Beni-Abbas, où quelque temps après le bey parvint à s’emparer de lui. Conduit à Constantine, il y resta enchaîné plus d’une année, au bout de laquelle il obtint enfin sa liberté moyennant rançon. Ceci se passait quelques mois seulement avant la première expédition des Français contre Constantine. Pendant le siège, Hadj-Tobbal, rentré à beaux deniers comptants dans les bonnes grâces du souverain, fut chargé, conjointement avec Ben-Aïssa, de la défense de la ville. Au mois de janvier suivant (1837), Hadj-Ahmed mit le sceau aux faveurs intéressées dont il comblait depuis quelque temps le vieux chef en épousant sa fille , qui lui apporta une dot de deux cent mille boudjous (environ 380 000 francs).

Cette union était en quelque sorte un mariage in extremis au point de vue de l’existence politique d’Ahmed , dont le règne touchait à son terme. Avant d’en arriver à cette phase suprême, nous donnerons quelques détails sur l’organisation intérieure de la province de Constantine et l’exercice du pouvoir entre les mains de Hadj-Ahmed ou de ses nombreux délégués. On pourra comparer ainsi l’ordre de choses renversé par nous en 1837 avec celui qu’y a substitué notre politique. Ces détails peuvent être du reste considérés comme authentiques : nous les empruntons en grande partie au recueil des documents officiels sur l’Algérie , distribués à nos assemblées délibérantes par le département de la Guerre.

Sous la suzeraineté nominale de la Porte , Hadj-Ahmed exerçait, comme nous l’avons dit, tous les pouvoirs, législatif, politique, administratif. Il était en relation directe avec tous les chefs de tribus, nommait a tous les emplois de l’État, faisait emprisonner et exécuter despotiquement les prévenus, confisquait les biens, et, s’appropriant cet axiome de notre vieux droit ; « Toute justice émane du prince , » mettait le

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plus souvent le bon plaisir du prince au-dessus de l’équité et de la loi. Attentif cependant à conserver les formes de la justice , alors même et précisément par ce fait qu’il s’en écartait le plus au fond , il donnait chaque matin audience à ceux de ses sujets qui avaient des plaintes à lui soumettre, et de plus il tenait tous les vendredis , après la prière de midi, un lit de justice solennel où il recevait publiquement les réclamations des habitants de la ville et de la campagne. Les plaignants se prosternaient au pied du trône ( koursi ) , et criaient : « Nous demandons la justice de Dieu contre notre kaïd , notre scheïkh, notre amin , ou tel , qui nous a lésés. » Le plus souvent, c’étaient des Arabes qui venaient accuser leur chef. Celui-ci alors était mandé, et, s’il n’avait pas de protecteurs assez puissants pour lui assurer l’impunité, Ahmed-Bey prononçait la destitution. Dans le cas contraire, les plaignants étaient emprisonnés, bétonnés, et quelquefois même le prince saisissait l’occasion pour frapper toute la tribu d’une amende au profit du beylik. Si le kaïd ou le scheïkh inculpé était révoqué , il en recevait l’avis par une lettre où le bey lui ordonnait de n’avoir plus à se mêler des affaires de la tribu, et lui redemandait le sceau, insigne de sa dignité. Le plus souvent, il arrivait que le fonctionnaire disgracié était mis à mort, ou tout au moins jeté en prison,

|j s’il n’avait le bon esprit de s’enfuir. Lorsque des condamnations à mort étaient prononcées par Ahmed , les victimes étaient conduites hors du palais par une porte voisine de l’appartement des femmes, et entraînées à la cleribah, maison de supplice, où elles étaient, suivant leur rang, étranglées ou décapitées. Leurs corps étaient ensuite jetés dans un puits profond qui existait au centre de ce lieu lugubre. Rien n’était plus | fréquent que ces tueries , ordonnées souvent sur le plus léger grief, et Mme Aïcha, l’une des anciennes femmes d’Ahmed , qui habite aujourd’hui la France, et de qui nous tenons cette particularité , nous a affirmé qu’il était peu de jours où , des fenêtres grillées du harem, elle ne vît franchir à quelques malheureux le seuil de la terrible porte qui conduisait à la deribah.

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Au-dessous d’Ahmed et en son nom , cinq grands fonctionnaires se partageaient les attributions du pouvoir et composaient le gouvernement proprement dit. Le premier était le bach-hambah, haut dignitaire créé par Ahmed, qui avait emprunté ce titre à la cour de Tunis pour en revêtir son favori Ren-Aïssa. Sous cette qualification modeste (bach-hambah signifie simplement chef d’une garde dont les membres sont appelés kambah ), le sanguinaire chef kabyle exerçait les pouvoirs les plus étendus, et cumulait des fonctions très-opposées. Outre qu’il administrait en propre une partie du Sahel (littoral de la mer), il commandait le corps de zouaves qui avait remplacé la milice turque ; il était le directeur de la monnaie et des douanes ; c’était lui qui présidait aux arrestations politiques, aux confiscations et aux exécutions secrètes, dont sa propre maison était souvent le théâtre. Il avait sous ses ordres trois kaïds et plusieurs grands scheïkhs, ainsi qu’une garde personnelle de soixante cavaliers ( hambah ). On le considérait en un mot comme une sorte de second bey subordonné à Hadj- Ahmed , et même , depuis que ce dernier s’était improvisé pacha, Ren-Aïssa était plus généralement désigné sous le titre de bey que sous celui de bach-hambah.

Venait ensuite le khalifah (lieutenant),, dont les attributions consistaient naguère à aller porter au dey d’Alger, deux fois l’an , le tribut de la province, et à commander ]a ville en l’absence du bey • mais ce fonctionnaire était singulièrement déchu de son importance primitive, et ne subsistait plus que nominalement depuis l’expulsion des Turcs et l’institution d’un bachhambah. Neuf tribus lui obéissaient et composaient son apanage ; elles lui fournissaient un contingent de deux cents cavaliers placés sous ses ordres directs. Il avait un agha et un chaouch. Le dernier khalifah de Constantine était un Turc , beau-frère d’Ahmed , qui ne chercha pas à élever sa position secondaire, et n’eut jamais à exercer que des commandements partiels.

Le kaïd-eddar (majordome) avait la police de la capitale, payait la milice, administrait la plupart des biens de l’État. Il

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avait aussi la surintendance des jardins et des magasins contenant les produits de la dîme. C’était lui qui , au nom du bey, était chargé de recevoir les chefs influents et les marabouts mandés à Constantine. Il avait sous ses ordres un chaouch, un écrivain et soixante cobdjis (portiers) ou gardes de ville. Les fonctions multiples de ce kaïd tenaient à la fois de celles du maire, du préfet de police et du ministre des finances. Le dernier titulaire de cette charge importante fut un Turc nommé Bel-Badjaoui , qui périt sur la brèche au dernier assaut de Constantine.

Uagha des deïrah (qui est autour) était le chef d’une cavalerie arabe composée d’environ mille hommes et recrutée parmi les tribus les plus belliqueuses et les plus fidèles pour aider l’action du pouvoir. Pour prix de leurs services, les deïrah étaient affranchis d’unq portion des redevances imposées aux autres tribus. Cette cavalerie formait l’une des prin- || cipales forces du beylik ; elle était commandée par vingt ou trente chaouchs sous les ordres supérieurs de l’agha.

Le cinquième des grands dignitaires de l’État était le bachi khateb (chef des écrivains) ou premier secrétaire du bey, qui rédigeait toutes les dépêches importantes de Hadj-Ahmed , ainsi que les diplômes d’investiture adressés aux fonctionnaires, i On le nommait aussi khateb-el-serr , ou écrivain du secret, on conçoit qu’en effet la discrétion fut le premier devoir de sa charge. Il avait sous ses ordres un second et un troisième secrétaires. Vingt-trois tribus reconnaissaient son autorité immédiate et lui fournissaient une garde particulière de cinquante deïrah. Ce dignitaire, pour qui le maître n’avait rien de caché, était entouré d’une immense considération , et chaque fonctionnaire cherchait à se faire bien venir de lui, dans la supposition fondée qu’il pouvait n’être pas sans influence sur les choix ou les décisions que sa plume avait mission de formuler.

Après les cinq personnages que nous venons de nommer, et entre les mains desquels se répartissait tout le pouvoir cen-

irai, venaient dans l’ordre hiérarchique les grands officiers de la maison du bey. C'étaient le bach-mlchali , chef des fusiliers qui formaient la garde d’ Ahmed, portaient ses dépêches, marchaient devant lui lorsqu’il sortait de son palais, et campaient autour de sa tente durant les expéditions; le bach-serradj (chef des selliers) ou premier écuyer, qui avait l’honneur de tenir l’étrier au souverain lorsque celui-ci montait à cheval, et avait sous ses ordres un second écuyer et soixante palefreniers ou sais; le bach-alalam , qui commandait les porte-étendards du souverain. Les drapeaux du beylik, au nombre de sept, étaient portés devant Ahmed dans les marches et dans les cérémonies publiques.

Enfin, et pour compléter le tableau de la cour du bey, nous mentionnerons : l’intendant du palais; le chef des tentiers, le kaïd el djebirah , spécialement chargé du soin du portefeuille que le bey portait appendu à la selle de son cheval; le kaïd du parasol ; le kaïd de la pipe ; le kaïd el tassah , qui portait la tasse d’argent dans laquelle buvait le bey; le bach-kaouadji ou premier cafetier; le kaïd el deribah , premier portier du palais, et enfin les deux chaouchs du bey, qui exerçaient conjointement l’office honoré de bourreau, marchaient immédiatement devant le souverain lorsqu’il se montrait en public, et distribuaient en son nom le salut à la multitude.

Les tribus arabes, kabaïles et chaouïas, qui peuplent la province étaient en général administrées par des scheïkhs ou kaïds qui relevaient directement de Hadj-Ahmed, et correspondaient avec lui sans intermédiaire. Investis par le burnous rouge ou la gandourah (espèce de chemisette de soie dont on couvrait la tête de l’impétrant), et le sceau d’argent que le bey lui-même leur remettait en les nommant, ces fonctionnaires étaient de tous points les délégués et les représentants du prince auprès des populations. Leurs nombreuses attributions participaient de celles du maire, du préfet et du juge de paix, et ils y joignaient un pouvoir discrétionnaire fort étendu , qui souvent même dégénérait en un véritable despotisme. Us

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étaient, en outre, les commandants militaires de la tribu, et devaient, toutes les fois qu’ils en étaient requis, venir se ranger à sa tète sous les drapeaux du souverain. Ils étaient assistés dans leurs fonctions par un khateb (secrétaire) et une zemalah (troupe : littéralement qui marche avec) composée de cavaliers auxquels étaient accordés des immunités et des privilèges spéciaux , à la condition de seconder le recouvrement de l’impôt et l’action du pouvoir local.

En résumé, douze scheïkhs, quinze kaïds de tribus et quatre kaïds commandants de villes , en tout trente-six fonctionnaires, indépendants, souvent ennemis les uns des autres, et ne relevant que du souverain , gouvernaient les populations de la province de Gonstantine, comme autant de grands et petits vassaux , ou pour mieux dire de tenanciers d’un maître I unique ; car si le rang et la naissance leur donnaient des droits au commandement, la volonté absolue du prince pouvait seule | les en revêtir. Il est inutile, je pense, de faire ressortir tout ce qu’un pareil fractionnement du pouvoir, joint aux divisions résultant de l’esprit de localité et de l’antagonisme des races, j avait d’essentiellement propice au libre jeu et au développement illimité de la puissance souveraine.

Pour compléter ce rapide tableau du gouvernement de Hadj- Ahmed , il nous reste à dire quelques mots de l’organisation de la force publique sous son règne.

Un petit nombre de Turcs établis à Constantine et épargnés par Ahmed-Bev dans le massacre général qu’il fit des gens de cette nation formèrent le noyau de la milice proprement dite, qui se recruta de Kouloghis, de Maures et de Kabaïles du Sahel. Cette milice résidait à Constantine et fournissait des garnisons à quelques villes. L’effectif ne s’en éleva jamais à plus de quinze cents ou deux mille hommes. Un corps de fantassins ou de zouaves kabaïles, organisé par Ben-Aïssa , était adjoint j à la milice: il faisait le même service, et fournit à la ville, en 1836 et en 1837, ses plus nombreux et ses plus braves défenseurs.

Les expéditions au dehors, soit contre les Français, soit contre les tribus insoumises, étaient plus spécialement confiées à la cavalerie dite du makhzen , qui se composait d’Arabes appelés sous les drapeaux de Hadj-Ahmed et enrôlés volontairement, moyennant des concessions de terre et l’exemption d’une forte partie , sinon même de la totalité de l’impôt. Un service analogue était celui que faisaient les zemouls ou la zemalah, dont nous avons déjà parlé. Bien que peu nombreuse (elle ne comptait guère plus de cinq cents cavaliers), cette troupe excellente était considérée avec raison comme l’un des plus solides appuis du pouvoir; elle jouissait de grandes immunités, et son chef, le kaïd de la zemalah, marchait de pair avec l’agha , l’un des cinq premiers dignitaires de la pro* vince.

Outre le makhzen , ce dernier avait sous ses ordres les deïrah , corps de mille hommes environ , réparti par petits détachements dans les tribus pour faciliter l’exécution des mesures administratives et comprimer les rébellions. Chaque kaïd ou scheïkh avait enfin une garde ou cavalerie particulière ( zemalah ) qui lui rendait pour son commandement des offices analogues à ceux que le bey recevait du makhzen , des deïrah et des zemouls.

Indépendamment de toutes ces milices, les tribus étaient tenues de fournir, dans les circonstances critiques, telles que les guerres contre la France, des goums (levées) dont l’effectif pouvait aller à quinze mille hommes. En résumé, le pays eût pu mettre sur pied quarante-cinq mille combattants, dont vingttrois mille cavaliers, dans un cas de péril pressant ; mais il s’en faut bien que ces forces aient jamais été réunies. La difficulté déjà fort grande de les mobiliser n’eût rien été encore auprès de celle de les nourrir, si l’on considère surtout que nulle disposition n’était prise par le beylik pour assurer la subsistance des troupes en campagne. Pendant les marches militaires, la milice seule avait droit à des distributions de vivres ; elle seule aussi recevait une solde fixe. Quant aux au-

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très corps, ils devaient pourvoir eux-mêmes à leur entretien et à leur nourriture, en sorte que le plus souvent le pillage des territoires amis ou ennemis que parcouraient les troupes expé- I ditionnaires était leur unique ressource. Il n’y avait du reste dans l’armée de Hadj-Ahmed rien qui ressemblât de loin ou de près aux bataillons réguliers et à la cavalerie rouge d’Abdel-Kader. Les hommes à pied seulement se formaient à peu près en colonne dans les marches ou dans les combats ; mais quant à la cavalerie , elle ne procédait dans l’action que par attaques isolées, et aucun frein de discipline ne pouvait modérer chez elle soit l’ardeur de l’agression, soit la vitesse de la fuite. Pendant les marches, elle se déployait à droite et à gauche de l’infanterie, en longues lignes qui s’étendaient hors de la portée du regard. Derrière le gros de l’armée venait le bey, précédé de ses m’khali, des aalamah (porte-étendards), de ses chaouchs , et entouré de la cavalerie du makhzen. Sur | les pas d’ Ahmed s’avançait cette fameuse musique qu’il avait j tant enviée autrefois, et dont les discordantes fanfares ne laissaient pas d’avoir un grand charme pour ses oreilles primitives.

Un budget de 3 millions de francs ou environ faisait mouvoir ij les rouages de l’organisation militaire et administrative. Il se formait d’impôts de diverse nature, de Vachour (dîme), du hokor (contribution foncière), de la gharamah (impôt en argent), de la location des domaines du beylik , et des droits d’investiture I que payait au souverain chaque dignitaire à son entrée en fonctions. Si l’on n’envisage que le nombre des habitants de la province, la somme totale de ces impôts ne paraîtra point exorbitante, répartie entre tant de têtes; mais il importe de remarquer que les tribus employées au service militaire étaient affranchies par ce fait même de toute participation aux charges publiques, ou n’y contribuaient que dans une très-fai—

I ble proportion. Or, ces mêmes tribus étaient précisément les j plus riches et les plus puissantes de la province. L’impôt pesait donc durement et presque en totalité sur le pauvre et le

faible. Il faut d’ailleurs y ajouter le produit des ghazias exér cutées souvent sous le plus frivole prétexte, et qui ne furent jamais aussi fréquentes que sous le règne de Hadj-Ahmed. Le butin d’un jour l’indemnisait ainsi , et au delà , de tout l’arriéré des contributions que ses collecteurs n’avaient pu faire rentrer pacifiquement. Néanmoins, et malgré l’usage répété de ce moyen violent, le dernier bey de Gonstantine était sans cesse aux expédients, soit pour faire face aux dépenses de son gouvernement, soit pour satisfaire son goût immodéré de faste et ses ardentes passions. L’une des ressources abusives auxquelles il eut recours dans ses embarras financiers fut l’altération des monnaies , accomplie par lui de concert avec son affidé et son âme damnée Ben- Aïssa, qui monopolisait la fabrication du numéraire de la province.

Telle était la puissance obérée , chancelante , et cependant encore imposante (l’événement l’a tristement prouvé en 1836), contre laquelle nous eûmes à lutter, lorsqu’enfin le moment fut jugé opportun pour s’emparer de Constantine, cette ville mystérieuse, l’ancienne Cirla des Romains, que l’on ne connaissait encore que par la description de quelques voyageurs et par les récits des Arabes. Dès la fin de 1830, le maréchal , alors général Clauzel , successeur de M. de Bourmont, avait lancé contre Ahmed un arrêt de déchéance conçu dans les termes suivants :

« Le général en chef de l’armée d’Afrique,

(( Considérant que le bey de Gonstantine s’est refusé à faire acte de soumission ; qu’il a constamment résisté aux injonctions réitérées qui lui ont été faites à ce sujet ; qu’il n’a payé aucun impôt, n’a satisfait à aucune subvention; qu’enfin dans les villes, et particulièrement dans celle de Bône, il affecte de persécuter les habitants qui se sont montrés partisans de la cause française ;

ce Arrête ce qui suit :

« Article 1er. Hadj-Ahmed, bey de Constantine, est déchu,

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et les peuples de sa dépendance sont déliés envers lui de toute obéissance.

« Art. 2. Il sera incessamment pourvu à son remplacement.

« Alger, 15 décembre 1830.

« Signé : Clauzel. »

De la menace à l’exécution il y eut loin , comme l’on voit. Replacé à la tête de la colonie en juillet 1835, le maréchal Clauzel songea l’année suivante à réaliser enfin les dispositions comminatoires de l’arrêté que nous venons de rapporter, et dans cette vue il commença par donner un successeur nominal à Ahmed, conformément à l’article 2 de cette pièce officielle. Ce successeur était le célèbre Jusuf , alors commandant des spahis de Bône, qui aspirait depuis longtemps au beylik de Conslantine, et, se fiant à son brillant courage, à sa fortune, aux assurances amicales de plusieurs tribus, comptant d’aiileurs pour le seconder sur l’impopularité d’ Ahmed, s’exagérait probablement les chances de succès d’une entreprise périlleuse autant que difficile. À peine nommé, il alla planter sa tente dans le camp retranché de Dréan. Là, toutes les tribus de la plaine de Bône vinrent lui rendre hommage, et celles qui tenaient pour Ahmed reculèrent devant le nouveau bey.

A cette nouvelle, Ahmed, inquiet, quitta Constantine à la fin d’août et vint s’établir au Ras-el-Akba, défilé redoutable que les Arabes désignent sous le nom significatif de coupe-gorge, et qui devint son centre d’action pour intimider ses adversaires et affermir ses partisans. Dans les premiers jours du mois d’octobre, croyant avoir atteint ce double but, il se décida à attaquer son compétiteur, et le 9, au matin, il assaillit tout à coup, avec trois mille hommes, le camp de Dréan, tandis qu’une centaine de Kabaïles, détachés de son corps d’armée, descendaient vers Bône par l’Edough , coupaient la tête à quelques travailleurs isolés, et faisaient ainsi une diversion qui ne put toutefois préserver d'un échec les troupes du bey de Constantine. Jusuf, à la tête de ses Turcs, des spahis au nombre de

cinq cents et de quelques chasseurs d’Afrique, chargea les Arabes avec sa fougue et sa résolution habituelles , les mit en fuite et leur coupa vingt et une têtes, qu’il envoya le soir même à Bône, comme un trophée de l’avantage partiel remporté dans cette journée , et un présage heureux pour la campagne qui allait s’ouvrir.

A la fin d’octobre arriva à Bône M. le duc de Nemours, qui venait prendre part à l’expédition, et dans les premiers jours de novembre l’armée tout entière s’achemina vers Constantine, sous le commandement de M. le maréchal Clauzel. Il n’entre pas dans notre pensée, pas plus qu’il ne saurait entrer dans notre cadre, de donner le bulletin de cette campagne. Les événements en sont connus, et d’ailleurs une telle digression nous entraînerait beaucoup trop loin. Nous conduirons donc d’un seul bond le corps expéditionnaire jusque sous les murs de Constantine, où il arriva le 21 novembre, après douze jours de marche pénible et déjà épuisé de vivres. Nulle part les renforts qu’on avait espérés, sur la foi des adhésions précédemment reçues par Jusuf, n’étaient venus se joindre à nous, et les Arabes, contenus par la main de fer de Hadj-Ahmed , n’avaient pas même osé nous fournir sur la route les approvisionnements sur lesquels on comptait pour ravitailler la colonne. Néanmoins le succès semblait certain à tous, et nombre de gens, dit l’auteur du journal de cette première expédition [un Officier de V armée d'Afrique ), s’attendaient à voir déboucher des portes de la ville une députation d’habitants qui viendrait offrir au maréchal de lui remettre Constantine en lui demandant la vie sauve. Mais ces illusions dangereuses ne tardèrent point à se dissiper en face de la réalité. Quelques coups de canon fort habilement tirés, en même temps que le drapeau rouge se hissait sur la Kasbah au milieu de sinistres clameurs, et une vigoureuse sortie, furent le seul genre d’ambassade que reçut l’armée assiégeante. Après trois jours d’attaques inutiles et trois nuits d’un horrible bivouac,, sans feu, sous des torrents dè pluie glacée, où chaque matin l’on relevait , ensevelis dans la boue , des

hommes morts de froid et de misère, les munitions commencèrent à manquer, ainsi que les vivres, et il fallut se résigner au départ. Le maréchal , dissimulant ses angoises sous un front calme, donna l’ordre de la retraite du même ton qu’il eût annoncé la victoire. S’il n’avait pas su vaincre, si ses dispositions avaient été mal prises, ainsi qu’on le lui a si souvent et si amèrement reproché, il faut du moins lui rendre avec tous ses compagnons d’armes cette justice qu’en ce moment suprême il fut admirable de fermeté , de sang-froid et de résignation , en un mot digne de lui-même. Il passa toute la nuit qui précéda la retraite à en activer les préparatifs, à faire brûler les caissons qui ne pouvaient être emportés , charger les malades et les blessés sur les équipages militaires, et briser les fusils des morts. Le 25, au matin, le mouvement rétrograde commença lentement au milieu du feu continuel des Arabes commandés par Ahmed. Bien qu’ils fussent une nuée, une ligne de tirailleurs suffisait à les tenir en respect , et ils tournaient bride dès que nos soldats commençaient à leur faire face. Cependant, enhardis à l’aspect du petit nombre de braves qui formaient l’arrière-garde, ils se précipitèrent avec des cris affreux sur le bataillon du 2e léger, auquel avait été accordé le périlleux honneur de fermer la retraite. Ce fut alors que le chef de cette | poignée d’hommes , le commandant Changarnier , rallia sa troupe au pas de course, et la disposant en carré, laissa arriver l’ennemi.

cc Ils sont six mille , dit-il ; nous sommes deux cent cinquante : vous voyez que nous n’avons rien à craindre. »

Puis, lorsque les Arabes, accourant au galop, ne furent plus qu’à vingt-cinq pas du bataillon, il commanda le feu; En deux minutes, les abords du carré furent balayés ; les décharges,' se succédant avec une régularité et une précision dignes du champ de manœuvres, portèrent la confusion et la mort dans | les rangs arabes , et l’ennemi s’enfuit en désordre , laissant le théâtre de l’action jonché de cadavres d’hommes et de chevaux, et dégoûté, pour tout le temps que devait durer là

retraite, des charges à fond sur le flanc de noire héroïque infanterie.

De pareils faits suffisent à réparer un échec et à préserver de toute atteinte, au milieu des plus grands désastres, l’honneur des armes nationales.

Gomme nous l’avons dit plus haut , Ahmed, avant le siège, avait quitté la ville, dont il avait confié le commandement à Ben-Aïssa et au scheïkh des Bibans, Hadj-Mohammed-Tobbal, celui-ci placé toutefois sous les ordres du bach-hambah. Quant à lui , il avait pris la campagne à la tête d’une nombreuse cavalerie, n’opposant pas d’obstacle à la marche agressive de la colonne française, mais épiant tous ses mouvements et la suivant, pour ainsi dire, pas à pas jusqu’aux portes de Constantine. Une fois là, et renonçant enfin à son rôle d’observation, il avait, pendant les trois jours que dura le siège, dirigé de vives et incessantes attaques sur nos troupes, harcelant surtout celles qui avaient pris position au sommet du Coudiat-Aty. Celles, au contraire, qui occupaient le plateau de Mansourah avec le maréchal, furent à peine inquiétées par la cavalerie du bev. Cette manœuvre indiquait assez quelle était la partie vulnérable des fortifications de la place. Dominé par les assiégés et bordé de précipices, le plateau de Mansourah n’offrait de passage aux assaillants, pour gagner la porte d’El-Kantarah, que la longue et mince chaussée du pont romain de l’Oued-Rummel. Le Coudiat-Aty, au contraire, dominait une autre porte de la ville, à laquelle 'les assiégeants pouvaient arriver de plain-pied. Ce fut cependant le premier de ces deux centres d’action que choisit M. le maréchal Clauzel, à la grande satisfaction d’Ahmed , dont les efforts tendirent sans cesse, durant le siège , à éloigner les troupes du Coudiat-Aty ; et peut-être le mauvais succès de cette première expédition dut-il être imputé en grande partie à la préférence accordée pour l’attaque au plateau de Mansourah et à la porte d’El-Kantarah, qui fut vainement battue en brèche. Lors du second siège, on se garda bien de tomber dans la même faute.

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Pendant la retraite, Ahmed, voltigeant sur les flancs ou sur les derrières de l’armée, entrava le plus qu’il put la marche rétrograde de nos troupes ; mais l’énergique retour offensif du commandant Changarnier ayant considérablement refroidi l’ardeur belliqueuse des Arabes, il n’entreprit rien de sérieux et n’essaya même pas de nous couper le passage, comme l’occasion s’en offrit à lui plus d’une fois. Toutes ses tentatives n’aboutirent qu’au massacre de malheureux blessés ou fiévreux qui, ne pouvant suivre la colonne (les prolonges ne suffisaient pas à contenir tous les malades), tombaient au pouvoir des Arabes et étaient aussitôt saisis, décapités, aux acclamations lugubres de toute une horde fanatique. Chaque tête de Français était payée 10 douros (environ 50 francs) par le bey, et ses soldats coupaient, pour les lui vendre, celles de nos morts déjà inhumés, qu’ils déterraient, et dont l’armée trouva plusieurs fois sur sa route les cadavres nus et décollés.

Un instant seulement Ahmed parut vouloir s’opposer à notre retraite : ce fut au défilé de Bou-Berda, où il prit place sur notre passage avec son artillerie, et où un combat véritable sembla sur le point de s’engager; mais une démonstration agressive de l’infanterie chassa le bey au loin sur la droite de l’armée, et quelques boulets morts vinrent tomber seulement près de la ligne des tirailleurs. Quant au fameux Ras-el-Akhba, Ahmed n’essaya même pas de le défendre. Quelques Kabaïles, bientôt repoussés, tentèrent seuls de nous en disputer l’accès; et cependant il n’est si mince tacticien qui ne reconnaisse que deux mille hommes de bonnes troupes arrêteraient sans peine en ce lieu un nombre d’ennemis quadruple. Ahmed commit donc là une faute grave, qu’il renouvela du reste peu après sur les rives de la Seybouse, entièrement dégarnies de troupes au moment où l’armée française eut à repasser ce fleuve pour gagner le camp de Ghelma, puis celui de Dréan, et enfin Bône, qu’elle atteignit le 1er décembre, laissant derrière elle les cadavres de près de cinq cents hommes, tués, morts de leurs blessures, de froid, de maladie ou de faim.

Dix jours auparavant, tandis que notre artillerie canonnait la porte d’El-Kantarah , un grand conseil s’était tenu à Constantine sous l’impression du danger qui menaçait la ville. Plusieurs membres de l’assemblée avaient été d’avis de rendre la place , qu’ils estimaient ne pouvoir tenir contre les forces imposantes des assiégeants; ils voulaient ainsi la préserver des horreurs d’une prise d’assaut. A son retour, Ahmed, instruit de cette motion, qu’avait du reste repoussée la majorité du divan sous l’influence de Ben-Aïssa, montra le plus violent courroux. « Quels sont les lâches, les traîtres, dit-il, qui ont osé parler de rendre la ville? » On lui nomma le kaïd-eddar, le brave Bel-Bedjaoui, qui devait être tué au second siège, le vénérable scheïkh-el-beled, père de Hamouda qui remplit depuis des fonctions importantes sous la domination française, et enfin le kadi Hanefi, ou du rit de Hanifia, suivi par les Turcs et la plupart des Kouloghlis. En écoutant ces noms, Ahmed frémissait de rage, car il sentait que sa vengeance ne pouvait atteindre ces trois personnages considérables, respectés et aimés de la population, qui appréciait leurs vertus, et qu’eût soulevée leur supplice. « Mais n’en est-il pas d’autres? reprit-il; nommez-les! » On lui désigna alors deux notables qui avaient voté dans le conseil pour la capitulation. C’étaient les Maures Sidi-Hussein et Sidi-Marabout-El-Arbi. « Qu’on les mène au supplice ! Appelez les chaouchs ! » s’écria Ahmed furieux. A l’instant même, les deux malheureux musulmans furent arrachés de leurs demeures par les m’khali accourus pour exécuter l’ordre du bey, et entraînés à la deribah , où ils furent décapités.

Depuis longtemps le côté humain du caractère de Hadj- Ahmed s’était effacé sous l’empire de ses passions désordonnées, que ne retenait plus aucun frein, et de ses instincts sanguinaires. Un tel homme ne devait pas tarder à être égaré par l’exercice de la puissance souveraine ; sa nature violente et irascible aidant, il en était venu à ne plus supporter la moindre contradiction, et à briser sans pitié tout ce qui, vo-

lontairement ou non, formait le plus léger obstacle à ses desseins ou à la satisfaction de ses appétits effrénés. Il ne régnait plus que par la terreur, et sa cruauté odieuse était proverbiale à Constantine. Nous ajouterons encore ici quelques exemples à ceux que nous avons déjà cités.

Quelques prisonniers français lui ayant été amenés à la suite d’un combat dans lequel ses troupes avaient été battues, il trouva dans sa colère que la décollation était un supplice trop doux pour ces malheureux, et les fit dévorer par ses dogues; d’autres furent empalés, et deux ou trois, dit-on, eurent le ventre ouvert par ses ordres : sous ses yeux, les exécuteurs leur arrachèrent les entrailles.

Il fit périr, à force de mauvais traitements, sa première femme, fille d’un kaïd des Haractah. Une esclave noire était l’objet de ses préférences marquées. Khedidja (c’était le nom

Ide cette première femme), déjà un peu surannée et outrée de l’abandon où la laissait Ahmed, s’en plaignait amèrement, et un jour elle reprocha à celui-ci, dans un accès de jalousie, d’être l’époux d’une négresse. A ces mots, le bey, furieux, se précipita sur elle et lui porta dans le bas-ventre un coup de pied dont elle mourut, après avoir langui quelque temps dans l’état le plus misérable.

Du reste, il n’était pas une seule de ses femmes qui ne ressentît les effets et ne portât souvent les marques de sa sauvage brutalité. Sa mère elle-même, qui lui avait donné tant de preuves de dévouement et de tendresse, et à qui il devait deux 1 fois la vie, car c’était elle qui l’avait soustrait au poignard 1 d’Aii-Khodja, sa mère, dis-je, fut un jour frappée rudement par ce frénétique , au moment où elle s’efforçait de sauver la vie d’un coupable. Ce malheureux, condamné à mort, avait échappé aux chaouchs qui le conduisaient au supplice, et, apercevant la mère du bey, il s’était réfugié près d’elle. Sait sissant le bord de ses vêtements, il la supplia de le prendre J sous sa protection, et s’attacha à elle comme le naufragé à la I planche de salut. A cette vue, les chaouchs, qui le suivaient

de près, s’arrêtèrent, saisis de respect. Mais Ahmed, qui accourait sur leurs pas, s’avança vers sa mère et voulut lui arracher le condamné. La fille des Ben-Gannah, émue par les larmes de cet infortuné, intercéda d’abord pour lui ; puis, voyant que ses prières étaient inutiles, elle lui dit de s’agenouiller derrière elle, et lui fit un rempart de son corps. Furieux de cette résistance, Ahmed se jeta comme une bête fauve sur celle qui l’avait nourri, la frappa à coups redoublés, et, la dégageant violemment de l’étreinte du condamné, prouva à celui-ci, en le livrant aux chaouchs, que nul asile n’était inviolable pour ceux qui avaient encouru sa colère.

Trois négresses , qui gémissaient de leur réclusion au harem , ayant été accusées de faire des vœux pour la mort d’Ahmed, événement qui seul en effet pouvait leur rendre la liberté , celui-ci les punit de ce crime mental de la façon la plus horrible : il les fit saisir , garrotter et amener en sa présence , tira son sabre , et les coupa littéralement en morceaux.

Il avait si bien la conscience de la haine qu’il inspirait, que, si par hasard il surprenait deux de ses femmes causant ensemble à la dérobée, il leur enjoignait de se séparer sur-lechamp. « Qu’avez-vous à dire tout bas? s’écriait-il avec humeur. Du mal de moi, sans doute. Oh ! je sais que vous me détestez. Mais, croyez-moi, retenez vos langues de vipères , ou je vous les arracherai ! »

Hors de sa présence, et apparemment par le même motif, ses femmes, au nombre de deux cents environ, ne pouvaient communiquer entre elles. En revanche, le soir, il se plaisait à les réunir autour de lui dans les jardins de son palais et à devenir le point de mire des craintives agaceries par lesquelles elles s’efforcaient d’éclaircir son front soucieux. Quelquefois il se déridait au point de rire, de plaisanter et de jouer avec elles, à peu près à la façon du chat qui ferait patte de velours avec une troupe de souris. Heureuses les pauvrettes, quand la terrible griffe dont chacune redoutait l’atteinte ne venait pas su-

bitement faire couler le sang et les larmes! Dans ses rares accès de bonne humeur, Ahmed se montrait galant, empressé ; il faisait servir le café, envoyait chercher des danseuses, et improvisait une sorte de fête qui rompait pour quelques instants la monotonie du harem. Celles de ses femmes qu’il honorait de ses préférences étaient comblées par lui de riches présents; mais, à part ces libéralités, leur privilège ambitionné de favorites ne les rendait pas beaucoup plus heureuses que leurs compagnes : car, au moindre sujet de plainte, il les frappait sans pitié.

Du nombre de ces dernières fut Mme Aïcha, charmante jeune femme encore dans tout l’éclat de sa beauté, qui a séjourné dans le harem d’Ahmed, où elle vint enfant, depuis 1830 jusqu’à la prise de Constantine. C’est elle-même qui nous a raconté tous ces détails d’intérieur. Ahmed, dont elle était épouse légitime, fut constamment pour elle un objet d’effroi. Non-seulement elle fut souvent maltraitée par lui, mais elle avait à lui reprocher le meurtre d’un frère, enlevé comme elle de l’île de Chios par des pirates barbaresques qui avaient massacré sa famille. Ce jeune homme, tandis que sa sœur était exposée à Alexandrie au bazar des esclaves, où elle fut achetée pour le bey de Constantine, avait été conduit à Alger, et là incorporé dans la milice turque. Après la conquête française, il fut du nombre des soldats de Hussein-Dey qui suivirent Ahmed dans la capitale de son beylik. Arrivé à Constantine,

1 il apprit d’un renégat italien, établi dans cette ville, que sa i sœur, dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis le jour de leur séparation, était dans le harem du bey. Heureux de cette | découverte, il alla aussitôt trouver Ahmed, et lui demanda s’il n’avait pas pour femme une jeune Italienne enlevée de Grèce par des pirates quelques années auparavant, et nommée ;1 Sida Aïcha.

A ces mots Ahmed fronça le sourcil. Dans leur jalousie ex- ! cessive, les maris mahométans non-seulement ne souffrent point qu’on voie le visage de leurs femmes, mais ils préten-

dent qu’on ignore jusqu’à leurs noms, et ressentent à l’égal d’une injure toute indiscrétion sur ce point délicat.

« Qui donc es-tu, dit-il en toisant le jeune homme, pour oser m’adresser une telle question?

— Je suis le frère d’Aïcha et je désire voir ma sœur, répondit le jeune janissaire.

— Comment te nommes-tu?

— Ahmed, mais ce nom n’a pas toujours été le mien. Dans mon enfance on m’appelait Agostino.

— Où t’a-t-on pris?

— A l’île de Chios. »

Sans en entendre davantage, le bey tourna le dos au jeune homme. De retour au harem, il fit appeler Aïcha et lui demanda s’il était vrai qu’elle eût un frère.

cc Sans doute, s’écria celle-ci toute joyeuse. Oh ! mon cher Augustin ! Quoi ! serait-il ici ?

— Augustin, dites-vous? Oui, un jeune homme de ce nom est ici, et prétend que vous êtes sa sœur. Je viens de le voir.

— Que je suis heureuse ! Et moi, ne pourrai -je le voir aussi ?

— C’est impossible, et si vous tenez à ce que votre frère vive, vous lui écrirez pour l’avertir de ne plus m’offenser par l’indiscrète demande qu’il m’a adressée ce matin. »

En vain Aïcha supplia son mari, au nom de cette Providence qui semblait prendre par la main les deux orphelins de Chios pour les réunir après une si longue et si cruelle séparation, de lui permettre de serrer dans ses bras , ne fût-ce qu’une fois , le seul parent, le seul ami quelle eût encore au monde. Toutes ses supplications échouèrent, moins encore contre la dureté de cœur que contre la jalousie effrénée de Hadj-Ahmed.

Cependant le jeune homme n’avait pas renoncé à l’espérance de voir sa sœur, et ne cessait de harceler imprudemment le bey pour que celui-ci le laissât pénétrer auprès d’Aïcha. Outré du refus obstiné qui accueillait une si légitime demande, il se laissa un jour emporter au point d’élever la voix en pré-,

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sence de son redoutable beau-frère, et de lui reprocher hardiment l’abus qu’il faisait de sa puissance. Pour toute réponse Ahmed appela un chaouch et lui ordonna; de trancher la tête du pauvre Agostino, ce qui fut exécuté à l’instant même.

Aïcha elle-même faillit être victime des jalouses fureurs de son terrible époux. Après la prise de Constantine, elle avait quitté le harem et s’était réfugiée dans la maison d’un Turc, nommé Mustapha-Khalifa. DeMilah, où il s’était retiré, Ahmed écrivit à celui-ci de lui envoyer cette femme, et, s’il le fallait, de la tromper sur le but du voyage en feignant de la diriger sur Tunis, où elle avait l’intention d’aller, mais en recommandant à ses guides de la conduire, par un sentier détourné, dans un lieu qu’il désignait et où il viendrait la recevoir. Aïcha, cependant, ayant changé de résolution et n’ayant voulu quitter la ville à aucun prix, l’ex-bey furieux adressa à Mustapba- Khalifah une nouvelle lettre où il annonçait que, si elle refusait plus longtemps de venir le rejoindre, il trouverait moyen de s’emparer d’elle de gré ou de force, dût-il pour cela revenir incognito à Constantine, et qu’alors il lui ferait expier par d’épouvantables tortures sa rébellion et son infidélité. « Je la tenaillerai, je lui arracherai les yeux, je lui couperai les mamelles, et je la ferai bouillir toute vive ! » mandait-il, entre i autre jolies choses, à son affidé Mustapha. Ces menaces, communiquées à Aïcha, n’ayant point eu le don de la ramener à Ahmed, celui-ci, en désespoir de cause, pria instamment son correspondant de vouloir bien empoisonner l’infidèle, afin, di- ! sait-il, qu’elle n’appartînt point à un autre. Heureusement la pitié ou la crainte des Français l’emporta dans le cœur de Mustapha-Khalifah sur l’appât de l’honnête récompense que 1 lui avait promise l’ex-bey pour ce service d’ami, et Aïcha, en ; apprenant le nouveau mandat confié à son hôte, crut devoir !i prudemment quitter une maison où, d’après la teneur de ces divers messages, elle avait quelques bonnes raisons de se ij croire peu en sûreté.

Nous avons parlé plus haut du faste et de la prodigalité

d’ Ahmed. L’une de ses dépenses principales était celle des chevaux, dont il avait toujours deux ou trois cents au moins, tous de race, dans ses écuries. Chacun de ces nobles coursiers avait une allure, un pelage et un genre de beauté distincts. Ahmed les connaissait tous par leurs noms, et leur faisait donner une éducation digne de notre Cirque-Olympique. Veillant lui-même au soin de leur entretien et de leur harnachement, qui était toujours des plus magnifiques, il rendait la vie dure à ses palefreniers, lesquels étaient sans cesse occupés à chercher quelque gentillesse inédite à démontrer à ces superbes animaux; car le maître, dans son fanatisme de haute école, ne souffrait point qu’on enseignât à deux chevaux la même courbette.

Tout le personnel de ses écuries, hommes et bêtes, le suivait lorsqu’il partait pour une campagne. Chaque matin, durant les marches, après que l’on avait expédié en avant les tentes et l’infanterie, il restait entouré de ses seuls esbhaya et de ses chevaux , auprès desquels il s’asseyait sur un tapis pour fumer une pipe et prendre son premier repas. Quelques personnages de distinction, tels que l’agha, le grand écuyer, les officiers immédiatement attachés à sa personne, et son bouffon , que nous avons oublié de mentionner dans la liste des grands fonctionnaires de l’État, étaient habituellement invités à prendre place auprès de lui. Le repas achevé, lebey donnait d’un geste l’ordre de monter à cheval. En un clin d’œil tous les spahis étaient en selle et se disposaient sur deux lignes, chaque rang faisant face à l’autre, dont le séparait un espace de douze ou quinze pieds environ. Ahmed, sautant alors sur le dos de son cheval, s’avançait entre les deux rangs, suivi de sa musique et de ses officiers, et ayant à ses côtés deux gigantesques chaouchs qui prononçaient alternativement, d’une voix haute et lente , la formule consacrée du salut : Selamoun aleïkoum oua rahmatou'ïlah ! « Que le salut soit avec vous et que Dieu vous fasse miséricorde ! » En même temps, Ahmed, se penchant tantôt à droite, tantôt à gauche, adressait

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d’une main aux troupes le geste amical du salut. Ses chevaux étaient dressés à répéter en quelque sorte ce mouvement de leur maître, et, chaque fois qu’il tournait la tête en portant une main sur son cœur pour donner le selam à ses cavaliers, les intelligents animaux inclinaient également la tête et levaient le pied droit ou gauche, suivant le côté des rangs auquel s’adressait cette démonstration affectueuse. Lorsque Ahmed, tout en saluant ainsi et de la main et du cheval, avait passé en revue les deux files de ses spahis, ceux-ci se formaient immédiatement en une longue ligne de bataille dont le centre était occupé par le bey et sa suite, ainsi que par la musique. Alors les cavaliers s’avançaient un à un par les ailes de chaque rang; ils se rendaient au galop à une vingtaine de pas en avant de la ligne en marche, traversaient toujours ventre à terre l’espace resté libre devant le front de bandière, sans se séparer et en ayant l’air d’exécuter une charge à fond ; puis, lorsqu’ils passaient près du bey, ils déchargeaient leurs fusils audessus de sa tête ou entre les jambes de son cheval. Pendant tout le temps que durait cette fantasia, Ahmed, l’un des meilleurs cavaliers du pays, ne cessait de faire piaffer et caracoler sa monture, au point de la mettre hors d’haleine en moins de dix minutes : sur un signe de lui, on lui amenait alors un autre de ces chevaux savants dont nul mieux que lui n’excellait à faire valoir, en les montant, les belles qualités de race et les perfections acquises.

Il était grand chasseur et se donnait souvent le plaisir de courre avec une meute nombreuse le sanglier ou le chacal. Il avait envoyé à Londres un mameluk, nommé Suleïman, à cette seule fin de lui acheter des chiens de race britannique. Celuici lui avait ramené en outre deux couples de magnifiques chiens de Terre-Neuve qui, par ses ordres, furent dressés à traîner dans le jardin de son palais une petite voiture fort élégante, également venue de Londres. L’apparition de ce carrosse en miniature fut tout un événement dans le harem, où les nouveautés étaient rares. Les femmes toutes joyeuses se disputaient

le plaisir de prendre place pour la promenade dans ce singulier coach and four , comme on dirait au delà de la Manche. Ahmed, dans ses boutades de jovialité, se divertissait même à y faire monter quelque personnage bien grave, tel que son ministre Ben-Aïssa ou son khalifah Hamelaoui , qui n’osait refuser, et il riait aux larmes de la plaisante figure que faisait l’austère bach-hambah ou le général à barbe grise , emporté à toute bride par les quatre molosses dans un équipage d’enfant.

Bien que l’issue de la première expédition de Constantine eût singulièrement enflé l’orgueil d’ Ahmed, il ne laissait pas d’être inquiet sur les suites possibles du défi qu’il avait jeté à la France. Aussi, dans l’année qui suivit l’échec essuyé par nos troupes, ne négligea-t-il rien pour obtenir de la régence de Tunis des secours en hommes et en argent, et de la Porte cette reconnaissance officielle qu’il avait tant de fois sollicitée, mais en vain, et qui eût doublé le prestige de son haut rang aux yeux des populations. Des capdjis venus de Tunis ou de Constantinople lui assuraient sans cesse que le diplôme tant désiréxde pacha, successeur de Hussein-Dey, ne tarderait point à lui être expédié par Sa Hautesse, accompagné de la pelisse ou du cafetan d’investiture. En écoutant ces belles promesses, Ahmed, transporté de joie, croyait déjà toucher au but de son ambition ; mais les capdjis se moquaient de lui et n’avaient d’autre dessein que de lui extorquer de riches présents ; car chaque annonce de ce genre valait au prétendu messager du sultan des largesses considérables. Ni . le cafetan ni le diplôme ne parurent : alors Ahmed, se voyant joué, chercha à prendre sa revanche et songea à se créer lui-même les insignes de sa dignité usurpée. Un jour, il présenta aux troupes un magnifique étendard vert, qu’il disait lui avoir été envoyé par le Grand-Seigneur avec un diplôme que toutefois il ne montra pas ; mais on ne tarda pas à savoir que ce drapeau venait tout simplement de Tunis, où un juif l’avait fait broder pour le compte du bey, auquel, par parenthèse, cette gracieuseté de Sa Hautesse coûtait un prix exorbitant.

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Quant au cafetan d’investiture, il se le procura à meilleur compte. Le fils aîné de Ben-Aïssa , Sidi-Hamdou , que nous avons vu, un hiver, étaler au foyer du bal de l’Opéra ses lourdes grâces barbaresques , s’était commandé à Tunis un superbe cafetan, brodé d’or, qui lui revenait à trois mille piastres. Ahmed, instruit de cette folie du jeune dandy mahométan , en montra de l’humeur à son ministre, c II faut, lui dit-il , que tu gagnes bien de l’argent à mon service , pour que ton fils Hamdou puisse être plus richement vêtu que moi. » Ben-Aïssa comprit, et s’empressa d’offrir, au grand déplaisir de Hamdou, le cafetan à son souverain, qui s’en para aussitôt et donna cet habit pour un nouveau don du sultan.

Mais tous ces artifices , qui ne trompaient personne , ne devaient point prévenir la chute d’ Ahmed. Le 6 octobre 1837, l’armée française reparut devant les murs de Constantine. Le II, la brèche fut ouverte; le 12, elle fut praticable, et le 13 au matin, un assaut meurtrier nous rendit maîtres de la place.

Quelques semaines avant cette expédition, il n’avait tenu qu’à Hadj-Ahmed de rester bey de Constantine, si l’ivresse de son premier succès ne l’eût entraîné à repousser les offres du général Damrémont. Des ouvertures lui avaient été faites , à tort, selon nous, par le juif Busnach, au nom du gouverneur général. Nous ne savons pas au juste sur quelles bases portaient les négociations; mais ce que nous pouvons affirmer, c’est que le maintien de Hadj-Ahmed était la principale clause de l’arrangement projeté , sous condition que celui-ci daignerait reconnaître enfin la souveraineté de la France. Le bey , qui , il faut en convenir, était fondé à voir dans cette proposition un tacite aveu d’impuissance, n’eut garde de l’accepter, et songea seulement à gagner du temps, dans l’espoir de retarder l’entrée en campagne jusqu’à l’époque des grandes pluies et des fièvres pernicieuses. Dans cette vue, il prolongea avec art, par des réponses évasives , les pourparlers entamés , qu’il fallut enfin I rompre pour en venir aux armes.

Le 11 , au soir, la brèche étant ouverte, le général Damré-

mont, dont ce fut le dernier jour, envoya encore à Ahmed, par un parlementaire indigène , une lettre où il lui proposait d’éviter l’effusion du sang, et de lui remettre la place, qui ne pouvait tenir plus longtemps , s’engageant de son côté à faire respecter les habitants, les mosquées et les propriétés. Le parlementaire revint avec cette fière réponse qui mérite d’être citée : cc Si vous n’avez plus de poudre, nous vous en donnerons; si vous manquez de pain, nous vous en enverrons; mais tant qu’un musulman sera debout dans la ville , vous n’y entrerez pas! »

Le 12, enfin, le bey, qui depuis l’ouverture de la tranchée harcelait la gauche de nos colonnes à la tête de sa cavalerie , exprima le désir de traiter. Dans l’après-midi , un messager arabe remit au général Vallée, qui venait de prendre le commandement de l’armée , en remplacement du gouverneur général, tué le matin par un boulet, la lettre suivante d’ Ahmed :

« De la part de notre très-puissant seigneur et maître le sidel-Hadj-Ahmed-Pacha, à M. le gouverneur d’Alger, commandant en chef de l’armée. » Suivaient les compliments emphatiques d’usage , puis le texte de la dépêche ainsi conçu :

« Nous avons appris que vous aviez envoyé un messager aux habitants de la ville , lequel a été retenu par les principaux chefs (Ahmed ignorait à ce moment le renvoi de notre parlementaire) , dans la crainte qu’il ne fût tué par la populace de Constantine. Les mêmes chefs, en m’annonçant cette nouvelle, m’ont demandé mon avis sur votre proposition. Si votre intention est de faire la paix, cessez votre feu. Que la tranquillité renaisse, et nous pourrons entrer en négociation. Attendez vingt- quatre heures, afin qu’un personnage intelligent vous arrive de notre part, et que, par un traité, nous éteignions cette guerre d’où ne peut sortir aucun bien. »

Le général Vallée répondit en ces termes :

« Je vois avec plaisir que vous êtes dans l’intention de faire la paix et qu’à cet égard vous reconnaissez que nos intérêts sont les mêmes; mais dans l’état où sont maintenant les opé-

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rations du siège , elles ne peuvent être suspendues , et aucun traité ne peut être signé par nous que dans Constantine.

« Si les portes nous sont ouvertes par vos ordres, les conditions seront les mêmes que celles déjà consenties par nous ; nous nous engageons à maintenir dans la ville le bon ordre , à faire respecter les personnes , les propriétés , la religion, et à occuper la place de manière à rendre le séjour qu’y fera l’armée le moins dur et le plus court possible. Mais si nous entrons par la force , nous ne serons plus liés envers vous par aucun engagement antérieur, et les malheurs de la guerre ne pourront nous être attribués. Si , comme nous le croyons , votre désir de la paix est le même que le nôtre et tel que vous l’annoncez, vous sentirez la nécessité d’une réponse immédiate. »

Cette réponse n’arriva pas , et le lendemain la capitale d’Ahmed était en notre pouvoir.

Après la prise de Constantine, Hadj-Ahmed erra longtemps dans la province à la tête d’un millier, puis bientôt d’une simple poignée de cavaliers fidèles, pressurant les populations , et faisant énergiquement tête aux forces mises en campagne pour le réduire et le détruire. Cette lutte dura près de dix ans. A la fin il fut forcé de se soumettre ; il fut conduit à Constantine , où tels étaient encore le prestige et la terreur de son nom , qu’en le voyant passer, les Arabes de la ville se prosternaient tout frissonnants devant lui. On le transféra de là à Alger, où il a terminé ses jours il y a peu de temps, dans une. situation paisible et aisée même, que lui avait faite la munificence du gouvernement de cette France, toujours si empressée à relever, à honorer, à combler même son plus terrible ennemi , une fois vaincu.

Une semaine à Oran.

Il y a déjà bien des années (et cependant il nous semble que c’était hier), que nous mouillâmes devant Oran par un beau soir de septembre , après avoir visité Alger, Bône et sa ravissante campagne, Rlidah où commence l’Atlas, et la fameuse Metidjah. A peine l’Agate , la plus coquette et la mieux gréée des corvettes, qui nous portait depuis notre départ de France, eutelle laissé tomber l’ancre dans la rade de Mers-el-Kébir, qu’une salve de cinq coups de canon, tirée des batteries de la côte, annonça à la ville notre arrivée. S’il faut le dire, pareil honneur était rendu sur chaque point au bâtiment qui portait la commission d’enquête envoyée en Afrique par le gouvernement d’alors. Notre pimpante corvette était trop bien élevée et trop bien pourvue de caronades pour demeurer en reste de courtoisie et de poudre avec l’artillerie de terre ; elle rendit donc immédiatement le salut, et la puissante voix de ses bouches à feu faisait encore vibrer l’écho des montagnes environnantes, quand nous mîmes le pied sur la plage inégale qui entoure la darse d'Oran.

Nous fûmes reçus à terre par le général Desmichels, commandant supérieur de la province , à la tête de son état-major et des principaux fonctionnaires de la ville. Puis , entre deux haies de soldats qui présentaient les armes, tandis que les tambours battaient aux champs, nous fûmes conduits à la Kasbah ou château neuf, où résidait, avant 1790, le gouverneur espagnol d’Oran , et qui , occupée depuis par les beys de la ville, est aujourd’hui l’habitation du commandant supérieur de la place. C’est un édifice plus massif et plus solide qu’élégant, et dont l’architecture toute moderne ne présente aucun détail digne de remarque. Une grande cour, entourée de communs disposés en façon de cloîtres moresques , s’étend derrière le portail et en avant de la façade. Une maigre autruche y piéti-

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nait , solitaire , et pouvant se croire encore au milieu des sables du désert natal. Pas un arbre pour intercepter les rayons brûlants du soleil; pas une goutte d’eau pour étancher le délire de soif que communique à tous les êtres animés une température moyenne de trente-cinq degrés centigrades; pas un brin d’herbe pour tapisser les insterstices et adoucir l’effroyable réverbération d’un pavé blanc et poli qui lance au loin l’éclair, l’éblouissement et l’ophthalmie. Néanmoins, le malheureux volatile, en dépit de l’ineptie dont on prétend que la nature l'a affligé , ne semblait nullement la dupe de ce luxe de couleur locale; il regrettait évidemment le gravier de l’Afrique centrale, et son long cou, indolemment penché vers le sol, sa marche paresseuse, et le piteux aspect de son plumage dévasté, témoignaient chez lui d’une nostalgie arrivée au dernier période.

Les membres de la commission présents à Oran étaient au nombre de cinq : c’étaient le général Bonet, président, le général Montfort, M. Duval-d’Ailly, depuis contre-amiral , M. de la Pinsonnière et M. Piscatory. Les trois autres membres , MM. Laurence, Reynard et d’Haubersart , étaient demeurés à Alger, où l’un étudiait en ce moment l’administration de la justice, l’autre le commerce, et le troisième la constitution du domaine. Le général Desmichels offrit au général Bonet un appartement dans le château neuf, et les principales autorités militaires ou administratives s’empressèrent d’adresser pareille invitation aux autres commissaires , car la vihe ne contenait point encore d’hôtellerie tant soit peu sortable. Quant à nous , perdu dans la foule des législateurs, des fonctionnaires et des grosses épaulettes , nous nous demandions si quelque âme hospitalière ne nous viendrait point aussi en aide; nous com- ; mencions même à concevoir de sérieuses inquiétudes sous ce rapport, lorsqu’un athlétique capitaine de gendarmerie, qui depuis un instant nous examinait des pieds à la tête, ni plus ni moins que s’il eût eu notre signalement en poche , s’approcha de nous et nous dit d’une voix peu douce :

« Vous débarquez de l'Agate , je crois?

— Oui , capitaine.

— N’êtes-vous pas attaché à la commission? »

Même réponse.

« En ce cas, reprit notre interlocuteur, je vous emmène : suivez-moi ! »

Ce disant, il nous mit la main sur le collet et nous entraîna amicalement hors de l’enceinte du château neuf. Nous ne savions trop que penser de l’hospitalité offerte sous une forme aussi brusque. C’était chez lui , cependant , que le capitaine entendait nous conduire, pour nous contraindre d’accepter une petite chambre dont il pouvait encore disposer , nous dit-il , bien que déjà il eût l’honneur de loger un membre de la commission , en ce moment retenu à dîner au château par le général Desmichels. Nous n’essayâmes pas de résister aux avances de notre amphitryon , trop heureux que nous fûmes , au reste , de l’offre cordiale qu’il voulait bien nous faire. Il rit beaucoup, l’instant d’après , lorsque nous lui avouâmes en toute franchise l’impression qu’avait d’abord produite sur nous la forme un peu bizarre de son obligeante invitation.

« Je conviens, dit-il, que je suis brusque; j’ai l’air bourru. Que voulez- vous ? On ne peut pas se refaire , n’est-ce pas ? Pour dire aux gens : cc Veuillez me suivre, » je ne sais pas prendre un autre ton que pour commander : cc En avant, marche!... » Chacun a ses petits défauts. Mais , je vous l’assure et vous le verrez, je suis bon homme dans le fond. y>

Nous en étions déjà convaincu, et cette certitude ne fit que s’accroître depuis. Au bout de dix minutes, le capitaine et moi, nous étions amis. Il nous avait fallu à peu près ce temps pour gagner sa maison, située à l’autre extrémité de la ville, et, lorsque nous y arrivâmes, il nous avait déjà conté une partie de son histoire. Vieux soldat de l’Empire, le capitaine D*** , notre hôte, avait pris sous la Restauration du service dans la gendarmerie , et , à ce dernier titre , il s’était signalé par une arrestation fameuse : c’était lui qui avait empoigné Manuel !

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A cette révélation , qu’il fit sans sourciller, comme s'il se fût agi de la chose la plus ordinaire du monde, nous sentîmes bouillonner en nous le ferment du vieux libéralisme. Le seuil hospitalier du capitaine prit aussitôt à nos yeux , sous le verre grossissant et enlaidissant de l’inimitié politique, les fabuleuses proportions d’une caverne à la Cacus ou de l’antre de Polyphème. Peu s’en fallut que , lui rompant ouvertement en visière, nous ne prissions le brusque parti de déserter et sa demeure, et sa table, à laquelle nous étions assis; car, non content de nous assurer le couvert, le capitaine avait juré ses grands dieux, c’est-à-dire tous les diables d’enfer, qu'il nous forcerait bien aussi à accepter le vivre, et , de force ou de gré, il avait bien fallu nous exécuter sur ce point. En ce j moment, nous en étions au regret amer de notre faiblesse; mais quant à lui , sans seulement prendre garde à notre air effaré , il reprit fort tranquillement sa narration en ces j termes :

« Je vous disais donc qu’au refus du garde national Mercier de se saisir de Manuel, Foucaud, mon commandant, m’ordonna de monter à la tribune et d’y faire ce que vous savez. J’obéis aussitôt , et j’enlevai comme une plume le député récalcitrant.

— Comment! capitaine, vous avez osé porter la main sur la personne inviolable d’un député du peuple français ! et où cela ? Dans le sanctuaire même de la représentation nationale !

— Que de grands mots ! J’aurais bien voulu vous y voir, vous! s’écria le capitaine en posant ses deux robustes poings sur la table et en me regardant fixement. Est-ce que la force ! armée raisonne, par hasard? Est-ce que le devoir d’un soldat j n’est pas d’obéir à son chef?

— Eh quoi! capitaine, pour porter un uniforme et des épaulettes, cessez-vous d’être citoyen ?

— Citoyen, tant que vous voudrez; mais, avant tout, je j suis gendarme. L’obéissance, morbleu ! je ne connais que ça ! Au lieu d’arrêter votre Manuel, il se serait agi d 'empoigner 242 p

le pape, que je lui aurais dit : « Très-saint père, désolé de la « liberté grande, mais il faut que Votre Sainteté me permette « de la prendre au collet ! »

Il n’est rien tel, dit-on, que le rire pour couper court à une discussion. La boutade du capitaine eut pour effet immédiat de fondre en un bruyant accès d’hilarité le nuage qu’avait amoncelé sa précédente confidence. Nous' avions cru avoir affaire à un adversaire politique, et nous ne trouvions en face de nous que l’archétype du gendarme, être fort décrié naguère, mais auquel l’opinion publique a depuis rendu plus de justice. Le gendarme a du bon, on ne saurait le nier, surtout quand il joint à ses dons naturels la rondeur martiale du soldat. Tel était précisément le double caractère de l’estimable capitaine : brave guerrier, s’il en fut (il n’y avait pas d’affaire où il ne trouvât moyen de se faire mettre à Tordre de l’armée), excellent compagnon , gai convive, frano buveur, en un mot la meilleure pâte d’homme et de gendarme qu’il fût possible de rencontrer; un poignet de fer et un cœur d’or. Bref, au bout d’un quart d’heure, nous l’avouons à notre honte, nous avions oublié et Manuel et Foucaud, et l’illégal coup de main du capitaine D***, et nous n’éprouvions aucun remords de conscience de partager, à sa propre table, le pain et le sel avec ce farouche séide de l’ancienne tyrannie. Rien ne vint donc troubler désormais nos rapports avec notre digne hôte , qui ne cessa , pendant tout notre séjour chez lui, de nous combler de prévenances et de soins dont nous lui gardons une éternelle reconnaissance.

Les deux jours qui suivirent notre arrivée à Oran furent employés à visiter en détail la ville, ses fortifications et ses principaux établissements. Oran est, comme chacun sait , une ancienne ville espagnole. Le cardinal Ximenès , ce prince de l’Église , qui fut à la fois général et homme d’État comme Richelieu, s’en empara en 1509. Quatre ans auparavant, don Diègue de Cordoue s’était établi à Mers-el-Kébir, la meilleure rade de l’Algérie , qui est en quelque sorte le port d’Oran , et

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que couronne une hauteur sur laquelle les Espagnols édifièrent une forteresse vraiment gigantesque, à en juger par les débris titaniens qui nous en restent. Ils ne s’en tinrent pas là; car, dans la ville même, ils remuèrent le sol en tous sens, et exécutèrent, non-seulement à la surface de la terre, mais au plus profond de ses entrailles, de prodigieux travaux. De ce nombre furent des souterrains et des galeries de mines taillées dans le roc qui, reliant les ouvrages avancés de la place, formaient sous les fondements des maisons un ténébreux et inextricable dédale. Ils construisirent également un immense magasin voûté avec premier étage ayant vue sur le port , sept autres également creusés dans la pierre dure, une darse, des casernes, une enceinte, des forts, trois églises, et enfin, pour j ne rien oublier, un colisée ou salle de spectacle , sans parler de nombreux monuments d’une importance secondaire.

Maintenant, si l’on se demande à quoi servirent aux Espagnols tant de mètres cubes de maçonnerie, tant de sueurs, tant de dépenses, tant de patientes fouilles dans le sol , la ré- I ponse sera courte : à rien. Ce fut en vain qu’avec cette énergie persévérante qui , au moins à cette époque, caractérise leurs entreprises de conquête , les Espagnols s’incrustèrent, pour ainsi dire, sur le territoire africain. Au dernier jour de leur occupation sur ce point , ils n’étaient littéralement pas plus avancés que le premier. Et l’on s’étonne que la France, après vingt-cinq ans de possession , n’ait pas recueilli encore tous les avantages de sa victoire !

Il est vrai que les Espagnols avaient une manière toute particulière d’entendre la colonisation. Leur système, d’une applii|| cation simple et facile, consistait à se renfermer dans leurs murailles et à n’en jamais dépasser l’enceinte , pour quelque cause que ce fût, à distance de plus d’une portée de canon. Loin de viser, comme nous , à un rapprochement avec leurs voisins musulmans, ils évitaient comme la peste toute communication directe ou indirecte avec l’intérieur du pays. Ils occupaient ainsi, non une ville, mais bien un lazaret fortifié. Les

Arabes n’avaient point de marché dans la place, dont tous les approvisionnements, y compris la viande sur pied , venaient d Alméria et de Carthagène. Si par hasard quelque indigène apportait au gouverneur d’Oran une lettre du bey de la province, alors fixé à Mascara , il n’entrait dans la ville que les yeux bandés , et n’y séjournait que le temps rigoureusement indispensable pour s’acquitter de sa mission.

Envers les étrangers d’Europe, même méthode attractive et hospitalière! La population, d’environ trois mille âmes, ne se composait que d’Espagnols. 11 y avait en outre dans la ville six ou sept mille hommes de garnison, et un nombre à peu près égal de presidiarios , employés aux travaux dont nous avons parlé plus haut. Un labeur de galérien peut seul expliquer en effet une telle débauche de moellons, un pareil luxe de bâtisses. Soldats, forçats et habitants s’entendaient au reste à merveille. Les uns et les autres se faisaient mutuellement la vie très-douce. Les soldats ne veillaient pas sur les forçats, qui s’en allaient , toutes les fois que la fantaisie leur en prenait , grossir le nombre des renégats espagnols du Maroc, où l’on trouve des villes entières peuplées de ces réfugiés. Les forçats épargnaient aux soldats toute fonction autre que celle de faire la sieste et de fumer la cigarette. Les bourgeois fraternisaient humainement avec ces deux classes intéressantes de l’ordre social. Cette touchante fusion ne contribuait pas peu à rendre Oran ce qu’il était, un véritable lieu de délices, s’il faut croire du moins ce qu’en disent les chroniques contemporaines. Nuit et jour, à ce qu’elles rapportent, ce n’était dans la ville que jeux, collations, danses, comédies, courses de taureaux et sérénades sous les fenêtres. A cause de ses fêtes perpétuelles , on avait surnommé Oran Corte chica ( la petite cour). C’était un bagne de plaisance.

Cela dura ainsi depuis 1505 jusqu’en 1790. Mais, le 9 octobre, jour néfaste, de cette dernière année, un tremblement de terre renversa de fond en comble les trois quarts de la ville d’Oran. Une partie de la population fut écrasée sous les dé-

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combres. Les survivants furent réduits à s’en aller camper hors de la ville sous des tentes ou des baraques. A la nouvelle de ce désastre, le bey Mohammed, qui gouvernait la province pour les Turcs, quitta Mascara, sa capitale, et vint mettre le siège devant Oran. Surpris par la saison des pluies, il dut battre en retraite ; mais il revint au mois de mai de l’année suivante. L’hiver le chassa encore ; une troisième fois il reparut sous les murs de la place au printemps de 1792. Cette fois, sa ténacité triompha de celle des Espagnols : ils se résignèrent enfin à lui abandonner la ville. Avant de l’évacuer, ils voulaient en détruire les fortifications; mais Mohammed négocia et obtint qu’ils se retireraient sans rien dégrader, emmenant seulement leurs canons de cuivre et emportant leurs approvisionnements , le tout sans pouvoir prétendre à aucune indemnité pour cette cession. Ainsi finit la colonie espagnole d’Oran. L’histoire de cette possession est un enseignement que nous recommandons à l’étude des partisans , s’il en reste , de /’ occupation restreinte.

Les Turcs, maîtres d’Oran , s’empressèrent de démolir ce qui restait debout de la ville espagnole. A part les fortifications, dont ils avaient besoin pour tenir en respect les populations arabes, ils détruisirent d’enthousiasme toutes ces monumentales constructions qui avaient coûté tant de fatigues aux presidiarios , et tant de quadruples aux finances de Sa Majesté Catholique. Aux solides palais de pierre dont la forme ne se prêtait point aux usages de leur vie claustrale, ils substituèrent des maisons de boue et de chaux délayée qui ne devaient recevoir un peu de jour que par le haut : c’est chez les musulmans que la vie intérieure est littéralement murée. Il ne nous reste donc de l’ancien Oran que l’enceinte et le château neuf, plus les quatre forts la Moune, Saint-Grégoire, Saint- Philippe, Saint-André, et enfin le fort Sainte-Croix ( Santa~Cruz ), juché à l’ouest de la ville, sur un pic, ou plutôt une aiguille de pierre , une gigantesque stalagmite du haut de laquelle l’œil , embrassant une immense étendue de mer, découvre, quand le temps est beau, jusqu’à la côte de Carthagène. Ce fort est,

non sans quelque raison, considéré comme imprenable. Nonseulement il serait impossible de s’en emparer par escalade; mais on se demande comment des créatures humaines, presi diarios ou autres, ont pu, sans ailes, hisser jusqu’à ce nid d’aigle les matériaux nécessaires pour la construction d’un fort. Cette œuvre aérienne tient vraiment du prodige. C’est le triomphe de la chiourme : les galères n’ont jamais produit rien de si beau. On dirait d’un ouvrage avancé de cette fameuse Néphélococcygie bâtie jadis sur les nuages , au dire du grand comique grec , par les cigognes , les hirondelles , les grues d’Afrique, les hérons et autres architectes de la république empennée.

Comme on ne s’y était point donné de coups de fusil depuis trois mois, le pays passait pour pacifié et libre. Le général proposa donc à la commission d’aller visiter un beau village situé à quelques lieues d’Oran , aux bords de la Sebkha (lac Salé), dans la partie la plus fertile et la mieux cultivée du pays, où les beys avaient l’habitude de passer la belle saison. L’offre fut acceptée, et le 1er octobre fixé pour l’excursion projetée.

La veille de cette promenade, dont nous nous faisions une fête, notre mauvaise étoile voulut que nous eussions la contrariété de payer notre dette au climat d’Afrique. Une fièvre violente nous saisit , et le lendemain matin , lorsque notre digne hôte, le capitaine D***, vint nous demander si nous étions disposé à monter à eheval , nous nous trouvions dans un état de prostration si accablante que, malgré notre ardent désir de le suivre, il nous fallut renoncer au plaisir de cette journée. Le capitaine , nous jugeant lui-même trop souffrant pour sortir , nous souhaita meilleure santé , nous conseilla de prendre dans la journée un bain maure, et partit, à la tête de ses gendarmes, pour aller rejoindre l’état-major du général, qui accompagnait la commission avec toutes les troupes disponibles de la garnison de la ville.

Quant à nous, nous sentant un peu mieux vers le soir, nous quittâmes le lit et nous rendîmes , suivant le conseil du capi-

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taine, aux étuves maures, d’où nous sortîmes en effet un peu moins brisé et plus allègre. Nous profitâmes de ce léger retour à la santé pour faire dans la ville une nouvelle promenade sous la conduite d’un cicerone qu’un hasard complaisant envoya sur notre route. Ce guide officieux était un jeune lieutenant nommé Malvielle, dont nous avions fait l’avant -veille la connaissance chez le capitaine D***. Il nous mena visiter les parties de la ville que nous n’avions point encore explorées, et, entre autres, les belles plantations d’amandiers, d’orangers et de grenadiers qui ornent le ravin de l’Oued-el-Rahhi , gorge pittoresque sillonnée par un petit ruisseau dont le cours sépare l’ancienne et la nouvelle ville. Puis il nous engagea à venir nous reposer et manger des grenades fraîches dans sa chambre , au fort Saint-André , où il était lieutenant de place. Nous acceptâmes fort volontiers son invitation. Ce lieutenant Malvielle était un grand jeune homme à la physionomie douce et un peu mélancolique. Ses manières affables n’avaient rien de l’alluré martiale , parfois même, s’il faut le dire, un peu trop crâne, du soldat. Il n’avait aucun goût de caserne , et paraissait porté irrésistiblement vers la nature et la retraite. En guise de pipes et de faisceaux d’armes, ornements traditionnels de la demeure des héros modernes, il avait chez lui une tourterelle et des fleurs qui paraissaient se partager son affection. Avec ces goûts intimes, il cumulait, nous dit-il, la noble passion de la chasse, et se trouvait on ne peut mieux placé pour la. satisfaire en Afrique , pays abondamment couvert de gibier de toute espèce qui venait en quelque sorte s’offrir de lui-même aux coups de fusil. Nous appuyons sur ces détails, qui sembleront peut-être oiseux ; mais le lecteur verra, à la fin du récit , le motif de notre insistance.

« Je trouve , dis-je au lieutenant Malvielle, qu’il n’est pas très-prudent à vous de vous aventurer dans la campagne comme vous faites , à la poursuite des rois de cailles et des lièvres; vous pourriez bien, au lieu de gibier, rencontrer, ce me semble, des Arabes, et alors....

— Oh! il n’y a pas de danger, interrompit-il; je ne sors pas seul : nous sommes toujours quatre ou cinq officiers en chasse.

— C’est bien peu !

— Bah! reprit-il, quatre ou cinq de nous bien armés, bien déterminés , sont gens à tenir en respect dix fois ce nombre de Bédouins. D’ailleurs, quand le pays est par trop infesté de ces batteurs d’estrade, nous en sommes quittes pour demeurer au logis; mais, en ce moment, ils nous laissent, Dieu merci, le champ libre. Depuis deux mois, il ne s’est pas montré un burnous à portée de canon de la place. »

En devisant ainsi, nous étions montés sur la plate-forme du fort, d’où nous dominions au loin les landes blanchâtres et pierreuses qui s’étendent au sud d’Oran , et sur le fond aride desquelles ne se détache aucune trace de végétation , si ce n’est quelques maigres touffes de lentisques et de palmiers nains. Le lieutenant jeta les yeux de ce côté, et laissa échapper un cri de surprise.

« Qu’est-ce-ci? dit-il en prenant sa lunette; des Arabes? Oui, ma foi! 11 y en a bien deux ou trois cents. Voyez vousmême, ajouta-t-il en nous passant la longue-vue. Du diable si je m’attendais pour aujourd’hui à leur visite !

— 11 paraît qu’ils négligent parfois de se faire annoncer. Avis aux chasseurs! » dîmes-nous en portant nos regards dans la direction que nous indiquait le lieutenant.

Nous distinguâmes en effet plusieurs groupes d’Arabes à cheval qui rôdaient lentement dans la campagne à environ une lieue de la ville.

« Canonniers , à vos pièces ! s’écria l’officier en redressant sa haute taille. S’ils avancent seulement de deux cents pas de plus, je fais feu sur eux , pour leur apprendre que les attroupements sont défendus! »

En ce moment , le lieutenant nous semblait tout un autre homme. Ses narines se contractaient, son œil brun lançait des éclairs. Ce n’était plus le jeune homme candide et élégiaque ;

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c’était le guerrier qui a senti l’approche de l’ennemi et se délecte par avance en sentant l’odeur de la poudre.

Cependant les Arabes que nous avions en vue ne paraissaient nullement désireux de se rapprocher de la place. Ils erraient en long et en large, sans but marqué, et leur attitude, toute d’observation, ne témoignait d’aucune intention hostile. Comme nous nous perdions en conjectures sur les causes de cette apparition imprévue , un bruit sourd , à peine perceptible, vint jusqu’à nous, puis un second, puis un troisième, espacés entre eux par une pause de vingt-cinq ou trente secondes.

« Je ne me trompe pas.... ce sont des coups de canon! s’écria Malvielle tout hors de lui. Ils viennent de l’ouest! Écoutons encore. »

Nous prêtâmes avidement l’oreille tous deux , et nous continuâmes à entendre, plus distinctement cette fois, un grondement lointain , semblable au roulement affaibli du tonnerre , qui ébranlait la colonne d’air par intervalles réguliers.

— Plus de doute, l’escorte est attaquée; il paraît même que cela chauffe! reprit le lieutenant. Qui diable eût supposé cela? »

La canonnade devenait en effet , de minute en minute , plus nourrie, et déjà le bruit de la mousqueterie , apporté par une brise d’ouest , commençait à mêler ses clapotements sonores aux explosions de l’artillerie. A n’en juger que par le nombre des coups de feu , l’affaire devait être très-vive et passablement meurtrière. Heureusement nous savions déjà, par expérience personnelle , combien de kilogrammes de poudre peuvent se brûler en Algérie sans qu’il y ait pour cela mort d’homme; nous étions donc sans inquiétude bien sérieuse sur le corps d’armée , assez fort du reste pour tenir contre tous les Arabes de la province. Néanmoins, nous ne pouvions nous défendre entièrement d’un sentiment d’anxiété que comprendront sans peine tous ceux de nos lecteurs qui ont entendu résonner le canon chargé à boulet de la bataille ou de l’émeute. Ce ne

fut donc pas sans une certaine émotion que nous attendîmes , de retour chez le capitaine D***, la rentrée en ville des troupes. Il était nuit close , lorsque le bruit du tambour et la fanfare des clairons nous annoncèrent leur approche. L’allégresse de ces sons guerriers n’indiquait point une défaite , et en effet la garnison revenait triomphante. Bientôt les pas de deux chevaux retentirent dans la ruelle écartée de la vieille ville où était le logis de notre hôte; la porte s’ouvrit, et le capitaine nous apparut radieux , suivi d’Armand , son gendarme favori , qui lui servait à la fois de palefrenier, de sommelier et de femme de ménage.

« Ah ! mon cher , dit-il en accourant se précipiter dans nos bras , la belle affaire ! Que j’ai regretté de ne point vous avoir près de moi ! Quelle partie de plaisir vous avez manquée là !

— C’était donc bien beau ?

— Superbe, magnifique, mon cher! C’est le plus joli petit combat auquel j’aie assisté de ma vie.

— Pas si petit, à en croire du moins tout le bruit que vous avez fait !

— Oh ! oui ; mais, comme vous savez, il y a toujours plus de bruit que de mal. Imaginez-vous qu'après une halte de deux heures près de l’ancien château , de plaisance du bey , comme nous longions le lac Salé par la plaine d’Aïn-Beda , des coureurs ennemis se montrent tout à coup à peu de distance et commencent à tirailler avec notre avant-garde.

— J’ai déjà vu quelques petits branles de ce genre.

— Oh ! mais ce n’est rien ; vous allez voir ! Nous continuons notre marche sans prendre garde à cette petite fusillade. C’était l’affaire des voltigeurs éparpillés autour de la colonne. Mais toute cette «pétarade n’était qu’une amusette : histoire de dérouiller les canons de fusil et de se faire un peu la main , en attendant l’entrée en danse. Il y avait peut-être dix minutes ou un quart d’heure tout au plus que cette plaisanterie durait, lorsque nous voyons les hauteurs qui nous environnent se couvrir d’une fourmilière de Bédouins. Je n’exagère pas en

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disant qu’il y en avait bien trois ou quatre mille. D’où sortaient-ils? Le diable le sait. « Bon! me dis-je, nous voilà cer- « nés : comment allons-nous nous tirer de là?» Quel dommage, mon cher, quel dommage que vous n’ayez pas été des nôtres! Je ne m’en consolerai pas.

— Merci , capitaine. Et alors?

— Et alors , ma foi ! il fallut renforcer la ligne des tirailleurs, jouer de l’obusier, charger à fond, en un mot faire feu des quatre pieds. A part ce léger ennui -, la chose était réellement récréative. La nuit commençait à tomber; on apercevait distinctement la flamme de chaque coup de fusil ; les obus sifflaient en décrivant dans l’air un sillon lumineux : c’était un vrai feu d’artifice. Jugez comme vous auriez été bien placé pour tout voir; nous étions, mes gendarmes et moi, à côté des deux généraux , derrière la ligne des tirailleurs , et sur un petit monticule qui semblait être poussé de terre tout exprès pour la circonstance; aux premières loges , mon cher, pas plus gênés que ça ! à deux cents pas au plus des Arabes. Les gaillards tiraient de notre côté tant qu’ils pouvaient; car le cheval que montait le général Bonet avait une schabraque d’or qui reluisait à chaque coup de feu et leur servait de point de mire. Les balles arrivaient sur nous dru comme grêle : c’était une bénédiction! Et dire que vous n’étiez pas là!. . Dieu! ai- je pensé à vous !

— Êtes-vous bon , cher capitaine !

— C’est que c’est vrai , aussi ! Moi , d’abord, je n’ai jamais pu ni boire ni m’amuser tout seul. Qu’est-ce qu’un plaisir, je vous le demande, quand les amis ne sont pas là? et vous êtes le mien, morbleu! Mais à propos, vous ai-je dit la bonne aubaine qui nous arrive?

— Non ; qu’est-ce donc ?

— Armand est blessé.

— Tant pis vraiment !

— Comment , tant pis ? Vous voulez dire tant mieux , je pense?

— Comment cela?

— Comment? Vous ne comprenez pas que le voilà passé du coup brigadier? ou j’y perdrai mon nom!

— Mais la blessure est-elle grave?

— Oh ! du tout. Une contusion , une balle morte dans l’épaule; mais c’est égal, toute morte qu’elle est , cette balle le fera brigadier, ou je ne m’appelle pas le capitaine D***. En attendant, Armand, n’oublie pas que tu es blessé ! Il ne faut pourtant pas que cela t’empêche de nous servir à souper , et vivement, car je n’ai rien mangé depuis le château du bey, et me sens un appétit d’enfer. »

Pendant le souper, durant lequel le capitaine fit preuve d’une soif et d’une faim homériques , il continua à mous donner dans son langage pittoresque des détails sur l’action du jour. En substance, voici, d’après sa narration et les renseignements que nous recueillîmes depuis , l’historique de cette affaire. Informés de l’arrivée à Oran de quatre ou cinq grands personnages que leurs espions leur représentaient comme des vizirs du sultan de France , les Arabes avaient pensé, comme partout , qu’ils feraient un bon coup de filet , s’ils parvenaient à s’emparer de messieurs les commissaires. Instruits par leur police secrète du jour et du but de la promenade, ils s’étaient concentrés avec des forces considérables vers le lac Salé , et avaient, comme on vient de le voir, assailli subitement le corps d’armée composé d’environ dix-huit cents hommes. Mais, malgré tous leurs efforts, ils n’avaient pu empêcher la colonne de regagner Oran : tout au plus étaient-ils parvenus à en ralentir quelque peu la marche; seulement l’action avait été assez vive. Les pertes de l’ennemi n’étaient pas évaluées à moins de deux ou trois cents cavaliers ; comme toujours , elles devaient être singulièrement exagérées. Quant aux Français , ils avaient perdu quatre hommes, et les prolonges revenaient chargées d’une trentaine de blessés. Ce n’était pas trop pour un combat où il s’était certes tiré plus de dix mille coups de fusil. II est vrai que les Arabes ont coutume de faire feu à des

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distances hyperboliques, tirent à cheval, et se donnent rarement la peine ou le temps d’ajuster.

Entre autres épisodes de cette affaire, le suivant produisit une profonde sensation. Dans une charge exécutée par un escadron de chasseurs d’Afrique sur les cavaliers ennemis , un jeune maréchal des le gis , entraîné par un courage irréfléchi, se laissa emporter témérairement jusqu’au milieu des rangs arabes. Ne voyant plus autour de lui aucun de ses compagnons d’armes , et sentant tout le péril de sa situation, il fit volteface et piqua des deux pour rejoindre son corps ; mais il était trop tard. Un cavalier se détacha du groupe ennemi et courut sus au fuyard , qui donnait en vain de l’éperon à son cheval. Mieux monté et plus habile écuyer, le Bédouin arrivait sur lui comme une flèche. De seconde en seconde, l’imprudent sous-officier perdait du terrain , et déjà il n’y avait plus entre lui et l’Arabe qu’une distance de quelques pas. Chez tous les spectateurs de ce terrible sport , dont le prix devait être une vie d’homme, ce fut une de ces minutes d’angoisse qui rendent la poitrine haletante et figent le sang dans les veines. Les camarades du jeune maréchal des logis s’élancèrent pour le dégager; mais, bien avant qu’ils pussent parvenir jusqu’à lui , l’Arabe , qui de la tête de sa monture touchait la croupe de celle du Français, abaissa tout à coup son fusil et tira à bout portant sur le sous-officier. Le malheureux jeune homme fut ramené par son cheval dans un état désespéré : il avait les reins brisés , et expira deux jours après en proie à d’horribles souffrances. Quant à l’Arabe, il avait aussitôt tourné bride. Inutile d’ajouter qu’il fallut renoncer même à le poursuivre.

Le lendemain de cette affaire , toute la ville était en émoi dès le matin , mais non pas seulement sous l’impression des événements de la veille. Un incident d’un intérêt plus pressant et plus immédiat tenait agités les esprits. Les Arabes avaient paru en grand nombre sous les murs de la place , qu’en ce moment même ils entouraient comme pour en formerle siège. Le capitaine vint lui-même nous éveiller pour nous apprendre cette nouvelle.

« Gomment vous trouvez-vous ce matin? nous dit-il ensuite.

— Mais pas trop mal.

— La fièvre n’est pas revenue?

— Non , Dieu merci !

— Tant mieux de toute façon ; car il est très-probable que nous ferons encore une sortie aujourd’hui , pour balayer tous ces coquins, et alors, mon cher, vous pourrez vous dédommager de la perte d’hier.

— Je l’entends bien ainsi. »

Notre hôte ne se trompait pas. Bien que , vers les dix heures, les Arabes qui entouraient la ville se fussent retirés comme ils étaient venus , sans but apparent, un ordre du jour du général annonça aux troupes qu’elles sortiraient dans la journée pour châtier l’ennemi, s’il tenait devant elles, de son audace de la veille. C’est ce que nous apprîmes en allant faire avant le déjeuner une promenade au château neuf, où l’ordre venait d’être affiché. Nous courûmes faire part de cette découverte au capitaine D***, que nous trouvâmes occupé à visiter la blessure d’Armand.

ce Décidément, nous cria-t-il du plus loin qu’il nous vit venir, c’est une jolie contusion. Le gaillard sera brigadier; il a sa nomination toute signée sur son épaule 1 Allons, rhabilletoi, mon garçon, et va tout de suite te présenter à la visite du major. Moi, je vais faire mon rapport au général, et je prétends bien qu’il te cite à l’ordre de l’armée. »

Le rapport fait, nous déjeunâmes; puis arriva l’heure du départ.

« Ah çà, nous dit le capitaine, il s’agit de vous équiper. Yous allez prendre le cheval d’Armand, qui, en sa qualité de blessé, gardera aujourd’hui la maison. Yous voilà monté; mais ce n’est pas tout , il faut songer à l’armement.

— Yous voulez que je m’arme? A quoi bon?

— Pour vous défendre , donc !

— Mais , mon cher capitaine , je vous ferai observer que ,

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premièrement, nous ne serons peut-être pas attaqués; deuxièmement, que, si nous le sommes, il y aura autour de nous suffisamment de gens pour faire le coup de feu; que, troisièmement....

— Du tout, du tout! On ne sait pas ce qui peut arriver. Ces diables d’Arabes rompent quelquefois la ligne des tirailleurs, et, dans ce cas, il est bon d’être préparé à les recevoir. Si vous alliez tuer un Arabe, hein? ce serait gentil, j’espère.... Laissez-moi faire! »

En disant ces mots , le capitaine nous quitta et revint immédiatement, chargé d’un sabre, d’une paire de pistolets et d’une carabine de gendarme. Bon gré , mal gré , il nous fallut accepter tout cet arsenal. Ainsi passé à l’état de panoplie ambulante et fort empêché de ce pied de guerre , nous eussions été bien à plaindre , si l’hypothèse en vue de laquelle s’ingéniait la prévoyante sollicitude du capitaine fût venue à se réaliser. Grâce à la carabine et au sabre de gendarme , qui , nous battant incessamment, l’une le dos et l’autre les jambes, entravaient plus que de raison la liberté de nos mouvements , nous eussions été peut-être, le cas échéant, peu en état de manier notre cheval assez prestement pour nous tirer de la bagarre. Mais le casus belli appréhendé ne se réalisa point dans l’excursion du jour. Le général Desmichels fit prendre cette fois à la colonne, composée exactement comme la veille, la direction du Figuier , arbre célèbre dans la province , car il est le seul qui s’élève à dix lieues au sud d’Oran. Les Arabes avaient battu en retraite; cependant ils ne pouvaient être bien loin , et l’on s’attendait à les voir reparaître au premier moment, couronnant de leurs masses blanches les monticules qui accidentent les steppes crayeuses et arides sur lesquelles nous cheminions. Néanmoins il y avait déjà deux heures que nous étions en marche, sans avoir aperçu autre chose que des compagnies , ou , pour mieux dire , de véritables régiments de perdreaux qui se levaient à notre approche , et des escouades de lièvres, qui, dans leur épouvante extrême, venaient se

jeter entre les jambes de nos chevaux. La belle occasion d’utiliser les armes du capitaine D***l La main nous démangea plus d’une fois; mais malheureusement il y avait défense expresse de faire du bruit dans les rangs , et moins que tout autre nous pouvions , depuis notre enrôlement dans le corps préposé au maintien de l’ordre , nous permettre une infraction aux règles de la discipline.

Enfin , parvenus au sommet d’un mamelon qui s’élève à peu près à égale distance entre Oran et le Figuier , si connu dans la province , nous découvrîmes environ un millier d’Arabes qui stationnaient dans la plaine au-dessous de nous, à demiportée de canon. Le général ne jugea pas de sa dignité de prendre l’offensive contre cette poignée de cavaliers , et donna le signal de la halte. Les Arabes , nous voyant descendre de cheval , nous imitèrent aussitôt , et poussèrent même l’arrogance jusqu’à lier les pieds de devant de leurs montures , comme s’ils eussent été dans leurs douars , et en signe de parfaite sécurité. Nous restâmes ainsi une heure en présence; puis, la situation commençant à devenir monotone, le général, bien résolu à ne point commencer l’attaque , ordonna de rompre les faisceaux et de reprendre le chemin d’Oran. Les troupes obéirent lentement et à regret. Notre ami, le capitaine D***, qui avait espéré nous procurer une seconde représentation de l’affaire de la veille , se montrait particulièrement désappointé de l’aventure. Il grommelait entre ses dents , et avait toute la figure d’un imprésario anéanti par le rhume d’un premier sujet ou l’entorse d’une danseuse. Nous en fûmes réduit à lui prodiguer des consolations, mais en pure perte; il ne reprit sa bonne humeur que le soir, en apprenant que son cher Armand figurerait avantageusement dans le compte rendu officiel de l’expédition de la veille.

Que les Arabes ne nous eussent point attaqués pendant cette halte, c’est ce dont il n’y avait point lieu d’être surpris; mais, en revanche, chacun s’attendait à ce que la colonne serait harcelée par eux durant la retraite , et ramenée à coups

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de fusil jusque sous les murs de la ville. Tel est en effet leur usage : ils attaquent rarement à l’aller, mais ils se dédommagent au retour. Dans la Metidjah , ils nous avaient fait l’honneur de nous reconduire ainsi depuis Blidah jusqu’à Boufarik, et nous comptions bien, dans cette occasion, sur telle courtoisie de leur part. Néanmoins il n’en fut rien. Ils nous suivirent, il est vrai; mais, contre toute prévision, ils ne nous saluèrent d’aucune décharge. C’était peut-être la première fois qu’on avait à leur reprocher une semblable impolitesse. Après avoir longtemps cherché la cause de ce manque d’égards, on finit par l’attribuer à ce que notre sortie avait eu lieu un vendredi , jour férié des musulmans , où , à ce qu’il paraît , la loi religieuse leur interdit tout amusement. Ainsi, ce jour néfaste et de fâcheux présage nous avait garantis de leurs balles. Que l’on vienne donc nous soutenir qu’il ne faut pas se mettre en route un vendredi 1

Cette immunité, néanmoins, ne fut du goût de personne. De notre part , il n’y a pas grand héroïsme à dire que nous regrettâmes fort le spectacle brillant d’un combat peu périlleux, comme l’étaient alors la plupart de ces escarmouches fréquentes. Nous avions déjà eu telles aubaines , et cela nous en avait donné le goût. C’était une idée fixe chez les Arabes de prendre les sept ou huit vizirs du sultan de France, composant la commission , et ils le lui prouvèrent constamment , moins cette fois. Mais en toutes choses il n’est que patience à prendre. Ce ne fut que partie remise , et nous devions avoir plus tard fusillade et même canonnade à souhait.

Lorsque nous quittâmes Oran , le brave capitaine D*** nous accompagna jusqu’au port, et ce fut avec un bien vif regret que nous prîmes congé de cet excellent homme , la perle des amphitryons à coup sûr, et le phénix des officiers de gendarmerie.

Nous trouvâmes aussi sur les marches de l’embarcadère le lieutenant Malvielle, avec qui nous échangeâmes une cordiale poignée de main, en lui recommandant d’être un peu 242 q

plus prudent à l’avenir, et de se défier de la passion de la chasse. Il nous le promit et ne tint pas compte de l’avis ; car, deux mois après , des lettres datées d’Oran et publiées par les journaux annonçaient le fait suivant :

« Ùn funeste événement vient de plonger notre ville dans la stupeur. Avant-hier, quatre officiers qui chassaient du côté de Messerghin ont été assaillis par une bande d’Arabes , massacrés et décapités. Dans la journée d’hier, ne les voyant pas revenir, on a visité les environs, et on a retrouvé les cadavres des quatre officiers, nus, mutilés et alignés avec une bizarre recherche. De nombreuses traces de sang , remarquées aux alentours du lieu de cet assassinat , donnent à présumer que nos malheureux frères d’armes ont vendu chèrement leur vie. Ces infortunés sont... (suivaient les noms des trois premiers) et Malvielle , lieutenant de place au fort Saint-André. »

Comme compensation à cette triste nouvelle, nous apprîmes presque en même temps la nomination de notre excellent hôte, le capitaine D***, au grade de chef d’escadron commandant la gendarmerie dans un département de France.

Armand et sa balle morte étaient, de leur côté, promus, l’un portant l’autre, à la dignité de brigadier.

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